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Le territoire littoral

292 pages
L'espace terrestre du littoral, sous l'emprise de l'interface terre-mer, constitue assurément un territoire, au sens où les hommes se le sont approprié par leurs cultures et leurs savoirs qui constituent sur le plan théorique des savoirs locaux, une connaissance locale. Mais des zones sont menacées par la pression de l'urbanisation, des infrastructures touristiques. La protection de l'environnement et la gestion d'un développement durable de l'économie locale sont des priorités régionales pour les sociétés insulaires de la zone océan Indien et en Mélanésie.
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LE TERRITOIRE

LITTORAL

Tourisme, pêche et environnement dans l'océan Indien

MAQUETTE: Sabine T ANGAPRIGANIN avec la collaboration de : Anne LERAY

@ Réalisation:
BUREAU DU TROlSlEME CYCLE ET DE LA RECHERCHE ET DES PUBLICATIONS

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UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

2004

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU Mou FIA 15, AVENUE RENÉ CASSIN BP 71 51 - 97 71 5 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9 \l'PHONE: 02 62 938585 \l'COPIE: 02 SITE WEB: http://www.univ-reunion.fr 62 938500

(Ç) ÉDITIONS

L' HARMATTAN,

2004

7, RUE DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE 75005 PARIS

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.

ISBN: 2-7475-7678-7 EAN: 9782747576789

UNIVERSITÉ FACULTÉ DES LETTRES

DE LA RÉUNION ET DES SCIENCES HUMAINES

LE TERRITOIRE

LITTORAL

Tourisme, pêche et environnement dans l'océan Indien

Sous la direction de Bernard CHERUBINI

PUBLICATION DU CENTRE INTERDISCIPLINAIRE DE RECHERCHE SUR LA CONSTRUCTION IDENTITAIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'école Polytechnique 75005-Paris

Université de La Réunion 15, avenue René Cassin 97715 Saint-Denis Cédex

DE LA FACULTÉ

COMITÉ SCIENTIFIQUE DES LETTRES ET DES SCIENCES

HUMAINES

M. Alain COÏANIZ, Professeur (Jè s.); M. Yvan COMBEAU, Professeur (22e s.); M. Alain GEOFFROY,Professeur (11e s.); M. Jean-Louis GUEBOURG, rofesseur P (23e s.); M. Michel LATCHOUMANIN, rofesseur (70e s.); M. Serge MEITINGER, P Professeur (ge s.); M. Gwenhaël PONNAU, Professeur, (IOes.); M.Jacky SIMONIN, Professeur(71e s.).

INTRODUCTION

De quelques lointains rivages devenus « mondes de vie»
Bernard CHERUBINI Maître de conférences en ethnologie Université de La Réunion (CIRCI)

Le programme de recherche pluriformations « Environnement littoral, biodiversité et ressources marines dans le sud-ouest de l'océan Indien », réalisé de 1999 à 2001 dans le cadre du contrat quadriennal recherche de l'Université de La Réunion (1998-2001), est à l'origine des textes publiés ici sous le titre Le territoire littoral. Ce programme aura permis à plusieurs jeunes chercheurs en anthropologie sociale et culturelle et en géographie humaine de travailler ensemble autour de la question de l'appropriation spatiale et sociale du littoral, en particulier à l'occasion du séminaire d'avril 2000, organisé à la faculté des lettres et des sciences humaines, où la plupart de ces textes ont été présentés. Des recherches ont démarré au CIRCI (Centre interdisciplinaire de recherche sur la construction identitaire) grâce à la mise en commun de nos outils et de nos approches que nous avons voulu pluridisciplinaires. L'IRD-Réunion (Institut de recherche pour le développement), par l'intermédiaire de son représentant à La Réunion, Michel Larue - que nous devons remercier ici tout particulièrement - nous a apporté son soutien dans un domaine qui reste encore à développer localement et qui prend forme avec l'appui du laboratoire d'études rurales de l'IRDMontpellier. Des doctorants en géographie humaine sont venus spontanément participer aux travaux de notre séminaire et nous les remercions ici pour leur contribution. Il faut remercier également le service des publications et le service de cartographie et de traitement de

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littoral...

l'image de la faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université de La Réunion, ainsi que Mireille Bernard de l'UMR 5185 SSD/ADES (CNRS Bordeaux) qui ont participé à la mise en forme finale des actes de ce séminaire. Enfin, tous nos remerciements vont aux différents lecteurs et correcteurs qui ont prêté leur concours à cette réalisation finale, avec une pensée particulière, hélas empreinte d'une extrême tristesse, pour l'une de nos plus fidèles correctrices, si ce n'est la plus fidèle, Annette, qui aura puisé dans ses dernières forces, depuis ses chers rivages de la côte landaise, pour mener à bien la lecture de ces nombreuses pages, avant de nous quitter, de nous laisser à nos errements incertains sur des récifs plus ou moins enchanteurs, plus ou moins révélateurs de notre rapport à la nature et à la conscience ou à l'inconscience de notre humanité. Cet ouvrage est aussi le sien. On retiendra de ces travaux un intérêt accru pour les questions touchant à l'aspect terrestre de la problématique « littoral », en liaison avec les préoccupations plus d'actualité de la préservation de la ressource marine, préoccupations qui correspondent par ailleurs à une présence active de la recherche halieutique et récifale dans la zone océan Indien. L'espace terrestre du littoral, sous l'emprise de l'interface terre-mer, constitue assurément un territoire, au sens où les hommes se le sont appropriés par leurs cultures et leurs savoirs qui constituent, pour nous, sur le plan théorique, des savoirs locaux, une connaissance locale. Mais son étude est restée, dans l'ensemble, très fragmentaire. On a pu s'interroger, par exemple, sur quelques effets néfastes de l'urbanisation mal maîtrisée, sur les dégradations de l'environnement de proximité de la zone côtière et marine adjacente, sur le destin de quelques zones de pêche littorales, mais sans véritablement insister sur la cohérence d'ensemble de ces littoraux à l'intérieur d'un système qui a été modelé par les hommes sur plusieurs générations. Tout apport nouveau, infrastructure touristique, innovation dans le secteur de la pêche, projet de protection des sites et de l'environnement, font l'objet d'une interprétation en des termes purement locaux qui ne sont compréhensibles que par rapport aux connaissances et au contexte de production de ces connaissances. Par définition, seuls les sujets locaux ont accès à la lecture des signes de cette appartenance qui repose sur des savoirs locaux, sur une connaissance locale. Le choix de ne pas nous limiter à l'île de La Réunion nous a paru en premier lieu évident, compte tenu de la spécificité des modes d'appropriation de l'espace dans les sociétés créoles de la Caraïbe et des Mascareignes, hérités d'une même période de colonisation et d'une

