Pour une écologie majeure

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EAN13 : 9782296207028
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Pour une Ecologie majeure
Apologie du plaisir d'être

J ean-J acques ROCHARD

POUR UNE ECOLOGIE MAJEURE
Apologie du plaisir d'être

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0643-2

« Pour ma fille, Eva-Géronima.

»

«
(00')

(00')

Nous avions rendez-vous avec la fin
avec les hommes

d'un âge. Nous trouvons-nous d'un autre âge?
.

Ah oui, toutes choses descellées! Qu'on se le dise entre vivants! Aux bas quartiers surtout. » SAINT-JOHN PERSE. Vents. « (00') Oui, tout cela sera. Oui, les temps reviendront, qui lèvent l'interdit sur la face de la terre. Mais pour un temps encore c'est l'anathème, et l'heure encore est au blasphème: la terre sous bandelettes, la source sous scellés... » SAINTJOHN PERSE. Chant pour un équinoxe.

PROLOGUE D'une mauvaise rencontre

Cher Eslavo, et toi Latina, Il y a maintenant deux années que nous nous connaissons. Tu as vécu parmi mon Peuple, et j'ai vécu parmi le tien. Tu as appris ma langue, et j'ai appris la tienne. Nous pouvons donc échanger nos pensées, puisque telle est la finalité du langage: l'Accord, c'est-à-dire la paix qui se fonde sur la religion 1 - l'Ensemble. Telle est pour moi la finalité de la pensée: l'intégration de tout par chacun afin d'intégrer chacun dans l'Ensemble. L'Univers est cet ensemble, et nous devons vivre ensemble pour que l'Univers puisse exister, car c'est ce qu'il veut, et nous aussi. Que ton langage ne veuille donc pas être un bâillon sur ma bouche, ni ta pensée un labyrinthe, car elle trahirait celle du Monde. Tu ne peux penser à ma place, ni être seul au monde à penser, ni penser au nom du Monde. Ce ne serait pas Sagesse mais Folie, et c'est d'abord ce que j'ai à te dire. Je sais en effet à quoi tu penses. Tu penses à nous faire la guerre, au nom de la Vérité, comme si tu étais l'Absolu. Mais ta relativité est là. Jamais le Grand-Esprit ne nous fait la guerre. Il est trop grand, et nous trop petits. Si « Dieu»
1. Religio = ce qui relie.

9

voulait nous faire la guerre, il n'aurait pas besoin d'intermédiaires. Aussi ne te recommande pas de lui. Moi je pense que chacun a sa vérité et qu'une vérité est d'abord ce qui ne nuit pas à l'Autre2, mais au contraire le favorise. Tout ce qui favorise la liberté est vérité. Tout ce qui n'est pas oxygène pour tous les êtres est contraire à la vérité. Dominer au lieu d'intégrer est le contraire de la Pensée: l'inverse de la Vie et la guerre. Pour ma part, je pense donc que nous ne devons pas mourir mais vivre ensemble. Est-ce là parole de fou, et songerais-tu à m'interner parce que ma voix n'est pas conforme à la tienne? Eh bien, écoute cette Voix que je t'adresse\ si tu n'es pas fou toi-même. Ecoute cette Prière qui va te donner la Femme pour qu'il n'y ait pas guerre entre nous mais Alliance. Ensemble et Puissance de nos Tribus. Notre première rencontre date donc de deux ans. Nous en avons tous un souvenir très précis, car ce fut un événement, le plus important depuis cent mille ans, depuis le Cataclysme. La mer était immobile. Je pagayais depuis longtemps, à longs coups espacés, laissant la pirogue aller son erre, la relançant, et ainsi de suite. Je vivais: je jouissais. J'entrais dans un grand moment, un instant fabuleux me contenait: tout le Temps - l'Espace. Je jouissais du temps, du cri des Mouettes qui invectivaient pour jouer les Cormorans, des ondulations de la Mer qui frissonnait comme une échine de Cheval perdu dans un Rêve, du souffle imperceptible d'un Vent assoupi, de la respiration d'une Terre aux yeux mi-clos, des muscles de mon corps, des battements de mon cœur, de l'Impavidité de ma raison. Tout reposait dans le Plaisir. Je fermais souvent les yeux pour me pénétrer du plaisir d'être vivant, car je n'avais pas plus besoin de mes yeux que des mots, là où j'étais. Le Monde était en moi comme j'étais dans le Monde, et nul livre au monde ne m'eût été d'aucun secours alors puisque je vivais. J'étais paisible et puissant, sans passé ni avenir. J'étais l'éternelle présence de l'Etre :

