De l'homme

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"Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, l'anthropologie n'est nommée que comme une des parties de l'Anatomie : c'est proprement l'étude du corps humain. Le premier livre qui se propose de fonder une "science générale de l'homme" est l'Histoire naturelle de Buffon (1749). S'interrogeant sur l'individu et l'espèce, sur les caractères spécifiques de l'humanité, sur ses origines et son devenir, sur les rapports nature et culture, Buffon oriente toute la pensée des Lumières vers une nouvelle science de l'homme.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782296152052
Nombre de pages : 479
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DE L'HOMME

@ Librairie François Maspero, 1971

http://www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan({j),wanadoo.fr harmattan 1(â),wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01033-4 EAN: 9782296010338

BUFFON

DE L'HOMME

Présentation par Michèle Duchet Postface de Claude Blanckaert

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

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de Kinshasa

- RDC

Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT

Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, elle fera prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique.

Ouvrages parus L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologie française, 1994. J. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre ' 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVIIf-xxe siècle), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologie française au Pérou (1821-1914) ' 1996. M.-C. Robie, A.-M. Briend, M. Rossler (dir.), Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Petitier, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans les premières œuvres de Michelet, 1997. O. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (18301950), 1997. J. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaines, 1998. P. Rauchs, Louis II de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, Corps et arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert L. Blondiaux, L. Loty, M. Renneville, N. Richard (dir.), L' histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999. A. et J. Ducros (dir.), L'homme préhistorique. Images et imaginaire, 2000. C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie. Discours et pratiques en France (1860-1940) ' 2001. M. Huteau, Psychologie, psychiatrie et société sous la Troisième République. La biocratie d'Édouard Toulouse (1865-1947), 2002. J. Rabasa, L'invention de l'Amérique. Historiographie espagnole et formation de l' eurocentrisme, 2002. S. Moussa (dir.), L'idée de « race» dans les sciences humaines et la littérature (XVlIf-XIX: siècle), 2003. F. Tinland, L'homme sauvage. Homo ferus et Homo sylvestris, de l'animal à l'homme, 2003. M.-A. Kaeser, L'univers du préhistorien. Science, foi et politique dans l'œuvre et la vie d'Édouard Desor (1811-1882),2004. C. Blanckaert, La nature de la société. Organicisme et sciences sociales au XIxe siècle, 2004. S. Collini et A. Vannoni (éd.), Les instructions scientifiques pour les voyageurs (XVIf-XIX: siècle), 2005. H. BIais et I. Laboulais (dir.), Géographies plurielles. Les sciences géographiques au moment de l'émergence des sciences humaines (1750-1850), 2006.

Avertissement
Cette nouvelle édition de l' Histoire naturelle de l'Homme de Buffon reprend, dans sa composition et son appareil critique, le texte établi et présenté par Michèle Duchet qui connut une première parution chez Maspero en 1971. À l'occasion du troisième centenaire de la naissance de Buffon en 2007, il était opportun de republier cet ouvrage avec son commentaire magistral qui souligne les grandeurs et les ambiguïtés de la philosophie de l'homme au siècle des Lumières. Le volume est ici augmenté d'une postface de Claude Blanckaert analysant, dans sa trajectoire disciplinaire propre, la fortune durable de l'anthropologie buffonienne.

Remerciements
Je remercie vivement Claude Duchet pour sa complicité et François Gèze, directeur des Éditions La Découverte, pour avoir autorisé la reproduction du texte dans sa mise en page initale.
Claude Blanckaert

Présentation par Michèle Duchet

L'anthropologie

de Buffon

« Pour que l'histoire naturelle apparaisse», il a fallu «que

l'histoire devienne naturelle», note Michel Foucault dans Les Mots et les Choses. C'est chose faite depuis près d'un siècle, quand Buffon entreprend en 1749 cette Histoire naturelle, générale et particulière dont le dernier volume paraîtra en 1788. Cette même année 1788, un certain Chavannes, professeur de théologie à Lausanne, rédige une Anthropologie ou Science générale de l'homme, distribuée en neuf parties; anthropologie physique: ethnologie ou science de l'homme considéré omme appart nant à une espèce répandue sur le globe et divisée en plusieurs corps de sociét s... ; noologie ou « science de l'homme considéré comme être intelligent...;
boulologie ou « science de l'homme considéré comme doué de volonté »; glossologie ou « science de l'homme parlant»; étymologie; lexicologie; grammatologie; mythologie. Pour Foucault, la muta-

tion essentielle « dans l'espace naturel de la culture occidentale» est celle qui permet, « en substituant l'anatomie au classement, l'organisme à la structure, la subordination interne au caractère visible, la série au tableau, de précipiter dans le vieux monde, et gravé noir sur blanc, des animaux et des plantes, toute une masse profonde de temps à laquelle on donnera le nom renouvelé d'histoire».

Et il a sans aucun doute raison, au plan d'une « archéologiedu

savoir». Mais ce qu'il faut aussi essayer de comprendre, c'est comment d'une Histoire naturelle de l'homme a pu surgir une science nommée anthropologie, dans un espace où précisément ne joue jusqu'au XIXe siècle qu'un rôle secondaire. Au milieu du XVIIIe, le mot anthropologie ne se rencontre qu'au sens d'étude du corps humain: il appartient au vocabulaire de l'anatomie: « L'anatomie humaine qui est absolument et proprement appelée anatomie, a pour objet ou, si l'on aime mieux, pour sujet le corps humain. C'est l'art que plusieurs appellent « anthropologie », 7
l'histoire

-

celle des espèces vivantes et celle des sociétés humaines

-

lit-on à l'article « Anatomie» de l'Encyclopédie, dont le rédacteur est Diderot. L'article « Anthropologie» rappelle le sens théologique : « Manière de s'exprimer par laquelle les écrivains sacrés attribuent à Dieu des parties, des actions ou des affections qui ne conviennent qu'aux hommes» et précise: « Dans l'économie animale c'est un traité de l'homme.» Sont citées l'Anthropologie de T eichmeyer (Gênes, 1739) et celle de Drake (Londres, 1707) . Le concept d'économie animale suppose que l'on considère l'homme comme un tout et c'est sur lui que repose la distinction entre l'anthro-

pographie qui est « description de l'homme », et l'anthropologie, discoursqui prend l'homme comme « objet» et non comme « sujet »,

ce que fait de préférence l'anatomie. Inscrire tous ces termes dans un même réseau et comprendre la relation qui les unit, c'est se situer au point de départ de l'Histoire naturelle de l'homme de Buffon. Celle-ci comporte en effet trois parties; un discours sur la nature de l'homme, une partie anatomique, qui traite de l'homme dans ses différents états; enfance, puberté, âge viril, vieillesse et mort, et des opérations des sens : Vue~ Ouïe, Sens en général, enfin un chapitre sur les Variétés dans l'e~p,èce humaine. Comment saisir le lien qui unit entre elles ces difrérentes parties, qui aujourd'hui ne pourraient plus s'articuler dans un même discours? Il s'agit en fait de l'homme considéré comme un tout, et distinct de toutes les autres espècespar la nature de son entendement, la durée de son accroissement et de sa vie, par l'exis-

tence d'un

« principe

supérieur» qui lui permet de multiplier à

l'infini les opérations de son esprit, et d'accroître la distance qui le sépare de la bête, par une plasticité qui le fait se répandre et subsister sous tous les climats, par la complexité et la diversité des sociétés qu'il forme avec ses semblables, L' homme partout sentant, vivant, pensant, agissant comme homme, voilà l'objet de cette Histoire naturelle de l'homme. L'idée « d'organisation »,liée à celle d'une « supériorité naturelle» est ainsi présente dans toutes les parties de ce"traité « d'économie
animale». On sait que la philosophie de Buffon est, dès 1749, très proche de celle de Diderot, dont il cite avec éloge cette Lettre sur les aveugles qui lui valut d'être emprisonné à Vincennes. Comme Diderot, c'est en philosophe qu'il fait de l'anatomie, qu'il

en dénonce les insuffisances

,.

« Les vrais ressorts de notre organisation ne sonl pas ces muscles, ces veines, ces artères, ces nerfs, que l'on décril avec tant d'exactitude et de soin; il existe (...) des forces intérieures dans les corps organisés, qui ne suivent point du tout les lois de la mécanique grossière que nous avons imaginée, et à laquelle nous voudrions tout réduire: au lieu de chercher à connaitre ces forces par leurs effets, on a tdché d'en écarter jusqu'à l'idée,. on a voulu les bannir de la philosophie: elles ont reparu cependant, et avec plus d'éclat que jamais, dans la gravitation, dans les affinités chimiques, dans les phénomènes de l'électricité (...). » 8

l'anthropologie de button « Qu'avec les Anciens on appelle sympathie cette correspondance singulière des différentes parties du corps, ou qu'avec les modernes on la considère comme un rapport inconnu dans l'action des nerfs, cette sympathie ou ce rapport existe dans toute l'économie animale1...»

Ce n'est pas un hasard si ce passage se retrouve à l'article « Eunuque» de l'Encyclopédie. (Buffon développe ici une théorie des « correspondances» dans le corps humain à propos de celles qu'il a observées chez les eunuques entre la voix et les parties de la génération.) Le texte de Buffon est suivi d'une note sur les travaux du médecin Bordeu, l'un des interlocuteurs du Rêve de d'Alembert, qui portent précisémentsur ces effets de « sympathie»

dans le corps humain. Cette « anthropologie», au premier sens du

terme, est aussi celle de Diderot, et de nombreux articles de l'Encyclopédie, depuis l'article « Animal» jusqu'à l'article « Humaine (Espèce) », en passant par d'autres dont Diderot n'est pas luimême le rédacteur, comme « Emmailloter», « Accroissement », « Ossification», « Vie (durée de la)}) diffusent les éléments d'une « science de l'homme» où faits de nature et faits de culture se trouvent associés dans une nouvelle configuration. Lorsque, au chapitre « De la puberté» Buffon écrit que « la puberté, les circonstances qui l'accompagnent, la circoncision, la castration, la virginité, l'impuissance sont essentielles à l'histoire de l'homme », il n'est plus l' « historien de la nature », il pense en anthropologue,

il tient comptede la nature spécifique de l'homme, de son « organi-

sation », de l'originalité des sociétés humaines. Jacques Roger a justement souligné que l'ordre suivi par Buffon dans l'Histoire naturelle n'est ni spontané ni ingénu. C'est un
«

ordre de dignité décroissante» qui descend par degrés de l'Homme

«

être unique et supérieur », aux Animaux domestiques, qu'il a

su apprivoiser et qui tirent de lui leur noblesse, aux Animaux sauvages et carnassiers, soumis aux seules lois de la nature. L'éminente dignité de l'homme est affirmée dans le chapitre « De la nature de l'homme» en 1749, et dans le Discours sur la nature des animaux, en 1753. Buffon ne s'appuie nullement sur des certitudes théologiques pour prononcer que la nature de l'homme est supérieure à celle de l'animal, mais sur des arguments de fait.