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même phase d'implantation de structures économiques, économie d'habitation et économie de plantation. On ne peut comprendre l'appropriation sociale et spatiale sur le littoral réunionnais sans s'interroger sur les mécanismes mis en œuvre dans le même temps, et depuis le xvue siècle, par exemple, à l'île Maurice, à Rodrigues, aux Seychelles, en Martinique ou en Guyane française, mais aussi, pour des périodes plus récentes, à Madagascar, aux Comores ou encore au Mozambique, en ce qui concerne la protection de l'environnement ou la gestion d'un développement durable de l'économie locale. Cette extension géographique de notre regard n'était pas facile à concrétiser sur le plan des terrains d'enquête et des outils d'analyse. Le projet de circonscrire la réalité de l'appropriation spatiale et sociale du littoral, à La Réunion et dans l'océan Indien, n'est en rien une sinécure pour l'anthropologue et pour le géographe. Tout d'abord, la mise en place d'un tel programme de recherche suppose qu'il y ait un territoire, un espace géographique que l'on appelle le littoral. Or, celui-ci reste à définir, à situer, à délimiter, même si de nombreux documents utilisent le terme pour désigner des équipements (<< équipements touristiques les du littoral»), une zone (<< espace marin et littoral»). Cette dernière un prend une dimension particulière dans un contexte d'insularité qui, à l'image d'autres îles, aurait poussé La Réunion à se construire en tournant le dos à la mer: «On n'a pas su mettre en valeur un espace «face à l'eau» au seul profit d'un espace intérieur en «continuité territoriale» d'un espace national»)I. S'intéresser au littoral paraît d'autant plus nécessaire que la zone a le plus souvent été délaissée du point de vue de l'environnement naturel et des ressources marines, en raison notamment d'une exploitation artisanale ou semi-artisanale de ces mêmes ressources et de l'inefficacité des politiques de modernisation de la pêche traditionnelle. L'ethnologue est concerné en premier chef par ces évolutions parce qu'il encourage l'étude des sociétés de pêcheurs, via l' anthropologie maritime, et l'étude des espaces d'urbanisation dans les zones menacées par la pression des infrastructures touristiques, via une anthropologie du tourisme qui s'intéresse aux emplacements littoraux comme supports de nouvelles pratiques populaires2. Plus fondamen1. G. Fontaine (1999), « Le fait géographique et l'île-département ou le parcours de la géographie », in E. Maestri éd., 1946: La Réunion, Département, Paris, L'Harmattan, p.70. 2. Citons par exemple les travaux de l'équipe d'anthropologie maritime dirigée par Yvan Breton à J'Université Laval, Québec, sur les littoraux de l'Etat de Sao Paolo au Brésil: C. Benazera et J. Cavenagh, Anthropologie maritime et enjeux aménagistes

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talement, l'ethnologie des sociétés créoles est une ethnologie de sociétés littorales par excellence: lieux des premiers contacts interculturels, dans un certain nombre de cas, lieux d'une réorganisation constante de l'économie coloniale, lieux de la diversification des activités économiques. L'impression d'évoluer dans un système jamais structuré a beaucoup marqué les développements de cette ethnologie. Le territoire immédiat, celui de l'expression de la quotidienneté, reste donc l'élément-clé de la construction identitaire, une construction qui passe par la répétition des messages symboliques qui servent à définir les limites, les contours et le contenu de ces appartenances. Il se trouve également que les littoraux apparaissent sous différents vocables dans la littérature désignant l'espace géographique, la topographie des sociétés nées de la colonisation française à la fin du 17e siècle (Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion), sociétés devenues départements d'outre-mer (DOM) en 1946. En Guyane, par exemple, on parlera plus volontiers de la côte (la « côte au vent» à l'Est et la côte « sous le vent» à l'Ouest, la zone côtière, les communes côtières), même si le terme littoral est aussi utilisé, dans le langage courant, pour désigner l'espace le plus proche de la mer3. A La Réunion, on retrouve également le « bord de la mer» ou le « long du bord de la mer» dans le vocabulaire le plus courant. On parlera aussi, en Guyane, d'une opposition entre la côte et l'intérieur, accessible par les fleuves; à La Réunion, d'une opposition entre les hauts et les bas (<< Hauts» et les « les Bas»). Du point de vue de l'identité culturelle, les créoles guyanais se définissent volontiers par le fait d'habiter sur la côte par rapport à des populations de l'intérieur (Amérindiens et Bushinenge4) et, à La Réunion, certains créoles utilisent volontiers l'expression «Créoles les hauts» (créoles des hauts) pour se caractériser et se différencier d'autres catégories de population, mais sans faire référence à des bas ou à un quelconque littoral. Cela ne signifie pas, bien entendu, que ces littoraux sont absents du système de référence spatioculturel qui permet
dans la pêche littorale brésilienne, nO} (Bureaucratie, cycle économique et maisonnée dans la Vale do Ribeira), Sainte-Foy, Université Laval, 1995, 99 p. }. Comme par exemple dans cet extrait des mémoires de M. Lohier (1972), Les mémoires de Michel, Cayenne, s.l. : « lracoubo était une grande famille. Les joies et les peines étaient partagées. La mer et nos pripris fournissaient le poisson. Tout au long du littoral, dans nos lagunes, les oiseaux, du canard sauvage à la petite alouette de mer, foisonnaient» (p.16). 4. Terme nouveau, apparu depuis une dizaine d'années pour désigner les populations descendantes des marrons du Surinam réfugiés en Guyane française, qui signifie littéralement: Nègre des bois.

