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LE BURON DES GENTIANES

De
285 pages
« Le buron des gentianes » raconte sur un quart de siècle l'acharnement mis par la population de Beaumont d'Aubrac pour échapper à la désertification rurale. Après quelques tentatives infructueuses sous la houlette d'un Maire très dynamique et inventif (production d'eau de source, station de ski, etc.), le salut viendra de la renommée brutale d'un restaurateur du bourg. Dans son sillage, Beaumont d'Aubrac deviendra « le Saint-Tropez de la campagne » et tout lui réussira. L'histoire est contée avec le recul nécessaire par le receveur distributeur de la Poste, « pièce rapportée » dans cet univers, témoin finalement plus impliqué qu'il n'y paraît de prime abord.
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2

Le buron des gentianes

3
Didier Francis Courtine
Le buron des gentianes

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00280-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002805 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00281-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002812 (livre numérique)

6






Ce livre est dédié à tous ceux
qui me l’ont inspiré.
Qu’ils n’en prennent pas ombrage !
Il prouve que je les aime.
. .

8
TABLE DES MATIÈRES
Première partie : Le “café croute” 1970 - 1974
.............................................................................. 11
Le café croute..................................................... 13
Premières tournées ............................................ 25
Les frangins......................................................... 37
Le bal à papa....................................................... 49
Rémi entreprend ................................................ 61
Deux mariages.................................................... 73
Voyages de noce................................................. 85
Le buron des gentianes...................................... 99
Deuxième partie : Le “buron des gentianes”
1975 - 1985 ....................................................... 111
Le jogger cuisinier............................................ 113
Élection ............................................................. 125
Aubrac 1200...................................................... 137
9 Le buron des gentianes
L’humeur du pâtissier...................................... 147
Picque et cros ................................................... 159
Le messager ...................................................... 169
La source, aventure de tout un village........... 179
Dix-neuf et demi.............................................. 189
Troisième partie : Le “suquet d’aubrac (Olivier
Croute) ” 1986 - de nos jours......................... 199
Restauration...................................................... 201
Le “suquet d’aubrac (Olivier Croute) ”........... 211
Les aloès............................................................ 221
La beaumont-mania......................................... 233
Le fléau.............................................................. 243
Guillaume.......................................................... 255
Patricia............................................................... 265
Épilogue ............................................................ 277
10
PREMIÈRE PARTIE
LE “CAFÉ CROUTE”
1970 - 1974
11
LE CAFÉ CROUTE
Je me présentai au bureau de Poste de
Beaumont-d’Aubrac à l’approche de l’hiver
1970-1971. J’y fus accueilli par le receveur
distributeur, que je devais remplacer après deux
petites semaines de recouvrement. En
attendant, il continuerait à occuper le logement
de fonction situé au-dessus du bureau et je
devais me loger. Il me conseilla le « Café
Croute », où l’on louait des chambres d’hôtes.
Mon sort fut ainsi scellé.
Il faisait nuit lorsque je m’approchai
prudemment de la grande bâtisse, d’où me
parvenaient des éclats de voix. Au-dessus de la
porte et des deux fenêtres adjacentes, un
panneau très large indiquait sur fond de couleur
