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Charles Darwin et "l'évolution" dans les arts plastiques de 1859 à 1914

De
296 pages
L'oeuvre intellectuelle de Charles Darwin (1809-1882) fut un coup de tonnerre planétaire. L'évolution, en introduisant le temps infini et l'histoire dans le destin de l'homme, inspira romanciers et plasticiens. Elle autorise pour Degas et Cormon la fluidité des corps et pour Redon et Carriès les bestiaires imaginaires. Pour Böcklin, Moreau, Klinger, la Sécession viennoise, elle signe la parenté des êtres vivants ; pour les architectes, elle justifie le fonctionnalisme.
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Charles Darwin et « l’évolution »
dans les arts plastiques de 1859 à 1914
Sciences et Société
fondée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot



Déjà parus

Ali RECHAM, De la dialyse à la greffe. De la liminarité
immunologique à la liminarité sociale, 2012.
Simon BYL, La médecine à l’époque hellénistique et romaine.
Gallien. La survie d’Hippocrate et des autres médecins de
l’Antiquité, 2011.
Simon BYL, De la médecine magique et religieuse à la
médecine rationnelle. Hippocrate, 2011.
Raymond MICOULAUT, Le Temps, L’Espace, La Lumière,
2011.
S. CRAIPEAU, G. DUBEY, P. MUSSO, B. PAULRÉ, La
connaissance dans les sociétés techniciennes, 2009.
François LAROSE et Alain JAILLET, Le numérique dans
l’enseignement et la formation. Analyses, traces et usages,
2009.
Martine QUINIO BENAMO, Probabilités et statistique
aujourd’hui. Nouvelle édition 2009, 2009.
Sezin TOPÇU, Cécile CUNY, Kathia SERRANO-VELARDE
(dir), Savoirs en débat. Perspectives franco-allemandes, 2008.
Jean-David PONCI, La biologie du vieillissement, une fenêtre
sur la science et sur la société, 2008.
Michel WAUTELET, Vivement 2050 ! Comment nous vivrons
(peut-être) demain, 2007.
Claude DURAND, Les biotechnologies au feu de l’éthique,
2007.
Bruno PINEL, Vieillir, 2007.
Béatrice GRANDORDY








CHARLES DARWIN
ET « L’ÉVOLUTION »
DANS LES ARTS PLASTIQUES
DE 1859 à 1914











L’Harmattan






Ce livre est issu d’une thèse de doctorat dirigée par Jean-Michel Leniaud
et soutenue publiquement le 27 juin 2011
Éphé : EA Histoire du droit et de l’administration

















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96789-2
EAN : 9782296967892


« La Nature, si nous croyions tout ce qui est dit d’elle, serait un être bien
extraordinaire ; elle a des horreurs (horror vacui), elle se permet des
caprices (lusus naturae), elle commet des bévues (errors naturae, monstra).
Elle est quelquefois en guerre avec elle-même, car, comme nous l’a dit
Giraldus : « La Nature produit des bernacles contre Nature » ; et, ces
dernières années, nous avons beaucoup entendu parler de son pouvoir de
sélection ».
Max Müller, Lectures on the Science of Language, second series, 1864, p
566. (Gillian Beer, Darwin’s plots, Cambridge University Press, 1983 &
2000).

« Les côtés dangereux de la théorie de Darwin ! Est-ce sérieux ? Et tu
avoues toi-même qu’elle a agi sur les communeux un peu à leur insu ! Je
crois qu’ils l’ignoraient complètement ( ). Et quand même ! (Ce danger) fût-
il réel, est-ce que la Science doit se plier à la morale ? Nos besoins sont-ils
la mesure de l’Absolu ? De deux choses l’une pourtant : ou l’Évolution ou le
Miracle. Il faut choisir. »
Gustave Flaubert, lettre du 13 novembre 1879 à Maxime Du Camp, sur la
Commune de Paris. (Stéphanie Dord-Crouslé, Le darwinisme de Flaubert,
2003).

« Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi! »
Tancredi Falconeri à son oncle le prince Salina, Il Gattopardo, Giuseppe
Tomasi di Lampedusa Feltrinelli, Milano, 1958.

« Il y a des hommes qui n’ont jamais entendu parler des livres ni même du
nom de Darwin, mais qui malgré eux vivent dans l’atmosphère créée par lui
et ressentent son influence »
Francesco De Sanctis, Il darwinismo nell’arte, 1883, repris dans F. De
èmeSanctis, Saggi critici, Bari, 1953, 3, 355-367 (3 réédition)



Sommaire

Sommaire 7
Remerciements 9
1Introduction 13
1.1 Un retentissement mondial de la théorie de l’évolution ...................... 13
1.2 Une théorie attendue, à la formulation différée ................................... 16
1.3 L’évolution dans les arts plastiques : le champ de la présente étude ... 20
2 Une nouvelle théorie sur les origines des êtres vivants 41
2.1 Le voyage du HMS Beagle et ses conséquences ................................. 41
2.2 La réception de l’évolution .................................................................. 49
2.3 Les prémisses de l’évolution ............................................................... 53
2.4 Les débuts de ‘l’évolution’ dans l’art : le roman darwinien ................ 56
2.5 ‘L’évolution’ gagne les arts plastiques ................................................ 58
3 L’évolution dans l’art, les origines de l’homme et de son environnement83
3.1 Intrication des influences ..................................................................... 83
3.2 Le génie des artistes ............................................................................. 91
3.3 Les œuvres ........................................................................................... 94
4 ‘L’évolution’ dans l’art : les symboles et l’imaginaire 163
4.1 Intrication des influences ................................................................... 163
4.2 Le génie des artistes et les oeuvres .................................................... 168
5 ‘L’évolution’ dans l’art comme pratique et comme précepte 189
5.1 Intrication de l’esprit scientifique et de l’imagination visionnaire .... 189
5.2 Le génie des théoriciens ..................................................................... 191
6Conclusion 243
7Bibliographie 247
7.1 Ouvrages généraux ............................................................................ 247
7.2 Sources littéraires ............................................................................... 249
7.3 L’œuvre de Darwin ............................................................................ 252
7.4 Ouvrages sur Darwin ......................................................................... 253
7.5 Sources scientifiques ......................................................................... 256
7.6 Ouvrages concernant les artistes ........................................................ 259
7.7 Architecture ....................................................................................... 266
8 Table des illustrations 267
9 Sources imprimées 271
10Sources électroniques 273