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d'évoluer sur un territoire à travers un acte d'appropriation de l'espace que l'anthropologue et certains géographes issus du courant de la géographie culturelle qualifieraient volontiers d'imaginaire. On considérera plutôt qu'ils font l'objet d'une construction identitaire, à l'image de tout territoire, et que le résultat de cette construction passe par des pratiques qu'il apparaît nécessaire de caractériser. Rappelons simplement que cet espace littoral est un milieu étroit par définition: « la lisière de contact entre les éléments terrestres et hydrologiques, et exceptionnellement menacé, fragile »5. Ce texte introductif n'a pas pour ambition d'être exhaustif sur toutes les entrées possibles de l'approche des littoraux, y compris en anthropologie. On se bornera à situer quelques angles d'attaque possibles de cette appropriation sociale et spatiale du littoral qui reste centrée sur les représentations de la culture et du territoire, sur les agencements institutionnels, touristiques, patrimoniaux et sur la dynamique actuelle de ces sociétés, en insistant plus particulièrement sur les sociétés créoles. Ce travail nécessite, en premier lieu, de se replonger dans les données historiques et géographiques de l'approche des littoraux. POINTS DE SPECIALISTES VUE
THEORIQUES

ET

REGARDS

DE

Un géographe spécialiste de La Réunion et de l'océan Indien, Daniel Lefèvre, considère qu'il y a trois grandes «unités sociospatiales» à La Réunion: la première, celle qui nous concerne ici très directement, ne distingue pas le littoral et les basses pentes; la seconde est établie sur les pentes supérieures externes des massifs volcaniques de l'Ouest et du Sud; la troisième est implantée dans les hauts de l'intérieur6. Deux contributions de cet ouvrage, l'une de Gilbert David, l'autre d'Emilie Mirault, reviennent sur ces définitions possibles et acceptées du littoral. Gisèle Dalama-Philotée questionne les limites des hauts et des bas, entre la mer et la montagne, à partir du projet d'implantation d'un parc naturel régional ou d'un parc national dans les hauts, qu'elle aborde ici au stade des études préalables de faisabilité (le projet est devenu à la fin de l'an 2000 celui d'un parc national). Nous avons parfois l'impression que le vocabulaire s'épuise vite à discourir autour de certains termes géographiques. La profusion lexicale doit
5. G. Cazes et R. Lanquar (2000), L'aménagement touristique et le développement durable, Paris, PUF (I er édition 1980). 6. D. Lefevre (1987), « Les structures spatiales réunionnaises », in J.-P. Doumenge et al. éd., !les tropicales: Insularité, insularisme, Talence, CEGET, p. 241.

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parfois s'effacer devant la fonction et le statut du terme dans «l'imaginaire d'ici ». Je m'appuie ici sur les propos du géographe québécois Luc Bureau à propos de « la montagne» dans son pays, dont le pouvoir évocateur mobilise de «très vastes fragments de nos topographies intérieures et extérieures »7. Le littoral réunionnais ne relève peut-être pas de la définition révélée par les instruments de mesure du géographe, ni même peut-être du rêve artistique. Pour le touriste venu d'Allemagne, de Maurice ou de la France métropolitaine, qu'il soit du reste d'origine réunionnaise ou d'une autre région métropolitaine, venu retrouver des amis ou de la famille (<< tourisme affinitaire »), pour le touriste venu d'une zone littorale opposée ou voisine, des hauts ou des bas de l'île (<< tourisme domestique»), le littoral a un pouvoir évocateur indéniable, correspondant à des pratiques de l'espace qui peuvent être extrêmement diversifiées. L'hypothèse retenue dans cette étude est qu'il existe une parenté certaine entre ces différentes pratiques à l'échelle des sociétés créoles qui sont le fruit des mêmes contraintes socio-historiques. Ensuite, il est évident que chacun reformule comme il l'entend sa relation avec l'espace, en fonction probablement, pour reprendre une typologie d'Habermas, d'un monde vécu (d'un monde matériel), d'un monde idéel (d'un monde mental) ou d'un monde social8. On comprendra donc, dans cette perspective, que l'appréhension des limites sociologiques et géographiques du littoral relève plus d'un acte d'appropriation essentiellement imaginaire de l'espace que d'un décryptage rationnel ou fonctionnel de ses dimensions socio-spatiales. Les contributions de Marie Papillon sur Saint-Leu et de Guillaume Marchand sur Terre-Sainte (village de pêcheurs de Saint-Pierre) montrent toute l'ambiguité du positionnement des usagers natifs et locaux face à une requalification du paysage et de l'espace touristique ou économique. La diversité de ces pratiques territoriales s'exprime à travers une ritualité profane dans la quotidienneté qui passe par des pratiques rituelles alimentaires, touristiques, sportives, sexuelles, corporelles qui constituent autant de moments et de situations chargés d'affects et d'images mentales qui viennent renforcer la construction locale des identités, une diversité de formes de ce localisme que l'on observe par ailleurs au niveau des manifestations collectives organisées par ces mêmes localités9.
7. L. Bureau (1991), La Terre et Moi, Montréal, Boréal, p. 225. 8. 1. Habermas (1987), Théorie de l'agir eommunieationnel, Paris, Fayard. 9. J'ai développé cette démarche dans l'ouvrage: B. Cherubini, Loealisme, fêtes et identités, Paris, L'Harmattan, 1994.

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On verra ainsi que, durant ces manifestations qui peuvent être des fêtes à thème (produit local, événement du lieu, etc.) ou de simples fêtes patronales, la collectivité fait l'expérience de sa propre reconstruction du monde. Le modèle d'analyse de cette production symbolique a été développé au Québec à travers des mises en scène festives de la nature, des lacs et des forêts, dans différentes localités de la Mauricie, région située entre Québec et Montréal qui a pour principal centre économique la ville de Trois-RivièreslO. Une activité scénique et rituelle (mise en scène, décors, personnages) peut se développer en marge des rapports quotidiens. Une resocialisation des individus et des groupes est enclenchée dans une production de signes, de symboles, renvoyant tous à un ordre reformulé du temps et de l'espace. Sur ce monde imaginaI vont venir se greffer des actions communautaires et des pratiques économiques, des expérimentations de nouvelles formes de localisme. Les vilIages de pêcheurs devenus un élément-clé du patrimoine historique d'une localité (Terre-Sainte à Saint-Pierre), les circuits touristiques articulés sur une redéfinition de l'espace régional (Je circuit des épices et des saveurs dans le Pays d'accueil du Sud sauvage), pour ne citer que deux exemples réunionnais, correspondent ainsi à un croisement de cultures et d'identités qui s'expriment à travers un agencement institutionnel, touristique et patrimonial, des représentations de la culture locale et des territoires. La culture imaginée, à travers l'expression de produits touristiques ou muséographiques, nous permet de réévaluer le rapport entre le local et le global et de mesurer l'évolution de ces représentations de la culture et des territoires. Les repères historiques et géographiques que l'on croyait fiables apparaissent alors comme profondément bousculés par le sens renouvelé que la communauté locale va donner à son environnement. LES GRANDS ENSEMBLES TERRITOIRES LITTORAUX
REGIONAUX

ET

LEURS

Naturellement, une telle position ne résiste pas longtemps aux impératifs d'une planification du développement économique, d'un développement durable de micro-régions ou autres délimitations opérationnelles de l'espace, réclamées par la nécessité d'effectuer des arbitrages financiers et des attributions de crédits. en fonction de programmes qui devront être par la suite évalués et, éventuellement,
10. B. Cherubini, « Lacs et tourisme au Québec », in B. Barraque éd., L 'homme et le lac, Côme, Provinzia di Como, 1995.