rouille, en lettres maigres et autrefois dorées :
CAFE RESTAURANT CROUTE. Une
ampoule nue, protégée des intempéries par le
débord du toit, l’éclairait avec parcimonie.
L’établissement avait été construit en retrait
de la route, dans un virage. L’espace qui le
séparait de la chaussée tenait lieu de placette. Il
s’y dressait un immense tilleul.
13 Le buron des gentianes
Debout devant l’entrée, je tentai de jeter un
coup d’œil à l’intérieur avant de pousser la
porte. Des fougères de givre, ainsi que des
rideaux réalisés au crochet, gênaient ma vision.
Tout près de mon visage, des branches nues de
rosiers grimpants couraient sur les trumeaux et
autour de l’enseigne. La taille de l’automne avait
été omise.
Je suis entré et j’ai buté tout de suite sur une
longue table bruyante, curieusement disposée
dans l’axe de la porte, en direction du comptoir.
Plus tard, j’ai remarqué cette disposition dans
tous les cafés du pays. Dans ces établissements,
tous les clients se connaissent entre eux, et
s’assoient à la même table.
Dès mon apparition, toutes les conversations
cessèrent. Les clients attablés se tournèrent
pour me dévisager, puis m’étudier de pieds en
cap. Je me surpris à faire intérieurement mon
autoportrait. J’avais une trentaine d’années,
j’étais beaucoup plus grand que les hommes du
pays, brun, les yeux verts, je portais une veste
trop légère pour la saison, et je transportais une
imposante valise déglinguée, entourée d’un
ceinturon…
Lorsque j’avais décidé d’entrer dans la
fonction publique, il ne m’avait pas semblé
partir à l’aventure. Or, à cet instant précis, je
crus me trouver soudain dans un
environnement rude, peuplé d’indigènes
14 Le café croute
hostiles. En fait, j’étais plus modestement à
l’écart des grands axes de circulation.
Au-delà de la table, je m’efforçais d’identifier
un patron, une patronne, à tout le moins un
interlocuteur pour la chambre. Je ne vis d’abord
qu’une dizaine d’hommes jeunes qui se tenaient
debout, appuyés au comptoir. À l’évidence, les
individus assis étaient les ainés des piliers de
bar. Les uns comme les autres buvaient des
ballons de rouge, ce qui devait simplifier à la
fois les commandes et les additions. Plus tard, je
découvrirais que le Ricard avait une autre plage
horaire.
Le comptoir, avec sa façade en zinc, et son
dessus en formica rouge cerise, commençait à
gauche près d’une porte entrouverte, derrière
laquelle je devinais la cuisine et ses fourneaux à
bois. Il allait jusqu’au mur de droite, dans lequel
s’ouvrait également une porte. Plus tard, j’appris
qu’elle conduisait à « la salle », celle que l’on
utilisait pour les banquets ou en cas d’affluence
exceptionnelle. Chez Croute, on disait « la
salle » avec emphase, comme lorsqu’on
prononçait le nom d’un site célèbre, ou d’un
personnage historique de la région. Par
opposition, l’endroit où je me trouvais n’était
que « le café ».
Deux femmes se tenaient derrière le
comptoir. La plus jeune devait avoir un peu
plus de vingt ans. Mon apparition l’avait
15 Le buron des gentianes
pétrifiée en train d’essuyer un verre ballon. Ses
traits fins et sa bonne santé évidente
expliquaient sans doute mieux que leur bonne
éducation pourquoi les jeunes laissaient les
places assises aux anciens. Reprenant mes
esprits, je déposai enfin la valise à mes côtés.
La dame qui tenait la caisse ressemblait trait
pour trait à la jeune fille, aux rides près.
Derrière elle, des rayonnages supportaient des
paquets de cigarettes, de tabac, et de papier à
rouler. Je me suis dirigé vers la maman, après
avoir contourné ma valise pour la saisir de la
main gauche.
– Bonsoir, Monsieur. Que désirez-vous ? dit-
elle avec un sourire commerçant.
Après ces quelques mots, le silence revint,
total. Je sursautai au craquement d’une bûche
1dans le cantou . Ma voix, dont je n’espérais qu’un
chuchotement, me fit l’effet d’un hurlement
dans une église :
– Je cherche une chambre à louer. Le
receveur des Postes m’a indiqué votre maison.
Je lus sur les visages la satisfaction d’avoir
compris qui j’étais.
– Vous a-t-il dit…, commença Madame
Croute.

