BIOLOGIE ET RELIGION CHRETIENNE

De
Publié par

La biologie étudie la vie. Or selon la Bible, la vie a été créée par Dieu. Il est donc logique que les problèmes qu'elle pose concernent autant la biologie que la religion. Ce livre est une sorte d'histoire de la biologie envisagée sous l'angle des ses relations avec la religion chrétienne. Les aspects contraires sont mis en évidence par l'étude de quatre problèmes biologiques fondamentaux : la génération spontanée, la reproduction sexuée, l'évolution et l'hérédité.
Publié le : samedi 1 février 2003
Lecture(s) : 100
EAN13 : 9782296312524
Nombre de pages : 220
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Jean BAILENGER

BIOLOGIE et RELIGION CHRÉTIENNE
Histoire religieuse de la biologie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

- Atlas pratique de parasitologie humaine; Imp. Drouillard, Bordeaux, 1952, 1958, 1965, 1975, 1982. Imp. Drouillard, - Coprologie parasitaire et fonctionnelle; Bordeaux, 1958, 1965, 1973 ; Imp. Péchade, Pessac, 1982. - Évolution de l'organisation animale; Éd. Masson, 1989, 1995, 1999,2001. - L'aventure animale; Éd. Belin, 1995.

À la mémoire du Professeur Raymond Pautrizel qui m'a initié à la Biologie et n'a cessé de me témoigner son intérêt, avec toute ma reconnaissance.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3877-X

AVANT-PROPOS

La biologie c'est la vie avec tout ce qu'elle comporte de mystères qui sont autant de sujets de curiosités ayant fait l'objet d'innombrables recherches inlassablement poursuivies depuis des siècles. Chaque énigme élucidée en fait apparaître d'autres qui, à leur tour, posent de nouvelles interrogations rappelant cette pensée de Jonathan Swift, écrivain irlandais auteur des Voyages de Gulliver: Les puces ont leurs puces qui ont leurs puces aussi et ce sont, ainsi, puces sur puces à l'infini. Les problèmes relatifs à la vie comportent deux questions: comment et pourquoi? Les scientifiques et l'$glise ont essayé d'y répondre car tout ce qui a trait à la vie concerne autant la biologie que la religion. Pendant longtemps les réponses ont été apportées par les théologiens qui avaient, pour ainsi dire, le monopole du savoir. Leurs solutions se référaient aux Saintes Écritures et ils les imposaient par une censure relevant de l'Inquisition. Les activités religieuses devenant difficilement compatibles avec les exigences croissantes de la recherche scientifique, celle-ci échappa progressivement aux religieux, réguliers et séculiers, pour passer aux laïcs. L'expérimentation se substitua aux dogmes bibliques et permit aux savants, religieux ou laïcs, d'approcher scientifiquement le Comment dans la découverte duquel ils progressent constamment, tandis que l'Église s'est limitée au Pourquoi auquel Elle essaie toujours de répondre. Ainsi, l'Église a longtemps contrôlé les connaissances, soit en les censurant, soit en les développant par l'enseignement qu'elle était pratiquement seule à dispenser. Elle a aussi contribué aux progrès de la Biologie grâce à la participation d'ecclésiastiques éminents.

En nous intéressant à quatre problèmes fondamentaux de la vie - la génération spontanée, la reproduction sexuée, l'évolution et l'hérédité - nous essaierons de montrer cette diversité des rapports entre la biologie et la religion chrétienne ainsi que leur importance. C'est en quelque sorte une histoire de la Biologie que nous retraçons d'après ses relations avec la religion chrétienne à l'exclusion de toute autre religion. Les passages des Saintes Écritures, qui son rapportées, ont été extraits de la Bible de Jérusalem publiée par les éditions du Cerf, 29 Boulevard de Latour-Maubourg, Paris 7ème (1970). Dans leurs références, indiquées entre parenthèses, les nombres en caractères gras correspondent aux chapitres et les nombres en italique renvoient aux versets.

