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Electrification en Afrique

De
366 pages
Ce livre analyse les mutations de la société gabonaise déclenchées par l'introduction de l'électricité. Pour chacune des périodes étudiées, le secteur électrique apparaît comme un enjeu majeur d'urbanisation, de l'aménagement du territoire et de développement des comportements sociaux. Au-delà de son intérêt historique, cette étude met en évidence le caractère indispensable de l'électricité.
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12L’électrificationenAfrique
LecasduGabon(1935-1985)Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Yaya KONE, Anthropologie de l’athlétisme en Afrique de l’Ouest, La
condition de l’athlète,2011.
Anna M. DIAGNE, Sascha KESSELER, Christian MEYER (éd.),
Communication Wolof et société sénégalaise.Héritage et création,2011.
Fabrice AGYUNE NDONE, Changement social chez les Makina du
Gabon,2011.
B.H.MOUSSAVOU, Prisonsafricaines.LecasduGabon,2011.
MOTAZEAKAM, La sociologie de Jean-Marc Ela,2011.
Léon Modeste NNANG NDONG, L’effort de guerre de l’Afrique. Le
Gabon dans la Deuxième Guerre mondiale (1939-1947),2011.
Joseph MBOUOMBOUO NDAM (sous la dir.), La microfinance à la croisée
des chemins,2011.
Benoît AWAZI MBAMBI KUNGUA, De la postcolonie à la mondialisation
néolibérale Radioscopie éthique de la crise négro-africaine contemporaine,
2011.
Anne COUSIN, Retour tragique des troupes coloniales, Morlaix-Dakar, 1944,
2011.
HopielEBIATSA, Fondements de l’identitéet de l’unité teke,2011.
Patrice MOUNDOUNGA MOUITY, Transition politique et enjeux post-
électoraux auGabon,2011.
Baoua MAHAMAN, La nouvelle génération d'Africains. Quand les
idéalistes d'hierplient face ausystème,2011.
GhislaineSATHOUD, RendezauxAfricainesleurdignité,2011.
ThéodoreNicouéGAYIBOR, Sourcesoralesethistoireafricaine,2011.
Jean-ChristopheBOUNGOUBAZIKA, Entrepreneuriat et innovation au
Congo-Brazzaville,2011.
PapaMomarDIOP,Guide des archives duSénégal colonial,2011.
Pius NGANDU Nkashama, Guerres africaines et écritures historiques,
2011.
Alphonse AYA, La fonction publique congolaise. Procédures et
pratiques,2011.
e eDieudonné MEYO-ME-NKOGHE, Les Fang aux XIX et XX siècles,
2011.RodrigueLEKOULEKISSA
L’électrificationenAfrique
Le cas du Gabon (1935-1985)
Préface d’AlainBeltran
L’Harmattan©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55348-4
EAN : 9782296553484AVERTISSEMENT
Cet ouvrage est une version révisée de la thèse de doctorat nouveau
régime, dirigée par le Professeure Colette Dubois, soutenue en octobre 2009
à l’Université de Provence (Aix-Marseille I) sous le titre L’électrification du
Gabon, 1935-1985. Stratégies, mutations et limites. Il est l’aboutissement
d’untravaileffectuéaveclacollaborationdelaFondationEDF.
