Copernic, Kepler & Galilée face aux pouvoirs

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La Science se voudrait indépendante du politique : illusion ! A l'aube du monde moderne, des scientifiques, des philosophes, voire des théologiens, ont été les premiers confrontés à ce tournant de l'Histoire. L'un des buts de cet essai est de faire connaître et revivre ces personnages, Copernic, Galilée, Kepler, Giordano Bruno. C'est aussi de rappeler qu'ils illustrent curieusement les quatre, et seulement quatre, attitudes possibles des scientifiques face au pouvoir : taire ses découvertes, s'incliner devant lui, s'exiler ou se révolter.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782336276601
Nombre de pages : 383
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Cet ouvrage souhaiterait s'adapter au lecteur. Celui qui s'intéresse
essentiellement aux événements principaux de l'Histoire peut se dispenser
des encadrés en petitscaractères.Ceux-ci sont destinésau lecteurcurieux de
connaître également les détails decechapitre del'Histoire desIdées et de ses
protagonistes.
Parailleurscet ouvragea étéconçu pour quechaquechapitreconsacréà un
personnagepuisse être lu indépendamment. Dès lors des répétitions
inévitables liéesaux rapports entre les protagonistesapparaissent pourcelui
qui veut lire d’un trait l’ensemble de l’ouvrage.Acelles etceux pour qui je n’ai pas euassez de temps
dans une vieantérieure.... il ya la science,atteinte mortellement dans sesambitions morales
etcomme déshonorée par lacruauté de sesapplications.
PaulValéry
«LaCrise de l'Esprit »(1924)
Penser la science sansconnaître sa genèse est impossible.
KarlMannheim~iomj^p]ocji
Science — Politique — Religion — Philosophie — Un quartet
incestueux inventé par l'esprit humain. Quatre constructions intellectuelles
devenues pouvoirs qui n'en finissent pas depuis des siècles de secontester et
de se combattre dans des alliances successives incertaines visant à asseoir
leur suprématie.
C'est ainsi que laScience s'est retrouvée, se trouveaujourd'hui, vassale
du Politique. La Science se voudrait, se prétend parfois, indépendante du
pouvoir. Dans la réalité, elle lui est le plus souvent soumise.Et laReligion,
le paradoxe n'estqu'apparent, est intervenue - et intervient encore parfois ! -
dans ce débat inégal qui risque d'affaiblir ses dogmes. Quant à la
Philosophie, elle tente elle aussi inlassablement de faire entendre sa voix,
trop souvent assourdie ou déformée. «La Philosophie n'est pas tout à fait
innocente »a dit elle-mêmeHannahArendt.
De quand date cette dépendance, sinon cette soumission, de laScience
vis-à-vis du Politique ? Quels événements ont abouti à cette sujétion ? Des
scientifiques ont joué un rôle déterminant dans laconstruction decechapitre
capital de notreHistoire.Le plus souvent sansavoirconscience de leur rôle
politique.Pour d'autres, le pressentant.Les noms decertains d'entre eux sont
presque totalement oubliés, connus seulement des spécialistes. D'autres
noms sont célèbres, ce qui ne les empêche pas d'être mal connus hors du
cercle des historiens. Copernic ? «Un religieux polonais qui a dit que la
Terre tournait ».Voilàà quoi se réduit le plus souvent laconnaissance d'un
personnage pourtant aussi important que bien des rois. Kepler ? «Ah, oui,
les lois de Kepler... »Que disent-elles ?Devinette intéressanteà poser.Ces
lois ont pourtant transformé l'Histoire du monde. Pourquoi ? Comment?
Peut-être cela mérite-t-il d'être su. Et Giordano Bruno ? Son nom est connu
mais qui était cet électron incontrôlable et provocateur de la pensée
religieuse, philosophique et scientifique ? Et Galilée ? Lui, au moins, est
connu.Est-ce si sûr ?Que sait-on de lui ?Qu'ilya eu un procès deGalilée.
Qu'il a été condamné, victime de l'obscurantisme. Qu'il a dit«Et pourtant,
elle tourne !»L'a-t-il dit vraiment?C'està voir.Etait-il réellement un savant
en avance surson temps ? Dans le domaine de la physique, assurément.
Dansceluidel'astronomie,certainement pasà l'époque de son procès, même
s'ilavait fait des découvertescapitales vingtans plus tôt.Qui le sait ?Et lesautres ?Les oubliés,ceux dont les noms sontà peinecités, ou ont
même totalement disparu de la mémoirecollective ?Le nomdeTychoBrahé
est parfois connu: «Un danois, n'est-ce pas ? » Voilà ce qu'on sait
habituellement de lui, mais qu'il ait joué un rôle déterminant dans
l'édification des lois révolutionnaires de Kepler est le plus souvent négligé.
D'autres noms enfin sont totalement occultés, tel Regiomontanus — quel
èm edrôle de nom! — astronome et mathématicien génial du 15 siècle,
précurseursans doutecapital de Copernic, sans lequel par ailleurs
-excusez du peu- ChristopheColomb n'aurait pu découvrir l'Amérique.
Gageons qu'il n'y a pas sur tout le continent américain une avenue, une rue
ou même une impasse qui porte son nom.
Cet essaine prétend pas être exhaustif mais vise seulementà une équité
obligatoirementrelative dans la mesure où, malgré les efforts,certains noms
restentsans doute injustement omis, ou certaines oeuvres insuffisamment
analysées.
Les préjugés de l'Histoire sont tenaces et la politique, à nouveau, n'est
èm epas loin.Le 18 siècle desEncyclopédistesa entrepris d'écrire le savoir.Il
aaussidécidé de juger l'Histoire. Son miroir grossissant a joué en faveur
d'un Galilée, icône répondant aux arrière-pensées politiques de l'époque et
du coup quasiment sanctifié.Cette vision, qu'il faut bienappeler une vision
politique de l'Histoire, a du même coup rejeté dans l'ombre la silhouette
d'autres protagonistes qui, au demeurant, s'étaient en général moqué de la
célébrité, ou l'avaientappréciéeà sa juste et relative valeur,consacrant leur
souvent courteexistence à ce qui était leur raison de vivre: découvrir la
Vérité du monde.
Kepler, Regiomontanus étaient de ceux-là. Et l'obsessionultime de
Tycho Brahé sur son lit de mort, «Fais que je n'aie pas vécu en vain »,
dernière suppliqueadresséeàKepler, en dit long sur laconception de la vie
deces hommes.C'est également l'un desbuts decet essai: faireconnaître, et
revivre ces personnages si loin et en même temps si proches de nous, à qui
nous devons d'être un peu moins myopes.
12mmjfjap_
L'Histoire de la Science, pas plus que celle des hommes ou de la
politique, n'est un long fleuve irrésistible, dont le cours serait tracé
inéluctablement dans le temps.
L'Occident, cette civilisation questionneuse, connaît son premier matin
à la frontière de l'Orient,dans les îles longeant l'Asie Mineure et sur ses
èm e èm erivages. C'est le 7 , le 6 siècle«avant ». Avant la révolution du Christ.
Précédant l'éveil de la Grèce, ilyavait eu la lumière incertaine des grandes
civilisations immobiles de l'Orient: au sud, au-delà de la mer, l'Egypte.
Deux milles ans d'une Histoire figée dans ses croyances et dans une litanie
de dynasties. Une Histoire qui ignore toute évolution ainsi qu'en témoigne
un art répétitif, affadi au fil des siècles.A l'est,l'Empire Perse, géant
n'imaginant pas, lui non plus, de mettre en question ses croyances ou ses
institutions. Au nord vivaient les Barbares, la civilisation des steppes, sans
écriture et donc sansHistoire.La nuit.
Et soudain, surgissant aux marches de l'Empire Perse, c'est le miracle
grec.Des lieux:Milet,Samos,Ephèse,Halicarnasse.Des hommes:Thalès,
Pythagore,Euclide,Aristarque, qui, le premier, enseigne que laTerre tourne
autour du Soleil. Leurs élèves qui continuent leur oeuvre. Tant d'autres
noms. Puis, à l'ouest, de l'autre côté de la mer et de ses îles,d'autres noms :
Athènes, Périclès, Euripide, Sophocle, Alexandre... Impossible de les citer
tous.LaScience, lesArts, leDroit, leThéâtre prennent leur envol.
Notre monde est né là.
Mais plus encore que les noms de villes, d'hommes politiques ou de
conquérants, il y aura en Grèce trois hommes: Socrate, Platon, Aristote.
Leurs noms ne cesseront plus de résonner... et de raisonner. Ils résonnent
encore vingt siècles plus tard, tant en Occident que dans l'Islam
profondément influencé luiaussi parPlaton:ce fait majeur de l'Histoire des
idées, habituellement ignoré, est pourtant un maillon historique essentiel
pour comprendre certains aspects actuels du monde islamique, sinon
incompréhensibles.Savoir quePlaton dans le domaine politique,entreautres
préceptes, prône le gouvernement des philosophes et des sages et n'aaucune
considération pour la démocratie explique bien des choses. De Platon à la
théocratie, il n'ya qu'un pas...Autre épisode de l'Histoire des idées souvent
oublié et intéressant à rappeler, c'est l'Islam qui, avant de se figer dans un
èm e èm edogmatisme stérilisant et réducteur au 12 — 13 siècle, a largementèm e èm econtribué entre le 9 et le 12 siècle à faire connaître la pensée des
auteurs grecs enOccidentà travers des penseurscomme le philosophearabe
Averroès. Grand commentateur d'Aristote, il est le premier à évoquer la
possibilité de deux vérités parallèles: celle des textes saints et celle de la
raison.
Lui aussi aura des héritiers chez les intellectuels de tous bords...
Aujourd'hui encore lacontroverse n'est pasclose.