4

I LES INFLUENCES DE LA RELIGION CHRÉTIENNE SUR LES SCIENCES DE LA VIE

CHAPITRE I

DÉFINITION DE LA BIOLOGIE
En cette fin du XXème siècle où le terme de biologie est abondamment utilisé comme nom et comme adjectif, de la biologie cellulaire, la biologie moléculaire à la culture biologique des tomates en passant par la biologie clinique, il paraît souhaitable d'en préciser le sens et d'essayer d'en définir les objectifs. Doit-on s'en tenir à la définition donnée par Lamarck ou lui préférer celle correspondant à l'étymologie? L'appellation de biologie semble avoir été créée et définie au début du XIXème siècle par Lamarck, naturaliste français auteur d'une philosophie évolutionniste, dans un ouvrage intitulé Hydrogéologie (1802). Elle fut utilisée presque simultanément par Gottfried Reinhold Treviranus (17761837), naturaliste allemand qui, en 1802, publia La biologie ou philosophie de la nature vivante. Lamarck définit la biologie comme une science qui comprend tout ce qui se rapporte aux corps vivants et particulièrement à leur organisation, à leur développement, à leur complication croissante dans l'exercice prolongée des mouvements de la vie. Lamarck écrit aussi Tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux, comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception doit constituer l'unique et vaste objet de la biologie (1). Pour Lamarck la biologie est donc l'étude de tout ce qui concerne la totalité des êtres vivants. Elle recouvre ainsi un champ extrêmement vaste englobant la zoologie, la
(1) Lamarck J.-B. Histoire naturelle des animaux sans vertèbres ~ tome I ; 1815-1822.

botanique, la cryptogamie, la microbiologie, et par extension la virologie, la médecine, sous tous leurs aspects: morphologie, histologie, physiologie, reproduction, relations avec leur milieu. .. En bref, c'est la science des êtres vivants. En s'adressant à l'étymologie, la biologie est la science de la vie. C'est la définition qu'en donnent Lender, Delavault et Le Moigne dans leur Dictionnaire de Biologie: « Science qui a pour objet l'étude de la vie» (2). Mais quelle définition doit-on donner à la vie? classiquement, c'est l'ensemble des phénomènes caractéristiques des êtres vivants c'est-à-dire la respiration, l'assimilation, la reproduction.. . Une telle définition est imparfaite car elle néglige les notions vitales essentielles: l'activité, l'énergie, le dynamisme, le changement. Pour Claude Bernard (1813-1878), physiologiste et académicien français, la vie, c'est la création. Afin de définir valablement un terme on doit souvent recourir à son antonyme. Celui-ci n'est pas toujours facile à trouver. Dans le cas de la vie, il est évident: c'est la mort. Or, la mort c'est l'inertie. La définition de la vie est donc bien dominée par les notions de dynamisme, d'énergie, de changement qui s'opposent à l'état statique: la vie c'est l'action. Tout être vivant comporte deux états: l'un est statique, c'est la morphologie (externe et interne), les tissus et leurs molécules, en bref c'est la structure des constituants; l'autre est dynamique, les constituants sont en action. L'étude de l'être vivant regroupe les deux états; tandis que l'étude de la vie se limite à l'état dynamique. La biologie considérée comme science de la vie s'oppose ainsi aux sciences descriptives. La place de la morphologie parmi les sciences biologiques a toujours été discutée, et c'est encore le cas aujourd'hui, dans une certaine mesure. Il est remarquable que l'on ait essayé, depuis la fin du XVIIIème siècle, d'établir une «morphologie pure », plus ou moins indépendante de la biologie... (3). La morphologie, qui est la science des formes, n'entre pas dans le cadre de la biologie lorsqu'elle est exclusivement descriptive. Il n'en est pas de même lorsqu'elle est intégrée dans un concept dynamique tel
(2) PUF. 1994. (3) Mayr E. ; Histoire de la biologie; Harvard University Press, 1982 ; Fayard, 1989 ; p. 609.
8