Index des noms de lieu 275s de personne 278
Table des matières 291



Remerciements
À mes parents, Jacqueline et Yvon

Mes remerciements vont tout particulièrement à :
Michèle Bertaux, documentaliste, Maison de Victor Hugo, Paris, pour son
aide diligente sur Hugo et le lamarckisme; Nicolas Bourdet, qui m’a
généreusement fourni les documents de son arrière-grand-père, le Docteur
Samuel Pozzi, traducteur de Darwin ; Pr Caroline da Costa, Professeur de
gynécologie médicale et chirurgicale, University of Perth, Australia, pour ses
larges connaissances sur le Dr Samuel Pozzi et ses liens avec les
anthropologues ; Stéphanie Charreaux, bibliothécaire à la Bibliothèque Inter
Universitaire Médicale de l’École de médecine ; Dr Paul Dubé, chargé de
cours, Université de Napierville (Montréal), pour ses renseignements sur
Samuel Pozzi et les médecins du Sud-Ouest sous la Troisième République ;
Florence Greffe, bibliothécaire à la bibliothèque Charcot de la Salpêtrière ;
Véronique Heimlich et Maïlys Mouginot, Conservateurs, Musée de
l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, pour leur aide sur l’obtention des
photographies des hôpitaux avant 1900 et des documents sur les médecins
français et Darwin ; Dr Christoph Holenweg et Dr Nina Zimmer, Kuratoren,
Basel Kunstmuseum, pour leurs commentaires sur les relations d’Arnold
Böcklin avec Jakob Burckhardt, Andreas Dohrn et les darwiniens ; Linda
Hollander, Boston, pour ses commentaires sur Samuel Pozzi et les
anthropologues ; Juliette Jestaz, Conservatrice des imprimés et des
manuscrits, et Emmanuel Schwartz, Conservateur des peintures, Paris, Ecole
des Beaux-Arts, pour leur aide sur le fond Cormon ; Dr Pamela Kort,
Kuratorin, Max Planck Institute for the History of Sciences, Berlin, pour
l’accès à ses travaux préparatoires à l’exposition de Francfort sur Darwin en
2009 ; Jean-Michel Leniaud, directeur de l’École des Chartes ; qui a dirigé
ma thèse ; Dr Colette Le Lay et Dr Stéphane Tirard, Centre François Viète
de l’Histoire des Sciences et des Techniques, Université de Nantes, pour
leurs informations précises et précieuses sur Lamarck et Jules Verne ; Pr
Ségolène Le Men, Université de Paris 10, Pr Christine Peltre, Université de
Strasbourg, Pr François Fossier, Université Lyon 2, pour leurs suggestions
sur l’ensemble de ce projet ; Dr François Le Tacon, INRA, Nancy, pour ses
longs commentaires et le prêt de ses documents sur Emile Gallé ; Philippe
Mariot, documentaliste, Musée d’Orsay, pour son aide sur Cormon ;
Véronique Mattiussi, documentaliste, Musée Rodin, pour son aide sur Rodin
et Mirbeau ; Pr Pierre Michel, Société des amis de Mirbeau, pour ses
renseignements sur celui-ci ; Pr Linda Nochlin, Insitute of Fine Arts,
University of New-York, pour ses explications sur le réalisme et Edmond

9 Duranty ; Mireille Pastoureau, Conservateur général Directeur de la
Bibliothèque de l’Institut de France, et Fabienne Queyroux, bibliothécaire,
pour l’accès aux photographies originales de Guillaume Duchenne ; Annie
Perrot, Conservateur du musée de l’Institut Pasteur, et Elizabeth Liber, son
adjointe, pour leur aide sur l’étude des relations entre Louis Pasteur et
Odilon Redon, et la communication de la correspondance d’Ilya
Metchnikoff ; Dr Adam Perkins, Curator, Department of manuscripts,
University Library, Cambridge, UK, pour son aide exhaustive dans l’étude
de la correspondance de Darwin ; Dr Phillip Prodger, Curator, The Peabody
Essex Museum, Salem, MA pour sa large connaissance des études
photographiques de Darwin ; Dr. Maria Luise Sternath-Schuppanz, Dr.
Antonia Hoerschelmann, Dr. Marietta Mautner-Markhof, Kuratorinnen,
Kunst des 20. Jahrhunderts, Zeitgenössische Kunst, Grafische Sammlung,
Albertina, Wien, pour leurs connaissances largement partagées sur Ernst
Haeckel, et Walton Ford et les artistes contemporains inspirés par Darwin ;
Pr Bertrand Tillier, pour des discussions fructueuses; Pr Patrick Tort,
Muséum d’Histoire Naturelle, Directeur de l’Institut Darwin International,
Paris, pour les orientations irremplaçables qu’il m’a données au début de ce
travail sur Darwin et sa bienveillante disponibilité ; Carole Troufléau,
Société de Photographie, Paris, pour la communication des documents sur
Redon et les voyages ; Pr Michel Veuille, Directeur d’Etudes à l’EPHE, pour
le point de vue du scientifique moderne sur Darwin.

Ainsi qu’à :
Pr Charles Advenier, Professeur de Pharmacologie, Université René
Descartes Paris V ; Pr Efrain Kristal, Professeur de Littérature comparée,
University of California at Los Angeles ; Jean-Luc Laurent, Ingénieur
Général des Mines, Directeur du Laboratoire National d’Essais ; Dr Michel
Lutfalla, Docteur en économie et chargé de cours à l’Institut des Sciences
Politiques de Paris ; Henry Masson, Directeur central de l’organisation et des
services généraux, SUEZ – Gaz de France ; Dr Jan Willem Noldus, ancien
Conservateur du Rijksmuseum, Professeur d’Histoire de l’Art au
conservatoire de Paris et à l’École supérieure de commerce de Paris,
qui ont bien voulu, - animés, malgré ou plutôt à cause de leurs compétences
vastes et diverses, d’un intérêt commun pour Darwin -, lire et commenter, ce
travail en cours d’écriture, et en ce qui concerne JLL, m’aider très
patiemment pour l’iconographie,
Le Dr Geneviève Lutfalla, cardiologue, et Philippe Bélaval, Directeur
Général du Patrimoine, Ministère de la Culture, pour leurs commentaires
pertinents et multiples ; le Dr Hélène Constantini, qui a traduit du russe les
lettres d’Ilya Metchnikoff ; le Dr Françoise Radiguet ophtalmologiste et
François Radiguet, ingénieur, pour leur soutien constant, et enfin, le Pr
Didier Fassin, Professor of social sciences, Institute for Advanced Study,

10 Princeton, Directeur d’études à l’EHESS, qui m’a guidée dans les « réseaux
darwiniens », en souvenir de nôtre activité hospitalière partagée.