2. Primum non nocere. 3. Chez les Amérindiens, 10

envoyer une voix était prier.

investi, pleinement investi de moi-même, relié-à-tout - en pleine religion. J'ai vu l'épave et me suis approché à regret, car il me fallait quitter la grande Réalité pour revenir à la petite. Et je t'ai découvert inanimé, Eslavo, et toi Latina. Tu étais accroché aux restes d'une machine disloquée. Tu étais habillé d'un uniforme, et je me suis senti trois fois choqué: parce que tu étais habillé; parce que tu l'étais d'un uniforme; parce que ta peau était pâle. J'ai failli te laisser là parce que mon instinct conduisait mes sentiments à une certaine répulsion qu'enregistrait mon esprit. Mais les Dauphins jouaient à saute-mouton avec l'épave, comme pour me dire qu'il y avait là matière à réflexion, à connaissance. Ma curiosité était aussi forte que la leur, une curiosité de papillon, cet appétit de savoir qui renseigne sur la Volonté des animaux, et garantit celle-ci. A ces risques et périls qui font l'Evolution je t'embarquai donc. Je n'imaginais pas qu'il puisse exister des êtres à la peau blanche, pas plus que tu n'imaginais sans doute l'existence d'êtres à la peau cuivrée. Je ne savais pas qu'il existait une terre au-delà de l'Océan. Je croyais que le Continent était la seule terre de la Terre. Pour tout te dire, mon Peuple ne connaît même pas son propre continent, ce qui te semble barbarie aujourd'hui, je le sais, n'est que goût pour l'ignorance. Pourquoi irions-nous au-delà du Rivage et dépasserionsnous les Montagnes qui sont l'horizon du Désert? Notre territoire nous suffit. S'il n'y a rien au-delà des Montagnes, rien sinon des terres fertiles, qu'en ferions-nous puisque nous n'en avons pas besoin? Si ces territoires étaient occupés par d'autres êtres humains, comment nous recevraient-ils? S'ils nous recevaient bien, ne devrions-nous pas manger les fruits de leur terre, qui peut-être leur manqueraient alors? Comment nous rendre chez eux sans y être invités afin d'échanges ? Mais s'il nous fallait refuser d'échanger nos femmes parce que les leurs seraient laides, ou nos Chevaux parce qu'ils n'auraient que des Mules, ou nos coquillages parce qu'ils n'auraient que de l'or, qu'adviendrait-il alors? Nous risquerions la guerre, et ce serait imbécile. Nous pourrions attirer leurs convoitises sur notre territoire, les laisser du moins dans la tristesse et l'envie, et ce serait toujours Il

stupide. Quel animal attire l'attention d'un autre animal sur son territoire? Et quel animal ne se sent coupable quand il entre dans le territoire d'un autre? Les Lions fuient devant un enfant lorsqu'ils s'approchent de nos troupeaux. Ils savent que convoiter est mal. Tel est le comportement naturel. Les migrations doivent répondre à une nécessité absolue et être entreprises non dans un esprit de conquête mais d'intégration. Chacun est utile à chacun. C'est ce que disent les Voix de l'Univers. Dans la Nature, aucune agression n'est gratuite. Rencontrer d'autres Peuples, ne serait-ce pas mettre en péril notre intégrité et la leur? Les Corbeaux vivent avec les Corbeaux, et les Pies avec les Pies. Chacun a ses lois. Chacun a intérêt à respecter l'autre. Si un métissage ne répond pas à une nécessité absolue, il ne doit pas être tenté. L'Univers n'a pas créé sans raison la Diversité, et la raison commande de la respecter puisque l'Unité de chacun est la règle de l'Univers. Suivre son comportement est notre Raison. Ne pas le suivre est folie. Se mettre hors la loi de l'Univers est crime et suicide: c'est sortir de la Vie. L'Homme doit vivre comme le Lièvre ou la Couleuvre, sans bruit et fondu dans la Nature. Nul ne doit déceler son existence s'il veut vivre à plaisir, et son existence ne doit rien troubler de l'harmonie du Monde. Ne rien troubler de l'Harmonie de la Nature, tout est là de la Culture: fais-en une Loi intransgressable. A l'opposé, se désigner délibérément à l'attention des Autres, par le « look », révèle l'absence de Personnalité, comme prétendre dominer marque l'absence de Raison, tout cela enclenchant en effet le processus des « chocs en retour », qui ne viennent pas de la Nature ou du Hasard ,mais de la sottise humaine, car « les hommes, à certains moments, sont maîtres de leur sort; et si notre condition est basse, la faute n'en est pas aux étoiles; elle est à nous-mêmes 4 ». Chez toi j'ai compté, pesé et mesuré: j'ai promené mon Regard. Tu as certainement le sens de la communication puisque tu explores et prêches, mais chaque fois que tu as des Relations avec quelqu'un ce n'est pas pour entrer en lui
4. Shakespeare.

