Les industriels et les risques pour l'environnement

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296232853
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LES INDUSTRIELS ET LES RISQUES POUR L'ENVIRONNEMENT

COLLECTION

ENVIRONNEMENT

L'écologie et la loi, Le statut juridique de l'environnement. Sous la direction de A. Kiss, 1989. Le marché des ordures, Economie et gestion des déchets ménagers, par G. Bertolini, 1990. Pas de visa pour les déchets': vers une solidarité AfriquelEurope d'environnement, collectif, 1990. en matière

La pratique des pêches - Comment gérer une ressource renouvelable, J.-P. Reveret, 1991. DOSSIERS ENVIRONNEMENT Produire et préserver l'environnement, Quelles réglementations pour l'agriculture européenne? sous la direction de M. Bodiguel, 1990. L'envers des sociétés industrielles, Approche comparative franco-brésilienne par A. Thebaud-Mony, 1991.

Ouvrir une collection « Environnement» en sciences sociales est un défi dans la mesure où chacun met sous ce vocable un contenu différent. Il existe pourtant un droit de l'environnement et des programmes de recherches qui s'adressent à des économistes, des sociologues, des politistes, des historiens, des ethnologues. Ce champ de réflexion traverse en fait l'ensemble des disciplines de sciences sociales et fédère des objectifs plutôt qu'il ne fon!ie un nouvel objet. Cette situation engendre une grande dispersion des travaux et . freine leur diffusion. Cette collection voudrait y pallier par la publication d'une part de dossiers présentant des recherches approfondies, d'autre part d'ouvrages de portée plus générale destinés à un plus large public. Maryvonne BODIGUEL

DENIS DUCLOS

LES INDUSTRIELS ET LES RISQUES POUR L'ENVIRONNEMENT

Editions L'Harmattan 5-1 rue de l'Ecole-Polytechnique, 15005 Paris

DU MEME AUTEUR

Aux éditions Echanges Sciences sociales: De l'Usine, On peut voir la Ville (1981).

Aux éditions Economica:
Les sciences sociales dans le changement socio-politique (1984).

Aux éditions La Découverte:
La santé et le Les sondages (1987). La peur et le leurs dangers travail, «coll. Repères» (1984). d'opinion (en collaboration avec Hélène Meynaud), savoir: la société face à la science, la technique et (1989).

Aux éditions l'Harmattan: Les cultures du risque technologique: praticiens et experts face aux périls d'origine humaine (1991).

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2. 7384-0946-6

REMERCIEMENTS
Il convient d'abord de rappeler que l'étude empirique qui forme le matériau principal de ce livre a été effectuée avec le concours du Groupe de Prospective et du SRETIE, du ministère de l'Environnement. L'auteur tient particulièrement à remercier de leur soutien J. Theys et B.Kalaora.

Il exprime sa gratitude envers tous les responsables industriels et administratifs qui lui ont consacré un temps précieux, et sans lesquels il n'aurait pu pénétrer que superficiellement le sujet: M.Balazard de l'Aérospatiale, M.Bauer du

CNRS, M.Bizec de Sidelor-Sacilor,M.Chabason, Cabinet du

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secrétaire d'Etat à l'Environnement, M.Coppolani d'VnileverFrance, M.Detelos de Pemod-Ricard, M.Delong d'Atochem, M.Demarcq de la direction de l'Eau et des Pollutions Industrielles, du secrétariat d'Etat à l'Environnement, M.EytDessus d'Air Liquide, M.Feneuille de Lafarge-Coppée, M.Galli de l'Institut Mérieux, M.Ganne de Michelin, M.GrouRadenez d'Atochem, M.P.Hubert du CEA, M.Jacquesson de Roussel-Velaf, M.Jourdan du CEFIC, M.Klein du LECES, Mme Larivaille d'EDF, M.Lahayne de Sanofi, M.L1oty d'EDF, Mme Norman-Plessier de Sanofi, M.Oudiz du CEA, M.Pecqueur du CNPF, M.Raguin du LECES, M.Rocard du SEI, M. Rousseau, de l'Institut de l'Entreprise, M.Sakiz de Roussel-Velaf, M.Siskin duCFDE, M.Tramier d'Elf Aquitaine, M.Vuillard de Rhône-Poulenc, M.Zeller de Kodak.
Il remercie bien entendu aussi tous les responsables qui ont bien voulu le recevoir pour des entretiens approfondis et qui ne peuvent être cités ici, dans le cadre confidentiel qui a été souvent la règle pour ces recherches.

Introduction

L'ENTREPRISE ET L'ENVIRONNEMENT: COMMENT EVALUER LA CIVIliTE INDUSTRIELLE?

