Le rural en question

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296383289
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Le rural en question

COLLECTION

ALTERNATIVES

PAYSANNES

Sociologue

dirigée par Dominique Desjeux à l'Ecole Supérieure d'Agriculture

d'Angers

Collection Alternatives

paysannes

Bernard BARrnŒMY,Chipko. Sauver les for2ts de l'Himalaya. 144 pages, 22 grawres hors-texte. Denys CUCHE, érou nègre. Les descendants d'esclaves afriP cains au Pérou des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes. 192 pages.
INSTITUT PANAFRICAIN POUR LE DÉVELOPPEMENT, SOUS la direc-

tion de F. de Ravignan et B. Lizet. Comprendre une économie rurale. 152 pages. Jean PAVAGBAU, Jeunes paysans sans terres. L'exemple malgache. 208 pages. Jean-Luc POGET, e beefsteack de soja: une solution au L problème alimentaire mondial? 168 pages. Les sillons de la faim. Textes rassemblés par le Groupe de la Déclaration de Rome et présentés par Jacques Berthelot et François de Ravignan. 225pages. Jean-Paul BILLAUD, Marais poitevin. Rencontres de la terre et de l'eau. Rémi MANGEARD, Paysans africains. Des Africains s'unissent pour améliorer leur village au Togo. Philippe BERNARDET, ssociation agriculture-élevage en A Afrique. 240 pages. François BESLAY, es Réguibats. De la paix française au L Front Polisario. 192 pages. Adrian ADAMS, Terre et les gens du fleuve. Jalons, baliLa ses. 244 pages. Anne-Marie HOCHET, es Paysans, ces ignorants efficaces. L 176 pages. Jean-Pierre DARR~,La Parole et la technique. L'univers de pensée des éleveurs du Ternois. 200 pages. Pierre VALLIN,Paysans rouges du Limousin. 366 pages. Dominique DESJEux, L'Eau. Quels enjeux pour les sociétés rurales? 222 pages. Jean-Claude GUESDON, Parlons vaches... Lait et viande en France. Aspects économiques et régionaux. 156 pages. David SHERIDAN, L'Irrigation. Promesses et dangers. L'eau contre la faim? 160 pages. Nicole EIZNER, Les Paradoxes de l'agriculture française. 160 pages.

Maryvonne

Bodiguel

Le rural en question
Politiques et sociologues en quête d'objet

Editions L'Harmattan
7, rue
de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1986 ISBN: 2-85802-762-5

A vertissemen t

Bien des notions actuelles relatives aux sciences sociales semblent, avec un certain recul, être nées spontanément de multiples foyers de réflexion; n'a-t-on pas vu en maints lieux et en même temps se manifester soudain un intérêt accru pour des notions telles l'identité, la sociabilité, la localité, et bien d'autres. Est-ce la réponse à des problèmes sociaux du moment, urgents à résoudre, ce qui expliquerait la génération multiple et simultanée ou la diffusion de modes, changeantes, comme il se doit pour les modes: un Dior des sciences sociales lance pour un temps sur le marché des idées une notion qui devient
du même coup essentielle pour tous

-

le chercheur

l'ar-

bore suivant son goût; les acteurs sociaux habitués à laisser traîner une oreille du côté des sciences sociales interrogent leurs bureaux d'études. Tout le monde en parle. n apparaît à l'observateur que les sciences sociales ne dérogent pas aux normes du moment: le chercheur, immergé dans son objet d'étude, la société, fait subir du même coup à son travailles rythmes et réflexes essentiels de son quotidien; la valorisation du changement, l'accélération du temps, le désir d'être toujours au fait du dernier événement. Prendre le temps n'est plus de notre temps. Certes, on ne peut reprocher aux chercheurs de se tenir au courant bien que ces courants soient rapides et changeants. Un écueil cependant les guette. Imaginons un instant ce qui se passe souvent. Un chercheur en sciences sociales rassemble un faisceau d'éléments nécessaires à sa réflexion et isole ainsi une notion jugée opératoire, c'est-à-dire utile à son système d'interprétation de la société; elle est en fait l'œuvre d'une idéologie en action. Si son auteur a du prestige, de 5

