Transitions énergétiques : quelles dynamiques de changement ?

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Que peut-on attendre de la transition énergétique ? L'actualité de ce concept traduit-elle une prise en compte renforcée de l'écologie ? En quoi la transition énergétique peut-elle être appréhendée comme une dynamique du changement qui ne se limiterait pas à sa dimension technique ? Quels seront les leviers du changement ? Comment repenser le collectif grâce à la transition ? Comment assurer le financement durable de la transition ?
Publié le : mardi 1 septembre 2015
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EAN13 : 9782336389806
Nombre de pages : 611
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Sous la direction deTransitions énergétiques :
Helga-Jane Scarwell, Divya Leducq
quelles dynamiques de changement ?
et Annette Groux
Le colloque « Réussir la transition énergétique. Quelles dynamiques
de changement ? » contribue au débat d’idées engendré par un certain
nombre d’actions qui cherchent à concilier la transition énergétique et le
développement des territoires. La transition énergétique est une question
sociale avant tout appelant conjointement le regard des chercheurs, des
acteurs de terrain et des usagers. Ce colloque s’est déroulé les 28 et 29
janvier 2015 et a confronté les approches, mis en débat les avancées et les
verrous de la transition énergétique autour de plusieurs questions dont
la portée est autant scienti que que politique : Que peut-on attendre de Transitions énergétiques :la transition énergétique ? L’actualité de ce concept traduit-elle, une prise
en compte renforcée de l’écologie ? En quoi la transition énergétique
peut-elle être appréhendée comme une dynamique du changement qui quelles dynamiques de ne se limiterait pas à sa dimension technique ? Quels seront les leviers
du changement ? Comment repenser le collectif grâce à la transition ?
Comment assurer le nancement durable de la transition ? Ces questions changement ?
ont été abordées au travers des ateliers et lors de la table ronde.
Cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui souhaitent participer à relever le
dé de la transition énergétique.

Helga-Jane Scarwell est Professeure des Universités en
Aménagement de l’Espace et Urbanisme à l’Université de
Lille 1 (Laboratoire TVES). Elle travaille sur une approche
environnementale de l’urbanisme, de l’aménagement.
Divya Leducq est Maître de Conférences des Universités en
Aménagement de l’Espace et Urbanisme à l’Université de La
Réunion (Laboratoire de recherche PIMENT). Privilégiant
une approche systémique croisant les échelles spatiales et
temporelles, ses travaux ont pour l conducteur l’analyse des
dynamiques urbaines (processus, acteurs et enjeux).
Annette Groux est Professeure et Ingénieure en chef des
collectivités territoriales. Depuis 2008, elle est enseignante
chercheuse à l’Université Lille 1, au sein de l’unité de formation
de Géographie et d’Aménagement et du laboratoire Territoires,
Villes, Environnement et Société (TVES).
ISBN : 978-2-343-06992-0
40 €
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Sous la direction de
Transitions énergétiques :
Helga-Jane Scarwell, Divya Leducq
quelles dynamiques de changement ?
et Annette Groux
COLLOQUES&RENCONTRES







Transitions énergétiques :

quelles dynamiques de changement ?

Colloques & Rencontres


Le secteur « Colloques et Rencontres » des éditions
L’Harmattan s’est fixé pour but de publier des ouvrages
universitaires à caractère collectif dans le cadre de trois
rubriques thématiques :

- Lettres et sciences humaines

- Droit, économie et AES

- Sciences et santé

Ce secteur a la double vocation de donner un cadre éditorial
cohérent aux chercheurs tout en permettant l’élargissement de
leur audience.

Déjà parus

Sous la coordination de Laurence CORROY-LABARDENS,
Francis BARBEY et Alain KIYINDOU, Education aux médias à
l’heure des réseaux, 2015. Sous la direction de
Helga-Jane SCARWELL, Divya LEDUCQ
et Annette GROUX





Transitions énergétiques :

quelles dynamiques de changement ?
















IDENTIFICATION

Le présent ouvrage regroupe les actes du colloque intitulé
« Réussir la transition énergétique. Quelles dynamiques
de changement ? », organisé à Lille les 28 et 29 janvier
2015.




































© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06992-0
EAN : 9782343069920
Nous remercions chaleureusement les membres du Comité
Scientifique du Colloque pour leurs précieuses collaborations, observations
et évaluations :

Marie-Christine ZÉLEM, Professeur de sociologie,
CERTOPCNRS UMR 5044, Université Toulouse II
Hassan PEERHOSSAINI, Professeur, Directeur du LIED,
Laboratoire des Énergies de Demain, Université Paris Diderot
Charles RAUX, Directeur du LET, Laboratoire d'Économie des
Transports, (CNRS Université de Lyon-ENTPE)
François-Mathieu POUPEAU, chercheur au CNRS, LATTS -
Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés, École Nationale des
Ponts et Chaussées
David DEHARBE, Avocat - Maître de conférences - HDR, Green
Law Avocat, Université de Lille 2
Jean-Claude GATINA, Professeur, Laboratoire PIMENT -
Physique et Ingénierie Mathématique pour L’énergie,
l’Environnement et le Bâtiment, Université de La Réunion
Christophe BESLAY, Maître de Conférences associé, BESCB,
Université de Toulouse - le Mirail
Jian ZHUO, Associate professor, Tongji University, CAUP,
Shanghai
Mathieu LE DÛ, Ingénieur de recherche, Virage Énergie
Alain GRAS, Professeur de sociologie, Centre d'Etudes des
Sciences Sociales de la Défense, Université de Paris 1
Christophe GOUPIL, Professeur ENSICAEN, LIED, UMR 8236,
Université Paris Diderot
Bertrand BOCQUET, Professeur de Physique, Laboratoire SCité,
Université de Lille 1
Dominique DESJEUX, anthropologue, Professeur à l'Université
Paris Descartes - Sorbonne Paris cité
Gopalsamy POYYAMOLI, Associate professor, Department of
Environmental Sciences, Pondicherry University
Michel BATTIAU, Professeur émérite, Université de Lille 1
Laëtitia ADÉLARD, MCF-HDR, Laboratoire PIMENT, Université
de La Réunion
Stéphane BALY, Association Virage Énergie




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REMERCIEMENTS





Nous remercions également les auteur-e-s qui se sont prêtés au jeu des
contraintes éditoriales afin d'apporter un éclairage scientifique ou
professionnel en abordant des aspects aussi divers que variés de la
transition énergétique.

Nous remercions enfin et surtout nos partenaires institutionnels sans
lesquels cette publication n'aurait pu se faire : la Région Nord-Pas de
Calais et l'ADEME via le Programme Chercheurs-citoyens ainsi que
l'Université de Lille pour leur support tant logistique qu’institutionnel.

Nous remercions l’association Virage-énergie Nord-Pas de Calais,
notre partenaire dans le cadre d’un programme "Chercheurs citoyens"
intitulé : Scénarios de sobriété énergétique et transformations
sociétales avec lequel nous avons pu collaborer autour d’un projet
commun et qui nous a permis de conforter des liens d’échanges
scientifiques dynamiques et enrichissants.












INTRODUCTION GENERALE DE L’OUVRAGE

INTRODUCTION GÉNÉRALE [SCARWELL H-J., LEDUCQ D.]

L’objet de ce colloque « Réussir la transition énergétique. Quelles
dynamiques de changement ? » était de réfléchir autour du thème de la
transition énergétique. Cette manifestation avait clairement pour but de
contribuer au débat d'idées engendré par un certain nombre d'actions qui
cherchent à concilier la transition énergétique et le développement des
territoires.
Dans cette perspective, ce colloque a été une étape d’une aventure collective,
1celle du Laboratoire Territoires, Villes, Environnement et Société (TVES)
composé d’une équipe de recherche pluridisciplinaire en Sciences Humaines
et Sociales (géographie, aménagement et urbanisme, économie, sociologie,
gestion, STAPS) de l'Université de Lille 1, Sciences et Technologies et de
l'Université du Littoral Côte d'Opale, auquel ont été associés Divya Leducq
(Université de La Réunion, Laboratoire PIMENT (Physique et Ingénierie
Mathématique pour l’Énergie, l’Environnement et le Bâtiment) et
l’Association Virage Énergie Nord-Pas de Calais tournée davantage vers une
approche expérientielle de la transition énergétique. Il s’est déroulé sur le
site de l’Université de Lille 1 et plus particulièrement dans les locaux de
l’Espace Culture qui se trouve au cœur de ce campus scientifique, couvrant
plusieurs champs disciplinaires dans le domaine des sciences expérimentales
et des sciences humaines et sociales. Par ailleurs, l’Université de Lille 1 a
l'ambition d'être un campus démonstrateur zéro carbone, ce qui la désigne
comme une actrice majeure de la transition énergétique en Région Nord-Pas
de Calais et au sein des Universitaires françaises.
À l'image des champs disciplinaires couverts par l'Université de Lille 1,
l’objectif de l’appel à communication du colloque était de faire dialoguer les
SHS et les sciences dites « exactes » afin que se noue un véritable
partenariat. Partenariat bénéfique de part et d’autre selon nous, car il exploite
la complémentarité des deux modes de connaissance et permet ainsi une
approche globale de la problématique.
Cette aventure a démarré donc, voici plus d’un an et demi, et a favorisé le
démarrage de nouvelles coopérations et réflexions entre une association et
des chercheurs, à l’échelle nationale mais aussi internationale dans le cadre

1 Co-organisé par Helga-Jane SCARWELL, Professeure en Aménagement et urbanisme
(Université de Lille 1, Laboratoire Territoires, Villes, Environnement et Société, TVES) ;
Divya LEDUCQ, Maître de Conférences en Géographie et aménagement (Université de La
Réunion, Laboratoire de Physique et Ingénierie Mathématique pour l’Énergie,
l’Environnement et le Bâtiment, PIMENT) ; et Annette GROUX, Professeure en
Aménagement et urbanisme (Université de Lille1, EA TVES).
13 d’un programme scientifique de recherche-action « Chercheurs-Citoyens »,
dispositif original initié par la Région Nord-Pas de Calais permettant de
financer des programmes de recherche reposant sur une collaboration entre
laboratoires et associations à but non lucratif.
Ce colloque, c’est aussi un projet politique qui s’inscrit dans le temps,
marqué par la coopération entre l’Université et la société civile, dont
l’objectif est de faire face aux différentes interrogations concernant le sens
de la transition énergétique dans notre société énergivore et connectée. Il
s’agit donc de co-construire des connaissances, d’identifier les méthodes et
d’améliorer l’outillage pour envisager une réelle transition énergétique et de
souscrire à une logique d’accompagnement centrée sur une dynamique de la
coopération. Cette collaboration est illustrée par le partage des tâches au sein
du colloque qui bien qu’organisé par le laboratoire TVES, s’est faite en
partenariat avec l’Association Virage Énergie Nord Pas de Calais qui a
organisé et animé notamment la Table Ronde « La prospective : un outil
pour réussir la transition énergétique ».
Le colloque « Réussir la transition énergétique. Quelles dynamiques
de changement ? » s’est déroulé durant les Journées des 28 et 29 janvier
2015 et visait à rassembler et à confronter les approches, les avancées et les
verrous de la transition énergétique autour de quatre axes de recherche et
d’analyses que nous allons maintenant rappeler.
Le premier axe concernait la définition de la transition énergétique, ses
implications en fonction des catégories d’acteurs, ainsi que sa traduction
dans les discours juridiques, économiques, politiques et son élasticité
sémantique.
Dans ce cadre de réflexion, les propositions de communication pouvaient
notamment porter sur les questions suivantes :
Que peut-on attendre de la transition énergétique ?
Quels sont le contenu et les limites du concept de transition
énergétique ?
L’actualité de ce concept traduit-elle, une prise en compte renforcée
de l’écologie ?

Le second axe portait sur la mise en œuvre actuelle de la transition et ses
limites dans la réponse qu’elle apporte aux impératifs de sobriété
énergétique et aux crises économiques ou environnementales
Dans ce cadre de réflexion, les propositions de communication pouvaient
notamment porter sur les questions suivantes :
14
???- En quoi la transition énergétique peut-elle être appréhendée comme
une dynamique du changement qui ne se limiterait pas à sa
dimension technique ?
- En quoi des développements technologiques nouveaux peuvent-ils
contribuer à une redistribution des possibilités et corrélativement à
des réorganisations sociales ?