11 1 Introduction
La publication de L’Origine des espèces de Charles Darwin (1809-1882) à
1Londres le 24 novembre 1859 fut un coup de tonnerre scientifique chez les
naturalistes et, rapidement, dans tous les domaines des sciences humaines, y
compris les arts.
1.1 Un retentissement mondial de la théorie de l’évolution
L’écho rencontré par la publication fut planétaire, si bien qu’en dix ans,
l’ouvrage fut réédité seize fois en anglais, et dans le même temps, traduit en
2six langues, le français (par Clémence Royer) , l’allemand (par Heinrich
3 4 5Bronn) , l’italien (par Giovanni Canestrini) , le russe, le néerlandais et le
6suédois . Nous aurons l’occasion au cours de ce travail de revenir largement
sur l’historique des traductions française et allemande.
La diffusion aux autres pays occidentaux suivit de très près ces premières
traductions, selon un schéma presque toujours identique : une personnalité
scientifique devient, très tôt, à la fois le champion de l’évolution et le
fondateur de sociétés savantes naturalistes, du muséum et de la première
chaire d’anthropologie ou d’histoire naturelle. La date de traduction de
L’Origine et des autres ouvrages de Darwin suit en fonction des
contingences locales. Dès le début des années 1870, Édouard van Beneden,
professeur de zoologie à Liège enseigne, - avec quelque scandale dû à sa
remise en question, particulièrement appuyée, de la Bible -, la théorie
darwinienne en Belgique et Jens Peter Jacobsen (1847-1885), professeur de

1 Charles Darwin, On the Origin of Species by meansnn of natural selection or The
preservation of favoured races in the struggle for life, Murray, London, 1859
2 Charles Darwin, L’Origine des espèces, ou des Lois du progrès chez les êtres organisés,
traduction de Clémence Royer, Guillaumin et Victor Masson, Paris, 1862
3 Heinrich Bronn, Schlusswort des Übersetzsung in Charles Darwin und Übersetzung, Über
die Entstehung der Arten, p 525-51, 1860
4 Giuliano Pancaldi, Darwin in Italia, Il Mulino, Bologna 1983. Giovanni Canestrini
traduisit l’Origine, sous le titre Sull’Origine delle specie, dès 1859 et fut un des défenseurs
les plus actifs du darwinisme
5
Janet Browne, Biography of Darwin, Voyaging, tome I, Princeton University press,
Princeton, 1995, p 12
6A study of the popularisation and dissemination of the evolutionary theory,
in Barbara Larson, The Art Of Evolution: Darwin, Darwinisms, And Visual Culture, Fae
Bauer, New-York, 2009, p 19-35

13 botanique à Copenhague traduit L’Origine en danois entre 1870 et 1873.
L’Espagne, à la faveur du climat intellectuel ouvert du Sexenio
Democratico, découvre l’évolution dans les années 1870, sous l’impulsion
de A. Machado y Alvarez, le fondateur de la Sociedad d’Antropologia en
1865, membre fondateur du Muséum d’Histoire Naturelle en 1875, titulaire
de la première chaire d’Histoire Naturelle en 1885, qui traduit des extraits de
L’Origine, des Premiers Principes de Spencer, de l’Anthropology de Tylor
dans les différentes revues qu’il édite. Mais L’Origine ne sera traduite
intégralement en espagnol qu’en 1877 par un certain Enrique Godinez, et les
Premiers Principes d’Herbert Spencer, en 1879. Au Portugal, dès 1865,
Julio Henriques, enseigne l’évolution à l’Université de Coimbra, mais c’est
en 1913 seulement, que L’Origine sera traduite en portugais « et intégrée au
7patrimoine culturel portugais » selon l’expression d’Ana Leonor Pereira,
chez l’éditeur Charbron, deux ans après la traduction de La Filiation de
8l’homme, qui datait pourtant de 1871 . Ce décalage s’explique par le
bilinguisme des Portugais et leur attachement au monde scientifique
français, si bien que Darwin leur parvint d’abord par les traductions
9 10françaises largement disponibles au Portugal .

11Hors d’occident, la diffusion fut plus tardive . Dans le monde arabe, la
première référence à Darwin est faite en 1882, un mois après sa mort, dans
une conférence du professeur américain Edwin Louis, et vaut à celui-ci son
renvoi de la Faculté évangélique de Syrie. L’histoire de la traduction et de la
diffusion de l’évolution dans le monde arabe est particulièrement complexe,
avec un retard lié à celui des sciences par rapport à l’occident, et une
polarisation radicale, souvent irréductible, des opinions entre, d’une part, les
créationnistes qui refusaient l’évolution, et, d’autre part, les scientistes, qui
prônaient la séparation des sphères scientifiques ou religieuses, ou les
partisans d’une attitude intermédiaire, acceptant une origine divine pour

7
Ana Leonor Pereira— “Bernardino Machado e a antropologia darwiniana”. In: CUNHA,
Norberto Ferraira da (Coord.) — Actas do Colóquio dos Encontros de Outono. Bernardino
Machado. O Homem, o Cientista, o Político e o Pedagogo, 6-7 de Novembro de 1998, Vila
Nova de Famalicão, Câmara Municipal de Vila Nova de Famalicão, 2001, p 39-50.
8 Charles Darwin, On the Descent of Man and Selection in Relation to Sex, Murray, London,
1871, 2 volumes
9 Ana Leonor Pereira— Darwin em Portugal. Filosofia. História. Engenharia Social (1865-
1914), Coimbra, Almedina, 2001, 629 p
10 João Rui Pita; Ana Leonor Pereira— "Projection et représentation de la France
scientifique dans l'Empire portugais de l'Orient. Correspondance entre le Bulletin Général
de Médecine et Pharmacie de Nova Goa et la Faculté de Médecine de Lille", Revue
d'Histoire de la Pharmacie, Paris, 332, 2001, p 512-52
11 Patrick Tort, Darwin et le darwinisme, Que-sais je ? PUF, 2009, 42