Il compare « les résultats des opérations naturelles de l'un et de

l'autre». « L'homme ressemble aux animaux dans ce qu'il a de matériel », mais « le plus stupide des hommes suffit pour conduire le plus spirituel des animaux»; «il le commande et le fait servir à ses usages (...) parce qu'il a un projet raisonné, un ordre d'actions, et une suite de moyens par lesquels il contraint l'animal à lui obéir.

L'homme « communique sa pensée par la parole» et « l'homme
sauvage parle comme l'homme policé», « tandis qu'aucun des

1. « De la Puberté))

0.0., éd. Pourrat, VIII, 897-898. 9

animaux n'a ce signe de la pensée». Mais encore les animaux

« n'inventent et ne perfectionnent rien », « l'ordre de leurs actions

est tracé dans l'espèce entière, il n'appartient point à l'individu ». De ces trois preuves - réflexion, langage, perfectibilité - qui celles du plus parfait animal» découle une double affirmation: l'homme est « d'une différente nature» et l'on ne peut descendre {( insensiblement et par nuances de l'homme au singe ». Aucun argument métaphysique; Buffon part de l'homme et de l'homme seul, coupé du Créateur et de la Création. Or, ce refus de l'anthropocentrisme, cette coupure radicale, est précisément ce qui lui permet de fonder une anthropologie, science de l'homme et
de ses activités spécifiques, part ». de ses « opérations naturelles»

établissent une « distance infinie entre les facultés de l'homme et

-

dit

Buffon -

qui le constituent comme faisant seul « une classe à

Certes une allusion à la « bonté du Créateur» qui a pris soin
de mettre cette distance immense entre l' homme et la bête, et quelques considérations sur l'immatérialité de l' « âme» atténuent tant de

hardiesse. M ais il s'agit surtout de créer une « illusion de conformisme », pour reprendre une formule que Jean Ehrard emploie avec bonheur à propos de Montesquieu. En réalité, assimilant l'âme à la pensée, Buffon ne la connaît que par ses effets, c'està-dire par la nature de ses opérations. « Etre et penser sont pour
nous la même chose

notre âme autrement que par la pensée » et l'essence de la pensée consiste dans la réflexion ou faculté d'associer des idées, combinaison dont les animaux sont incapables, et qui conduit à l'invention d'un langage. Cette suite de propositions recevra en 1753, dans le Discours sur la nature des animaux, un nouveau développement. La «substance spirituelle» qui anime et conduit l'homme y est définie comme que le sens matériel ne peut faire. C'est donc la faculté de réfléchir,

(...).

Il nous est impossible

d'apercevoir

« un sens d'une nature supérieure et bien différente» du «sens intérieur» purement matériel de l'animal. « ...L'âme fera tout ce

c'est-à-direde « comparerles sensations et d'en former des idées »,
qui ne sont que « des associations de sensations », qui distingue l'homme de l'animal. Mais c'est la faculté de « comparer les idées mêmes et d'en former des raisonnements» qui distingue de la même façon l'homme ordinaire de l'homme supérieur. C'est enfin la faculté de produire un plus ou moins grand nombre d'idées qui dis-

tingue ceux qui méritent pleinement ce nom d'homme des « hommes
plus ou moins stupides» qui « semblent ne différer des animaux que par ce petit nombre d'idées que leur âme a tant de peine à produire ». La « distance infinie» qui sépare l' homme de l'animal n'est donc pas si infinie qu'on ne puisse trouver des degrés entre l'un et

A la limite, « l'homme imbécile» et l'animal sont comparables en ce que « l'un n'a point d'âme, et que l'autre ne s'en sert point ».

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l' anthropolo

gie de bullon

['autre. L'homme qui « produit» peu d'idées, n'usant point de ce sens supérieur qui fonde sa supériorité naturelle, perd son éminente dignité et se rapproche de la brute. L'homme stupide, l'homme imbécile - ou l'homme sauvage - pourront donc apparaître comme dégénérés de leur propre espèce. Comme la Grâce pour les jansénistes, la qualité d'homme ne s'acquiert point, mais elle peut se perdre, et l'espèce a ses damnés, promis à l'enfer de l'animalité. Cette théorie de l'entendement, qui fait une place essentielle à la naturellement à une anthropologie différentielle. Car ce qui est vrai des individus l'est aussi de l'espèce. Alors que toutes les autres espèces ne peuvent vivre que dans un climat qui leur convient, l'homme est:

« production des idées» et aux opérations de l'âme, conduit tout

« le seul de tous les ~tres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible, pour pouvoir subsister, se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre2. ))

Il doit ce « grand privilège» à la supériorité de son « organisation»
qui lui permet de lutter contre la nautre, et de créer partout les condi-

tions de sa survie. Mais il le doit surtout à cette « faculté raisonnable » qui le fait s'associer à ses semblabes, et former avec eux
des « sociétés d'hommes» où se trouvent réunies les conditions du progrès de l'espèce entière, et de sa progression dans l'espace. « L'homme (u.) n'est fort, il n'est grand, il ne commande à l'univers que parce qu'il a su se commander à lui-même, se dompter, se soumettre, et s'imposer des lois; l'homme en un mot n'est homme que parce qu'il a su se réunir à l'hommes. )}

Grâce à cette union
« l'homme a pu marcher en force pour conquérir l'univers (...). Il a fait reculer peu à peu les bêtes féroces, il a purgé la terre de ces animaux gigantesques dont nous trouvons encore les ossements énormes, il a détruit ou réduit à un petit nombre d'individus les espèces voraces et nuisibles, il a opposé les animaux aux animaux, et subjuguant les uns par adresse, domptant les autres par la force ou les écartant par le nombre, et les attaquant tous par des moyens raisonnés, il est parvenu à se mettre en sûreté et à établir un empire qui n'est borné que par les lieux inaccessibles, les solitudes reculées, les sables brûlants, les montagnes glacées, les cavernes obscures, qui servent de retraites au petit nombre d'espèces d'animaux indomptables4.)}

2. « Animaux communs aux deux continents )), 0.0., XI, 385. 3. « Animaux domestiques », 0.0., X, 180. 4. «Animaux domestiques», 0.0., X, 196.

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des sociétés animales qui ne supposent « aucune intelligence,
n'étant qu'un assemblage physique ordonné par la nature et indépendant de toute vue, de toute connaissance, de tout raisonnement »: Buffon admet que certaines sociétés animales semblent dépendre castors, les singes et plusieurs autres espèces d'animaux, se cherchent, se rassemblent, vont par troupes, se secourent, se défendent, s'avertissent et se soumettent à des allures communes5 ». Mais la distance reste infinie entre de telles sociétés qui ne sont fondées humaines, qui supposent un ensemble de relations morales. De supériorité naturelle sur n'importe quel animal, de même, au niveau du groupe, il n'y a aucune commune mesure entre le mécanisme qui

Par cette finalilé même, les sociétés humaines se distinguent

du « choix de ceux qui la composent». Ainsi « ...les éléphants, les

que sur « des rapports et des convenancesphysiques» et les sociétés

même qu'un « sens supérieur» assurait à l'individu humain une rassembleles espècesanimales en « troupes », et le libre choix des

hommes qui s'organisent en sociétés. « ...Cette réunion est de l'homme l'ouvrage le meilleur, c'est de sa raison l'usage le plus sage. » On songe au saut qualitatif qui, dans Le Rêve de d'Alembert, permet à Diderot de passer d'un agrégat de molécules sensibles à l'être vivant, tout organisé. Chez Buffon, les sociétés animales supposent seulement un principe de contiguïté, les sociétés humaines, un principe de continuité. Entre elles, il y a différence non de degré mais de nature. Mais en même temps l'écart qui les sépare ne cesse de grandir, puisque les sociétés animales n'inventent et ne perfectionnent rien, tandis que les sociétés humaines sont animées d'un mouvement qui leur est propre; pour l'homme seul, la société

est à la fois effet et cause; produit d'une « faculté raisonnable »,
elle est à l'origine des progrès de l'espèce.
« C'est d'elle que l'homme tient sa puissance, c'est par elle qu'il a perfectionné sa raison, exercé son esprit et réuni ses (orees; auparavant l'homme était peut-~tre l'animal le plus sauvage et le moins
redoutable de tous... 6.
»

Pour Buffon il esl si évident que l'homme naturel et l'homme social ne font qu'un, que le problème de l'origine du langage n'a pour lui aucun sens: parlent naturellement...
« L'homme sauvage parle comme l'homme policé, et tous deux
»

Son anthropologie s'appuie sur les mêmes principes que sa théorie des « molécules organiques» et des « moules intérieurs» ;
5. Discours BUr la nature des animauœ, X, 178. 6. «Animaux domestiques., 0.0., X, 195.

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l'anthropologie

de buffon

les sociétés humaines constituent avant tout un milieu biologique où des individus « organisés» de la même manière acquièrent l'usage immédiat des facultés propres à l'espèce, de même que tout être vivant est un « moule intérieur» qui n'admet « que les molécules organiques qui lui sont propres »7.L'homme naturel contient
« en germe» l'homme social et l'homme civil, et le processus par

lequel il se civilise ne produit rien qui ne soit au départ dans la nature même de l'homme. Lorsque Buffon écrit que « toutes les actions qu'on doit appeler humaines sont relatives à la société» (XIV, 27) - et le langage n'est qu'une de ces « actions» - il entend que la société est consubstantielle à l'individu, qu'elle est un « moule» où les caractères communs à l'espèce se manifestent au niveau du groupe. Il ne peut donc y avoir pour Buffon un état « de pure nature », antérieur à l'état de société, car il faudrait supposer un homme « sans pensée, sans parole », c'est-à-dire un homme dont la « nature» répugnerait à toutes les « actions» qu'on doit appeler humaines. La faculté de se perfectionner est bien, pour Buffon comme pour Rousseau, « le caractère spécifique de l'espèce humaine», mais cette « perfectibilité» n'a nul besoin des « circonstances» pour se manifester. L'homme est son propre démiurge. Immergé dès l'origine dans une histoire - dans l'Histoire - il réalise à travers elle sa propre fin. C'est en « naturaliste» pourtant que Buffon s'oppose aux thèses de Rousseau, dont il dénonce le caractère spéculatif:
« Il faut éloigner les suppositions, et se faire une loi de n'y remonter qu'après avoir épuisé tout ce que la nature nous offre. Or nous voyons qu'on descend par degrés assez insensibles des nations les plus éclairées, les plus polies, à des peuples moins industrieux, de ceux-ci à d'autres plus grossiers, mais encore soumis à des rois, à des lois; de ces hommes grossiers aux sauvages, qui ne se ressemblent pas tous, mais chez lesquels on trouve autant de nuances différentes que parmi les peuples policés; que les uns forment des nations assez nombreuses, soumises à des chefs, que d'autres en plus petites sociétés, ne sont soumis qu'à des usages; qu'enfin les plus solitaires, les plus indépendants ne laissent pas de former des familles et d'être soumis à leurs pères. Un empire, un monarque, une famille, un père, voilà les deux extrêmes de la société: ces extrêmes sont aussi les limites de la nature...8)

Il Y a donc une limite numérique, au-delà de laquelle l'espèce s'anéantit. Seule la société a pu assurer la survie de l'espèce hu-

maine, dont « les enfants périraient s'ils n'étaient secourus et
7. «Histoire des animau:c t, 0.0., VIII, 40. 8. «Animaux carnassiers» (1758), 0.0., XI, 91.