la finesse intellectuelle, du talent et des moyens de diffusion (ce qui limite du même coup le nombre des émetteurs, les Dior en question), il « lance» un nouvel objet de réflexion qui s'impose rapidement. Un monde d'initiés s'en saisit, l'exploite, et rarement se pose quelques questions fondamentales. Le courant, même éphémère que suscite la notion lancée sur le marché des idées, véhicule les a priori théoriques, l'idéologie de celui qui l'a lancée sans que nul, ou peu s'en faut, ne s'en soucie. La sociologie s'est détachée des méthodes de la philosophie qui l'a générée et remonte aisément jusqu'à Platon et Aristote pour justifier les options théoriques de ses définitions. Les sociologues et autres apparentés ont de plus en plus tendance à ramasser et reprendre à leur compte une notion qui passe sans en contrôler l'origine, le bien-fondé, et s'assurer de sa cohérence; on ne sait trop qui, en terme de marketing, l'a lancée, on oublie pourquoi, comment. Des notions accrochent ainsi le chercheur, il en assaisonne sa prose sans toujours en nourrir sa réflexion. La presse spécialisée, les rencontres organisées, les sociétés savantes répercutent des mots-clés qui vont tenir un temps le haut du pavé scientifique; la saison suivante, il y en aura d'autres sur le devant de la scène. L'instant présent est déjà périmé, le futur immédiat a par conséquent plus d'intérêt; pourquoi s'arrêter, se retourner, recomposer? A l'heure des banques de données, et peut-être à cause d'elles car elles sont une illustration de nos méthodes, la recherche en sciences sociales, paradoxalement, tend à ne plus avoir de mémoire. La tendance est à l'accumulation du capital intellectuel sans mouvement de réinvestissements et d'innovations, qui demandent au chercheur synthèses et imagination; pourtant chacun sait qu'un tas de pierres n'a jamais fait un château. On ne s'interroge donc plus guère sur les notions véhiculées; elles reçoivent une caution scientifique par le nombre d'utilisateurs et le nombre fait foi depuis que règnent les sondages. Il est cependant toujours permis d'être rétrograde, de se retourner sur ces notions qui traînent partout, d'espace rural, de société rurale et de se demander, tel Platon, si ce monde-là existe.

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Introduction

A-t-on jamais autant évoqué les paysans, la société paysanne, la société rurale qu'aujourd'hui? Hommes politiques, aménageurs, économistes, habitants des villes ou des campagnes, chacun tient à propos du territoire non-urbain un discours lourd de sous-entendus: dernier refuge des vraies valeurs humaines, creuset dans lequel il faut chercher un sens à notre actuelle civilisation, ultime citadelle susceptible de garantir une liberté intérieure compromise par la coercition urbaine et la technicité galopante. La campagne représente pour chacun ce qu'il a besoin d'y trouver, mais quelle est-elle, existe-t-il hors des sociétés urbaines un mode de vie, une organisation sociale, différents, qui puissent encore faire penser à un quelconque monde à part ? Les professionnels agricoles ne parlent pas de paysans mais d'entrepreneurs agricoles qui eux-mêmes se disent exploitants ou cultivateurs; par contre, certains économistes ruraux s'attachent toujours à l'analyse du petit paysan marchand. Y aurait-il toujours quoi qu'on en dise une paysannerie et une société paysanne? On en parle pour faire rêver, vendre des vacances agrémentées d'un retour aux sources; les urbanistes eux-mêmes pensent village, interconnaissance, convivialité, lorsqu'il faut humaniser la ville. Cependant certains mettent en doute l'existence même d'une société rurale distincte de l'urbaine: les moyens d'information, de communication aujourd'hui sont tels que l'ensemble de la population paraît vivre à même enseigne. Dans ce cas pourquoi tout citadin, s'il le peut, se précipite-t-il à la campagne en fin de semaine pour changer d'univers? N'y aurait-il entre la ville et la campagne qu'une différence spatiale, de cadre de vie et non de mode de vie? 7

