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Lutter contre la désertification

De
332 pages
La première partie porte sur la climatologie et les interactions météorologiques, hydrogéologiques et pédologiques dans les phénomènes d'aridité et d'érosion. La seconde analyse les techniques et moyens de lutte en regard des manifestations de l'érosion et de la désertification. Enfin une dernière partie considère le facteur humain : sa sensibilisation, sa formation et son implication.
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Lutter
contre la désertification






Jacques Arrignon



Lutter
contre la désertification
L’espoir agro-écologique





























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55511-2
EAN : 9782296555112


PRÉFACE

Demain nous serons plus de 9 milliards d’habitants sur la planète Terre.
L’humanité sera-t-elle capable de se nourrir équitablement ? Je suis intimement
convaincu que c’est possible ! Mais à la condition que nous décidions de
mobiliser tous les moyens possibles en la matière. La recherche et les
innovations techniques ne suffiront pas. Il va nous falloir aussi changer
radicalement nos comportements et nous tourner vers les pays qui auront plus
de difficultés, car cette question ne pourra se traiter qu’à l’échelle du monde, en
respectant le droit de tout être humain de pouvoir se nourrir à sa faim.
Nous aurons besoin pour cela de toutes les formes d’agricultures et de soutenir
le développement de toutes les agricultures locales. Réussir un développement
global et durable demande de prendre en compte ce qui est vécu et réalisé sur le
terrain. Jacques Arrignon a bien compris qu’il n’existe pas de solution unique,
applicable partout, mais une multitude de solutions, empreintes de bon sens et
adaptées aux réalités locales.
S’appuyant sur l’expérience, la pratique et l’observation de beaucoup
d’initiatives, récentes ou pas, son livre constitue une excellente base de
formation et d’informations pour tous ceux qui refusent la fatalité. Dès
maintenant nous devons nous préoccuper de produire plus et mieux en
respectant la capacité de renouvellement de nos ressources alimentaires et en
tenant compte des évolutions climatiques. Jacques Arrignon apporte de l’eau au
moulin de Michel Griffon, qui porte le concept d’une « Agriculture
écologiquement intensive » et pour lequel j’ai beaucoup de respect.
Jacques Arrignon est un de ces acteurs dotés d’une longue expérience et d’une
distance éclairée, qui doivent être entendus pour nous aider à relever le défi de
la pauvreté et de la faim.
Tous les paysans du monde ont besoin de notre respect, car ils « cultivent la
vie ! ». Chacun d’entre eux doit pouvoir disposer d’un appui technique et
financier, adapté à leurs réalités locales. Il est vital pour l’humanité que nous
fassions en sorte que chacun puisse nourrir sa famille et s’intégrer à un marché
local ou régional de façon viable et ainsi ancrer la reconnaissance de son utilité
sociale.
Maitriser et préserver les éléments qui constituent l’agriculture et notre
alimentation au niveau local, (l’eau, le sol, le climat, la biodiversité,…), c’est

7
garantir une sécurité alimentaire durable pour l’humanité. Le sort de l’humanité
et celui de la planète sont inexorablement liés.
Ce livre sera utile aux décideurs, développeurs et acteurs de terrain qui luttent
pour défendre le premier droit de tout Homme de s’alimenter convenablement
et durablement. Durant le temps nécessaire pour écrire cette préface, une heure
à peine, près de 600 enfants sont morts de faim dans le monde. Cela m’est
insupportable ! Alors je remercie et j’apporte mon soutien à tous ceux qui
contribuent à lutter contre cette épouvantable réalité.
Merci à Jacques pour sa contribution.

Luc Guyau
Président indépendant (2009) du Conseil de l’Organisation des Nations Unies
pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO)
Membre de l’Académie d’Agriculture de France



8
REMERCIEMENTS

Mes remerciements et mon affectueuse gratitude vont en premier lieu à mon
épouse, Hélène LABADIE-ARRIGNON, qui, ayant partagé outre mer mes
travaux, mes espoirs, mais aussi mes insatisfactions et inquiétudes, m’a
considérablement et constamment encouragé à reprendre ce que j’avais écrit en
1987. Sa sollicitude l’a conduit à lire, relire et corriger le texte avec minutie.
Ma profonde reconnaissance va ensuite à mes confrères et amis
- Jean NEMO, ancien Directeur général de l’Institut de Recherche et de
Développement, IRD anciennement ORSTOM, membre libre de l’Académie
des Sciences d’outre mer. Jean NEMO a également lu et passé au crible de son
esprit critique l’ensemble de l’ouvrage, tache ingrate qui l’a conduit à me
proposer des modifications dont j’ai tenu étroitement compte.
- Jacques GASC, Ingénieur agronome, membre de l’Académie des Sciences
d’outre mer, est l’inventeur d’un procédé d’irrigation profonde efficace tout en
©étant économe en eau : la gaine « Irrigasc » . Je lui dois la révision du chapitre
relatif à la « gestion de l’eau ».
- Boureïma GADO, économiste nigérien, membre associé de l’Académie des
Sciences d’outre mer, compagnon de longue date dans un jumelage Nord-Sud, a
considéré avec intérêt les textes consacrés aux « ceintures vertes » et transmis
de précieuses et actuelles informations sur la « ceinture verte de Niamey ».
- Jean-Marie GANKOU, Fowagap, Camerounais, économiste de renommée
internationale, Président du Comité de pilotage du Fond Monétaire Africain
(FMA), membre associé de l’Académie des Sciences d’outre mer, a bien voulu
examiner les parties de l’ouvrage consacrées au « milieu humain », à « l’éveil
conjoncturel » et à « la participation à la décision » et me proposer d’utiles
suggestions.
Enfin, j’ai une grande gratitude pour le Président Luc GUYAU, Président
indépendant (2009) du Conseil de l’Organisation des Nations Unies pour
l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), membre de l’Académie d’Agriculture de
France, qui n’a pas hésité un seul instant pour m’assurer la préface de ce livre et
lui conférer ainsi une vocation mondiale en rapport avec son contenu.
Compiègne, janvier 2011 Jacques ARRIGNON