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soignés pendant plusieurs années, au lieu que les animaux nouveau-nés n'ont besoin de leur mère que pendant quelques mois ». « Cette nécessité physique suffit donc seule pour démontrer que l'espèce humaine n'a pu durer et se multiplier qu'à la faveur de la société.» (XI, 91-92) « L' homme en tout état, dans toutes les situations et sous tous les climats, tend également à la société; c'est un effet constant d'une cause nécessaire, puisqu'elle tient à l'essence même de l'espèce, c'est-à-dire à sa propagation.» (XI, 93)

Quant aux singes « anthropomorphes» qui offrent avec l'homme
des ressemblances dans la « conformation extérieure et même dans l'organisation intérieure », Buffon se refusera à les admettre dans l'espèce humaine. Rousseau, dans une Note du Second Discours, n'avait pas hésité à se demander si ces animaux « ne seraient point en effet de véritableç;hommes sauvages, dont la race dispersée anciennement dans les bois, n'avait eu occasion de développer aucune de ses facultés virtuelles, n'avait acquis aucun degré de perfection, et se trouvait encore dans l'état primitif de Nature». C'eût été un argument de fait au service de sa thèse: l'existence d'un état de nature antérieur à toute société, où la race humaine aurait vécu dispersée dans les bois, eût cessé d'être une pure hypothèse philosophique. Mais en ce cas, répond Buffon:
« ...n'aurait-on pas trouvé, en parcourant toutes les solitudes du globe, des animaux humains privés de la parole, sourds à la voix comme aux signes, les mâles et les femelles dispersés, les petits abandonnés9 ?» Dans la « Nomenclature des singes », il fait appel à l'anatomie comparée pour démontrer que l'espèce du singe ne saurait en aucun cas « être prise pour une variété dans l'espèce humaine». Certes: « L' homme et l'orang-outang sont les seuls et des mollets, et qui par conséquent soient debout, les seuls dont le cerveau, le cœur, les rate, le pancréas, l'estomac, les boyaux, soient qui aient des fesses faits pour marcher poumons, le foie, la absolument pareils, les seuls qui aient l'appendice vermiculaire au coecum. » (XIV, 41)

Ni la présence des mêmes organes, ni la « conformité de l'organisation » ne suffisent à fonder une identité de nature. L'orang-

outang « peut faire ou contrefaire tous les mouvements, toutes les
actions humaines (...), il ne fait aucun acte de l'homme». Et le plus simiesque des hommes, le sauvage Hottentot, qui vit en société et qui parle, n'est pas un orang-outang qui se serait perfectionné». « ...L'intervalle qui les sépare est immense, puisqu'à 9. « Animaux carnassiers. &, o. C., XI, 91.
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l'anthropologie

de buffon

l'intérieur il est rempli par la pensée et au-dehors par la parole» alors que la matière seule, quoique parfaitement organisée, ne peut

produire ni la pensée, ni la parole qui en est le signe. »
Nature et société se trouvent donc associées dans un système de signes, qui sans cesse renvoient à la fois à l'une et à l'autre, l'être naturel de l'homme se déduisant en quelque sorte de son être social. Ainsi l'homme manifeste son « excellence» en transformant la nature à son profit, en domptant et en domestiquant les animaux, en façonnant à son image le monde dont il s'est rendu maître. « La nature est le trdne extérieur de la magnificence divine: l'homme qui la contemple, qui l'étudie, s'élève par degrés au trdne intérieur de la toute-puissance; fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures; vassal du ciel, roi de la terre, il l'anoblit, la peuple et l'enrichit; il établit entre tous les etres vivants l'ordre, la subordination, l'harmonie; il embellit la nature même, il la cultive, l'étend et la polit, en élague le chardon et la ronce, y multiplie le raisin et la rose 10. »

L'homme exerce ainsi une influence déterminante sur l'évolution 'des espèces. Il est clair que, pour Buffon, l'ordre qui va des « Animaux domestiques » aux « Animaux sauvages» et aux « Animaux carnassiers» signifie que les espèces se « perfectionnent» ou se « dégradent» selon qu'elles vivent dans une nature brute ou améliorée par la main de l'homme. A propos de l'espèce des Mammouths, disparue de la surface du globe, il écrit;
« Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées, par les grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les m~mes qu'elles étaient autrefois I (u.) Leur état, leur vie, leur etre dépendent de la forme que l'homme donne ou laisse à la sur-

face de la terre. »
le rapetissement

Dans les « Animaux communs aux deux continents », il attribue
des quadrupèdes, la grandeur des reptiles, le

nombre et la grosseur des insectes du continent américain « à la
qualité de la terre, à la condition du ciel, au degré de chaleur, à celui d' humidité, à la situation, à l'élévation des montagnes, à la quantité des eaux courantes ou stagnantes, à l'étendue des forêts », mais « surtout à l'état brut dans lequel on y voit la nature », laissée en friche par des hommes épars et errants. L'évolution des espèces est donc pensée entièrement dans une perspec.tive anthropologique, dont il faut souligner la hardiesse: à un anthropocentrisme de droit divin, Buffon substitue une création continue de l'homme par l'homme. Au degré le plus bas, l'homme 10. (C la nature, première vue )},0.0., XII, 113. De
15

sauvage, encore enfoncé dans l'aninlalilé, demeure soumis aux lois du mécanisme universel, passif el comme inerte. L'homme américain, c'est pour Buffon cet être déshérité, resté pour ainsi dire au seuil de sa propre histoire:
« ...loin d'user en maitre de ce territoire, le Nouveau Monde, comme de son domaine, il n'avait nul empire; (...) ne s'étant soumis ni les animaux ni les éléments, n'ayant ni dompté les mers ni dirigé les fleuves, ni travaillé la terre, il n'était en lui-même qu'un animal du premier rang, et n'existait pour la nature que comme un être sans conséquence, une espèce d'automate impuissant, incapable de la réformer ou de la seconder...ll »

C'est donc un certain rapport - puissance ou impuissance de i'homme à la nature - éléments et espèces vivantes - qui distingue entre eux les différents états; état sauvage, état policé, nation civilisée. Le physique et le moral ne sont que les conséquences de ce rapport de (orees initial; les sauvages du Nouveau Monde sont moins robustes, moins sensibles, plus craintifs et plus lâches que les Européens. A l'autre extrême, l'Européen vivant sous un climat tempéré et dans un pays policé représente la perfection du type. Le degré supérieur est atteint lorsque les caractères acquis par les individus sous la double influence du climat et des mœurs se trouvent fixés au bénéfice d'un groupe, d'une race, et finalement de l'espèce entière. Entre ces limites se déploie toute l'histoire de l'humanité, orientée vers sa propre fin, vers un « modèle» de civilisation. Mais cette histoire, c'est dans l'espace, et non dans le temps, que nous en découvrons la masse pesante. Le vaste tableau des Variétés dans l'espèce humaine offre de l'homme une image marquée par de prodigieuses di((érences, au physique et au moral, et

ce sont ces « variétés», comparées les unes aux autres, qui se
« d'êtres

distribuent dans le temps, qui n'est qu'un des facteurs de différenciation. Le mot de « variétés» renvoie en ef(et au postulat initial:

« L'homme (ait une classe à part... » Il n'y a pas dans la nature

moins parfaits que l'homme et plus par(aits que l'animal

par lesquels on descendrait insensiblement et par nuances de l'homme au singe». Ces variétés ne sont donc dues qu'à des causes externes, elles ne sont pas des « nuances» où l'on pourrait reconnaître des formes intermédiaires de l'être. On peut réduire l'homme à la plus imparfaite de ses images sans sortir des limites de l'espèce, sans que varie la distance qui le sépare du plus parfait animal. Ainsi le chapitre des Variétés dans l'espèce humaine n'est pas un inventaire, mais une démonstration. Il ne s'agit pas de « désigner » tous les types humains et de « les situer en même temps dans le système d'identités el l'ordre des différences qui les
Il. « Animaux communs aux deux continents », XI, 370. 16

l'anthropologie

de bullon

rapproche et les distingue des autres », ce qui est pour Michel Foucault, la tâche de l'histoire naturelle à l'âge classique12, il s'agit de trouver les « causes» qui font varier i'espèce du plus au moins. L'antlzropologie est donc pour Buffon la science qui permet de penser à la fois ces deux concepts: l'unité de l'espèce humaine et sa diversité. Pour franchir la distance qui les sépare, Buffon va procéder à des réductions successives, à l'intérieur d'un espace méthodiquement exploré et quadrillé par le double tracé des méridiens et des parallèles. La géographie permettra d'ordonner la multiplicité des faits, et de découvrir des constantes dans une profusion de variables. Cette méthode d'exposition est un premier pas vers une méthode tout court. Mais les moyens dont il dispose ne sont pas adaptés aux dimensions nouvelles d'un monde en expansion: les récits des voyageurs sont suspects, trop de terres sont encore totalement inconnues. Le résultat est une connaissance au second degré, où les médiations sont multiples, et la certitude pratiquement nulle. Buffon se méfie des « descripteurs de cabinets et des nomenclateurs». La critique des sources ne conduit qu'à des vérités probables; si la plupart des voyageurs hollandais s'accordent dans leur description des habitants de J ava, on peut admettre que ceux-ci sont bien tels qu'ils le disent. Si un grand Struys prétend avoir vus, il est prudent de s'interroger sur leur existence. Mais Buffon est parfaitement conscient des imperfections d'une telle démarche; il ne se prononce jamais sur un fait isolé, il ne hasarde une interprétation que lorsque les faits rassemblés parlent pour ainsi dire d' eux-m êmes, et même alors garde ses distances. Les habitants de M alaca, de Sumatra et des îles Nicobar « semblent» tirer leur origine des Indiens de la presqu'île de l'Inde. Ceux de Formose et des îles Mariannes paraissent

nombre d'auteurs ne parlent pas de ces « hommes à queue» que

« former une race à part ». Il tente aussi d'élargir son information,

en faisant appel aux naturalistes, médecins du roi ou botanistes, qui participent aux grandes expéditions, celle de Béring, celles de Bougainville et de Cook, celles des Russes dans le nord de l'Asie. Cette mise à jour continue donne à son œuvre le ton et l'allure d'une chronique, en marge de la découverte du monde; il suffit pour s'en convaincre de voir la richesse des Additions au chapitre des Variétés dans l'espèce humaine, en 1777. Il n'en reste pas moins que son information n'est pas à la hauteur de ses ambitions scientifiques. Aussi va-t-il s'installer résolument dans le provisoire, et ne retenir qu'un petit nombre de faits, qu'il va s'efforcer d'interpréter. C'est au niveau théorique qu'il faut se placer pour juger comme il convient de la « science» de Buffon. Au départ, Buffon ramène à trois caractéristiques essentielles les
« variétés qui se trouvent entre les hommes des différents climats » :
12. Michel FOUCAULT, Les Mots et les Ohoses, p. 151. 17