14 l’étincelle de vie initiale avant la mise en route du processus
12évolutionnaire . Les sociétés traditionnalistes d’Extrême-Orient intégrèrent
Darwin à leur réflexion avec un décalage moindre que le monde arabe : en
Chine, la découverte de Darwin fut associée au mouvement de réforme
(1895-1898) qui suivit la désastreuse guerre sino-japonaise et les Traités
Inégaux de 1895, survenant eux-mêmes après les défaites des deux guerres
13de l’opium contre les pays occidentaux . Selon James Pusey, les idées de
Darwin ont ouvert la voie en Chine, à celles de Marx, Lénine et Mao. David
14Flannery commentant l’article de James Pusey, souligne que la diffusion
initiale des idées de Darwin en Chine, s’accompagna d’interprétations
multiples, de traductions approximatives et d’une terminologie insuffisante,
puis que le rôle du lettré chinois Yan Fu (1854-1921) fut déterminant, car, le
premier en 1920, il traduisit ‘évolution’par ‘jinhualun’, ou ‘théorie du
changement progressif’. Dès 1898, Yan Fu avait traduit Evolution et éthique
15de Thomas Henry Huxley (1825-1895) , engageant les intellectuels et
l’entourage de l’empereur Qing auquel il s’était adressé, dans une réflexion
sur l’évolution, qu’il souhaitait voir appliquée au champ de la réforme
sociale (contre les idées même de Huxley). L’influence de Darwin suivit
également une deuxième voie en Chine, tout à fait parallèle à la voie
occidentale, car elle favorisa l’apparition et le développement des sciences
fondamentales : en 1921 fut ouvert à l’Université normale de Nanjing le tout
premier département de biologie par «Bin Zhi, 1886-1965» (1886-1965),
fervent disciple du naturaliste anglais depuis ses premières années d’étude.
16Les intellectuels chinois se montrèrent très sensibles aux références faites
par Darwin, de façon répétée, à certaines traditions chinoises d’élevage et de
sélection des porcs, des carpes et des poissons rouges, ce qui favorisa la
17diffusion de ses idées . Au Japon, la pénétration du darwinisme accompagna
18l’émergence de l’anthropologie . En 1878, le professeur Edward S Morse,
venu d’Amérique comme professeur de biologie, découvrit le jour même de

12 Patrick Tort, Pour Darwin, Paris, PUF, 1997, 51
13 James Pusey, Global Darwin: Revolutionary road, Nature 462, 162-163 (12 Novembre
2009) Publié en ligne le 11 Novembre 2009
14 David Flannery, Global Darwin : ideas blurred in early eastern translations, Nature 462,
984 (24 Décembre 2009) Publié en ligne le 23 Décembre 2009
15
Thomas Henry Huxley, Evolution and Ethics, The romane lecture, 1893
16 Jixing Pan, Charles Darwin's Chinese Sources, Isis, sept 1984, Vol. 75 (3), p 530-534
17
Charles Darwin, The variations of plants and animals under domestication, Murray,
London, 1868, p 171
18
Jinjiro Nakaya, Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 1930, 1, 113,
p 8-12

15 19son arrivée un kjoekkenmoedding , près de la baie de Tokyo. Cette
découverte fut publiée en 1879 par l’Université Impériale et suscita l’intérêt
de Darwin lui-même, du point de vue évolutionniste, pour ce pays
20nouvellement découvert, ainsi qu’en témoigne une de ses lettres . C’est un
élève de Morse, le professeur Tsuboi qui fonda en 1886, l’association des
anthropologistes japonais, et fut par la suite, le premier titulaire de la chaire
d’anthropologie de Tokyo et un des plus importants anthropologues
japonais.
1.2 Une théorie attendue, à la formulation différée
Ainsi, un accueil passionné, universel, ‘immédiat’ au moins dans le monde
occidental, fut réservé à la théorie darwinienne.

La très large audience que reçut d’emblée la théorie avait été préparée par
l’état auquel la science avait accédé, et ne surgit pas de novo sur le terrain
vierge d’un public naïf confronté brutalement à la vérité d’une révélation :
une théorie sur la multiplication et la régulation des espèces organiques était,
de fait, attendue par les milieux scientifiques et les penseurs. Depuis le
milieu du XVIIIe siècle, s’accumulaient les arguments gênants pour la
conception immuable et éternelle du monde à laquelle on adhérait encore : la
multiplicité des espèces d’autant plus indéniable qu’avec Linné, Buffon, de
Candolle, Jussieu, Thornton, Gosse… des classifications précises avaient été
établies ; l’ordre apparent des règnes animaux et végétaux auxquels se
mêlaient des exceptions nombreuses et inexpliquées ; la disparition
d’espèces géantes authentifiée par Cuvier avant 1830 ; l’incertitude sur
l’ancienneté de l’homme dans un monde minéral dont on savait depuis les
années 1830 aussi, que son âge se chiffrait en centaines de milliers d’années
au moins ; le questionnement inévitable sur la réalité de la création que
suscitaient ces preuves de l’existence d’une histoire du monde ; toutes ses
questions se posaient déjà, en cette première moitié de siècle, avant que
Charles Darwin , n’ose, dans un essai de spéculation intellectuelle utilisant
beaucoup plus l’induction que l’expérimentation ou la démonstration
rationnelle, baconienne, proclamer que les espèces n’étaient pas immuables
et que leur devenir ne dépendait que de lois naturelles et pas d’une création
désormais hypothétique.


19
Terme danois désignant un amas de coquillages vidés de leur contenu vivant alimentaire,
mêlés à d’autres éléments organiques ayant pu servir d’outils, le tout datant du néolithique
mesurant jusqu’à trois mètres de largeur et de hauteur et pouvant aller jusqu’à plusieurs
centaines de mètres de longueur
20 Lettre 12265 — Darwin, C. R. à Morse, E. S., 21 Oct 1879