1. Cantou : immense cheminée, dans laquelle on peut
s’asseoir de part et d’autre du foyer.

16 Le café croute
J’ai essayé de deviner quel danger j’aurais à
affronter. Peut-être un fantôme !
– … que nos chambres ne sont pas
chauffées ?
– Je ne crois pas qu’il me l’ait dit… Est-ce
qu’il y fait très froid ?
– Ça dépend de chacun. D’où venez-vous ?
Elle venait de poser la question essentielle,
celle dont tous les clients attendaient la réponse.
– De Montélimar, dans la vallée du Rhône.
– C’est au sud, ça !
Pas beaucoup plus qu’ici… Et il y a souvent
un vent froid qui vient du nord, et qui passe
partout… Mais c’est vrai qu’il n’y avait pas de
neige quand j’en suis parti…
Chez moi, à la même latitude pourtant, rien
n’annonçait encore l’hiver, pour qui prenait la
précaution de s’abriter du vent.
– Que décidez-vous ?
– J’essaye… Je verrai bien…
J’avais surtout envie que l’on cessât de
m’examiner comme un animal de laboratoire.
Que chacun reprît ses activités là où il les avait
laissées. Elle me conduisit à l’étage, me montra
la douche et les toilettes, puis ma chambre.
« Avez-vous dîné ? », me demanda-t-elle. Je
mentis. Je ne voulais pas retourner en bas, où je
savais que les conversations allaient bon train.
Je me suis déshabillé en vitesse et me suis
réfugié sous les nombreuses couvertures
17 Le buron des gentianes
piquées. Écrasé de leur poids, enfoui dans un
matelas trop mou, j’avais l’impression d’être
enfermé dans une bonbonnière.
Malgré la fatigue du voyage, je tardais à
m’endormir. Je pensais à tout ce que j’aurais pu
dire à mon comité d’accueil, si j’en avais eu le
courage.
J’aurais pu leur dire que j’étais né pendant la
drôle de guerre, le dernier de quatre enfants,
dans la région de Montélimar qui fit partie,
jusqu’en novembre 1942, de la zone libre, avant
d’être occupée à son tour. Que je gardais un
souvenir vivace des derniers mois du conflit, du
départ sans retour de mon père pour le maquis
du Vercors, des bombardements et de la peur.
Tout près de la maison, le chemin de pierres et
de sable qui conduisait à notre ferme
franchissait un ruisseau. L’un de ces rus du sud
qui inondent inexplicablement toute la plaine
une fois tous les dix ans. C’est sous le pont,
d’importance stratégique nulle, et d’épaisseur
supérieure à celle du toit de la maison, que nous
nous réfugiions, ma mère, mes deux frères, ma
sœur et moi-même. Entre deux explosions,
nous n’entendions plus que le murmure de
l’eau, poursuivant sa route sans se soucier de la
folie guerrière, et les battements de nos
cœurs… J’ai toujours adoré ce pont, pourtant si
insignifiant qu’on le franchit en voiture sans
même le remarquer…
18 Le café croute
J’aurais pu leur dire que je venais de renoncer
pour toujours à être producteur de fruits dans la
vallée du Rhône.
Déjà à cette époque, de brillants technocrates
parisiens occupaient leurs journées à faire
tourner en bourriques les agriculteurs. Ils
m’avaient encouragé à produire des reines des
reinettes. Deux ans plus tard, ils m’avaient
subventionné pour les arracher, et pour les
remplacer par des golden, « des pommes d’une
régularité sans faille, à la présentation toujours
impeccable ». Je hais les golden. Elles n’ont
aucun goût. Puis, le cours de la golden s’était
effondré, et l’heure de la canada avait sonné.
Mes confrères producteurs de poires n’avaient
pas été épargnés, qui étaient passés pour leur
part de la savoureuse william à l’insipide guyot.
Les maladies, les parasites, la grêle et la
sécheresse avaient augmenté mon désarroi.
Quant aux mystères de la vente, ils m’avaient
mis en rage… Avant de détacher un fruit, nous
vérifiions sa grosseur à l’aide d’un anneau de
calibrage. Si le fruit passait à travers, il était
impropre à la vente. Or j’avais vu sur le marché,
ou à l’étalage des primeurs, des fruits que le
grossiste m’aurait refusés. Par quel mystère ?
J’aurais pu leur raconter les quelques
semaines précédant mon arrivée à Beaumont-