1. L'externalisation complexe.

des nuisances:

un phénomène

rolture1

Le texte que l'on va lire s'appuie essentiellement sur une enquête menée en 1990 auprès d'industriels français concernés par les problèmes d'environnement 1. Il s'inscrit dans un ensemble de recherches conduites depuis une dizaine d'années en France et aux Etats-Unis, pour comprendre comment les acteurs de la modernité en viennent ou non à percevoir et à traiter les effets négatifs de l'activité technique. C'est ce que l'on appelle en économie, J'externalité: ce que l'on ne peut pas comptàbiliser dans le calcul des coûts et des avantages d'une action, et dont Pareto soutenait que cela interdisait au marché de parvenir à un fonctionnement optimal, puisque le bien des uns finit par se traduire par le malheur des autres. L'extemalisation n'est pas un phénomène simple. Chacun peut en faire l'expérience au niveau le plus quotidien: les artisans qui refont une toiture ou restaurent une maison uti1isent les
1 L'enquête comportait 45 entretiens avec des dirigeants et cadres supérieurs d'entreprises françaises, une dizaine d'entretiefls avec des responsables d'organismes professionnels français et européens, et une dizaine avec des responsables administratifs situés en vis-à-vis des industriels. La littérature concernant les colloques récents sur le problème a été dépouillée, de même que les diverses publications des entreprises concernant leur propre politique ou orientation technico-commerciale dans le domaine. Les entreprises approchées, au nombre de 32, appartiennent toutes aux 500 premières qui sont recensées par l'annuaire du Nouvel Economiste, dont 18 du secteur public, nationalisé ou assimilé. Pour des raisons de confidentialité, impérativement demandée par les industriels interrogés, nous n'avons pas nommé ici les personnes, ni les entreprises, bien que dans certains cas, le choix de l'institution concernée soit assez facilement repérable (du fait d'une situation de quasi-monopole). En revanche, quand les positions ont été exprimées dans des documents publics, ou lors de conférences de presse, nous les citons nominativement.

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nuisances (gravats, encombrement du chantier, bruit, etc.) dans tout un jeu symbolique: par exemple, laisser ou non un chantier «sale» peut être négocié contre paiement, ou signifier implicitement que la bonne fin des travaux exige une honnêteté équivalente de la part du maître d'ouvrage. Ne pas toucher aux déchets de l'activité peut aussi refléter la lutte pour le respect des statuts: jamais l'ouvrier ne fera le travail du manutentionnaire qu'on voudrait lui faire faire. Nettoyer, ce n'est pas du travail noble! etc.. Or, ces attitudes se rencontrent partout et à tous les niveaux de l'action, jusqu'aux sommets des plus grandes industries, dont les cadres se sentent presque toujours concernés par le respect ou l'insulte, l'équité ou l'injustice dont leur profession fait l'objet. Par exemple, chez plusieurs ingénieurs d'un grand centre de recherche et de production nucléaire, le déchet radioactif est considéré avec la plus grande réticence comme une partie intégrante de leur activité noble: il doit être traité ailleurs. Evoquer l'idée que le nucléariste doit aussi s'occuper des incidences extérieures de son activité est presque reçu comme une malveillance. L'cxternalisation ne résulte pas, la plupart du temps, d'une sélection consciente ou d'une option volontaire. Bien souvent, il n'existe même aucun calcul de la nuisance induite sur le monde extérieur à l'usine, ni de ce que coûterait son amendement. Et cependant se manifestO)\t des résistances à la simple reconnaissance du problème comme tel. La «ruse de la raison» est mise à contribution pour nier ou sous-estimer les faits. Dans d'autres cas, au contraire, on assiste à des conversions, des basculements vers des comportements vertueux hautement proclamés: mais là encore, le motif économique est peu évident. Quelles sont donc les logiques réeJlement à l'oeuwc pour rendre compte de la propension de l'industriel à opter pour un style «ponuant», ou au contraire pour s'inscrire dans les contraintes de la prévention et du respect de l'environnement? Comme je tente de le montrer dans ce livre, les industriels n'échappent guère à la nécessité culturelle qui oblige les sujets sociaux à choisir un système de références symboliques, puis à s'y situer eux-mêmes dans une lutte de prestance. Ce choix et cette implication sont préalables à tout calcul utilitaire, et cela d'autant plus que la nuisance peut, dans le domaine de l'environnement, sortir du pondérable pour gagner rapidement l'infini. Ainsi, la destruction de l'ozone par les substances organochlorées produites par l'industrie pétrochimique peut avoir pour conséquence une disparition des conditions nécessaires à la vie humaine à la surface de la planète.