Revenons aux débuts du monde gréco-romain. En Italie, deux siècles
après les premières lueurs de l'aube grecque, sur les ruines d'un monde mal
connu -lacivilisation étrusque -est néeRome.Rome durera milleans.Mille
ans d'uneHistoire qui s'enchevêtreavec le déclin de laGrèce.Rome naîtau
èm e èm e5 siècleavantJ.-C.L'EmpireRomain d'Occident s'écrouleraau 5 siècle
aprèsJ.-C.Milleans d'Histoire d'un empire qui s'accroît et étend son pouvoir
jusqu'aux confins du monde connu. L'«hybris », la démesure, l'undes
égarements où se fourvoie l'homme selon la sagesse des moralistes grecs,
s'empare de Rome. Un peuple deconquérants, debâtisseurs, de législateurs
qui vont laisser leur trace dans la pierre et dans les lois. Peuple aussi de
juristes, d'administrateurs, d'historiens, de moralistes, de poètes.Mais peuple
dépourvu de grands philosophes et plus encore de scientifiques. Fait souvent
méconnu ou négligé, Rome, curieusement, ignore la science. Celle-ci avait
tenu sa place — et quelle place ! — dès les débuts de la Grèce:Thalès,
Pythagore, Euclide sont les noms les plus fameux. Le plus célèbre de leurs
èm ehéritiersavait étéArchimède.Romeavait étéconfrontéà lui.Au3 siècle
av. J.-C., c'est grâce aux machines d'Archimède construites selon les
principes de la physique et de la mécanique que Syracuse, ville grecque,
avait pu résister — pendant deuxans ! —au siège des troupes romaines.Les
Romains, témoins de la science d'Archimède, respecteront et révéreront le
vieux savant. Lorsqu'il sera tué malencontreusement par un soldat romain,
en dépit des ordres donnés par Marcellus, le général romain qui s'empare
finalement deSyracuse,Archimède, le vaincu, sera enterréavec honneur par
les vainqueurs. Admiratif, Marcellus fera transporter à Romela
« spheropoeia », machine construite par Archimède pour représenter les
mouvements des astres, mais les machines de guerre qu'il avait construites
resteront, elles aussi, pour les Romains, des curiosités. Presque vaincus par
ces machines, ils nechercheront pas pourautantà percer les principes et les
lois physiques ayant présidé à leur construction. La science d'Archimède
sera oubliée, y compris dans sa patrie. Cicéron lui-même en témoignera.
ProconsuldeRomeàSyracuse un siècle et demi plus tard, ilconstatera que
jusqu'au souvenir d'Archimède est perdu dans la cité qu'il avait contribué à
défendreavec tant de génie.
14Non, décidément, la science n'intéresse pas les Romains. La capitale
èm e èm escientifique du monde gréco-romain entre le 3 siècleavantJ.-C. et le 3
siècle après J.-C., est Alexandrie. Après l'effondrement irrémédiable de
la puissance d'Athènes, puis le passage météorique d'Alexandre dans
l'Histoireet jusqu'aux rives duGange, son empireavait été partagé entre ses
généraux. L'Egypte était échue à Ptolémée qui fera de sa nouvelle capitale,
Alexandrie,l'un des foyers les plus rayonnants du monde hellénistique,à la
fois puissancecommerciale etcapitale scientifique du monde méditerranéen.
Archimèdey étudiera.JulesCésar, quand il viendra enEgypte, en ramènera
erlecalendrier julien etc'estàAlexandrie qu'à la fin du 1 siècleaprèsJ.-C. le
savantClaudePtolémée élaborera une théorie de l'Univers quiaura force de
loi pendant quinze siècles. Récusant, comme Archimède du reste avant lui,
1la théorie d'Aristarque qui faisait tourner leTerreautourduSoleil. Ptolémée
construira une théorie très élaborée ettrès précise s'appuyantsur les
observationsastronomiques effectuées trois siècles plus tôt par unastronome
2 èm egrec nomméHipparque .Ces observations effectuéesau 2 siècleavantJ.-
C. (aux environs de 130 av. J.-C.) avaient une précisionexceptionnelle qui
ne sera surpassée que... dix sept siècles plus tard par l'astronome danois
TychoBrahé.Dans la théorie dePtolémée, laTerre était immobile entourée
d'une sphèrecéleste portant les étoiles immobiles, tandisque leSoleil et les
astres mobiles tournaient autour de la Terre. Une telle conception avait
l'apparence et l'avantage de sa cohérence: correspondantà l'observation
immédiate de tout un chacun, elle permettaitsurtout d'effectuer un certain
nombre de prévisions qui, se réalisant, semblaient confirmer la justesse de la
théorie. Pour Ptolémée, les planètes tournaient autour de la terre sur un
grandcercle, le déférent, tout en décrivant en même temps de petitscercles,
les épicycles, dont le centre se situait sur le déférent. Cette théorie des
épicycles permettait de concilier le dogme d'orbites circulaires et les
variations de distances planétaires observées par rapportà laTerre.Certes, il
arrivait que seproduisentdesirrégularitéscontredisantcette théorie,maisles
astronomes avaient réponse à tout, invoquant des variations subtiles
d'épicycles ou de déférents ; au demeurant, ces anomalies en contradiction
avec le système étaient d'autant moins sujettes à controverse que le bon
peuple, quantà lui, n'observait dans l'immédiat rien d'anormal.
1Sénèque posera toutefoisà nouveau la question:«...est-ce le monde qui tourneautour de la
Terre immobile, ou le monde est-il fixe et laTerre roule-t-elle dans l'espace ? »
2C'est également Hipparque qui,à la suite des travaux d'Eratosthèneavait introduit la notion
de parallèles et de méridiens.Eratosthène, Directeur de labibliothèque d'Alexandrie (à la fin
èm e èm edu 3 siècle et au début du 2 siècle av. J.-C.), avait déjà déterminé lacirconférence
approximative de laTerre, en sebasant sur la mesure de l'arc du méridien entreAlexandrie et
Syène(aujourd'hui Assouan) — A cet effet il avait mesuré, le jour du solstice d'été et à la
même heure, la différence entre l'angle réalisé par le rayon dusoleil avec la verticale à
Alexandrie et le mêmeangle mesuréàSyène.
15Revenonsaux politiques.
L'Histoire deRome est une succession de périodes d'ordre et de phases
de désordre, de triomphes et deconflits extérieurs qui, surtoutdanslecasdes
guerres puniquescontreCarthage, mettent parfois en péril la survie même de
Rome.Une suiteaussi de luttes de pouvoirs entreclans politiques; et deces
clanscontre unearmée dont la puissance même est une équationimpossible :
dangereuse sielle est trop puissante, toute aussi dangereuse si elle est trop
faible pour garder les frontières contre les Barbares, ce qui adviendra
finalement.
Certaines de ces conquêtes, telle celle de laGaule, modèleront de
manière positive (considérées avec le regard d’aujourd’hui) la société et le
paysage du pays conquis. D’autres conquêtes — etvictoires — romaines
seront lourdes de conséquences sans fins pour l'histoire. Il suffit d'évoquer
par exemple les guerres deJudée (70 et 135) qui rayentce pays de lacarte et
jettentsur les routes du monde un peuple irréductiblement fidèle à une
mémoire elle-même à l'origine des conflits dramatiques du Moyen-Orient
actuel. Paradoxe également lourd de conséquences, cette victoire romaine
3amèneàRome unafflux tant decitoyens que d'esclaves juifs .Ces derniers,
chaque fois quecela est possible, serontaffranchis par leurscoreligionnaires
libres mais les citoyens juifs, même libres, constitueront une classe à part
obligée de payer un impôt particulier. Si les Romains s'efforcent
habituellement d'intégrer les peuples conquis, les Juifs et leurs traditions
4obstinées suscitent donc une méfiance particulière sanctionnée par l'impôt ,
méfiance qu'on peut interprétercomme les prémisses de l'antisémitisme.
Cinq siècles avant l'effondrement de Rome, deux générations avant la
première guerre de Judée, alors que les Romains n'étendent encore qu'un
protectorat sur ce royaume, sera venu le Chirst. Sa prédication, vue de
Rome, passera inaperçue. Tacite l'historien, Suètone le mémorialiste,
mentionnent certes laCrucifixion, mais sans en évaluer la portée.Comment
5 ?l'auraient-ils pu Mais leChristianisme s'infiltreraaucoeur même deRome
avec sa prédication peuà peuirrésistible d'unDieu unique et rédempteur.Au
èm e3 siècle, l'Eglise, qui est encore celle des pauvres, sort peu à peu des
3On évalue la population de Rome au premier siècle à 800.000 habitants dont 400.000
citoyens romains et 40.000 citoyens juifs. (Patrick Banon. Flavius Josephe, Unjuif dans
l'empire romain, page 27)
4Lescitoyens juifsavaient également l'interdiction de posséder des esclaves.
5L'historien Flavius Josephe, général juif réduit en esclavage puis affranchi et protégé par
l'empereur Vespasien a longtemps été réputé faire mention de la Crucifixion dans les
«AntiquitésJudaïques » rédigéesàRome enaraméen puis traduites et publiées en grecavant
èm ed'être ultérieurement traduites en latin. En réalité, dés le 16 siècle, l'authenticitéde ce
passagea été mise en doute: la mention deChristaurait en fait été rajoutée secondairementau
texte deFlaviusJosephe...pour servir l'apologie de la religionchrétienne.
16catacombes. En 312 c'est l'Empereur Constantin qui se convertit. Avec lui
les riches et les puissants vont entrer dans l'Eglise.
Dans le domaine politique la conduite de ce conglomérat démesuré
èm equ'est l'Empire n'en est pas simplifiée pour autant. Au 4 siècle, l'Empire
éclate ou plutôtse scinde en deux à la faveur d'une succession. En 395
l'Empereur Théodose partage en effet l'Empire entre ses deux fils: à l'un
l'Empire d'Orient,avecByzance pourcapitale,à l'autre l'Empired'Occident.
Rome règne encore sur unEmpire rétréci, mais vacille de plus en plus.