16 Darwin n’était pas le seul à réfléchir sur les transformations possibles du
21vivant. Déjà Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) en 1809 , avait émis une
théorie qui admettait la possibilité d’un certain type d’évolution, mais il
s’agissait d’« un transformisme » doté d’une capacité de perfectionnement
sans fin, grâce à l’hérédité des caractères acquis, seul compatible avec l’idée
d’un monde créé à l’image du divin. Étienne Geoffroy Saint Hilaire (1772-
1844) avait adopté aussi l’idée d’un transformisme malgré l’opposition de
22Cuvier . Darwin est en relation avec de nombreux scientifiques, comme
Charles Lyell, Adam Sedgwick, Robert Chambers, dont la réflexion porte
sur la transformation des espèces par catastrophes brutales ou (au contraire)
changements graduels. Chambers publia anonymement en 1844 un ouvrage
où il tentait une synthèse des connaissances disponibles en faveur d’un
évolutionnisme optimiste, dans l’esprit de Lamarck, mais avec des
approximations et des naïvetés qui firent que son ouvrage fut âprement
discuté par les scientifiques. Il connut néanmoins un succès de librairie
supérieur à celui de L’Origine jusqu’à la fin du siècle inclus, ce qui
démontre assez l’engouement du public pour ces matières, la précocité de
son jaillissement, et la prudence avec laquelle les sujets pouvant remettre en
23cause la religion et la philosophie naturelle, étaient traités . Herbert Spencer
(1820-1903) entame une carrière de journaliste et de penseur, vite célèbre,
avec une réflexion sur la sociologie des espèces, qui s’apparente à celle de
Darwin sur les travaux de Malthus. L’école romantique allemande, à
l’Université d’Iéna, diffuse la vision de Goethe sur la Métamorphose et la
pensée de Hegel, qui formeront le moule dans lequel se coulera l’évolution
en 1859 avec une grande facilité. Mieux encore, Alfred Russell Wallace était
arrivé aux mêmes conclusions que Darwin, et c’est la lecture des données
que Wallace, lui envoya en 1858 de l’archipel malais, On the Tendency of
Varieties to Depart Indefinitely from Original Type, qu’il jugea semblables
aux siennes, qui décida Darwin à publier conjointement avec Wallace, ses
24observations sur les pinsons des Galapagos , et aussitôt après L’Origine.


21 Jean-Baptiste Lamarck, Philosophie zoologique, Imprimerie impériale, Pairs 1809
22
Le livre Principes de philosophie zoologique de Geoffroy Saint-Hilaire, a été commenté
élogieusement par Goethe en septembre 1830 dans : Œuvres d’histoire naturelle, traduction
en français par Charles François Martins, Paris, A.B. Cherbuliez et Cie, 1837
23
Robert Chambers, Vestiges of the Natural History of theWorld, London, John Churchill,
1844
24
Charles R Darwin, & Alfred R. Wallace. On the tendency of species to form
varieties; and on the perpetuation of varieties and species by natural means of
selection. [Read 1 July] Journal of the Proceedings of the Linnean Society of London.
Zoology 1858, 3 (20 August), p 46-50

17 Le retentissement de L’Origine, le fait que le nom de Darwin a été assimilé à
l’évolution, repose d’abord sur la force rhétorique de ce premier essai, dans
lequel l’auteur multiplie et martèle les exemples tirés de ses observations
pour convaincre le lecteur. L’Origine a du souffle, malgré l’absence de style
proprement littéraire, malgré l’absence de vocabulaire spécifique et adapté à
ce que l’auteur veut décrire, et malgré l’emploi des métaphores, qui nous
paraît parfois trop riche ou systématique. Jamais Lamarck , ni Wallace
n’écrivirent avec tant de puissance de conviction. C’est ensuite la largeur de
l’expérience de l’auteur : ses exemples sont multiples et ils les ont tous
observés, confrontés et recoupés avec méthode et système. C’est la largeur
de vue à laquelle n’atteignent pas ses prédécesseurs. Darwin a le courage de
concevoir l’inconcevable : que l’évolution peut aussi être une régression,
qu’elle n’est pas jouée d’avance, qu’elle se poursuivra inéluctablement sans
que nous sachions vers quoi elle tend. Elle s’appuie ensuite sur la capacité de
l’auteur à invoquer les mécanismes (la sélection naturelle puis la sélection
sexuelle) de lois naturelles suffisant à expliquer la transformation des
espèces sans recourir à une transcendance. Il ne préjuge pas du
fonctionnement intime de ces mécanismes, mais ils s’avéreront compatibles
avec la génétique moderne. Il envisage le rôle du temps, la plongée dans le
passé immémorial et l’avenir sans fin, et ce faisant il introduit la notion
d’histoire, qui désormais servira de cadre à la biologie, puis à la génétique,
mais aussi à l’analyse des sociétés humaines et à l’imaginaire littéraire et
artistique. C’est enfin, plus tard, la construction d’une œuvre complète, avec
la large introduction de l’expérimentation, avec la « gestion d’une équipe »
(d’esprit si ce n’est de fait), le débat permanent, les échanges avec d’autres
scientifiques.

Cette assimilation de l’évolution à l’œuvre de Darwin se fit dans un
environnement scientifique qui aspirait collectivement à une explication
nouvelle du monde, cohérente et globale, et pas contre cet environnement
scientifique. Dans l’histoire de la réception de l’évolution, le scandale, la
réfutation ne jaillirent pas des milieux scientifiques, ni de la possibilité de
transformation des espèces, mais du caractère naturel (c’est-à-dire à la fois
inéluctable et autonome) de la sélection et de ses implications supposées
dans les domaines de la philosophie et de la religion, qui rendait l’hypothèse
25d’un dieu créateur inutile . Dans sa pleine acceptation, l’évolution à partir
de Charles Darwin, c’est l’apparition ou la transformation des espèces
organiques par spéciation, sous l’effet de la sélection naturelle, (qui est le
fruit d’une succession dans le temps infini, de modifications minimes et
multiples), permettant la survie des races favorisées au cours de la lutte pour
la vie. Le succès des ‘races favorisées par la sélection naturelle s’entend

25 Stephen Jay Gould, The Structure of Evolutionary Theory, Belknap Press, New-York,
2002, 1433 p, p25-27

18 comme la capacité à engendrer la génération suivante, les termes anglais de
‘favoured’ et ‘selection’ font référence au processus observé par lesquels
certains individus d’une espèce donnée vont réussir à se multiplier, et ne
préjugent ni d’une prédétermination ni de l’existence d’un phénomène bien
identifiable qui assurerait ce processus. La sélection naturelle, c’est un
résultat. La sélection naturelle est un succès (Darwin pense que l’évolution
globale est plutôt positive) mais elle peut être une régression. Quant à la
notion de race, elle désigne une catégorie des espèces, sans avoir la
signification actuelle, ni aucune des connotations qui ont pu être attribuées
depuis. La définition de Darwin est sans ambiguïté une définition
scientifique naturaliste. Le terme de darwinisme qui est parfois employé
pour désigner l’évolution, a par la suite été chargé de multiples
significations, en particulier dans l’expression ‘darwinisme social’, qui est
étrangère à la pensée de Darwin, lequel s’est toujours présenté comme un
naturaliste, et n’a jamais extrapolé sa théorie. Ses réflexions d’ordre social
ou philosophique, d’ailleurs humanistes et pondérées, sont réservées à sa
correspondance privée. Dans le présent travail, nous emploierons le terme
évolution selon l’acceptation de Darwin, et lorsqu’il pourra nous arriver
d’employer le terme darwinisme seul, ce sera avec un sens identique, sauf
indication explicite du contraire, et sans aucune des interprétations qui ont
pu se faire jour à la suite de son œuvre et de celle de Herbert Spencer.