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L'exemple est désormais connu: il n'en n'est pas pour autant isolé, car dans tous les domaines de pointe, la puissance technologique peut désormais bouleverser la biosphère à partir d'inventions et d'applications spécifiques. Dans l'attente d'une prise en compte hypothétique de l'environnement par la théorie économique. (qui semble plutôt y achopper comme sur la question du Sphinx où se joue son propre sort), l'industriel est donc contraint de trouver d'autres. critères de justification de ses comportements. Pourtant l'idéal de la calculabiIité demeure très présent parmi les industriels, comme parmi les ingénieurs ou les économistes qui peuplent le milieu culturel des entreprises. C'est qu'il apporte une caution très forte à la valeur sociale de l'action industrielle. n a moins d'importance comme énoncé (car, sans d'innombrables écarts à la rationalité du calcul, la politique d'une entreprise serait impossible), que comme énoncia tion: : afficher cette référence rationnelle permet en effet de partager avec d'autres acteurs sociaux l'impression d'appartenir au même monde de l'échange d'utilités et de bienfaisances plus ou moins vérifiables. Et, bien entendu, il est clair que la référence religieuse ou éthique ne saurait remplacer ce point d'appui solide pour les activités (toutes profanes) de la production. C'est donc toujours dans une articulation, ou même une tension avec les raisons technico-économiques, que se présente la question de la référence culturelle sous-jacente à des critères non économiques et non techniques. C'est quand l'on se rend compte que l'incertitude n'est plus maîtrisable stratégiquement (comme elle l'est par les acteurs selon M.Crozier), quand l'on reconnaît le calcul impossible -ou trop complexe dans les conditions actuel1es des disciplines cognitives- que se révèle l'adhésion de l'industriel à un système de croyances. et d'options morales implicites. C'est cette adhésion que j'ai tenté d'entrevoir, dans ses constances et dans ses changements, parfois soudains. Car le ponueur le plus impénitent peut devenir un modèle de vertu écologique, et l'usine la plus dangereuse peut évoluer vers la prévention la plus tatillonne, dès lors que l'entreprise parvient à défmir un nouveau cadre de références impliquant subjectivement ses participants. Le «sens de l'honneur» peut changer d'objets et mobiliser autrement les énergies. L'existence d'un tel mécanisme de saut symbolique chez des acteurs aussi centraux que les industriels me parait cruciale dans le processus de civilisation. Etudier ses échecs, ses enrayements ou ses dérives m'a également semblé important: le cas de l'industriel français montre à quel point peut être forte

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l'adhésion à un système ancien, pour les avantages secondaires qu'il apportait jusqu'ici. Il est ainsi possible que les fortes résistances au paradigme environnemental rencontrées parmi nombre des dirigeants interrogés soient étroitement liées dans notre pays à la prévalence d'une représentation hiérarchique et curiale de la société, dans laquelle usagers et consommateurs aussi bien que producteurs et exécutants forment la matière première d'un travail d'emprise dominatrice, et non des acteurs apparentés aux industriels. La question essentielle que je propose donc au lecteur, en filigrane de cet ouvrage, est peut être: le respect de l'environnement naturel n'est-il pas une fonction directe du sentiment d'appartenance à un peuple? Si j'ignore l'impact négatif de mes produits et de mes installations sur les usagers ou les riverains, n'est-ce pas également parce que je suis attaché à une société dans laquelle jamais je ne marierai ma fille avec un membre de l'une ou l'autre de ces catégories, tellement éloignées des élites techno-républicaines auxquelles j'appartiens ? 2. Classer les entreprises selon leur vertu écologique, ou comprendre comment elles s'inscrivent dans l'espace public. Les patrons sont-ils de plus en plus vertueux vis-à-vis de l'environnement, ou y restent-ils plutôt indifférents? Leur style d'action dans ce domaine est-il marqué par le laissez-faire, ou au contraire par l'interruption volontaire de pollution ou de risque? Ainsi posée, la question est sans doute trop simpliste. Elle donne éventuellement lieu à des classements de bons et de moins bons éléments 2, dont on espère le même effet qu'avec les enfants à l'école: que la honte ressentie par les derniers les pousse à améliorer leur score et à entrer dans une spirale de saine émulation. Or, tout comme pour les classements
2Effectués depuis longtemps aux Etats-Unis, surtout pour les procédés de fabrication non-polluants, (par des groupements d'advocacy, tel l'Environmental Defense Fund, ou Ie Council for Environmental Quality, etc.) de tels classements tendent maintenant à construire des indices composites incluant les produits. Telle la récente enquête du Bipe sur le "marketing vert", ou l'étude de la Franklin R&D notant les efforts d'investissements "socialement responsables" (Fortune, 12 Février 1990, p. 27). De même l'enquête d'Audit menée par TRES (Touche Ross Europe Service) interrogeant fin 1989, 90 grandes entreprises industrielles de la CEE sur leur zèle environnemental, ne saisit-elle que de vagues intentions des acteurs industriels.