La campagne apparaît culpabilisante : campagne désertifiée du politique qui a contribué à la créer, campagne désertée du citadin qui l'a quittée, compagne de l'agriculteur toujours perdant. La campagne paraît salvatrice: on s'y retrouve en renouant avec ses origines, on s'y lave de la gangue urbaine grâce au bain de nature et de pureté qu'elle permet. Elle est le renouveau certain au rythme des saisons et donc l'espoir en réponse au désespoir engendré par la monotonie, l'imagination fertile en réponse à l'uniformité stérile des cités. Elle est bien d'autres choses encore selon les personnes, les moments et les situations particulières. Cette charge affective imputée à la campagne est bien sûr confortée par un vide conceptuel. Certes, chacun sait qu'en France 32 000 communes sur 36 000 sont dites rurales suivant la définition de l'Institut National de la Statistique et de l'Economie, c'est-à-dire comptent moins de 2 000 habitants agglomérés. Cette définition datant de près d'un siècle n'a plus guère de sens pratique aujourd'hui sinon administratif. L'habitant des campagnes est pris dans un maillage de réseaux divers, économiques, administratifs, sociaux, tissés sur une petite région. Il vend ses productions dans un centre urbain voisin, il est employé dans les services du chef-lieu, dans une entreprise hors de son territoire communal; s'il peut gagner sa vie sur la commune, il achète dans un super-marché de la ville, emmène ses enfants au CES du chef-lieu de canton, se déplace pour se rendre à la banque. Les actes de la vie quotidienne s'insèrent ainsi dans une trame dont commune rurale, petite ville et grand centre urbain sont autant de points forts. La densité de la population n'est pas seule un critère sociologique pertinent, l'étude des modes de vie et des revenus, le recensement des équipements et des services sont essentiels; ces données, bien souvent disponibles, sont utilisées de manière fragmentaire pour répondre à des. problèmes immédiats et sectoriels. A la limite, l'espace non-urbain et son contenu ne se présente-t-il pas à tous comme une évidence excluant tout problème de définition? L'imprécision de l'objet favorise ce foisonnement sentimental et idéologique. Certes, personne ne peut prétendre les exclure de ses démarches intellectuelles; cependant l'ampleur du phénomène retient l'attention: la cam8

pagne paraît être un réceptacle privilégié de projections idéologiques d'une société en mutation rapide qui cherche encore son centre de gravité. Cherche-t-elle à retrouver le fil conducteur de son histoire, une continuité équilibrante après une urbanisation trop rapide, ou n'est-ce qu'un exutoire, une évasion stérile pour mieux vivre une transition difficile? Un modèle de société rurale, élaboré dans les années 1960, a certainement aidé à faire surgir les stéréotypes véhiculés aujourd'hui par les média, forgeant l'image d'un monde d'antan, microcosme quasi-autonome et hâvre perdu auquel on aspire aujourd'hui. Cette image est tout à fait opérante et le paysan se brade très bien; il est devenu un argument publicitaire de choix pour vendre des vacances, des résidences secondaires aussi bien que des produits alimentaires ou des appareils ménagers. Pourtant, l'histoire nous révèle une population rurale fortement impliquée dans un rapport de force avec la ville, sans cesse redéfinie, remodelée par un pouvoir arbitraire aristocratique, puis bourgeois; elle apparaît induite par un ensemble qui la domine, secrétant et renouvelant des structures toujours remises en cause. Microcosme que la permanence d'une certaine convivialité rend aimable ou bouillon de culture sans cesse en mouvement? La société rurale existe-t-elle ou n'est-ce que la projection symbolique d'une collectivité où chacun aimerait vivre? Cet essai est une réflexion sur le «rural» à la française. Comment les sociologues et les autres ont-ils été

amené à forger ainsi cet

«

objet rural» qui lui est si par-

ticulier par rapport aux recherches du même genre dans les autres pays? Pourquoi aujourd'hui, en 1986, parlentils plus volontiers du « local» face au « global» contournant ainsi un problème embarrassant de définition... pour tomber dans un autre? Nous regardons en arrière pour chercher un fil conducteur qui a mené les chercheurs d'une démarche pratique (aménager au mieux le territoire), à forger un concept sur lequel aujourd'hui ils buttent. Le « rural» apparaît en France comme objet scientifique dans les années cinquante. Une étude de la campagne se révèle nécessaire alors que le pays, après le désarroi créé par la Deuxième Guerre mondiale, envisage sa renaissance économique et repense ses institutions; il s'agit d'éclairer les pouvoirs publics attachés à penser l'aménagement du territoire. Géographes, sociologues, 9