Le troisième axe interrogeait la vision prospective de ce que pourrait être
demain la transition énergétique en développant des perspectives prenant en
compte l’individu, la technologie et le territoire. Dans ce cadre de réflexion,
les propositions de communication pouvaient notamment porter sur les
thèmes suivants :
- Aujourd'hui, le processus de la transition énergétique est questionné
essentiellement d'un point de vue technique : or, la transition
énergétique est une question sociale avant tout. Qu'en est-il donc de
l'insertion sociale des techniques ?
- Ne faudrait-il pas mieux chercher à combiner les différentes formes
d’énergie ? Changer de culture plutôt que de technologie ?
- Quels seront les leviers du changement ? Comment repenser le
collectif grâce à la transition ?
- Quelle est la pertinence de la transition énergétique à l’échelle de
l’individu ou de la parcelle ?

Enfin, le quatrième axe identifiait les outils juridiques et financiers de la
transition énergétique. Dans ce cadre de réflexion, les propositions de
communication pouvaient notamment porter sur les questions suivantes – à
titre d’exemples et de manière non-exclusive :
- Comment assurer le financement durable de la transition ?
- Qui doit faire des efforts de sobriété dans le grand débat sur la
sobriété énergétique ?

Parce que les communications ne traitaient pas de manière homogène chacun
des axes - en effet, certains axes sont plus questionnés que d’autres - un
certain nombre de questions étaient restées en suspens car, comme pour tout
colloque, les sessions du colloque ont été bâties en fonction des réponses à
l’appel à communication sélectionnées par le comité scientifique.
Toutefois, nous souhaitions être attentives à ce que, lors de cette
manifestation, certains aspects de la transition énergétique, comme la
dimension technique, ne soient pas sur-représentés par rapport à celle des
usages. Nous avons également veillé à compléter la richesse et la variété des
15 présentations, par des Conférences - introductives et débat -, une table ronde
professionnelle et des approches plus théoriques ou plus critiques, soulignant
les véritables enjeux politiques et sociétaux qui n’apparaissaient pas
suffisamment suite à l’appel à communication.
Pour ne pas retarder davantage la lecture de cet ouvrage, passons à l’annonce
du plan général qui reprend l’architecture du colloque tout en apportant des
modifications mineures afin de conserver une cohérence écrite. Ainsi
l’ouvrage commence par les deux conférences introductives, lesquelles
apportent des éléments de cadrage scientifique et théorique complémentaires
aux communications et sont suivies de la première partie intitulée
« Individus et sociétés au cœur de la transition énergétique ». L’approche
retenue pour cette partie est thématique et vise à comprendre comment les
individus peuvent s’approprier la transition énergétique (habitat, mobilité,
etc.). La seconde partie intitulée « Scénarios et prospective
environnementale » porte sur les scénarios de prospective, les exercices de
diagnostic et d’évaluation. Nous avons restitué en fin de partie les débats de
la Table ronde. Enfin, la troisième partie titrée « La transition écologique à
l’épreuve des territoires » souligne comment la planification des territoires et
le projet urbain renvoient dos à dos les questions de sécurité, d’efficacité et
de sobriété énergétique. À l’issue de cette partie, une conférence débat
interroge « Les transitions énergétiques de la civilisation thermo-industrielle
dans l’anthropocène, et la perspective d’une rupture globale ». Pour clôturer
le colloque et en conclusion à l’ouvrage, une dernière conférence sous forme
de synthèse des deux journées du colloque s’attache à traduire la vision d’un
chercheur en sciences exactes de la transition énergétique. Cette synthèse un
peu déroutante parfois pour les chercheurs en Sciences Humaines et Sociales
vise toutefois à alimenter les recherches de tous et les démarches respectives,
si différentes soient-elles. Elle est enfin, à l’image de notre souhait d’enrichir
les approches de la transition énergétique au-delà des champs disciplinaires.



16





CONFERENCES D’OUVERTURE

TRANSITION ÉCOLOGIQUE : IMAGE OU RÉALITÉ ? (PENSER LA
TRANSITION ÉNERGÉTIQUE) [CHARLES L.]

En présentant cet exposé, je m’engage sur un terrain qui n’est pas
entièrement de ma compétence. Mais en même temps, ce que je voudrais
faire ressortir c’est qu’il n’est de la compétence de personne en particulier,
que chacun ne dispose dans ce domaine que d’une appréhension très limitée
et donc qu’il relève avant tout d’une dynamique encore largement à bâtir. Il
s’agit d’un domaine dans lequel le déficit de connaissance, derrière un
certain nombre de savoirs, de technologies et de pratiques de références, est
considérable ce qui le rend à peine moins incertain que la climatologie ou la
météorologie. Mon propos constitue avant tout un appel vers une recherche
beaucoup plus sérieuses et approfondie des sciences sociales dans
l’ensemble de leurs composantes face à une problématique dont
l’importance ne va cesser de croître du point de vue collectif dans les années
et les décennies à venir.
La transition énergétique apparaît comme la réponse tout autant évidente
qu’aléatoire sur le long terme au défi environnemental du réchauffement
climatique et de l’épuisement prévisible à terme des énergies fossiles compte
tenu des ressources croissantes offertes par les nouvelles technologies
« propres » de la modernisation écologique. Elle s’inscrit, en dépit
d’évolutions récentes mais fragiles, en contradiction frontale avec de
multiples aspects de la dynamique économique, technologique mais aussi
institutionnelle, sociale, politique et idéelle qui a nourri la croissance
mondiale depuis des décennies, qu’elle amène à revoir sous des angles qui
n’avaient jamais été examinés de cette façon à une telle échelle auparavant.
Et ce dans une situation de contrainte apparente difficile à évaluer
précisément, y compris en matière d’adaptation à un changement climatique
inévitable, sans que l’on ne maitrise vraiment le jeu des outils techniques,
économiques et sociaux permettant d’engager une dynamique différente dont
il apparaît ainsi très difficile d’organiser le rythme et la cohérence, avec donc
de très grandes incertitudes face à une perspective très nouvelle. C’est cette
réalité à la fois contradictoire et ambiguë, aujourd’hui au cœur de notre
perception du devenir du monde, qu’il nous appartient de tenter d’explorer et
d’analyser dans sa complexité.
Nous aborderons le problème sous différents angles et à différents niveaux
en commençant par nous intéresser à la question de la sémantique de la
transition et de ce qu’elle révèle quant au discours à son propos.

19 1. Sémantique de la transition

Que signifie la notion de transition ? D’une façon générale, le terme de
transition désigne le passage éprouvé d’une situation, d’un état à un autre.
C’est un terme mesuré, qui suppose que l’on passe de façon déjà identifiée,
et donc maitrisable, d’une réalité connue à une nouvelle réalité également
connue. La problématique latente est celle de la transformation, du
changement, tout autant qu’elle est celle du futur, avec ce que ces questions
présentent de fondamentalement incertain et aléatoire. La notion de
transition énonce la perspective de cette transformation, mais à partir
d’éléments clairement repérables et identifiables. Elle recouvre
implicitement l’idée que l’on se situe dans des registres de connaissance et
de maitrise significatifs, on n’est confronté ni au chaos, ni à l’arbitraire, à
l’aléa ou à des incertitudes massives. Elle énonce le fait de rester dans un
cadre défini, dans une perspective de contrôle et donc de transformation de
fait limitée, qui évacue toute remise en question importante ou à d’autres
niveaux. La perspective envisagée apparaît comme raisonnable, contenue, à
portée. Le terme possède une très forte valence communicationnelle en ce
qu’il est fondamentalement rassurant, concernant des perspectives de
changement dont il exprime qu’on en maitrise les tenants et les aboutissants
et donc indirectement par là le processus.
Sans vouloir revenir en détail sur le vocabulaire du changement, on peut
rappeler qu’il y aurait beaucoup à dire sur la sémantique du changement et
son caractère plus ou moins acceptable socialement en fonction des
situations et des contextes. Il y aurait une histoire à faire de cette sémantique
du changement, en rappelant des termes beaucoup plus ambitieux mais aussi
beaucoup plus porteurs de risque comme celui de révolution, sans oublier
son corollaire, l’inévitable réforme… Dans le contexte français, une telle
problématique est très fortement chargée de sens, et il y aurait évidemment
beaucoup à dire sur la rhétorique du changement et la façon dont elle n’a
cessé d’être utilisée et manipulée par de multiples acteurs politiques, sociaux
et médiatiques. Nous aurons peut-être l’occasion de revenir par la suite sur
ce point.
Il n’en reste pas moins que l’on est confronté par-là à l’un des ressorts, mais
aussi à l’une des difficultés majeures des sociétés contemporaines, et plus
particulièrement ces dernières décennies, qui est de caractériser les
transformations considérables auxquelles elles sont soumises en permanence
et qui ont pris dans les années récentes une forme considérée par beaucoup
comme très inquiétante de perte globale de capacité de pilotage et de
possibilité d’attribuer une signification à des dynamiques collectives dont
l’ampleur, la rapidité et l’hétérogénéité font qu’elles semblent échapper à
tout contrôle, dont la crise financière, mais aussi beaucoup plus largement la
20 crise environnementale et globale en cours constituent à la fois le symbole
mais aussi la manifestation la plus évidente.

2. Sémantique de la transition énergétique

L’intérêt de la formule transition énergétique est de proposer un découpage
signifiant de la réalité qui lève apparemment toute équivoque et correspond à
l’affirmation d’une intention déterminée. Elle identifie un domaine, celui de
l’énergie, et une opération, une transformation, sans explicitation de son
contenu. La force du terme transition est qu’il évite en la contournant la
difficulté apparente du comment de cette transition, il énonce a priori une
réponse quant à la nature de celle-ci, en indiquant qu’elle est maîtrisable,
sans évidemment fournir la moindre indication, le moindre argument à ce
propos, simplement parce qu’il suppose le passage d’un état à un autre,
comme nous l’avons évoqué auparavant. Elle obère l’inquiétude quant à la
démarche à suivre et en un certain sens interdit l’interrogation à son propos.
L’usage du terme transition indique la maîtrise a priori et permet de signifier,
sans avoir à le démontrer, que le champ du sujet est d’emblée circonscrit. Le
terme circonscrit est ici important, précisément en ce qu’il coupe court à
toute notion d’approche plus floue ou incertaine, à toute idée d’interaction et
donc d’une perspective plus large, plus complexe, environnementale de la
question, dont nous essaierons par la suite de montrer l’importance et la
pertinence et ce qui en constitue le ressort. Il donne donc une identité, une
forme apparente, propre, claire et nette à un domaine pourtant très vaste et
complexe, mal connu et opaque, et à la possibilité de sa transformation
maitrisée. Il a donc pour fonction de conférer une visibilité a priori
rassurante à une opération socio-politique d’envergure, en en minimisant
massivement les dimensions aléatoires, et de repousser à un deuxième temps
ou à un ailleurs les questions potentiellement délicates et embarrassantes que
celle-ci soulève. On peut dire que sa fonction essentielle de ce point de vue
est de faire image, de solliciter mais aussi ce faisant de bloquer l’imaginaire,
l’investigation, de limiter l’heuristique à la gestion d’un passage entre deux
états, et de nous placer dans un univers fondamentalement cadré, d’expulser
au maximum l’incertain, l’inquiétant, l’inconnu. Cela peut évidemment
s’entendre de multiples façons, nous reviendrons ces aspects et les questions
qu’ils soulèvent.
Un point qu’il faut cependant souligner ici est que la sémantique de la
transition a pour sens de nous situer dans un après-coup, dans la perspective
de quelque chose qui s’est ou se serait déjà réalisé ailleurs ou à un autre
moment, en esquivant la question de l’autonomie, de l’originalité ou de la
spécificité nécessaire par rapport à cet autre qui tient aussi lieu de modèle,
21 comme des caractéristiques de la démarche sous-jacente envisagée de façon
autonome, voire de la nécessité de celle-ci. On pourrait aussi dire que c’est
une façon de se situer dans la perspective d’une sorte de ready made
postmoderne ou d’opération clé en main. La notion d’image semble ici
importante : on a affaire avant tout, au plan sémantique, à la fabrication
d’une représentation, représentation apaisée, sécurisante, maitrisable d’une
réalité, qui en masque d’autant les obscurités et les difficultés. La question
latente de la copie, d’un modèle, de la reprise de quelque chose d’autre est ce
qui autorise cette interprétation. Évidemment, on ne peut exclure le fait que
la notion recouvre une intentionnalité forte, mais cela ne change rien quant à
son positionnement de relativisation de l’ampleur d’un changement à travers
une figuration réductrice de celui-ci.
En même temps, on ne peut pas ne pas penser que le caractère rassurant de
cette notion intrigue, qu’elle ne cadre pas avec ce que nous savons par
ailleurs du monde dans lequel nous vivons, des multiples ambiguïtés,
difficultés, incertitudes et errements qui pèsent sur celui-ci à toutes les
échelles. Elle n’est donc pas, de par son caractère rassurant même, sans
induire une certaine forme de suspicion et d’interrogation, la notion d’un
hiatus, d’une difficulté cachée, qui limite sans doute l’adhésion que l’on peut
lui témoigner, qui semble davantage le propre d’une sphère élitaire de
responsables, de décideurs et d’acteurs que de la population générale. Et elle
renvoie donc, malgré sa fonction en apparence rassurante, à une autre
question qui est celle de savoir à qui elle appartient, qui en détient en
quelque sorte les clés, et ce qu’elle recouvre vraiment.
C’est donc ce faisceau de questions qu’il nous appartient maintenant
d’essayer aborder.
Il ne s’agit pas ici d’esquisser des réponses qu’il est possible de leur
apporter, mais simplement de tenter un inventaire de la problématique que
suggère une formulation aussi ramassée, de sa pertinence et de comment
l’évaluer, autour de quelques champs et de leur articulation les uns avec les
autres. Nous en avons retenu quatre : le premier est la question du politique,
le deuxième celui du rapport à l’énergie et de la conscience très limitée qui
caractérise notre rapport à l’énergie, le troisième celui de sa dimension
collective et la quatrième celui de la gouvernance, terme très général et flou
pour désigner la conduite d’un processus dont on aura compris qu’il est
nécessairement très vaste et complexe et échappe probablement pour une
part à la maîtrise.


