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Les relations homme-nature dans la transition agroécologique

De
236 pages
Face à la crise environnementale, l'humain cherche des voies pour sortir de l'impasse qu'il s'est lui-même construite. L'agriculture est pleinement concernée par ces enjeux. Ce livre part du principe que la transition vers des pratiques agricoles plus respectueuses de l'environnement ne peut être durable sans prendre en compte les facteurs culturels et les systèmes de valeurs individuels et collectifs des acteurs vers le vivant. En s'adressant à tout public soucieux de questionner ses relations à l'environnement, cet ouvrage ambitionne d'apporter une contribution à une transition agroécologique efficiente.
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Face à la crise environnementale, l’humain cherche des voies pour Sous la direction de
sortir de l’impasse qu’il s’est lui-même construite. L’agriculture est
pleinement concernée par ces enjeux. Ce livre part du principe que Aurélie Javelle
la transition vers des pratiques agricoles plus respectueuses de
l’environnement ne peut être durable sans prendre en compte les
facteurs culturels, les systèmes de valeurs individuels et collectifs
des acteurs envers le vivant. Cette ré exion sur les déterminants
des relations à la « nature » en milieu agricole est d’autant plus
LES RELATIONS HOMMENATURE cruciale qu’elle résonne avec un bouleversement plus large vécu
dans le monde occidental : la remise en question de la séparation
entre nature et culture. DANS LA TRANSITION AGROÉCOLOGIQUE
Cet ouvrage permet de mieux comprendre l’histoire du rapport
occidental à la nature, en particulier la genèse de sa volonté d’un
contrôle total sur celle-ci. Il ouvre des pistes pour construire
de nouveaux rapports à notre environnement, notamment
en s’inspirant de rapports au monde d’autres cultures. En n,
il développe une ré exion sur les situations d’apprentissage
propres à permettre un enseignement de pratiques de production
en « partenariat » avec le vivant. L’ensemble ambitionne d’apporter
une contribution originale à une transition agroécologique
ef ciente.
Ce livre s’adresse à tout public soucieux de questionner ses
relations à l’environnement.
Aurélie Javelle est ethnologue, ingénieure de
recherche à Montpellier SupAgro. Elle travaille
en appui à l’enseignement technique agricole
pour l’évolution des pratiques de production. Elle
articule ses enseignements en formations initiales
et continues à un travail de recherche sur les types
de relations entretenues par des maraîchers avec la nature. Elle
s’intéresse également aux outils psycho-corporels pour revisiter
nos relations à l’environnement. Préface de Virginie Maris
Photographie de couverture : tissage Navajo « Shiprock Yei ».
Collection privée de Joe E Tanner, Sr & Cynthia Rosales Tanner.
ISBN : 978-2-343-09925-5
23,50 €
Sous la direction de
LES RELATIONS HOMMENATURE
Aurélie Javelle
DANS LA TRANSITION AGROÉCOLOGIQUE1 Les relations homme-nature
dans la transition
agroécologique
3 Ecologie et Formation
Collection dirigée par
Dominique Cottereau et Pascal Galvani
Cette collection veut explorer les relations formatrices entre
les personnes, les sociétés et l’environnement : formation de
soi et/ou d’une société dans son rapport aux matières, aux
éléments, aux milieux naturels et urbains et, réciproquement,
formation de l’environnement par ses occupants. La survie
écologique implique ces écoformations et leurs prises de
conscience pour inventer une nouvelle identité terrienne,
transformant nos rapports d’usage en rapports du sage pour
un développement durable.
Ces ouvrages s’adressent à toute personne intéressée par les
liens entre formation et environnement : animateurs,
enseignants, formateurs, éducateurs à l’environnement,
praticiens et chercheurs.
Dernières parutions
PINEAU G. (dir.), DE L’AIR ! Essai sur l’écoformation, 2015.
P. GALVANI, G.PINEAU, M.TALEB, Le feu vécu, 2015.
(Coord.)Dolorès CONTRÉ MIGWANS, Une pédagogie de la
spiritualité amérindienne, 2013.
Christian VERRIER, Marcher, une expérience de soi dans le
monde. Essai sur la marche écoformatrice, 2011.
Peter RAINE, Le chaman et l’écologiste. Veille
environnementale et dialogue interculturel, 2006.
G. PINEAU, D. BACHELART, D. COTTEREAU, A.
MONEYRON (coord.), Habiter la terre. Ecoformation
terrestre pour une conscience planétaire, 2005.
Anne MONEYRON, Transhumance et éco-savoir.
Reconnaissance des alternances écoformatrices, 2003.
Gaston PINEAU, René BARBIER (coord.), Les eaux
écoformatrices, 2001. Sous la direction de
Aurélie Javelle