En moins d'un siècle lesBarbaresabattrontce qui restait de la puissance
passée. Ils s'y reprendront à trois fois.En 410aprèsJ.-C., un siècleaprès la
conversion de Constantin, les hordes barbares d'Alaric envahissent Rome.
Les Barbares reviendront à nouveau en 455. À nouveau en 476. Cettefois,
Romeest miseà sac.Odoacre dépose le dernier empereur romain,Romulus
Augustule.L'Empire d'Occident s'écroule.Fin du monde romain.
Des jours sombres succèderont aux matins égéens. Après la parenthèse
inoubliable du monde gréco-romain, les grandes invasions ferontrevenir la
nuit. Ce qu'on nommera plus tard le «Moyen-Âge ». Mille ans à nouveau,
mille ans qui séparent le sac de Rome des trois événements qui marquent
symboliquement la fin du Moyen-Âge: la découvertede l'imprimerie, la
chute de Constantinople et la découverte de l'Amérique, les trois épisodes
emblématiques d'un nouveau tournant de l'Histoire de l'Occident.
LeMoyen-Âge est parfois, sinon souvent,considéré —à tort en réalité
—comme une période d'unboutàl'autre obscurantiste, un « trou noir»dela
pensée.
èm e èm e èm eLes 5 , 6 , 7 siècles, ce qu'on appellera le «Haut Moyen-Âge »,
constituent certes la période la plus sombre de cet intermède de mille ans.
Face aux grandes invasions, le monde «civilisé » — si peu dans certains
domaines ! — tente de survivre.Retourauxcatacombes, ou peu s'en faut.Le
Christianisme jouera un rôle déterminant danscette«opération-survie ».Les
églises enterrées de Bourgogne, telle celle de Vézelay, donnent une idée
saisissante de cette époque. Impossible de pénétrer dans ces caves, malgré
tout ornées de petits chapiteaux et de sculptures maladroites que sont les
cryptes sur lesquelles seront bâties les cathédrales, sans imaginer les
villageois, terrés, terrorisés, guettant le galop des hordes barbares. Les
monastères-forteresses jouent aussi un rôle de gardiens du savoir grâce à
leursbibliothèques.
Durant cette période duHaut Moyen-Âge, le fleuve vivifiant du monde
gréco-latin, qui avait, un temps,à lui seul irrigué non seulementune grande
partie de l'Europe, mais aussi une partie de l'Orient, semble en Occident se
perdre à tout jamais dans les marais du retour de la barbarie et de
l'obscurantisme. Mais un filet d'eau, le souvenir du passé, s'échappe
17miraculeusement du marais. Et la lumière, puis le soleil des idées des
hommes font reverdir la Terre. Le brouillard, la nuit du dogmatisme
reviendront. Puis la lumière à nouveau. Toujours provisoire. Ainsi va
l'Histoire.
èm e èm eAu 8 siècle, au 9 , progressivement, un semblant d'ordre semble
renaître.Charlemagne tente de rétablir leSaintEmpireRomainGermanique
-«Romain»- déjà la nostalgie deRome et du mondeantique qui ne lâchera
plus l'Europe.
L'Eglise —Romaine elleaussi ! — va ressortir de terre.Sur lescryptes
enterrées poussent lesbasiliques et lescathédrales.UneEglise qui s'organise
et devient une puissance politique et financière mettant en questionl'autorité
des princes.Elleaussiaucours des siècles rêvera parfois de théocratie...Une
Eglise qui administre et se taille d'immenses domaines. En régentant les
terres et les âmes, elle devient ainsi un relais indispensable pour le pouvoir
séculier. Enmême temps elle s'enrichit, proclamant que cette richesse veut
manifester,célébrer, la puissance deDieu.Maiscette richesse heurtebientôt
les tenants d'un retourà la pauvreté évangélique des origines.Ces premières
èm emises en question se font entendre au sein même de l'Eglise dès le 12
siècle et se matérialisent dès 1210 par la création presque simultanée des
dominicains et des franciscains. Les deux ordres — ce n'est pas fortuit —
prêchent la pauvreté.Maiscertains de leurs membres ne s'en tiendront pas là
et oseront également mettre en question la doctrine elle-même. D'aucuns
iront même jusqu'à évoquer la recherche de la vérité à travers la
«philosophie de la nature », qui ne s'appelle pas encore la science.
Parmi les voix qui s'élèventavec le plus de véhémence,celle deRobert
èm eGrosseteste, à Oxford, à la fin du 12 siècle, est particulièrement
remarquable par le modernisme et l'indépendance de pensée qu'elle exprime.
Dès cette époque ce franciscain, haut dignitaire de l'Eglise, Directeur des
étudesàOxford etCardinal deLincoln, ose remettre encause, publiquement
et dans ses écrits, à la fois l'enrichissement de l'Eglise et l'évolution
dogmatique de sa doctrine dans le domaine de la connaissance. La richesse
affichée par l'Eglise et ses dérives sont pour Robert Grossetesteplus qu'un
motif de scandale: une trahison, qui le fait s'interroger,«l'Antéchrist s'est-il
emparé deRome ? »L'intraitable prélat se rendra donc en personneàRome
pour admonester publiquement le pape et le rappelerà ses devoirs. Luther
vient donc de loin. Il est déjà en filigrane dans cette révolte du Cardinal
RobertGrosseteste qui,à son retour deRome, renonceà touslesbénéfices et
aux prébendes que lui octroyaient ses charges épiscopales. Quant à la
doctrine, Robert Grosseteste est l'un des premiers depuis l'Antiquité à
s'interroger sur «la nature de la nature ».
18Dans le domaine de la science, la pensée d'Aristote, introduite en
Europe à travers les éruditsarabes,a d'abord été perçue par l'Eglisecomme
6 7dangereuse et, un temps,a été interdite .Puis l'Eglise s'est ravisée .Aristote
ne contredit pas la Bible. Pour lui aussi, comme dans laBible, laTerre est
immobile au centre du monde. L'Eglise a donc, dans un second temps,
intégré Aristote à sa propre doctrine. Mais Robert Grosseteste se rebelle
également dansce domaine et pose ouvertement la question dans ses écrits :
l'explication des phénomènes doit-elle reposer sur les affirmations de la
Doctrine élaborée par les Pères de l'Eglise, quand bien même Aristote
semble la conforter ? Ou doit-elle être soumise à la vérificationde
l'expérience, seul moyen d'atteindre la vérité ? Ce que Robert Grosseteste
préconise ainsietqu'il met en pratique notamment dans ses études
scientifiques sur l'optique, n'est rien moins que le recours à la méthode
expérimentale.
Cette question «Où est la vérité ? Quelle est la vérité ?» ébranlera
irrésistiblement le mondechrétien.
èm eAu 13 siècle, un autre franciscain, Roger Bacon (1214 ?- 1294),
disciple de Robert Grosseteste, prônera non seulement le recours aux
mathématiques pour quantifier les phénomènes, mais également un
renouvellement de l'astronomie. Il est l'un des premiers, sinon le premier, à
dénoncer les failles du système de Ptolémée et les errements du calendrier.
Le calendrier julien, emprunté aux égyptiens et introduit parJulesCésar en
45 avant J.-C., combinait 3 années de 365 jours etune quatrième année
bissextile de 366 jours: mais si la durée d'une orbite complète de la Terre
autour du Soleil est effectivement supérieure à 365 jours, elle n'est pas de
365 jours 1/4, c'est-à-dire de 365 jours et 6 heures, mais de 365 jours, 5
heures, 48 minutes et 46 secondes. Il s'en faut donc de 11 minutes et 14
secondes.
Or,ces 11 minutes et 14 secondes manquantes d'année enannée ont,au
fil des siècles, abouti à désorganiser le calendrier comme une pendule qui
èm eretarde. Au 13 siècle, l'équinoxe, l'égalité de durée du jour et de la nuit,
repère du début du printemps, survient ainsi le 14 mars et non pas le 21
8mars, qui est sa date théorique . Ces désordres du calendrier des saisons,
6La lectured'Aristoteavait étéinterdite en 1209 par le papeInnocentIII.Unconcile siégeant
à Paris en 1210 sipulait:"Nous défendons sous peine d'excommunication que soient lus en
public ou en secret les livres d'Aristote sur la philosophie naturelle ainsi que ses
commentaires''. L'étude de la logique d'Aristoteétait toutefois autorisée à laFacultédes Arts
deParis mais l'étude de la physique et de la métaphysique étaient interdits.
7L'oeuvredeStThomas d'Aquin (1224-1274)jouera un grand rôledanscette réévaluation par
l'Eglise de l'oeuvre d'Aristote.
8En 1582, lorsqu'interviendra enfin la réforme ducalendriercommandé par le papeGrégoire
XIII,ce retardatteindra dix jours.
19résultat de l'année réelle «plus courte» que l'année théorique, même le
peuple s'enaperçoit.RogerBacon ne secantonne pasàcette remise encause
ducalendrier.Ce qu'il critique surtout violemment,c'est le formalisme et la
rigidité de la scolastique, soulignant, entreautres,lescontradictions entre les
idées et les principes soutenusà différentes époques par desPères de l'Eglise
à l'opinion divergente. Son enseignement et ses oeuvres seront d'abord
interdits, puis lui-même sera emprisonné.Ilaalors plus de 60ans.Il ne sera
libéré que quinzeans plus tard, en 1292, deuxans avant sa mort,à la faveur
de l'élection d'un nouveau pape. Ses quinze ans de prison auront été
rigoureux et non pas une confortable résidence surveillée comme pour
Galilée deux siècles et demi plus tard.L'Histoire fera de Galilée un martyre
et oubliera, ou peu s'en faut,RogerBacon,ceGalilée du Moyen-Âge.
D'autres voix s'élèveront encore.
èm eAu 14 siècle, un franciscain anglais de nouveau, Guillaume
d'Ockham,critiqueraavec force le mode de vie de l'Eglise et l'enseignement
dont elle a pratiquement le monopole. Lui aussi rappellera au pape la
pauvreté du Christ, ce qui lui vaudra d'être excommunié. Et lui aussiosera
affirmer que ni la Bible, ni l'Eglise, n'ont vocation à décider de laScience.