qu'embryologie, physiologie, évolution... La biologie science de la vie doit borner son étude aux manifestations de l'énergie vitale propres à chaque être vivant, aux changements qui marquent leurs transformations individuelles ou spécifiques (embryologie, croissance, métamorphoses, évolution...) ainsi qu'aux problèmes communs à tous: biologie cellulaire, chimie biologique, biologie moléculaire, reproduction, génétique, immunologie, écologie... Ces quelques précisions montrent les différences qui séparent la Biologie - science des êtres vivants de la Biologie - science de la vie. Celle-ci, en se limitant à l'étude des phénomènes qui correspondent aux aspects dynamiques de la vie, est plus restrictive que l'étude globale des êtres vivants. La biologie animale n'est pas synonyme de zoologie pas plus que la biologie végétale ne l'est de la botanique ou que la chimie biologique ne l'est de la chimie organique. Elles en représentent la partie active caractéristique de la vie, distincte de l'aspect descriptif. Il suffit d'ailleurs, par exemple, d'ouvrir un traité de zoologie pour s'en rendre compte. Chaque étude consacrée à un groupe comporte deux catégories de chapitres: les uns descriptifs (morphologie externe, morphologie interne avec les principaux organes et la structure des tissus, classification basée sur des critères morphologiques) ; les autres, intitulés Biologie, concernent l'éthologie, la respiration, la nutrition, la locomotion, la reproduction... Cette distance entre la biologie et les sciences descriptives est soulignée par Théodoridès lorsqu'il écrit: Il faut tout d'abord noter que malgré son côté descriptif, Buffon se montre déjà un vrai biologiste (4). La confrontation entre ces deux définitions traduit deux points de vue différents: la biologie-science des êtres vivants est une entité opposable à la chimie, à la physique, aux mathématiques... ; la biologie - science de la vie est plus restrictive, bien que fort vaste et diversifiée, en se «limitant» aux processus caractéristiques des activités en raP1?ort avec la vie. A force de vouloir trop étreindre, le terme de biologie perd toute signification par son imprécision. Lorsqu'on demande à
(4) Théodoridès J. Histoire de la biologie; P.U.F. Que sais-je? N° 1 ; 1992 ; 5céd. ; p. 44.
9

un (e) lycéen (ne) dans quelle voie il ou elle compte s'orienter après avoir obtenu son baccalauréat, il n'est pas rare de s'entendre répondre: Je vais faire biologie. Quant on sait tout ce que cache cette étiquette, on ne peut s'empêcher de regretter un défaut d'information. Tout récemment j'entendais dire, comme une innovation, que le XXIème siècle serait le siècle de la Biologie! Qu'est-ce que cela signifie sinon l'utilisation d'un mot à la mode qu'il fait savant de prononcer? Qu'a donc été le XXème siècle qui a vu des découvertes considérables en Génétique, la naissance et le développement de l'Immunologie, de la Virologie, de la Biologie cellulaire, de la Biologie moléculaire, de la Biologie clinique?

10

CHAPITRE II

LA BIOLOGIE DANS L'ANTIQUITÉ GRÉCO-LATINE
Les êtres vivants ont fait l'objet d'intéressants travaux dans l'antiquité grecque et latine. Pour André Bonnard (18881959), éminent helléniste suisse, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l'antiquité grecque, Aristote est le fondateur indiscuté de la biologie, de la science des êtres vivants (5). Aristote vivait au IVèmesiècle avant Jésus-Christ (384-322). Pour ce disciple de Platon, lui-même considérablement influencé par Socrate dont il fut l'élève, la découverte de la vérité devait être le but de"la philosophie. À Athènes, Aristote avait fondé une école qui, en raison de sa situation au voisinage d'un gymnase consacré à Apollon Lycien, était appelée le Lycée. On la dénommait aussi l'école péripatéticienne (du grec peripatetikos