22 3. Transition énergétique et politique ?

La meilleure façon d’expliciter ce champ de questionnement a priori très
vaste est de l’illustrer par un exemple. Celui de l’élaboration et du vote de la
loi française sur la transition énergétique vient immédiatement à l’esprit. Il
est hors de propos de tenter d’aborder ici les multiples questions que peut
soulever une telle opération. On cherchera seulement à apporter quelques
éléments pour tenter d’éclairer le problème. On se trouve typiquement dans
le cadre de l’opération de définition ou de détermination dont nous avons
parlé précédemment en évoquant la sémantique de la transition énergétique.
On peut dire pour résumer que la question fondamentale à laquelle s’est
attachée la loi c’est avant tout de définir un périmètre d’intervention de
l’action publique, ce qui est évidemment le processus fondamental
d’élaboration d’une loi. Avec cependant le fait que l’on se situe dans un
champ malgré tout relativement nouveau de l’action publique assez délicat à
définir, que l’on pourrait nommer par l’oxymore encadrement du futur. À la
différence des périodes d’expansion de la première modernité, pour
reprendre l’expansion d’U. Beck, dans la logique desquelles nous nous
sommes situés jusqu’à relativement récemment, la loi a pour finalité de
conjuguer deux actions contradictoires, à la fois de contraindre, de réduire
des consommations, des dépenses, des coûts, et d’ouvrir, en particulier en
réorientant, en investissant et en dynamisant. La question qui vient
immédiatement à l’esprit est évidemment comment, avec quels moyens ? La
réponse à une telle question n’est surprenante qu’en apparence dans le
contexte français. Il n’est pas difficile de comprendre que la France dispose,
dans ce domaine, d’un modèle dont l’essence est l’éviction de la temporalité,
et par là de l’aléa, du risque. Ce modèle a en quelque sorte deux têtes, d’une
part l’État, structure susceptible de s’imposer à l’ensemble de la société en
tant que manifestation et garant de l’intérêt général, et d’autre part, dans le
domaine de l’énergie, le nucléaire, qui est, dans le cas français, beaucoup
plus qu’une technologie, précisément dans son rapport à l’État, et constitue
un vecteur majeur d’intervention au niveau du collectif non seulement dans
le domaine de l’énergie, mais pèse d’un poids très lourd sur l’ensemble de la
technostructure, de la société et de ses orientations. Et ce non seulement du
point de vue de la captation des financements publics, mais aussi à travers
les implications que cela peut avoir sur le plan de l’éducation, de la
formation, de la pratique professionnelle, sur l’ensemble de la praxéologie
de façon générale et de la vision du monde. Le nucléaire est aussi une façon
de faire (ou de ne pas faire, quand il s’agit du statut des travailleurs précaires
du nucléaire). La récente intervention de S. Royal a constitué un rappel
manifeste et quelque peu brutal à ce propos.
23 Un tel modèle présente inévitablement pour la population, un fort degré
d’opacité et d’obscurité et a donc un fort effet d’inhibition. D’où la nécessité
d’engager une concertation préalable, dont B. Rebelle soulignait dans un
texte paru dans Futuribles combien on a pu constater le décalage d’avec le
mécanisme parlementaire d’élaboration de la loi.
Un des référents de la notion de transition énergétique est celle de système
énergétique ou de façon plus ramassée ce que l’on appelle depuis quelques
années le mix énergétique. L’idée simple à l’arrière-plan étant que l’on peut
passer sans trop de difficultés d’un système énergétique reposant sur l’usage
massif des énergies fossiles et du nucléaire à un système énergétique
reposant sur une part croissante d’énergies renouvelables, en réduisant
également la part du nucléaire. Une composante importante connexe est de
réduire la dépense énergétique en particulier par des initiatives dans le
secteur du logement en favorisant l’isolation. D’autres initiatives concernent
les transports, l’urbanisme, l’industrie, l’économie circulaire, la
consommation, etc…
Vu avec une certaine distance, globalement cela semble faire sens et relever
de l’orchestration d’un certain nombre de choix collectifs et de décisions
législatives qui permettront d’impulser une nouvelle orientation et c’est
précisément ce que vise à indiquer la notion de transition, autour d’une
intervention apparemment forte de l’État en termes de régulation par le
recours à la planification. Cependant, même à un tel niveau macroscopique,
aboutir à une formulation claire et à un accord entre les diverses parties
prenantes et les divers intérêts est tout sauf évident. On voit d’emblée le
risque d’arbitraire auquel expose une telle démarche, l’ignorance ou
l’absence de prise en considération de telle ou telle composante ou domaine
potentiellement important, voire essentiel, faute de représentation suffisante,
dans un jeu dont la mise en œuvre est biaisée dès le départ par le
positionnement non neutre de l’instance qui prétend l’engager. On voit
d’emblée l’aporie qui peut exister entre la conception d’un État très fort et
son rôle de régulateur. Plus largement, les intérêts, les enjeux techniques,
économiques ou stratégiques (pétroliers, nucléaire, construction, transports)
sont ici considérables et nécessairement divergents, avec des gagnants et des
perdants, recouvrant donc une question majeure d’équité. On ne se situe
évidemment pas dans la perspective d’un jeu à somme nulle, mais devant la
création de disparités potentielles importantes, et la nécessité d’envisager de
multiples transferts et compensations. Quelle part accorder à la concurrence
d’un côté, et à la cohérence de l’autre, comment les combiner ? Si cela n’a
rien d’évident à l’échelle d’un pays – sans revenir sur la question des
territoires –, ce l’est encore moins à l’échelle mondiale. Les négociations sur
le climat depuis la fin des années 2000 ont vu apparaître les clivages
considérables qui opposent les pays ou groupes de pays concernés, sans
24 compter la façon dont la crise économique ou les évolutions technologiques
ont pu conduire les uns ou les autres à minimiser, voire abandonner leurs
engagements en la matière. Toute transformation dans le domaine de
l’énergie a des incidences très larges en termes de coûts d’investissements et
de prix, qui rejaillissent sur les marchés et modifient en permanence les
équilibres. De telle sorte qu’aux obstacles en amont qui portent sur la
possibilité de mettre en place des initiatives véritablement cohérentes et
pertinentes, viennent s’ajouter les difficultés en aval liées aux effets à tous
niveaux induits par ces initiatives. Par exemple la disparition de la filière
photovoltaïque hexagonale, avec une perte évaluée à 10.000 emplois. La
force de la notion de transition énergétique est qu’elle opère comme si elle
permettait de découper un isolat fermé correspondant à un champ
d’intervention précis, constituant une sorte de modèle, mais la réalité est
infiniment plus complexe, c’est évidemment celle d’un monde ouvert, avec
donc la nécessité d’en accepter et d’en comprendre la logique et les
implications. Un des obstacles avancé à une telle initiative est clairement
celui de son financement, mais la question est bien plutôt celle d’une
dynamique de grande ampleur à construire et conduire dans un contexte qui
n’y est pas nécessairement favorable et de toutes façons particulièrement peu
cohérent. La baisse récente du prix du pétrole constitue une illustration nette
sur ce point. Cela renvoie donc à une exigence stratégique majeure du point
de vue des acteurs concernés. La teneur des débats qui ont accompagné
l’élaboration de la loi n’est guère parlante sur ce plan dans un contexte visant
à minimiser l’incertitude mais qui, paradoxalement, risque au contraire de la
maximiser. Il semble clair en tous que les cas que les éléments à prendre en
considération ne se limitent évidemment pas à la question du choix d’un type
d’énergie par rapport à un autre, mais impliquent une prise en considération
techno-économique et sociale et des ajustements à ce niveau larges et
complexes. Il est frappant que dans le débat qui s’est développé en France
autour de la transition énergétique ces éléments de faisabilité
socioéconomiques aient été relativement peu présents alors qu’ils sont malgré tout
ceux que saisit la population, la concernent directement et correspondent à
ses préoccupations en même temps qu’ils donnent aussi son sens aussi bien
que son contenu concret à la dynamique envisagée.

4. La question du rapport à l’énergie

Les éléments que nous venons d’aborder constituent un ensemble déjà très
complexe, que nous n’avons évoqués ici que très sommairement. Ces
éléments renvoient cependant à une autre question en amont plus délicate
encore, qui est celle de notre rapport à l’énergie, dont le prix ne constitue
qu’une dimension, mais qui en recouvre beaucoup d’autres difficiles à saisir.
25 Que signifie pour nous l’énergie ? Quelle connaissance, quelle conscience
avons-nous de notre rapport à l’énergie ? L’énergie est une boite noire. Cette
question a été formulée et travaillée par un certain nombre de sociologues et
d’anthropologues comme par exemple le sociologue finlandais Harold
Whilite ou encore la sociologue anglaise Elizabeth Shove, ou l’historienne
française Elizabeth Gallo en ce qui concerne le chauffage en France ou la
sociologue Marie-Christine Zélem. Dans un ouvrage récent, intitulé Je crise
climatique, avec le sous-titre la planète, ma chaudière et moi Jade Lindgaard
a très bien posé le problème de la difficulté qui est la nôtre à figurer à la
première personne, de façon concrète, notre relation à l’énergie, à saisir la
complexité des liens à la fois techniques mais aussi symboliques, subjectifs
ou sociaux qui nous y relient, que leur multiplicité et leur hétérogénéité,
mais aussi leur inscription sociale et culturelle spécifique rendent
extrêmement difficiles à cerner, révélant combien nous sommes ainsi
dépendants de réalités sur lesquelles nous n’avons pas de prise. Les travaux
d’H. Whilite sont particulièrement révélateurs en ce qui concerne notre
cécité, la dimension inconsciente de notre rapport à l’énergie parfaitement
congruente au caractère inconscient de notre rapport à l’environnement
Dans l’introduction de l’ouvrage dont elle a coordonné l’édition, Comfort in
a lower carbon society, E. Shove met l’accent sur « la tentative
interdisciplinaire inhabituelle pour montrer comment les infrastructures
technologiques (existantes et nouvelles), les hypothèses politiques
(concernant le statu quo et le futur), les conventions relatives au corps et au
soi, l’interaction en temps réel avec le temps qu’il fait et l’environnement
quotidien se recoupent dans la production du confort quotidien. » Elle
évoque également la diversité et la variabilité des situations et des conditions
à travers lesquelles s’établissent le confort et la très riche trame
d’interactions qui associe offre et demande dans le domaine.
Dans un ouvrage récent intitulé Des esclaves énergétiques Jean-François
Mouhot a repris l’idée développée par I. Ilitch dans Énergie et équité
d’esclaves énergétiques et a cherché à explorer l’hypothèse de l’empreinte
de l’esclavage dans notre relation à l’énergie, soulignant le fait que les
machines modernes ont progressivement été amenées à effectuer les tâches
autrefois dévolues aux esclaves, et mettant ainsi en évidence un rapport
social potentiel de dépendance/domination à l’énergie. Une telle hypothèse,
si elle ne semble pas nécessairement factuellement valide a cependant un
sens historique et culturel très fort. On peut rappeler à ce propos la thèse
développée par l’historien des sciences G. Lloyd et l’historien et sinologue
N. Sivin, dans leur ouvrage The Way and the Word qui développe une
analyse comparative de la genèse des sciences grecques et chinoises. Les
auteurs mettent en évidence le très fort caractère concurrentiel propre à la
société grecque qui fait de la compétition pour la reconnaissance et le
26 recrutement d’élèves le moteur de la production intellectuelle, alors que la
société chinoise témoigne d’un rapport très différent d’interdépendance
réciproque entre l’empereur et ses conseillers correspondant à la dualité Yin
Yang. Les auteurs soulignent parallèlement la ségrégation de la société
grecque dont 30 % de la population étaient des esclaves attachés aux tâches
matérielles, aux artisanats et aux techniques, d’où la dévalorisation de cette
dimension par rapport à l’art de l’éloquence et de la parole développées sur
l’agora, alors que la population d’esclaves en Chine ancienne était réduite à
2 % environ de la population.
Dans un registre différent, la vision de la voiture comme instrument de
liberté tant mise en avant historiquement en France peut aussi s’entendre
comme l’expression d’un rapport social, d’affirmation voire de revendication
d’autonomie face à des tutelles collectives trop pesantes. Les perspectives de
réflexion et les travaux de ce point de vue n’en sont qu’à leur début.
Nous sommes analphabètes en matière d’énergie dans la mesure où nous
sommes totalement incapables de faire le lien entre le monde sensible dans
lequel nous vivons quotidiennement, le monde de la consommation et des
prix, du confort et du bien-être et le monde physiquement quantifié de
l’énergie, même s’il s’agit du même monde, mais construit différemment.
Ces passerelles, ces équivalences qui permettent de donner un contenu plus
précis, plus exact aux dimensions énergétiques de nos vies sont entièrement
à concevoir. En même temps elles apparaissent essentielles pour nous
permettre de disposer individuellement et collectivement de repères précis en
matière d’énergie.
De ce point de vue, parler de transition énergétique c’est renvoyer à la
question de la maîtrise de notre rapport à l’énergie et donc lever le voile
d’ignorance qui pèse sur celui-ci. Cela recouvre des réalités extrêmement
différentes selon les acteurs, du producteur d’énergie, de l’industriel
utilisateur, du consommateur à ce que l’on définit aujourd’hui comme la
précarité énergétique, qui peut aussi s’appréhender comme une manifestation
de visibilisation du rapport à la fois individuel et collectif à l’énergie. Cette
cécité est très large, générale, et concerne tout autant nombre d’acteurs
techniciens ou industriels que les individus ordinaires. Tous à des niveaux
différents maitrisent leur champ de compétence, et certains des champs
périphériques, mais qu’en est-il au-delà ? Il y a toujours un au-delà. Ceci
nous amène au point suivant, de la relation entre collectif et énergie.