d’Aubrac. Le concours de Receveur
Distributeur de l’Administration des Postes, que
19 Le buron des gentianes
j’avais passé avec succès en septembre 1970.
Après quoi, comme mes frères aînés, désormais
ouvriers dans l’industrie, comme ma sœur, mère
au foyer de deux enfants, épouse d’un VRP
macho, j’avais à mon tour abandonné la ferme.
J’avais demandé à être nommé dans la moitié
sud du pays. Je fus exaucé. Le plateau d’Aubrac
se trouve effectivement en-dessous des trois
villages qui se disputent l’honneur d’être au
centre de la France. La distance à vol d’oiseau,
depuis mes champs de pommes jusqu’au bureau
de poste de Beaumont, ne semblait pas
supérieure à trois cents kilomètres. Mais le train
faisait un grand détour au nord. Et la fin du
voyage consistait en une heure d’autocar depuis
la gare ferroviaire la plus proche. Si bien que,
parti au petit matin, je n’approchai de ma
destination qu’en milieu d’après-midi.
J’aurais pu leur dire ma surprise, quelques
heures plus tôt, en ne voyant à travers les vitres
de l’autocar que deux murs aveuglants bâtis par
le chasse-neige. Car nous avions roulé, la
plupart du temps, au creux des congères.
Mais je n’avais rien dit de tout cela, et je
cherchais le sommeil. Je ne le savais pas encore,
mais je venais de rencontrer quelques-uns des
personnages que je n’allais plus quitter :
Georgette, sa maman… Le rituel que je
découvris les jours suivants me permet
d’affirmer que le papa était assis à la grande
20 Le café croute
table. S’occupant de la ferme, il était dispensé
d’aider au café. Plus tard, j’ai demandé à Rémi
Vergnes s’il se trouvait au « Café Croute » ce
soir-là. Et il m’a répondu par l’affirmative. Il ne
manquait finalement que les deux frères et la
copine de Georgette.
L’état d’extrême tension dans lequel je
m’étais trouvé m’avait fait oublier les gestes
quotidiens, et je m’endormis sans avoir prévu
mon réveil.
Lorsque j’ouvris un œil, je reconnus, malgré
les volets fermés, l’armoire campagnarde et la
chaise sur laquelle j’avais abandonné mes
vêtements. Il faisait donc jour, et c’était plutôt
inquiétant, un matin de décembre. Je courus à la
fenêtre. Le froid du petit matin avait tissé une
fine dentelle sur les vitres, côté chambre.
J’ai ouvert les volets, et j’ai regardé pour la
première fois le plateau d’Aubrac, au-delà de
Beaumont, en direction de l’est. Je m’attendais à
voir un ciel bleu sur une neige blanche, mais je
découvris des tons pastels que je ne croyais
possibles que sur une photographie truquée,
prise avec des filtres. La neige était bleue pâle.
Des lignes de piquets à demi ensevelis
semblaient délimiter des champs, mais je ne
distinguais pas les fils barbelés. L’homme avait
eu la délicatesse de ne pas planter ces piquets
verticaux, et chacun se dressait à sa guise, sans
souci du voisin. Plus tard, j’ai découvert que
21 Le buron des gentianes
certains sont en bois, et d’autres en monolithes
moussus. Quelques tâches sombres, celles des
rares bosquets, tapis dans les creux du relief ou
coiffant au contraire les modestes collines,
celles de quelques toits partiellement
découverts, descendant jusqu’au sol, maculaient
la neige, que le vent avait modelée en
minuscules dunes. Aussi indistinct que la terre,
où je ne discernai évidemment pas, cette
1première fois, les devèzes des montagnes, le ciel
n’était bleu qu’à l’horizon présumé. Au-dessus,
il devenait rose, puis jaune, en un fondu de
peintre virtuose.
Avant de refermer la fenêtre, j’ai regardé plus
près de moi, de l’autre côté de la grand’rue de
Beaumont. Devant la maison d’en face, deux
hommes s’affairaient autour d’un cochon
couché sur le flanc sur un banc de salle à
manger. L’un deux, armé d’un couteau, grattait
la couenne de la bête aux endroits où son
compagnon versait de l’eau bouillante.
J’ai pris mon petit-déjeuner, un grand bol de
café noir, des tartines de beurre et de confiture
de mûres, plutôt que de saindoux, à la grande

