Descartes physicien

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L'ouvrage rappelle que, dans la vie et l'oeuvre de Descartes, la physique est première : chronologiquement, mais aussi par l'importance qu'il lui accorde dans sa correspondance, qui témoigne d'une grande continuité dans ses recherches, et par sa totale indépendance à l'égard de sa métaphysique.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782296199484
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DESCARTES PHYSICIEN

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05748-7 EAN : 978229057487

Roger T exier

DESCARTES PHYSICIEN

L'Harmattan

Du même auteur
(En coll. avec M D. Grau) Eduquer. Textes modernes pour une éducation de I 'homme, Paris, Cerf, 1982.

Introduction à une philosophie de I 'homme, Lyon, Chronique sociale, 1985.
Education, monde d'espérance, Lyon, Chronique sociale, 1988. cognitive. Autour

(En coll.) Médiation éducative et éducabilité du PEl, Lyon, Chronique sociale, 1996.

Socrate enseignant. De Platon à nous, Paris, L'Harmattan, Ouverture philosophique, 1998.

colI.

Antropologia y filosofia de la educacion, Universidad catolica "Nuestra Seiima de la Asuncion", Asuncion, Paraguay, 2001. En préparation: Descartes, la nature et la religion.

Sigles et indications pratiques
AT, suivi du tome en chiffres romains: Œuvres de Descartes, publiées par Charles Adam et Paul Tannery. Nouvelle présentation par Bernard Rochot et Pierre Costabel (Il tomes), Paris, Vrin-CNRS, 1964-1974. Alq., suivi du tome en chiffres romains: Descartes. Œuvres philosophiques. Textes établis, présentés et annotés par Ferdinand Alquié (3 tomes), Paris, Garnier, 1963-1973. Nos citations en français des Regulae ad directionem ingenii et de plusieurs lettres de Descartes écrites en latin sont extraites de cette édition. DCH Description du corps humain. DM Discours de la méthode. M Méditations métaphysiques, suivi du na de la Méditation. PA Passions de l'âme, suivi du na de la partie et des articles. Pr Principes, suivi du na de la partie et des articles. Règles pour la direction de l'esprit, suivi du na R de la Règle. A suivi d'un nom et d'une date: Lettre à (par ex. : A El., pour Lettre à Elisabeth) Vie 1 Adrien Baillet, La vie de Monsieur Descartes, Paris, 1691 et 1692. Vie 2 Adrien Baillet, Vie de Monsieur Descartes, Paris, La Table Ronde, 1992.

Introduction
Et si l'on prenait au sérieux ce qu'écrivait Descartes à la princesse Elisabeth le 28 juin 1643, à savoir que lui, Descartes, passait « fort peu d'heures par an » aux pensées « qui occupent l'entendement seuil », autant dire aux choses métaphysiques, comme si le principal de ses recherches avait été, en effet, ailleurs! Gratuite, cette dernière hypothèse? Mais les premières pensées et les premières activités scientifiques de Descartes avaient bel et bien été pour les choses de la nature et la nature des choses. Dès sa rencontre avec Beeckman, en ] 618, on l'avait vu s'intéresser à la chute des corps, à la pression de l'eau et à la pesanteur. Des années] 620 date son petit traité en latin « sur les éléments des solides» (AT, X, p. 265-267). Son intérêt pour les questions d'optique remonte dans le temps plus haut encore: les Cogitation es privatae évoquent en une ou deux pages le problème de la réfraction. Deux lettres à Beeckman, l'une du 26 mars, l'autre du 29 avril 16]9, attestent que leur auteur fait dépendre l'art de la navigation de l'inspection des astres. Dix ans plus tard surtout, on l'avait vu, à peine installé aux Pays-Bas, délaisser la métaphysique pour l'examen des météores. On n'était plus alors très loin du début de sa préparation du Monde. Dans sa vie et dans son œuvre, l'oiseau de Minerve aurait-il attendu le crépuscule pour prendre son envol? Telle est bien la question à se poser ici, tant il est vrai que si son premier traité de métaphysique, malheureusement perdu, date des années] 628-] 629, ses premières méditations sur l'âme et Dieu ont attendu huit ans, avant de figurer dans la quatrième partie de son Discours. Et que dit l'arithmétique? D'abord, que des quelque 3 700 pages de sa correspondance,
] A El., 28juin 1643, AT, Ill, p. 692.

environ 1 300, soit presque le tiers, portent sur des questions de physique. Ensuite, que sur les quelque 7 700 pages de ses Œuvres, la métaphysique de ses traités et de ses lettres n'en compte guère plus de 700, soit moins de 1/10, tandis que te nombre total des pages de sa physique et de sa biologie dépasse le millier. It n'avait pas trente ans qu'il s'était pris à « négliger» ta géométrie et il n'eut pas plutôt publié le traité du même nom qu'i! déclarait n'avoir quitté ta « géométrie abstraite» que pour en cultiver plus aisément une autre, celle « qui se propose pour questions l'explication des phénomènes de ta nature2. » Bref, tes recherches de Descartes en matière de physique eurent lieu au cours d'une histoire qui commença très tôt et dont il n'est que juste de souligner ta continuité sans faille. Et sans doute, aussi mêlée qu'elle ait été par moments à cette histoire, la métaphysique est-elle chronologiquement seconde3. Et si l'essence du cartésianisme était ailleurs, en effet! Non pas dans ta passion de la raison, mais dans celle de ta nature; non pas dans ce qu'on y apprend de ta substance et de l'existence, dans une ontologie blanche ou grise, mais dans ce qu'on y apprend des substances et existences, des substances qui existent, dans te monde qui est le nôtre. La chose physique ne serait plus, alors, seulement un concept, que l'esprit trouve en lui comme toute autre idée innée. En métaphysique, comme dans la Méditation V et les Principes (I, 53 et Il, 4), elle garderait, certes, l'extension comme définition essentielle. Mais en physique, elle s'appellerait vapeur et sel, vent et nuage, pluie et neige, comme dans te traité des Météores; cieux et
2 A Mersenne, 27 juillet 1638, AT, II, p. 268. Cf. Au même, 15 avril 1630, AT, I, p. 139: « Je suis si las des mathématiques)}; 31 mars 1638, AT, Il, p. 95: « Il y a déjà plus de quinze ans que je fais profession de négliger la géométrie)} ; 9 févr. 1639, ibid., p. 507 : « Je suis si las des mathématiques abstraites. )} 3 Cf. AT, XI, p. 698: « Il prit alors [à la fin de 1629J le parti de publier sa physique avant sa métaphysique et de garder celle-ci par devers lui.)} A cette date, Descartes venait de décider qu'il se consacrerait plutôt à l'étude des météores. 10