12

où te fondre (tes femmes ne t'apprennent rien) mais pour le « baiser». Tu as dénaturé le sens de l'Amour que tu réduis à la Soumission: tu ne fais pas la Vie mais le Viol, et le fruit de tes relations aboutit aux palais pour les uns et aux prisons pour les autres. Quel autre Déséquilibre? Les hommes d'avant le Cataclysme étaient ainsi, moins explorateurs qu'exploiteurs de la Terre et de tout ce qu'elle porte pour un autre destin, pillards, et nous refusons de revenir à cet « état d'esprit» qui fait le génocide. Nous sommes pour la relation d'esprit à esprit, et dans un no man's land physique, ce pourquoi nous te conseillons de travailler la Conscience avant d'entreprendre la Rencontre, et de créer de vastes « zones franches» pour établissement d'un
troisième-espace, commun aux parties en présence

-

de vas-

tes plans de Nature vierge. Nous te recommandons la non-ingérence et la neutralité en tous domaines, et te prions de laisser en paix nos minéraux et nos bois précieux, nos rhinocéros et nos castors, nos femmes et nos enfants, nos cultes et nos coutumes: fais-en une tradition.

Bref, Chacun doit donc vivre « caché»

5,

de façon à

ne pas irriter ces mauvais esprits qui ne sont que les nôtres, notre agression à l'égard des lois de la Nature, violence qui vient de la non-compréhension de l'élémentaire vital, de l'ignorance; Chacun ne doit prendre que ce qui lui est strictement nécessaire, et laisser intact pour les Autres le reste de ce-qui-est-offert. Mais je ne t'ai pas dit l'exacte vérité. Jadis, il y a quatre ou cinq mille ans, certains d'entre nous sont allés au-delà des Montagnes. Ils ont dit que des êtres-co mme-nous vivent dans la Grande Forêt Humide, car ils ont vu les restes d'un feu, où la cendre était blanche. Des os avaient brûlé là. Ces êtres vivent et meurent donc au cœur de la Grande Forêt Humide qui les a créés et dont tu dirais qu'elle est l'enfer alors qu'elle est leur vie, comme celle des Alligators et des Anacondas. Ton regard n'est pas juste, ton jugement faible: ne sont-ce pas les cages qui sont l'enfer des Anacondas et des Hommes, de tous les êtres-pour-la-vie ? Ces êtres-là vivent sans rien changer à leur Forêt-Vie, à cause des chocs en retour, et ils changent encore moins le reste
5. Voir l'inspiration taoïste de La Fontaine. 13