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scolaires, on peut en attendre le même résultat concret: à savoir que «ceux du fond de la classe» soient parfois fiers de leur score négatif, sinon officiellement, du moins selon les critères du groupe solidarisé par son opposition au système sadico-pédagogique, surtout si le classement est effectué par des instances suspectées de privilégier les industriels d'autres pays. Par ailleurs, de l'aveu même de plusieurs patrons que j'ai interviewés, le rapport entre l'industriel et l'administrateur comporte des aspects de prestance (Duclos 1987) et d'esprit de contradiction qui demeurent de l'ordre de la fronde antiautoritaire, et cela tout spécialement aux Etats-Unis ou en France. La présence, l'insistance même de ce type de comportements au-delà des assertions de rationalité, conduisent à retenir l'existence de modes spécifiques d'être au monde de la part des entreprises, lesquelles ne sont pas de simples reflets amorphes de la nécessité (économique, par exemple) mais de véritables entités sociales, subjectives et éthiques 3. Cest pourquoi il m'a semblé plus avisé d'essayer de comprendre les ressorts internes qui poussent les milieux industriels à construire de telle ou telle manière la réalité des dangers et des nuisances induites par leur activité, plutôt que d'en proposer une typologie trop réductrice. Les différences d'attitudes vis-à-vis de l'environnement, tout comme les convergences 4, se révèlent plutôt circonstancielles, sélectives, souvent peu accordées entre elles, éminemment variables et évolutives, aussi bien dans le sens de la prévention que dans celui du retour à des pratiques plus risquées. Bref, on ne saurait distinguer à partir de critères simples et partout applicables, des entreprises pro- ou des entreprises antienvironnement. J'admets qu'il se manifeste un certain empressement récent (au point que je l'ai vu monter en puissance au cours même de l'enquête) à déployer des discours de l'entreprise sur l'environnement, et que cela ait des incidences réelles. Après le rapport Bruntland, ou les conférences internationales sur l'ozone et les gaz à effet de serre, l'environnement est devenu un bien
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3Comme le rappelle Mary Douglas dans son petit ouvrage fort instructif: How Institutions think, Syracuse University Press, 1986. 4Que signifie, par exemple que 94% des chefs d'entreprise considèrent la protection de l'environnement comme un objectif prioritaire (Sondage Le Républicain Lorrain/Prisme de Novembre 1989) ou de première importance (Sondage SOFRES, novembre 1989), sinon une pure et simple mise en phase avec l'air du temps?

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Electric Power, etc), «l'objectif commun entre un bon environ nement et la bonne marche des affaires» était hautement affirmé. Jusque-là prudente, l'administration en charge de l'Industrie emboîte le pas, et M.Fauroux annonce par exemple son intention de «mettre l'industrie au vert», en proposant une charte de l'environnement visant à développer la formation, et à promouvoir les technologies de l'environnement par le biais de l'AN VAR et d'un concours d'idées (30 millions de f.), ainsi que par des contrats de progrès sectoriels. II demande aussi d'envisager le passage concret au stockage souterrain des déchets industriels. Bref, les engagements et les déclarations d'intention vont bon train. Mais nous croyons qu'il faut aller plus loin, et percevoir la place de ces rhétoriques dans la pratique et sur le long terme de la vie industrielle. Les slogans «Qualité totale», ou «Entreprise citoyenne» sont ainsi fort positifs. Mais l'entreprise peut-elle réaliser une production parfaite /Tom cradle to grave sans mettre en danger le profit? Et si la citoyenneté réfère au rapport entre les individus et la totalité sociale qu'ils se donnent, notamment au niveau national, à quelle cité se réfère donc l'entreprise, qui puisse lui accorder des droits à la
SErie Lykke, Directeur de l'Environnement pour l'OCDE. 6Gaz de France infonnation, Avril1989, p 20.

commun officiel, un objet insécable: on lie désonnais de façon étroite accidents majeurs, protection de l'environnement, changements climatiques, et défense des ressources pour l'avenir 5, ceci entraînant une nouvelle façon de défmir la responsabilité des industriels dans le cadre d'un «progrès soutenable» (sustainable development). Et de fait, depuis 1989 -année de l'Environnement-, c'est à un véritable concert d'engagements vertueux que nous assistons dans le monde industriel en France et ailleurs, dûment orchestré par les médias. En février 1989, un sondage patronné par le. ministère de l'Environnement et financé par GDF auprès de six cents industriels français, indiquait par exemple que pour 50% d'entre eux, l'environnement était devenu une préoccupation majeure, 76 % estimant déterminantes les incidences d'une action de protection de l'environnement pour leur image de marque 6. Plus récemment, lors d'un forum organisé par la Chambre de Commerce Internationale, sous la présidence de Peter Wallenberg, avec 170 patrons de sociétés multinationales (dont Electrolux, Henkel, IBM, Shell, BP, Norsk-Hydro, Mitsubishi, Tokyo

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pollution, même limitée? Dès lors qu'elle tente un rattachement éthique plus explicite à la vie collective, l'entreprise est interrogée comme source de stratégies: elle apparaît aussi comme lieu d'application de conduites individuelles -y compris celles de patrons- construites d'abord dans l'espace public. Pour faire image, disons que le fil conducteur de notre étude n'est pas la culture d'entreprise face à l'environnement, mais plutôt la place de l'entreprise dans la culture sociale élaborée vis-à-vis de l'environnement. 3. L'industrie est-elle contradictoire avec la fonction sociale de la nature?
C'est alors que le rapport antagonique entre production et environnement peut apparaître beaucoup plus profond et stable. que ce que l'on pense généralement, créant un problème dépassant les efforts périodiques des gestionnaires les mieux disposés. En effet, comme ses divers noms l'indiquent (industrie, entreprise, négoce, etc) l'être au monde économique est fondamentalement défini par l'action, la négation de l'inaction (neg-otium). Or cet accent placé sur ce qui transforme -ou éventuellement répare- se heurte à l'environnement, non pas tant comme milieu (qui peut au contraire donner lieu à toutes les interventions possibles), que comme pôle alternatif d'inaction, de «contemplation» comme on pouvait le dire jadis dans les cercles inspirés par la mystique. Non pas que la nature -cette dynamique permanenteinterdise le mouvement. C'est au contraire la culture humaine elle-même qui doit, pour continuer à se distinguer de ses objets naturels, délimiter des zones de non-intervention à respecter. Comme le pacte culturel qui fait le lien social est fondé sur la séparation subjective avec un substrat sauvage (à la fois en nous et dans la nature que nous prolongeons), domestiquer entièrement ce substrat revient à supprimer toute référence sur laquelle établir le monde humain. Il est sans doute indispensable d'insister sur cette donnée fondamentale d'une anthropologie du risque, généralement absente de l'épistémologie de l'ingénieur, et s'opposant à tout ce qui est enseigné dans les grandes écoles techniques. 'Toute la question est de savoir si ce ménagement nécessaire (M.Marié, 1988) peut se contenter de réserves locales (où l'on ferait aussi vivre des êtres humains sauvages, c'est-à-dire non manipulés génétiquement), ou si, en réponse exacte à la puissance techno-scientifique, il ne s'étend pas à l'ensemble de notre environnement. C'est pourquoi les concessions