étoiles, planètes et comètes, terre et air, feu et aimant, comme en Principes III et lVet dans la Lettre Préface desdits Principes. Ici et là, on lui donnerait un nombre infini d'autres noms, applicables à un nombre infini de choses, et les réalités concrètes que ces noms désigneraient n'iraient pas, en dépit de certaines affirmations contraires de Descartes lui-même, sans qualités et propriétés sensibles. On verrait d'emblée que Descartes ne s'est pas satisfait de « nettoyer la surface du monde de toutes ses impuretés sensibles et qualitatives4 » et que sa question pourrait bien être avant tout celle-ci: « Quelle connaissance l'esprit peut-il espérer prendre de chaque chose? » Même la substance cire ne serait plus à considérer seulement comme un concept abstraitS, ce qu'elle est fort légitimement à la fin de la Méditation Il. On l'étudierait sous toutes et chacune de ses manifestations phénoménales, au même titre que la flamme du feu qui la fait fondre, et lui fait perdre ses qualités, et que Descartes évoque plusieurs fois dans le traité du Monde. Aussi présente qu'elle soit dans sa métaphysique, la question de Descartes par excellence ne serait plus: « Existe-t-iI des choses hors de moi? », mais: « Les choses qui existent hors de moi, quelles sont-elles? » Loin de s'accommoder de ses dimensions géométriques, de s'y réduire surtout, le corps revêtirait, à ses risques et périls c'est vrai, l'aspect coloré et odorant, froid ou chaud, pesant ou léger, des êtres qui existent réellement et peuplent notre monde. Ecrites de la main de Descartes à seulement quelques années de distance, deux préfaces cautionnent, chacune à sa façon, le questionnement que l'on propose ici. Elles constituent symboliquement, la première, le chapitre I du traité du Monde, la seconde, le chapitre I du traité des Météores. On est

4 Selon la jolie fonnule de P. Guenancia, dans L'intelligence du sensible. Essai sur le dualisme cartésien, Paris, Gallimard, NRF Essais, 1998, p. 93. 5 Cf. MIl, AT, IX-l, p. 25: «Quand je distingue la cire d'avec ses fonnes extérieures et que, tout de même que si je lui avais ôté ses vêtements, je la considère toute nue », etc. Il

généralement loin de reconnaître l'importance que nous leur accorderons pour notre part au chapitre IV. Et si la physique n'attendait que la mise en examen de quelques-uns des mots les plus authentiquement cartésiens: méthode, démonstration, induction, pour paraître ce qu'elle est dans l' œuvre de Descartes! Les effets de la méthode du Discours paraissent peu dans la physique cartésienne? Soit! Mais suffit-il d'en faire la remarque6, sans se demander aussitôt quelle méthode a pu, du début à la fin, en guider l'élaboration? En mars 1637, quelques semaines seulement avant la parution du Discours (Leyde, 8 juin 1637), cette méthode consistait « plus en pratique qu'en théorie» (AT, I, p. 349). Et voilà que moins d'un an plus tard, le 22 février 1638, le même Descartes confesse au P. Vatier qu'il lui a été impossible d'en montrer l'usage dans les Essais, lesquels devaient pourtant en être l'illustration. Pourquoi? Parce qu'elle, la méthode, « prescrit un ordre pour chercher les choses, qui est assez différent de celui dont [il] a cru devoir user pour les expliquer? ». Aussi bien la seule référence à la méthode qui se trouve dans les Essais a-t-elle lieu au discours VIII des Météores, à propos de l'arc-en-ciel. Et encore ne voit-on pas très bien la raison d'être d'une référence aussi occasionnelle.
6 Cette remarque n'est pas nouvelle, mais a-t-elle reçu l'explication qu'elle mérite? Cf. 1. Dambska, «Sur certains principes méthodologiques dans les Principia philosophiae de Descartes », Revue de métaphysique et de morale, janv.-mars 1957, p. 57 : « Une analyse plus serrée [...] dévoile dans les Principia philosophiae des principes méthodologiques qui diffèrent beaucoup de ceux des Regulae, du Discours et des Méditations»; J.-L. Marion, « Ouverture », dans Coll., Problématique et réception du Discours de la méthode et des Essais, Paris, Vrin, 1988, p. 14: «Les méthodes effectivement pratiquées par les Essais s'harmonisent-elles en une seule méthode, effectivement opératoire en mathématiques, optique et météores? »; D. Garber, La physique métaphysique de Descartes, Paris, PUF, 1999, p. 94: «Descartes a fini par laisser de côté la célèbre méthode des Règles et du Discours. » 7 Au P. Vatier, 22 fév. 1638, AT, I, p. 559. 12