du Monde. Nous faisons de même, car nous savons appartenir au Monde, et que le Monde ne nous appartient pas. Jamais je ne mettrai ma Mère et ma Vie en cage, car j'aime le Plaisir. Chacun doit agir ainsi que font les animaux - le reste est bête - et ne changer que son propre esprit. Cette planète est une pirogue qui nous entraîne dans l'Espace où elle se déplace, et nous n'avons rien d'autre à « faire» que nourrir notre corps, de peu, et notre esprit de beaucoup, car c'est seulement ainsi qu'il est possible de jouir. Dans ta langue, «faire» signifie aussi expulser les déchets, et je crains que ton sens de 1'« Action» ne soit que ce sens-là. Donc, s'il te plaît, Eslavo et toi Latina, ne viens pas m'encager dans tes Systèmes. Je serais une mauvaise recrue, car je ne sais obéir qu'à la Nature. Ne viens pas bousculer chez nous le fragile équilibre du Monde, car le Monde pourrait en basculer. Ne tente pas de me duper avec tes labyrinthes, car je connais ton alibi: tu m'objecteras la science et l'information, la culture et la civilisation. Mais quelle autre science y a-t-il que vivre, et comment vivre en cage, en dehors des seules informations de la Nature que tu crois bête? Es-tu sûr d'être intelligent et de vivre? Tout n'est-il pas chez toi que prétexte à la Domination, par le subterfuge de la science et de l'information? Je suis allé sur ton Continent puisque tu voulais que je m'informe de ta culture, dans l'arrière-pensée qu'elle me séduise et que je prépare mon Peuple à s'y soumettre. J'ai vu ta civilisation, en effet, et je t'en informe: elle ne me convient pas. J'ai vu tes gens dans leurs magasins, dans leurs bureaux. Que font-ils là toute la journée, quelle tâche les attache à leurs niches et dévore leur vie? Qu'attendent-ils? Attendentils que le dimanche les délivre? Pourquoi ne travaillent-ils pas, alors, à se délivrer du Travail, dont l'étymologie, dans ta propre langue, signifie « instrument de torture» ? Attendent-ils le mois de la Grande Chaleur pour aller sur ton Rivage? Moi j'y vis toute l'année dans un perpétuel dimanche, dans le Jour du Soleil, dans la clarté d'être, et j'y puis vivre parce que les êtres de ma Race ignorent la Prolifération. Il n'y a ici aucune sorte de Prolifération parce que nous n'avons pas de Systèmes: ni bureaux, ni usines, ni Parlements, mais seulement la splendeur de la Nature dans sa Profusion. 14

Sérieusement, à quoi pensent tes gens, que tu appelles toi-même des « personnes» ? Croient-ils « être» parce qu'ils « pensent» ; vivre, et vivre grâce à ta science, à ta supériorité sur l'Univers dont tu crois pouvoir disposer dans le mépris de la Nature? Quelle est leur propre nature, s'ils sont sortis de la Nature? Leur « pensée» n'est-elle pas tout entière hostilité, agression... Et qui donc les fait ainsi à force de les dénaturer? Quelles informations leur « communiques »-tu, quand ils disent eux-mêmes souffrir de l'incommunication, et comment « voient »-ils la Réalité? Laisse-moi t'en informer avant que ça tourne au vinaigre: plus aucune information ne leur parvient, et ils ne voient rien. A cause de cela, ils sont sans Discours. Leur Verbe est faux. Ils ne sont pas « réels» parce qu'ils ne sont plus naturels. Ils sont des « gens », des êtres artificiels. Ils sont des êtres-pour-Ies-systèmes au lieu d'être des êtres-pour-Ia-vie. Tes « penseurs» en ont fait des outils des Pouvoirs: des machines. Ne vois-tu pas qu'ils sont inanimés, qu'il ne reste d'eux que leurs cellules, et que seule la Nature les tient encore debout? Que crois-tu pouvoir conquérir encore avec eux? Le temps des conquêtes est révolu pour toi. Vient le temps de te conquérir toi-même. Telle est la Voix que je t'adresse dans ma sauvagerie. Tes gens ne tiennent debout que soutenus par des prothèses intellectuelles qui leur donnent un aspect cohérent qui t'abuse. Car c'est tout ce que tu as réussi avec ta « philosophie » : construire une incohérence cohérente. La Domination est cohérente, mais elle est folle, et tous les Systèmes ne « pensent» qu'à s'entre-anéantir. Je reviendrai à cela. Pour l'instant, laisse-moi te dire ce que j'ai vu chez toi et que tu ne vois pas toi-même, perdu dans tes propres labyrinthes et sans fil conducteur: sans la Femme et livré aux monstres. J'ai vu que plusieurs peuples se mélangeaient, mais que aucun ne connaissait l'autre jusqu'à admettre sa culture et ses lois, et aussi que chaque peuple tentait de faire pression sur l'autre, de le soumettre au moins à ses importations, ce qui suffit à dénaturer la culture d'un Peuple. J'ai vu que ton système économique est un état de guerre qui ne connaît pas de trêve. J'ai vu que l'essentiel des rapports entre ces peuples était la discorde, que des peuples en avaient 15

annexé d'autres, dont les êtres déracinés sent. Aussi, je te le demande:

lentement

dépéris-

« Et de l'homme lui-même quand donc sera-t-il ques-

tion ? Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix!