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rhétoriques sur la limitation des impacts de l'activité ne peuvent être que des amorces à des reculs toujours plus profonds de la légitimité même de l'action et de son multiplicateur technique, dès lors que l'on cède un tant soit peu à cette autre logique implicite qui est celle de la naturesanctuaire. Bien entendu des compromis sont possibles, des zonages, des frontières légales ou coutumières sont modifiables: c'est ce qui fait dire à des industriels «vertueux» comme les Winter en Allemagne, qu'il n'existe pas d'incompatibilité entre profit et environnement. Et c'est sans doute vrai pour tout un gisement d'actions volontaires encore largement inexploité, surtout en France. Mais ne nous leurrons pas : il y a un moment où les deux éthiques deviennent incompatibles et opposées, leur ligne de front ne pouvant être qu'évolutive, constamment recommencée, renégociée 7. Par exemple, on peut considérer que l'argumentaire de la forêt amazonienne comme banque génétique d'intérêt mondial donnera lieu à un compromis acceptable jusqu'au jour où des industriels proposeront de transférer la richesse génétique à préserver, dans des conservatoires. Ce jour-là, il est clair que le langage utiJitaire du patrimoine sera insuffisant pour justifier le maintien du milieu sauvage. On peut au contraire s'attendre à un déplacement des argumentaires vers des notions plus confuses, et peut-être d'autant plus violemment revendiquées. Vouloir à tout prix, par enthousiasme de commande, faire comme si cette contradiction entre industrie et environnement n'existait pas, ou pouvait être abolie dans une grande réconciliation fusionnelle, c'est ne pas affronter le réel et se préparer des lendemains qui déchantent 8. Autrement dit, les engagements rhétoriques à la bonne conduite ont un aspect relatif et superficiel. L'usine peut incontestablement être plus propre et plus sûre, le produit plus durable et moins dangereux dans sa fabrication comme dans son usage: aucun doute là-dessus. Mais l'industrie comme un tout, qu'elle soit conduite par le financier, l'ingénieur ou le
7par exemple autour de la notion de patrimoine, qui permet l'exploitation mais implique la reconstitution d'une valeur transmissible. 8Voici un petit indice de la force de cet antagonisme officiellement atténué: dans le document de travail de l'Institut de l'Entreprise: "les problèmes posés à l'entreprise par l'environnement", le titre même est significatif, car on pourrait aussi bien parler des problèmes posés à l'environnement par l'entreprise, ou encore plus simplement de l'entreprise et des problèmes d'environnement.

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marchand, dans une corporation publique ou privée, ne renoncera pas pour les meilleures raisons du monde, à transformer sans cesse son environnement 9. Car l'industrie représente en nous le pôle irréductible de l'action, qu'il s'agit donc de contrôler par une réorientation constante de l'utilité, mais qu'il s'agit aussi d'équilibrer par le pôle irréductiblement adverse d'une non-utilité absolue, d'une ligne d'évaporation pure et simple de l'énergie humaine. Cette dernière voie peut sembler scandaleuse pour des gens totalement éduqués dans l'idéologie de l'action et de la mobilisation: mais qui, parmi les industriels en tant que personnes, n'a pas ressenti la nécessité du moment de suspendre l'action? et qui ne voit, sur le plan social, que l'envahissement par le déchet n'est pas seulement le signe d'un excès, luùis également d'une limite à la puissance transfonnante ? 10 Dès lors, il s'agit bien pour les acteurs du risque technologique de réfléchir aux moyens non de briser, mais de freiner, de maîtriser la propension irréductible à utiliser toute cette puissance et à l'accroître sans cesse. Comment ce contrôle social de l'action peut-il être établi? Certes, par des contre-feux extérieurs à l'activisme industriel: encore que la réglementation doive être sans doute élaborée de façon à ne pas déclencher les réflexes défensifs qui la rendront inefficace. Mais aussi parla reconnaissance dans /'individu-industrie/luimême d'un principe d'interrogation et d'ouverture de l'identité professionnelle, par l'effort de rendre cohérentes les adhésions personnelles simultanées à des références éthiques contradictoires, qu'on ne chercherait plus à éliminer de la pratique de son métier. C'est dans l'individu que l'industriel et le citoyen peuvent se rencontrer et négocier de façon peut-être plus
9Et par exemple à tenter sans répit de briser la ville traditionnelle pour y bétonner les espaces permettant l'incessante croissance de l'automobile. IOEn RFA, le SPD demanda carrément aux industriels de la Chimie une "nouvelle politique de la Chimie" exigeant de limiter l'invasion de la chimie dans la vie quotidienne et de ne plus autoriser que les produits chimiques dont l'utilité sociale nette est reconnue. Or en 1988, M. E.Rohe du conseil d'administration de Bayer, pouvait affirmer qu'il fallait "s'opposer activement (à ces exigences) par nos propres déclarations de principe". Pourtant, ce n'était là que reculer pour mieux sauter: car la question de l'auto-limitation d'une production est, qu'on le veuille ou non, iIÙlérente à la problématique de l'environnement. Cette réaction d'un industriel allemand présumé vertueux nous rappelle donc que le chemin est encore long avant que soit réellement accepté le principe d'une négociation de l'antagonisme industrieenvironnement.