27 5. Collectif et énergie

Dans leur ouvrage ironique et provocant L’effondrement de la civilisation
occidentale, E. Conway et N. Oreskes font poser au narrateur portant un
regard rétrospectif sur notre époque une question particulièrement
dérangeante : « Pour l’historien qui étudie cette période tragique de
l’histoire de l’humanité, le plus stupéfiant est que les victimes savaient ce qui
se passait et pourquoi. De fait, si elles ont noté tous les détails, c’est
justement parce qu’elles savaient que la combustion de l’énergie fossile était
la grande coupable. L’analyse historique montre aussi que la civilisation
occidentale possédait le savoir-faire technologique et les capacités requises
pour effectuer une transition ordonnée vers l’énergie renouvelable, mais que
les technologies disponibles n’ont pas été mises en œuvre à temps. Pourquoi
cette catastrophe s’est-elle produite ? ». Une telle vision, indépendamment
de son caractère fictionnel, paraît tout à fait vraisemblable. Un historien du
futur ne pourra sans doute qu’être frappé par la multitude des documents
attestant l’existence d’un corpus de connaissances considérables relatif au
changement climatique et à ses causes. Mais cette affirmation soulève
cependant plusieurs questions délicates : peut-on dire pour autant que les
victimes, que les populations savaient ? Ce que l’historien élabore comme
constat est-il pertinent par rapport à ce qu’une société est capable de
concevoir au présent, et comment l’établit-elle ? Cela soulève la question de
la relation entre savoir et action, non pas au plan individuel mais collectif.
En d’autres termes, que sait-on, comment et quand sait-on collectivement ?
Peut-on parler de savoir collectif si l’on n’agit pas de façon appropriée. Ou
encore dit d’une autre façon quels sont les ressorts du savoir et de l’action
collectifs ?
La question du changement climatique, comme celle de la transition
énergétique qui lui est associée et qui nous occupe ici conduisent à
s’interroger de façon sérieuse quant à la réponse collective qu’il est possible
d’apporter aux questions de notre temps, réponses non pas purement
conceptuelles et verbales, mais véritablement fondées et pertinentes du point
de vue du fonctionnement collectif. Avec la question connexe de savoir
comment est-il possible de discerner et de faire valoir ces réponses dans le
flot des informations à tous les niveaux qui circulent dans le monde
contemporain dans un univers dont la première fonction semble être d’éroder
toute conviction un tant soit peu solide, comme l’a développé le sociologue
Z. Bauman. C’est bien dans une telle logique qu’il nous faut concevoir la
question de la transition énergétique, du seul point de vue de la possibilité de
sa mise en œuvre et des conditions à remplir dans cette perspective.
Comment se font les choix collectifs ? On peut penser à divers épisodes
historiques qui peuvent, a posteriori, être perçus comme des transitions, par
28 exemple aux mutations cognitivo-politico-socio-économiques de la société
anglaise aux XVIIème et XVIIIème siècle et sa marche en avant vers la
modernité, ou encore à l’avènement de l’industrialisation. On peut aussi
évoquer la réflexion développée par J. Diamond dans son ouvrage
Effondrement montrant comment certaines sociétés n’ont pas su percevoir et
anticiper les menaces auxquelles elles étaient confrontées, ce qui a entrainé
leur disparition. On peut encore évoquer d’autres événements comme les
Révolutions, anglaise, française, russes ou chinoises, ou plus récemment des
pays arabes. Cela soulève la question des déterminismes historiques et de la
maîtrise par les sociétés de leur histoire et de leur destin. Ces éléments
invitent à une approche lucide et critique de la question des déterminismes et
des intentionnalités historiques et de la maîtrise par les sociétés de leur
devenir historique, qui n’est le plus souvent qu’une reconstitution a
posteriori. Un des épisodes les plus fascinants de ce point de vue est sans
doute la façon dont s’est amorcée l’industrialisation de l’Angleterre au
XVIIIème siècle et la conjonction très importante d’événements de nature
très différente qui l’ont rendue possible. Une autre façon de poser la question
est de se demander dans quelle mesure les sociétés sont-elles capables de
réflexivité ? Ce n’est sans doute pas entièrement par hasard si c’est en
Allemagne qu’a pris corps la notion de société réflexive, que l’on ne peut
dissocier de ce qu’a été dans la première moitié du XXème siècle l’aventure
tragique d’un pays conduit à l’écrasement par le nationalisme exterminateur
qu’a constitué le nazisme, l’un des errements les plus monstrueux de la
modernité.
On peut poser la question autrement : les grandes orientations collectives se
décident-elles vraiment, jusqu’à quel point et de quelle façon ? La
dynamique libérale que l’on observe depuis plus de trois décennies a-t-elle
été décidée collectivement ? Elle a été à la fois proposée et s’est imposée via
des opportunités politiques, mais jamais discutée collectivement. D’où la
répulsion suscités par la crise. De même, le communisme a prétendu et
prétend peut-être encore s’imposer par la lutte violente, la révolution. Les
contradictions auxquelles se trouve aujourd’hui confrontée la société
chinoise apportent un éclairage sur cette question.
La question qui est posée est ici celle de la représentation, du rôle et de
l’usage de la représentation face à des orientations historiques importantes.
On ne peut que se situer dans un déficit de représentation. C’est dans ce
contexte qu’il paraît nécessaire d’envisager la question de la transition
énergétique, débarrassée du poids des images que l’on prétend ou cherche à
y associer et de leur peu de pertinence.

29 6. La question de la gouvernance

À travers les éléments rapidement évoqué précédemment, politique, cécité
individuelle et collective à l’énergie, dimension collective, on voit bien
apparaître une question particulièrement délicate, mais néanmoins majeure,
qui est celle de la conduite d’un processus aussi complexe qu’une mutation
énergétique de l’ampleur de celle qui apparaît nécessaire pour faire face
efficacement aux défis multiples du changement climatique. Un concept a
émergé depuis une quinzaine d’années pour désigner le pilotage de
processus complexes, qui est celui de gouvernance. Les éléments que nous
avons avancés font clairement apparaître que l’on se situe ici très au-delà,
dans une perspective d’engagement collectif dont les ressorts sont infiniment
plus profonds. Du point de vue qui nous intéresse ici, il me semble qu’il est
très intéressant de se pencher sur la question de la dynamique collective qui
a permis le développement de l’Energiewende allemand, dont les ressorts et
les mécanismes restent très mal connus en France ou trop superficiellement,
et dont on ne retient que la décision spectaculaire d’arrêt du nucléaire après
l’accident de la centrale de Fukushima. Une chose est frappante de ce point
de vue : alors que depuis des années les succès industriels de l’Allemagne
font l’envie des autre pays européens, et manifestent une capacité à
l’évidence remarquable, quand il est question de modernisation écologique,
les choses sont présentées comme si le choix allemand relevait d’un
nonsens ou avait été fait entièrement à la légère et ne méritait pas l’intérêt. Un
certain nombre de travaux que nous avons conduits ou auxquels nous avons
participé permettent d’avoir un regard moins superficiel.
On le sait, la notion de transition énergétique est née du mouvement
antinucléaire allemand. Elle a été formalisée en 1980 dans un texte de
l’ÖkoInstitut dont la traduction du titre était Energy transition. Growth and
prosperity without Petroleum and Uranium qui prônait l’abandon des
énergies fossiles et de l’atome. Mais ce qui semble particulièrement
intéressant, et dont on a une idée très insuffisante en France, nous
semble-til, c’est la dynamique collective qui s’est constituée autour de cette question
en Allemagne, et a nourri la mise en œuvre de l’Energiewende. On peut en
rappeler quelques composantes mais dont il faut comprendre ce qui les relie
en profondeur les unes aux autres et a permis de déboucher sur le consensus
contemporain, y compris un prix élevé de l’énergie :
– La société du risque et la question de première modernité et de modernité
réflexive développée par U. Beck, partagée avec A. Giddens, indiquant
comment l’évolution des sociétés avec la modernisation se traduisant par un
accroissement de la vulnérabilité des sociétés aux risques, accompagnant
l’effilochage des systèmes et sécurité et de protection nés de la première
modernité.
30 – La trajectoire particulière de l’environnementalisme allemand, son ancrage très
précoce dans les problématiques du développement industriel et économique mais
aussi de la démocratie (H. Lange, La sociologie ce l’environnement en
Allemagne) et la prégnance de la question de la modernisation écologique (dont
on n’a à peu près pas d’idée en France. C. Lepage avait rédigé il y a quelques
années un mémoire sur la question, resté confidentiel).
– Le développement sui generis d’un secteur des énergies renouvelables, en
particulier éoliennes, solaire ou du biogaz (J. Trittin, Histoire d’un succès,
les énergies renouvelables, paru dans le n° 33 de la revue Écologie et
politique), prolongé par l’innovation sociale majeure qu’a constitué dès 1991
(révisée en 2000) l’établissement d’un prix de rachat de l’électricité
renouvelable fixé à l’avance permettant aux investisseurs d’évaluer
clairement les risques en matière d’investissement.
– La question d’une écotaxe mise en place très tôt (2000) en Allemagne dont
le montant va à l’assurance vieillesse, permettant à la fois de taxer l’usage de
l’énergie tout en allégeant le prix du travail.
– Mais peut-être surtout l’aspect socio-économique. Aux termes du
Renewable Energy Act, les petits producteurs ont la priorité sur les grandes
entreprises, leur production est presque automatiquement prise en charge et
raccordée au réseau aux termes de formalités très simplifiées. De nombreux
projets locaux de taille variable sont ainsi réalisés, financés par des
coopératives énergétiques. On évalue à 800 millions d’euros cet
investissement payé par 80.000 citoyens.

Il ne me semble pas pertinent de parler de modèle allemand, chaque société
possède ses spécificités et ses dynamiques particulières surtout dans un
contexte européen associant des nations entre lesquelles persistent des
clivages très importants. Mais un examen attentif de la diversité des
innovations développées en Allemagne se révèle cependant d’un très grand
intérêt de par la multiplicité et l’inventivité des solutions qui y sont
développées et la spécificité des préoccupations et des mécanismes mis en
œuvre associant société, industries et État.

Conclusion : pour la mise en place de véritables politiques
environnementales pour traiter les problèmes d’environnement.