S'il en est réellement ainsi, les règles du Discours, qui ont été élaborées et, à plus forte raison, consignées, après la rédaction du Monde ne sont pas celles qui ont présidé à la rédaction des deux premiers Essais (Dioptrique et Météores). Pourquoi, dès lors, l'art de Descartes physicien, y compris en Principes III et IV et, non moins sûrement, dans la Description du corps humain et les Passions de l'âme8 ne relèverait-il pas tout simplement d'une méthode autre que la méthode, d'une logique ou de logiques autres que la logique, celle-ci fût-elle la logique de l'évidence? Quoi qu'il en soit, l'historien de Descartes est pour le moins invité à en connaître. Descartes ne voulait pas d'une autre physique qu'une physique « démontrée9 ». Démontrée géométriquement, à la nmanière des mathématiques, qui serviraient aussi de modèle à la métaphysique. Son idée était, en effet, que les mathématiques seules démontrent, en s'appuyant sur des prémisses irréfutables et que, de ce fait, les mathématiques l'emportent en vérité sur toutes les sciences. L'esprit y passe d'une notion à une autre, comme d'un maillon à un autre maillon, sous l'empire de la nécessité, dans une chaîne de raisons plus ou moins longue. On en retiendra surtout le caractère nécessaire. Que je dise, par exemple: « 4 et 3 font 7 », ce type de composition est nécessaire. On le voit, ici, sur un exemple infiniment simple. On en dira autant, en métaphysique, des preuves de l'existence de Dieu. Mais la démonstration, en physique? Les objets s'y prêtent-ils à la même mise en ordre, logique et contraignante, qu'en mathématiques et en métaphysique? Estil bien vrai que « toutes les choses qui peuvent tomber sous la JO connaissance des hommes s' entresuivent en même façon » ? Si tel n'est pas le cas, de quel enchaînement la physique peut-

8 Descartes aurait-il considéré la physiologie comme une partie de la physique? Certes! Pour lui, le corps vivant était avant tout un corps, à traiter en tant que tel comme un objet de la nature. Il n'est pas jusqu'aux passions de l'âme qu'il n'ait étudiées « en physicien ». 9 Cf. A Villebressieu, été 163 I, AT, I, p. 216. partie, AT, VI, p. 19. 10 Cf. DM; 2éme 13

elle être le lieu, des premiers principes, c'est-à-dire du cogito et de Dieu, à la reconnaissance et à la description des choses? N'y a-t-il pas preuve et preuve, en effet? Et s'il en est ainsi, à quelle épreuve Descartes physicien n' a-t-il pas soumis luimême la démonstration géométrique? La déduction, cette pièce maîtresse de la démonstration, n'est nullement à l'abri d'un procès tout à fait semblable, quand il s'agit, très particulièrement, des conséquences qui se tirent, en physique, des principes premiers de la connaissance. Les principes premiers sont connus par intuition; les conclusions qui en découlent les unes après les autres ne le sauraient être que par déduction. Ainsi en va-t-il de chacune des intuitions intellectuelles qui encadrent le cogito. Dès avant le cogito, l'esprit n'est pas sans savoir que pour penser il faut être, au moins autant de temps qu'on pense. Je vois bien, pendant le temps du cogito, que si je doute, je pense et que, si je pense, je suis. Et, ensuite, que si je doute, je suis un être imparfait et qu'un être imparfait ne peut tenir son existence que d'un être parfait et qu'il n'est pas d'être parfait sans existence. Mais est-il si vrai que pour être expliqués et compris, les mouvements du sang qui accompagnent chaque passion ont besoin d'abord et avant tout des principes métaphysiques de la physique? Descartes laisse penser le contraire dans sa lettre de mai 1646 à la princesse Elisabeth. On s'en serait douté. , A la fin de son étude sur la vie et l' œuvre de Descartes 11 Charles Adam suppose que l'Institut de France existe au temps de son héros. L'Académie des sciences se fait gloire de l'accueillir dans presque toutes ses sections, de la section des mathématiques à celle de la chirurgie, en passant par celle de l'astronomie et celle de la physique. Et sans doute y a-t-il bien des façons de lire ou de relire Descartes. J'ai pris le parti d'en faire un physicien.

Il Charles Adam, Descartes, sa vie, son œuvre, Paris, Boivin, p.166-168. 14

1937,

Chapitre I
La continuité d'un projet de physicien ou la constitution d'un corpus scientifique étalé sur trente ans

L'œuvre de Descartes physicien est née des rencontres et émotions qui ont nourri ses premières ambitions scientifiques. On en trouve les germes les plus profonds dans la fulguration d'un songe, la nuit du 10 au Il novembre 1619, mais elle n'est en rien le fruit d'une génération spontanée. Les thèmes qui en constituent le corpus et en assurent la cohérence ne se sont pas développés sur moins de trente ans, de l'Abrégé de musique (1618) aux Passions de l'âme (1649). L'une de ses caractéristiques principales est la continuité. Non moins qu'en ce qui concerne le statut de l'âme et l'existence de Dieu en métaphysique, des renvois à des ouvrages antérieurs et des reprises ou compléments d'études sautent aux yeux dans la correspondance et l' œuvre de Descartes. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l' Homme par rapport au Monde et des Principes par rapport aux Météores et aux Méditations. En outre, et aussi surprenant que ce puisse être, un certain nombre d'écrits cartésiens sont restés inachevés; d'autres écrits en ont pris la relève. Il est des sujets tels que la pesanteur, la vision, le mouvement du cœur, la génération des animaux, la passion, dont la récurrence est particulièrement frappante. C'est, chaque fois, comme si Descartes invitait son lecteur à revenir avec lui sur un livre précédent.