= se

promener),

car le

Lycée était entouré d'un vaste parc où le Maître avait l'habitude d'enseigner en se promenant. Aristote était un adepte de la théorie des causes finales d'après laquelle les œuvres de la nature semblent être créées dans un but et ne pas être le fait du hasard. Il fondait ses analyses sur les observations ainsi que sur les expériences, les dissections et pratiquait la dialectique basée sur le syllogisme. L' œuvre d'Aristote est gigantesque et encyclopédique. Elle doit à Socrate la rigueur de sa logique et ses méthodes d'expérimentation. Elle traduit une érudition extrêmement vaste qui lui permit de traiter les sujets les plus divers: physique, astronomie, météorologie, métaphysique, politique,
(5) Bonnard A. ; Civilisation grecque d'Euripide à Alexandrie; Union générale d'édition 1959 ; p. 174.

rhétorique, histoire naturelle... Contrairement à la plupart des savants grecs, Aristote attachait une importance primordiale à la connaissance des animaux. À côté de nombreux Petits traités d'Histoire naturelle, il a publié des ouvrages volumineux: L'Histoire des animaux (9 livres) encore appelée Les recherches sur les animaux; Des parties des animaux (4 livres) traite d'anatomie et de physiologie comparées; De la génération des animaux (5 livres) décrit la reproduction des diverses espèces animales; De la Marche des animaux étudie la locomotion des Mammifères. Aristote devait l'érudition qui lui a permis de rédiger ces ouvrages aux relations qu'il avait maintenues avec Alexandre III, dit Alexandre le Grand roi de Macédoine, depuis le temps où il avait été son précepteur; grâce à leur amitié il put obtenir de nombreux livres de botanique et de zoologie et recevoir des animaux dont il aurait sans doute ignoré l'existence en l'absence de ces relations privilégiées. Les anciens auteurs latins s'étaient aussi intéressés aux êtres vivants. Le De natura rerum est l'œuvre de Titius Lucretius Carus dit Lucrèce, poète et philosophe latin du 1er siècle avant Jésus-Christ. Adepte de la théorie atomiste d'Épicure inspirée par Démocrite, selon laquelle les êtres vivants sont constitués d'atomes qui s'assemblent au hasard, Lucrèce admettait qu'à l'origine la terre était la mère de toutes choses et que la naissance des plantes, des animaux et des hommes se faisait mécaniquement par la rencontre des atomes et par leurs combinaisons, au hasard, sans l'intervention des Dieux. L'apparence d'un ordre résultait de l'élimination des êtres anormaux, évoquant déjà ce que l'on appelle aujourd'hui la sélection naturelle. Virgile était contemporain de Lucrèce. Il écrivit Les Géorgiques divisées en 41ivres respectivement consacrés aux travaux de la terre, aux arbres, aux animaux domestiques et aux abeilles. Dans le livre IV il est le poète des abeilles dont il décrit le comportement social avec des précisions qui témoignent d'une observation attentive et minutieuse:
Seules elles ont en commun leur progéniture,. seules elles habitent une cité commune,. seules elles vivent sous d'augustes lois, possèdent une patrie et des pénates fixes. Prévoyant la venue de l'hiver, elles amassent par leur labeur de l'été les provisions communes. Leurs 12