6

»

Souviens-toi de mes premiers jours chez toi. Lorsque j'ai vu tes villes, j'ai cru qu'il s'agissait des décors de ton théâtre, car je n'imaginais pas que des êtres puissent vivre ailleurs que dans la Nature et je persiste à croire que cela n'est pas possible, surtout après ce que j'ai vu 7. Souviens-toi donc: lorsque j'ai vu tes apothicaires, tes notaires, tes représentants et tant d'êtres difformes; lorsque j'ai vu tes généraux, tes archevêques, tes académiciens et autres AnimauxTristes dans leurs déguisements et camisoles, j'ai battu des mains et tu croyais que mon rire ne s'arrêterait jamais. J'ai cru que tu préparais un grand spectacle pour un grand Magic Circus. J'ai imaginé que tu te souciais de mon rire, et je t'en étais reconnaissant. Je t'ai admiré parce que je croyais que ton cirque était le meilleur du monde, d'un humour étrange et raffiné, que je demandais à étudier. Hélas, j'ai vite compris qu'il n'y a que ce décor et rien d'autre. Tu ne joues pas. Tu n'étudies pas non plus. Même dans tes campagnes, tes fermes sont de petites usines - quoi de plus consternant que ton décor industriel - et tes loges pour les artistes de ton cirque sont des clapiers dans un asile. Mais tes asiles sont le contraire d'un asile. J'ai compris que nul asile n'existait pour l'Homme sur ton Continent - sinon la Femme. J'ai compris que tout ce que tu me montrais avec fierté comme étant une « civilisation » était une Illusion. Tu crois que ta « pensée» et ton « Progrès» sont vrais parce qu'ils te font une « réalité », mais ta réalité est l'inverse de la Réalité du Monde, et ça c'est vrai. Elle est le contre-Monde. J'ai compris que ton Faux, à l'usage, t'abusait toi-même; que tu étais toi-même un être-à-l'envers, un homme-travesti, une « personne» sans énergie, incapable d'imaginer autre chose, de changer,

6. Saint-John Perse. 7. «Les grandes villes ne pensent qu'à elles-mêmes et entraînent tout dans leur hâte dévorante; elles brisent la vie des bêtes comme du bois mort et consument des peuples entiers dans leur tourment. » RILKE. 16

d'effectuer la révolution au naturel. Et j'ai pleuré lorsque tu ne m'as pas vu. Tu es très mal. Jete le confirme donc: non seulement tu ne vois pas la Réalité du Monde, mais tu ne vois pas ta propre « réalité ». Tu ne vois pas que l'Homme est esclave et que tu es ton propre bourreau. Tu es très mal parti, et je me demande où tu comptes arriver. « Comment osez-vous faire

passer quoi que ce soit avant l'homme?

8

»

Tu l'avais deviné, Eslavo, et toi Latina: je n'ai pas aimé tes villes, et il a fallu que je rassemble toutes mes énergies pour y survivre. Tes villes m'attaquaient. Je subissais la pression de tous ces psychismes torturés, enfermés là, et tous ces mauvais génies agressaient mon mental. Je me déséquilibrais et commençais une agonie qui n'aurait pas été longue.

Pour moi « Toute ville ceint l'ordure

9

». Les villes

sont des eaux troubles, des lieux vils. Tout y est pollution et dégradation. Elles sentent l'égout et l'abattoir. Les sourires y sont trompeurs et les regards bas. Les êtres s'y avilissent en une manche de tennis parce qu'elles sont effectivement des lieux de racket. Les criminels y pullulent avec les polices, tout y est le milieu car il n'y a plus de milieu chez toi; les criminels les plus « intelligents» sont chefs de la police et cherchent à en devenir les maîtres. Tu ne sais jamais à qui tu as affaire, mais tout n'y est bien qu'affaires. Tu confonds les valeurs et les voleurs, et c'est ce que je voudrais faire: t'aider à confondre les voleurs en les confrontant aux vraies valeurs. Tes villes sont la pire expression de tes Confusions, mais peut-être n'aurai-je pas à t'aider, car j'ai vu que tu avais trouvé le moyen de t'en