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réorientés vers d'autres objectifs. Emilie Mirault montre ainsi l'utilité d'une réflexion plus poussée sur la gestion intégrée de l'espace. Gisèle Dalama insiste sur la nécessité de bien délimiter les zones du futur parc naturel des Hauts. Plusieurs contributions dans cet ouvrage restent donc fondées sur un découpage «officiel» de l'espace et du territoire ou bien évoquent les différentes options retenues pour établir cette limite entre les hauts et les bas, entre le littoral et l'intérieur. Cela ne signifie pas, du reste, que ces très officielles lignes de partage entre deux zones ou deux territoires échappent ou ont échappé, à un moment ou à un autre, aux justifications ou aux délimitations extrarationnelles. Le technicien le plus avisé rêve et imagine, lui aussi, un espace aux résonances symboliques fortes. Il suffit, pour s'en persuader, d'examiner l'urbanisme colonial qui a façonné des villes identiques aux quatre coins de la planète. Dans certains pays, on s'étonne désormais d'avoir quelques difficultés à distinguer la ville et la campagne tant sont proches les modes de vie et les comportements des ruraux et des urbains (en majorité des néo-ruraux). Il s'agit tout simplement de l'imposition de normes d'habitat urbain qui sont extérieures aux modes de vie locaux et qui demandent à être adaptées aux normes et aux valeurs de la culture locale qui, de sa propre initiative, établira, avec le temps, ses propres limites sociales et culturelles entre l'urbain et le rural. Un même raisonnement peut être tenu pour les équipements des zones de loisirs et des espaces touristiques. Trop peu de structures tiennent encore compte de l'architecture vernaculaire et du rapport à la nature, des modes de vie locaux et du désir de la population de choisir elle-même ses formes de loisirs et ses équipements touristiques. Il y a une douzaine d'années, le Réunionnais préférait la campagne (66%) à la plage (44%), tout en regrettant le manque d'animation et d'activité dans ses zones préférées. Le plan d'aménagement des Hauts, lancé en 1978, s'est fixé pour objectif de développer le tourisme rural. En 1988, la clientèle locale était majoritaire dans l'hôtellerie rurale (65%)11. Ces faits n'indiquent nullement que le Réunionnais renonce à occuper l'espace des zones balnéaires et à fréquenter le littoral. L'affluence des fins de semaine et des périodes de vacances est là pour le confirmer. La ligne de partage entre le rationnel et l'irrationnel n'est donc pas plus présente dans la délimitation des zones urbaines et rurales que dans celle du littoral en tant que zone de contact entre la mer et la terre. On aurait ainsi inventé le littoral, lieu d'échange et de rencontre, d'innovation, avec des frontières plus ou moins arbitraires, une de ces
] ]. Statistiques et enquêtes produites par le Comité du tourisme de la Réunion (CTR) créé en ] 976.

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discontinuités spatiales qui nous éclaire sur « la dialectique générale du discontinu spatial de l'ouverture et de la fermeture ». Le littoral serait avant tout « l'aboutissement d'une construction mentale, d'un besoin collectif de rivage qui s'empara de l'occident la fin du XVIIIe siècle »12. Il pourrait ainsi remplacer certains bas ou certaines côtes, du point de vue de la nature des échanges économiques et du dynamisme d'ensemble d'une économie locale. On ferait ici l'hypothèse d'une variabilité de la nature des interfaces selon les étapes du développement. On pourrait être par ailleurs tenté d'affirmer à La Réunion comme au Canada que si «certains pays sont forts en histoire, nous sommes forts en géographie» 13. Mais cette profondeur historique est toute relative, et une histoire de courte durée peut avoir sa propre ancienneté. Pour l'historien de La Réunion, l'implantation des bases économiques de l'île au XVIIIe siècle reste, par exemple, l'un des traits marquant de «l'histoire d'une vieille colonie »14. Raoul Lucas insiste ici tout particulièrement, dans sa contribution sur le rôle des ports et des conditions du transport des marchandises dans le développement des économies insulaires. De son côté, le géographe de La Réunion a pris l'habitude de définir son île (<< pour des interlocuteurs pressés ») par le trinôme: île volcanique, île montagneuse, île tropicale. «La Réunion est une montagne dans la mer. Les plaines littorales sont étrangement absentes, ou très réduites, si bien ~ue les plaines volcaniques vont régulièrement des sommets à la mer» 5. Mais le géographe doit tenir également compte de l'histoire et affirmer, quelques pages plus loin, que «L'homme s'est surtout installé sur le littoral et les premières pentes» (p. 16). Le développement touristique de La Réunion avait, du reste encore, en 1990, «Année européenne du tourisme », pour ambition d'offrir un produit dont l'originalité était «les attraits d'une île à l'exotisme intense: une île variée, complète, où le bleu prend tout son relief par rapport à un vert aux multiples facettes », à la différence d'un grand nombre de « destinations exotiques unidimensionnelles »...16 On insiste, en particulier, sur la rareté des plages (40 km), la
12. J.-c. Gay (1995), Les discontinuités spatiales, Paris, Economica, p. 89. 13. Propos attribué au premier ministre canadien Willian Lyon Mckenzie King (Discours, 1936), cité dans L. Bureau (1991), La Terre et Moi, op. cit., p. 60. 14. Titre de partie choisi pour introduire les chapitres consacrés à l'histoire dans l'ouvrage collectif dirigé par W. Bertile (1996), La Nouvelle Réunion, Saint-Denis, Conseil général, p. 21. 15. Robert, René (1996), «Une île volcanique, montagneuse et tropicale », in W. Bertile éd., La Nouvelle Réunion, ibid., p. 8. 16. Dans La Réunion, ses pôles d'intérêts, édition 1991, p. 9.