Dansce domaine également il fera école.
èm eAu 15 siècle d'autres voix se font à leur tour entendre, tant dans le
monde de laScience que danscelui de laFoi.
• Dans le domaine scientifique, les travaux d'un astronome allemand
de génie nommé Regiomontanus auront des conséquences "incalculables".
C'est grâceauxEphémérides qu'ilacalculées pour la période de 1475à 1506
et grâceà la trigonométrie qu'ila ressuscitée, queChristopheColomb pourra
traverser l'Atlantique. Mais le génie de Regiomontanus n'aura pas le temps
de donner sa mesure: la peste l'emporteraà 40ans.
• Dans le domaine religieux une autre voix étonnamment moderne
dans son oecuménisme, apporte sa contribution dans ce monde en pleine
effervescence qui marque le début de laRenaissance:c'est la voix d'unautre
homme d'église, unallemand,NikolausKrebs, ditNicolas deCuse, fils d'un
batelier de la Moselle, devenu cardinal et gouverneur de Rome. Lui aussi
préconiseà son tour une réforme de l'Eglisecomportant l'abolitiondes excès
qui font scandale et une modération des pouvoirs du pape —Déjà ! —Mais,
fait encore plus remarquable, ce cardinal qui s'est renduàConstantinople
après la victoire des Turcs, observe que les trois grandes religions: Foi
Chrétienne, Islam et Bouddhisme, ne sont peut-être que troisversions
diffèrentes d'uneFoicommune !
20Robert Grosseteste, Roger Bacon, Regiomontanus, Nicolas de Cuse,
pour ne citer que ces quelques noms, ne seront pas des «comètes sans
9queue ». Ils auront des héritiers. La quasi-simultanéité de la Réforme et de
la Renaissance n'est pas fortuite. Ce sont deux versions différentes de la
contestation des dogmes. Et c'est dans la Science encore balbutiante que
certainschercheront — et trouveront — les raisons decontesterces dogmes.
Pour eux, les Eglises, que ce soit celle de Rome ou celle de Luther, ne
sauraient contrôler la connaissance. La théologie n'a pas vocation à décider
de la vérité scientifique.La religion, la science, la politique, la philosophie,
ces quatres entités dont les accouplements génèreront le meilleur et le pire,
de l'artà l'armeatomique, sont désormais indissolublement réunies dans une
imprévisibleconfrontation.
Le débat entre ces quatre entités inconciliables,inventées par les
hommes, est lancé. Il prendra selon ses acteurs et les époques des couleurs
tantôt d'espoir, tantôt de désespérance et de mort lorsque, par exemple, un
Giordano Bruno refusera de se soumettre et sera brûlé vif — à l'aube du
èm e17 siècle, en février 1600 — pour hérésie. Avant lui un discret chanoine
polonais, Nicolas Copernic, a mis ses pas dans ceux de Regiomontanus.
Choqué lui aussi par lesaberrations ducalendrier, ila repris les idées d'une
réforme de l'astronomie préconisée par l'astronome allemand et a construit
une poudrière, le système héliocentrique, poudrière dont il s'est bien gardé
d'allumer la mèche. Mais, trente ans après Copernic, un danois nommé
Tycho Brahé, réformateur opiniâtre de l'observation du ciel, accumulera
inlassablement pendant vingt-cinq ans une somme sans précédent de
coordonnées mathématiques d'une incroyable précision. Et Kepler, pasteur
manqué, obsédé decomprendre lacréation divine et mathématicien de génie,
démontrera, grâce aux chiffres de Tycho Brahé, la réalité de ce qu'avait
prudemmentavancé Copernic. AprèsKepler, et enaffectant obstinément de
l'ignorer, Galilée se fera le champion de la théorie de Copernic maissera
incapable d'apporter la preuve de sa réalité dans un procès théâtral déguisé
en drame par l'Histoire.Kepleravait pourtant fourniàGalilée la preuvedont
il avait besoin pour faire taire l'accusation. Par orgueil, par aveuglement,
Galilée persisteraà l'ignorer.
Ainsi errent les hommes qui prétendent faire l'Histoire, et l'Histoireelle-
même, qui se souvient des uns et oublie lesautres...
9L'expression est deRégisDebray(à propos desaventuriers en politique...)
21%qZio;bmR$V~;oo o
Nul ne construit sans base. Et ceux qui ont posé les fondations de
l'astronomie et des mathématiques modernes en ne disposant que de
quelques pierres ont grand mérite.
Durant toutecetteaube de notre monde,Copernica été«la » référence.
Les uns seront contre lui, tels les aristotéliciens. D'autres le considéreront
comme un novateur sans souscrire totalementà sa théorie, telTychoBrahé.
Face à ces opposants ou à ces réticents, quelques francs-tireurs comme
Kepler, convaincus du bien-fondé de la conception de Copernic,
s'emploierontà en démontrer la réalité.
Et Copernic lui-même ? D'où était-il parti ? Avec quels matériaux, sur
quellesbasesavait-ilconstruit sa théorie ? Lui-même l'écrira et le répètera :
en se référantau départà la théorie dePtolémée, en définitive erronée, mais
qui n'était pas sans valeur.
D'où venait cette théorie ? Comment avait-elle miraculeusement
traversé les siècles d'obscurantisme et d'oubli du Moyen-Âge pour
réapparaître, d'abord entachée d'erreurs,puis ré-éclairée et ré-écrite, déjà du
resteavec des réserves et descorrectifs ?C'est là qu'apparaît un grandoublié
de l'Histoire de la Science appelé Regiomontanus. A l'époque où Copernic
était étudiant, le nom de ce mathématicien et astronome allemand, emporté
par la pesteà l'âge de 40ans, étaitcélèbre dans toute l'Europe. Restaurateur
de Ptolémée dans une traduction-reconstitution déjà critique de l'oeuvre du
savant d'Alexandrie, ce Regiomontanus, pionnier de la trigonométrie
moderne, avait en effet calculé des Ephémérides fameuses dressant pour
trenteans, de 1475à 1506, une véritablecartographie quotidienne(!)duciel,
cartes célestes qui, jointes aux cartes terrestres du grand Mercator
et combinées avec la trigonométrie, permettraient aux grands navigateurs
de traverser les océans.
En dépit de ces travaux illustres en leur temps, le nom de
Regiomontanus s'estompera néanmoins curieusement dans la brume de
l'Histoire au fil des siècles suivants. Sans lui pourtant, Copernic eût
singulièrement manqué de fondation pour bâtir l'édifice de sa théorie... et
auparavant,ChristopheColomb n'aurait pu découvrir l'Amérique.Le nom de
Regiomontanus et son oeuvre méritent donc d'être rappelés,cebref retour en
arrière sur l'Histoire étant en même temps le rappel d'une oeuvre décisive
pour la fécondation des mathématiques et de l'astronomie moderne.$_acjhjioZipn
@"sbKKRxE~bEP$~:@%Pb~R s;bmR$V~;
oooR:s;s$~/:bmsR;b@bK0mbE$F$;bEP$~$
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10Johannes Müller, dit Regiomontanus , était né le 6 juin 1436 à
Königsberg, petite ville du Duché de Coburg, en Franconie, remarquable
surtout pour la forteresse que l'empereur Barberousseyavait fait construire
èm e
au 12 siècle.
Les origines familiales du jeune Johannes sont mal connues mais son
père doit disposer d'unecertaineaisance financière pour pouvoir,constatant
les dons évidents de son fils, l'envoyer dès l'âge de onzeansà l'Université de
Leipzig. Même en ce temps là, où l'enfance est souvent confisquée, il n'est
pas d'usage courant, ainsi qu'en témoignent les registres universitaires de
l'époque, d'entrer aussi jeune à l'Université. A Leipzig,lejeune Johannes
s'initie aux lettres classiques, aux mathématiques et déjà aux bases de
l'astronomie.Cechapitre encore très imprécis de laScience est la matière de
prédilection de l'adolescent. Preuveen est le calendrier astronomique qu'il
rédige pour l'année 1448, - à l'âge de 12 ans - en indiquant la position des
planètes pour chaque jour de l'année. Les connaissances d'un tel élève
doivent rapidement dépasser celles de ses professeurs; lui-même en est
conscient etse cherche d'autres maîtres. Dans le monde germanique de
l'époque, un nomestcélèbre dansle domaine del'astronomie,celui deGeorg
vonPeuerbach, professeur de mathématiques de l'Université deVienne, dont
la réputation est parvenueaux oreilles de l'étudiant.En 1452,à l'âge de seize
ans,JohannesMullerabandonne doncLeipzig pourVienne.
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Cette période viennoise du futur Regiomontanus, essentielle pour sa
formation et dont il gardera toujoursla nostalgie, durera neufans.Sonmaître
Peuerbach, mathématicien et astronome, est de surcroît un humaniste. Il a
séjourné sept ans en Italie, à Padoue, à Bologne et à Ferrare, au début
commeélève puis, plus tard, sans doute, comme enseignant. Ces années
italiennes lui ont permis de rencontrer des personnages de haute stature
10ou encoreJohannes deMonteRegioREGIOMONTANUS
intellectuelle et au premier rang d'entre eux, le Cardinal Nicolas de Cuse.
Peuerbach a également rencontré en Italie nombre d'autres humanistes,
érudits ou savants, tel Giovanni Bianchini, homme de confiance du Duc
d'Este, contrôleur des Comptes de la Cour de Ferrare, mais surtout
mathématicien etastronome réputé.