La genèse d'un projet solitaire (1618-1619)
A Breda, Hollande, la rencontre de Descartes avec Isaac Beeckman est l'occasion de ses premiers travaux connus de physique. Ces travaux sont, pour l'essentiel: 1. à la fin de 1618, un premier mémoire concernant deux sortes de pression: d'une part, la pression qu'exercent les liquides sur le fond d'un récipient et, d'autre part, celle qu'exercent à la verticale le récipient et l'eau qu'il contient, à savoir la pesanteur; 2. un autre mémoire sur la loi de la chute des corps. Descartes a discuté de la chute des corps avec Isaac Beeckman au cours de son premier séjour en Hollande (1617-1619). Beeckman lui a demandé quel espace parcourt un corps durant une heure de chute, sachant quel est celui qu'il parcourt pendant deux heures. Descartes considère que, dans le mouvement accéléré de la chute, les vitesses sont proportionnelles aux espaces parcourus, non aux temps. Il imagine aussi la création à chaque instant d'une nouvelle force par Dieu. D'innombrables questions, conclut-il, dépendent d'une progression géométrique.

A en croire Beeckmanl, Descartes lui attribue la paternité de la
physique mathématique qu'il cultivera toute sa vie. 3. un Abrégé de musique, daté du 31 décembre 1618 et offert à Beeckman le jour de l'an 1619. On y apprend que le son possède deux propriétés: l'une tient à la durée; l'autre dépend de la hauteur et détermine le grave et l'aigu. Des deux éléments (rythme et hauteur) qui composent l'objet musical, le rythme est, pour Descartes, premier. Car une musique purement rythmique est possible, comme le montre le tambour. Descartes passe aussi les sons en revue; il étudie l'octave, la quinte, la quarte; il traite, enfin, des tons, des dissonances et des modes. « La qualité du son lui-même, avec quel corps et de quelle

1 AT, X, p. 52: Descartes et Beeckman (1618-1619, fragment IV. Dans le même sens, A Beeckman, 17 oct. 1630, AT, I, p. 159 ; trad. en Alq., I, p. 274. 16

manière il est le plus agréable, cela, pense-t-il, regarde les physiciens2. » Dès 1619, la thèse de l'unité de la science constitue l'un des axes majeurs de sa pensée. Il en a pris conscience dans l'intuition fulgurante du songe que nous évoquions dans l'introduction à ce chapitre. Outre les «fondements de la science admirable », ce qui lui apparut, en effet, cette nuit-là, ce n'est rien de moins que l'unité et l'universalité du savoir. Le dictionnaire qu'il avait vu en dormant ne voulait dire, pour lui, « autre chose que toutes les sciences ramassées ensemble », et le recueil de poésies intitulé Corpus poetarum marquait, à ses yeux, « la philosophie et la sagesse jointes ensemble ». C'est à cette unité, sans doute, qu'il fait allusion, pour la première fois, dans les Préambulei. «Les sciences sont maintenant masquées, y lit-on. Les masques enlevés, elles apparaîtront dans toute leur beauté» : première allusion, sans doute, à la mathesis universalis, à savoir cette science universelle -mathesis veut dire «science >~ dont les mathématiques sont à la fois des éléments comme les autres et le parfait modèle4. «A celui qui voit complètement la chaîne des sciences, il ne semblera pas plus difficile de les retenir dans son esprit que la série des

2 Compendium musicae, AT, X, p. 89; trad. en Alq.I, p. 30 ; Fr. de Buzon, « La fonnation musicale de Descartes et sa première oeuvre, le Compendium musicae» dans Actes du colloque universitaire de La Flèche, La Flèche, Prytanée national militaire, 1997, p. 150-162. Pour situer Descartes par rapport à l'ensemble de la musique au XVIIe siècle, I.-C. Maillard, « Le style musical trançais au XVIIe siècle: doutes et certitudes », XVIIe siècle, juillet 2004, n° 224, p. 445-460. 3 Pas plus que Experimenta et Olympica, Preambula n'est un titre d'ouvrage; c'est celui d'un recueil de réflexions du tout jeune Descartes; on n'en saurait donner la date avec certitude. 4 Cf. Vie 2, p. 53. L'expression mathesis universalis est empruntée à Adrianus Romanus (Louvain, 1561, Mayence, 1615). « Mathématique universelle », disent les traductions trançaises. « Science universelle» serait de beaucoup préférable. Cf. V. lullien, Descartes. La Géométrie de 1637, Paris, PUF, 1996, p. 42-47; D. Garber, La physique métaphysique de Descartes, Paris, PUF, 1999, p. 60, n. 6. 17

nombres5. » Deux autres idées s'ajoutent, du reste, à celles de concaténation, ou enchaînement, et d'unité: l'idée d'un fondement à assurer au savoir et celle selon laquelle il ne saurait être meilleur ouvrier d'une science unique que celui qui en avait eu, l'un des premiers, l'intuition6. A Beeckman, le 26 mars 1619, notre futur philosophe physicien manifeste, en effet, son désir de « donner au public non un Ars brevis de Lulle, mais une science aux fondements nouveaux, permettant de résoudre en général toutes les questions que l'on peut proposer en n'importe quel genre de quantité, tant continue que discontinue, mais chacune selon sa nature7. » II est déjà entendu que l'étude de la quantité continue, c'est-à-dire de l'étendue, ou espace, et des corps qui y résident, n'ira pas sans le recours à la géométrie, plus précisément sans le recours aux lignes droites, circulaires et courbes, moyennant quoi « on ne saurait rien imaginer dont on ne puisse trouver la solutions.» A Beeckman encore, le 23 avril suivant: «Je composerai un jour sur ce sujet [celui des découvertes scientifiques] un ouvrage complet: à mon sens, il sera nouveau et point méprisable9. » Dès lors, trois choses au moins sont claires: la science est, de soi, une; celle de demain revêtira un caractère nouveau et elle sera l'œuvre d'un seul.
5 Préambules, trad. en Alq., I, p. 46. 6 Cf. Vie 2, p. 46 ; Ch. Adam, op. cit., p. 54. Dans Le développement de la pensée de Descartes, Paris, Vrin, 1977, p. 49, G. Rodis-Lewis observe que l'une des premières pensées de Descartes vise la perfection de tout ce qui est construit par «un seul» (architecte, législateur, fondateur de religion). L'index du Discours de la méthode établi par P. A. Cahné, Rome, 1977, donne cinq fois« seul}) aux deux premières pages de la 2ème partie. 7 A Beeckman, 26 mars 1619, trad. en Alq., I, p. 37-38. 8 Ibid., p. 38. 9 Au même, 23 avril 1619, ibid., p. 42. Cet «ouvrage» sera le Discours de la méthode ou la Géométrie. Pour l'histoire détaillée des travaux scientifiques de Descartes jusqu'en 1633, voir A. Tillmann, L'itinéraire du jeune Descartes, Univ. de Lille III, 1976, p. 10921096. 18