Le tempo de la diffusion de l’évolution, avec cette ‘immédiateté’ apparente
entre la publication de L’Origine (1859) et sa traduction dans toutes les
langues européennes (1877), suivit une période de latence instaurée par
Darwin lui-même. Quand il revient de son voyage de cinq ans autour du
monde sur le HMS Beagle, en 1837, il se met aussitôt au travail pour classer
et publier le récit de son voyage et mettre en route les expérimentations qu’il
26, les a méditées. C’est ainsi que verra le jour Le Voyage du HMS Beagle
27 28travaux sur les bernacles , les coraux , … qui sont déjà autant de preuves
de l’évolution. Dans le même temps Wallace poursuit dans l'archipel malais
son travail sur les 125 000 espèces qu’il a identifiées, et qui vont le conduire
à avoir l’intuition de la sélection naturelle en 1858. Mais alors que nous
savons, au jour près, quand la théorie de l’évolution fut clairement formulée
dans la tête de son auteur (en septembre 1838, lors d’une discussion avec
John Gould sur les pinsons des Galapagos ), elle ne sera publiée que 22 ans

26 Charles Darwin, Journal of researches during the voyage of HMS «HMS Beagle»,
Murray, London, 1839
27 Charles Darwin, Monograph on barnacles (Cirripedia), London, 1851 (pedonculated), &
1854 (sessiles)
28 Charles Darwin, The Structure and Distribution of Coral reefs, Smith, Elder and Co,
Londres, 1842

19 plus tard. Cette retenue, cet autocontrôle ne sont pas entièrement compris,
mais l’hypothèse la plus probable est celle d’un scrupule religieux et d’un
sentiment de responsabilité vis-à-vis du maniement d’un concept qui pouvait
se révéler aussi radical : si l’évolution est régie par des lois naturelles, c’est
que le rôle de dieu devient hypothétique. Il y a une période pré-
évolutionnaire du début des années 1830 à 1859, où l’évolution en tant que
transformation est déjà présente dans le discours et le travail des naturalistes,
d’autres scientifiques, et des intelligentsias de leurs pays. Puis la période
évolutionnaire à partir de 1859, où la prise de conscience collective et le
débat s’installent autour de la sélection (et de son arbre intégrant le temps)
(Figure 1), - un thème vite repris dans les champs linguistiques,
philosophique, social -, et des ancêtres de l’homme, qui sont l’illustration
réaliste, le témoignage historique, la preuve visuelle authentifiable que
l’homme a évolué. Il y eut un lien très fort entre l’évolution et les disciplines
nouvelles : la paléontologie, en France, au Danemark ; l’anthropologie, avant
1830 en Allemagne, en Angleterre, au Japon, procédèrent de l’évolution,
comme les premières trouvailles de fouilles avaient engendré les premières
questions sur la disparition des espèces et leurs changements. La première
démonstration que la théorie de l’évolution avait une portée bien réelle fut
sans doute l’arbre des langages d’August Schleicher, mais les fossiles
humains de Neandertal, de Cro-Magnon, de Grenelle, du Sussex, de
Grimaldi… fournirent, dans leur polymorphisme phénotypique, un support
matériel au travail scientifique et, tout autant, à l’imaginaire des artistes et du
public. La création artistique plastique liée à l’évolution, avec en contre-
point la création littéraire, et sa réception par le public expert ou profane,
constituera l’objet de la présente étude.
1.3 L’évolution dans les arts plastiques : le champ de la
présente étude
Espace géographique et période de la présente étude
Cette étude est cantonnée « au premier cercle » des pays dans lesquels
l'évolution a diffusé. Nous avons choisi d’étudier l’influence de l’évolution
sur les arts plastiques en Angleterre, aux États-Unis, dans les pays de langue
allemande et en France. En effet, l’Ouest de l’Europe et les États-Unis
étaient les plus avancés scientifiquement et les plus au fait des avancées
scientifiques, les fouilles y étaient menées plus systématiquement
qu’ailleurs, fournissant un matériel abondant à l’observateur scientifique ou
à l’artiste. La théorie de l’évolution fut énoncée par un anglais et diffusée
d’emblée dans tout le monde anglo-saxon y compris les États-Unis ; mais
c’est en Allemagne que la pensée romantique avait le mieux préparé les
esprits à la réception de la théorie, et en Autriche que le principal élève

20 germanique de Darwin, Ernst Haeckel, eut un rôle majeur dans le
rapprochement singulier de la philosophie et des arts plastiques. Enfin, c’est
en France qu’il existait les fouilles les plus nombreuses, la culture plastique
et littéraire la plus développée, et la seule théorie pré-darwinienne qui
pouvait déjà être sérieusement considérée comme évolutionnaire. À La
France, nous rattacherons, au fil de l’écriture, les exemples belges et suisses
d’artistes formés à son contact. Il y a donc un creuset ouest-européen où est
née l’évolution et où les idées s’échangent facilement malgré, ou à cause,
des différences nationales bien perceptibles, et c’est à ce creuset que nous
voulons nous intéresser comme le plus spécifique et le plus sensible à la
théorie. Faisant nôtre les vers de Fernando Pessoa : « Elle (l’Europe) fixe de
son regard de sphinge, de son regard fatal, l’Occident, futur du passé », nous
y adjoindrons les États-Unis, indépendants depuis trois quarts de siècle
29seulement .

Il y eut une période pré-darwinienne des années 1830 à 1859, période
pendant laquelle s’effectue le voyage du HMS Beagle, s’élabore l’évolution,
et où Darwin, en retrait par rapport à sa propre pensée, n’a pas rendu
publique sa théorie dont nous savons néanmoins qu’elle est déjà bien
formulée. Il est un des acteurs de ce monde positiviste qui est fasciné par la
pensée de ses semblables, les scientifiques, et qui influence tant les arts et le
réalisme.

À partir de 1859, dans une première période, par le jeu des découvertes
contemporaines et de la naissance de la paléontologie et de l’anthropologie,
l’évolution - dont la présence désormais effective de nos ancêtres, paraît
l’illustration -, devient elle-même réalité et objet visuel et palpable.
Illustrateurs de la paléontologie et artistes s’influencent mutuellement pour
faire des ancêtres le sujet d’un art nouveau qui s’ancre à la fois dans le
réalisme et dans la tradition plastique des Beaux-arts.