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concurrence de Maurice et des Seychelles, pour justifier le développement d'un tourisme en milieu rural qui constituerait « l'originalité touristique de La Réunion ». Le traitement particulier de cet exotisme et l'utilisation des ressources naturelles pour sensibiliser le grand public à l'environnement est au cœur de l'analyse proposée par David Picard des transformations de l'espace touristique réunionnais. Isabelle Musso restitue les comportements de chaque catégorie de touristes sur le littoral. Notre position restera essentiellement théorique. On essayera en particulier de montrer que l'anthropologie symbolique peut être un apport utile aux deux disciplines plus particulièrement concernées ici par nos travaux: la géographie du tourisme et des littoraux, l'anthropologie du tourisme et l'anthropologie maritime. Il ne faudra voir dans les textes qui suivent qu'une simple illustration de l'intérêt qu'il peut y avoir à poser les problèmes à l'échelle régionale et à l'échelle des «aires culturelles» de même nature, même si cette notion reste associée à des développements datés de l'évolution de la discipline anthropologique et même si l'ethnologie des sociétés créoles procède moins par comparaison que durant certaines périodes plus anciennes de son émergence. Le caractère diversifié de nos contributions n'a pas été pour autant encouragé. Ce sont les problèmes du littoral qui sont multiples et qui amènent cette diversité d'abords. Mais, dans le même temps, il faut admettre que, d'un territoire à l'autre, certains domaines ou aspects de l'expérience locale ont plus fasciné ou passionné nos chercheurs que d'autres. Le résultat se solde surtout par le constat qu'il est indispensable de faire progresser la recherche dans un grand nombre de secteurs. La connaissance des sociétés de pêcheurs, par exemple, est insuffisamment développée à La Réunion, par rapport à celle des projets qui se développent dans la zone océan Indien. Nous n'avons pas hésité, dans le cadre du séminaire dont les contributions constituent le corps de cet ouvrage, à faire appel à l'exposé d'expériences concrètes réalisées au Vanuatu pour introduire l'intérêt d'une telle approche dans les sociétés littorales de l'océan Indien et expliciter une démarche méthodologique utile pour de nouvelles recherches monographiques ou plurisectorielles. L'anthropologie du tourisme devrait également être encouragée, que l'on se situe dans le cadre d'un processus d'internationalisation du tourisme ou dans le cadre d'un tourisme local, avec la mise en valeur des patrimoines locaux ou non. Il semble également évident que l'on n'aboutira pas dans notre démarche de développement de la recherche en sciences humaines et sociales sur les littoraux sans

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une meilleure articulation avec les travaux en cours qui privilégient le plus souvent une approche très technique de la protection de l'environnement. L'homme réunionnais du quartier de la Rivière d'Abord ou du boucan Laleu, le pêcheur du Quartier 3 lettres d'Axel Gauvin, expriment un enracinement que les projets actuels tendent à minimiser. L'environnement naturel, même à l'intérieur d'un éden paradisiaque, fait toujours partie de l'espace de la quotidienneté le plus ordinaire qui s'exprime de mille façons à travers le vécu des hommes mais qui contribue à façonner leur « monde de vie» (ou encore «monde-vie» au sens de Husserl)17. On mène bien entendu, un peu partout, des luttes légitimes contre l'inconscience des hommes et de leurs systèmes d'organisation. Il faut en fait être conscient du rôle actif de l'homme et de la logique qui sous-tend la plupart de ses comportements. Le rivage reste un lieu privilégié pour la méditation. Arrêtons-nous alors, de façon tout à fait provisoire, sur ce rappel de l'ancien temps où les symboles de la culture imaginée actuelle donnaient encore du fil à retordre aux dormeurs du littoral: «Nos gens s'endormaient au crépuscule sous les filaos, où ils n'avaient qu'une incommodité: le grand nombre de tortues qui les venaient assaillir de tous côtés et qui passaient souvent par-dessus eux », rapporte le capitaine Castleton, en 161318.

] 7. le fais ici référence à la notion de « monde de vie », inspirée d'Habermas (voir note 8, op. cit.), proposée par Paul Ottino pour l'étude anthropologique de la quotidienneté. Voir: P. Ottino, « Agir dans les campagnes merina des années soixante », in A. Carenini et l.-P. lardel éds., De la tradition à la post-modernité, Paris, PUF, ] 996, p. 445-461. Pour une présentation de la philosophie phénoménologique de Husser!, on lira, en particulier, A. Schutz, Le chercheur et le quotidien, Paris, MéridiensKlincksieck, ]987 (chapitre V): « La philosophie phénoménologique se veut une philosophie de l'homme en son monde-vie. Elle se dit capable d'expliquer le sens de ce monde d'une manière rigoureusement scientifique» (p. ] 72). ] 8. Cité dans A. Lougnon, Sous le signe de la tortue, Saint-Denis, Azalées, 1992, . p.18.

~pères

de fa territoriaEité

Des îles, des ports et des hommes en Indianocéanie
Raoul LUCAS Maître de conférences en sciences de l'éducation Université de La Réunion (C/RCJ) Points d'accès, mais aussi de départ, les ports assurent dans les sociétés insulaires des fonctions ambivalentes. Par ces points transitent hommes, idées et marchandises qui ne sont pas sans conséquence sur les sociétés insulaires. Nécessaires, les ports sont aussi redoutés. Les énergies qu'ils mobilisent pour les faire naître ou les développer, les discours suscités, louanges ou dépit, voire crainte, sont instructifs pour la compréhension des sociétés insulaires et leur mode d'agir et de pensée.
PERMANENCES ET MUTATIONS

L'océan Indien est le moins vaste des océans de la planète. Il baigne, dans la partie qui nous concerne, les archipels des Comores, des Mascareignes, des Seychelles et la grande île de Madagascar]. Cette zone est depuis des temps lointains un espace privilégié de contacts. Sans entrer dans les détails, circulations et déplacements maritimes, arabes, asiatiques, africains et, bien plus tard, européens vont donner consistance à d'importants mouvements d'échanges2. Grâce aux boutres, « ces seigneurs de l'océan Indien », des comptoirs se fondent, des individus s'y installent, des occupations durables s'organisent. Pour de nombreux auteurs, on peut ainsi faire remonter aux environs des VIlle et IXe siècles les premières phases du peuplement de l'archipel comorien et de Madagascar.
1. L'archipel des Comores comprend La Grande Comore, Mohéli, Anjouan et Mayotte. Lors de l'indépendance des Comores, Mayotte est restée française. L'archipel des Mascareignes comprend l'île Maurice (anciennement lie de France), sa dépendance l'île Rodrigues et l'île de La Réunion (anciennement île Bourbon). 2. Voir notamment P. Ottino, Madagascar, les Comores et le Sud-Ouest de l'océan Indien, Tananarive, Université de Madagascar, 1974.