2

la première est celle de la couleur, la seconde est celle de la {orme et de la grandeur, et la troisième est celle du « naturel». Ainsi la race d'hommes qu'on rencontre en Laponie et sur les côtes septentrionales de la Tartarie présente les caractères suivants: « Le visage large et plat, le nez camus et écrasé, l'iris de l'œil jaune-brun et tirant sur le noir, les paupières retirées vers les tempes, les joues extrêmement élevées, la bouche très grande, le bas du visage étroit, les lèvres grosses et relevées, la voix grêle, la tête grosse, les cheveux noirs et lisses, la peau basanée. Ils sont

très petits, trapus, quoique maigres... »

La couleur est donc celle des cheveux, des yeux, de la peau: la du corps, les traits de la physionomie, la conformation de la tête

« forme et la grandeur », ce sont les dimensions et les proportions

et la structure du visage. Quant au naturel, ce sont les « inclinations » et les « mœurs », c'est-à-dire aussi bien les pratiques superstitieuses - « les Lapons danois ont un gros chat auquel ils disent
tous leurs secrets et qu'ils consultent dans toutes leurs affaires» - que les armes - « ils ont aussi tous l'usage de l'arc, de l'arbalète» -, le mode de vie - « ils vont tous à la chasse de l'hermine, du loup-cervier, du renard» -, la nourriture - « leur nourriture est du poisson sec... leur boisson est de l'huile de baleine et de l'eau» -, l'habitat - ({tous vivent sous terre ou dans des cabanes presque entièrement enterrées» -, la sexualité - « ils offrent aux étrangers leurs femmes et leurs filles». La seule description de ces peuples permet donc d'affirmer que:
« Les Samoièdes, les Zembliens, les Borandiens, les Lapons, les Groenlandais et les sauvages du nord au-dessus des Esquimaux, sont donc tous des hommes de même espèce, puisqu'ils se ressemblent par la forme, par la taille, par la couleur, et même par la bizarrerie

des coutumes. »

Cette « espèce» est d'ailleurs si différente des autres qu'aucune hésitation n'est possible. Inversement ce qui sépare les peuples les uns des autres, ce n'est guère plus que des nuances, qui font varier du plus au moins leurs qualités spécifiques;
guère que sur le plus ou moins de difformité.

« S'il y a des différences parmi ces peuples, elles ne tombent
»

Ainsi les Borandiens sont plus petits que les Lapons, qui sont moins trapus que les Samoièdes, lesquels ont « la tête plus grosse, le nez plus large et le teint plus obscur ». Mais tous « sont également grossiers, superstitieux, stupides ». Cependant, très vite, le tableau devient plus flou. Les peuples voisins n'ont aucun rapport avec cette race, mais certains, tels les Ostiaques et les Tonguses, ressemblent pourtant aux Samoièdes. 18

l' anthropolo

gie de bullon

Sur le terrain, il est difficile de tracer des limites, il faut admettre des variétés intermédiaires. Les Ostiaques et les 1"onguses semblent « faire la nuance entre la race lapone et la race tartare ». Brusquement la pensée de Buffon fait un saut, et une première réduction intervient, qui donne un sens plus précis au concept de race:
« Pour mieux dire, les Lapons, les Samoièdes, les Borandiens, les Zembliens, et peut-être les Groenlandais, et les Pygmées du nord de l'Amérique, sont des Tartares dégénérés autant qu'il est possible,. les Ostiaques sont des Tartares qui ont moins dégénéré; les Tonguses encore moins que les Ostiaques, parce qu'ils sont moins petits et moins mal faits, quoique tout aussi laids... »

Cette idée d'une dégénération qui, d'une race primitive, ferait naître des races ayant avec elle des caractères communs, mais altérés par l'effet du climat, avait été préparée dans les pages précédentes par deux remarques dont le sens restait encore en suspens. Buffon y parlait de « ces hommes qui paraissent avoir dégénéré de l'espèce humaine », de cette espèce particulière dont

tous les individus « ne sont que des avortons».Leur petitesse,leur

laideur, leur difformité, la bizarrerie de leurs coutumes, tout en faisait d'avance une « variété» inférieure, au physique et au moral. Ne sont-ils pas « plus grossiers que sauvages, sans courage, sans respect pour soi-m ême, sans pudeur: ce peuple abject n'a de mœurs qu'assez pour être méprisé. Ils se baignent nus et tous ensemble ». Le jeu des négations souligne leur dégradation, la promiscuité sexuelle les rejette dans l'animalité. C'est que ces peuples se sont étendus et multipliés « dans des déserts et sous un climat inhabitable pour toutes les autres nations». Vivant à l'écart, à la limite du monde habité, ils forment une humanité presque marginale, que la rigueur du climat voue à la « dégénération », dans les espaces déshérités où ils se sont aventurés. Les Tartares, au contraire, par l'immensité des pays qu'ils occupent et l'ampleur de leurs migrations, méritent un meilleur

sort. Certes ils n'ont « aucune religion, aucune retenue dans leurs
mœurs, aucune décence », mais ils ont su dresser leurs chevaux, et les Tartares Mongoux ont conquis la Chine. La race tartare s'est mêlée « d'un côté avec les Chinois, et de l'autre avec les Russes orientaux». Entre des peuples voisins, l'histoire noue des liens; le paysage humain perd de sa netteté, mais prend son relief définitif. La ({race» n'est plus alors définie par la triple ressemblance de la couleur, de la forme et du naturel. Une seule suffit pour qu'on puisse assimiler un peuple à un autre. Si l'on compare les Chinois « ressemblances non équivoques », malgré « la différence totale du naturel, des mœurs et des coutumes de ces deux peuples ».

aux Tartares « par la figure et par les traits», on trouvera des

19

Un nouveau pas est franchi dans la recherche des « causes
naturelles». Elles sont à la fois géographiques et historiques. L'influence du climat et le mélange des sangs sculptent les corps, modèlent les visages, mais sous la diversité des apparences se perpétuent les caractères essentiels d'une race. La « couleur» et le « naturel» commencent à apparaître comme des caractères secondaires, liés au milieu géographique et au mode de vie, non à la race elle-même. Citant les conclusions de Chardin à propos des Chinois, Buffon les prend à son compte:
teCes divers peuples sortent tous d'une même souche, quoiqu'il paraisse des différences dans leur teint et dans leurs mœurs; car pour ce qui est du teint, la différence vient de la qualité du climat et de celle des aliments; et, à l'égard des mœurs, la différence vient aussi de la nature du terroir et de l'opulence plus ou moins grande. )

Selon ce principe, les Japonais sont « assez semblables aux
Chinois pour qu'on puisse les regarder comme ne faisant qu'une seule el même race d'hommes ». Ils sont seulement plus jaunes ou plus bruns, parce qu'ils vivent sous un climat plus méridional. De même les Japonais et les Chinois, {( qui se sont très anciennement civilisés», diffèrent des Tartares plus par les mœurs que par la figure; c'est la bonté du terrain, et la douceur du climat qui ont produit ces différences. Dès lors le climat apparaît comme la cause principale de toutes les « variétés» de l'espèce, et tous les faits semblent se plier comme d'eux-mêmes à la rigueur de ce principe d'explication. Ainsi on trouve à l'extrême-sud, en Nouvelle-Hollande (Australie) une humanité qui est pour ainsi dire l'homologue de celle qui vit audelà du 60e degré en direction du nord; même air misérable, même grossièreté, même promiscuité. Ce sont les deux extrêmes de l'espèce humaine. Entre le 20e et le 30e ou le 35e degré de latiles Arméniens, les Turcs, les Géorgiens, les Mingréliens,

tude nord dans l'ancien continent vivent des peuples « assez beaux et bien faits » et ceux qui habitent sous le climat le mieux tempéré, Circassiens, les Graceset tous les peuples de l'Europe, sont « les
les hommes les plus beaux, les plus blancs et les mieux faits de toute la terre». Nous voici au centre de l'anthropologie de Buffon: toutes les « variétés» d'hommes s'écartent ou se rapprochent d'un modèle, selon qu'elles vivent à une distance plus ou moins grande de ce climat bien tempéré, qui apparaît comme le milieu humain par excellence, celui qui offre à l'espèce les meilleures conditions de vie et de développement. La beauté des corps, l'harmonie des visages sont les signes visibles d'une parfaite adéquation entre le milieu et l'espèce. L'homme n'est pleinement homme que sous certaines latitudes; un vocabulaire emprunté à L'esthétique reflète 20

l'anthropologie

de bullon

un équilibre biologique, et les qualités d'esprit vont de pair avec ces heureuses dispositions du corps. Si les Géorgiens ont naturelle.. ment de l'esprit, c'est par la grâce de cette seconde nature qui tient à l'excellence du climat. L'idée d'un « moule intérieur» engendre donc aussi celle d'un « modèle », qui est le point de perfection auquel chaque espèce peut prétendre, en vertu des qualités qui la distinguent des autres.
« Il Y a dans la nature un prototype général dans chaque espèce, sur lequel chaque individu est modelé, mais qui semble, en se réalisant, s'altérer ou se perfectionner par les circonstances en sorte que, relativement à de certaines qualités, il y a une variation bizarre en apparence dans la succession des individus, et en même temps une constance qui paratt admirable dans l'espèce entière. Le premier animal, le premier cheval, par exemple, a été le modèle extérieur et le moule intérieur sur lequel tous les chevaux qui sont nés, tous ceux qui existent et tous ceux qui naltront, ont été formés; mais ce modèle (...) a pu s'altérer ou se perfectionner en communiquant sa forme et se multipliant (...). Cette différence (...) se trouve dans l'espèce humaine, dans celles de tous les animaux, de tous les végétaux, de tous les êtres en un mot qui se reproduisent13.&