À la réflexion autour de la question de la transition écologique, une réflexion
plus générale vient à l’esprit : pourquoi les politiques environnementales
sont-elles globalement aussi inefficaces ?
31 Le problème semble venir d’une confusion à propos de l’environnement, qui
tient sans doute à l’enracinement encore beaucoup trop faible de la notion
d’environnement dans nos modes de pensée et d’agir, qui consiste à
concevoir celui-ci comme le problème auquel des politiques de type
classique plus ou moins finalisées ont pour fonction d’apporter des solutions.
Mais la réalité, comme le montre la dynamique allemande, est tout autre :
l’environnement n’est pas tant un problème que la solution.
L’environnement est avant tout un révélateur de la complexité intrinsèque de
notre réalité, qui ne peut se limiter à une gestion en termes de ressources, de
biens et de valeurs et de leur régulation. L’environnement constitue un
élargissement massif de la conception de notre rapport au monde à l’aune
des informations que nous apportent les sciences, et en particulier les
sciences du vivant, qui nous imposent de concevoir celui-ci dans la pleine
extension de sa matérialité. Nous ne sommes pas extérieurs au monde, mais
fondamentalement dans le monde, dont nous respirons l’air, buvons l’eau,
utilisons les matières premières, consommons les ressources et dans lequel
nous rejetons nos déchets, bref que nous contribuons à transformer en
permanence et d’autant plus massivement que notre potentiel technologique
et économique s’accroit. On peut rappeler à ce point de vue les discussions
concernant la notion d’anthropocène. Cette réalité n’est pas seulement une
réalité globale, à comptabiliser en termes de grands flux, elle se manifeste à
toutes les échelles, aucune entité, en particulier vivante, ne vit
indépendamment d’un environnement avec lequel elle entretient une
multitude de relations d’une très grande complexité, et qui échappent
précisément, pour des raisons d’efficacité faciles à comprendre – on peut
renvoyer sur ce point aux travaux d’A. Berthoz (Neurobiology of
« Umwelt », La simplexité) –, à la conscience des individus. Cette réalité
dont la conscience émerge progressivement à l’attention collective constitue
de fait une ressource, au sens où elle nous amène à concevoir notre réalité
individuelle dans une complexité sans précédent qu’il nous appartient de
prendre en pleine considération et à laquelle il convient que nous adaptions
notre organisation de façon beaucoup plus souple, en en favorisant à la fois
l’individualisation mais aussi la flexibilité, tout en en assurant une cohérence
renouvelée. Cela passe inévitablement dans un pays centralisé et dans lequel
l’État est particulièrement fort comme la France par une réévaluation
massive du rôle de celui-ci et une part beaucoup plus importante laissée aux
initiatives émanant de la société, seule voie vers un pragmatisme autre que
verbal. Dans une telle perspective, les sciences sociales ont un rôle
considérable à jouer, de par les éclairages multiples qu’elles sont
susceptibles d’apporter.


32 LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE PEUT-ELLE CONTRIBUER À RÉDUIRE LA
POLLUTION ATMOSPHÉRIQUE ? IMPÉRATIF CLIMATIQUE ET ENJEUX
SANITAIRES DE LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE : CONVERGENCES ET
CONTRADICTIONS [KERGOMARD C.]


Claude Kergomard
Ecole normale supérieure, Département de géographie et
Centre d’Enseignement et de Recherches sur l’Environnement et la Société
(CERES-ERTI)
claude.kergomard@ens.fr

1. Un contexte nouveau ?

Du strict point de vue de la physico-chimie de l’atmosphère, le changement
climatique induit par les gaz à effet de serre et la pollution de l’air néfaste à
la santé humaine sont a priori des problématiques bien distinctes. Les
interactions entre l’effet de serre et les polluants atmosphériques surveillés
au titre de la qualité de l’air (dioxydes de soufre, oxydes d’azote et ozone
troposphérique) ne sont pas (ou très peu) significatifs. Quant aux particules
et aérosols émis par les activités humaines, leurs effets sur le climat se font
sentir à des échelles de temps et d’espace bien différentes de celle du
changement climatique global. Il y a à peine plus d’une dizaine d’années, les
travaux menés dans le cadre du projet européen AirClim, fondés sur la
modélisation couplée du changement climatique et l’évolution de la
pollution atmosphérique régionale en Europe pendant le XXIe siècle,
concluaient ainsi (Alcamo et al, 2002) à l’absence de couplage significatif
entre les deux familles de processus. Mais les mêmes auteurs soulignaient
également que, du point de vue des politiques et des réglementations,
associer la réduction des émissions de gaz à effet de serre et la maîtrise de la
pollution atmosphérique devait engendrer des bénéfices substantiels, tant
dans le domaine économique que dans ceux de la « gouvernance » et de la
prise de conscience des populations concernées. Quelques années plus tard,
l’intérêt d’associer les mesures de réduction des émissions de gaz à effet de
serre et la lutte contre la pollution atmosphérique locale constitue un point de
vue à peu près unanimement accepté dans le Monde : ainsi un rapport de
l’OCDE se propose de chiffrer les bénéfices conjoints des politiques
climatiques et de la réduction des pollutions atmosphériques locales ou
régionales (Bollen et al, 2009) ; il y voit un levier pour étendre les politiques
climatiques limitées jusqu’ici limitées à une partie seulement des pays
33 développés aux pays, développés ou émergents, jusqu’ici réticents face à une
réduction active des émissions de gaz à effet de serre.
En France, le tournant vers un rapprochement effectif des deux
problématiques se situe environ dix ans après l’entrée en vigueur de la Loi
sur l’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Energie (1996) ; celle-ci affirmait
certes dans ces principes le lien entre la question climatique et la qualité de
l’air, mais se consacrait essentiellement à renforcer une politique de
surveillance et de prévision de la pollution atmosphérique aux échelles
locales et régionales, bien distincte de la question du changement climatique
global. Le rapport au Premier Ministre intitulé Qualité de l'air et
changement climatique: un même défi, une même urgence (Richert, 2007)
concrétise le tournant en préconisant clairement une gestion intégrée de la
qualité de l’air, de l’énergie et de la question climatique. L’évolution du
regard porté sur les conséquences sanitaires de la pollution atmosphérique
joue sans aucun doute un rôle déterminant dans ce rapprochement entre les
problématiques de la qualité de l’air et de la réduction des émissions de gaz à
effet de serre. En une vingtaine d’années, la surveillance et de la prévision de
« pics de pollution », à l’échelle locale et au pas de temps journalier, a fait
place à une réflexion plus orientée vers l’évolution à long terme de la
pollution chronique de fond et vers les interactions d’échelle, de la pollution
intérieure aux pollutions d’échelle continentale (Elichegaray et al, 2009).
Par ailleurs, à côté de leurs missions classiques de surveillance et de
métrologie des immissions (teneurs atmosphériques en gaz ou particules), les
AASQA et les services nationaux en charge de la pollution ont dû se
familiariser avec des outils tels que les modèles numériques et les inventaires
d’émissions, largement partagés avec la communauté scientifique qui se
consacre au changement climatique. De façon certes plus anecdotique mais
susceptible d’influencer largement l’opinion publique, l’épisode climatique
inédit qu’a représenté la canicule de l’été 2003 a largement ouvert les yeux
sur les conséquences sanitaires croisées du réchauffement et de la qualité de
l’air (Filleul et al, 2009). Cet épisode, et d’autres événements plus récents
survenus ailleurs dans le Monde, ont d’ailleurs conduit à réviser l’idée
évoquée précédemment d’une indépendance entre changement climatique et
pollution en particulier en ce qui concerne la pollution photochimique
(ozone troposphérique) et particulaire (Jacob et Winner, 2009), et relancé les
recherches de simulation numérique croisée entre changement climatique et
pollution atmosphérique.
Suite au rapport Richert, la recommandation d’une gestion intégrée
AirClimat-Energie s’est concrétisée en France à l’occasion de la réorganisation
ministérielle de 2007 qui a vu naître une Division Energie-Air-Climat au
sein du Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie,
et des lois issues du Grenelle de l’Environnement. L’intégration de la qualité
34 de l’air parmi les questions d’énergie et de climat se décline à l’échelle des
régions et des territoires, en particulier avec l’apparition des Schémas
Régionaux Air Climat Energie, qui, en s’appuyant sur un diagnostic
régional, ont pour vocation de définir des orientations en matière de
réduction des émissions de gaz à effet de serre, d’amélioration de l’efficacité
énergétique et de développement des énergies renouvelables, de réduction de
la pollution atmosphérique et d’adaptation au changement climatique. Les
SRCAE ont été réalisés dans un délai très court et dans le contexte mouvant
de l’évolution des politiques nationales de l’énergie. De plus la diversité des
objectifs, le caractère non contraignant du SRCAE, la nécessité de prendre
en compte les documents antérieurs, sectoriels ou à des niveaux d’échelle
différents, que sont les Plans Climat-Energie Territoriaux, les Plans
Régionaux de la Qualité de l’Air ou les Plans de Protection de l’Atmosphère,
la compatibilité nécessaire avec les plans et schémas d’urbanisme (PLU,
SCOT, PDU…) expliquent le bilan pour le moins mitigé qui peut être tiré de
l’expérience, surtout en matière d’efficacité énergétique et de réduction des
émissions de gaz à effet de serre (CGEDD, 2013).
La transition énergétique est devenue en l’espace de deux ans une
thématique d’actualité et un objet de débat, qui concerne et mobilise aussi
bien la société civile que les milieux dirigeants et la communauté
scientifique et académique. Le projet de loi en cours, qui invoque la
« transition énergétique pour la croissance verte » suscite un débat national
qui reflète certes un relatif consensus sur la nécessité de faire évoluer le
système énergétique vers plus d’efficacité énergétique et l’intégration d’une
part plus importante d’énergies renouvelables dans le « mix énergétique »
national, mais aussi (surtout ?), en dehors même du débat sur l’avenir de
l’énergie nucléaire, des très importants clivages sur le rythme, les moyens et
l’ampleur même des conséquences sur l’économie et les modes de vie. Pour
les uns, c’est la nécessité d’assurer la sécurité énergétique du pays et d’en
maintenir la compétitivité en même temps que le niveau de vie individuel
des citoyens prime sur toute autre considération ; pour d’autres, la question
climatique et l’évolution vers une économie « dé-carbonée » est l’impératif
qui doit primer sur toute autre considération ; pour certains enfin, la
transition énergétique prélude à une transition écologique associée à un
changement majeur des priorités. On retrouve, sous-jacent au débat sur la
transition énergétique, le clivage entre les modèles économiques de
durabilité faible et de durabilité forte (Vivien, 2009), clivage qui va bien
audelà de la confrontation entre les seules positions théoriques des économistes
et détermine les choix politiques et sociétaux. Le premier modèle se
caractérise par la confiance dans les solutions technologiques et l’innovation,
et dans la « substituabilité » des ressources énergétiques, dans une
perspective que l’on pourrait qualifier de « schumpetérienne » ; le second
associe à la transition énergétique d’importants changements dans le
35 fonctionnement de l’économie, les modes de vie et les équilibres sociaux.
Les bénéfices que l’on peut attendre de la transition énergétique pour
l’amélioration de la qualité de l’air, à court, moyen ou long terme, sont bien
évidemment associés à la forme et l’ampleur que prendra cette transition
énergétique.
2. Choix énergétiques et solutions technologiques : convergences et
contradictions avec la qualité de l’air