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visible, plus acceptée. C'est pourquoi le présent travail s'adresse beaucoup plus aux personnes, qu'à des responsabilités institutionnelles ou fonctionnelles trop étroitement définies. Il s'appuie sur le pari sociologique que les individus -sujets du déontique- ont au moins autant de consistance sociale que les fonctions décrites par l'organicisme ou le systémisme appliqués au monde humain.

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Œapitre I
LE RAPPORT INDUSTRIE-ENVIRONNEMENT QUELQUES DEFINITIONS ET HYPOTHESES DE BASE. :

I. Un modèle environnement.

explicatif

des rapports

entreprise-

- La conception stratégique opère des classements de faible signifICation.
Le modèle d'analyse de l'entreprise utilisé ici s'oppose à des approches -que je nommerai beha vioristes- des logiques entrepreneuriales. Il existe par exemple des analyses du «marketing vert» et des productions écologiques selon lesquelles le comportement de l'entreprise est entièrement réductible à une stratégie de réponse à des facteurs institutionnels de pression (comme les accidents majeurs, la pollution, la prise de conscience de l'opinion publique, les durcissements réglementaires, l'élévation des éco-taxes, la synergie croissante des échelons nationaux et internationaux de l'action administrative, etc). Les réponses supposées sont souvent réparties en trois lignes d'action: l'une, de «marketing vert», soigne la politique de l'image, et modifie en aval les produits et les process. La seconde s'adapte aux nouvelles exigences des marchés et aux réglementations. La troisième est une anticipation (proaction en américain) de ce que deviendra la question dans l'avenir. On peut alors classer les entreprises en profils-types, selon une graduation de leurs attitudes dans ces dimensions. On trouve par exemple un échelonnement entre les «sourds», les «suiveurs», les «opportunistes», les «vedettes» et les «clahvoyants». J'avais moi-même, lors d'un premier essai de conceptualisation, élaboré un classement

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analogue: «réfractaires», «observateurs», «anticipateurs», etc. Cependant l'un des problèmes concrets rencontrés dans ce genre de regroupement est que chaque grande entreprise risque d'être classée en même temps dans toutes les cases, selon tel ou tel aspect de sa politique! En fait ce qui se trouve ainsi catégorisé est seulement la présence ou l'absence d'un discours bien apparent dans l'un ou l'autre domaine. On doit en effet pour constituer le modèle, agréger les discours des responsables ou des documents officiels en structures stratégiques cohérentes, ce qui est une façon d'éviter les contradictions essentielles liées à l'organisation même des entreprises, et aux limites intrinsèques des argumentaires. Or, en tentant malgré tout de faire entrer d'une pièce le discours dans une logique simplifiée, on court le risque de la fausseté: définir le comportement de RhônePoulenc comme celui d'une «médiatisation massive» est, par exemple, loin de couvrir tous les aspects de l'attitude de cette entreprise. On en est finalement réduit à faire l'exégèse des brochures propagandistes, ce qui n'a qu'un intérêt très limité, pour les chercheurs comme pour les industriels eux-mêmes.

- Centrer l'analyse sur les contradictions interdiscursives et leur signification non contrôlée par les acteurs.
L'un des obstacles considérables rencontrés par le sociologue quand il souhaite se faire une idée sur le style d'action d'une entreprise, c'est qu'il a affaire à des discours oraux ou écrits- qui sont précisément produits pour donner une apparence et rajuster aux paramètres de l'interlocuteur. Il n'existe que deux façons de traverser cette carapace lisse: - compter sur l'autonomie relative des interlocuteurs (ce que nous avons précisément appelé les individus sous le masque des fonctions), ce qui présente toujours un aspect délicat puisque nombreux sont les responsables qui estiment, en agissant ainsi, trahir quelque peu l'esprit de leur entreprise. - jouer sur les contradictions aux charnières des discours, entre les personnes interrogées, entre le témoignage oral et le document écrit, entre le présent et le passé, et enfin entre les exposés techniques et politiques. On peut miser sur les apories, les difficultés d'argumentation, quand ce n'est pas les lapsus. En cela, le travail du sociologue n'est pas tellement différent de la «traque» des journalistes, à ceci près que nous disposons de beaucoup plus de temps et que l'impression désagréable d'avoir à piéger la vérité s'atténue avec certaines garanties d'anonymat.