L'unité de l'espèce humaine, c'est donc avant tout pour Buffon la constance d'une forme qui tient à une identité d'organisation. Mais dans la chaine continue des mots et des concepts qui relie sa théorie des « molécules organiques» à celle d'un « prototype sur lequel chaque individu est modelé», quel rôle faut-il attribuer aux « circonstances» ? Buffon ne croit ni au hasard ni à la Providence, ni à l'influence déterminante du climatf4Il constate en effet des inégalités de développement qui ne peuvent s'expliquer

que par des « causes morales». Dans le processus de différenciation par lequel l'espèce humaine s'altère ou se perfectionne, les sociétés comptent plus que les individus. Alors que les sociétés d'abeilles ou de castors présentent une fixité remarquable, des « petites sociétés» d'hommes qui ne dépendaient pour ainsi dire
que de la nature, on passe par un progrès continu aux « grandes sociétés» et aux « sociétés policées» ,. toute société se perfectionne

à mesure qu'elle s'étend, et s'étend dans la mesure où elle se perfectionne :
(< La multiplication des hommes tient encore plus à la société qu'à la nature, et les hommes ne sont si nombreux en comparaison des animaux sauvages que parce qu'ils se sont réunis en société (...),. mais de la même facon que le nombre des hommes ne peut augmenter considérablement que par leur réunion en société, c'est le nombre des hommes déjà augmenté à un certain point qui produit presque nécessairement la société. »

18. Ânima~

domestiques, c Le cbeval t, X, 2.25. 21

« L'homme en pure nature », c'est-à-dire le « sauvage en famille»

(XI, 2) ne transmet pas à ses enfants ses seules qualités naturelles; dans cette société restreinte, l'éducation n'est déjà plus: « Une communication faite par des individus isolés qui, comme dans les animaux, se borneraient à transmettre leurs simples facultés... c'est une institution à laquelle l'espèce entière a part, et dont le

produit fait la base et le lien de la société14. »

Les « circonstances» ne sont donc pas, comme chez Rousseau, des circonstances extérieures qui par leur action rendent nécessaire le passage de l'état de nature à l'état de société; il s'agit de causes internes qui règlent le cours des sociétés humaines et modifient leur

profil d'évolution. Alors que Rousseau emploie le mot de « révoluont forcé les hommes à se rassembleret décidé de la « vocationdu
genre humain», que pour les deux mutations qui lui paraissent décisives dans l'histoire des sociétés, établissement et distinction
des familles «

tion» aussi bien pour ces « grands accidents de la nature» qui

lurgie et de l'agriculture - deuxième révolution -, Buffon ne pense en termes de « mutations» ou de « révolutions» que pour les « mouvements convulsifs de la Terre» qui ont précédé cette septième et dernière époque où «la puissance de l'homme a secondé celle de la nature »15. Avant les temps historiques, les sociétés humaines ne connaissent point de révolutions, elles subissent de lentes et profondes modifications et, par des changements presque

première révolution»

-

et invention de la métal-

insensibles, se perfectionnent et se civilisent. « Les mœurs ou la

manière de vivre» distinguent donc les peuples les uns des autres aussi sûrement que la couleur, la forme du corps et la physionomie. En Europe et en Asie, les peuples policés sont aussi composés « d'hommes plus forts, plus beaux et mieux faits» que des nations encore sauvages: « "..où chaque individu, ne tirant aucun secours de la société, est obligé de pourvoir à sa subsistance, de souffrir alternativement la faim ou les excès d'une nourriture souvent mauvaise, de s'épuiser de travaux ou de lassitude, d'éprouver les rigueurs du climat sans pouvoir s'en garantir, d'agir en un mot plus souvent comme animal
que comme homme. En supposant ces deux différents peuples sous un

même climat, on peut croire que les hommes de la nation sauvage seraient plus basanés, plus laids, plus petits, plus ridés que ceux de la nation policée. » Certes, il peut y avoir chez les sauvages « beaucoup moins de
bossus, de boiteux, de sourds, de louches, etc. », mais contre cet

14. Ânimauz sauvages, XIV, 26. 15. Epoques de la Nature, Ed. J. Roger, pp. 4, 5, 200. 22

l'anthropologie

de buffon

argument traditionnel depuis Jean de Léry et Montaigne, Buffon avance l'idée d'une sélection naturelle qui joue chez les sauvages en faveur des plus aguerris, et dont les effets se trouvent au contraire atténués « dans une union policée où l'on se supporte les uns les autres, où le fort ne peut rien contre le faible, où les qualités du corps font beaucoup moins que celles de l'esprit ». Cette tolérance de chacun à l'égard de tous, cette compensation des forces et des talents, c'est, au-delà de la lutte pour la vie qui ravale l'homme au rang des espèces animales, l'affirmation d'une sociabilité, qui suppose un degré supérieur de civilisation. Le sauvage n'est homme qu'à demi; naturellement sociable, il n'a encore aucune des vertus de l'homme social. Le tableau du monde sauvage qui forme le deuxième volet du chapitre des Variétés dans }'espèce humaine se réfère constamment à cette échelle de valeurs. La race noire comprend tous les peuples qui vivent entre le 17e ou 18e degré de latitude nord et le 18e ou 20e degré de latitude sud, mais;
« ...il Y a autant de variété dans la race des noirs que dans celle des blancs: les noirs ont, comme les blancs, leurs Tartares et leurs
Circassiens...
»

Le caractère distinctif de la race noire prise dans son ensemble est

la couleur, mais

« les

traits du visage, leurs cheveux, leur peau,

l'odeur de leur corps, leurs mœurs et leur naturel» distinguent très nettement les Cafres des Nègres. Chacune de ces deux « races» présente elle-m ême de nombreuses « variétés». De même que la race blanche offrait toutes les nuances du brun au blanc, on trouve ici toutes les nuances du blanc au brun et au noir, en suivant les côtes d'Afrique du nord au sud jusqu'au Cap, puis en remontant vers le nord par le Natal, le Sofala et le Monomotapa. De tous les Nègres, les plus beaux et les mieux faits sont ceux du Sénégal, de Gorée et du Cap- Vert:
« Ils font un si grand cas de leur couleur, qui est en effet d'un noir d'ébène profond et éclatant qu'ils méprisent les autres nègres qui ne sont pas aussi noirs, comme les blancs méprisent les basanés (...). Ils croient que leur pays est le meilleur et le plus beau climat de la terre, qu'ils sont eux-mêmes les plus beaux hommes de l'univers, parce qu'ils sont les plus noirs; et si leurs femmes ne marquaient pas du goût pour les blancs, ils en feraient peu de cas à cause de leur couleur. »

Chez les autres nègres, « les grosses lèvres et le nez large et épaté
sont des traits donnés par la nature». Quant aux Hottentots, que Buffon classe à tort dans la race des Cafres, leur laideur et leur malpropreté les situent au dernier rang de l'espèce humaine.

Lorsqu'il voudra, dans la « Nomenclature des singes», tracer le
23

portrait de ({ l'homme dans l'état de pure nature »),c'est le sauvage hottentot qui lui servira de modèle: « La t~te couverte de cheveux hérissés ou d'une laine crépue; la face voilée par une longue barbe, surmontée de deux croissants de poils encore plus grossiers, qui, par leur largeur et leur saillie, raccourcissent le front et lui font perdre son caractère auguste, et non seulement mettent les yeux dans l'ombre, mais les enfoncent et les arrondissent comme ceux des animaux; les lèvres épaisses et avancées; le nez aplati; le regard stupide et farouche,. les oreilles, le corps et les membres velus; la peau dure comme un cuir noir ou tanné,. les ongles longs, épais et crochus; une semelle calleuse, en forme de corne, sous la plante des pieds,. et pour attributs du sexe, des mamelles longues et molles, la peau du ventre pendant jusque sur les genoux,. les enfants se vautrant dans l'ordure et se trainant à quatre pattes, le père et la mère assis sur leurs talons, tous hideux, tous couverts d'une crasse empestée.» (XIV, 30) Figure simiesque, où les traits distinctifs de l'espèce humaine restent à peine visibles par transparence, sous la corne, la crasse et le cal, dans l'ombre des orbites, sur cette face « voilée» qui a perdu « son caractère auguste ». hommes» par les cheveux et la couleur, leurs mœurs et leur « natureI» offrent peu de variété. A l'exception des Hottentots, qui, au moral comme au physique, forment une « espèce» tout à fait particulière, les autres peuples noirs ou cafres mènent tous une existence misérable et précaire, leurs maisons sont sans meuble ni commodité d'aucune sorte, leur nourriture est grossière: les hommes sont fort paresseux, et les femmes fort débauchées. Certains ont quelque connaissance des arts mécaniques, mais la plupart semblent indifférents à tout: « Ils demeurent très souvent terres stériles, tandis qu'il ne vallées, des collines agréables vertes, fertiles, et entrecoupées

Si les Noirs et les Cafres « diffèrent principalement des autres

mais tout cela ne leur fail aucun plaisir. »

dans des lieux sauvages el dans des tiendrait qu'à eux d'habiter de belles et couvertes d'arbres, des campagnes de rivières et de ruisseaux agréables,

que les Lapons et les Samoièdes. Ils sont, comme eux, « également

Dans l'échelle des sociétés humaines, ils viennent au même rang

grossiers, supersti ieux, stupides». Mais la fixité du vocabulaire est ici trompeuse,. un seul terme manque, celui de « dégénération », et cette absence dans la chaine des signifiants désigne un autre signifié. Tandis que les êtres
à face d'animaux

qui peuplent les solitudes du Nord semblent devoir

demeurer à jamais en dehors des routes de la civilisation, ,le trafic triangulaire qui change les hommes en marchandises a détruit pour toujours l'unité du monde noir. Transportés dans les îles et astreints au travail, les Nègres sont arrachés à leur état primitif 24

l'anthropologie

de bullon

d'inertie et contraints de se policer. L'anthropologie de Buffon se

dégrade en caractérologie,.les « variétés » dans la race des Noirs

ne sont le produit ni d'un sol, ni d'une histoire, mais d'une sélection et d'une transplantation. Ce n'est pas en Afrique, mais aux Antilles que le « naturel» des Bambaras, des Mondongos, des nègres du Sénégal ou de Guinée se révèle différent de celui des Mimes ou des Congos. C'est de l'Histoire de Saint-Domingue du père Charlevoix, et non de quelque description de l'Afrique que Buffon tire les éléments d'un portrait tout en « nuances» plus utile aux négriers et aux colons qu'à un historien de l'espèce humaine.
Ce sont les Nègres « considérés comme esclaves» qui ont « le germe

de toutes les vertus », qui sont « gais ou mélancoliques, laborieux ou fainéants, amis ou ennemis, selon la manière dont on les traite ». Certes Buffon s'attendrit sur leur état, mais sans condamner l'esclavage: seule la misère des esclaves le touche, parce qu'elle le maître, par sa « brutalité», renonce à la qualité d'homme: par ce péché de violence, il retourne à la barbarie et, en lui et par lui,