La transition énergétique telle qu’elle est présentée actuellement en France
se définit presque exclusivement comme la substitution aux énergies fossiles
d’énergies non- (ou moins) productrices de gaz à effet de serre, dans le cadre
d’une redéfinition d’un « mix » énergétique national, associée à une
recherche de l’efficacité énergétique dans tous les domaines où des solutions
technologiques peuvent permettre de réduire la consommation d’énergie,
sans nuire à la compétitivité de l’économie et au niveau de vie des
citoyensconsommateurs. A court et moyen terme, l’accent est donc mis sur les
secteurs de la production et de la consommation d’énergie où des solutions
technologiques clairement identifiées peuvent être mises en œuvre sans
remettre en cause de façon trop importante les équilibres économiques et
sociaux, tout en répondant aux engagements européens aux horizons
2020/2030 :
- Mise en œuvre des technologies industrielles les plus efficientes en
matière de production/transformation d’énergie (substitution du gaz aux
hydrocarbures solides et liquides, cogénération, utilisation des déchets et
méthanisation, etc…),
- Promotion des énergies renouvelables en vue de la production
d’électricité (hydro-électrique, éolienne et solaire photovoltaïque),
- Utilisation accrue et plus rationnelle de la biomasse naturelle et cultivée
à travers la « filière-bois » et les biocarburants,
- Amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments à usage
résidentiel et tertiaire, par l’évolution des normes de construction et
l’amélioration (isolation) du bâti existant.
Ces différents domaines présentent en outre l’intérêt de constituer des
filières économiques qui sont susceptibles de contribuer à la « croissance
verte », qui constitue un instrument essentiel de la promotion de la transition
énergétique, et sont apparemment peu susceptibles de générer des conflits
majeurs. En revanche, les questions beaucoup plus conflictuelles que
représentent les transports et la fiscalité énergie/climat restent largement
pendantes, et les mesures incitatives en vue de favoriser l’évolution du parc
automobile vers des véhicules « propres », restent limitées.
36 Dans quelle mesure la conception restreinte de la transition énergétique
promue à l’occasion du projet de loi est-elle réellement en mesure de
contribuer à une amélioration de la qualité de l’air ? Dans le cadre du débat
national sur la transition énergétique, les acteurs de la qualité de l’air au
premier rang desquels figurent les AASQA ont apporté des contributions qui
insistent fortement sur l’intérêt de faire figurer la qualité de l’air parmi les
éléments à prendre en compte dans le débat, et souligné à nouveau
l’importance d’une politique intégrée Air/Climat/Energie aux différentes
échelles territoriales (Air Rhône-Alpes, 2013, Atmo-France, 2014). Ces
contributions promeuvent avant tout la dimension sanitaire dans le débat sur
la question énergétique : elles soulignent par exemple les contradictions
possibles entre les mesures en matière d’isolation du bâti et la qualité de l’air
intérieur des bâtiments, ou les effets possibles d’un usage accru du chauffage
au bois sur la pollution particulaire. Mais le domaine des transports y tient
bien évidemment la première place.
Depuis la réduction forte des émissions d’origine industrielle qui a marqué la
fin du XXe siècle, la problématique de qualité de l’air est aujourd’hui
largement dominée par les conséquences sanitaires des émissions associées
en premier lieu au transport et secondairement au bâti (secteur
« résidentiel/tertiaire » dans la nomenclature des inventaires d’émissions), en
particulier pour les oxydes d’azote NO et les particules fines. La difficulté à x
réduire la pollution de fond par l’ozone et les particules fines, le
dépassement fréquent des normes en proximité des axes de transport figurent
donc au premier rang des préoccupations actuelles.
Dans ce contexte, l’émergence récente d’un débat national sur la production
de particules fines cancérigènes par les véhicules diesel et l’inadéquation du
système de bonus/malus ne prenant en compte que le fait que les moteurs
diesel émettent moins de CO que les moteurs à essence et pas les émissions 2
de particules, souligne l’enjeu que représente une transition énergétique
susceptible d’aborder de front la question des transports du double point de
vue du climat et de la qualité de l’air. L’absence de solutions technologiques
qui permettraient de substituer à court ou moyen terme des véhicules
significativement plus « propres » au parc actuel, la difficulté à appliquer des
mesures fiscales ou réglementaires réellement contraignantes dans ce
domaine, comme l’ont montré les échecs de l’écotaxe sur les transports
routiers et l’abandon des éphémères ZAPA promues un temps par le
Grenelle de l’Environnement, soulignent le fait qu’une transition énergétique
réellement efficiente dans le domaine des transports ne peut se concevoir que
dans le long terme.

37 3. Les territoires et la ville, au cœur d’une vision à plus long terme

Le fait d’identifier l’habitat et les transports/mobilités comme les sources
principales de consommations d’énergies fossiles et d’émissions polluantes
néfastes à la santé conduit naturellement à placer l’aménagement du
territoire et l’urbanisme parmi les moyens d’action privilégiés d’une
transition qui serait à la fois énergétique, climatique et sanitaire. Cette
évidence justifie la place accordée aux déclinaisons territoriales des
politiques Air-Climat-Energie (en particulier les Plans Climat-Energie
Territoriaux) et le lien souhaité avec les plans locaux d’aménagement et
d’urbanisme (SCOT, PLU et PDU). A moyen terme, il s’agit surtout de
promouvoir une cohérence entre les différentes politiques ; à plus long
terme, il s’agit de concevoir l’aménagement et l’urbanisme comme des
leviers essentiels de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais
aussi de polluants atmosphériques.
La floraison constatée un peu partout en France, en Europe et dans le Monde
d’initiatives concernant les bâtiments à énergie passive voire positive, les
éco-quartiers ou éco-cités prouve que les solutions technologiques existent
qui peuvent réduire sensiblement les consommations énergétiques liées à
l’habitat proprement dit, qu’il s’agisse du chauffage ou de la climatisation.
Des études prospectives montrent que la stabilisation des besoins en énergie
liés à l’habitat peut être obtenue à très court terme, et qu’une contribution
très significative à la réduction des émissions de gaz à effet de serre peut
découler des normes appliquées aux constructions nouvelles et de
l’amélioration du bâti existant sur quelques décennies (Raux et Traisnel,
2007). Veiller à ce qu’une telle évolution intègre le souci la qualité de l’air
intérieur des habitations et la disparition des moyens de chauffage émetteurs
de particules fines ne constitue pas un obstacle. En revanche, les efforts
également consentis dans la plupart des villes grandes et moyennes pour le
développement des mobilités « douces » et des transports collectifs dans le
cadre d’une intermodalité raisonnée ne semblent pas devoir conduire
rapidement à une diminution significative du trafic automobile dans les
grandes agglomérations urbaines. Il s’agit pourtant là du domaine où
l’impératif climatique de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et
l’impératif sanitaire de la qualité de l’air sont le plus étroitement associés.
Depuis les travaux largement diffusés de Newman and Kenworthy (1989), il est
assez largement admis que la densité et la forme urbaines sont largement
associées à ce qu’il est convenu d’appeler la « dépendance à l’automobile » qui
caractérise les sociétés urbaines des pays développés et progresse rapidement
dans les pays émergents et en développement. A partir d’une étude comparative
entre 37 grandes villes nord-américaines, australiennes, européennes et
asiatiques, ceux-ci montraient en effet une corrélation spectaculaire entre la
38 densité des populations urbaines et la consommation d’énergie associée aux
mobilités. Les questions de la densité des villes-centre, de l’étalement urbain et
de la périurbanisation se sont alors imposées en tête des réflexions sur la ville
durable, en particulier lorsque celles-ci se sont focalisées pour un temps sur
l’objectif ambitieux du « Facteur Quatre », la réduction des 3/4 des émissions de
gaz à effet de serre à l’horizon. En France, la question de l’efficacité énergétique
des types de bâti, des bâtiments historiques des villes-centre aux cités d’habitat
collectif et à la maison individuelle péri-urbaine (Traisnel, 2001), s’ajoute à celle
des consommations énergétiques liées à la mobilité quotidienne (Antoni et al,
2009) pour faire de l’aménagement des territoires et de l’urbanisme des outils
d’une transition vers la ville « post-carbone ». Entre réactions aux changements
technologiques et aux signaux économiques, maîtrise des investissements et des
infrastructures, et reconfiguration des territoires urbains et des modes de vie
associés, se dessineraient ainsi les scénarios de la ville durable (Theys, 2011).
Les poids des trois familles de facteurs restent un objet de débats, où l’on
retrouve les positions du débat déjà évoqué entre « croissance verte » et
volontarisme écologique. Massot et Orfeuil (2007) pensent ainsi que l’évolution
technologique des véhicules, éventuellement associée à l’évolution du prix des
carburants, devrait primer sur une reconfiguration forte des mobilités urbaines,
socialement et culturellement difficile à imposer. Desjardins (2011) estime que
l’aménagement urbain doit surtout viser à rendre socialement acceptable une
conversion des mobilités qui sera imposée tôt ou tard par la pénurie ou
l’augmentation du prix des carburants.
Dans ce débat sur l’évolution vers la ville « post-carbone », les liens avec la
réduction de la pollution atmosphérique sont rarement évoqués, même si l’on
conçoit qu’ils ne peuvent être qu’importants et sont parfois implicites. Mais il
faut aussi rappeler que la réduction des consommations énergétiques ne
constitue qu’un des aspects de l’adaptation des villes à un changement
climatique qui se fera sentir, quel que soit l’effort consenti pour la réduction
des émissions de gaz à effet de serre, sous forme d’une augmentation de la
température moyenne planétaire de 2 à 4°C et de risques climatiques accrus
(Rozenzweig et al, 2011). Réduire la vulnérabilité des villes face au
changement climatique est donc un objectif qui s’impose, en plus de, ou en
concurrence avec la densification du bâti et la reconfiguration des mobilités.
La place du végétal et de l’eau en ville comme régulateurs du climat urbain, la
résilience des systèmes d’approvisionnement, des réseaux de transport et des
« ressources » métropolitaines face aux aléas climatiques prennent place dans
le débat sur l’avenir des villes. Les questions sanitaires et celle des inégalités
socio-environnementales figurent également parmi les facteurs déterminants
de la vulnérabilité urbaine face au changement climatique ; la qualité de l’air y
figure bien évidemment en bonne place. Il semble qu’en France, persiste le
sentiment hérité de l’Histoire d’une « invulnérabilité » des villes face au climat
(Peyrache-Gadeau et Pecqueur, 2011), ce qui pourrait expliquer la
39 focalisation du débat sur la réduction des consommations d’énergie. C’est
pourtant bien dans le contexte élargi de l’adaptation au changement climatique
incluant les impacts sanitaires et sociaux qu’il faudrait aujourd’hui penser les
bénéfices que l’on peut en attendre pour la qualité de l’air.

Références

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transition écologique dans le domaine de l’air ? Contribution d’Air
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changement climatique : quelques enjeux sur le renouvellement des
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vol. 5, 2011, pp. d1-d9
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the Urban Climate Change Research Network, Cambridge University
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THEYS J., 2011 : Les villes “post-carbone” moteurs de l’économie verte de
demain? Responsabilité & Environnement n°61, Janvier 2011, pp.
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TRAISNEL J-P., 2001 : Habitat et développement durable, bilan rétrospectif
et prospectif. Les Cahiers du CLIP, IDDRI, 2001, 13, pp.5-72.
VIVIEN F-D., 2009 : Les modèles économiques de soutenabilité et le
changement climatique, Regards croisés sur l’économie, 2009/2, pp.
75-83.

41






PARTIE 1 : INDIVIDUS ET SOCIETES AU CŒUR DES
TRANSITIONS ENERGETIQUES
INTRODUCTION PARTIE 1 [LEDUCQ D., SCARWELL H-J.]

Parmi les trois parties prenantes d’un modèle de durabilité équilibré que sont
les collectivités, les entreprises et les individus, la dernière catégorie - tant
considérée dans son individualité que dans sa totalité - est importante pour
l’appropriation et la contribution de la base à la soutenabilité
environnementale. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi dans cette
première partie de l’ouvrage des actes du colloque de réunir l’ensemble des
sessions et communications traitant de cet aspect fondamental afin que la
réussite d’une transition énergétique ne soit pas seulement l’expression d’un
nouveau modèle économique - nommé croissance verte - mais soit bien le
reflet d’un changement des comportements, des usages et des pratiques.
Ainsi, une première partie traitera des aspects sociaux, défendant l’idée que
la capacité des citoyens pour la transition énergétique ne pourra se faire
qu’en tenant compte à la fois de leurs vœux pour une vie meilleure et d’une
amélioration sensible de leur quotidien afin d’aller vers un changement
durable, tant du point de vue temporel que du point de vue écologique.
La seconde partie, articulée autour de deux communications, vise à montrer
en quoi l’énergie métabolique, qu’il s’agisse de celle des citoyens ou des
étudiants, permet de repenser le geste architecturale et la construction des
bâtiments dans une double perspective d’efficacité et de sobriété
énergétique.
Toujours centrée sur les individus, la troisième partie aborde la question des
transports et des mobilités à l’échelle individuelle des personnes, mais aussi
à l’échelle collective des entreprises, et en détaille les dynamiques de
changement. Ces mutations sont observées à la fois dans la couronne
périurbaine des villes qui connaissent une très forte croissance, mais
également au moment de l’accession à la propriété ou encore autour de
l’utilisation du vélo dans les aires urbaines denses.
Enfin, la dernière partie rejoint en partie la seconde partie en traitant de
l’enveloppe de l’homme, à savoir son logement, auquel il voue un
attachement qui constitue un potentiel non négligeable en terme
d’appropriation de la transition énergétique aux échelles du voisinage et du
quartier.



45





Partie 1.1. Aspects sociaux, usages et pratiques
INTRODUCTION PARTIE 1.1 [ZELEM M-C.]