économistes s'interrogent sur l'espace rural et son contenu humain. Le « rural» devient un problème dans la foulée de questions institutionnelles et économiques, entre autres : la régionalisation, l'aménagement du territoire. Une dichotomie espace et société rurale, espace et société urbaine s'installe. La campagne est à la fois à préserver et à tirer vers la modernité: à préserver comme berceau de la nation car la moitié de la population vit encore dans les communes rurales et les villes sont peuplées d' « émigrés» ruraux; à moderniser car le décalage entre villes et campagnes nuit à l'équilibre économique du pays. En 1951, la deuxième semaine sociologique réunit à Paris un aéropage de chercheurs et d'universitaires au-

tour du thème

«

villes et campagnes» ; leurs propos per-

mettent de se faire une idée de l'état de la question au seuil des années cinquante (1). Les historiens le rappellent, les villes se sont tardivement multipliées à partir de la campagne, et celle-ci a de plus en plus abrité des fonctions fabriquées en ville, notaires, huissiers, curés, receveurs d'impôts, instituteurs, artisans, puis congés payés, touristes, résidents secondaires. Le mouvement d'urbanisation s'est accéléré au XIX" siècle lorsque les progrès techniques ont permis et commandé la concentration industrielle; plus n'est besoin d'éparpiller le travail à domicile, l'économie demande au contraire de déplacer la main-d'œuvre pour rentabiliser au maximum les investissements en machines en des endroits faciles d'accès pour la circulation des hommes et des biens. L'urbanisation est fille de la communication: qu'elle s'organise autour du commerce du xve au XVIIIesiècle ou autour de l'industrie à partir du XIx" siècle, son épicentre est toujours l'échange sur un certain territoire. La croissance foudroyante de nombreuses villes va par contraste faire apparaître l'environnement rural comme immuable. Attraction économique de la ville mais aussi idéologique, culturelle, artistique; la concentration des hommes, donc des idées, de l'argent, donc des moyens de les réaliser, fera d'elle un objet de
(1) FRIEDMANN (Georges) sous la direction de Villes et campagnes: civilisation urbaine et civilisation rurale en France, Paris, Armand Colin, 1953. On reconnait parmi les rapporteurs et les participants, géographes, historiens, sociologues, économistes, la plupart de ceux qui ont marqué de leurs travaux les sciences humaines contemporaines. 10

-

-

fascination. Ainsi Louis Chevalier dans une étude sur la population parisienne signale que ce ne sont pas les plus miséreux qui viennent à Paris mais les plus hardis, pariant sur la chance et le pouvoir de création de la ville: création de biens mais aussi de fonctions sociales, de liberté par rapport aux siens, au village et à la nature trop omniprésents dans cet univers rural d'interconnaissance et de travail agricole. Nœud de circulation, centre de production, de consommation, la ville va souffrir d'hypertrophie dans les faits mais aussi dans les esprits, comme symbole de l'ascension sociale par l'argent et l'instruction faciles; d'un côté sera la ville, brillante, fascinante, en évolution permanente, de l'autre, la campagne traditionnelle, besogneuse, sans avenir. L'antagonisme ville-campagne n'est pas loin et les universitaires des années cinquante flirtent avec cette dichotomie dont Fernand Braudel signale le danger. Le développement des villes en fonction des variations de conjoncture est certes important mais ce

qui est plus important encore

«

c'est de distinguer au-delà

de cette conjoncture les rapports réciproques de structure entre villes et campagnes... et le rapport des villes entre elles» (2). Il dénonce cette croyance, la relative immobilité des campagnes par rapport à la mobilité des villes, qui n'est que privilégier certains facteurs; en fait, . villes et campagnes fonctionnent de concert et se transforment l'une par l'autre. Fernand Braudel pousse son argumentation pour montrer qu'à certains moments, la ville absorbe les formes sociales des campagnes pour les rejeter ensuite. Quelle que soit l'époque, perpétuellement la ville envahit la campagne, montre Lucien Febvre à l'appui des thèses de Braudel. Les géographes abondent en ce sens en soulignant entre autres l'influence de l'ouvrier migrant temporaire ramenant dans sa besace, outre quelque argent, un écho des us et coutumes de la ville. Devant cette imbrication, il est bien difficile de distinguer le phénomène urbain du phénomène rural et vice versa et Daniel Faucher fait une proposition d'une éton-