Du songe aux Regulae (1619-1629)
Jusqu'en 1628, le futur savant « roule çà et là dans le mondelO», non sans ouvrir les yeux sur la nature qui l'environne. D'ores et déjà, il est aussi curieux des phénomènes de la nature, en effet, que du comportement des hommes. En 1624-1625, un voyage en Italie lui a valu de traverser des vallées où des avalanches étaient à craindre. Il se souviendra, dans les Météores, « d'avoir vu autrefois dans les Alpes, environ le mois de mai, que les neiges étant échauffées et appesanties par le soleil, la moindre émotion d'air était suffisante pour en faire tomber subitement de gros tas 11.» L'optique le retient à partir de 1625. Mais c'est à toute la physique qu'il a désormais résolu de consacrer ses efforts. « Il y a déjà plus de quinze ans que je fais profession de négliger la géométrie », écrit-il à Mersenne, le 31 mars 163812.Comme le géomètre lyonnais Gérard Desargues s'en inquiète, il précise au même Mersenne, le 27 jui11et suivant, qu'il n'a résolu « de quitter que la géométrie abstraite, c'est-à-dire la recherche des questions qui ne servent qu'à exercer l'esprit». Et il en donne la raison: c'est « afin d'avoir d'autant plus de loisir de cultiver une autre sorte de géométrie, qui se propose pour questions l'explication des phénomènes de la nature. » Que M. Desargues veui11e donc bien «considérer ce que j'ai écrit du sel, de la neige, de l'arc-en-ciel, etc. -c'est toujours Descartes qui parleet il connaîtra que ma physique n'est autre que géométriel3. »

partie, AT, VI, p. 28. I0 DM, 3ème Il Météores, dise. VII, AT, VI, p. 316. 12 Cf. Au même, 15 avril 1630, AT, I, p. 139: «Pour des problèmes, je vous en enverrai un million pour proposer aux autres, si vous le désirez; mais je suis si las des mathématiques et en fais maintenant si peu d'état que je ne saurais plus prendre la peine de les soudre moi. même. » 13 Au même, 27 juillet 1638, AT, II, p. 268. Les dernières lignes de la citation renvoient de toute évidence aux Météores. 19

De l'hiver 1628-1629, datent les premiers « fondements de la physiquel4 », qui se présentaient sous la forme d'un premier traité de métaphysique, malheureusement perdu. «Les neuf premiers mois que j'ai été en ce pays [les Pays-Bas], écrit-il à Mersenne le 15 avril 1630, je n'ai travaillé à autre chose. » A 1629, qui est l'année de son installation aux Pays-Bas, remonte aussi le véritable début de son activité scientifique. Une lettre du 8 octobre à Mersenne nous apprend qu'il a délaissé -aussila métaphysique, parce qu'un ami lui a parlé du phénomène des parhélies, ou faux soleils, et il se propose dès lors d' « examiner par ordre tous les météoresl5. » Son ambition est « d'expliquer» non plus «un phénomène seulement », mais «tous les phénomènes de la nature, c'est-à-dire toute la physiquel6. »Non seulement le Monde, mais aussi les Météores, sont plus qu'en germe dans ce projet. L'anatomie et l'optique commencent ou continuent à compter aussi parmi les premiers objets de ses études. Il ne tardera pas à prendre connaissance du De motu cordis et sanguinis de Harvey, sur les battements du cœur et la circulation du sang (1628). De Franeker et Leyde, en Hollande, où il vient de s'installer, il correspond avec Guillaume Ferrier, un artisan polisseur de verres, qu'il a connu à Paris et qu'il essaie de faire venir auprès de lui, pour l'aider à tailler des verres grossissants. Le 1cr novembre 1629, il écrit à Ferrier que l'on verrait s'il ya des animaux dans la lune, si l'on disposait d'assez puissantes lunettes. Il a précédemment correspondu avec le mathématicien Mydorge et l'ingénieur Villebressieu. L'étude de l' arc-en-ciel lui donne alors, assure-t-il, plus de peine que tout le reste des Météores.. Les Regulae ad directionem ingenii datent approximativement de cette époque. Ferdinand Alquié assurait autrefois qu'elles sont « l'ouvrage d'un physicien désireux de