9



AVANT-PROPOS

De quoi parle-t-on ?
Désert, aridité, sécheresse sont des termes affectés de définitions plus ou
moins pertinentes suivant les contextes.
Le mot désert désigne une zone stérile ou peu propice à la vie, en raison du
sol impropre, ou de la faiblesse des précipitations (moins de 250 mm par an).
L’aridité reflète une pénurie pluviométrique permanente, mais elle est aussi
liée à d’autres données climatiques spécifiques, tels un ensoleillement fort, des
températures élevées, une faible humidité de l’air et une évapotranspiration
importante.
La sécheresse résulte d’une défaillance pluviométrique temporaire alors que
le volume des précipitations peut s’avérer suffisant. La sécheresse peut être
considérée comme un catalyseur de la désertification car elle affecte la structure
du sol et provoque des changements dans la végétation.
1La désertification est "la dégradation des terres dans les zones arides, semi-
arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs, parmi lesquels les
variations climatiques et les activités humaines". Elle désigne le déclin
irréversible ou la destruction du potentiel biologique des terres et de leur
capacité à supporter ou à nourrir les populations. La désertification est
indissociable de la question du développement durable des zones sèches.
Mais, à l'évidence, on ne peut se borner aux seules définitions. Il apparaît
nécessaire d'abonder le domaine terminologique scientifique de préoccupations
anthropiques d'ordre démographique, économique, social et, par conséquent,
politique. La désertification concerne en effet tous les aspects de la vie d’un
pays. Il est évident qu’une croissance démographique particulièrement rapide,
sur de longues périodes, dans les franges fragiles de la planète, entraîne
inexorablement les progrès de la désertification.
Le problème est l’objet des préoccupations de maints pays concernés. Ces
pays – et d’autres moins concernés, mais très attentifs – se sont dotés de
départements, de commissions, de comités ministériels nombreux qui
participent à des séminaires, à des congrès, à des colloques ciblés sur les

1 Définition de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification.

11
phénomènes de désertification. Les organisations non gouvernementales, les
bureaux d'études, les associations de bénévoles, les institutions spécialisées, ont
proliféré à la mesure des inquiétudes formulées et des appuis demandés : ils se
comptent désormais par plusieurs centaines, sinon par milliers.
Les sommes investies sous forme de dons, de subventions, de prêts, en faveur
de projets ciblés ou non, atteignent des sommets sans calmer les pressions de
toute nature et les manifestations en tout genre réclamant leur accroissement.
Par toutes ces actions, le monde est sensibilisé aux dangers de la
désertification, du moins le monde occidental. Mais, "La désertification n’a pas
cessé de progresser au cours de la dernière décennie et elle s’aggravera encore
2dans les années à venir" .
Pourquoi donc ?
Les acteurs du développement rural dans les zones arides de notre Monde
ressentent depuis plus de cinquante ans une sorte de frustration, l'impression
vague mais tenace de s'être épuisés en vain sur des problèmes apparemment
solubles, mais dont la solution semble n'apparaître que dans des mirages de plus
en plus lointains.
Ils sont atterrés à la vue de reboisements péniblement créés, bien venants,
systématiquement ravagés par des incendies saisonniers ou par des coupes
irraisonnées. Ils sont attristés en constatant que telle ou telle culture vivrière,
utile et visiblement bien acceptée, est abandonnée une fois passée l'action
promotionnelle, tel plan d'élevage annihilé par les effets de la tradition, telles
coopératives florissantes, démantelées après le départ de l'animateur. Et ils ne
comprennent pas qu'une énergie constructive et porteuse de bien être rural
semble, depuis des lustres, inexorablement absorbée par l'éponge d'us et
coutumes puissants et omniprésents quand elle n'est pas dévoyée par la
corruption.
Il apparaît nettement qu'il y a désormais un déséquilibre important entre le
compartiment médiatique des actions et des moyens d'information, de
sensibilisation du grand public, et celui, beaucoup moins puissant, de la
"perfusion" efficace d'une information et de solutions adaptées aux populations
qui vivent dans ces contrées désolées, en souffrent ou vont en souffrir.

2 « Lutte sans vigueur contre la désertification », Pierre Rognon, Le Monde diplomatique,
décembre 2000.

12
Cela revient à dire que des choses ont été faites depuis plus de trois quarts de
siècle pour lutter contre la désertification de la planète et pour le développement
rural de contrées défavorisées. Mais, on doit se poser quelques questions : qu'a-
t-on fait ? Pour qui ? Par qui ? et, en vertu de quelle volonté ? Le savoir et le
savoir-faire, en effet, ne sont pas les premiers en cause dans ce qui apparaît aux
yeux du commun comme un échec.
3Dans un article un peu ancien , l'auteur avait essayé d'analyser les raisons du
rejet et de la méfiance des populations locales devant les programmes de
développement. Lors d'une interview en 2008, relative à la sortie d'un autre de
4ses livres , il avait exprimé « hors antenne » ses doutes sur l'efficacité des
actions menées en faveur de ce développement dans les régions arides. Le
5journaliste avait réagi amicalement en lui disant "qu'il tenait ainsi des propos
iconoclastes". Ce journaliste-ami avait raison dans la mesure où critiquer le
bien-fondé des aides au développement semble faire injure à tous les acteurs,
donateurs et diffuseurs de ces aides. Mais, le terme est juste et justifié dans la
mesure où il semble à l'auteur nécessaire de faire tomber quelques idoles parées
de bons sentiments et armées des instruments technologiques les plus
splendides qui soient. Il y a loin en effet entre les kilogrammes de rapports, les
kilomètres de films et de vidéos, les heures de diffusion de documentaires
apocalyptiques, souvent en boucle, et les toutes petites, mais utiles réalisations
sur le terrain, montrées à la sauvette dans des publications bénévoles
confidentielles, ou aux écrans, petitement, à des heures tardives de la nuit. Le
déséquilibre est grand, trop grand, entre l'inflation du discours et le déficit
d'actions sur le terrain. Il y a ce que l'on devrait faire, ce que l'on fait mal, et ce
que l'on ne fait pas.
L'auteur a repris, revisité, révisé dans l'actualité et augmenté de connaissances
6nouvelles ce qu'il avait écrit en 1987 et qui lui semble utile plus que naguère. Il
est convaincu qu'il faut combiner le savoir scientifique et le savoir-faire
pratique. Avec ce qui est un "vade-mecum", il entend mettre à la disposition des
ingénieurs, des techniciens, des animateurs opérant dans les contrées arides, des
conceptions cohérentes, des connaissances applicables, des exemples de
réalisations, des tours de main, mais aussi des techniques de sensibilisation –
surtout de sensibilisation - susceptibles d'éveiller l'intérêt des populations
locales et de les inciter à participer à leur propre survie. Il espère ainsi atteindre