débarrasser toi-même 10.
En attendant, aucune de tes villes, qui attirent tes Papillons parce qu'elles sont censées être des lieux de plaisir, ne peut offrir le moindre plaisir puisque rien n'y est « vrai» ou sincère. Tout n'y est que parade et représentation. Les arts mêmes, ceux qui plaisent aux Maîtres et sont faits pour leur plaire puisqu'ils achètent, ne s'y affichent que pour pourrir au lieu de nourrir. Outre la vulgaire spéculation, ils ne représentent le plus souvent que la vanité de l'artiste au
8. Walt Whitman. 9. Saint-John Perse. 10. Voir Nagasaki et Hiroshima, entre autres Dresde.
17

lieu de l'exaltation de la Vie, et c'est ça l'Inversion. Aussi tes villes font-elles violence à l'être naturel qui les tient à distance. Tout y est grotesque, sordide et vulgaire puisque

telle est la trinité de ta « Raison»

11.

Puisque tu envoies des flèches de feu sur la Lune et projette de construire des villes dans l'Espace et sous la Mer, sans doute es-tu plus intelligent que moi qui sais tout juste faire des ricochets sur le Rivage. Mais du moins sais-je vivre sur la Terre, à plaisir, car j'y fais l'atmosphère aussi légère que dans l'Espace, et c'est peut-être pour cette raison que je ne vois pas l'utilité de construire des villes sous la Mer, ni même sur la Terre. J'ai vu les tiennes, et dans l'effroi, et je peux comprendre que tu veuilles t'en échapper au moins le dimanche, parce qu'elles sont « un golgotha d'ordure et

de ferrailles 12 ». Aussi je te le recommande: « Elimination
des clôtures, des bornes! Semence et barbe d'herbe nouvelle! »13 Et si tu me demandes: «Et après? Où aller? », voici ce que je te répondrai: « Aller où vont les bêtes déliées dans un très grand tourment de l'aile et de la

corne... 14 » Mais sans doute est-ce là conseil de barbare et
continueras-tu de fabriquer des bombes à fragmentation, dans ton souci d'améliorer sans cesse tes scores, ô Pulvérisateur de records? Dans tes usines j'ai vu des étrangers que tu as domestiqués ou piégés avec ton « niveau de vie» (!). Je sais à quoi tu rêves donc. Tu rêves que les êtres de ma Race entrent aussi dans tes usines. Ces étrangers que tu appelles Eskimex, Utes, Prolos, Polaks, Ritals, Melons - j'en passe et des pires -, ricanent comme des fous. Leurs dents tombent. Chez toi, que les gens mangent bien ou mal, leurs dents tombent toujours. Même quand tu manges bien, tu manges mal, jusqu'à la difformité du corps répondant à celle de l'esprit, et cela me semble singulier: cette débauche de prothèses dont vous avez besoin parce que vous vous effondrez de partout sans que cela vous paraisse anormal et alarmant.
Il. « Les hommes interprètent les choses selon leur sens, très différent peut-être de celui dans lequel se dirigent les choses elles-mêmes. » Shakespeare 12. Saint-John Perse. 13. Saint-John Perse. 14. Saint-John Perse. 18