14 Au même, 15 avril 1630, AT, I, p. 144. 15 Au même, 8 oct. 1629, ibid., p.23. 16 Au même, 13 novo 1629, ibid., p. 70. C'est aussi en 1629 que Descartes propose à Beeckman la résolution par des courbes géométriques des équations des 3ème 4ème degrés. et
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codifier sa méthode17. » Et il est vrai qu'elles ne visent pas seulement l'éducation de l'esprit: elles sont orientées au moins autant vers la connaissance des choses. C'est ainsi que la sensation fait partie de l'arsenal des moyens de connaître exposés dans la Règle XII. C'est même elle, la sensation, que Descartes donne alors comme première, avant la réception de son objet par le sens commun et l'imagination, et son traitement par la force qui connaît. Et qu'est-ce que les sens nous font connaître? Le toucher nous fait connaître les corps comme froids, ou durs, ou rugueux; la vue nous les présente revêtus de diverses couleurs; l'ouïe, l'odorat et le goût recueillent respectivement les sons, les odeurs et les saveurs. Car c'est bien de corps à connaître qu'il s'agit, à partir, prioritairement il est vrai, de leur figure, c'est-à-dire de l'étendue, qui est ce par quoi se définit le corps. Les corps à connaître font partie des choses dont s'empare l'entendement et qui sont, les unes purement intellectuelles, les autres purement matérielles, ou communes; et c'est la même force connaissante qui imagine, se souvient, comprend, et traite, en quelque sorte, les informations sensibles. C'est à ce point qu'une grande partie de l'analyse de l'acte de connaître que constitue la Règle XII porte sur la connaissance du corps, tandis que la Règle XIV s'applique à l'étendue« réelle» de celui-ci. Loin de se borner à ce qui n'a rien de corporel, l'entendement a pour rôle d'examiner aussi ce qui se rapporte aux choses matérielles, et il le fait à partir des données que lui livre le sens et qui se révèlent pratiquement infaillibles. La Règle XII propose l'exemple de l'aimant pour illustrer le fait que toute la science consiste en un seul point, à savoir la vision distincte de la façon dont les natures simples concourent à la composition des choses. Pour montrer ce que peut bien être une question parfaite, la Règle XII revient sur l'exemple de l'aimant et y ajoute celui de la nature du son. Les douze dernières Règles n'ont pas été écrites. On sait seulement qu'elles devaient porter sur des problèmes autres que ceux de la mathématique
17 F. Alquié, La découverte métaphysique Descartes, Paris, PUF, 1950, p. 62. 2] de l 'homme chez

universelle et donc, sans doute, sur des problèmes plus directement scientifiques.

De deux inscriptions en Université aux traités du Monde et de l'Homme (1630-1633)
Le 26 avril 1629, Descartes s'inscrit à l'Université de Franeker, en Hollande. Il y suivra les cours d'Adrien Metius, auteur d'une Arithmetica et Geometria Practica. L'année suivante, il s'inscrit à l'Université de Leyde, comme gentilhomme du Poitou. Il y suivra les cours du mathématicien Jacob Golius, en compagnie de l'astronome Martin Hortensius et de Henri Regnier, dit Reneri ou Renerius, professeur de philosophie. Au moins trois de ses lettres à Mersenne (janvier, 25 février et 4 mars 1630) le montrent alors aux prises avec un nombre impressionnant de questions de physique: le son, grave ou aigu, les taches solaires, les images d'un miroir, etc. Celle du 4 mars évoque son dessein d'expliquer les météores le plus exactement qu'il le pourra; une autre, du 18 mars, fait état de son espoir déçu de voir Ferrier l'aider à fabriquer des lunettes. Toujours à Mersenne, le 15 avril suivant (15 avril 1630), il fait le point de ses projets. Lassé des mathématiques, il étudie en chimie et en anatomie, apprend tous les jours quelque chose qui ne se trouve pas dans les livres et voudrait bien en être déjà aux maladies et aux remèdes. Il s'intéresse à la chaleur, à la raréfaction, à la matière subtile. Toutes les « difficultés de physique (...) sont tellement enchaînées et dépendent si fort les unes des autres, assure-t-il plus généralement, qu'il me serait impossible d'en démontrer une sans les démontrer toutes ensemblel8. » Le 25 novembre, il déclare travailler au futur traité de la Dioptrique. Il y insérera un discours où il tâchera « d'expliquer la nature des couleurs et de la lumière19» et qui sera plus long qu'il ne pensait: le « discours» contiendra
18 A Mersenne, 15 avril 1630, AT, 1, p. 140. 19 Au même, 25 novo 1630, ibid., p. 179. 22

«quasi une physique tout entière2o.» Cette physique, qui 1'« arrête » depuis six mois, sera comme un abrégé du Monde, auquel, à cette date, il travaille aussi. Est-ce en pensant à la Dioptrique ou au Monde, ou aux deux à la fois, qu'il écrit à Mersenne quelques semaines plus tard: «Démêler le chaos pour en faire sortir de la lumière [...] est l'une des plus hautes et des plus difficiles matières que je puisse entreprendre, car toute la physique y est presque comprise21»? L'été 1631, Villebressieu, ingénieur du roi et inventeur de nombreuses machines, se voit félicité pour avoir « découvert des généralités de la nature », telles que l'unicité de la substance matérielle et la raison de ses « diverses figures ou modes », à savoir l'action d'un agent extérieur et le mouvement local. En octobre ou novembre de la même année (1631), le jeune philosophe physicien s'intéresse à la chute des corps, à la douceur des consonances et à l'astronomie. II promet à Mersenne de lui « envoyer avant Pâques [Pâques 1632] quelque chose de [sa] façon22», à savoir et toujours le traité du Monde. Promesse non tenue: le 5 avril 1632, Descartes déclare à son correspondant qu'il sera «bien aise de le retenir [le traité] encore ~uelques mois, tant pour le revoir que pour le mettre au net 3. » En attendant, comètes et étoiles fixes continuent à faire l'objet de ses observations: il recevra avec reconnaissance toutes les remarques qu'on voudra bien lui communiquer à leur sujet. «Je me suis engagé fort avant dans le ciel », écrit-il à Mersenne le 10 mai 1632, avant d'assurer que la connaissance de l'ordre qui règne entre les étoiles est « la clef et le fondement de la plus haute et plus parfaite science24 ».