3 "Promotion rurale sur les Hauts Plateaux malgaches" Jacques Arrignon, 1962 - Bull. ENSAN,
Nancy, t. 1, fasc. II : 55-64.
4 Des volcans malgaches aux oueds algériens, Jacques Arrignon, 2008, éditions L'Harmattan.
251p.
5 Entretien avec Frédéric Petronio le 7 août 2008 ("Oise Hebdo").
6 Agro-écologie des zones arides et subhumides, Jacques Arrignon, 1987, éditions Maisonneuve et
Larose. 283p.

13
des couches agissantes qui se révèleront capables, chacune à leur niveau de
compétence et chacune en interaction et coaction avec les autres couches,
d'affronter de façon efficace les nombreux problèmes causés par la
désertification de notre planète.


14

1 - INTRODUCTION

Le constat
Chaque année, 10 millions d’hectares de terres arables se dégradent ; l'avancée
2du désert grignote en Chine plus de 10.000 km par an pour le désert de Gobi ;
2,3 milliards de personnes (près de 40 % de la population mondiale) vivent dans
des zones dégradées (40 % des sols émergés de la planète). L’Asie est la région
la plus touchée (1.4 milliard d’hectares en voie de désertification). 74 % des
terres africaines sont également touchées. Mais le phénomène concerne
7également l’Europe et les Amériques .

22 pays africains, d'après l'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation
et l'Agriculture, sont affectés par une disette résultant de la sécheresse qui
s'étend sur la majeure partie de l'Afrique. Des misères de même nature sévissent
dans certaines contrées de l'Amérique du Sud, notamment dans le Sertao
brésilien. Des sécheresses répétées et intenses touchent, en outre, une
importante partie de l'Australie occidentale, entraînant de lourdes pertes
économiques.
De graves famines dans la corne de l'Afrique, des troubles sociaux en
Amérique latine, l'assèchement de réservoirs et la baisse de production hydro-
électrique (Kossou en Côte d'ivoire, Akosombo au Ghana), sont les
prolongements d'une arythmie climatique qui prend ainsi un relief particulier.
La Conférence internationale de Rio a initié en 1992 une convention
internationale de lutte contre la désertification. Les recommandations élaborées
par le P.N.U.E. se heurtent à des freins : la récession économique, les problèmes
politiques, une coordination nationale et internationale assurément mauvaise et
le peu d'empressement mis par certains pays affectés par la sécheresse à
privilégier des programmes de lutte contre la désertification. Elles montrent
toutefois que le plan d'action de la C.N.U.D. doit être poursuivi sur un plan
géopolitique général pour au moins deux raisons :
1. Des raisons économiques - Les avantages pouvant découler d'un freinage
de la désertification sont importants par rapport au coût des mesures à prendre :
les seules pertes de productivité agricole étaient déjà estimées à 26 milliards
d'U.S $ par an en 1984.

7 Adéquations-"État des lieux en 2008". http://www.adequations.org/spip.php?article264

15
2. Des raisons sociopolitiques - On comprend mieux aujourd'hui qu'hier la
portée universelle de la désertification ; elle entraîne une instabilité sociale et
politique qui, à son tour, menace la sécurité mondiale. C'est une corrélation qu'il
ne faut pas perdre de vue dans la lutte contre la désertification.
Mais d'autres corrélations existent, qu'il convient d'appréhender avec autant
d'attention, entre le climat, la sécheresse, l'évolution démographique, les
activités anthropiques et la désertification.
Il faut apporter une particulière attention à une première analyse de situation
qui, à cet égard, doit replacer les problèmes posés dans un schéma général :
celui de la «Gestion des milieux», pour répondre aux différentes contraintes
générées, en particulier, par la croissance de la pression démographique dans les
pays intertropicaux.
C'est dans ces régions que les problèmes posés s'expriment, en effet, avec une
grande acuité. Leur caractère dramatique est porté à la connaissance du public
au travers des médias, dans une présentation souvent simplifiée, en termes de
paroxysmes climatiques (sécheresses ou inondations catastrophiques). Mais la
réalité, beaucoup plus complexe, est l'aboutissement d'une histoire biogénique
des systèmes « Sol - Végétation – Atmosphère », sous l'influence conjuguée et
répétitive des cycles climatiques et des activités humaines sur des écosystèmes
fragiles dont la régulation n'est désormais plus assurée.
La complexité et l'importance de la problématique imposent une
approche systématique co- et interactionnelle et non plus une simple
juxtaposition de discours sur la déforestation, l'érosion ou la désertification.