Cette étude s’inscrit dans un champ d’investigation de l’histoire de
l’électricité. Elle revêt de ce fait un caractère technique qui peut
compromettre, pour un large public, la compréhensibilité de quelques
passages de l’ouvrage. Toutefois, il ne s’agit pas d’aborder le texte de
manière exhaustive. Ce qui est suggéré aux lecteurs est une compréhension
globale desthèsesdel’auteuretdesaxesfortsdel’ouvrage.8À la mémoiredemesparents
MonpèreAlexandreNTSIÉNÉMONI
Magrand-mèreHonorineAMBOUGA10SOMMAIRE
PRÉFACE………………………………………………………………………………….………..………..….13
REMERCIEMENTS.…………………………………………..………..………………………..……………..….……....………………….….......….15
INTRODUCTION GÉNÉRALE……………………..……………...……...…………................…………………...……….17
PREMIÈREPARTIE:LESDÉBUTSDEL’ÉLECTRIFICATIONDUGABON:
UNTERRITOIREPARTIELLEMENTÉLECTRIFIÉ,1935-1946…………..31
CHAPITREI: LIBREVILLE,UNAVANT-POSTEDEL’ÉLECTRIFICATION
COLONIALE,1935-1946………………………………………..……….……..…35
CHAPITREII:L’APRÈS-GUERRE:UNEVOLONTÉ AFFICHÉE
D’ÉQUIPEMENTÉLECTRIQUE, 1946-1956……………………........................61
CHAPITREIII:ÉLECTRIFICATIONETÉLECTRICITÉDANS LAVILLEDE
PORT-GENTIL,1947-1956………………………..………………………………89
DEUXIÈMEPARTIE:DULITTORALVERSL’INTÉRIEUR:
L’ÉLECTRICITÉ ÀLACONQUÊTEDUTERRITOIRE,1956-1970…….119
CHAPITREIV :L’ÉLECTRIFICATIONDESCENTRESSECONDAIRES:ENTRE
VOLONTÉPOLITIQUEETRÉALITÉS LOCALES,1956-1960………………123
CHAPITREV : LARÉPUBLIQUEGABONAISEETSAPRISEENMAINDU
SECTEURÉLECTRIQUE,1960-1964…..…................................................................137
CHAPITREVI: LESPREMIÈRESRÉALISATIONSDELASEEG,1964-1970…….…..163
TROISIÈMEPARTIE:DIVERSIFIERLESSOURCESDEPRODUCTION:
LEBELÂGEDEGRANDESRÉALISATIONS,1970-1985………...………191
CHAPITREVII: LANOUVELLEDONNEDELAPRODUCTIONÉLECTRIQUE.….…195
CHAPITREVIII:L’ÉLECTRICITÉ AUCŒURDUDÉVELOPPEMENT
ÉCONOMIQUE.....................................................................................................251
CHAPITREIX :L’IMPACTDE L’ÉLECTRICITÉSURLAVIEDESHOMMES…...…...…283
CONCLUSION GÉNÉRALE……...………………………….…………………………….......…323
ANNEXES.…..………………………..……………………………………….…..…….….325
SOURCESETBIBLIOGRAPHIE………………..….……...………………….……………..….333
TABLEDESMATIÈRES.………………………..………………..………..…….....….…...…362
1112PRÉFACE
L’arrivée et la diffusion de l’électricité dans un pays occidentala
déjàfait l’objet de nombreuses études etl’on connaît désormais assezbien la
chronologie, les modes de réception, les utilisations successives de cette
innovation globale. Il n’en est pas de même pour les pays neufs ou les
régions qui étaient sous la domination des colonisateurs européens. Dans ce
dernier cas, les archives sont éparses et quelquefois lacunaires. Les
perceptions et les analyses peuvent être faussées par le passage d’une
période coloniale à l’Indépendance. Le sujet n’est donc pas simple et
demande méthode et sens critique. Rodrigue LEKOULEKISSA a su
triompher de ces différents obstacles dans un travail de recherche qui fera
date dans son pays et qui intéressera tout aussi bien le spécialiste français.
L’auteur sait mettre l’accent sur la dimension sociale de l’énergie électrique,
facteur de progrès, de différenciation, de modification des us et coutumes. Il
s’inscrit donc dans une démarche « culturelle » entendue au sens large, ce
qui est d’autant plus justifié que l’irruption de l’électricité dans des sociétés
traditionnelles est par définition une confrontation. De plus, la dimension
technologique et spatiale n’est pas ignorée par ce jeune historien. Et quand
les archives se sont avérées insuffisantes, Rodrigue LEKOULEKISSA a su
faireappelauxressourcesde l’histoire orale,ce qui montresa maîtriseet son
savoir-fairefaceauxquestionssoulevéesparl’histoireditedutempsprésent.
Le récit commence par les origines de l’électrification qui se fait
dans une perspective fondamentalement coloniale : les intérêts majeurs pour
électrifier sont fondés sur les critères de la seule métropole. On remarque
l’excellente cartographie que le chercheur a su établir pour faire comprendre
les enjeux spatiaux dans un pays où la pénétration vers l’intérieur n’est pas
chose aisée. Les débuts de la concession d’électricité montrent que les
pouvoirs publics doivent malgré tout s’investir alors que le choix d’une
entreprise privée auraitdûles endispenser.En effet,une entrepriseprivée ne
pouvait juger que sur le retour assez rapidedeses investissements tandisque
les pouvoirs représentatifs sur place devaient bon an mal an affirmer la
présence française et donc une certaine forme de service public. Quand les
difficultés l’emportent et que le service se dégrade, les pouvoirs publics
doivent intervenir ; un nouveau concessionnaire privé est trouvé. Mais la
consommation reste « européenne » avec une large part consacrée à
l’éclairage et aux usages domestiques. Le renouveau n’intervient qu’après
1945. Autre tournant : l’intérêt pour les ressources hydroélectriques qui ont
l’avantage d’être proches, renouvelables et assez abondantes. S’ensuit une
phase d’exploitation qui tient aussi de l’exploration et de l’aventure
13humaine. L’urbanisation répond à un nouvel essor voulu par la métropole
qui se rend compte des richesses locales et de la nécessité de les développer.