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Mais, au-delà d'une question de tactique d'enquête, l'étude du discours dirigeant et de ses contradictions internes relève d'un problème fondamental, celui-là même que j'ai pointé comme thème conducteur de l'étude: à savoir la présence, éventuellement négative, en creux, de la civilité sous les enrôlements. Prenons deux exemples: Lors d'une conférence, les dirigeants d'une grande compagnie de construction d'automobiles échafTaudent face à la presse ébaubie tout un discours sur la «qualité totale». Au bout d'une heure de surenchères dans le registre de la vertu, la magnanimité et la bonté d'âme, un journaliste un peu moins ébaubi qu'un autre demande naïvement: «oui, c'est magnifique! mais pourriez-vous nous dire combien cela va coûter, cette qualité totale?». Qu'est-ce que le malheureux n'avait pas osé évoquer là! : «un coût supplémentaire pour la qualité? vous n'y pensez pas.. ça devra rentrer dans les données actuelles!». «D'ailleurs, dit l'un des directeurs, si les gens ne sont pas convaincus, nous sommes prêts à faire les clowns autant qu'il le faudra!» C'est le lapsus révélateur: pour ce responsable, la qualité totale, c'est une affaire de «clowns», de spectacle, c'est un concept de marketing comme il yen a eu beaucoup, et comme il y en aura d'autres. Un mot, et voilà réduit à néant le bel effort d'apparaître comme profondément soucieux d'un changement réel. L'exemple semble évident: le naturel est revenu au galop. Mais pour le sociologue, l'évidence n'est pas aussi claire que pour le journaliste: ce que le lapsus révèle, à tout le moins, c'est la douleur du changement, les crises qu'il entraîne dans les habitudes. Il en faut tout de même plus pour dire que rien n'a changé derrière l'apparence. Disons que c'est un indice qu'il faut recouper par bien d'autres. Second exemple: le jour même où un responsable d'une grande entreprise chimique me reçoit pour m'expliquer ses grands efforts d'investissement dans la protection de l'environnement, une campagne d'affiches de cette même société se répand sur les murs du pays, pour prendre haut et clair la défense de substances réputées polluantes..par la concurrence. On ne peut pas lever le nez sans voir le fier logo de cette entreprise publique associé à l'image de poissons morts le ventre en l'air, et le propos défensif, trop allusif, est absolument incompréhensible pour le public moyen (et même pour le sociologue fatigué qui rentre de ses entretiens!). Le responsable des relations publiques dira plus tard: « nous nous sommes faits avoir par le publiciste! Jamais plus nous n'aurons recours à ses services...» Le bouc émissaire, en l'occurrence,

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paraît trop aisément désigné. TI est beaucoup plus pertinent de supposer que les ingénieurs chargés de la productioq de cette substance se sont sentis attaqués dans leur être même, leur da sein d'ingénieur-produit, et qu'ils ont poussé l'agence publicitaire à prendre un ton «offensif».«Le plus étrange, dit un dirigeant de la chimie, est que la même compagnie est l'une des premières au monde à fabriquer les produits alternatifs! Allez trouver de la logique du profit là-dedans!» L'explication est sans doute différente et plus complexe. Loin de n'être qu'une machine à faire de l'argent, l'entreprise est aussi une armada de groupements imbriqués les uns dans les autres: et il se trouve que, dans le cas précis, le groupe interne lié à la technologie critiquée, plus ancien et plus puissant que les autres (notamment que celui représentant la filière de nouvelles substances) a eu un accès plus rapide et plus direct aux réseaux de décision et aux hommes qui y occupent des places cruciales. Le déport vers une stratégie illogique et désastreuse en terme d'image s'est fait pour ainsi dire naturellement, inconsciemment, sans que chacun de ses . agents, anesthésié par son propre patriotisme, ne comprenne de

quoi il se faisait le support. Là encore, nous avons affaire à une sorte de lapsus, qui met en jeu les contradictions de l'organisation.

- Le styJe de dominance directionnelle l'entreprise à l'environnement.

induit le rapport

de

On peut tenter de catégoriser les groupements qui se partagent ainsi l'entreprise. Plusieurs corporations Il se combinent et s'affrontent, y négocient des éléments de stratégie transformés en outils d'échange (comme des partis politiques différents se partagent une ville à travers leurs projets d'aménagement). J'ai souvent rencontré au moins les cinq corporations suivantes: celle des hommes-produits 12 (attachés à une certaine filière technologique et productive); celle des hommes- finance (attachés au critère de pure rentabilité,
Il Nous utilisons ici ce terme en un sens plus large que dans la sociologie du travail (cf. D.Segrestin), comme une "coalition de métiers politiquement affines" . 12 Au niveau dirigeant, cette expression "hommene fait que refléter le machisme ambiant, puisque comme chacun sait (depuis les travaux d'H.Meynaud, notamment) il n'y a pratiquement aucune femme qui atteigne ces cercles, et notamment dans le monde de la grande entreprise technologicienne.