fonctions sont réglées: les unes veillent à la subsistance et travaillent dans les champs,. d'autres dans l'enclos des demeures, avec les larmes du narcisse et la gomme qui suinte des écorces, construisent les premières fondations des rayons, puis y suspendent la cire tenace ,. d'autres élèvent la génération nouvelle, espoir de la nation,. d'autres épaississent le miel le plus pur et gonflent les cellules du liquide nectar. Il en est à qui est échue la garde des portes,. tour à tour elles observent au ciel la pluie et les nuages, ou reçoivent les fardeaux que rapportent leurs compagnes, ou bien, en bataillon serré, chassent loin des ruches la troupe paresseuse des frelons... Chacune a son emploi. Les plus vieilles ont le soin des ruches, consolident les rayons et façonnent les habiles constructions. Les plus jeunes rentrent à la nuit fatiguées, les pattes chargées de thym,. elles butinent çà et là... (6). Pline l'ancien écrivit une Au 1er siècle du christianisme, Historia naturalis qui servit de référence aux naturalistes jusqu'au XVème siècle. C'était une encyclopédie de 37 livres qui traitait, entre autres, de l'homme, des animaux et des végétaux. Cet écrivain latin est mort asphyxié en 79, lors de l'éruption du Vésuve, pour avoir entrepris, par amour de la Science, d'observer le phénomène de plus près. Les traductions latines des œuvres des philosophes grecs devinrent progressivement disponibles en Europe occidentale à partir du Xlème siècle. Ces traductions ne concernaient pas les textes grecs originaux mais étaient effectuées à partir des traductions arabes de ceux-ci. Ainsi s'expliquent les multiples erreurs et contre-sens qui dénaturaient, parfois profondément, la pensée des philosophes grecs. Quoi qu'il en soit, leur œuvre immense influença considérablement les connaissances jusqu'au XVllème siècle. L'Église adoptait les opinions d'Aristote lorsqu'elle les jugeait conformes à sa doctrine et les imposa jusqu'au XVllème siècle. Les conceptions aristotéliciennes occupèrent une place prépondérante dans l'enseignement des Jésuites et eurent une influence primordiale.

(6) Les Géorgiques, livre IV. ln Waltz A. et P. ; Grecs et latins; Armand Colin éd. ; 1937. 13

CHAPITRE III

RELIGION ET BIOLOGIE AVANTLE XVIIème SIÈCLE
De l'avènement du christianisme jusqu'à l'époque de la Renaissance on ne peut pas, véritablement, parler de Science. Il est plus exact de se référer au Savoir. Celui-ci était totalement dépendant de l'Église qui possédait, quasiment, le monopole de l'enseignement.

Écoles et Universités En France, l'enseignement prend ses racines dans l'École du Palais créée par Charlemagne qui en avait confié la charge à des maîtres ecclésiastiques séculiers. Par la suite, de nombreuses écoles s'établirent peu à peu dans des églises ou dans des communautés religieuses, avec en premier lieu l'École de Paris qui acquit une grande célébrité au début du XIIème siècle sous Guillaume de Champeaux, archidiacre de l'Église de Paris qui devint évêque de Châlons-sur-Marne en 1113. Pour accentuer son emprise sur l'enseignement et lutter contre les hérésies, l'Église créa les Universités. À leur origine, qui se situe au Moyen Âge, les Universités étaient des institutions cathQliques soumises à l'autorité du Saint-Siège et chargées de dispenser un enseignement entièrement orienté vers la religion. En France, la première Université fut celle de Paris (1110). Le nom de Robert de Courçon, légat du pape Innocent III, est souvent associé à l'établissement, en 1215, des statuts de l'Université de Paris. Pour de nombreux historiens, 14