16

2 – L’INTERACTION CLIMATIQUE


Le phénomène naturel de désertification est plurimillénaire. Il est considéré
comme essentiellement d'origine climatique. L'aridité relève, avant tout,
d'événements météorologiques planétaires, plus précisément de la circulation
des différentes masses d'air à la surface du globe. C'est l'existence d'une zone de
pressions subtropicales qui explique, dans les deux hémisphères, la présence des
deux grandes ceintures arides du Nord (Sahara, Arabie, Iran, Turkestan, Gobi,
déserts nord-américains) et du Sud (Namibie, Kalahari, Australie, Atacama
chilo-péruvien, Sertâo brésilien), correspondant, l'une comme l'autre, au
domaine des vents alizés.

8
Un aperçu de la climatique paléo-historique …
Sur un plan plus général encore, on sait que la Terre a connu et connaîtra des
changements de régime climatique dus à des processus astronomiques et
géophysiques à côté desquels les agissements humains apparaissent dérisoires.
Au dernier maximum glaciaire, il y a 18 000 ans, le Sahara couvrait le Sahel
d'aujourd'hui. Après une période de repli, correspondant à l'époque humide se
situant entre 10 000 et 4 500 ans dans le passé, il s'est à nouveau étendu : ces
pulsions font partie du rythme glaciaire-interglaciaire et, si l'on admet la théorie
astronomique annonçant le retour aux conditions glaciaires dans quelques
millénaires, les régions arides précitées seront condamnées en tant que terres
habitables.
On dit aussi qu'à échéance lointaine, la tendance très lente au refroidissement
et à l'assèchement, pourrait être, cependant, contrariée par un réchauffement
2global dû à l'augmentation du CO atmosphérique résultant de la combustion
des carburants fossiles, mais il n'est pas assuré que cet effet de serre entraînerait
des conditions plus humides dans les contrées critiques. Quoi qu'il puisse
advenir, ces tendances millénaires sont sans rapport direct avec ce que l'on
observe présentement dans les zones arides, mais il faut garder en mémoire que
2les conséquences d'un doublement de la concentration en CO dans l'atmosphère
pourraient dépasser celles de tout autre fluctuation postglaciaire.

8 HARE, K. 1984. "Climat et désertification", O.M.M., Bull. vol. 33/4 : 313-319.

17
… Et de la climatique historique
Les crises aiguës intermittentes de sécheresse sont historiquement ressenties
plutôt aux franges des déserts, affectées par la retombée d'un flux d'air chaud et
sec, ayant perdu une grande partie de son humidité dans les précipitations aux
abords immédiats du front intertropical dont il est issu : il s'agit là du
phénomène de circulation de l'atmosphère, organisée en cellules.
La cellule de Hadley est une cellule thermique caractérisée par une expansion
ascendante près de l'équateur et divergeant en altitude vers les pôles
(anticyclone). Cette zone convective crée une région de basses pressions
appelée la Zone de Convergence Intertropicale (ITCZ), également dénommée le
front intertropical. Cette zone provoque en réaction un courant de subsidence
à 30° de latitude qui converge vers l'équateur en surface; ce sont les alizés.
La cellule de Ferrel est une cellule thermique indirecte qui assure la
circulation de l'air entre la haute pression subtropicale et la dépression
subpolaire.
La cellule polaire résulte du flux polaire orienté d'Ouest en Est.
En plus des phénomènes physiques naturels, il est probable que l'action de
l'homme peut entraîner une intensification des périodes de sécheresse.
L'albédo est la partie de la lumière reçue que diffuse un corps non lumineux.
De façon plus explicite, c'est le rapport de l'énergie solaire réfléchie par une
surface sur l'énergie solaire incidente. On utilise une échelle graduée de (0) à
(1). Zéro (0) correspond à la couleur noire pour un corps n'ayant aucune
réflexion. Un (1) correspond à la réflexion d'un miroir parfait pour un corps qui
diffuse dans toutes les directions et sans absorption du rayonnement
électromagnétique visible qu'il reçoit.
Dans la pratique, un corps est perçu comme blanc dès qu'il réfléchit au moins
80% de la lumière d'une source lumineuse blanche. À l'inverse tout corps
réfléchissant moins de 3 % de la lumière incidente paraît noir.
Certaines matières ont un albédo très variable, comme les nuages. En
revanche, les corps solides ont bien souvent des albédos fixes, qui caractérisent
leur composition chimique. Par exemple, la lave a un albédo de 0,04, le sable
entre 0,25 et 0,30, la glace entre 0,30 et 0,50, la neige (épaisse et fraîche)
jusqu'à 0,90. L'albédo moyen terrestre est de 0,3 toutes surfaces confondues.


18


9Fig. 2.01 — Circulation atmosphérique (vue méridienne)
S : subsidence
1 : cellule de HADLEY
FIT : Front Inter Tropical
La vue méridienne montre la structure des cellules de circulation qui existent de part et d'autre
de l'équateur que l'on appelle « cellules de HADLEY ». Dans ces cellules, l'air chaud et humide
(en trait gras) monte à des altitudes élevées au-dessus de l'équateur, dans le Front Inter Tropical
(FIT) où se forment nuages et pluies ; l'air (flèches), descend alors lentement vers la surface à des
latitudes plus élevées.
10 CHARNEY a démontré qu'une brusque augmentation de l'albédo
devrait accélérer la subsidence, c'est-à-dire la retombée de l'air chaud et sec et,
par conséquent, réduire les pluies encore davantage. Les processus qui font
augmenter l'albédo tendraient donc à réduire les pluies. Le sol sec présente un
albédo plus élevé que l'herbe, la broussaille et la forêt (dont l'albédo se situe
entre 0,05 et 0,15), suivant une gradation qui peut être mesurée (35 à 45% de
réflexion sur sol clair, sableux ou caillouteux ; 10 à 20 % sur couverture
végétale, forestière, arbustive ou herbacée).
Si, par suite de l'augmentation de la population humaine et animale
commensale, dès le début de la sécheresse, la couverture végétale est
surexploitée, puis détruite, exposant un sol plus clair, il se crée un phénomène
en spirale, aggravant le bilan d'énergie déficitaire qui, prolongeant l'aridité,
accélère la disparition de la végétation.