Les relations homme-nature
dans la transition
agroécologique




Préface de Virginie Maris


















































































5 En couverture :
Tissage Navajo « Shiprock Yei », tissé par une femme Navajo aux
environs de 1920. Dimensions : 39" x 26". Matériaux : laine artisanale
(couleur crème), laine artisanale peignée (couleur gris et brun), laine
teintée (couleur jaune, rouge, orange, vert et violet).
Collection privée de Joe E Tanner, Sr & Cynthia Rosales Tanner.
© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-09925-5
EAN : 9782343099255







Remerciements

Je remercie les auteurs pour leur enthousiasme et
leur patience tout au long du projet. Special thanks
to Joe E. Tanner, Sr & Cynthia Rosales Tanner who
allowed us to use the picture of the "Shiprock Yei"
weaving.









7
8 Sommaire
Préface 11
Introduction 17
Partie I. Brève histoire des relations homme-nature et de nos
rapports à l'environnement 27
Partie II. Les questionnements face à la vision occidentale.
Comment penser autrement la « nature » ? 85
Partie III. L'innovation pédagogique pour participer à la
transition agroécologique ? 159
Perspectives 211
Les auteurs 219
Table des matières 225
9PréfaceLes enjeux de la transition
Virginie Maris
La crise environnementale n’est plus un risque ou une hypothèse.
Elle est aujourd’hui un constat que seuls quelques irréductibles
sceptiques s’aventurent à mettre en doute, que ce soit par
ignorance, par foi ou au nom d’intérêts bien tangibles à ce que surtout
rien ne change. Réchauffement climatique, sixième crise
d’extinction massive, épuisement des ressources naturelles, tout
indique que l’humanité entre avec le XXIe siècle dans une situation
inédite caractérisée par des bouleversements d’ampleur
planétaire et en partie irréversibles.
Évidemment, l’humanité en a vu d’autres ! Épidémies, famines,
petite glaciation, éruptions volcaniques ou séismes, la nature a
toujours représenté un risque pour la vie et le bien-être des
humains. Néanmoins, la crise actuelle se distingue des catastrophes
environnementales précédentes sous au moins deux aspects.
D’abord de par son caractère anthropogénique avéré : il n’est
plus question de colère des Dieux, de mauvais sort ou de
catastrophe naturelle. La plupart des problèmes environnementaux
auxquels nous devons faire face sont des effets indésirables des
activités humaines. Les humains, mais mieux vaudrait-il dire
certains humains, sont responsables de la situation actuelle et il est
encore temps d’éviter le pire. Ensuite, de par son caractère
global : les émissions de gaz à effet de serre produites dans une
partie du monde affectent la composition de l’atmosphère dans son
ensemble, les espèces circulent d’un continent à l’autre, et les
efforts d’atténuation n’ont souvent de pertinence que s’ils sont
consentis à très large échelle. Une nature à la fois vulnérable et
dangereuse, globalisée et façonnée par les humains, voilà qui
constitue une donnée foncièrement nouvelle dans la façon
d’appréhender les relations entre les humains et la nature. Et cette époque
semble à ce point nouvelle qu’on a choisi de lui donner un nom
à notre image : l’Anthropocène.
13Nous serions donc entrés dans l’Anthropocène, l’ère de
l’anthropos, du tout-humain. Rivalisant avec les forces telluriques et
cosmiques, les hommes auraient, lors des deux derniers siècles,
gravé dans l’écorce de la Terre les stigmates d’un nouvel âge.
Mais si puissants soient-ils, il faut bien convenir que ces
architectes ont opéré à l’aveugle, le dérèglement climatique
représentant le symptôme le plus spectaculaire de cette entreprise
d’assujettissement radicale de la nature aux finalités humaines : à
travers l’extraction effrénée des ressources fossiles, la société
industrielle a consumé en un peu plus d’un siècle l’énergie
accumulée pendant des millions d’années dans le sol. Les
conséquences sont tragiques : l’atmosphère, cette enveloppe
protectrice et nourricière qui a permis le développement de la vie et la
multiplication de ses formes, se trouve aujourd’hui si chargée de
CO2 qu’elle en devient une menace pour notre espèce et pour
bien d’autres.
L’histoire de la Terre et l’histoire des sociétés humaines se
rejoignent alors dans une communauté de destin jusqu’alors
inconcevable. Il n’y a plus de toile de fond, plus de coulisse, plus de
retour en arrière possible. Un tel changement de nos conditions
d’existence devrait impliquer un bouleversement radical de nos
pratiques et de nos représentations. Et pourtant, alors que les
rapports scientifiques s’accumulent, que les sommets internationaux
s’enchaînent, que les lanceurs d’alertes se multiplient, nos vies
quotidiennes non seulement ne changent pas véritablement, mais
prennent bien souvent des allures de fuite en avant. Pour
paraphraser Jean-Pierre Dupuys dans son livre Pour un