Cette partie comprend deux contributions traitant des « aspects sociaux,
usages et pratiques ».
La première contribution portée par Abdelkader Anakkar et Bertrand
Bocquet nous parle de leur projet d’étudier de nouvelles formes de débats
dont l’enjeu serait de faire davantage participer les citoyens aux projets de
transition énergétique. S’inspirant largement des conférences de citoyens
bien connues à présent (cf travaux de D Boy et/ou S de Cheveigné), ces
débats seraient organisés sur le principe de commissions citoyennes. L’enjeu
serait double : tenir compte davantage des vœux exprimés par les citoyens
eux-mêmes, tout en les conduisant à une meilleure maîtrise des enjeux et des
modalités de leur contribution.
Ensuite, Florence Rudolph a pour sa part choisi de renouer avec la
conférence introductive de L. Charles pour interroger la notion de transition
qui qualifie aujourd’hui ce parcours d’un modèle énergétique vers un autre :
de quel type de passage s’agit-il ? A-t-on affaire à une politique de
mitigation ou d’adaptation ?

49 CHAPITRE 1. NOUVELLE FORME DE DÉBAT POUR UN EMPOWERMENT
CITOYEN DE LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE [ANNAKAR A., PAUL A.F.,
NAGELS M.. ET AL.]

1* 1 1 1 1A. Anakkar , A.F. Paul , M. Nagels , A. Guelzim , M. Delepouve , B.
1Lefebvre ,
1 2 3 B. Bocquet , O. Moreau , M. Havez
1 SCité, Université Lille1, Bat. P5bis, 59655 Villeneuve d’Ascq
2 Forum Départemental des Sciences, 1 place de l’Hôtel de ville, 59650
Villeneuve d’Ascq
3 Maison Régionale de l’Environnement et des Solidarités, 23, rue Gosselet -
59000 Lille
* abdelkader.anakkar@univ-lille1.fr

Introduction
Fondé sur une dépendance accrue envers des ressources polluantes,
souvent importées de l’étranger, le modèle énergétique actuel est devenu
intenable à plus ou moins long terme. Le dérèglement climatique nous
pousse à réduire les émissions de gaz à effet de serre. La fluctuation des prix
de l'énergie rend les acteurs de l’économie et les citoyens de plus en plus
vulnérables. Les enjeux énergétiques intensifient les tensions géopolitiques.
Dans les débats actuels, la transition énergétique prend de multiples sens liés
à des représentations différentes et menant à des conclusions parfois très
divergentes. Essentiellement technique pour les uns, plus sociétale pour les
autres, il convient encore de déterminer quelle transition énergétique et selon
quelles orientations.
Certains constats sont néanmoins partagés par beaucoup : la non
durabilité de la situation actuelle, notre trop grande dépendance aux énergies
fossiles et, de manière générale, l’épuisement des ressources naturelles,
pousseraient au changement. Ne rien changer conduirait à différents
scénarios plus ou moins catastrophiques. Il serait donc temps de tous
s’impliquer, avec nos différents objectifs et solutions, dans un processus
démocratique et citoyen (Mouhot, 2011). Pourtant de nombreux points sont
encore incertains. Ils mettent en jeu des intérêts divergents et rendent la
question des orientations de la transition énergétique non consensuelle. La
recherche permettra-t-elle de découvrir de nouvelles énergies propres et
abondantes qui nous permettront de poursuivre sur notre lancée, voire de
soutenir une «troisième révolution industrielle» (Rifkin, 2012) ? Faut-il
considérer qu’une diminution de l’abondance d’énergie serait une
catastrophe responsable d’une contraction de l’économie, d’une diminution
des richesses produites et d’inégalités grandissantes ? Faut-il percevoir la
réalisation d’une transition énergétique comme une opportunité, dans
51 laquelle un modèle économique, social et environnemental serait à
réinventer ou à réaffirmer ?
Certains pays sont davantage disposés à opérer le tournant nécessaire
pendant que d’autres font de la résistance ou n’en ont pas les moyens. Notre
système énergétique est principalement dépendant d’unités centralisées, le
plus souvent contrôlées par des acteurs économiques et financiers
internationaux, ce qui limite, de fait, la possibilité de participation des
sociétés et des citoyens à la question de la transition énergétique. Cependant,
à partir d’initiatives locales, de municipalités, de régions, de communautés,
de certaines entreprises, associations ou coopératives, un monde énergétique
est en train de s’inventer. La question énergétique, dans cette perspective,
prend une dimension universelle en ce sens qu’elle invite tous les niveaux de
gouvernance et une multitude d’acteurs à devenir partie prenante. L’entrée
dans un tel processus implique un changement culturel important, un
changement dans nos modes de vie, dans nos façons de penser l’énergie, ses
usages, ses formes de production, l’organisation de son système (Mieussens,
2010).
L’équipe SCité s'est fixée pour objectif l’expérimentation, le
développement et l’évaluation d’outils innovants et utiles pour un dialogue
durable entre sciences et société, de manière à impulser des pratiques
nouvelles et une participation citoyenne. La réalisation de cet objectif passe
par un travail transversal et continu pour le développement,
l’accompagnement et l’analyse réflexive des outils choisis. Elle implique
également la mise en place d’une équipe associant de façon pérenne et à
égalité des scientifiques issus de plusieurs disciplines (sciences,
technologies, sciences humaines et sociales), des membres de la société
civile et des représentants institutionnels. La manière dont nous avons
procédé sera exposée plus loin.
La mise en place de modalités pratiques, de dialogues ouverts et
durables des sciences en société nécessite d’aller au-delà de la politique de
«culture scientifique et technique» et d’imaginer une politique de
«citoyenneté scientifique et technique». Ce changement de paradigme
permet à la fois un enrichissement mutuel et l’implication de tous dans des
choix communs.

1. Conditions d’émergence du projet
L’objet de cet article est de montrer comment une équipe constituée de
chercheurs issus de différentes disciplines et de membres de la société civile
et institutionnelle peut contribuer utilement, dans le domaine de la transition
énergétique, à des formes constructives et efficaces de dialogue
sciencessociété autour de questions socialement, civilisationnellement et
écologiquement vives.
52 1.1. Le choix du thème de recherche
La transition énergétique est un exemple de question vive au même titre
que le sont les questions des OGM, des perturbations climatiques, de la santé
publique et individuelle, du nucléaire, des nanotechnologies, de la biologie
de synthèse…. Ces questions sont à la fois mondiales et globales (touchant
l’ensemble de la planète, faisant fi des frontières établies par l’homme et
dont des acteurs sont souvent éloignés dans le temps et/ou l’espace),
complexes (interactions et émergence), composites (par le sujet abordé, les
échelles concernées, la diversité des acteurs, des enjeux ou des intérêts),
difficilement appréhendables (phénomènes souvent inaccessibles à nos sens,
à des échelles d’espace et/ou de temps difficilement envisageables,
impliquant fréquemment des dimensions statistiques) mais aussi
déstabilisantes (degré d’incertitude, évaluation délicate des conséquences et
risques encourus). Ces questions vives, impliquent des scientifiques,
ingénieurs, politiciens et spécialistes du secteur privé (à qui on fait
«classiquement» appel) et concernent l’ensemble de la société (personnes
physiques et morales).
Par conséquent, l’analyse de la transition énergétique nécessite de
dépasser les champs disciplinaires - en les associant, en brisant leurs
frontières - mais aussi de travailler avec l’ensemble des acteurs et personnes
concernés par le changement. C’est pourquoi la recherche d’une
méthodologie adéquate est souhaitable si l’on veut éviter une simple
juxtaposition de contributions.

1.2. Développer une forme originale de recherche
Dans cette optique, nous avons formé un groupe de travail sur le thème
de l’énergie qui se veut multi-, inter- et transdisciplinaire et associant
différents acteurs de la société : associations, institutions et chercheurs. Ce
groupe de travail se réunit au moins une fois par mois pour débattre autour
d’un sous-thème précis, planifié en commun, afin d’interroger la question de
la transition énergétique sous des aspects complémentaires. Le travail en
séance est préparé en amont (recherche bibliographique et de réflexion) par
des membres du groupe (généralement en binôme dans la logique de la
pluralité des regards et des compétences) et transmis aux autres membres à
l’avance. Le travail en séance, enrichi des contributions ultérieures des
divers membres, est restitué à tous sous forme de synthèses collectives.
Cette démarche vise à rapprocher concrètement des scientifiques et des
citoyens volontaires sur une action à long terme. La force de ce groupe est
triple : une volonté de travailler dans la durée, condition sine qua non pour la
construction d’une culture commune, émanant d’un échange doublement
original entre scientifiques de différentes disciplines et entre scientifiques et
citoyens; une volonté de travailler de façon «a-disciplinaire» et
«a53 universitaire», en se centrant sur l’objet plus que sur les acteurs du dialogue ;
une volonté de pratiquer l’égalité et le respect entre ses membres considérés
comme pairs, détenteurs de connaissances, de compétences et de valeurs.
Ainsi le premier objectif de cette contribution est de montrer
l’importance d’un travail autour de l’«interdisciplinarité en société». Le
second objectif, qui fera l’objet de la dernière partie, consiste à proposer un
modèle -à expérimenter- d’association des citoyens aux questions vives et/ou
controversées.

2. L’interdisciplinarité en société

2.1. Construction d’une culture interdisciplinaire
Les membres du groupe sont issus de différents domaines disciplinaires
(chimie, biologie, physique, mathématiques, sciences et techniques,
sociologie). En ce sens, on peut dire que le groupe est multidisciplinaire
(Létourneau, 2008). Au-delà de la juxtaposition de plusieurs disciplines,
nous voulons rechercher des points de contact entre nos domaines afin de
donner au groupe une dimension interdisciplinaire (Morin, 1994) incluant le
débat sans nécessairement chercher le consensus optimum. La pratique et
l’avenir diront jusqu’à quel point la démarche relève de la transdisciplinarité
(Létourneau, 2008 ; Morin, 2005). Le fait de partir de questions non
disciplinaires et la volonté de faire émerger des questionnements originaux
vont dans cette direction.

2.2. Construction d’une culture « sciences-société »
De prime abord, on pourrait penser que les scientifiques, qui sont aussi
des citoyens, peuvent apporter à toute réflexion scientifique un «avis de
citoyen» sur l’objet étudié. Or il y a une logique interne au milieu
universitaire qui empêche le plus souvent l’expression de la société au sein
du système de la recherche, alors que les non-scientifiques peuvent
contribuer, avec leurs connaissances et leurs pratiques, aux processus de
conception, de développement et d’analyse réflexive d’une recherche sur un
grand nombre de sujets. C’est pourquoi, le groupe associe des membres de la
société non-universitaires, non professionnellement scientifiques. Ces
membres qui acceptent la démarche, font partie de SCité et contribuent à part
égale au projet sur l’énergie.
Au-delà d’un simple dialogue entre sciences et société (universitaires
échangeant et travaillant avec des citoyens dans une relation entre pairs),
nous avons pour objectif de développer un groupe de dialogue des sciences
en société. Cet objectif est favorisé par deux critères :
- le statut de chercheur n’est pas considéré comme le seul pertinent pour
54 participer : la seule pertinence est celle des connaissances, des
compétences et des regards complémentaires que peut apporter la
personne au groupe ;
- la question de la transition énergétique est abordée, non pas comme une
question technoscientifique ou économique, mais comme un enjeu
écologique et civilisationnel.
Ainsi, on se demande plutôt « Comment, selon la nature de notre projet
de société, aborder de façon pertinente l’enjeu complexe de la transition
énergétique ? » et non pas « que peut faire la science pour permettre une
transition énergétique ? ». Le travail est orienté sur des objectifs globaux
(environnementaux, sociaux…) associant tous les acteurs concernés, sans se
satisfaire de solutions proposées par telle ou telle discipline scientifique ou
tel ou tel acteur.
À ce titre, nous espérons que le groupe illustrera à terme une manière
originale de faire de la recherche qui permette un échange entre acteurs de la
société et chercheurs issus de différentes disciplines scientifiques, plus
qu’une simple addition disciplinaire à côté de la société.