nante actualité: « Il semble que l'on pourrait définir une
agglomération urbaine, celle où la majorité des habitants - je vais employer une formule qui est une défaite - n'a pas une forme de vie rurale. Mais il faudrait
(2) Idem, p. 26. 11

par la suite, et ce serait je crois assez aisé, rechercher quelles sont les fonctions des genres de vie qui ne sont pas ruraux, et leur association constituerait très vraisemblablement les traits qui caractérisent les gens de la ville. Par là-même, on aurait une idée qui n'échappe généralement à personne et qui fait que tel gros village s'appelle "village" et que telle agglomération de même importance s'appelle "ville" » (3). C'est aujourd'hui la définition vers laquelle tendent la plupart des chercheurs; c'est un certain nombre de fonctions qui définissent une ville et non le nombre d'habitants; c'est un certain genre de vie qui sépare le citadin du campagnard, mais villes et campagnes se nourrissent l'une de l'autre. Il est bien difficile d'opposer civilisation rurale et civi-

lisation urbaine, ce sont plutôt

«

deux aspects conjugués,

différents certes mais complémentaires d'une civilisation unique» (4). Pourtant l'une, la ville, domine l'autre et certains participants à cette semaine sociologique sont amenés à radicaliser l'opposition: d'un côté l'élément actif, conquérant; de l'autre, l'élément archaïque progressivement phagocyté. Il apparaît en filigrane, dans les débats, deux tendances: - l'une attentive aux historiens qui souligne avant tout l'échange réciproque ville-campagne et déclare: s'il y a aujourd'hui un fort déséquilibre, ruralisons les campagnes pour qu'elles ne soient plus à la remorque des villes (5) ; - l'autre, plus empiriste, s'arrête surtout à l'évolution récente, à l'hégémonie urbaine écrasante du moment et tend à introduire dans la réflexion une antinomie de fait du rural et de l'urbain. Ce dernier courant est confortablement étayé par les faits, le bond économique des années cinquante et l'évolution de la réflexion sociologique. Les débats autour de la doctrine marxiste, que les intellectuels français y adhèrent ou non, connaîtra son apogée dans les années soixante pour décliner à la fin des années soixante-dix, C'est un peu comme si, au mi-temps de ce siècle, la pensée s'était laissée guider par les propos de Marx dans l'idéo-

logie allemande:
(3) Idem, p. 69. (4) Idem, p. 79. (5) Idem, p. 115. 12

«

L'opposition entre la ville et la camà la civi-

pagne commence avec le passage de la barbarie

lisation, du régime des tribus à l'Etat, de la localité à la nation et se retrouve dans toute l'histoire de la civilisation jusqu'à nos jours... C'est ici qu'apparaît pour la première fois la division de la population en deux grandes classes, reposant directement sur la division du travail et les instruments de la production» (6). Dans les années cinquante et soixante, les problèmes sociaux du travail et particulièrement ceux suscités par la croissance du prolétariat dans les villes vont retenir l'attention; les faits sont là pour les y engager avec la vigoureuse poussée de l'industrialisation urbaine dans les vingt années d'après-guerre, l'exode rural concomittant et leur cortège de problèmes économiques et sociaux. Dans cet enchaînement, les questions agricoles sont envisagées dans le sillage de la politique urbaine et du marché international; il faut aU mieux nourrir les villes et

faire rentrer des devises; le
cette agriculture

«

monde rural» qui produit

parait de plus en plus une gangue dont il faut la distraire pour « innover », « adhérer au progrès », enclencher la logique du productivisme industriel. Ainsi les deux univers se polarisent-ils, de plus en plus de manière antagonique à travers la politique économique et sociale; la ville s'organise pour accueillir l'afflux de population, la campagne tente de gérer le vide brutal ainsi créé; d'un côté, une mutation constructive parce que expansive; de l'autre, une mutation destructive parce que restrictive à outrance. Il était alors aisé de voir la