9 KANDEL, R. et COUREL, M.-F. 1984. « Le Sahel est-il responsable de sa sécheresse », La
Recherche, no 158, vol. 15 : 1152-1154.
10 in HARE, K. 1984. « Climat et désertification », O.M.M., Bull. vol. 33/4 : 313-319.

19

11Fig. 2.02— Albédo.
Les bilans d'énergie d'une région désertique et d'une région couverte de végétation sont très
différents.
Le sol nu du désert (a) est clair et son albédo, c'est-à-dire la fraction de l'énergie solaire qu'il
réfléchit, est fort, de l'ordre de 35 à 45%. Le sol sec ne peut perdre de chaleur par évaporation ; il
est chaud et émet dans l'infrarouge plus d'énergie qu'il n'en absorbe du flux solaire. Le déficit est
comblé par la chaleur des masses d'air venues d'ailleurs et se déplaçant horizontalement
(advection); ces masses d'air finissent par descendre (subsidence), sans apporter de pluie.
Dans la région couverte de végétation (b), la surface plus sombre (albédo de 10 à 20%) absorbe
une plus grande part du flux solaire. Cependant, l'évaporation de l'eau disponible dans le sol
permet un transfert de l'énergie absorbée vers l'atmosphère, le sol gardant une température
modérée. Le bilan de chaleur reste positif et il n'y a pas d'appel d'énergie venant d'ailleurs : au
contraire, les mouvements de convection permettent d'élever les masses d'air au niveau de
condensation.

11KANDEL, R. et COUREL, M.-F. 1984. « Le Sahel est-il responsable de sa sécheresse », La
Recherche, no 158, vol. 15 : 1152-1154.

20
12Il est possible d'évaluer son ampleur par rapport aux variations du front
intertropical, mais la modélisation a confirmé qu'une forte augmentation de
l'albédo conduirait à une diminution des pluies : le mécanisme de CHARNEY
met nettement en relation désertification et pression écologique des activités
humaines.
Ces phénomènes sont plus importants pour les zones arides hors de ces zones
que dans ces zones et l'attention doit plutôt être portée sur la gestion de leurs
franges.
Les zones arides, généralement situées à quelques centaines de kilomètres plus
au nord ou plus au sud des régions bien arrosées par la mousson, sont, de toute
façon, caractérisées par une sécheresse quasi totale 10 mois sur 12. L'humidité
qu'elles reçoivent pendant les 2 à 3 mois restants provient, au moins en partie,
du recyclage par évaporation, des pluies de mousson pariétales ; le problème de
l'albédo se pose donc plutôt dans les franges bien arrosées où il convient de
rechercher une des causes de l'entretien, voire de l'accroissement de la
sécheresse. C'est précisément dans ces franges bien arrosées que se produit,
depuis le début du siècle, une évolution de la couverture végétale due à
l'extension des cultures industrielles faisant suite au défrichement et à l'incendie
de vastes secteurs forestiers (forêts primaires du Golfe de Guinée, de
Madagascar, d'Amazonie, du Sud Est asiatique).






12 KANDEL, R. et COUREL, M.-F. 1984. « Le Sahel est-il responsable de sa sécheresse », La
Recherche, no 158, vol. 15 : 1152-1154.

21




3 – LE PROCESSUS
DE LA DÉGRADATION DES SOLS

13D'après l'U.N.C.C.D. , un tiers de la superficie des terres émergées du globe -
4 milliards d’hectares, soit l’équivalent de la surface forestière - est menacé par
la désertification, que plus de 250 millions de personnes sont directement
affectées par ce problème, et que 24 milliards de tonnes de sols fertiles
disparaissent chaque année. Principales causes: l'agriculture et l'élevage
intensifs qui conduisent à la déforestation, au surpâturage et à l'accélération de
l'érosion des sols.

14Fig. 3.01 – Dégradation des sols causée par l'action de l'Homme

La notion d’aridité
L'aridité résulte de l'insuffisance quantitative des précipitations et
condensations, de leur répartition saisonnière et de leur durée par rapport aux
besoins de la végétation sur un sol donné. Elle reflète un déficit pluviométrique

13 U.N.C.D.D. : Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification.
14 MOHAN K. WALI et alii - http://www.earth-policy.org/Indicators/

23
permanent et elle est liée à d'autres données climatiques : ensoleillement,
température, hygrométrie, évapotranspiration.
L'importance relative des précipitations d'une part, de l'évaporation et de la
transpiration des plantes et des sols en fonction de la température d'autre part,
est évaluée par les stations météorologiques suivant le rapport [P/Etp], où
[P] représente les précipitations moyennes mensuelles.
[Etp] représente l'évapo-transpiration potentielle de la période correspondante.
L'[Etp], ensemble des déperditions biologiques et physiques du sol en vapeur
d'eau, est calculée suivant la formule de PENMAN, où figure un terme
exprimant le rapport radiatif net et un terme aérodynamique tenant compte du
pouvoir desséchant de l'air, qui peut prendre une grande importance dans les
régions arides et semi-arides.
15On distingue 4 zones d'aridité :
1 - Zone hyper-aride : P/Etp < 0,03
Désert vrai, avec une ou plusieurs années sans pluie ; aucune végétation ;
buissons dans les lits d'oueds; pas de pâturage ou d'agriculture, sauf en oasis.
2 - Zone aride : 0,03 < P/Etp < 0,20
Espèces épineuses ou succulentes ; végétation annuelle clairsemée ; pas
de culture sans irrigation ; élevage nomade.
3 - Zone semi-aride : 0,20 < Etp < 0,50
Steppes ; formations tropicales buissonnantes sur couvert herbacé plus ou
moins discontinu, avec plus ou moins grande fréquence de graminées pérennes ;
élevage sédentaire possible, culture non irriguée, également possible.
Transition difficile avec :
4 – Zone subhumide : 0,50 < P/Etp < 0 ,75
Ensemble de régions exposées à une aridification progressive sous l'effet
d'actions anthropiques.