èm eA l'époque oùPeuerbach séjourne enItalie, ence début du 15 siècle,
le seul texte de référence de l'astronomie est l'«Almagest e », titre de la
èm e
traduction en arabe de la «Syntaxe mathématique »rédigée en grec au 2
siècle par Ptolémée, célèbre astronome d'Alexandrie. Le texte en latin de
l'«Almagest e » dont disposePeuerbach et qu'ila recopié de sa main, est une
èm etraduction du texte arabe effectuée au 12 siècle et attribuée à un certain
11Gérard de Crémone. Toutefois l'analyse qu'il a faite de cet ouvrage et les
échanges qu'ila eus enItalie, sans douteavec des érudits tels queBianchini,
ont convaincu Peurbach que ce texte contient nombre d'inexactitudes,
12d'erreurs, voire de contresens . Les traductions successives du grec en
arabe, puis de l'arabe en latin, sont unepremière explicationàces errements
du texte attribué à Gérard de Crémone. De surcroît, un autre fait saute aux
yeux de Peuerbach, qui a quant à lui de solides connaissances
mathématiques: les traducteurs successifs de l'ouvrage qu'il a en mains
avaient manifestement des notions mathématiques plus que restreintes.
Lorsque Peuerbach quitte l'Italie et retourne à Vienne, il a donc acquis une
conviction: restaurer l'exactitude du texte de Ptolémée, qui est pour l'heure
la Bible de l'astronomie, est indispensable. Tâche qui se heurteà un double
obstacle: les manuscrits grecs qui permettraient de supprimer les aléas
additionnés des traductions successives font défaut. Et même si Peuerbach
parvenait à se procurer de tels manuscrits, lui-même maîtrise mal, semble-t-
il, le grec, langue presque oubliée en Occident au point que le grec, certes
déjà redécouvert à Florence, n'est pour l'heure même pas enseigné à
l'Université deVienne.Cette restauration du texte dePtolémée n'a donc pas
encore trouvé sa solution lorsque le jeune Johannes Müller arrive à Vienne
en 1452.
Le courant de sympathie et même de complicité intellectuelle doit être
presque immédiat entre l'étudiant et le maître d'àpeinetrente ans qu'est
Peuerbach. L'astronome en herbe qu'est le jeuneJohannes franchit au galop
les étapes universitaires:à seizeans, en 1452, il est reçuaubaccalauréat. A
vingt et unan, en 1457, il obtient sa maîtrise.L'élève est maintenant devenu
le collaborateur de Peuerbach et celui-ci le familiarise avec cette théorie de
11Les élèves deGérard deCrémonecontesteront qu'ilait été l'auteur decette traduction.
12Une autre traductiondirectement du grec en latin a été effectuée sur ordre de l'empereur
èm eFrédéricIIHohenstaufen par unanonyme sicilien dans la première moitié du 13 siècle.Elle
ne semble pasavoir eu l'audience rencontrée par la versionattribuéeàGérard deCrémone.
26REGIOMONTANUS
Ptolémée tout en lui en soulignant les faiblesses. En même temps que la
théorie, le jeune disciple apprend de son maître les rudiments de
l'observation du ciel. Ensemble, Peuerbach et son jeune collaborateur
effectuent des relevés chiffrés de plusieurs éclipses et d'une conjonction de
13,Mars. Ces observations leurs démontrent que les Tables Alphonsines
seules tables des mouvements planétaires existantes à l'époque, sont très
approximatives et souvent erronées.
Ces observations des mouvementscélestesconfirment égalementce que
Peuerbach pensait déjà: le texte en latin de «l'Almagest e»de Ptolémée
contient des erreurs, voire desincohérences.Cescontradictions entre le texte
de l'Almageste et les données des observations sont-elles uniquement le
résultat des traductions successives, ou sont-elles des erreurs dues à
Ptolémée lui-même ? Le respect de la tradition est alors la règle et ce sont
avant tout les traductions successives quePeuerbach met encause.Quelques
années plus tard, le jeune Johannes devenu Regiomontanus, ayant rétabli la
véracité du texte original de Ptolémée, soulèvera une question
supplémentaire: n'est-ce pas Ptolémée lui-même qui s'est trompé sur
certains points ? Pour l'heure toutefois, lacritique du texte dePtolémée lui-
même n'est pas à l'ordre du jour. Pour Peuerbach, ce sont avant tout les
altérations duesaux traductions qu'ilconvient decorriger.
Ei_Zc^_chkm0qp_
Celui qui aidera à la réalisation de ce projet est un personnage
inattendu: il s'agit du Cardinal Bessarion, légat du pape Pie II, envoyé à
Vienneauprès de l'EmpereurFrédéricIII pour négocier unecoalitioncontre
l'empireOttoman.La mise sur pied d'un tel projet politique et militairepasse
par le rétablissement de la paix entre les princes allemands, ainsi qu'entre
l'Autriche et la Hongrie, tous agités par des conflits mutuels récurrents. La
mission du Cardinal-Légat, qui séjournera près d'un anàVienne, consiste
donc, dans un premier temps,à résoudrecesconflits régionaux.C'estàcette
seulecondition que pourra ensuite être mise sur pied lacoalition vouluepar
le pape faceau danger ottoman.
13Ces Tables Alphonsines rédigées à l'instigation du Roi de Castille, AlphonseX le Sage,
avaient été publiées en 1252. Basées uniquement sur la théorie ptolémaïque, elles avaient
demandédix ans de travail aux érudits qui en avaient été chargés. Ces Tables destinées à
prédire la position des planètes accordaient à chacune d'elles entre 40 et 60 épicycles pour
fairecoïncider les positions planétaires observéesavec la théorie des orbitescirculaires.
27REGIOMONTANUS
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Le Cardinal Bessarion est à la fois un diplomate de haut rang et l'un des
humanistes les plus remarquables de so n époque. Dans l'un et l'autre domaine, il
fera la preuvede la même foi dans sa mission et du même souci d'efficacité.
En ce début de la Renaissance, le Cardinal Bessarion est considéré avant tout
dans les chancelleries et par les souverains d'Europe comme un diplomate qui
jouit de toute laconfiance du pape de l'époque,PieIIPiccolomini (puis, quelques
années plus tard, de son successeur, le pape Paul II). L'estime et le respect dont
bénéficie le Cardinal Bessarion sont tels que l'Empereur Frédéric III lui
demandera d'être le parrain de son fils, le futur Empereur Maximilien. Le
domaine« réservé » du légat du papeauseinde la diplomatie vaticane, le dossier
qu'il connaît mieux quepersonne à Rome, est celui de l'Empire Ottoman et de la
menace qu'il fait planer sur leSud-Est de l'Europe.
Bessarion toutefois n'est pas seulement l'un des personnages les plus influents de
laCurie, il est en même temps un humaniste profondément convaincu de
l'importance sans prix des héritages culturels. Aujourd'hui, même si l'action
diplomatique de Bessarion estconsidéréecomme loin d'avoir été négligeable, son
influence sur le cours de l'Histoirepolitiqueapparaît moins déterminante que son
rôle majeur d'humaniste «passeur de civilisation». Nul en effet n'a plus que lui
contribué à la redécouverte des racines culturelles oubliées de l'Occident, et
singulièrement de l'antiquitégrecque, redécouverte qui jouera un rôle décisif dans
la genèse de laRenaissance.
Johannes (Basileos?)Bessarion est néàTrébizonde enAsieMineure,aubord de
laMer Noire vers 1400. Entré dans les ordres au seinde l'Eglise Byzantine, il a
d'abord été moine et a étudié la théologie à Mistra. Distingué pour ses qualités
intellectuelles, c'est en tant qu'évêque de Nicée qu'il a accompagné, avec une
pléiade d'autres dignitaires,JeanVIIIPaléologue, venu en 1439à Rome négocier
avec le pape le ralliement de l'Eglise Byzantine à Romeenéchange de son
soutien face à l'Empire Ottoman. Au terme du Concile de Ferrare et Florence où
Bessarion, plaidant pour la réunion des deux Eglises, a brillé par son éloquence,
cette uniona été officiellementconclue.Mais, dans les faits, elle est restée lettre-
morte en raison de l'opposition du peuple byzantin fanatisé par les moines.
Soucieux de leurs privilèges, ceux-ci ont refusé d'être soumis à l'autorité de
Rome.
Bessarion, lui, n'a pas accepté d'entériner le non-respect de cet accord arraché
avec tant de peines au Concile. Il s'y était prononcé pour le retour au sein de
l'Eglise Romaine.Logiqueavec lui-même — peut-être opportuniste ?-ilest donc
resté en Italie et a adopté le rite romain. Nommé Cardinal, il est devenu l'undes
hauts dignitaires du Vaticanpour les questions diplomatiques, en particulier
cellestouchantà l'EmpireOttoman.
Dans le domaine politique, sans doute en représailles de la révolte des moines
byzantins et de leur refus de se soumettreà l'autorité de l'Eglise d'Occident, l'aide
deRomecontre lesOttomansa été limitée et, en 1444, lesCroisés ont été défaits
à labataille de Varna. Conséquence de ces tergiversations et de ces demi-
28REGIOMONTANUS
mesures, lachute deConstantinople, neufans plus tard,a retenti comme uncoup
de tonnerredans tout l'Occident.
Bessarion qui réside désormais à Rome, est néanmoins resté très attaché à la
culturegréco-byzantine, Pour lui, cet effondrement est non seulement la fin d'un
empire,mais celle d'une civilisation qu'il veut à tout prix voir survivre. Il ena la
conviction: l'une des conséquences les plus désastreuses de la disparition de
l'EmpireByzantin est la perte des livres qui sont sa mémoire.