20 Ibid 21 Au même, 22 Au même, 23 Au même, 24 Au même,

23 déco 1630, ibid, p. 194. oct. ou novo 1631, ibid., p. 228. 5 avril 1632, ibid., p. 242. 10 mai 1632, ibid, p. 250. 23

Le Monde et l'Homme (1633)
Le Monde est un traité que son auteur lui-même appelle aussi Traité de la lumière et dont l'ambition est d'offrir une explication générale de l'univers. Après le chapitre l, qui est une mise en garde contre la subjectivité des sensations, la chaleur et la lumière du feu font l'objet du chapitre Il. Le chapitre III étudie la solidité et la fluidité des corps. Les trois éléments qui composent l'univers et auxquels Descartes accorde une attention particulière en les présentant « à sa mode », occupent le chapitre V; ce sont le feu, l'air et la terre. Le soleil et les étoiles fixes sont de feu. L'air constitue l'élément céleste. Terre, planètes et comètes sont formées de terre. C'est encore au soleil et aux étoiles, à la terre, aux comètes et aux planètes particulièrement la lune- que s'intéresse l'auteur, du chapitre VIII au chapitre X. Deux phénomènes singuliers: la pesanteur, d'une part, le flux et le reflux de la mer, d'autre part, font respectivement la matière des chapitres XI et XII, tandis que la lumière et ses propriétés sont traitées en tant qu'action, c'est-à. dire en tant que tendance au mouvement, dans les chapitres XIII et XN. Inachevé, le chapitre XV établit que « la face du ciel de ce nouveau monde doit paraître à ses habitants toute semblable à celle du nôtre. » Nous ne connaissons rien des chapitres XVI et XVII. La rédaction du Monde a occupé Descartes pendant plus de trois ans, d'octobre 1629 à au moins juillet 1633. « Il ne me reste plus qu'à y ajouter quelque chose touchant la nature de l'homme », écrit-il de Deventer, en juin 163225.Les lettres qu'il adresse à Mersenne au cours de cette période ne cessent de revenir sur ce qu'il appelle amoureusement « son» traité. Renvois Le Monde contient deux références explicites à la Dioptrique, l'une relativement à la puissance que possède un corps de se mouvoir et à la direction que prend, en fait, le
25 Au même, ibid., p. 254. 24

mouvement; l'autre, relativement à la réfraction des rayons lumineux. Dans un autre passage, c'est une certaine réfraction de ces rayons qui explique la queue, ou chevelure, des comètes. Avec le chapitre XVIII du Monde, commençait, dans l'édition qu'en fit Clerselier en 1664, un autre traité: le traité de l'Homme. Le Monde et l'Homme forment les deux parties d'un même ouvrage; Descartes en a conduit les préparations parallèlement, à partir de juin 1632. On le voit même, six mois plus tard, déclarer à Mersenne qu'il parlera de l'homme en son Monde « un peu plus qu'il ne pensaie6», parce qu'il a entrepris d'en expliquer toutes les fonctions principales. Au lieu d' « un peu plus », il aurait été bien inspiré d'écrire « beaucoup plus », car le traité de l'Homme est, en effet, beaucoup plus que le chapitre final d'un autre traité (89 pages dans l'édition AT, à la suite des 115 du Monde). Descartes y décrit les fonctions principales du corps: digestion, respiration, circulation. On y voit comment se produisent les sensations, sentiments et souvenirs. La glande pinéale et les esprits animaux y reçoivent un traitement privilégié, en raison du rôle que l'auteur leur attribue dans les mouvements du corps, la mémoire, le sommeil et les songes. Renvois Le traité de l'Homme cite la Dioptrique au sujet des verres « par le moyen desquels tous les rayons qui viennent d'un certain point se rassemblent à un autre certain point27» et à propos du mécanisme de la vision.

26 Au même, novo ou déco 1632, AT, l, p. 263. «J'ai déjà écrit, poursuit-il, celles [les fonctions] qui appartiennent à la vie: comme la digestion des viandes, le battement du pouls, la distribution de l'aliment, etc., et les cinq sens. J'anatomise maintenant les têtes de divers animaux pour expliquer en quoi consistent l'imagination, la mémoire, etc. » 27 L 'Homme, AT, XI, p. 153 ; Dioptrique, dise. VI et suiv., AT, VI, p. 147 et suiv. 25

Reprises et compléments

Avec l'Homme, la Dioptrique et les Météores, on a manifestement affaire à des amplifications successives du traité du Monde. Non seulement les frontières qui limitent chacun de ces quatre traités sont, depuis leur origine, «confuses et variables28 », mais la somme de leurs contenus répond pour la première fois au vœu de Descartes de repenser l'ensemble du savoir. Le traité de l'Homme, quant à lui, n'est, en définitive, que le chapitre XVIII du Monde, considérablement augmenté. Nous en avions été, pour ainsi dire, prévenus: ajouter au Monde «quelque chose touchant la nature de l'homme29 », c'était le dessein de son auteur en 1632 et même auparavant, sans doute.