15 "Répartition mondiale des régions arides" 1977 – U.N..E.S.C.O – M.A.B, vol.XIII

24
La problématique des milieux arides
À quelques exceptions près, les franges des zones arides sont constituées par
les hauts bassins fluviaux plus ou moins plats et marqués suivant les régions.
C'est de leur gestion en tant que milieux sensibles qu'il s'agit si l'objectif final
est de freiner, sinon d'arrêter ou de faire reculer sécheresse et aridité des sols.
L'idée de gestion doit procéder d'un effort cognitif de la défense et de la
conservation des sols au travers de la gestion intégrée d'unités régionales. Elle
implique des recherches transdisciplinaires sur le fonctionnement des
écosystèmes, avec prise en compte des données modernes et dynamiques de la
pédologie structurale comme des organisations pédologiques dans les paysages.
Elle nécessite des connaissances actuelles sur les aléas et les paroxysmes
climatiques dont il a été et dont il sera question. Enfin, il n'est pas douteux
qu'elle passe par la mise en oeuvre des techniques sophistiquées mais devenues
banales de la télédétection satellitaire pour l'évaluation et le suivi des terres.
Les préoccupations sont de trois ordres :
- Les conséquences de l'exploitation de la forêt, sous la triple pression
industrielle, énergétique et agro-rurale. Les réponses passent par une gestion
rationnelle des ressources ligneuses naturelles. Elles relèvent des actions dans le
domaine de la sylviculture des forêts naturelles, des biotechniques du
défrichement, de la déforestation, de la mise en défens et du reboisement. Dans
les zones sensibles arides et montagneuses, la filière «bois de feu » doit faire
l'objet d'une attention toute particulière.
- Les conséquences des aménagements hydrauliques, hydro-agricoles ou
hydro-électriques. Il convient d'évaluer et de prévoir les impacts divers des
grands et petits travaux d'irrigation sur le milieu naturel et humain :
aménagement des bassins versants, construction des barrages, organisation des
aquifères, qualité des eaux souterraines, risques de salinisation, évolution des
sols sous irrigation, acceptabilité des différents scénarios par les individus et par
les communautés paysannes.
- Les conséquences de l'urbanisation de l'espace, dont celles engendrées par
l'expansion des mégalopoles, en termes de compétition sur les terres aux dépens
de l'agriculture et de la forêt, mais aussi - et surtout - en termes de pression plus
accentuée sur des ressources naturelles, dont celles d'espaces proches et fragiles
et celles d'espaces éloignés, jusqu'alors préservés. La déforestation, l'érosion, la
dégradation des sols, sont une conséquence de l'urbanisation anarchique dans
des franges fragiles.

25

16Fig. 3.02 - Répartition mondiale des régions arides


16 1977 – U.N.E.S.C.O – M.A.B, vol. XIII

26

17Fig. 3.03 — Évolution des activités rurales en fonction de l'aridité .

L'exposé de la problématique conduit à des propositions aval, thématiques,
parmi lesquelles on peut retenir :
1 – La connaissance approfondie des mécanismes de la dégradation des sols,
notamment des stades précurseurs et diffus dans le domaine de la dégradation
biologique et de la fatigue des sols.
2 – La susceptibilité des paysages à la dégradation et à l'érosion (intégration
des données cartographiques relatives aux roches, sols, pentes, écosystèmes,
agrosystèmes).

17 d'après RAPP et alii, 1976

27
3 – La connaissance approfondie des systèmes de cultures traditionnelles, à
faibles intrants (cultures et élevages associés) et leur adaptation à des situations
écologiques difficiles.
4 – La mise en valeur des zones marginales à hauts risques ( marais,
montagnes, hauts bassins fluviaux, zones arides) avec la connaissance des seuils
de déstabilisation, itinéraires techniques et systèmes d'occupation des sols
adaptés.
5 – La régionalité des fronts d'intervention contre la désertification en fonction
des contraintes socio-économiques et géo-politiques.

Commencer par une approche météorologique

La lutte contre la dégradation des sols implique la connaissance immédiate et
historique des conditions météorologiques auxquelles ils sont soumis. Parmi
celles-ci, la pluviométrie, la thermométrie et la luminosité sont souvent
déterminantes.
- La pluviométrie doit être connue en valeur absolue, mais également en
valeur relative. La répartition décadaire, annuelle, décennale et, si possible,
cinquantennale, est utile à connaître.
L'irrégularité interannuelle des précipitations peut faire varier du simple au
triple la hauteur totale des précipitations ; il est donc nécessaire de connaître,
sinon l'année cinquantennale humide, du moins l'année décennale, lorsque l'on
calculera, par exemple, la capacité des barrages de retenue d'eau, celle des
réceptacles collinaires des réseaux antiérosifs, ou encore celle des lacs écrêteurs
de crues.
La fréquence des précipitations doit également être appréciée. Le climat
soudanien, par exemple, est un climat très humide, beaucoup plus que les
climats sahélien, méditerranéen ou océanique, mais, dans ce type de climat,
pour une pluviométrie annuelle donnée, la répartition unimodale et bimodale
(deux saisons des pluies par an) interviendra dans le choix des techniques
d'intervention.
En afforestation comme en agriculture, il est même utile de connaître la
répartition décadaire de la pluviométrie pour apprécier le maximum hydrique
supportable, sans répercussions graves pour la jeune plantule qui vient de sortir.
18CHEVREAU a ainsi établi un calendrier des évènements agricoles associés

18 CHEVREAU, B. 1978 , Connaissances agro-climatiques actuelles sur la région de Touba -
Savanes de l'Ouest de la Côte d'Ivoire , I.D.E.S.S.A.-C.I.D.T.-I.R.A.T., miméo : 81 p.