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Si les Comores semblent alors peuplées d'Arabes et d'Africains, le peuplement de Madagascar est un peu plus complexe avec des interférences arabes, africaines et indonésiennes3. Avec les individus, débarquent également des boutres, objets et plantes, techniques et savoirfaire. Des sites portuaires cosmopolites, que Pierre Vérin appellera « échelles »4, se développent. Ils seront des relais essentiels dans les mouvements de population et le développement des activités commerciales. La composition ethnique de ces cités est encore mal connue et continue d'alimenter interrogations et débats. Toutefois, la multiplicité des groupes différents semble être attestée depuis longtemps par de nombreux récits de voyages. C'est ainsi que le géographe arabe AI-Idrissi note qu'au XIIIe siècle la population des îles de Javaga (Comores) est un « mélange de races »5. Ce siècle est pour certains auteurs « une période de grande prospérité» et on assiste alors dans le Sud-Ouest de l'océan Indien « à la multiplication des cités marchandes »6. Trois siècles plus tard, le jésuite portugais Luis Mariano relève que « les habitants de l'île Saint-Laurent (Madagascar) sont venus les uns de Malacca (Indonésie), les autres de la Cafrerie (Afrique orientale) et qu'il est arrivé ultérieurement dans la région nord-ouest des Maures de l'Inde et de l'Arabie et longtemps après quelques portugais )/. A la veille de l'arrivée des Européens dans le Sud-Ouest de l'océan Indien, îles, côtes et villes portuaires participent à un vaste commerce régional dans un important brassage démographique et culturel qui donne naissance à la culture swahilie; la langue parlée aux Comores et à Madagascar et sur la côte orientale africaine emprunte au malais à Madagascar, au bantou en Afrique en affirmant une parenté importante à l'arabes. Au XVIe siècle, les Européens vont faire intrusion dans cette zone, désireux d'annexer à leur profit les circuits commerciaux, tout en amplifiant le brassage des populations. Portugais, Hollandais, Français, Anglais vont lancer de nombreuses expéditions visant à s'approprier des marchandises, développer des trafics, garantir leurs circuits d'approvisionnement
3. Voir bibliographie. 4. Voir bibliographie. 5. Voir M.-O. Liszkowski, Mayotte et les Comores. Escales sur la route des Indes aux XV et XVIf siècles, Editions du Baobab, 2000, p. 70 sqq. 6. Ibid. 7. Voir UNESCO, Relations historiques à travers l'océan Indien, Paris, UNESCO, 1980, p. 80 sqq. 8.Ibid.

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et asseoir leur rentabilité. Si les Portugais ne bousculent guère le commerce traditionnel dans la zone, ce ne sera pas le cas des autres populations européennes qui cherchent à imposer leur hégémonie. C'est dans ce contexte avivé par les rivalités franco-anglaises que se met en place le peuplement des archipels des Mascareignes et des Seychelles avec la traite comme source principale9. Si jusqu'au XVI" siècle la traite est pour l'essentiel la spécialité des marchands arabes, les Européens vont la poursuivre en lui donnant une ampleur considérable. De nombreuses études et d'importants travaux ont apporté de précieux éclairages sur les modalités et les volumes de la traite dans cette zone, ce qui nous dispense de les reprendre ici JO.Nous nous contenterons de rappeler que Madagascar et le Mozambique vont être durement mis à contribution dans le peuplement servile des archipels des Mascareignes et des Seychelles. L'esclavage va marquer durablement et profondément ces sociétés dans leurs constructions, leurs cultures et leurs agencements. Ces apports de population donnent naissance sur ces îles aux territoires exigus à une culture syncrétique, la culture créole, travaillée par de nombreuses
tensions 11 .

Après l'interdiction de la traite et avec l'effondrement du système servile se met en place un vaste mouvement d'immigration particulièrement en direction des îles Maurice et de La Réunion. Essentiellement indienne à Maurice, cette immigration est plus diversifiée à La Réunionl2. Les îles de l'archipel seychellois comme l'île Rodrigues - la troisième île des Mascareignes - qui ne sont pas des îles à sucre, vont être peu concernées par l'engagisme. Par la traite, puis par l'engagisme, les Européens vont amplifier le brassage des populations et accroître le syncrétisme, bien antérieur à leur arrivée. Ces phénomènes vont susciter la formation d'une culture dont les racines puisent aux fonds africains, malgaches, asiatiques et européens. C'est pour tenter de rendre compte de la singularité et de la complexité de cette situation que le poète mauricien Camille de Rauville forge, au milieu des années 1960, le terme d'indianocéanisme. Pour de Rauville, l'indianocéanisme exprime « le climat, le métissage psychique commun aux divers pays et races mêlées
9. Sur ces questions, voir notamment les travaux d'Auguste Toussaint. 10. Sur ces questions, voir notamment les travaux d'Hubert Gerbeau et les colloques qui ont eu lieu à Maurice (1999), à Madagascar (1997) et à La Réunion (1998) dans le cadre des manifestations commémorant l'abolition de l'esclavage. 11. Voir également les travaux de Jean Benoist. 12. Voir les travaux de J.-F. Dupon.