L'attitude d'un homme de science autorités ecclésiastiques (1633-1637)

envers

les

En novembre 1633, à Deventer (Pays- Bas), Descartes apprend la condamnation par le Saint-Office, le 29 juin, du Système du monde de Galilée, publié l'année précédente à Florence. Incriminée comme fausse et contraire aux Écritures, la thèse était que l'on ne saurait parler purement et simplement de lever et de coucher du soleil, que c'est, au contraire, la terre qui tourne autour de celui-ci et que, par conséquent, ce n'est pas elle, la terre, qui est le centre du monde. Dans une lettre à Mersenne de fin novembre 1633, le savant français se dit d'abord «fort étonné» et «quasi résolu de brûler tous ses papiers, ou du moins de ne les laisser voir à personne », parce que, précise-t-il, le savant italien n'a certainement pas été « criminalisé pour autre chose» que le mouvement de la terre30.
28 Fr. de Buzon, Descartes. Discours de la méthode, suivi de la Dioptrique, Paris, Gallimard, 1995, Présentation, p. 13. 29 A Mersenne, juin 1632, AT, I, p. 254. Cf. Au même, novo ou déco 1632, AT, I, p. 263. 30 AT, I, p. 270-271. Dans La géométrisation de la physique, Paris, Flammarion, 1994, p. 34-40, l'auteur, G. Lochak, attribue à Kepler 26

Lui savait plus que personne que celui-ci occupe une place essentielle dans son système. Il y était revenu cinq fois au moins dans le Monde (chap. VIII, X, XI, XII et XV). Et ce n'est pas sans raison qu'il présentait le mouvement de la terre, à la même date, à Mersenne encore, comme « tellement lié avec toutes les parties de [son] traité, que je ne l'en saurais détacher, assure-t-il, sans rendre le reste tout défectueux3!» (AT, l, p.271). Descartes ne manquait pas de motifs pour craindre les retombées romaines de la thèse qu'il avait embrassée, à la suite de Copernic et Galilée. Giordano Bruno, qui professait l'infinité du monde, avait été excommunié, puis brûlé vif, à Rome, le 17 février 1600. Le De revolutionibus orbium coelestium de Copernic (Nuremberg, 1543) était à l'Index depuis 1616. Galilée venait de se faire publiquement et sévèrement rappeler à l'ordre. La question se posait, en outre, de savoir si la cosmogonie cartésienne ne contredisait pas le récit de la création de la Genèse. Une critique systématique des principes (formes et qualités) sur lesquels reposait jusque-là la physique ne pouvait pas, enfin, ne pas être suspecte à des autorités prétendument compétentes. Qu'en de telles conditions Descartes ait aussitôt renoncé à publier le Monde, on n'en saurait être surpris. Sa lettre à Mersenne de fin novembre 1633 nous en dit le pourquoi, en donnant l'impression d'une soumission pure et simple à l'autorité ecclésiastique. « Pour rien au monde, déclare-t-il, je ne voudrais qu'il sortît de moi un discours, où il se trouvât le
une influence primordiale dans le soutien qu'apportait alors Galilée aux idées de Copernic. 31 Cf. A Mersenne, avril 1634, AT, I, p. 285: « Toutes les choses que j'expliquais en mon traité, entre lesquelles était aussi .cette opinion du mouvement de la terre, dépendaient tellement les unes des autres, que c'est assez de savoir qu'il y en ait une qui soit fausse, pour connaître que toutes les raisons dont je me servais n'ont point de force. » Au même, déco 1640, AT, III, p. 258 : « Rien ne m'a empêché jusques ici de publier ma philosophie, que la défense du mouvement de la terre, lequel je n'en saurais séparer, à cause que toute ma physique en dépend.» 27

moindre mot qui fût désapprouvé de l'Eglise32. » Quelques mois plus tard, ses lettres au même correspondant ne rendent pas un autre son. Tout permet de penser pourtant que notre philosophe n'a pas tardé à se ressaisir, en se disant que toutes les décisions de Rome n'engagent pas également. En février 1634, il « n'a point encore vu que le pape ni le concile aient ratifié cette défense [ou interdiction], faite seulement par la Congrégation des cardinaux établie pour la censure des livres» et il attend de savoir « ce qu'on en tient en France, et si leur autorité [celle des cardinaux] a été suffisante pour en faire un article de foe3. » En avril, ne voyant pas que la « censure» ait été autorisée par le pape ou par le concile, il assure ne pas perdre « tout à fait espérance qu'il en arrive ainsi que des antipodes, qui avaient été quasi en même sorte condamnés autrefois, et ainsi que [son] Monde ne puisse voir le jour avec le temps34. » Descartes n'est jamais pour autant revenu sur sa décision première de ne pas publier. Du Monde aux Principes, il n'a jamais non plus renié son adhésion à Copernic. Non seulement il n'a pas craint d'y revenir dans ses lettres, comme celles de fin novembre 1633 et
32 A Mersenne, fin novo 1633, AT, I, p. 271. Cf. Au même, fév. 1634, AT, XI, p. 281 : « J'ai voulu entièrement supprimer le traité que j'en avais fait et perdre presque tout mon travail de quatre ans, pour rendre une entière obéissance à l'Eglise, en ce qu'elle a défendu l'opinion du mouvement de la terre. » Au même, avril 1634, AT, I, p. 285 : « Je ne voudrais [...] pour rien du monde les soutenir [mes raisons] contre l'autorité de l'Eglise. )} 33 Au même, février 1634, AT, l, p. 281. Au même, avrill634: «Je sais bien qu'on pourrait dire que tout ce que les Inquisiteurs de Rome ont décidé n'est pas incontinent article de foi pour cela, et qu'il faut premièrement que le concile y ait passé. )} 34 Au même, avril 1634, AT, l, p. 288. Cf. Au même, 27 avril 1637, AT, l, p. 367: «Si les raisons qui m'empêchent de la publier [ma physique, c'est-à-dire mon Monde] étaient changées, je pourrais prendre une autre résolution, sans pour cela être changeant; car sub/ata causa tol/itur effectus.» A Huygens, juin 1639, AT, II, p. 552 : «J'ai seulement dessein, tant en cela [la publication] qu'en toute autre chose, de me régler selon les occurrences et de suivre, autant que je pourrai, les conseils les plus sûrs et les plus tranquilles. » 28

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