catastrophisme éclairé (Seuil, 2004), tout se passe comme si nous savions
mais que nous ne croyions pas ce que nous savons. La crise
environnementale est à la fois un fait et un savoir, mais elle semble
n’engager l’agir que de façon très ponctuelle et rudimentaire.
S’il demeure important de poursuivre les recherches qui visent à
documenter et comprendre cette crise, il est donc urgent et
probablement plus nécessaire encore de développer des recherches
qui permettraient de combler le gouffre qui sépare aujourd’hui la
connaissance de l’action. C’est à cette belle entreprise que
s’attèle cet ouvrage avec enthousiasme et talent. Rien d’étonnant à
ce qu’il se consacre pour ce faire à l’agroécologie, ce point de
14réunion fertile entre culture et nature, lorsque les humains
s’inspirent de la nature et des connaissances qu’ils en tirent grâce à
l’écologie pour repenser leur agriculture afin de faire comme et
de faire avec bien plutôt que de faire contre la nature.
L’agroécologie offre en effet un horizon optimiste, une sortie par le haut
des saccages de l’agriculture industrielle qui a bouleversé et
détruit tout à la fois les sociétés, les milieux naturels, et les relations
riches et complexes qui liaient les unes aux autres.
L’agriculture est un enjeu privilégié pour observer et comprendre
les relations qui nous unissent à la terre, aux vivants non-humains
et à la nature. Le modèle industriel est à ce titre exemplaire de la
posture occidentale héritée de la modernité scientifique qui nous
rêvait, ainsi que le formulait Descartes, « comme maîtres et
possesseurs de la nature ». Les progrès de la science et l’avancée des
techniques devant progressivement permettre « l'invention d'une
infinité d'artifices, qui feroient qu'on jouiroit sans aucune peine
des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent ».
Voilà dans le Discours de la méthode le programme établi et la
voie ouverte pour le développement d’une agriculture fondée sur
les progrès des sciences et des techniques, ou, dans sa version
contemporaine issue de la fusion des deux, sur les
biotechnologies. Dominer la nature pour finalement s’en affranchir
totalement, créer des fruits, des céréales, du bétail comme autant
d’artefacts, voilà qui dit beaucoup des représentations que l’on a pu
se faire de notre place dans la nature et des relations que l’on a
souhaité entretenir avec elle.
Or, ce à quoi nous confronte la crise actuelle, essentiellement,
c’est à l’échec de ce modèle de domination. Et face à cet échec,
les sociétés humaines se trouvent aujourd’hui à un carrefour
tragique. Accueillir avec enthousiasme, comme le font ceux qui se
revendiquent de l’écomodernité, un anthropocène joyeux où les
humains, conscients de leur pouvoir et de leurs responsabilités,
considéreraient la crise écologique comme un simple problème
technique qu’il convient de résoudre en usant, à bon escient cette
fois, des progrès de la techno-science pour piloter le système
dans la bonne direction. Dans un tel scénario, l’intensification
agricole, la géo-ingénieurie, la biologie de synthèse constituent
alors les éléments clé de la nouvelle modernité. Soit en prenant
15 nos distances de façon plus radicale par rapport à ces
représentations du monde et de la place que devraient y occuper les humains.
Cela invite à considérer, à l’opposé du cadre anthropocentriste
dominant, que nous tissons avec la nature des relations
complexes et réciproques, que nos modes de connaissances et
d’appréhension de ces relations sont bien plus riches et bien plus
denses que celles retenues par la science agronomique, objectivante
et réductrice.
La prise de distance réflexive par rapport à la modernité
occidentale qui est adoptée dans cet ouvrage, si elle vaut par elle-même,
prend plus de sens encore dans l’opportunité pédagogique qu’elle
offre. Car face à la crise environnementale actuelle, il ne suffit
pas de comprendre comment nous en sommes arrivés là
(questions historiques) ou pourquoi (questions métaphysiques), ni de
savoir que d’autres groupes et d’autres sociétés ont évité ou
surmonté nos écueils. Il faut mettre en branle les leviers du
changement, à toutes les échelles, dans tous les secteurs de l’activité
humaine, à commencer par ce qui nous constitue fondamentalement,
au sens propre comme au sens figuré : se nourrir, cultiver,
percevoir, transmettre. Car ce sont ces gestes du quotidien qui
engagent nos existences et forment le socle commun sur lequel les
individus et la société peuvent s’épanouir. Et c’est ce à quoi nous
invite ce livre : inventer d’autres manières d’être humains dans
un monde complexe et fragile, fondées sur des modes de vie et
de production qui respectent la nature et collaborent avec elle ;
transmettre non seulement les outils mais surtout le désir de créer
un monde épanouissant et soutenable.
16IntroductionLa transition agroécologique : penser le
1changement ou changer le pansement