est contraire au devoir d'humanité qui commande au « civilisé » d'agir comme tel. En traitant les Nègres « comme des animaux », quelque chose se perd du « grand privilège» donné à l'espèce de
se perfectionner. L' homme américain occupe, dans l'anthropologie de Buffon, comme dans celle de Rousseau et de Cornélius De Pauw, une place centrale. Le jeu des analogies et des comparaisons semble d'abord redonner force et vigueur à l'influence toute-puissante du climat ,. les sauvages du nord de l'Amérique sont « des espèces de Lapons semblables à ceux d'Europe ou aux Samoièdes d'Asie », ceux qui vivent un peu plus au sud ressemblent aux Finnois ou aux peuples

du nord du Japon. Si des peuples « séparésles uns des autrespar
de vastes mers» présentent tant de caractères communs, c'est que situés à la même distance du pôle, ils sont soumis à l'influence d'un même climat. Mais d'un continent à l'autre, cette thèse appelle des correctifs importants,. on est vraiment dans un autre monde, où les différences de latitude entraînent des variations beaucoup

moins considérables: « La température des différents climats est bien plus égale que dans l'ancien continent» ,. l'étude du relief,
du régime des eaux et des vents démontre qu'on ne doit point s'atiendre à trouver en Amérique des hommes noirs, puisque « leur zone torride est un climat tempéré». Mais sans aller jusqu'à ce point extrême de différenciation, la race des Américains offre aussi peu de « variétés» que celle des Noirs ou des Cafres. A l'excep-

tion du Nord,

«(

tout le reste de cette vaste partie du monde ne

contient que des hommes parmi lesquels il n'y a presque aucune diversité ». Or, si l'absence de civilisation chez les Nègres et les Cafres s'expliquait tout naturellement par le climat excessif de la zone torride, si elle peut encore s'expliquer, chez les peuples du nord 25

de l'Amérique, par l'extr ême rigueur du froid, ces causes ne jouent plus dans le cas des tribus canadiennes, des peuples du Chili et du Brésil, tous également sauvages. Certes on a trouvé au Mexique et au Pérou « des hommes civilisés, des peuples policés, soumis à des lois, et gouvernés par des rois qui avaient de l'industrie, des arts et une espèce de religion ». M ais Buffon ne croit pas à l'ancienneté de ces civilisations: qu'ils avaient cessé d'être, comme les autres, entièrement sauvages. » Buffon admet donc l'hypothèse d'une double migration; les premiers hommes venus en Amérique auraient abordé au nord-ouest de la Californie, puis, chassés par un froid excessif, se seraient fixés au Mexique et au Pérou, d'où ils se seraient ensuite répandus dans toutes les parties du continent. Une autre vague, plus tardivement, serait venue du Groenland, et les habitants de l'extrême Nord seraient donc des Lapons. La théorie des migrations était depuis longtemps un lieu commun chez les historiens du Nouveau-Monde, à qui elle permettait de résoudre le problème de l'origine des Américains d'une manière conforme aux enseignements de la Bible. Mais Buffon ne se réfère nullement à l'autorité d'Acosta, de Gomara, ou d'Herrera. C'est pour des raisons scientifiques qu' « indépendamment même des
« Les Péruviens ne comptaient que douze rois, dont le premier avait commencé à les civiliser: ainsi il n'y avait pas trois cents ans

raisons théologiques»,il déclarene pas douter que « l'origine des

Américains ne soit la même que la nôtre ». En 1749, il est monogéniste pour des raisons exactement inverses de celles des théologiens. Son propos n'est pas de démontrer que tous les hommes sont fils d'Adam et Eve, et que le genre humain sort d'une seule et même souche. S'il prend le contrepied des thèses défendues jusqu'alors par les rationalistes, c'est que la double recherche d'un passage au nord-ouest et au nord-est entre l'Asie et l'Amérique donnait à la théorie des migrations une tout autre valeur. Loin d'être une position de repli dans le violent conflit entre la science et la religion qui suivit la découverte du Nouveau Monde, c'est une hypothèse scientifique qui se fonde sur l'accord de deux disciplines complémentaires : la géographie et l'anthropologie. Après les découvertes de Béring et de ses compagnons, connues dès 1747, le polygénisme voltairien a quelque chose de désuet et d'anachronique, si on le compare aux thèses de Buffon. C'est que Vollaire raisonne en métaphysicien, et Buffon en homme de science. La clef de l'histoire du Nouveau Monde, c'est donc pour Buffon la date récente de l'arrivée des Américains dans cet immense continent:
«(Tous les Américains naturels étaient, ou sont encore sauvages ou presque sauvages; les Mexicains et les Péruviens étaient si nouvellement policés, qu'ils ne doivent pas faire une exception.»

26

l'anthropologie C'est aussi une des clefs de son anthropologie de l'homme

de button

américain:

« En supposant qu'ils eussent tous une origine commune, les races s'étaient dispersées sans s'être croisées; chaque famille faisait une nation toujours semblable à elle-même, et presque semblable aux autres, parce que le climat et la nourriture étaient aussi à peu près semblables: ils n'avaient aucun moyen de dégénérer ni de se perfectionner; ils ne pouvaient donc que demeurer toujours les mêmes, et partout à peu près les mêmes. »

sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme» ; l'exemple des sauvages de l'Amérique qui, ignorant le fer et le blé sont « toujours demeurés tels» prouve que « cet état est la véritable jeunesse du monde », que « le genre humain était fait pour y rester toujours », et que « tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu, et en effet vers la décrépitude de l'espèce» (O.P., 170 et 171). Mais pour Buffon, ni l'individu ni l'espèce ne peuvent échapper à cette alternative; dégénérer ou se perfectionner. Il n'y a pas de temps hors de l'histoire, où l'homme pourrait s'arrêter pour s'y fixer à jamais, car l'histoire de l'individu et celle de l'espèce ne sont qu'une seule et même chose, toutes deux enveloppées dans la grande histoire de toutes les espèces vivantes et dans celle de la Nature dans un mouvement de flux continuel. Aussi toute société d'hommes qui ne se perfectionne pas ne peut manquer de dégénérer, soit parce que cette impuissance à passer de l'état sauvage à l'état de civilisation traduit l'influence excessive d'un climat - c'est le cas des Lapons, soumis à un froid trop rigoureux, ou des habitants de la zone torride - soit parce qu'un vice de constitution semble faire obstacle aux progrès de la société. Pour l'homme américain, Buffon semble hésiter entre ces deux séries de cause, lorsque dans les Animaux communs aux deux continents (1761) il constate le « rapetissement» des quadrupèdes dans le Nouveau Monde:
« Il y a (donc), dans la combinaison des éléments et des autres causes physiques, quelque chose de contraire à l'agrandissement de la nature vivante dans ce Nouveau Monde: il y a des obstacles au développement et peut-être à la formation des grands germes; ceux mêmes qui, par les douces influences d'un autre climat, ont reçu leur forme plénière et leur extension tout entière, se rapetissent sous ce ciel avare et dans cette terre vide, où l'homme, en petit nombre, était épars, errant.» (XI, 370)

Second Discours tirera argument pour dire qu'il était « le moins

Etat d'équilibre tout à fait exceptionnel, dont Rousseau dans le

stature que l'Européen, il ne fait pas exception « au fait général
du rapetissement de la nature vivante dans tout ce continent».

Bien que le sauvage du Nouveau Monde soit à peu près de même

27

Il est « faible et petit par les organes de la génération: poil ni barbe, et nulle ardeur pour sa femelle» :

il n'a ni

{(Il ne faut pas aller chercher plus loin la cause de la vie dispersée des sauvages et de leur éloignement pour la société: la plus précieuse étincelle du feu de la nature leur a été refusée; ils manquent d'ardeur pour leur femelle, et par conséquent d'amour
pour leurs semblables

le moral des mœurs; leur cœur est glacé, leur société froide, et leur empire dur.» (XI, 371)

(...). Le

physique

de l'amour

fait chez eux

tache originelle qui flétrit la nature, qui l'emp êche de s'épanouir, et qui, détruisant les germes de la vie, coupe en même temps la racine de la société ». La nature l'a « plus maltraité et plus rapetissé qu'aucun des animaux» ; les « causes physiques» ont donc altéré si profondément la nature de l'homme qu'il semble frappé d'impuissance: deux ou trois cents ans plus tard, on n'eût trouvé en Amérique que des peuples aussi sauvages et aussi dispersés, tout aussi incapables de réformer et de seconder la nature, et ce faisant, de se civiliser eux-m êmes. Pourtant Buffon n'est aucunement de mauvaise foi lorsqu'il s'alarme dans les Additions de 1777, des thèses extrêmistes de Cornelius de Pauw, qui, dans ses Recherches philosophiques sur les Américains, n'hésitait pas à parler du « génie abruti des Américains », en englobant sous ce terme les sauvages, les créoles et les métis. En face de ce déterminisme rigoureux, l'anthropologie de Buffon reste profondément ouverte. A l'homme américain encore ensauvagé, tel qu'il fut découvert, il opposait déjà en 1761 une Amérique en devenir, où les hommes répandus dans le vide de

Buffon va jusqu'à dire que cette indifférence pour le sexe est « la

cet immense continent auraient « défriché les terres, abattu les

septentrionale, on n'a trouvé que « des hommes forts et robustes»
et dans un pays où les Européens se sont multipliés, où la vie même des sauvages est plus longue qu'ailleurs, « il n'est guère possible que les hommes dégénèrent». Cette dispute du Nouveau Monde, dans laquelle Buffon se range résolument aux côtés du père Feijoo, de Perneti et de Franklin contre De Pauw, montre bien que pour lui les termes de «dégénérescence », de « dégradation» ou de « dégénération » n'ont de sens qu'à l'intérieur de son propre système anthropologique. Ce qu'il reproche à De Pauw, c'est d'oublier l'écart qui sépare l'espèce humaine, jusque dans ses formes les plus altérées, des espèces animales. La Dégénération des animaux est au contraire dans 28

forêts, dirigé les fleuves et contenu les eaux» (XI, 378), créant ainsi les conditions d'une civilisation de l'homme par l'homme. Il est vrai que dans les parties basses du continent les « naturels du pays paraissent être moins robustes que les Européens, mais c'est par des causes locales et particulières». Dans l'Amérique

l'anthropologie

de button

l'Histoire naturelle un discours théorique qui concerne aussi l'homme, soumis comme les animaux à l'influence des climats, mais qui renvoie d'abord à la thèse maîtresse de Buffon; la nature de l'homme n'est pas susceptible des mêmes « altérations» que celle plus de flexibilité».
« Dès que l'homme a commencé à changer de ciel, et qu'il s'est répandu de climats en climats, sa nature a subi des altérations: elles ont été légères dans les contrées tempérées, que nous supposons voisines du lieu de son origine; mais elles ont augmenté à mesure qu'il s'en est éloigné; et lorsque après des siècles, des continents traversés et des générations déjà dégénérées par l'influence des différentes terres, il a voulu s' habituer dans les climats extrêmes et peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, les changements sont devenus si grands et si sensibles, qu'il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces différentes, si d'un côté l'on n'était assuré qu'il n'y a eu qu'un seul homme de créé, et de l'autre, que ce Blanc, ce Lapon et ce Nègre, si dissemblants entre eux, peuvent cependant s'unir ensemble et propager la grande et unique famille de notre genre humain. Ainsi leurs taches ne sont point originelles; leurs dissemblances n'étant qu'extérieures ces altérations de nature ne sont que superficielles, et il est certain que tous ne font que le même homme, qui s'est verni de noir sous la zone torride, et qui s'est tanné, rapetissé par

des autres espèces,parce qu'elle a « plus de force,plus d'étendue,

le froid glacial du pôle de la sphère. » (XIV, 178, souligné par nous.)