Lorsque les Eskimex sortent de l'usine, leur visage est tordu. Ils jouent avec des cubes à points noirs dont j'ai oublié le nom, ils boivent, grimacent et se battent comme des singes. Ils violent des femmes ou des garçons; ils se suicident; ou bien ils éventrent leur propre femme et tirent sur les passants. Parfois vous les tuez (même quand ils n'ont rien fait de mal), parfois vous les mettez en prison avant de les griller ou de les pendre, mais toujours vous dites qu'ils sont coupables. Eh bien, je ne veux pas devenir coupable. Je ne veux pas aller à l'usine, perdre mon Regard et que mes dents tombent. Je ne veux pas dans ma bouche des dents de terre cuite ou de résine, ni dans ma poitrine le cœur d'un mort, ni dans mon ventre les reins d'un Autre. Je veux que ma semence soit ma semence. Je suis né pour vivre, comprends-tu? Je ne veux pas avoir une gueule en bois, une corne de brume dans ma tête, une télévision en guise d'imagination, des lois à la place de ma pensée et de la bière dans mes veines. Je crains le brouillard et j'ai peur de la fumée. La foule me rétrécit. Il est facile de devenir coupable chez toi. Eslavo, et toi Latina, ne pense plus à moi, je t'en prie. Oublie-moi. Je ne veux pas être sale et sentir mauvais, respirer du gaz et absorber tes mixtures, apprendre le latin et connaître la musique: ne me mets pas au violon. Je ne veux pas violer des femmes et des garçons, ni me battre et payer des contraventions. Je ne veux pas que tes gendarmes me frappent avec des bâtons après avoir attaché mes mains et mes pieds dans des bracelets de fer. Je ne ve'lx pas qu'ils cassent mes os, j'en ai besoin. Je ne veux pas que tes juges disent que je suis coupable et que j'ai mal agi. Je ne veux pas mal agir, car je suis né pour vivre. Si tu coupais mes cheveux et m'enlevais à mes Chevaux; si tu me retirais de mes colliers, de mes perles, de mes plumes et de mes peintures; si toute la journée tu me séparais d'Aile-d'Autour, de lewah et Brettagn ; si tu enfermais mes pieds dans des carcans de cuir, mon corps dans un habit bleu et ma vie dans le Travail; si tu m'épinglais comme un insecte et me mettais en carte comme une prostituée, en timbrant la photographie de mon visage comme tu timbres les fesses de tes bœufs; si tu m'obligeais à quitter le Rivage et à vivre dans tes villes, je deviendrais coupable, je le sais. Tout être qui ne vit plus devient coupable. Je ne veux pas être timbré. 19

Si je tuais un contremaître ou un Maître, un sous-chef ou un chef, un gendarme ou un voleur, tu aurais sans doute raison de me punir, parce que je ne dois pas tuer. Mais tu ne dois pas non plus m'enlever à la Vie. Je ne dois pas être un terroriste, c'est vrai. Mais tu ne dois pas me terroriser non plus. La Vie m'a fait pour elle, pas pour toi. Et la Nature n'aime pas tes usines, où elle passe à la casserole. Le fer ne veut pas devenir fusil, ni moi me faire fusiller. C'est pourquoi je préfère rester chez moi et ne plus te voir si tu persistes dans ton intention de me cultiver. Garde tes universités, et je garderai mon Univers. Je ne me trompe pas de professeurs, et tu ne me tromperas pas avec les tiens. Toi et tes gens, comprenez-le bien: « La terre et moi sommes du même esprit. La mesure de la terre et la mesure de nos corps sont les mêmes. (...) Mais ne vous méprenez pas et comprenez bien la raison de mon amour pour la terre. Je n'ai jamais dit que la terre était mienne pour en user à ma guise. (...) Mais je revendique le droit de vivre sur ma terre, et vous accorde le privilège de vivre sur la vôtre. 15 » Ne te fâche pas, Eslavo, et toi Latina. J'ai conscience d'avoir été dur dans ma plaidoirie, et qu'elle est devenue un réquisitoire. Mais dans une opposition, comment dire l'un sans dire l'autre? Ne sois donc pas vexé. Tu es gentil de vouloir notre bien, de songer à nous envoyer tes évangélistes, tes savants et tes légistes, pour nous apprendre ce que vous savez. Mais « Le Grand-Esprit ne nous punira pas pour

ce que nous ne savons pas 16 », ce que nous savons nous
suffit, et nous ne voulons pas changer notre façon de vivre parce qu'elle nous apporte beaucoup de Plaisir. Tu sais que notre Tribu est composée de plusieurs Familles. Tu en as connu deux pendant ton séjour chez nous: celle des Danseurs, et celle des Guerriers. Nous ne t'avons pas révélé l'existence de la troisième, celle des Sages, pour des raisons que je t'expliquerai plus loin. Ici, laisse-moi donc te dire que les Danseurs sont heureux de danser, que les Guerriers n'ont pas besoin de perfectionner la guerre, et que
15. Chef Joseph, Nez-Percé, fidèle de la religion des Rêveurs, et le plus grand stratège de tous les temps. 16. Red Jacket, Oglala Sioux. 20

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