28
aux déplacements des pluies, avec six classes tenant compte des rapports avec
les précipitations [P] et l'évapotranspiration [Etp].

- La connaissance des phénomènes éoliens et orageux est précieuse pour le
choix des couvertures végétales à favoriser. Les rafales de vent précédant les
orages tropicaux combinent leurs effets d'érosion.
On a calculé qu'une pluie de 3 mm, en étage méditerranéen semi-aride,
engendre, par martelage du sol, une énergie à l'hectare comparable à celle d'un
19tracteur de 50 CV . Cette expression imagée est donnée en termes cinétiques
par la formule de WISCHMEIER et SMITH. L'énergie cinétique de la pluie
2peut atteindre 2 830 kgm/m et l'érosivité qu'elle provoque, calculée par l'index
"pluie" de WISCHMEIER, atteint, par exemple à Bouaké (Côte d'Ivoire), 0,83,
20soit 830 kg de terre par hectare et par millimètre de pluie .
- L'intensité lumineuse et le flux des rayons ultraviolets influent non
seulement sur la végétation, mais aussi sur la morphogenèse, sur l'évolution des
sols, particulièrement quand ils sont à nu. La température intervient également
de la sorte, avec des effets mécaniques extrêmes de fragmentation par dilatation
et rétraction alternées. Ce phénomène est dû aux variations thermiques
nycthémérales en climat tropical désertique continental ou en climat tropical
d'altitude, de rubéfaction ailleurs.
- La combinaison des conditions météorologiques doit être appréciée plus
spécialement lors de l'exploitation piscicole des plans d'eau pour fixer la
calendrier des vidanges notamment, voire pour recourir à des techniques
accélérant ou réduisant la photosynthèse du phytoplancton, en fonction de la
luminosité et de la température. L'azote ammoniacal contenu dans les pluies
d'orage doit lui-même être apprécié pour éviter accidents et mortalités.

19 PUTOD, R. 1962. « Quelques observations sur les sols de la zone semi-aride (Zeriba);
pédogenèse, travail du sol, dynamique de l'eau » ; Ann. du C.A.R.E.F., Alger, n° 2 : 11-32.
20ANGLADETTE et DESCHAMPS, 1974. Problèmes et perspectives de l'agriculture dans les
pays tropicaux, Tech. agr. et produc. trop., éd. P. Maisonneuve et Larose, Paris : 770 p.

29
Poursuivre par une approche hydrogéologique
L'approche hydrogéologique vient immédiatement en aval de la précédente.
En premier lieu, il est important de saisir les phénomènes superficiels : le
ruissellement et la lame d'eau ruisselée moyenne. Dans leur étude, la notion de
relief intervient considérablement, notamment dans les hauts bassins fluviaux.
Le ruissellement varie en fonction de la pente, de la nature du sol, de la
végétation, de l'occupation humaine, etc. Dans le nord de la Côte d'Ivoire, par
exemple, il est de 15 % en moyenne (bassins du Bandama et de la Bagoe), avec
de notables variations d'une année sur l'autre (22 % en année humide, 10% en
année sèche).
21D'après VORON , la lame d'eau ruisselée représente donc 200 mm en une
année moyenne. Ces données sont indispensables pour calculer la capacité des
barrages-réservoirs en fonction de l'impluvium et des phénomènes
d'entraînement et de sédimentation qu'il génère.
Le cadre géologique s'exprime en trois dimensions ; il donne une vue
superficielle de la géologie du bassin et un ensemble de coupes en profondeur
faisant apparaître les terrains superficiels. Ces terrains, assez souvent, du moins
dans les formations soudaniennes, sont argileux, sableux et latéritisés ; les zones
profondes à granite ou à schistes sont plus ou moins altérées en surface, les
arènes granitiques formées à partir de produits de décomposition du socle
constituant l'essentiel des terrains aquifères.
Dans les hauts bassins, les alluvions ont souvent peu d'extension. Les cours
d'eau des hauts bassins sont en période de creusement et coulent très souvent sur
le bedrock. Quand les dépôts atteignent plusieurs mètres, les zones
hydrologiquement les plus favorables sont celles où les alluvions sont
superposées aux failles : ce cas de figure est assez général dans l'Ouest africain
et dans l'altiplano andin.
Le cadre hydrogéologique doit considérer plusieurs cas dont le plus
préoccupant pour l'aménagement des hauts bassins fluviaux est celui des karsts,
particulièrement perméables et complexes, source de difficultés lors de la
construction des barrages (le cas du barrage du Meffrouch, en Algérie).


21 in ARRIGNON,1980, « Aménagements sylvo-agro-piscicoles des hauts bassins fluviaux » ,
F.A.O.- C.P.C.A. T8 : 245-273.


30
En pays granitique, les situations sont plus standard. On sait que les premières
nappes aquifères sont contenues principalement dans les arènes. De nombreuses
fractures affectent la masse cristalline. Ce processus d'altération attaque toute la
surface du granite, mais se développe surtout le long des failles qui constituent
souvent des axes de drainage. Ces conditions provoquent une répartition inégale
des masses d'altération, d'où l'inégale répartition des eaux souterraines.
Il y a moins de chance de rencontrer des débits importants dans les terrains
schisteux que dans les massifs granitiques. Les ressources en eau souterraine
sont plus limitées en raison de la faible perméabilité du matériau, bien que les
altérations soient normalement plus épaisses : indépendamment des stockages
de surface évoqués, un aménagement doit souvent porter sur l'exploitation de
l'eau profonde.
La morphologie peut donner des indications sur les types de formation déjà
décrits. Sur granite, les formes les plus molles, les sols plus sableux, les
inselbergs, affleurements, dos de baleine, sont fréquemment dans le paysage ; la
latéritisation est faible.
Au contraire, sur les schistes, la roche-mère est rarement affleurante, sauf sous
forme de crêtes montagneuses alignées ; les sols sont plus argileux ; le paysage
est toujours fortement cuirassé, le relief est plus vigoureux et les pentes sont
plus fortes.
Les meilleurs débits, dans ces conditions, seront atteints lorsqu'on aura une
bonne transmissivité, paramètre fondamental pour mesurer la qualité d'une
nappe. Elle est d'autant plus élevée que l'aquifère est profond et perméable,
c'est-à-dire formé de matériaux sableux. La nappe est plus épaisse sous les
plateaux que dans les bas-fonds : c'est une illusion de croire qu'il faut creuser les
puits près des marigots. Au contraire, dans ces endroits, la roche-mère est
proche ; on rencontre des matériaux argileux, dans des débits très faibles ou
même nuls.