Loin d'étendre abusivement l'emploi d'un vocabulaire de la « dégénérescence », Buffon ne faisait que rappeler la conclusion du chapitre des Variétés dans l'espèce humaine: le genre humain

n'est pas composé « d'espèces essentiellement différentes entre
elles ». Il n'y a qu'une seule espèce d'hommes qui: « ...s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l'influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques, et aussi par le mélange varié à l'infini des individus plus ou moins ressemblants; (que) d'abord ces altérations n'étaient pas si marquées, et ne produisaient que des variétés individuelles, (qu') elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce, parce qu'elles sont devenues plus générales, plus sensibles et plus constantes par l'action continuée de ces mêmes causes. »

A insi la « noirceur» des nègres est l'effet d'une chaleur extrême, dont ['action prolongée et constante a produit une race d'hommes où ce caractère est devenu héréditaire. Les « vrais nègres, c'eston trouve les Cafres, qui sont « des noirs moins noirs ». Au sud de l'Afrique, dans une zone plus tempérée, les Hottentots sont 29

à-dire les plus noirs de tous les noirs » ne se trouvent en effet que là où la chaleur est excessive.Là où elle n'est que « très grande»,

«

naturellement plus blancs que noirs ». Partout où la mer adoucit

l'ardeur de l'air, à Sumatra, à Bornéo, etc., les hommes sont « extrêmement bruns, sans être absolument noirs». En NouvelleGuinée, « on retrouve des hommes noirs, et qui paraissent être de vrais nègres ». De la même manière, un froid extrême est la cause des « altérations» de forme et de couleur qu'on observe dans la race laponne : « Un froid très vif et effet sur la peau, parce agissent par une qualité sécheresse. (u.) Les deux encore ici.» une chaleur brûlante produisent le même que l'une et l'autre de ces deux causes qui leur est commune,. cette qualité est la extrêmes, comme l'on voit, se rapprochent

Si pourtant les Lapons forment une race distincte de celle des Nègres, alors que les Papous peuvent être considérés comme de vrais Nègres, c'est que le froid a sur leur « forme» une action inverse à celle d'une chaleur excessive,. il resserre, rapetisse, et les Lapons sont les plus petits de tous les hommes; c'est cette petitesse, plus encore que leur noirceur, qui les différencie de toutes les autres races.

Ainsi encoreles Nègres blancs ne sont que des « variétés indisinguliers, qui

viduelles » et ne forment pas une race distincte,. certains naissent de pères et de mères noirs, d'autres de parents « qui sont tous deux
de cuivre jaune». Ce sont donc des « individus ne font qu'une variété accidentelle ».

« Tous ces hommes blancs qu'on trouve à de si grandes distances les uns des autres sont des individus qui ont dégénéré de leur race
par quelque cause accidentelle.
»

Le blanc, « couleur primitive de la nature» reparaît chez eux, mais

« avec une si grande altération, qu'il ne ressemblepoint au blanc primitif ». « La nature aussi parfaite qu'elle peut l'être a fait les hommes blancs, et la nature altérée autant qu'il est possible les rend encore blancs,. mais le blanc naturel ou blanc de l'espèce, est fort difféC'est l'effet d'une « espèce de maladie » qui a des effets secondaires:

rent du blanc individuel ou accidentel. »

faiblesse de la vue, complexion délicate, sourcils décolorés. Cette maladie, Buffon ne la nomme pas albinisme, mais il sait en reconnaître les symptômes aussi bien chez les Dondos de l'Afrique, que chez les « Chacrelas» de Java ou les indigènes de l'isthme de Panama. Cette analyse spectrale de l'espèce humaine qui multiplie les nuances, et qui fait intervenir de multiples causes de différenciation, se conforme au principe essentiel de l'anthropologie de 30

l'anthropologie de buffon

Buffon; l'espèce étant une, elle ne peut varier que « par le concours
de causes extérieures et accidentelles», elle ne perd jamais ses caractères essentiels. S'il arrivait que l'homme fût contraint d'abandonner les climats où des migrations successives l'ont conduit,

primitive et sa couleur naturelle. » (XIV,

« (u.) il reprendrait, avec le temps, ses traits originaux,

178)

sa taille

Si l'on transportait des Nègres en Danemark, et si on conservait scrupuleusement leur race sans leur permettre de la croiser, on parviendrait même à savoir
« combien il faudrait de temps pour réintégrer (u.) la nature de l'homme, et, par la même raison, combien il en a fallu pour la changer du blanc au noir.» (XIV, 179)

Le concept de variétés dans l'espèce humaine s'oppose donc radicalement à celui de singularités qui fonde au contraire l'anthropologie voltairienne. La notion de race, telle que l'entend Voltaire, à savoir une collection finie d'individus, dont les caractères sont immuables et ne peuvent s'altérer que par croisement, est pour Buffon totalement inadéquate au réel. Le mélange des races ne peut rendre compte des « rapports de ressemblance» entre des peuples qui n'ont entre eux aucun lien de filiation. Qu'on relise les Additions de 1777 où il défend contre Voltaire et Klingstodt sa propre définition des races, et l'on mesurera tout ce qui sépare la philosophie voltairienne de l'anthropologie de Buffon. Pour Voltaire, toutes les formes de l'être ont leur cause et leur fin en Dieu seul, qui tient tous les fils et fait aller la machine. Situé à l'origine de tout, Dieu est le seul principe de continuité qui permette de passer de la contiguïté des êtres à l'harmonie universelle. Les espèces sont à la fois irréductibles les unes aux autres, séparées par des intervalles fixes - « Il y a autant de desseins différents qu'il y a d'espèces différentes» - et secrètement ordonnées les unes par rapport aux autres. Le lieu commun à toutes les espèces ne peut être qu'en Dieu, tandis qu'elles ne sont liées entre elles que par un rapport de contiguïté. C'est pourquoi Voltaire admet fort bien que des vides puissent se creuser dans la Création, sans altérer

son essence, par la disparition de quelques espèces « mitoyennes

inférieures ». Mais il ne se peut pas que les Lapons soient d'anciens Finnois dont la taille a « dégénéré », ni que les Albinos soient des nègres dégénérés de leur espèce. Dans un monde qui tire sa nécessité de Dieu seul et ne trouve qu'en lui sa plénitude, les espèces ne peuvent que conserver indéfiniment la forme qu'elles ont reçue de lui, ou disparaître. Dans l'Essai sur les mœurs (chap. CXIX) et dans l'Histoire de Lapons avec celle des Samoyèdes», et, rompant la chaîne des 31

Russie, il s'en prend à Buffon qui a osé confondre « l'espècedes

ressemblances et des différences qui faisait conclure celui-ci à

tés ». Au monde plein e~continu de l'Histoire naturelle, il oppose une sorte d'atomisme anthropologique, qui néglige toute cause extérieure et accidentelle pour isoler chaque espèce dans sa pureté originelle, avant le temps où l'histoire, en brouillant le dessin de la création, a fait disparaître son tracé primitif. Buffon ne manque pas de relever la fragilité des affirmations de Voltaire, qui a lu Klingstodt à sa manière,. celui-ci disait bien que les mamelons d'un noir d'ébène était un trait remarquable des Samoyèdes et des Laponnes, que la conformation de la mâchoire était la même chez les deux peuples; on ne pouvait donc voir là des « singularités ». Klingstodt encore faisait descendre les Lapons des Finnois, et les Samoyèdes de quelque race tartare des anciens habitants de Sibérie, double hypothèse qui supposait de très anciennes migrations, tandis que Voltaire niait toute possibilité de filiation entre ces différents peuples. De toutes ces données, Buffon conclut au contaire à l'existence d'une seule et même race, indépendamment des hypothèses qu'on peut former sur l'origine de tel ou tel peuple: « (...) de quelque part que les hommes d'un pays quelconque tirent leur première origine, le climat où ils s' habitueront influera si fort à la longue sur leur premier état de nature, qu'après un certain nombre de générations, tous ces hommes se ressembleront, quand même ils seraient arrivés de différentes contrées fort éloignées les unes des autres, et que primitivement ils eussent été très dissemblables entre eux. Que les Groënlandais soient venus des Esquimaux d'Amérique ou des Islandais; que les Lapons tirent leur origine des Finlandais, des Norvégiens ou des Russes; que les Samoyèdes viennent ou non des Tartares, et les Koriaques des Monguls ou des habitants d' Yeço, il n'en sera pas moins vrai que tous ces peuples distribués sous le cercle arctique ne soient devenus des hommes de même espèce dans toute l'étendue de ces terres
septentrionales.
»

l'existence d'une seule et même race, il accuse leurs ({ singulari-

Alors qu'en 1749, Buffon emploie encore indifféremment les mots d'espèce, de variété et de race, il s'oriente ici vers une définition rigoureuse de la race, au sens anthropologique du terme:
« Je prends (u.) le mot de race dans son sens le plus étendu, et M. Klingstodt le prend au contraire, dans son sens le plus

étroit. »

Prendre le mot de race dans son sens le plus étroit, c'était en effet prolonger à l'infini la querelle du polygénisme et du monogénisme, le prendre dans son sens le plus étendu, c'était la dépasser, en su bstituant à la recherched'une filiation directeune « histoire naturelle»

de l'espèce humaine, dont toutes les variétés ne sont que le produit. L'espace où cette histoire se déroule reste sans doute traversé par 32

l'anthropologie

de butlon

d'incessantes migrations qui modifient sensiblement les caractères acquis,. des peuples et des nations se forment, et se trouvent, par leurs langages et leurs mœurs, constitués en unités indépendantes les unes des autres. Mais toutes ces révolutions, si importantes aux yeux de l'historien qu'est Voltaire, ne sont pour Buffon que des phénomènes secondaires. A la reconstitution historique ethnologique de la réalité humaine16». C'est précisément de ce refus de l'histoire que naît, avec Buffon, la pensée anthropologique. De ce point de vue, ni Georges Gusdorf, ni Michel Foucault ne nous semblent lui avoir rendu pleine justice. L'anthropologie de Buffon va bien plus loin qu'on ne le croit généralement,. elle énonce en effet une loi générale d'évolution, qui n'exclut nullement la possibilité de nouvelles variations, puisque la stabilité des caractères acquis sous l'influence des
« causes extérieures et accidentelles» n'implique pas leur fixité,

du passé, il opposece que GeorgesGusdorf appelle « l'intelligence

mais seulement une action constante et continue des mêmes causes.