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qui composent le substrat des îles australes de l'océan Indien et qui se manifeste à travers le brassage de leurs ethnies, de leurs coutumes, de leur pensées et croyances ainsi que dans leur(s) littérature(s) »13.
MODES DE DEPLACEMENT, MODES DE NA VIGA TION

Si notre propos n'est certes pas de faire ici l'historique des modes de déplacement et de navigation, il nous faut néanmoins rappeler quelquesunes de leurs transformations causées par l'inscription des îles dans le schéma d'expansion européenne et évoquer surtout certaines de leurs conséquences. Traitant des relations des Comores avec les ports de la façade africaine et ceux de Madagascar, H.-D. Lizkowski fait remarquer que «jusqu'à l'arrivée des Européens, les ports modernes n'existent pas car les boutres s'échouent sur les platiers ou les plages et le transbordement s'effectue à dos d'hommes à marée basse »14. Un schéma qui se modifie radicalement avec l'arrivée des navires européens. Pour les navires construits avec d'autres techniques de fabrication, le transbordement se fait désormais par « petites embarcations annexes qui assurent le va-et-vient entre la côte et le navire resté dans la baie» 15.Abris et ancrages vont donc désormais prendre une importance particulière: Des données qui vont retentir de façon différenciée sur l'essor des différentes îles, selon qu'elles disposent ou non de criques ou de baies pouvant offrir des abris aux navires. C'est ainsi que l'île comorienne de Mohéli, bien que plus riche que sa voisine d'Anjouan est délaissée au profit de cette dernière car elle est fort mal pourvue en zone de mouillagel6. Dans l'archipel des Mascareignes, la situation est tout aussi illustrative. Bourbon, contrairement à l'lIe de France, n'offre aucun abri naturel véritablement satisfaisant. Dès sa colonisation, Bourbon n'aura de cesse de vouloir se doter d'un port véritable. Cette absence qui lui fait cruellement défaut aura pour conséquence fâcheuse de placer l'île Bourbon, en 1735, sous la tutelle de l'Ile de France17.Désormais, comme le rappelle M.-C. Buxtorff, « la relâche des navires d'Europe se fait à Port-Louis. Bourbon, tenue à l'écart du trafic maritime, est desservie le
13. C. de Rauville, Indianocéanisme, humanisme et négritude. Le Livre mauricien, 1967. 14. Op. cÎt. 15. Ibid. 16. Ibid. 17. Sur ces questions voir notamment, Des marines au port de la Pointe aux Galets. Ouvrage collectif publié par le comité du centenaire du Port, 1987. Voir les articles de D. Barret, M.-C. Buxtorff, P. Eve, S. Fuma, C. Wanquet...

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moins souvent possible, uniquement par des bâtiments qui viendraient charger le café, des vivres pour l'île sœur et, deux fois par an, en mars et en décembre, par un navire allant ou revenant d'Inde qui lui porterait le ,
courrIer» 18,

Pour sortir de cette dépendance, de multiples propositions de construction de sites portuaires sont avancées à Bourbon, même si pour certaines d'entre elles, juge un contemporain, « on a épuisé tout ce que la sottise a enfanté de plus ridicule »19, Si certaines tentatives sont sévèrement jugées, elles témoignent toutes néanmoins d'une volonté continue de toute une société pour doter La Réunion d'un site portuaire si indispensable à l'île. Que serait en effet une île sans port? De nombreux travaux d'historiens sur La Réunion mais aussi sur Maurice - et donc en « creux» - rendent bien compte de toutes ces tentatives20, Sans les reprendre, notons que c'est à la fin du XIXe siècle qu'aboutit le projet de port à la Pointe des Galets, Il aura donc fallu attendre deux siècles pour que se concrétise, en 1886, ce projet porté à La Réunion dès le début de la colonisation21, Cette situation aura plusieurs conséquences durables. Elle est largement responsable de cette image maintes fois rappelée « d'une île qui tourne le dos à la mer »22. Pour C. Wanquet, « l'absence d'un véritable port a fait durablement percevoir la mer à La Réunion, plus comme un obstacle qu'une ouverture. Ceci a renforcé le sentiment d'insularité, le particularisme est, sans doute de ce fait une des composantes fondamentales de la civilisation locale »23. Les carences portuaires de La Réunion vont être avivées à contrario par les facilités de l'île Maurice. Elles affecteront, tant sur le plan politique, commercial, qu'économique, les relations entre les îles « sœurs », bien évidemment, mais également toute la zone24. L'île Maurice avec PortLouis - son port créé par La Bourdonnais - va ainsi jouer un rôle déterminant entre la France et l'Angleterre pour la maîtrise des mers. Dans sa thèse classique, « Port-Louis, deux siècles d'histoire », Auguste Toussaint rend magistralement compte du développement de la cité, de son attrait et de son importance. Ainsi, quand la compagnie des
18. Ibid. 19. Ibid.. cité par C. Wanquet. 20. Voir pour La Réunion, les travaux de C. Wanquet, de S. Fuma, A. Squarzoni Maurice, les travaux d'A. Toussaint. 21. Voir Des marines au port de la Pointe des Galets, op. cit. 22. Ibid., voir article de C. Wanquet. 23. Ibid. 24. Sur toutes ces questions, voir les nombreux travaux d'A.Toussaint.

et, sur

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Messageries Maritimes s'installe en 1864 dans l'océan Indien, avec pour projet de relier les îles à l'Europe, c'est Port-Louis qui est choisi comme tête de ligne de l'itinéraire Marseille-Suez, malgré l'opposition des Réunionnais25. Colonie française, La Réunion n'avait pourtant pas ménagé ses efforts pour tenter d'obtenir d'une compagnie française, de surcroît émanation de l'État, d'être choisie dans la rivalité l'opposant à une colonie anglaise. En vain. A toutes les périodes de l'histoire, de tels exemples pourraient être multipliés. En fait, très vite Port-Louis acquiert, comme le démontre A. Toussaint, « la réputation d'étoile et clef de l'océan Indien comme le proclame (...) sa fière devise »26.C'est dans ces possibilités portuaires, diversement présentes à La Réunion et à Maurice, qu'il convient sans doute de trouver en partie l'explication des relations souvent ambiguës entre les deux îles.
MAGNIFICENCES ET CRAINTES

Avec le va-et-vient des bateaux, la mise en contact de multitudes d'individus, la circulation des marchandises et objets, les ports sont des lieux où s'opèrent de multiples transactions. Un certain nombre de traits peuvent en être dégagés. Les ports sont des lieux ouverts aux influences extérieures. Ainsi, ce chapelet de ports jalonnant la côte Est malgache dont certains, comme Tamatave, comptent parmi les plus importants de la Grande lIe27. « Cette région a toujours connu, écrit Esoavelomandroso, une vie maritime active (...) visitée depuis plusieurs siècles par des navigateurs étrangers, habitée ou fréquentée par des traitants et des colons européens depuis le XVIIIe siècle »28. C'est par ces portes ouvertes sur le monde que pénètrent influences et modes extérieures. Les ports occupent une place importante dans la diffusion culturelle au contact de l'étranger. Remarquées lors de réceptions et fêtes, danses ou parures, conduites ou attitudes pourront être vite empruntées et adaptées. C'est ainsi que « contredanse, quadrille, valse, polka, scottish », enseignés par « matelots et militaires» feraient route « instantanément de Tamatave vers la capitale malgache» où les

25. Voir l'article de D. Barret in Des marines au port de la Pointe des Galets, op. cît. 26. A. Toussaint, Une cîté tropicale, Port-Louis de l'Ue Maurice, Paris, PUF, 1966. 27. Voir notamment, M. Esoavelomandroso, La province maritime orientale du royaume de Madagascar... 28. Ibid.