Se pencher attentivement sur l’agro-pédologie
L'eau et l'évolution des sols
L'interdépendance est très étroite entre l'eau et le sol dans les pays tropicaux et
subtropicaux. Elle a pour conséquence une modification des sols et de leur
capacité de rétention hydrique et, dans des cas extrêmes, mais fréquents, une
érosion stérilisante.

31
22- l'érosion de surface est très variable. CHEVREAU note que les pertes en
terre sont très faibles sous savane ou forêt (0,2 tonne/ha/an) ; elles atteignent
120 tonnes/ha/an dès que la pente atteint 7 % et 600 tonnes/ha/an sur des pentes
de 25%, lorsque le sol est dépouillé de sa couverture végétale.
L'érosion en nappe provoque des décapages annuels de 20 tonnes de terre par
hectare (moyenne pour des champs d'igname ou de manioc en Côte d'Ivoire),
conduisant à l'enlèvement de 71 kg/ha de CaO et de 23 kg/ha de MgO,
correspondant à environ 240 kg de dolomie. Le phénomène est accéléré par le
défrichement ; la pauvreté chimique s'accentue et l'acidification des sols est
générale au bout de trois à cinq ans ; elle est aggravée par l'intensification des
cultures.
D'après RAWITSCHER, l'appauvrissement porte sur les alcalino-terreux. Cet
auteur donne l'évolution des sols après 22 ans de culture de café sur terra rossa,
au Brésil.
23Fig. 3.04 – Évolution des sols après 22 années de culture de caféiers .

1) Avec forêt vierge
P du sol Humus N P Na K Mg Ca pH
(cm) (t/ha) (ppm) (ppm) (ppm) (ppm) (ppm) (ppm) (u moy.)
Total 252 995,1 785,4 252,0 224,1 594,9 2249,4 (6,4-7)

2) Après 22 ans de culture de café
Total 153 498,6 496,6 42,1 16,5 94,2 447,5 (5,4-5,9)
Écart (-) 99 496,5 288,8 209,9 207,6 500,7 1801,9




22 CHEVREAU, B. 1978, Connaissances agro-climatiques actuelles sur la région de Touba -
Savanes de l'Ouest de la Côte d'Ivoire , I.D.E.S.S.A.-C.I.D.T.-I.R.A.T., miméo : 81 p.
23 Ibid.

32
Les précipitations agissent directement sur deux processus d'évolution des
sols :
Le drainage en profondeur doit également être étudié. En climat tropical,
-la pluie constamment supérieure à l' Etpl, engendre un drainage important,
d'autant qu'elle est concentrée sur de courtes périodes. La cause principale de
l'appauvrissement des sols en Ca et Mg réside dans l'action de l'eau qui percole
à travers le sol. Les lixiviations sont plus importantes sous climat pluvieux que
sec. On a pu noter que si le drainage est multiplié par un facteur 5,
++ ++l'entraînement du Ca est multiplié par 4 et celui du Mg par 7.
La morphogenèse est liée au ruissellement de surface et à l'érosion qui en
découle. On constate des arrachements en haut de pente et des colluvionnements
en bas de versant, dépendant de courtes périodes particulièrement agressives.
Deux causes se conjuguent pour accroître cette agressivité naissante : le cumul
des pluies de la décade précédant la pluie érosive et l'intensité maximale
pendant trente minutes de la pluie étudiée. Ceci nous rappelle l'intérêt de suivre
la répartition journalière des précipitations comme un préalable à l'étude des
dispositifs d'aménagement des hauts bassins.
L'importance quantitative des précipitations influe sur la pédogenèse. Pour
moins de 1 700 mm par an, les caractéristiques de la roche-mère influent
nettement sur la richesse et la maturation du complexe absorbant. Au-dessus de
l'isohyète de 1 700 mm, les sols sont uniformément pauvres et désaturés, quelle
que soit la nature pétrographique du matériau originel (Gabon, Amazonie, Côte
d'Ivoire : exceptions pour la région du Niari au Congo, et du sud-Brésil).
Evolution de la couverture des sols
En zone semi-aride, sujette à des précipitations inférieures à 400 mm/an
localisées pendant 3 à 4 mois, la couverture végétale, de même que le relief,
jouent un très grand rôle dans l'évolution des sols.
24PUTOD indique qu'en Algérie, dans le système oleolentiscetum, les végétaux
arborescents logent leurs racines dans des niveaux suffisamment étagés, dans
les sols bruns, dans les rendziniformes, même dans les xérorankers, pour utiliser
la majeure partie de la lame d'eau annuelle qui peut s'infiltrer sous la protection
de la forêt.
Le défrichement et l'érosion consécutive réduisent cette couche qui voit sa
capacité de rétention diminuer. Le surpâturage entraîne l'élimination des espèces

24 PUTOD, R. 1962. « Quelques observations sur les sols de la zone semi-aride (Zeriba);
pédogenèse, travail du sol, dynamique de l'eau » ; Ann. du C.A.R.E.F., Alger, n° 2 : 11-32.

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