3. Nouvelle forme de débat citoyen
3.1. Nécessité d’un rapprochement entre chercheurs et citoyens
Les grands équilibres biologiques, physiques et chimiques de notre
écosystème sont profondément bouleversés (Mieussens 2010) par
l’accélération exponentielle des réalisations scientifiques, techniques et
industrielles des deux derniers siècles (Bonneuil et al. 2013). Seules
quelques nations fortement industrialisées ont pleinement profité d’un
niveau de vie matériel confortable sans se préoccuper des conséquences
bénéfiques ou néfastes sur le long terme (Mouhot, 2011). Il apparaît que ces
évolutions ont également des implications sociales, économiques,
environnementales et donc un impact sur la société dans son ensemble.
La science d’aujourd’hui est nettement plus inaccessible que celle
d’hier (Lochak, 2008) : la méthode expérimentale a créé des outils très
complexes et l’approche réductionniste, couplée à une professionnalisation
de la recherche, a créé des domaines scientifiques très spécialisés et
compartimentés. En même temps, les questions éthiques liées à ces
prouesses techniques sont de plus en plus prégnantes, ce qui augmente
encore les difficultés.
Au niveau institutionnel, la question liée au dialogue des disciplines
(inter/trans disciplinarité) est, malgré les discours, toujours en jachère et
mériterait, pour le sujet complexe qu’est la transition énergétique, un travail
sérieux. Nous nous concentrerons ici plutôt sur l’interaction entre science et
société, qui nous semble essentielle, urgente, en plaçant le débat avec la
55 société sur le même plan théorique que celui de l’inter/transdisciplinarité et
en intégrant une pluralité de savoirs (savoirs d’usage par exemple)
généralement peu ou mal appréhendés par le monde scientifique.
3.2. Nécessité d’un modèle de participation citoyenne
Les relations directes entre les sciences et la société sont, comme nous
l’avons mentionné, de plus en plus difficiles à établir. Le «modèle du déficit
de savoirs» (« deficit model ») a été remis en question (Bonneuil 2004) dans
les années 70-80 pour faire place à une critique de la technoscience. Des
travaux récents en sciences sociales montrent plutôt un intérêt dans la
participation aux choix scientifiques et aux orientations de société (Bonneuil
et al 2013). Bien plus qu’une information descendante, c’est une
«communication» (dialogue mais aussi négociation, cohabitation au sens de
Wolton 2010) que l’on recherche entre les scientifiques et les citoyens,
impliquant respect, partage et enrichissement mutuels, tout en faisant
remonter les besoins et attentes de la société.
Dans un tel modèle, la citoyenneté pourrait s’exprimer dans le choix des
questions de recherche. La démarche proposée serait la suivante : dans un
premier temps, les scientifiques et les citoyens co-construisent des
problématiques ; dans un second temps, des citoyens participent au collectif
de recherche (méthodologie, apport des données, élaboration des
connaissances…) ; dans un troisième temps, les citoyens sont impliqués dans
le retour vers la société, la «mise en société» des connaissances produites :
vulgarisation, «traduction», appropriation des résultats de la recherche.
Notre démarche se distingue des formes de médiation qui ont cours
actuellement. Les formes les plus fréquemment rencontrées sont les
conférences-débats s’adressant à un large public, mais où l’interaction reste
faible et de l’ordre de «l’information descendante». Les nouveaux moyens
numériques (Wikipedia, Web-doc…) apportent aussi leurs contributions.
Pour aider à la compréhension de l’information, beaucoup de centres de
culture scientifique font appel à des médiateurs, traditionnellement issus du
milieu scientifique et formés à la transmission des savoirs. Etablir une
communication est une tâche plus difficile mais qui commence toutefois à
être prise en compte et expérimentée dans un certain nombre de ces centres
(certains CCSTI, Expérimentariums, Learning Centers, ...).
Notre intention est d’aller plus loin dans l’interaction avec la société
en partant d’une approche développée par les «conférences de citoyens»,
déjà expérimentées notamment au Danemark dès 1987, dont le principe est
de tirer au sort un petit groupe de citoyens qui prend le temps de se former,
dans des conditions très encadrées, puis rend un avis (Testart 2006).
Dans notre cas, à la différence des «conférences de citoyens», nous ne
recherchons pas un avis mais à formaliser un débat citoyen capable de
contribuer à «l’empowerment» des individus.
56 Si beaucoup d’études ont porté sur les méthodes de développement des
outils de gouvernance participative, y compris dans le domaine des sciences
et des techniques, il en existe relativement peu sur la participation associant
les citoyens comme acteurs à part égale et ayant valeur «d’empowerment».
Ce néologisme anglo-saxon indique qu’il ne faut pas s’arrêter à la
compréhension d’une question ou de sa dimension analytique, mais
considérer que les citoyens doivent pouvoir se sentir légitimes et en capacité
d’intervenir sur la question, de participer aux réflexions et aux décisions
(Duranceau, 2009).

3.3. Proposition et mise en œuvre du modèle
Sur la question de la transition énergétique, nous projetons
d’expérimenter la mise en œuvre d’une «commission citoyenne» composée
de citoyens désignés par tirage au sort. Cette commission aurait pour objectif
d’organiser des «débats citoyens» qui croisent des regards différents sur la
question complexe de la transition énergétique. La «commission citoyenne»,
ne participant pas directement aux débats eux-mêmes, serait en charge de
l’organisation et des rendus des échanges. Les membres de cette commission
s’informeraient et se formeraient au préalable de manière contradictoire. Ils
pourraient dialoguer avec des «experts» ou interlocuteurs de leur choix. La
commission planifierait et accompagnerait les débats dont elle serait
responsable des «actes» (rendus des échanges et des équilibres constatés
ainsi que de leurs évolutions ; synthèse finale).

Conclusion et perspectives
La question de la transition énergétique, à la fois planétaire,
complexe, composite, déstabilisante, etc., nécessite non seulement de
dépasser les champs disciplinaires en les associant et en brisant leurs
frontières, mais aussi de dépasser le seul cadre restreint d’une discussion
entre scientifiques ou entre «experts». Les citoyens sont directement
concernés, à la fois affectés et potentiellement acteurs des changements, et
ont toute légitimité pour donner leur avis.
Cette question appelle à inventer une méthodologie originale pour
aborder démocratiquement des questions vives et/ou controversées. La
méthode présentée ici vise à la mise en place de modalités pratiques
innovantes d’échanges sciences-société à la fois ouverts et sur le long terme,
qui intègrent des savoirs et connaissances non-scientifiques, les besoins, les
attentes de la société. Cette méthode vise à contribuer à l’émergence d’une
politique de «citoyenneté scientifique et technique» associant des
scientifiques et des citoyens reconnus comme interlocuteurs à part entière et
participant aux processus décisionnels.
La méthode présentée sera testée sur la question de la transition
57 énergétique en collaboration avec le Forum Départemental des Sciences et la
Maison Régionale de l’Environnement et des Solidarités. Elle sera ensuite
soumise à une analyse réflexive et une mise en perspective avec d’autres
expériences similaires pour théoriser le modèle, en identifiant les avantages
et les limites.

Bibliographie

BONNEUIL C., 2004, « Les transformations des rapports entre science et
société en France depuis la Seconde Guerre mondiale : un essai de synthèse
», colloque Sciences, Médias et Société, Lyon, p. 15-40.
BONNEUIL C., JOLY P.B., 2013, Sciences, Techniques et Société, La
Découverte, 109 p.
DURANCEAU MF., PION L., PIRON F., 2009, Aux sciences citoyens !, Les
Presses de l’Universités de Montréal, 180.
LETOURNEAU A., 2008, « La transdisciplinarité considérée en général et
en sciences de l’environnement », Vertigo, Vol. 8, n° 2, p. 1-9.
LOCHAK G., 2008, Voyage au centre de la science au XXe siècle,
Hermann, Paris, 237p.
MIEUSSENS D., 2010, Comprendre l’écologie, QI Edition, Vanves, 216p.
MORIN E., 1994, « Interdisciplinarité et transdisciplinarité », Transversales,
Science & Culture, n 29, p.4-8.
MORIN E., 2005, Introduction à la pensée complexe, Seuil, Paris, 158p.
MOUHOT J-F., 2011, Des esclaves énergétiques. Réflexions sur le
changement climatique, Champ Wallon, Seyssel, 154p.
RIFKIN J., 2012, La troisième révolution industrielle, Les Liens qui
libèrent, Paris, 414p.
TESTART J., 2006, Le vélo, le mur et le citoyen, Belin, Paris, 128p.
WOLTON D., 2010, «Informer n’est pas communiquer», in J. PERRIAULT,
Racines oubliées des sciences de la communication, CNRS Editions,
151154p.


58 CHAPITRE 2. LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE : UN HÉRITAGE
CONTROVERSÉ, UNE ACTUALITÉ BRÛLANTE [RUDOLF F.]

RUDOLF Florence
Amup, EA 7309
Insa de Strasbourg
Strasbourg
florence.rudolf@insa-strasbourg.fr

Introduction

Après l’inflexion du progrès annoncé par le développement durable à la fin
de la décennie 1980, les sociétés anciennement industrialisées, dont font
partie les États européens, sont invitées à entrer dans une transition
énergétique. Cette expression, dont on notera après bien d’autres
observateurs et commentateurs de notre état social qu’elle cultive
l’ambivalence plutôt qu’elle ne produit de la clarté, poursuit les promesses
des programmes qui l’ont précédée : relever les défis des enjeux écologiques
sans casse… De la modernisation écologique, qui a pris davantage dans les
pays d’Europe du Nord que ceux du Sud, au développement durable, c’est
d’une inflexion de la modernité plutôt que d’un changement de régime dont
il est question. Si cette intentionnalité est clairement revendiquée par
l’expression de modernisation écologique qui se réfère explicitement à la
modernité, voire par celle de développement durable qui s’inscrit également
dans une continuité, la filiation est moins nette quant à la transition
écologique ou énergétique. Ainsi que l’a encore rappelé récemment (soit en
2014) Ségolène Royale, la ministre actuelle de l’environnement, cette
dernière évoque l’idée d’un passage d’un état à un autre. Selon cette lecture,
la transition écologique pourrait donc laisser penser à un éventuel
changement de régime. Une telle évocation est loin d’être anodine du point
de vue de l’histoire européenne et de la constitution moderne. C’est même
une question centrale et fondatrice de la sociologie et des mouvements
sociaux depuis le XIXe siècle.
Appliquée au passage de l’ancien régime à la naissance de la constitution
démocratique et moderne, elle s’impose avec bonheur, mais quand il s’agit
de la sortie de la modernité, la cause est moins entendue. Les travaux de
Jürgen Habermas en sont des témoins exemplaires. La modernité demeure
l’horizon de l’humanité : elle ne peut être dépassée au risque d’une
régression. En revanche, elle demeure inachevée par définition et par
conséquent éternellement en construction. L’expression de modernisation
59 écologique contenait ce message alors que celle de transition n’exclut pas
l’horizon d’un changement de constitution. De la modernisation écologique
à la transition écologique, dont la transition énergétique est un volet
opérationnel, qu’enseignent tous ces programmes auxquels différentes forces
politiques et sociales contribuent ? Outre qu’ils expriment les frilosités et les
2ambitions des unes et des autres et de l’écart qui les sépare, ces
engagements témoignent du retour de la question politique dont nous parle
l’auteur de l’invention du social (Donzelot, 1994).

1. Quand l’entrée en politique de la nature réanime les
compromis réalisés autour de la question sociale

Sociologiquement, envisager un renversement de régime équivaut à se poser
une question comparable à celle qui s’impose au tournant du XVIIIe et du
XIXe siècle, mais également au cœur du XIXe siècle à l’époque de la
commune. De sorte qu’il n’est pas sans intérêt de renouer avec les travaux
qui ont permis de rendre compte de l’effondrement de l’Ancien Régime,
comme ceux d’Alexis de Tocqueville, ou encore avec les analyses de Marx
sur la Commune, ainsi qu’avec celle de Donzelot à propos de l’invention du
social et de manière générale avec les réflexions auxquelles les sociologues
se livrent depuis la fondation de leur discipline. Le débat sur la transition
écologique, selon son volet énergétique, réactive par conséquent un certain
nombre de questions de fond de la constitution moderne, laissées en suspens
faute d’avoir trouvées une résolution durable. Plus précisément et en
s’appuyant sur le texte de Donzelot, l’abandon de la question du droit au
travail, soit en d’autres termes de la remise en cause de la propriété privée et
du capital, dont l’invention du social est d’un maigre réconfort, ressurgit
régulièrement au détour de nouveaux enjeux, ici la crise écologique.
S’intéresser à la transition énergétique, c’est accepter, par conséquent, de se
eplonger dans l’histoire politique et des mouvements sociaux du XIX siècle
et dans les interprétations que les sociologues, tiraillés entre faire histoire et
science, ont proposées car ces dernières imprègnent encore notre intelligence
du sociale. Elles sont encore dotées d’agentivité, ou si elles ne le sont plus
ou moins, il faudrait se demander au profit de quels autres cadres
d’interprétation cette perte s’est effectuée ? Pour rappel, les acteurs de la
sociologie naissante, disposaient pour les accompagner dans leurs affres de
deux grands paradigmes : l’approche historique et culturelle héritée du
Methodenstreit et l’approche naturaliste préconisée par Durkheim. Ces deux

2 Europe Ecologie Les Verts (EELV), GREENPEACE ou ATTAC se saisissent volontiers du
sens implicite de la notion de transition pour avancer des revendications ambitieuses.
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