ville hégémonique et la campagne « absorbée », d'un côté
1me nouvelle civilisation conquérante, de l'autre une civilisation archaïque en voie de disparition. Il est intéressant de noter qu'au sein de cette assemblée de chercheurs et d'universitaires lors de la semaine sociologique de 1951, cette dichotomie antagonique est en filigrane tout au long des propos mais sans cesse écartée par l'affirmation répétée, sous des formes diverses, par les uns et les autres, d'une civilisation unique dans laquelle villes et campagnes, urbain et rural sont indissociables, s'alimentent et évoluent l'un par l'autre, sans nier pour autant l'influence primordiale sur l'ensemble, de la deuxième révolution industrielle, urbaine. Cette interpénétration des deux réalités est telle que Georges Friedmann propose aux sociologues de tenter
(6) Idem, p. 119. 13

d'élaborer un «indice d'urbanisation» prenant ainsi en compte le fait qu'être rural ou urbain ne répond pas seulement à une définition spatiale mais aussi et surtout à une certaine manière d'être: attitude envers la consommation, la religion, la politique, l'environnement. On peut aussi être rural en ville et urbain à la campagne (7); propos auxquels, trente-cinq ans plus tard, on pourrait adhérer sans peine. Pourquoi cette dichotomie espace et société rurale, espace et société urbaine s'installe-t-elle alors dans les modes de penser... et de recherches, la France se distinguant en cela, dans ses problématiques, d'autres pays et en particulier de la tradition anglo-saxonne largement diffusée dans le nord de l'Europe? Aux Etats-Unis, la campagne et ses habitants ne présentent pas, aux yeux des chercheurs, de spécificité particulière sinon une configuration spatiale originale et la présence de l'agriculture; mais ceci n'entraine pas une conceptualisation qui déterminerait un objet sociologique particulier; ses problèmes économiques et sociaux n'ont pas un statut spécial et l'agriculture est un secteur de l'économie comme un autre, soumis aux mêmes lois du marché: les agriculteurs ne constituent pas une catégorie à part dans le contexte social régional. Ces approches anglo-saxonne et française radicalement différentes, ont produit, et produisent toujours, entre chercheurs de l'une et de l'autre tradition, un dialogue de sourds. L'incompréhension s'est révélée particulièrement nette dans les années soixante alors qu'une des grandes questions du moment était de favoriser la diffusion du progrès technique en agriculture. La France s'attaquait au problème avec un long temps de retard sur les Etats-Unis et se tournait donc vers les travaux américains pour alimenter sa réflexion (8). Ces recherches, très importantes en nombre, se sont révélées d'un médiocre secours dans la mesure où notre problématique était radicalement différente. Les Améri(7) Idem, p. 416. (8) En particulier les recherches entreprises par l'Institut de Recherches Agronomiques de l'Iowa. Une synthèse sur ce sujet est publiée par: ROGERS (Everett M.) : Diffusion of innovations, the Free Press of Glencoe, New York, 1962, 367 p. Une discussion de ces thèses est apportée dans un précédent ouvrage: BODIGUEL (Maryvonne) : Les paysans face au progrès, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1975. 14

cams ont considéré l'étude de la diffusion d'innovations comme celle d'un processus de décision individuelle et les sources, les canaux d'information et leur influence sont analysés chez les agriculteurs comme dans n'importe quel groupe humain, commerçants d'un quartier, employés d'une entreprise, d'un service public. L'important, c'est l'individu, ses caractéristiques personnelles, âge, formation, situation familiale, professionnelle; qu'il soit agriculteur à la campagne, ou commerçant, artisan, employé dans une ville, l'individu est atomisé pour une sociologie qui ne connaît que les petits groupes d'appartenance ou la société américaine dans son ensemble. Une quelconque médiation des flux d'information, des mo-

dèles nationaux par une

«

société locale », microcosme
et contraignantes ne pou-

aux règles sociales spécifiques

vait être envisagée. C'est le fait des sociétés « fermées»
ou quasi fermées, c'est-à-dire repliées sur elles-mêmes par isolement total ou partiel, les sociétés primitives des ethnologues. C'est pourtant dans cette voie que s'orienta la problématique française; la tendance fondamentale sera de

reconnaître

des

«

sociétés rurales»