Aurélie Javelle


Société et gouvernement enjoignent à l'agriculture d'entrer dans
la transition agroécologique. Les techniques agricoles doivent
évoluer dans le sens d’un plus grand respect de l'environnement.
Mais cela peut-il advenir sans être accompagné d'une réflexion
sur ce qui nous guide dans nos relations à cet environnement ?
Les enjeux techniques ne sont-ils pas survalorisés par rapport aux
enjeux socio-culturels ? Les acteurs de la transition
agroécologique ont-ils pleinement conscience qu' « [i]l ne s'agit pas de
séparer les modalités d'usages du milieu avec leurs formes de
re2présentation » ?
Les agriculteurs, mais aussi les conseillers, techniciens,
enseignants… sont concernés par ces bouleversements. Ces
professions mettent en œuvre, prescrivent, élaborent ou forment à des
pratiques impactant directement ou indirectement le vivant, les
animaux, les végétaux, les sols, le milieu naturel. Si la transition
agroécologique ne veut pas être uniquement déclamatoire, elle
doit aussi questionner les rapports individuels et collectifs à la
« nature » qui sous-tendent les pratiques. Passer d'une situation
où l'agriculteur cherche à contrôler autant que possible un
système de production, où il est dans le « faire », à une situation où
3il accepte de « faire faire » voire de « laisser faire » les éléments