L’après-guerre est donc une redistribution des cartes avec une puissance
électrique installée multipliée par quatre. Le réseau de distribution est
modernisé, rationalisé, atteint les quartiers africains de façon inégale.
L’arrivée de l’électricité provoque comme dans tous les pays la joie des
consommateurs car elle apporte la sécurité, la possibilité de circuler et de
lire,leconfort,lefaitd’apparteniraumême réseautechniqueetsocial.
Puis le narrateur quitte le domaine urbain pour embrasser
l’intégration du territoire aux réseaux électriques. La chronologie ne se
construit pas autourde la date de l’indépendance car l’électricité a sa propre
logique de développement, très capitalistique et sur le long terme. Le Gabon
est confronté d’un côté à la concentration des fonctions essentielles au sein
de quatre cités, de l’autre, à l’électrification rurale qui doit faire face à des
obstacles naturels, économiques sinon sociaux. Toujours est-il que le Gabon
indépendanthérite d’une situation médiocre sur le plan de l’électrification.
La collaboration avec EDF, la définition de prioritésen particulier vers les
régions minières changent la donne. L’électricité peutprogressivement jouer
son rôle de moteur de l’industrialisation. La solution retenue sur le plan
juridique fut une société à majorité publique pour distribuer l’énergie et
l’eau.L’électricitéquirecouvreaussidesusages«faibles»permetd’écouter
la radio, la télévision. L’éclairage continue de transformer la perception du
foyer, plus chaleureux. Puis le Gabon entre dans une période d’essor porté
par le pétrole. L’hydroélectricité triomphe. En parallèle, le pays forme ses
techniciens et ses cadres. Le standard électrique de la population augmente.
Le succès de l’électricité est tel qu’on la détourne souvent (on lira
d’intéressantes pages sur les différentes formes de fraude). Mais le bilan est
positif que ce soit pour les écoliers qui peuvent lire même quand la
pénombre arrive, pour les nouveaux techniciens qui prennent en charge le
réseau, pour les médecins qui peuvent soigner, pour l’information qui réunit
les Gabonais et les lie au monde extérieur, etc. L’auteur sait se faire
anthropologue ou sociologue pour cerner l’extraordinaire impact, si divers,
de l’électricité qui change la façon de vivre et de travailler. C’est donc bien
unesagaquinousestcontée,sagadontlesleçonssonttoujoursvalablespour
lesfemmesetles hommesd’aujourd’hui,auGabonetailleurs.
AlainBELTRAN
Directeur de Recherche, CNRS
Président duComitéd’histoirede laFondationEDF
14REMERCIEMENTS
Je tiens àexprimer mes chaleureuxremerciements àmadame Colette
Dubois, Professeure des Universités, qui a marqué son intérêt pour le projet
de cet ouvrage. Je lui rends un hommage mérité pour ses orientations et ses
suggestions quiontcontribuéàl’enrichissementdecetravail.
Mes remerciements s’adressent également aux responsables de la
Fondation EDF (devenue EDF Diversiterre depuis 2007). D’une part, pour
leur précieuse collaboration qui m’a ouvert les portes de dépôts d’archives
de l’entreprise (EDF). D’autre part, pour leur soutien financier qui m’a
permisde menerdesrecherchesenFranceetauGabon.
Je remercie aussi le personnel empressé et compétent des centres
d’archives et bibliothèques fréquentés : Archives nationales de l’outre-mer,
Archives d’Électricité de France, Archives nationales du Gabon, Centre des
archives économiques et financières, Centre d’études des mondes africains,
Académie des Sciencesd’Outre-mer, Centre de documentation France-
Europe-Monde, Centre international des civilisations Bantu, Université de
Provence,Université PaulCézanne,Bibliothèquenationale(Libreville).
Que soient remerciés tous mes informateurs, Jean Claude Koumba
Koumba, Pierre Moubamba Moussavou, Agathe Oyiayi, Jean-Pierre
Reymond et Adelaïde Reymond, qui ont accepté de répondre à mes
questions. Leurs témoignages ont apporté un regard particulier de la société
gabonaisefaceàla diffusiondesapplicationsdel’électricité.