L'humaniste qu'est Bessarion s'engage donc dans une véritable chasseàces
trésors que sont pour lui les manuscritsanciens, véhicules de la philosophie, de la
littératureet de la science de l'antiquité. Des intermédiaires recherchent
désormais pour son compte les manuscrits grecs anciens qu'on peut encore
trouver enGrèce ou enAsie Mineure ou qui parfois sontarrivés enItalieavec des
transfuges ayant fui Constantinople. La collection de manuscrits accumulés par
Bessarion sera en fin de compte la plus considérable jamais réunie: elle
comptera,à la fin de sa vie, 482 manuscrits grecs et 264 manuscrits latins, et sera
plus importante encore que celle du pape Nicolas V, créateur de la Bibliothèque
Vaticane, qui n'encomptera que 350. Encollectionnant,Bessariona unbut précis
sinon une passion, voire une obsession, où l'humaniste et le diplomate en lui se
rejoignent: parvenir à une réunification culturelle de l'Occident en faisant
redécouvrir au monde latin, qui l'ignore, son passé grec oublié. Cette
redécouverte sera l'un des moteurs de laRenaissance et Bessarion y aura
contribué de toute sa conviction et avec tous les moyensque luiprocure sa
position de Cardinal de la Curie disposant de puissants moyens politiques et
financiers.
C'est dans cet état d'esprit et animé de cette conviction que Bessarion
arriveàVienne enjuin 1460.Nicolas deCuse, quiavait rencontréPeuerbach
à Vienne et en Italie, a-t-il annoncé au mathématicien viennois l'arrivée du
Cardinal-Légat ? C'est probable. Un fait est acquis, Peuerbach et Bessarion
ne tardent pas à se rencontrer. Le prélat s'intéresse plus volontiers, par
penchant personnel, à la philosophie ; il est même un spécialiste de Platon,
qu'il défend fermement faceauxaristotéliciens.Mais il ne s'en intéresse pas
moins également aux textes scientifiques, en particulier à l'oeuvre de
Ptolémée dont il possède précisément un manuscrit en langue grecque de la
14«Syntaxe mathématique ». Son intérêt pour cet auteur est-il d'autant plus
grand que Ptolémée a été «annexé » par les aristotéliciens, dans leur
doctrine dont l'oeuvre de Ptolémée constitue l'une des bases ? Quelles que
15soient les raisons de l'attention qu'il porte à ce texte , Bessarion est arrivé,
14Il s'agit d'un manuscrit de 297 feuillets trouvéàPergame.
15En plus des deux traductionsanciennes dePtolémée,celleattribuéeàGérard deCrémone et
èm ecelle effectuée en Sicile au début du 13 siècle sur l'ordre de l'empereur Frédéric II
Hohenstaufen, une 3ème traduction plus récente avait été effectuée en 1451, directement du
grec, parun humaniste grec résidant à Rome, George de Trébizonde. Ces trois traductions
29REGIOMONTANUS
avant même de rencontrerPeuerbach,à la mêmeconclusion que lui: il faut,
en repartant du texte en langue grecque, débarrasser le texte de Ptolémée
existant à l'époque en latin, de toutes les erreurs dont l'ont truffé ses
traductions successives. Le Cardinal-humaniste en est tellement convaincu
qu'il a lui-même esquissé une traduction du manuscrit grec en sa possession
mais, requis par ses activités diplomatiques, il n'a pu la mener à bien. Sans
doute manque-t-il aussides connaissances astronomiques et mathématiques
nécessaires.Il propose doncàPeuerbach d'utiliserce manuscrit grec pour le
traduire directement en latin. Le mathématicien viennois a-t-il acquis entre
temps une certaine connaissance du grec ? Il accepte avec enthousiasme
cette proposition qui répond précisémentà ses voeux.On peut imaginer que
Bessarion, quiavait lui-même tenté de traduirePtolémée, offre sans doute sa
collaboration linguistique pource travail d'archéologie scientifique.
Un premier examen du texte révèle toutefois une difficulté qui n'est pas
seulement scientifique ou linguistique: certains passages du texte grec lui-
même sont passablement obscurs. A l'automne 1460, Peuerbach convient
donc avec Bessarion de réaliser une traduction «plus courte et plus
compréhensible » que le texte grec. Le destin malheureusement s'acharne
contre ce projet tout juste ébauché: Peuerbach meurt en effet au bout de
quelques mois, le 8avril 1461à l'âge de 39ans.Avant de mourir, poursuivi
par la conviction que cette tâche est essentielle, il a confié à son élève
Johannes Muller la mission de mener à bien la traduction qu'il ne sera plus
en mesure de réaliser.
Après la mort dePeuerbach, le jeuneJohannes, tout justeâgé de 25ans,
succèdeà son maîtrecomme professeur de mathématiques.Si l'Université de
Vienne apprécie celui qui n'est encore que Johannes Muller, Bessarion de
son côté à jaugé les qualités du jeune mathématicien et lui demande de
poursuivre le travail de traduction-reconstitution entrepris parPeuerbach.Le
futur Regiomontanus est, comme son maître Peuerbach, convaincu que ce
travail est indispensable à la clarification des bases de l'astronomie mais la
maîtrise du grec qu'exigecette traduction lui fait défaut.Qu'àcela ne tienne.
La mission diplomatique du légat du Vatican touche précisément à sa fin.
Grâce au talent de négociateur de Bessarion, la paixa pu être rétablie entre
l'Autriche et la Hongrie d'une part, entre les Habsburg, les Hohenzollern et
lesWittelsbach d'autre part.C'est là unbeau succès diplomatique quiaainsi
levé les obstacles à une coalition de ces souverains contre la menace
ottomane. En partance pour Rome, Bessarion propose donc au jeune
Johannes Müller de l'y accompagner: il pourra ainsi parfaire sa
ayant étéétablies par destraducteurs, tous trois dépourvus deconnaissances mathématiques et
astronomiques, avaient immanquablement abouti à de graves erreurs que Regiomontanus
mettra en évidence dans son «Epitome ».
30REGIOMONTANUS
connaissance du grec et mener à son terme la traduction esquissée par
Peuerbach.
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A la fin de septembre 1461Bessarion et le jeuneJohannes quittent donc
Vienne pourl'Italie.Le 23 octobre onles retrouveàBologne.Quelques jours
plus tard ils sont à Ravenne où Bessarion tombe gravement malade. On
craint pour sa vie, mais il se rétablit et le 20 novembre 1461,au terme d'un
périple de deux mois, les voyageursarrivent enfinàRome.
Entre novembre 1461 et juillet 1463, JohannesMüller, dont la maîtrise
du grec est devenue parfaite, achève de rédiger l'«Epitom e ». C'est le titre
qu'il donnera à la traduction condensée de la «Syntaxe mathématique»de
Ptolémée, texte élaboré à partir du manuscrit grec de Pergame fourni par
Bessarion.Celui qui seraconnu plus tard sous le nomdeRegiomontanus (ou
16deJohannes deMonteRegio), dédie l' «Epitom e »auCardinalBessarion .
Il évoque à cette occasion l'oeuvre d'humaniste et de restaurateur de la
pensée de l'ancienne Grèce accomplie par son commanditaire et les
motivations de ces efforts inlassables: «Il est connu de tous, écrit-il,
combien d'efforts et de soins tuasconsacrésàcette tâche, quels obstacles et
quelles difficultés tu assurmontés parce que tu pensais que rien n'est plus
désastreux que de voir la disparition d'un pays s'accompagner de celle de
ses écrits ».
En réalité, le texte de l' «Epitom e»de Regiomontanus n'est pas, loin
sans faut, une simple traduction condensée de la «Syntaxe » de Ptolémée,
mais en est également une analyse. Tout au long de sa traduction, l'auteur
émaille son texte de remarques personnelles, voire de réflexionscritiques et
17même decorrections decertainscalculs .Une telle remise en question d'un
texteconsidérécomme fondateur est uneattitude très nouvelle.Le respect de
la tradition était jusque là une règle intangible. Telle n'est pas l'opinion du
jeune mathématicien et astronome. «Ilfaut libérer la postérité du poids de
la tradition» écrira-t-ilaucontraire quelquesannées plus tard.L'ouvrage de
Regiomontanus pour l'heure n'est pas imprimé. L'imprimerie est encore
balbutiante et l'«Epitom e »ne sera imprimé que trente-troisans plus tard(en
1496)àVenise,à l'époque même oùCopernicarrivera enItalie.Des copies
16La dédicace de ce parchemin conservé à laBibliothèque Marciana à Venise renseigne
indirectement sur la dateà laquelle la traduction a été terminée. LeCardinal Bessarion ayant
été nommé patriarche deConstantinople par le pape le 28avril 1463 et la dédicace ne faisant
pas mention dece titre, la traductiona donc dû être terminéeantérieurementàcette date.
17Regiomontanus, entre autresremarques, fait observer que le diamètre de la Lune constaté
dans la réalité ne correspond pas à ce qu'il devrait être selon la théorie de Ptolémée,
annotation quiattirera plus tard l'attention deCopernic.
31REGIOMONTANUS
decette traductioncritique dePtoléméecirculent toutefoisàRomedès 1463,
faisant concurrenceaux traductionsconnues jusque là et surtoutàcelle que
George de Trébizonde, grec installé à Rome, a publié en 1451. Cette
traduction contient, elleaussi,commecelleattribuéeàGérard de Crémone,
des erreurs grossières et des contresens. Or Regiomontanus lesa relevés et
soulignés dans les commentaires dont il a émaillé son «Epitom e »... ce qui
lui vaudra la rancune tenace sinon la haine de George de Trébizonde. Il se
trouve quecelui-ci est de surcroît unaristotélicienaffiché, voire sectaire, qui
voue, semble-t-il, aux gémonies le platonicien convaincu qu'est Bessarion.
Est-ce pour cette raison supplémentaire que Regiomontanus s'est peut-être
complu à souligner les erreurs deGeorge de Trébizonde,ce qui ne doit pas
18déplaireàBessarion ?C'est pour le moins possible sinon probable .
@Z n ]ZnZ0_nnZmcji p 6 pi_ mp]b_ cio_ff_]op_ff_
Regiomontanus fait en effet désormais partie du cercle des intimes de
Bessarion, habitant à Rome dans la demeure du prélat et l'accompagnant
mêmeàViterbe quandcelui-ci s'y rend en villégiature.GrâceàBessarion, le
jeune mathématicien se trouve encontactavec l'élite humaniste deRome.Le
Cardinal a réuni autour de lui une véritable équipe d'érudits et de copistes
qui restaurent, (et copient en nombres d'exemplaires plus ou moins grand
selon les cas), les textes, le plus souvent grecs mais également latins,
collectés dans les vestiges de l'empire byzantin et auprès de ses transfuges.