Une seconde période s’ouvrit vers 1882-83, quand on eut largement exploité
le filon de la représentation réaliste, voire expressionniste, des premiers
hommes, des chaînons manquants et de toute la gamme des fronts fuyants et
des prognathismes. Il ne s’éteignit pas cependant, car il s’intégra alors à une
vision officielle et idéologique, pluriethnique de la planète, parfois
colonialiste mais parfois aussi humaniste, qui persista jusqu’aux
bouleversements de la première guerre mondiale. Cependant vers 1882-83,
alors que s’installe en Europele désenchantement dû aux guerres, l’aspiration
à la spiritualité et un certain rejet du positivisme, qui conduisit à l’apparition
du symbolisme, auraient pu avoir raison de l’évolution en tant que théorie

29 Fernando Pessoa, Poèmes ésotériques, traduits par Michel Chandeigne et Patrick Quillier,
Christian Bourgois éditeur, Paris 1988, 213 p

21 scientifique. Pourtant, il n’en est rien, peut-être parce que l’évolution est
porteuse, sinon d’un pessimisme, du moins d’une interrogation ouverte sur
l’avenir, sans téléologie, sans principe consolateur pour l’au-delà, qui la met
au diapason de l’air du temps. L’évolution, c’est à la fois le dynamisme,
l’énergie vitale et la possibilité d’une régression si l’adaptation de l’être
vivant à l’environnement se fait mal. Cette idée, qui en résuma l’essence, fit
que la mouvance symboliste l’intégra aisément, et qu’elle se confondit avec
l’élan vital du monisme, si influent auprès de l’école autrichienne, au
moment où Vienne prend la place de Paris comme lieu de modernité en
matière d’art. Dans le même temps elle autorisa une souplesse plastique qui
mit au premier rang les formes issues de la nature, dans une représentation
allant du naturalisme le plus exigeant comme celui d’Emile Gallé, qui
n’excluait pourtant pas le symbolisme, à l’esthétisme de la stylisation de la
courbe et de la contre-courbe de Victor Horta. Peut-être la force de
l’évolution a-t-elle commencé à se diluer esthétiquement lors de cette
deuxième période, avec la multiplication des objets industrialisés, imités des
œuvres des Maîtres de l’Art Nouveau, mais elle reste présente et chargée de
sens dans les écrits et la revendication affichée des artistes.

Mais l’évolution, dans le domaine artistique, n’a pas donné lieu qu’à des
représentations. Dans une troisième partie nous traiterons de l’évolution en
tant que concept et comment à ce titre, elle a fourni des principes appliqués
ou mis en œuvre dans les domaines où ils étaient non seulement utiles mais
jugés nécessaires à l’adaptation à la modernité. Accepter l’évolution, c’était
s’autoriser soit à inventer l’avenir, soit à jeter un nouveau regard sur les
artefacts qui avaient précédé. Les principes évolutionnaires ont été le fil
directeur de l’architecture moderne, et au-delà de l’esthétique, ont pu servir à
la relecture des œuvres d’art.
Artistes et illustrateurs étudiés
La diversité et la multiplicité des œuvres d'art, l'amplitude du retentissement
de la théorie de l'évolution nous ont incités à procéder, pour l'identification
des œuvres d'inspiration révolutionnaire, à l'analyse des illustrations de
Darwin, des illustrateurs de la période, et des artistes et concepteurs
contemporains, qui dès la publication de l'Origine, ont déclaré leur intérêt
pour l'évolution et peint, selon leurs propos, des œuvres qui tenaient compte
de cet apport. Darwin, piètre dessinateur lui-même, a orienté ses illustrateurs
vers la réalisation de planches ou de photographies qui traduisaient sa pensée
scientifique. La représentation de l'évolution a été d'emblée plus ubiquitaire
chez les artistes, qui ont subi les multiples influences de l'époque et se sont
exprimés selon leur génie personnel. Degas, Cormon, Klinger....se sont en
particulier saisis d'autres disciplines naissantes, autour des ancêtres de

22 l'homme, comme d'une "preuve" de l'évolution, au même titre qu'ils
s'inscrivaient dans le développement du courant réaliste. Parce que les
artistes sont proches entre eux, comme ils sont proches de l'intelligentsia,
parce qu'ils sont lecteurs de la presse spécialisée émergente, il est possible de
tracer un portrait de groupe des artistes de l'évolution. Plus tard, mais de
façon assez brutale vers 1882-83, l'intérêt pour l'évolution ne se dément pas
mais change de forme : l'évolution devient une idée, autorisant la libre
représentation, pourvu qu'elle soit lisible. Là encore nous suivrons le fil de
l'intérêt déclaré des artistes, de ceux qui, comme Klimt, Böcklin, Redon, ont
entretenu des relations étroites avec les émules de Darwin. Enfin, l'évolution
se revendiqua comme un concept, le principe directeur d'une vision
désormais définitivement dynamique de l'architecture, du dessein et du
dessin.
Double aspect de la réception de l'évolution
La réception de la théorie de l'évolution dans les milieux artistiques se doit
d'être envisagée sous deux aspects : la réception par les artistes et la
réception de leurs œuvres d'art elles-mêmes par la critique artistique.

La réception de l'évolution en France a été très étudiée dans les milieux
scientifiques, et Yvette Conry dans son étude exhaustive conclut que
l'évolution a reçu en France un accueil mitigé, en tout cas moins homogène
que celle reçue en Allemagne par exemple, et ceci quelles qu'en soient les
raisons, religieuses ou "tradition culturelle" lamarckienne. Mais les artistes
étaient sans doute plus sensibles au débat, à la nouveauté ou aux aspects
potentiellement humains que représentait l'évolution. Nous ne pouvons pas,
plus d’un siècle plus tard, ignorer que la lecture des Origines et des autres
ouvrages de Darwin eut un impact immédiat, direct et important : c’est ce
que nous rapportent, emboîtant le pas aux médecins (1865) et aux paléo-
anthropologues (1870), Gustave Flaubert (dès 1863), Émile Littré et Maxime
Du Camp, George Sand (dès 1867 et probablement avant), Edmond Duranty
et ses amis du premier réalisme Jules Assézat et Henry Thulié, Hippolyte
Taine (en 1865), Ernest Renan (dès 1859), Guy de Maupassant, plus tard
Émile Zola, Octave Mirbeau, Francis Jammes. Les allusions à l’évolution
deviennent monnaie courante : Gabriel Trarieux écrit à Maurice Denis, après
son service à l’armée « qu’il est bien musclé et bien dispos pour son
‘struggle for life’ de l’hiver ». Claude Monet dans une lettre adressée au
Ministre des Beaux-arts pour offrir officiellement l’Olympia de Manet
achetée par souscription, évoquait ‘les hostilités’, ‘la guerre’ menée contre le
peintre « représentant d’une grande et féconde évolution ».. Les artistes
lisent Darwin. Le Parnasse s’inspire des sciences de la nature pour sa
méthode poétique, Leconte de Lisle s’intéresse aux « sciences de combat »