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dirigeants seraient « des fous de danse »29.Avec les dernières modes, les bateaux transportent également journaux et nouvelles pouvant ainsi revivifier des espaces régionaux. Dans ses travaux sur les Messageries maritimes, Danièle Barret montre bien comment cette compagnie permet une intégration régionale des îles créoles. « Les agents des Messageries représentant la Compagnie sont, lors des escales, des personnages en vue, en constants échanges avec les autorités des îles »30.Des conduites qui permettent ici ou là de réaffirmer des valeurs qui seraient menacées ou de rééquilibrer des choix jugés contestables. Mais elles peuvent tout autant stimuler des formes d'intégration qu'engendrent tensions et conflits. C'est ainsi que la présence française assurée par les Messageries va réactiver à la fin du XIXe siècle des conflits linguistiques à Maurice et aux Seychelles, sous tutelle britannique3]. A Madagascar ce sont les apports créoles des Mascareignes ou occidentaux que la reine Ranavolana ] ère tente de doser, voire de contrôler32. Cités ouvertes mais également cosmopolites, les ports voient se côtoyer étrangers et autochtones, migrants de l'intérieur et de l'extérieur dans des formes d'échanges multiples. « Plus encore que (ces) fêtes, ce qui fait le grand charme de Port-Louis », nous révèle Toussaint, « ce sont les agréables réunions sous la varangue où règne un ton d'urbanité et de politesse obligeante qui flatte et séduit les étrangers »33.Mais dans les phases d'incertitudes ou de changement social ce sont les tensions et les affrontements qui dominent. Ainsi à Tamatave « l'attitude des étrangers, surtout des Français qui se conforment très peu aux lois et règlements du royaume (...) et donc agissent à leur guise », est stigmatisée34. Des tensions dont l'enjeu est la mainmise sur les richesses économiques de Madagascar ravivent les rivalités ethniques, opposant ici Betsimisaraka et oligarchie mérina. Des différences ethniques qui, à Tamatave, comme ailleurs, masquent mal les contrastes sociaux. Des disparités sociales qui vont nourrir, ici et là, des aspirations émancipatrices qui chercheront à s'organiser. C'est ainsi qu'en] 909, la presse réunionnaise s'inquiète des idées revendicatives que diffusent officiers et marins au port de la Pointe
29. Voir F. Raison, « Modes étrangères et fastes urbains dans l'Ouest de l'océan Indien, I820- I914 », in Recherche Pédagogie et Culture, n° 67, août 1984. 30. D. Barret, « Les Messageries Maritimes dans le Sud-Ouest de l'océan Indien, 18641920 », in Recherche Pédagogie et Culture, n067, op. cÎt. 31.lbid. 32. Voir l'article de F. Raison. 33. A. Toussaint, 1966, op. cit. 34. M. Esoavelomandroso, op. cÎt.

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des Galets35. Moins de trois ans plus tard, les ouvriers et employés du Chemin de Fer et du Port créent l'Union Radicale et Radical-Socialiste36. Une reconnaissance arrachée par plusieurs centaines de grévistes. Dans les années qui suivent, d'autres mouvements se développent et, si la première guerre mondiale freine cette dynamique, el1e reprend dès l'après-guerre. En 1936, c'est à Port-Louis qu'est fondé le Parti TravaiIIiste. L'année suivante, « le travaillisme» se manifeste, note Toussaint, « par une série de grèves qui paralysent pendant quelque temps l'industrie sucrière »37.Au cours de cette même année, à La Réunion, le syndicat général du Chemin de fer et Port de La Réunion lance un mot d'ordre de grève générale pour l'application dans la colonie des mêmes lois sociales qu'en France38. « Le Port acquiert une réputation de bastion de la classe ouvrière », estime alors F. Lanave, un des acteurs du mouvement syndicaliste. Bien plus tard, c'est au Port qu'est fondé le Parti Communiste Réunionnais et, à Maurice, c'est à Port-Louis que va naître le Mouvement Militant Mauricien. Avec leurs ramifications multiples, africaines, asiatiques, européennes, indianocéaniques, les ports des îles de l'océan Indien ont marqué et continuent à marquer les sociétés insulaires. Géographie et histoire se conjuguent pour tisser des liens surmontant les contraintes naturel1es et les convulsions idéologiques.
Références bibliographiques
La documentation disponible sur les îles du Sud-Ouest de l'océan Indien est abondante, sans doute inégale, mais surtout très dispersée. Les références trop anciennes, trop spécialisées ou difficiles d'accès n'ont pas été retenues. Il existe de nombreux titres (Cahiers d'Outre-Mer, Études Océan Indien, Madagascar (Revue de Géographie), etc.) qui ont publié un grand nombre d'études. On peut citer quelques numéros spéciaux: Annales de Géographie, n0533, « lies de l'océan Indien », janvier-février 1987. Annuaire des Pays de l'océan Indien: chaque volume de cet annuaire publié par le Centre d'études et de recherches sur les sociétés de l'océan Indien (Faculté de Droit et de Sciences Politiques d' Aix-en-Provence) contient des études, des chroniques par pays, des notes et des comptes-rendus. Cahiers du Centre Universitaire de La Réunion: Signalons le n04, Spécial « Géographie », octobre 1976 et le n09 « Géographie », mai 1978.
35. 36. 37. 38. Voir notamment le Journal de l'île de La Réunion, année 1909. Voir la presse réunionnaise des années 1912-1913. A. Toussaint, 1966, op. cit. Voir article de P. Eve dans Des marines au port de la Pointe aux Galets.

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Hérodote, Revue de géographie et de géopolitique: Signalons les numéros 37-38, « Ces îles où l'on parle français », 2e - 3e trimestre 1985 Recherche, Pédagogie et Culture: signalons le numéro 67, « Hommes, rivages, bateaux dans l'océan Indien », juillet-août septembre 1984.

Articles et ouvrages
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