Reconstituer les textes, détecter les erreurs en comparant diverses versions,
retrouver le style de l'oeuvre et celui de l'auteur, s'apparente au travail d'un
restaurateur d'objet d'art: c'est l'oeuvre que Bessarion poursuit avec
opiniâtreté.C'est en grande partie grâceà lui que l'Occident redécouvrira ces
textes fondateurs de son passé. Plus important encore pour la maturation
intellectuelle du jeune Johannes, Bessarion reçoit en outre chez lui l'élite
intellectuelle romaine au sein d'une véritable académie privée, telle qu'il en
fleurit à cette époque. C'est l'occasion pour le protégé du Cardinal de
rencontrer des hommes aussi éminents qu'Alberti, à la fois architecte
théoricien de la perspective, mathématicien et aussi moraliste, prônant en
toutes choses la recherche d'un idéal d'équilibre. Mieux encore, le futur
18 Une violente controverse ayant éclaté entre tenants de Platon et d'Aristote, le Cardinal
Bessarion avait dans un premiertempstenté de calmer les esprits en soulignant les
convergences entre les deux philosophes. George de Trébizonde ayant néanmoins publié sur
ces entre-faits une«ComparatioPlatonis etAristotelis» qui était en fait uneattaque virulente
et excessive contre Platon, Bessarion avait repris la plume, cette fois sans concession, en
publiant à 300 exemplairesun traité solidement argumenté «Contra calumniatorem
Platonis », le calomniateur, non nommé, étant à l'évidence George de Trébizonde. Dans ce
contexte, la mise en exergue par Regiomontanus des erreurs du même auteur dans sa
traduction dePtolémée, prenait un reliefpolémique évident.
32REGIOMONTANUS
Regiomontanus rencontre là Nicolas de Cuse. Ce Cardinal d'origine
allemande, quePeuerbachavait connuautrefois lors de son séjour en Italie,
est l'un des plus grands esprits de son temps.NéàKues près deTrèves,aux
environs de 1400, il est à la fois un théologien, et un philosophe passionné
par la «philosophie de la nature », autrement dit la Science. Théologien, il
s'est retrouvéauxcôtés deBessarion pour militer en faveur de la réunion des
Eglises d'Orient et d'Occident. Nicolas de Cuse va toutefois beaucoup plus
loin dans sa conception tolérante sinon oecuménique de la Foi lorsque, au
lieu d'insister sur les divergences inter-religieuses, il souligne au contraire
lesconvergences entre les grandes religions monothéistes.Philosophe, il est
l'auteur d'un traité, «De docta ignorantia», la « savante ignorance »,
suffisamment éclairée pour être consciente de ses insuffisances et de son
impossibilitéàcomprendreDieu et l'infini de laCréation.Nicolas deCuse a
également écrit une critique de la Cosmologie d'Aristote,«De caelo » où il
envisagela possibilité d'une rotation de la Terre autour du Soleil. Certains
verrontainsi enNicolas deCuse un précurseur deCopernic.A l'évidence, la
rencontre d'une telle personnalité intellectuelle ne peut être sans
conséquence pourRegiomontanus.
- Un autre personnage avec lequel Regiomontanus entre en contact à
cette époque est Giovanni Bianchini, l'astronome de Ferrare maintenant
octogénaire, quePeuerbachavaitconnu luiaussiautrefois durant son séjour
en Italie. Même s'il ne le rencontre pas physiquement dans l'immédiat,
Regiomontanus entretient dès cette époque avec lui une correspondance
scientifique suivie.
La rencontre, les échanges avec de telles personnalités ne peuvent que
stimuler le jeune Regiomontanus, et aiguiser sa réflexion. La science n'est
pas pourautant son seulcentre d'intérêt.Sacorrespondance montre qu'il est
également curieux des oeuvres des moralistes de l'antiquité, tel Sénèque,
pour lequel il nourrit, dit-on, une dilection particulière.
- L'astronomie reste cependant l'axe qui oriente sa vie. Sa traduction
critique dePtoléméea mûri sonanalyse etamorcé son projet de réforme de
cetteSciencebalbutiante: laconfusion régnant dansl'astronomie,constate-t-
il, est due, pour une grande part, à l'imprécision des observations et des
méthodes mathématiques. La trigonométrie, base de ces mesures, est en
particulier une science oubliée.C'estRegiomontanus quila réinventeraavec
l'ouvrage consacré aux triangles qu'il commence à écrire à cette époque. Il
est plongé dans ce nouveau travail lorsque, en juillet 1463, Bessarion est
envoyé par Pie II, en tant que légat, cette fois auprès de laRépublique de
Venise. Preuve que Regiomontanus fait partie des intimes de Bessarion,
celui-ci l'emmèneavec luiàVenise.
33REGIOMONTANUS
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Partis de Romele 5 juillet, les voyageurs avaient initialement envisagé
de passer parFerrare, sans doute pouryrencontrerBianchini.Contretemps,
la peste qui sévit dans cette ville, les détourne de cette étape. Finalement
Bessarion etRegiomontanusarriventàVenise le 22 juillet et prennent leurs
19quartiersaucouvent deSanGiorgioMaggiore .
La mission du Cardinal Bessarion est, à nouveau, d'obtenir la
participation, cette fois de Venise, à l'alliance contre les Ottomans. Et à
nouveau, comme trois ans plus tôt à Vienne, Bessarion est un Janus: d'un
côté le diplomate oeuvre pour organiser la guerre ; de l'autre, l'humaniste
chercheà préserver l'héritageculturel enfoui sous l'oubli de l'Histoire.
Lebut diplomatique du légat du pape est d'obtenir l'engagement formel
deVenise en faveur d'une nouvellecroisade.Deuxclans s'affrontent en effet
à l'époque dans laRépubliqueSérénissime: l'un prône la neutralité, l'autre
la guerre.Bessarion doit donc négocier et obtiendra finalementsatisfaction:
au terme de longues tractations, il parviendraà faire valoir ses arguments et
une déclaration officielle de la République de Venise confirmera sa
participationà lacroisade queRome veut mettre sur pied.
Pendant que Bessarion négocie, Regiomontanus s'acquitte d'une autre
mission confiée par son protecteur: faire la chasse aux manuscrits. Venise,
porte de l'Orient, est particulièrement propiceà de telles recherches.C'est là
en effet qu'ont abordé nombre de ceux qui ont fui Constantinople, certains
amenantavec eux des manuscrits précieux provenant desbibliothèques de la
ville déchue, reliques culturelles que l'adversité les a parfois conduits à
négocier et qu'il s'agit maintenant de débusquer. Les recherches de
Regiomontanus se soldent effectivement par d'heureuses découvertes dans
ce domaine. Il fait ainsi part dans une lettre adresséeàGiovanni Bianchini,
de sa joie d'avoir découvertsix livres d'Arithmétique de Diophante où le
èm e èm emathématicien d'Alexandrie avait, au 2 ou 3 siècle, posé les bases de
l'algèbre moderne, introduisant les principes de transformation et de
réduction des équations ainsi que les abréviations et les symboles encore
utilisésaujourd'hui.
Cette chasse aux trésors à la recherche de manuscrits précieux n'est
cependant pourRegiomontanus qu'uneactivité secondaire.L'essentiel de son
temps est consacré à la rédaction de son «De triangulis », l'ouvrage de
ncé à Rome ainsi qu'il le précise à untrigonométrie déjà comme
correspondant à la fin de 1463: «Je n'ai pas avec moi les livres que j'ai
écrits sur les triangles mais ils vont m'être envoyés prochainement de
19 La célèbreEglise deSan GiorgioMaggiore n'existe pas encore. Elle ne seraconstruite par
Palladio qu'un siècle plus tard (1566- 1580).
34REGIOMONTANUS
Rom e ». C'est donc à Venise que Regiomontanus termine son «D e
20triangulis », acte de naissance de la trigonométrie moderne. Si l'
«Epitom e », première traduction valable dePtolémée, devraattendre vingt-
trois ans pour être éditée (en 1496), il faudra cinquante (!) ans pourque le
«De triangulis » soit enfin imprimé en 1533.
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En plus de son «De triangulis »,Regiomontanus trouve encore le temps
de rédiger des Tables des sinus et des tangentes, ouvrages spécifiquement
mathématiques mais aux incidences astronomiques évidentes. Dans ces
Tables, rédigées dès 1464 ainsi que le prouve sa correspondance avec
Bianchini,Regiomontanus introduit pour la première fois le système décimal
ce qui simplifieconsidérablement lescalculs.Bianchini, lui-mêmeauteur de
Tables des sinus utilisant le système sexagésimal, sembleavoir pris ombrage
des Tables du jeune astronomeallemand et le lui avoir fait sentir, si l'on en
juge par la réponse deRegiomontanus: «Je n'ai pas fait ce travail,croyez-
moi,par un sentiment d'orgueil ou pour jouer les donneurs de leçons, mais
seulement pour aider à découvrir la vérit é » écrit-il à Bianchini. Réponse
certainement sincère et qui illustre la motivation première qui, pour lui,
passeavant toutautreconsidération: découvrir la vérité du monde.Plus que
la gloire d'une découverte, c'est l'objet de cette découverteelle-même qui
importe à ces passionnés d'une science balbutiante qu'ils bâtissent avec des
moyens dérisoires. Un exemplaire de ces Tables mathématiques de
Regiomontanus, conservé à la bibliothèque Jagiellonne de Cracovie,
matérialise la continuité scientifique entre Regiomontanus et Copernic,
même si cette continuité n'est qu'indirecte: l'ouvrage est en effet annoté de
la propre main de Marcin Biem qui sera le professeur de mathématiques et
d'astronomie deCopernicàCracovie.