diversifiées, secré-

tant leur propre système de valeurs, produisant et perpétrant leur propre culture. D'un côté, les habitants des villes voient se transformer sans cesse et de plus en plus vite leur cadre de vie, leur travail et du même coup leur manière d'être, de l'autre, les campagnes et leurs paysans (les gens du pays) immuables autour de leur clocher ou plutôt effectuant de tels petits pas qu'ils paraissent immobiles en regard de la rapidité du changement urbain. Une chose est sûre qui ne justifie pas les choix de problématique mais éclaire ces tendances de fond. Aux Etats-Unis, les campagnes se sont peuplées depuis les villes qui étaient souvent elles-mêmes une étape, les origines de la population, à jamais déracinée, étant ailleurs, peut-être rurale, mais loin en Europe. Si la campagne secrète de par l'implantation de l'habitat, les activités économiques, un certain genre de vie, elle n'en demeure pas moins une création urbaine dont l'histoire locale est relativement récente. En France, la campagne est dans notre histoire ce qu'est la genèse pour les Ecritures: la source; c'est d'elle qu'est parti au Moyen-Age le mouvement communal qui deviendra le fer de lance de l'urbanisation. Que les « pays» gardent toujours un tel poids affectif, que le rural soit glorifié, préservé, identifié peut 15

se comprendre comme une volonté de persévérer dans l'être. L'approche de la question rurale en France ne peut se faire qu'en tenant compte de son épaisseur historique, de son poids affectif: c'est un patrimoine collectif. Pourtant les populations rurales aux Etats-Unis ne sont pas sans histoire et les peuplements par des groupes représentant une véritable mosaïque culturelle, ne se sont pas constitués au hasard. Ni l'occupation du sol à partir de villes, ni la mobilité des populations ne constituent une justification d'un empirisme qui mène à un formalisme statistique permettant une photographie instantanée mais négligeant les antécédents plus lointains. La diversité américaine est par ailleurs souvent affirmée, soulignant par là un melting-pot haut en couleur mais dont le seul aspect folklorique est surtout mis en valeur. La sociologie rurale française, au contraire, est tombée dans le piège de l'histoire en figeant quelque peu les structures sociales villageoises dans leur XlXe siècle. Les
«

sociétés rurales» ressemblent un peu trop à ces grou-

pes ethniques en marge d'une modernité à laquelle pourtant la France a toujours participé. Certes, la marque de notre monde rural dans sa diversité géographique et culturelle paraît essentielle à la compréhension de notre société, mais est-ce bien servir son analyse que de faire

du « rural» un concept et des collectivités non-urbaines
des microcosmes auto-centrés arrachés malgré eux à leur contemplation passéiste par des incitations étrangères? Même ceux qui ne poussent pas l'analyse jusqu'à ériger l'organisation des collectivités rurales en société quasi-autonome, se laissent aller, comme Henri Lefèvre, à formuler une opposition systématique entre villes et campagnes. « Le rapport ville-campagne (00. st...) une ree lation dialectique, une opposition conflictuelle qui tend à se dépasser lorsque simultanément l'antique campagne et l'ancienne ville se résorbent dans le «tissu urbain» généralisé. Ce qui définit la «société urbaine» s'accompagne d'une lente dégradation et disparition de la campagne, des paysans, du village, ainsi que d'un éclatement, d'une dispersion, d'une prolifération démesurée de ce qui fut jadis la Ville» (9). C'est poser comme prémice la détermination par un mode d'occupation de l'espace,
(9) Consulter à ce propos: LEFEVRE (Henri) : Du rural à l'urbain, Paris, Anthropos, 1970,pp. 63-78. 16

des caractéristiques sociales d'un ensemble humain et induire un déterminisme quasi absolu entre la densité d'un territoire et des modes de vie, une certaine expression culturelle qui créerait entre rural et urbain un rapport antinomique. Pourquoi cette dichotomie sociale alors que, par ailleurs, Henri Lefèvre voit à travers l'histoire, la ville et la campagne dans un rapport interactif constant? Le mouvement général durant cette trentaine d'années a été de durcir cette notion de rural en lui attribuant une certaine autonomie spatiale et locale, voire même économique. Sur les traces des politologues, des géographes, des sociologues, des historiens, nous tentons ici d'en comprendre la raison, le processus. De 1'« espace )} rural de l'aménageur à celui du géographe, de la «société )}rurale de l'historien à celle du sociologue, de quoi est-il question?

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