l'Université de Paris se serait organisée progressivement pendant la première moitié du XIIIème siècle et sans doute même à partir de la fin du XIIème. Elle correspondait à une fédération en une compagnie, des nombreuses écoles religieuses qui existaient à Paris. À la fin du XIIIème siècle l'Université de Paris se composait de 4 Facultés: Théologie, Droit, Médecine et Arts. Celle-ci était elle-même constituée de 4 Nations (France, Picardie, Normandie, Angleterre transformée en Nation d'Allemagne). En quelque sorte, les 3 premières Facultés correspondaient à notre enseignement supérieur et la Faculté des Arts à notre enseignement secondaire. Par Art il faut entendre la philosophie qui comprenait la dialectique et les Mathématiques (arithmétique, géométrie, astronomie, musique). Au Moyen Âge, la théologie et la philosophie représentaient la base de l'Université de Paris. L'enseignement de la Médecine commença à la fin du XIIème siècle. Jusqu'au XVIIème siècle l'histoire naturelle n'était pas enseignée; on s'en tenait aux écrits d'Aristote. De nombreux collèges furent fondés dans l'Université de Paris. Le plus célèbre fu~ le collège de Sorbonne créé vers 1250. La date exacte est incertaine; celle de 1257 serait la plus vraisemblable. Son fondateur fut Robert dit de Sorbon, car il était natif du village de Sorbon situé à proximité de Rethel, en Champagne. Robert de Sorbon (1201-1274) fut chanoine de Cambrai puis de Paris et entra comme chapelain à la cour du roi Louis IX dont il aurait été le confesseur. Il fonda ce collège séculier pour faciliter les études de théologie à des étudiants Maîtres-ès-arts qui étaient pauvres. En 1554 le collège de Sorbon devint une Faculté de Théologie qui prit le nom de Sorbonne et eut une autorité religieuse considérable. À partir du XVème la puissance de l'Université de Paris déclina par suite de la concurrence des Universités fondées en province. Mais la rivalité des Universités provinciales ne fut pas la seule à s'exercer à l'encontre de l'Université de Paris; il Y eut aussi celle des collèges créés par différentes communautés religieuses: Dominicains, Oratoriens, Compagnie de Jésus, notamment. L'ordre des Dominicains fut fondé en 1215 par Saint Dominique qui mourut en 1221, dix ans avant que le 15

pape Grégoire IX institue l'Inquisition. L'ordre des Dominicains, encore appelé l'ordre des Frères prêcheurs, fut approuvé en 1217 par le pape Honorius III. La Congrégation des prêtres de l'Oratoire de France a été créée en 1611 par Pierre de Bérulle, cardinal français en s'inspirant de la Congrégation de l'Oratoire organisée à Rome, en 1564 par Saint Philippe de Néri; les Oratoriens étaient des prêtres séculiers voués à la prédication, à l'enseignement et à la recherche. La Compagnie de Jésus, fondée par Saint Ignace de Loyola, fut approuvée par le pape Paul III en 1540. Le vœu spécial d'obéissance au pape, prononcé par les Jésuites, faisait de ceux-ci les ardents défenseurs des théories en accord avec la Bible et conférait un poids considérable à leurs prises de positions théologiques; en 1555, Ignace de Loyola fonda le Collège romain qui, par ses activités d'enseignement et de recherche, exerçait l'influence intellectuelle de l'ordre. La Compagnie de Jésus ne fut admise en France qu'en 1562 en raison de l'opposition marquée à son égard par la Faculté de Théologie. Dès l'année suivante, les Jésuites ouvrirent le Collège de Clermont ainsi dénommé en souvenir de l'évêque de Clermont qui leur ava~t légué des sommes considérables pour construire 3 collèges dont un à Paris. Le Collège de Clermont devint le Collège Louis-le-Grand en 1682 et fut rattaché à l'Université en 1763. L'opposition de l'Université de Paris aux Jésuites fut extrêmement vive et se manifesta à de nombreuses reprises. Dans les Collèges des Jésuites les programmes étaient essentiellement littéraires et négligeaient l' histoire naturelle. Enseignements et recherches