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La liste des travaux vénitiens deRegiomontanus ne serait pascomplète
sans la mention de ses premières «Ephémérides ».Elles sontcentrées, pour
20 «De triangulis omnis modisquinque» (cinq livres sur toutes les sortes de triangles). Les
deux premiers livres traitent essentiellement de la trigonométrie plane, tandisquelestrois
autres sont principalement dédiés à la trigonométrie sphérique. C'est dans«De Triangulis »
queRegiomontanus formule sacélèbre«loi des sinus » exprimant la proportionnalité entrele
côté d'un triangle et le sinus de l'angle qui lui fait face (a/sinA=b/sinB=c/sinC) avant de
formuler la loi correspondante pour les triangles sphériques. C'est également dans cette
oeuvre majeure, qui exercera une influence déterminante sur le développement ultérieur de la
trigonométrie, que Regiomontanus résoudra, pour la premièrefois dans l'Occident moderne,
un problème de trigonométrieau moyen de l'algèbre.
35REGIOMONTANUS
l'instant, sur la date decélébration dePâques déterminée parRegiomontanus
pour les trente années à venir en fonction des données astronomiques
lunaires qu'il a calculées pour toute cette période de 30 ans. Ces
Ephémérides, rédigéesbien entendu en fonction ducalendrier julien, sontun
avant-goût des fameuses Ephémérides, beaucoup plus complètes, que
Regiomontanus rédigera douze ans plus tard et qui le rendront célèbre dans
l'Europe entière.
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Le séjour de Regiomontanus à Venise est entrecoupé d'au moins deux
voyages. Le premier le conduit à Milan à la fin de 1463, «pro certo
negotio », ainsi qu'il l'écrit de manière sibyllineà Bianchini.Le second, qui
témoigne de l'audience que commencent à lui valoir ses travaux, le mène à
Padoue enavril et mai 1464.Regiomontanus, invité par lacélèbre université
pour donner un cours d'astronomie, débute cette série de leçons en rendant
hommageàPeuerbach, rappelant que son maîtreavait lui-même étudié dans
ce lieu. Son cours comporteensuite, ce qui est très nouveau, un rappel de
l'Histoire des mathématiques, de l'astronomie et de la physique depuis
l'antiquité égyptienne, enconsidérant l'ensemble des pays méditerranéens, y
compris le mondearabe,Regiomontanusconsacrant tout unchapitre de son
coursau mathématicien etastronomeAl-Farghani.
Toujours fidèleà l'enseignement dePeuerbach, le jeune professeur joint
l'astronomie pratique à la théorie: son registre d'observations fait état d'une
éclipse totalede lune observée à Padoue le 21 avril 1464, d'une durée,
précise-t-il, de 3 heures et 28 minutes.
Regiomontanus séjourne à Venise en compagnie de Bessarion depuis
maintenant uneannée lorsqu'enjuillet 1464 survient un évènement imprévu :
tout est prêt maintenant pour la nouvelle croisade mise sur pied à
l'instigationde Romeet le pape Pie II lui-même est à Ancône, prêt à
s'embarquer pour galvaniser lescroisés, lorsque — signe duciel ?-ilmeurt
subitement ! Bessarion doit donc en août 1464 toutes affaires cessantes,
retourner à Romepour participerà l'élection du nouveau pape.Comme lors
des voyages précédents,Regiomontanus fait partie de la suite duCardinal.
2SiSd2Sit 6 pi_ omZ]_ lpc n_ k_m^
De retour à Rome à l'automne 1464 à l'issue de son séjour à Venise,
Regiomontanus séjourne, semble-t-il, pendant encore près de trois ans en
Italie, mais peu de documents ont survécu pour reconstituercette période de
sa vie. Une de ses observations publiées ultérieurement par le hollandais
Snellius, datée de Viterbe le 19 juin 1465, permet de conclure qu'il fait
encore partie à cette date de l'entourage de Bessarion. Viterbe est en effet
36REGIOMONTANUS
l'une des villégiatures favorites du prélat. Par la suite, aucune pièce
d'archive, aucune lettre, aucun travail de mathématique ou d'astronomie ne
permet de reconstituer la vie ouà tout le moins l'activité deRegiomontanus
entre juin 1465 et le printemps 1467. Voyage-t-il en Italie? Enseigne-t-il à
Padoueau printemps 1466ainsi que d'aucuns l'ontavancé?Rien en toutcas
ne permet de penser qu'il fasse encore partie de la suite du prélat. Le jeune
astronomea-t-il repris sa liberté vis-à-vis d'un milieu trop orientéà ses yeux
vers la seule recherche des oeuvres du passé ?C'est l'hypothèseavancée par
certains. Dans l'équipe d'érudits entourant Bessarion, le souci de l'élégance
du style, l'attention excessive donnéeà la forme sont peut-être devenuau fil
du temps une«déformation intellectuelle », prenant le pas sur la recherche
de la vérité. Or, ainsi que Regiomontanus l'a écrit à Bianchini, c'est cette
découverte de la vérité qui est sa préoccupation majeure.Est-ce la raison qui
l'aurait poussé à quitter Bessarion pour reprendre sa liberté ? C'est une
hypothèse.
Autre question, qui reste également sans réponse: quelle est la vie
privée de ce jeune scientifique de trente ans ? Nous ne savons rien des
battements decoeur deces personnages si proches de nousàbien des égards,
ne serait-ce que par leurs interrogations. A coup sûr ces hommes de
conviction ne sont pas exempts de sentiments privés et d'émotions dont nous
ne saurons jamais rien.Lesconnaître nous lesaurait peut-être rendus encore
plus proches et eût pu nous éclairer sur d'autres facettes deleurgénie.Kepler
sera le premier dont nousconnaîtrons les vicissitudes et lesbonheurs privés
grâce à sa correspondance. Leur vie privée semble cependant passer au
second plan pources hommes qui savent que le temps leur estcomptéetqui
l'utilisent avec une sorte de fureur. Ils ne laissent rien échapper du bref
passage qui leur estaccordé surcette terre etces deuxannées, entre 1465 et
1467, pendant lesquelles nous perdons la trace de Regiomontanus, ne
doivent pas être gaspillées.De tels hommes ne musardent pas.La production
incroyablement riche deces vies sibrèves est le résultat decette«fureur de
vivre » qui les habite et d'un sentiment nouveau que personne avant
Regiomontanus n'avait énoncé de façon aussi explicite: la foi dans la
Science.
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La correspondance échangée par Regiomontanus avec Jacob von
Speyer, astrologue, astronome et mathématicien du Duc d'Urbino, exprime
l'enthousiasme de ces hommes et leur conception humaniste qui intègre la
Science dans laPhilosophie en même temps que dans une vision globale de
èm el'universcurieusement proche decelle du 21 siècle.Regiomontanus, dans
l'une de ses lettres invite vonSpeyerà partageravec lui «le somptueux festin
37REGIOMONTANUS
de la science pure... nos mets seront de nature philosophique et non de
nature vulgair e », ajoute-t-il. Et von Speyer de lui répondre: «Ces mets
délicieux dont tu te nourris me manquent. Icij'observe le cielet les
étoilesseulement pour leur image mais non pour leur signification ».
Comprendrel'univers: tel est lebut queRegiomontanus s'estassigné.
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Regiomontanus est à l'évidence un esprit très indépendant. Ses
remarques critiques en marge de la traduction de l'Almageste en sont la
preuve. Durant sa trop courte carrière, en fidèle successeur de son maître
Peuerbach, il traquera systématiquement lescontradictions entre les théories
avancées a priori, sans preuves pour les étayer, et les données de
21l'observation qui les démentent.Un dialogue polémique qu'il rédigeàcette
époque est un autreexemple de sa lecture critique des ouvrages souvent
acceptés jusque làcomme argent comptant par les humanistes
traditionalistes. Présenté sous la forme d'un dialogue, ce texte vise à
démontrer les contradictions d'une théorie planétaire attribuée à Gérard de
22Crémone , théorie fort en vogueà l'époque. Regiomontanus met en
présence un viennois nomméJohannes — l'auteur de toute évidence — etun
savant de Cracovie. S'il ne cite pas son nom, pour ne pas l'impliquer dans
une polémique toujours possible, il s'agit cependant presque à coup sûr de
Martin Bylica dont il a fait laconnaissance en Italie et qu'il retrouvera
bientôt enHongrie (la référenceàCracovie, où Bylicaa fait ses études, rend
cette attribution presque certaine). Ce dialogue est moins, en fait, un écrit
polémique qu'une analyse critique s'inscrivant dans un projet scientifique
clairement énoncé: débarrasser la sciencenouvelle des théories erronées qui
l'encombrent. Cette réévaluation de l'héritage des siècles passés, ce refus
d'une acceptation inconditionnelle de la tradition, annoncent Erasme et
Thomas More. Eux aussi, cinquante ans plus tard, s'élèveront contre le
respect excessif du passé et de la tradition qui font obstacleà l'acquisition de
connaissances nouvelles. Le mot progrès, répétons-le, n'est pas prononcé
mais son idéeapparaît danscette seconde moitié du«Quattrocento»avecce
nouveau regard porté sur laconnaissance.Un mouvement intellectuel est en
marche, dont Regiomontanus est l'un des premiers à énoncer aussi
clairement à la fois le but et bientôt les moyens: observer et mesurer
mathématiquement les phénomènes et diffuser la connaissance grâce à
21Ce dialogue polémique est l'un des ouvragesque Regiomontanus éditera quelques années
plus tard sur ses propres presses à Nuremberg, sans lui donner de titre. Ce texte sera
habituellement répertorié sous le titre«Attaque deRegiomontanuscontre lesabsurdités de la
théorie planétaire deGérard deCrémone»
22 Ilestà noterque les disciples de Gérard de Crémone n'ont jamais mentionné cette
«theorica planetarum »au nombre des oeuvres de leur maître.
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