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surtout à court et moyen tenne); celle des hommes-patrie (attachés à la «maison» comme corps global et de longue durée de vie); celle des hommes-vente (soucieux de séduction universeHe); ceHe des hommes-classe (attachés à la défense de niveaux hiérarchiques) etc.. En général, la direction d'une entreprise arbitre entre ces points de vue, ou plus exactement accorde le pouvoir managé rial à certaines configurations d'influences où chacun de ces pôles prend un poids différent: de sorte qu'on pourrait dire qu'à un moment t, telle entreprise est plutôt dirigée par une coalition à dominante hommesclasse, ou hommes-produits, et à un autre moment, par les hommes- vente. L'un des raisonnements possibles est de se dire qu'un meilleur rapport à l'environnement serait obtenu en portant au pouvoir une corporation intéressée à sa protection, ou bien encore en constituant une coalition qui neutralise au maximum l'expression de corps indifférents à cet environnement. Or le problème, on le voit bien, reste entier: -d'une part il n'est pas certain qu'aucune des corporations en présence ait une plus grande sensibiHté à l'environnement en général, et ne privilégie pas à son tour sa propre vision étroite de la question. -d'autre part, la coalition la mieux équilibrée tend à se constituer elle-même en idéologie globale qui reconstruit son propre univers interne et externe, en excluant ou en euphémisant régulièrement toutes les contradictions qui se présentent. Malgré ces difficultés, qui contribuent d'ailleurs à faire émerger la question de l'individu civil -transversal aux identités spécifiques-, iJ faut en passer par le repérage de ces styles différents. Je proposerai donc au lecteur de suivre plusieurs logiques actives dans les entreprises et rendant compte de leurs tendances contradictoires vis-à-vis d'un thème comme celui de l'environnement. Ainsi nous aborderons successivement: la rhétorique essentiellement défensive du monde de l'entreprise des hommes-produits, puis celle sûre d'elle et sans problème, du monde des hommes-maison. Nous aborderons ensuite l'univers des hommes-séduction, qui reconstruit la vérité technique en fonction des impératifs de communication. Et aussi le monde des hommes-rentabilité, qui semble être l'une des logiques les plus incertaines, dans ce domaine de l'interface économie-environnement. En mettant à jour ces divers champs internes derrière la façade unifiante de l'entreprise, nous verrons comment ils s'accordent à des références très différentes du monde social et

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naturel. Il se peut qu'un de ces styles définisse presque entièrement une entreprise donnée, et j'indiquerai quand se constitue une véritable dominance engageant l'histoire et le devenir de l'entreprise, en canalisant et en informant toutes ses perceptions. Pour éviter d'emblée tout contresens sur cette typologie, insistons cependant sur le fait qu'il n'existe pas d'entreprise entièrement inféodée à un style particulier, même si, par exemple, on peut soutenir que l'homme-produits ou l'hommemaison sont souvent très présents dans les grandes entreprises à forte composante technique. Par ailleurs, les traits caractéristiques que nous mettons ici en valeur ne se présentent que très rarement de façon schématique ou caricaturale: l'art de la rhétorique est grand parmi les personnels chargés de peaufiner les présentations publiques, et même si les ingénieurs montés aux postes de commande sont souvent plus «bruts de fonderie», moins habiles discoureurs que les grands patrons appartenant au monde de l'élite circulante, leurs argumentaires sont construits de façon finalement assez analogue dès lors qu'il s'agit de faire fond sur une culture d'entreprise. Il ne faut donc pas chercher ici des sortes de résumés d'entreprises, mais plutôt des logiques sous-jacentes qui cherchent à s'exprimer, et que j'ai réarticulées le plus souvent à l'encontre des nuances avancées par les locuteurs. Si ces logiques existent et que le désir qu'elles représentent (de pouvoir, de narcissisme d'institution, etc.) est fort, il faut admettre que les acteurs qui s'en font les porteurs se rendent souvent compte de la brutalité de cette présence en eux: «cela a dépassé ma pensée, mais vous voyez ce que je veux dire». C'est une phrase caractéristique qui revient souvent, par exemple lorsque le responsable a été amené à réactiver le personnage mythique de «l'écolo barbu», en agrémentant son discours de quelques qualificatifs bien sentis. A partir de cette conscience du caractère tellurique des motifs profonds, les dirigeants se comportent donc généralement de façon civile, au moins a minima, c'est-à-dire qu'ils acceptent d'argumenter sur le fond, voire de reconnaître des abus. La conversation..ou le monologue prend donc un tour de plaidoyer bien circonstancié, qui d'une certaine façon, engage la personne dans des positions en changement, comme nous le verrons dans les chapitres consacrés à des exemples positifs de civilité industrielle en matière d'environnement.

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