Jusqu'au XVIIème siècle les théologiens et les penseurs, desquels relevait l'activité qualifiée de scientifique, se consacraient essentiellement à la théologie, qui était la science noble, et aux disciplines qui lui étaient subordonnées: mathématiques, physique, astronomie, astrologie. On observait les cycles lunaires et solaires, les éclipses, les mouvements des marées, des étoiles et de la terre. L'astronomie fut longtemps confondue avec l'astrologie 16

qui suscitait un intérêt considérable car il était admis que le tempérament de chacun, son comportement, sa destinée, les maladies, les événements étaient soumis à l'influence des astres, laquelle relevait de la volonté divine. C'est l'époque de la publication des Centuries (1555) par Nostradamus. Nostradamus est le pseudonyme de Michel de NostreDame, né à Saint-Rémy de Provence en 1503, mort à Salon de Provence en 1556. Ses observations astrologiques furent à l'origine d'un recueil de prédictions - les Centuries - qui le rendit célèbre en son temps: après qu'Henri II eut succombé à un accident qu'il avait prédit, la reine Catherine de Médicis l'appela à la cour comme astrologue et médecin du roi Charles IX. La célébrité de Nostradamus est parvenue jusqu'à nous malgré le caractère sibyllin de ses prédictions, justifié par l'Inquisition qui sévissait alors et qui autorise des interprétations multiples auxquelles de nombreux exégètes se sont livrés et continuent à se livrer. L'astronomie et les mathématiques eurent une importance primordiale car elles étaient à la base du comput (latin
computus

=

calcul),

c'est-à-dire

du calcul

qui permet

de

déterminer la date de la célébration de Pâques en conciliant les cycles de la lune et du soleil. Ce calcul était rendu nécessaire par les changements apportés aux calendriers: substitution au calendrier lunaire, 45 ans avant J.-C., du calendrier solaire par Jules César (calendrier Julien) ; puis en 1582 remplacement de celui-ci par le calendrier grégorien, voulu par le pape Grégoire XIII. Pour tout ce qui avait trait aux êtres vivants, les théologiens et les penseurs s'en remettaient à Aristote et à l'autorité biblique. La vie ayant été créée par Dieu, tout ce qui la concernait devait être conforme aux Saintes Écritures. Autant dire que la biologie était pratiquement inexistante. Depuis que le pape Clément VII (1523-1534) avait autorisé les dissections pour l'enseignement de l'anatomie, cette discipline connut un certain intérêt, notamment en Italie, où elle fit l'objet de nombreuses recherches. Léonard de Vinci (1520-1559), pour qui l'Œuvre de Dieu n'est que perfection, mit ses talents de dessinateur au service de l'anatomie en concrétisant ainsi le résultat de ses dissections. Andries van Wesel (1514-1564) dit André Vésale, professeur d'anatomie à 17

Louvain, Padoue, puis Bologne, publia un célèbre traité d'anatomie magnifiquement illustré (7) qui le fait encore considérer comme l'un des plus grands anatomistes. Sa célébrité fut à l'origine de sa nomination comme médecin de Charles Quint vers 1544. Gabriele Fallopio (1523-1562), connu en France sous le nom de Fallope, fut un anatomiste non moins célèbre que Vésale auquel il succéda à la chaire d'anatomie de Padoue. Il découvrit les cornes utérines que l'on dénomme trompes de Fallope ainsi qu'une cavité du rocher de l'os temporal qui livre passage au nerf facial et à laquelle est attribué le nom d'acqueduc de Fallope en souvenir de ce médecin italien. Les trompes d'Eustache, qui font communiquer l'oreille moyenne avec le pharynx nasal, ont été découvertes par Bartolomeo Eûstachi (vers 15031574), de même que la valvule d'Eustache située à l'origine de la veine cave inférieure, au niveau de l'oreillette droite. Leonardo Botallo (1530-1571) découvrit chez l'embryon un orifice de communication interauriculaire qui s'obstrue à la naissance: c'est le foramen ovale mieux connu sous le nom de trou de Botal. Varolio Costanzo (1543-1575), professeur d'anatomie à Bologne et médecin du pape Grégoire XIII, consacra ses études à l'anatomie du cerveau; son nom est resté associé à la région de la face antérieure du cerveau postérieur qui constitue la protubérance annulaire ou pont de Varole. L'importance que les médecins du XYlème attribuèrent à l'anatomie traduit une tendance vers des recherches indépendantes des préoccupations théologiques et amorce la vogue que connut l'histoire naturelle au XVllème siècle.