1 Nous devons cette formule à des enseignants de l'EPL de Bazas durant un
stage « Enseigner dans une perspective agroécologique » de l'Institut
d'éducation à l'agro-environnement de Florac. Elle traduit les différentes
manières d'envisager la transition agroécologique : soit de façon superficielle,
soit, au contraire, par la reconstruction d'une nouvelle façon de penser
l'environnement.
2 Philippe Descola, La nature domestique, symbolisme et praxis dans
l'écologie des Achuar, Ed. de la Maison des sciences de l'homme, 1986, Paris,
p. 12.
3 Voir Stéphane de Tourdonnet qui explicite ce gradient d'un point de vue
agronomique : https://vimeo.com/120380368. Voir aussi le « faire avec » la
19 1naturels , demande de questionner le statut et le rôle accordé aux
objets de nature. Quelle place leur autorise-t-on ? Comment
composer avec eux ? Peut-on envisager des partenariats avec eux ?
La question est d'autant plus cruciale qu'elle résonne avec les
bouleversements ontologiques apparus dans les relations
entretenues en Occident avec la « nature ». Concept apparemment clair
pendant des siècles au sein de la société occidentale moderne, le
concept de « nature » et les relations établies avec elle sont
devenues, depuis quelques décennies, sujets de controverses, par la
remise en question de la séparation conceptuelle séculaire entre
« nature » et « culture ». Le concept de « nature » s'est
progres2sivement élaboré depuis la Grèce ancienne . Au fil des siècles,
en Occident, s'est construite une vision du monde basée sur une
distanciation entre homme et nature. Or cette certitude, cette
vision dualiste du monde, vacille aujourd'hui. Les travaux de
recherche se multiplient pour repenser des frontières désuètes.
Toutes les disciplines sont concernées, de la génétique au droit,
en passant par la philosophie ou l'intelligence artificielle. Le
philosophe Pierre Charbonnier explore les paradoxes portés par les
théories occidentales qui mobilisent une séparation conceptuelle
entre nature et culture mais qui montrent, simultanément, la
cons3titution de la société par ses rapports à la nature . Le sociologue
4Bruno Latour donne les objets hybrides en exemple pour pointer
l'artificialité d'une séparation entre nature et culture. L'éthologie
nature analysé par Paul de la Grandville, Les pratique agricoles de maraîchers
cévenols dans leur contexte, M2 EDTS, 2016, AgroParisTech.
1 Le principe de l'agroécologie consiste en effet à s'appuyer sur une alliance
dynamique et adaptative avec les fonctionnements des écosystèmes dans le
processus de production (Stephen R. Gliessman, 2007, Agroecology. The
ecology of sustainable food systems, Boca Raton : CRC Press).
2 Voir Arnaud Macé, «La naissance de la nature en Grèce ancienne :
L’aventure épistémologique de l’Occident », in Stéphane Haber, Arnaud Macé
(ss. dir.), Anciens et modernes par-delà nature et société, Presses Universitaires
de Franche-Comté, 2012, Besançon.
3 Pierre Charbonnier, La fin d’un grand partage. Nature et société, de Durkheim
à Descola, CNRS Editions, 2015, Paris.
4 Objets relevant à la fois de la nature et de la culture : un terril du Nord classé
en réserve écologique, des maïs hybrides, le réchauffement de la planète, etc.
Voir Bruno Latour, Nous n'avons jamais été modernes, Essai d'anthropologie
symétrique, La Découverte & Syros, 1997, Paris.
20et la philosophie nous montrent de plus en plus fréquemment que
1les frontières entre homme et animal sont floues . Enfin, au-delà
des enjeux de « frontières » entre nature et culture, les crises
environnementales créent des failles dans la conviction indéfectible
en la viabilité de notre conception techno-positiviste du monde,
basée sur la croyance que l’homme doit maîtriser et gérer la
na2ture .
Le milieu agricole, en tant qu'ensemble de praticiens intervenant
avec/sur le vivant, ne peut faire l'impasse sur ces
bouleversements. Pourtant, aujourd'hui, en France, la transition
agroécologique est trop souvent synonyme de débats uniquement
techniques et technologiques en lien avec les systèmes de culture. En
contrepoint, l'hypothèse sur laquelle s'appuie ce livre est que la
réflexion ne peut devenir totalement pertinente sans prendre en
compte les critères culturels, les systèmes de valeurs individuels
et collectifs des acteurs sur le vivant. Les modalités d'usage de
l'environnement sont aujourd'hui remises en question sans être
suffisamment accompagnées d'une réflexion sur les
représentations qu'ont les protagonistes de ce même environnement, que
nous appellerons aussi « nature ».
La « nature »
Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous sur l'emploi du mot «
na3ture » dans cet ouvrage. « Nature », mot polysémique, ambigu .
Mot galvaudé par l'éclosion de la mode du retour à la nature qui
s'affiche dans la moindre revue, émission de radio ou de télé.
Notion controversée, on vient de le dire. Certains critiqueront une
entrée trop large et demanderont de préciser les réflexions, en
ciblant les discours sur les animaux ou les végétaux par exemple.