1. Devèzes : prés de fauche, situés près des lieux
d’habitation, formant un paysage de bocage.
Montagnes : pâturages d’estive, où les troupeaux
transhumants passent l’été.

22 Le café croute
table du café. Un voisin anonyme prenait son
premier ballon de rouge à mes côtés.
Je suis arrivé au bureau de poste après le
premier client, et pas fier de moi. Le Receveur
n’a fait aucun commentaire. Les gens d’ici vous
jugent mais ne disent rien.
C’était un jeudi, avant que ne change le jour
de repos des enfants. Car les petits-enfants du
Receveur n’avaient pas classe. Ils attendaient,
assis devant la porte sur un traîneau, le moment
de nous accompagner pour ma première
tournée.

23
PREMIÈRES TOURNÉES
Le receveur distributeur mit le sac de la Poste
en bandoulière, et empoigna les deux cordes de
la grande luge en bois.
– Vous allez tirer les enfants pendant toute la
tournée ? Laissez-moi vous aider !
– Dans les descentes, ils avanceront tout
seuls !
– C’est plutôt plat, par ici ?
– Ne croyez surtout pas ça ! C’est
l’impression qu’on a depuis le Puy de Gudette.
Ou sans doute d’un avion. Moi, je ne l’ai jamais
pris. Ici, sur le plancher des vaches, ce n’est
jamais tout à fait plat. Ça monte ou ça descend.
Il avait raison. Malgré l’impression que j’avais
eue depuis la fenêtre de ma chambre, le plateau
d’Aubrac ne laisse aucun répit au randonneur.
Guidé par le chant d’une cascade, on y
découvre tout à coup la terre éventrée. Chaque
année, à la saison des foins, des tracteurs pilotés
par des adolescents inexpérimentés se
renversent et écrasent leur apprenti fermier.
25 Le buron des gentianes
En arrivant au sommet d’une crête, le
Receveur et moi nous écartions l’un de l’autre,
et le traîneau filait entre nous, prenant de la
vitesse. Poussant des cris joyeux, les enfants
nous précédaient dans le lieu-dit suivant, où
habitait une famille dont le patronyme contenait
invariablement le son « puech » : Pourpuech,
Longpuech, Puechlestrade, Puechbroussou,
Versapuech, Puechmaille… Sans compter les
nombreux Puech-tout-court, que le Receveur
distinguait en faisant suivre leur nom de celui de
la ferme : Puech des Flanquettes, Puech de
Pranouillère… Dans le patois local, « puech »
signifie puy. Toutes les mottes rondes qui nous
entourent sont donc des « puech ».
Le Receveur s’était mis en tête, à l’occasion
de cette première tournée, de me faire retenir le
nom de tous ses clients. Paradoxalement, leur
similitude compliquait plutôt la tâche, et je les
confondais tous. Il s’en aperçut, et me dit
gentiment :
– Demain, ça ira déjà mieux.
Pour ma part, je ne ressentais pas l’urgence
d’une telle appropriation. Je n’avais pas encore
compris que le Receveur était beaucoup plus
que le représentant local de la Poste. Il était un
ami qui venait tous les jours, car tous les
ménages étaient abonnés au quotidien local, « le
Montagnard ».
26 Premières tournées
Il frappait à la porte et rentrait, sans attendre
de réponse, dans la pièce unique qui tenait lieu
de cuisine, de salle à manger, de séjour et de
coin feu. Dans les foyers les plus rustiques, je
devinais un lit derrière le rideau d’une alcôve. Il
déposait le journal, parfois le courrier, sur la
table où l’attendait un petit verre qu’il vidait
d’un trait. Il me présentait, sans prendre la
peine de préciser quel rôle je jouais. On ajoutait
un verre pour moi. On le remplissait de vin de
table. J’échappai ce jour-là à une cuite certaine
grâce aux quelques maisons inoccupées où nous
entrâmes.
Nous avons ainsi marché deux bonnes
heures, tirant les enfants dans les côtes, les
laissant partir devant dans les descentes. De
retour à Beaumont, il fallut remplir le sac à
nouveau, et partir distribuer le courrier du
centre-ville. Pendant très longtemps, j’ai hésité
entre ville et village pour désigner Beaumont.
Aujourd’hui, la question ne se pose plus, même
si la population ne dépasse pas un millier
d’habitants, hameaux compris, en dehors des
périodes de vacances scolaires.
La tournée en ville fut plus reposante. Les
enfants étaient restés à la maison, et les clients
disposaient de boîtes aux lettres. Nous sommes
cependant rentrés au bureau de poste à plus de
treize heures :
27 Le buron des gentianes
« Est-ce que la tournée est toujours aussi
longue ? ai-je demandé au Receveur.
– Non. Je ne sais pas pourquoi, mais
d’habitude je rentre à midi et demi. »
J’aurais pu proposer une explication : le
deuxième petit verre, qu’il avait fallu ajouter ;
les présentations, même sommaires, que mon
instructeur avait faites.
Ensuite, je me rappelle avoir déjeuné avec le
Receveur et son épouse. En fait, je me suis
souvent repassé le film de mes premières
journées à Beaumont. À chaque fois que la
petite ville s’inventait un nouvel avenir, j’ai
cherché dans l’attitude de la population à
l’époque de mon arrivée les signes de cette
incroyable créativité, de cet acharnement à
survivre. Et j’avoue ne pas les avoir trouvés.
Ainsi, rien de ce que j’ai découvert en poussant
la porte du « Café Croute » pour la première
fois n’annonçait l’avenir radieux de
l’établissement. J’ai fini par penser que ce sont
simplement deux personnages exceptionnels
qui ont changé le destin de Beaumont-
d’Aubrac.
Après avoir bu le café, nous avons visité ce
qui est ma résidence principale depuis vingt-
cinq ans : la cuisine et la salle à manger,
contiguës au bureau de Poste ; à l’étage, trois
petites chambres et la salle de bains. Puis nous
avons ouvert le bureau.
28