(7) Vésale A ; De corporis humanifabrica, 1543. 18

CHAPITRE IV

BIOLOGIE ET RELIGION AU XVIIème SIÈCLE
La Biologie, en gestation dans l'antiquité gréco-latine, a été éclipsée par la théologie jusqu'au XVIIème siècle. Sa préhistoire peut alors être considérée comme étant achevée tandis que son histoire s'ébauche timidement. Avec le XVIIème siècle la nature des connaissances change. Jusque là, celle-ci s'articulait sur Dieu, l'âme et le cosmos... La question n'est plus de trouver les indices qui témoignent en secret des intentions de la nature. Il s'agit de pénétrer celleci, d'en saisir les phénomènes, de les lier entre eux par des . lois dans la mesure où l'esprit humain peut y parvenir. (8) Ces changements des connaissances sont allés de pair avec une laïcisation de l'enseignement et de la recherche.

La laïcisation de l'enseignement et de la recherche
(Collèges, Sociétés savantes, Académies)

Jusqu'au XVème siècle les papes disposaient d'une puissance absolue sur les Universités et sur les connaissances enseignées qui étaient entièrement rapportées à la religion. Le monde universitaire et le savoir étaient totalement sous la domination des ecclésiastiques. À partir de cette époque les Universités furent progressivement soumises à l'autorité du roi et du parlement. Cette tendance fut concrétisée par Henri IV qui édicta (1598-1600) une réforme des Universités substituant l'autorité de l'État à celle de l'Église, pour
(8) Jacob F. ; La logique du vivant; 19 Gallimard éd. ; 1970 ; p. 37.

l'organisation et le contrôle des enseignements. Louis XIV confirma l'intérêt que le pouvoir royal portait aux Universités en déclarant que celles-ci devaient relever de l'autorité du roi et non de celle du pape. Les contraintes imposées par l'exercice des activités scientifiques nouvelles devenaient trop astreignantes pour que le temps qui leur était consacré puisse être partagé avec des charges ecclésiastiques très lourdes. Ainsi, l'enseignement et la recherche scientifique échappèrent progressivement aux religieux qui en avaient primitivement le monopole et on assista à un recrutement de savants n'appartenant pas à la hiérarchie religieuse. Le recrutement laïc concernait des personnes de toutes origines, indépendantes de l'autorité de l'Église. La laïcisation conduisit à l'organisation d'institutions en dehors des milieux religieux traditionnels: Collèges, Sociétés savantes, Académies. Au XVllème siècle le monopole que détenaient les Universités fut brisé par la création d'institutions indépendantes de celles-ci. Ce fut, notamment, le Collège royal fondé par Louis XIII, en 1610. Il eut pour origine la mise en place, en 1530 par François 1cr, des Professeurs royaux qui enseignaient 3 langues négligées dans l'enseignement classique: grec, arabe, hébreux. Originellement le Collège des lecteurs royaux était un collège des trois langues; mais ses enseignements se diversifièrent et le Collège royal traita des disciplines aussi variées que la théologie, le droit, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la chirurgie, la botanique. .. À la Révolution le Collège royal devint le Collège de France. En 1635, Louis XIII créa le Jardin royal des herbes médicinales qui prit rapidement le nom de Jardin du Roi. Destiné à son origine à la culture des plantes médicinales, à une époque où les drogues végétales avaient une importance prépondérante en thérapeutique, le Jardin du Roi eut par la suite une activité considérable en histoire naturelle et, en 1793, il devint le Muséum National d'Histoire Naturelle. En 1667, Colbert créa un établissement de recherches astronomiques: l'Observatoire. Un leg testamentaire (1661) du cardinal Mazarin permit la construction du Collège des quatre nations qui devait accueillir 20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.