« Si ces mêmes causes ne subsistaient plus, ou si elles venaient à

varier dans d'autres circonstances et par d'autres c':mbinaisons », écrit Buffon, « il esl très probable» que les altérations dont les variétés ou races dans l'espèce humaine sont l'actuel produit,

« disparaîtraient aussi peu à peu et avecle temps, ou même qu'elles

deviendraient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui». Il y a donc pour lui un devenir de l'espèce humaine,. en mettant l'accent sur l'influence du climat et du milieu, en rattachant l'homme au mouvement universel de la nature, Buffon ouvre une voie vers le transformisme:
« Si l'on peut définir le transformisme par deux thèses essentielles, à savoir que les formes vivantes sont issues les unes des autres, et que cette filiation va toujours du plus simple au plus complexe »,

il est évident qu'il faut conclure avec Jacques Roger17 que le transformisme est rigoureusement absent de l'Histoire naturelle de Buffon, comme de la Lettre sur les aveugles et du Rêve de d'Alembert. Il n'en reste pas moins que l'interprétation linéenne de l'Histoire naturelle de Buffon à laquelle s'en tient Michel Foucault dans Les Mots et les Choses (( Classer») estompe le caractère original de la pensée de Buffon. Son système ne se réduit pas à ({ une taxinomie qui enveloppe, de plus, le temps. Une classification généralisée». E11faisant de l'adaptation au milieu la condition essentielle de la fixité des caractères acquis, il s'ouvre sur un
16. GUSDORF, De l'histoire des sciences à l'histoire de la pensée, p. 183. Mais Gusdorf parle de Goguet, non de Buffon.

17. Jacques ROGER,les Sciences de la vie dans la pensée française du
8iècle, p. 593.

XVIIIe

33 8

autre « discours de la nature

)

où l'hypothèse évolutionniste pourra

que parce qu'ailleurs existe un spécimen qui semble lui assigner un point de perfection. L'anthropologie de Buffon repose sur la somme et la différence non parce qu'il croit à l'inégalité des races, mais parce qu'il se réfère constamment à un type de développement commun à toutes les « variétés d'hommes ». La distance qui sépare chacune d'elles du sommet de la courbe est à la fois retard histo,rique et écart biologique. Si celui-ci apparaît trop grand, l'histoire s'infléchit, et le devenir du groupe est compromis. La civilisation est au contraire le produit d'une action continue de ['homme sur la nature, le processus même par lequel il façonne le monde pour

s'enraciner. Mais l'anthropologie de Buffon reste, en même temps, commandée par une philosophie de i'histoire. C'est en effet l'existence de peuples policés, qui sont aussi les mieux faits et les plus beaux des hommes, qui lui permet de rapporter tous les groupes humains à un même système de coordonnées, et de tracer la courbe de leur devenir; les Lapons ou les Hottentots ne sont « dégénérés» de l'espèce humaine

s'en rendre le maître et le possesseur. « La nature bruteest hideuse
et mourante », comme les peuples grossiers qui l'habitent. Elle est dans la « décrépitude» (XII, 114). La nature cultivée par la main de l'homme s'épanouit au contraire dans une sorte de germination universelle, et lui renvoie l'image de sa propre perfection: elle est le miroir où il peut se contempler, et enfin se connaître luimême:
« (u.) en se multipliant, il en multiplie le germe le plus précieux; elle-m~me aussi semble se multiplier avec lui; il met au jour par son art ce qu'~lle recélait dans son sein. Que de trésors ignorés, que de riohesses nouvelles. Les fleurs, les fruils, les grains perfectionnés, multipliés à l'infini; les espèces utiles d'animaux transportées, propagées, augmentées sans nombre, les espèces nuisibles réduites, confinées, reléguées; l'or, et le fer, plus nécessaire que l'or, tirés des entrailles de la terre; les torrents contenus, les fleuves dirigés, resserrés; la mer soumise, reconnue, traversée d'un hémisphère à l'autre, la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde; dans les vallées de riantes prairies, dans les plaines de riches pâturages, ou des moissons encore plus riches; les collines chargées de vignes ou de fruits, leurs sommets couronnés d'arbres utiles et de jeunes forêts; les déserts devenus des cités habitées par un peuple immense, qui circulant sans cesse, se répand de ces centres jusqu'aux extrémités; des routes ouvertes et fréquentées, des communications établies partout comme autant de lémoins de la force et de l'union de la société; mille autres monuments de puissance et de gloire démontrent assez que l'homme, maitre du domaine de la terre, en a changé, renouvelé la surface entière, et que de tout temps il partage l'empire avec la naturelS. »
18. De la nature, Première vue, XII, 113.

M

l'anthropologie

de bullon

Nouveau spectacle de la nature que l'homme se donne à lui-même, et où il joue le rôle du démiurge. Le monde civilisé est comme uhe autre Création, dont les merveilles sont inépuisables, incomparable l'harmonie. Tout ici chante la gloire de l'homme. Pourtant il ne peut rendre à la nature plus qu'elle ne lui a prêté. Un climat excessif, un sol aride, un relief trop inégal sont autant d'obstacles à son action. Ainsi l'écart se creuse entre sauvages et civilisés, et cette inégalité de développement fonde du même coup un droit de « civilisation». Tout peuple policé tend, par ['effet de son dynamisme propre, à se multiplier et à se répandre, à devenir le centre d'un réseau d'échanges et de communications, par où il rayonne jusqu'aux extrémités du monde. De même que l'homme blanc représente la nature aussi « perfectionnée» qu'elle peut l'être, l'Européen est celui par qui la civilisation arrive. Buffon donne ainsi force de loi à une réalité historique: la différence de potentiel, qui atteint alors son maximum, entre le monde civilisé et le monde sauvage, et la force d'expansion qui en résulte. Toutefois cet européocentrisme se trouve tempéré par les principes mêmes de son anthropologie; unité de 1'espècehumaine et progrès continu de l'espèce. Les conquistadores sont condamnés parce qu'en « dépeuplant ce nouveau monde, ils ['ont défiguré et presque
anéanti »19J les négriers et les colons parce qu'ils traitent leurs

escl ves « comme des animaux». Traditionnel depuis Montaigne, le thème de la barbarie des civilisés prend une forme et une force
nouvelles. Du fait même de leur supériorité, les peuples PQlicés sont responsables d'un monde en devenir. Dépeupler un continent, le défigurer et presque l'anéantir, c'est aller contre le sens de toute l'histoire humaine. C'est revenir à ces temps où : « (n.) l'homme, encore à demi sauvage, était, comme les animaux, sujet à toutes les lois et même aux excès de la nature, [où l'on vit] des Normands, des Alains, des Huns, des Goths, des peuples ou plutôt des peuplades d'animaux à (ace humaine, sans domicile et sans nom, sortir tout à coup de leurs antres, mar.. cher par troupeaux effrénés, tout opprimer sans autre force que le nombre, ravager les cités, renverser les empires, et après avoir détruit les nations et dévasté la terre, finir par la repeupler d' hommes

aussi nouveaux et plus barbares qU'eux20. » Vision d'apocalypse,
dont la charge
qui s'ordonnent

de violence
autour

commande
d'un thème

jours présent à la mauvaise conscience des hommes de son temps. Il ne va point sans cet autre qui lui sert d'antidote: la civilisation des sauvages, seul fondement moral d'un humanisme de la conqu ête :
19. De l'or, V, 268. 20. Ânimauœ 8a'U'UQg., 67. XI,

Buffon

toutes

les images

chez tou-

S5

« Le Paraguay n'a été conquis que de cette (acon: la douceur, le bon exemple, la charité et l'exercice de la vertu, constamment pratiqués par les missionnaires, ont touché ces sauvages et vaincu leur défiance et leur (érocité : ils sont venus souvent d'eux-mêmes demander à connattre cette loi qui rendait les hommes si parfaits; ils se sont soumis à cette loi et réunis en société. Rien ne fait plus d'honneur à la religion que d'avoir civilisé ces nations et jeté les fondements d'un empire sans autres armes que celles de la vertu. »
Stupidité, ignorance, paresse, l'état sauvage est pure négativité; il n'est jamais pensé comme négation absolue, il est passivité, « état» où l'homme ne peut demeurer sans souffrir d'un manque essentiel. En dépassant la contradiction, que Rousseau accusait au contraire, entre un état de nature idéalisé et l'image intolérable d'une civilisation coupable de barbarie, l'anthropologie de Buffon donna it un fondement philosophique à un nouveau modèle de colonisation. C'est assez dire que le sys tème appelé {( science générale de l'homme» ne fonctionne qu'à l'intérieur d'un discours sur l'histoire. Sa nature et sa fonction idéologiques ne sont pas séparables du procès de colonisation, où la révolte ne joue encore qu'un rôle épisodique. Assigner aux différentes « variétés» d'hommes un rang dans l'histoire humaine, c'est fonder l'entreprise coloniale sur l'idée d'une civilisation des races dites inférieures par les races dites supérieures, qui permettra à l' humanisme bourgeois d'occulter le problème de la violence. Au moment même où elle tend à se constituer en science autonome, l'anthropologie ne peut échapper à cette ambiguïté; impuissante à séparer son propre discours sur l'homme et l'histoire humaine de l'Histoire - texte qui le traverse, elle ne peut que penser l'écart qui sépare le monde dit sauvage du monde dit civilisé, et, fondant toutes les ethnies dans le creuset d'une seule et même histoire, de type cumulatif, contribuer à la bonne conscience des colonisateurs21.

21. Le lecteur

trouvera

cette

thèse

développée

dans

l'ouvrage

Anthropologie

et Histoire au siècle des Lumières, paru chez le même éditeur. 36

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De l' Homme*

. Nous avons reproduit le texte de l'édition Pourrat frères,
1833-1834 (22 vol. in-So), tomes VIII et IX, qui comporte les additions successives au texte de 1749. Ont été exclus: les Tables de De Parcieux, et un mémoire sur les Momies, qui est de d'Aubenton.

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