1 Dominique Lestel, « Oublier la frontière homme/animal », Le Carnet PSY 9,
140, 2009, pp. 26-28.
2 Des textes fondateurs de la culture occidentale illustrent cette vision comme
c'est le cas de la Genèse. Diverses interprétations de sa traduction existent,
notamment quant au statut de l'homme envers la nature, certains le voyant
despote de la nature, d'autres plutôt métayer. Voir par exemple John Baird
Callicott, Genèse, La Bible et l'écologie, Wildlife Project, 2009, Marseille.
3 Sur la diversité des définitions du mot « nature », ses ambiguïtés, son histoire,
voir par exemple Charbonnier, op. cit. ou encore Luc Strenna, L’homme et la
nature, la nature et l’homme, Sang de la Terre, 2013, Paris.
21 1 2Nature sauvage, vierge , domestiquée, férale , ordinaire,
préservée... si tant est que ces qualificatifs conservent un sens au vu du
flou et des contradictions qu’ils portent ? Et puis, avec ou sans
majuscule ? Comment penser d'autres rapports à la nature en
continuant d'employer des termes associés à un modèle en train de
se déliter ? Pourquoi persister à vouloir utiliser un terme aussi
discutable au sein de cet ouvrage, au risque de le voir discrédité ?
Pour deux raisons.
D'une part, le terme de « nature » renvoie à un concept-clef du
quotidien occidental moderne. Certes ses ambiguïtés n’ont
jamais été aussi fortes, ce dont attestent les débats dont il fait
l’objet dans le cadre des distinctions nature/culture. Mais ceux-ci
restent récents au regard de la profondeur de son enracinement dans
la culture moderne. La vivacité des discussions témoigne de la
difficulté à le dépasser et de la place importante qu'il occupe dans
les référentiels culturels occidentalisés. Le terme « nature »
continue à faire sens avec toutes ses imprécisions et ambiguïtés :
c’est en quelque sorte sa « valeur d’usage » qui nous conduit ici
à le retenir malgré ses imperfections.
D'autre part, dans ce livre, le mot « nature » mobilise « le
carac3tère polymorphe et transversal » de la vie . Choisir une approche
ciblée sur les végétaux ou les animaux pourrait renvoyer à la
catégorisation du vivant assez fréquente dans notre traitement de la
complexité du réel. Notre parti pris est que la nature vaut plus
que la somme de ses parties. Que ce soit à l'échelle d'un sol, boîte
noire dont il faut redécouvrir les rouages, à celle de la planète,
écosystème capable de rétroactions comme le postule la théorie
1 Bien qu'il ait été montré que les espaces vierges restent pur fantasmes à
l'heure actuelle sur notre planète (par exemple écouter sur internet Philippe
Descola durant une interview au Collège de France «L'anthropocène, un
nouveau concept mais une réalité millénaire » de janvier 2014), ce mythe a la
peau dure. Pour s'en rendre compte il suffit, notamment, de recenser les mots
de l'ordre de la virginité, de la pureté, utilisés par les médias.
2 Voir sur le sujet, ainsi que celui du sauvage, la revue Espaces naturels 55.
3 Perig Pitrou, «Êtres vivants/artefacts, processus vitaux/processus
techniques : remarques à propos d’un cadran analytique », in Des êtres vivants
et des artefacts, « Les actes », 2016, http://actesbranly.revues.org/653.
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