23 (zoologie et linguistique, apprend-on) et correspond avec Samuel Pozzi
(Figure 2), le premier traducteur de L’Expression des Émotions en français
en 1874, et il n’est pas jusqu’à Théophile Gautier, mort en 1872, qui ne
s’interroge : « Le singe est-il un homme rudimentaire ou un homme
abâtardi ? Est-il un principe ou une décadence ? ». Le poète résume ainsi
magnifiquement un point de vue qui ne peut se concevoir qu’avec la
publication de la thèse de l’évolution par Darwin : pour Lamarck l’homme
est une espèce à part et ne saurait descendre du singe ; il ne peut régresser et
ne saurait aller que vers le progrès. Quinze ans avant la publication de
L’Origine, déjà, en 1844, le prince de Metternich à Vienne, et François
Guizot à Paris, tous deux premiers Ministres, lisaient impatiemment et de
façon quasi synchrone, les épisodes des Trois Mousquetaires, publiés en
feuilleton dans le journal Le Siècle, le mardi. L’exemple (non-darwinien…)
est là pour montrer qu’on savait parfaitement, en Europe, faire circuler avec
la plus grande rapidité, les idées, les histoires ou les nouvelles, qui
passionnaient tout le monde, et l’évolution en faisait partie.

Bien au-delà des milieux littéraires, les caricaturistes se saisirent avec talent
pour le bénéfice du grand public, de la théorie de l’évolution. Citons parmi
tant d’autres, Un numéro de cirque dans le journal La Petite Lune, en 1878,
dans lequel André Gill dessine Émile Littré et Charles Darwin en singes
effectuant un exercice de voltige à travers les anneaux de gymnastique
‘Superstition’ et ’Crédulité’ (Figure 14). Tôt donc, les caricaturistes surent
saisir parmi les éléments complexes de l’évolution un élément majeur de la
théorie : l’homme n’est pas un être unique, mais une espèce parmi d’autres
et le parent direct des grands singes. Cette fascination pour les singes, les
liens de l’homme et des singes, les chaînons manquants, les ancêtres de
l’homme, marque la période 1860-1870, tout particulièrement en France, et
fut la conséquence directe du darwinisme. Les ancêtres de l’homme
fournirent le premier support visuel artistique (extrapolé ?) à une théorie,
élaborée par l’observateur hors de pair de ‘choses vues’ au cours de son tour,
long et complet, de notre monde terrestre. Qu’il y ait eu ou pas acceptation
de l'évolution et de la sélection naturelle, elle eut un fort impact artistique,
littéraire et pictural.

24

Figure 1


Figure 2a Figure 2b
2 5
Figure 3a





26





Figure 3b

27
Figure 3c

Figure 4

28
La réception par la critique des œuvres d'art influencées par l'évolution fut
tardive. Charles Darwin et l’évolution ont fait l’objet, depuis les débuts de la
carrière de l’auteur, et de façon massive après 1859, d’un nombre d’études
considérable en sciences, philosophie, histoire, sociologie, politique,
psychologie, morale…., mais la critique d'art commença à partir des années
1990-2000 seulement. Pourtant, les artistes et les critiques d’art
contemporains de Darwin s’étaient montrés largement sensibles à l’actualité
scientifique de leur temps et aux implications humaines du darwinisme avec
ses aspects philosophiques, moraux et émotionnels. On peut s'interroger sur
la manifestation tardive de l'intérêt pour ces œuvres. Il peut y avoir eu
diabolisation de l’évolution du fait des débats de la charnière XIXe –
XXe siècles sur la relation de l’évolution avec la sélection sociale des plus
aptes (ce qu’on a appelé le ‘darwinisme social’, qui relève d’interprétations
par leurs auteurs, de la théorie de Darwin, de celle de Spencer et du concept
30de ‘survival of the fittest’ introduit par ce dernier en 1851 ), avec le concept
de laisser-faire du capitalisme sauvage d’Andrew Carnegie, de William
Graham Sumner, ou d’encouragement de la sélection des groupes humains,
et enfin avec l’adoption à la veille de la seconde guerre mondiale de
l’eugénisme aux États-Unis et dans les pays européens, (mais peu en France
et au Portugal), eugénisme dont la base théorique remonte aux ouvrages de
Francis Galton, le cousin germain de Darwin. Dans le même temps, les
travaux d’August Weissmann, la redécouverte des travaux de Gregor
Mendel en 1902 par Hugo de Vries, puis, à partir de Theodor Dobzhansky
dans les années trente, l’essor de la génétique qui vint confirmer les
hypothèses de Darwin, ont pu faire parler de seconde et troisième
révolutions darwiniennes et l’évolution revint en force dans le giron des
sciences dures. Entre la génétique pure et les noirceurs de l’eugénisme, il n’y
avait guère de place pour l’analyse de l’expression des produits de la
sensibilité artistique confrontée à l’évolution, au cours de la seconde moitié
du XIXe siècle. L’apaisement fut apporté peu à peu par la confirmation de la
théorie, et la publication intégrale de l’œuvre de Darwin, son
eAutobiographie, ses notes et tout récemment, à l’occasion du 150
anniversaire de la publication de L’Origine, grâce au ‘Darwin
correspondence project’ de l’Université de Cambridge, de l’intégralité de sa
correspondance. L’ensemble montra une œuvre de génie produite par un
scientifique prudent qui sut toujours se cantonner au domaine dans lequel il
observait ou expérimentait, et qui soupesait longuement les conséquences

30 Herbert Spencer, Social Statics, The conditions of happiness specified ; The first of them
developed, London, 1851. Le terme sera repris par Darwin dans la cinquième et la sixième
édition de L’Origine. Il analyse le sens qu’il lui attribue dans une lettre à Wallace. Lettre
5145, Charles Robert Darwin à AR Wallace, 5 Juillet 1866, darwin Correspondence project,
Cambridge, UK

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