Je remercie très sincèrement le Professeur Alain Beltran, Président
duComitéd’histoiredelaFondationEDF,duprofondhonneurqu’il m’afait
enacceptantdepréfacercetouvrage.
Il me reste l’agréable devoir de remercier tous ceux qui, par leurs
critiques constructives, ont contribué à enrichir ce travail. Je citerai
particulièrement Gilchrist Anicet Nzenguet Iguemba (Maître-assistant à
l’UniversitéOmarBongo), ClotaireMessiMeNang(Assistantàl’Université
OmarBongo)et ParfaitKassa(doctorant,UniversitédeProvence).
1516INTRODUCTIONGÉNÉRALE
Dans son ouvrage Guide du chercheur en histoire de l’électricité,
Arnaud Berthonnet écrit : « Tout ou presque fonctionne à l’électricité. Elle
constitue le socle, le centre névralgique, le cœur véritable de nos économies
1développées et la compagne cachée de notre existence, surtout citadine .» À
l’origine de cette énergie se trouve l’observation des phénomènes naturels,
eles éclairs orageux et la foudre. Mais c’est à partir du XVII siècle que son
étude fut réellement abordée. Sortie des laboratoires et des enceintes des
eexpositions, la « fée électricité » se démocratisa peu à peu. Au XIX et au
eXX siècle, à la lumière des découvertes et des expériences scientifiques, les
principes de production et de distribution se perfectionnèrent. Dans les pays
occidentaux, les installations électriques se multiplièrent. Pénétrant dans la
sphère privée, l’électricité bouleversa les modes de vie. Appliquée au
domaineindustrieletagricole,ellefit évoluerlesméthodesdeproduction.
Vecteur de progrès, l’énergie électrique suscita très tôt l’intérêt des
administrateurs coloniaux qui manifestèrent la volonté d’arriverà
l’électrification des territoires outre-mer où abondaient des ressources
naturelles. À défaut d’infrastructures analogues à celles des agglomérations
européennes, l’idée fut de créer « un équipement, au moins partiellement,
limité à l’électrification d’un certain nombre de centres convenablement
2 e echoisis .» Ainsi, à la fin du XIX et au début du XX siècle, apparurent les
premiers réseaux électriques. Ces installations pionnières se créèrent dans
les colonies à forts investissements étatiques ou privés, notamment la
Tunisie, l’Algérie, l’Afrique du sud, le Maroc, l’Indochine et l’Inde.
Ensuite, l’électricité gagna progressivement d’autres territoires. C’est dans
ce contexte de conquête spatiale de l’électricité que les années 1930
portèrentlesprémicesdel’électrificationdelacolonieduGabon.
L’histoire de l’électricité au Gabon est celle des entreprises et des
hommes dont les activités permirent à ce pays de tenir une place dans le
concert énergétique de l’Afrique noire. Au début du mouvement colonial,
epeu avant le milieu du XIX siècle, le territoire n’offrait pas d’intérêts
économiques réels hormis le bois. Il fallut plus d’un demi-siècle à des
explorateurs pour en achever la pénétration et en étudier les possibilités
économiques. On acquit, après la Seconde Guerre mondiale, la certitude que
1 A. Berthonnet, Guide du chercheur en histoire de l’électricité, Paris, Éditions La
Mandragore, 2002,p.9.
2 C. Hodeir,«La "fée électricité"àl’exposition coloniale deParis (1931)», in D. Barjot et al.
e(dir.), L’électrification outre-mer de la fin du XIX siècle aux premières décolonisations,
Paris,SFHOM,2002,p.67.
17le territoire regorgeait de matières premières : « ivoire, caoutchouc, or,
3diamant, manganèse, fer, pétrole et bois .» La mise en valeur de ces
ressourcesnaturellessuggéralaproductiondelaforcemotrice.
L’électricité est un phénomène multiple et changeant qui ne peut se
comprendre sous un seul angle. Cette étude aborde les mutations de la
société gabonaise, induites par l’introduction de l’électricité. Elle place cette
énergie dans un contexte d’observatoire des changements intervenus dans la
vie des consommateurs. Toutefois, nous ne comptons pas mener une étude
exhaustive de tous les problèmes que peut poser l’électrification d’une ville,
d’une région ou d’un pays ; il s’agit pour nous d’aborder et d’analyser les
questionslesplusimportantesenfonctiondessourcesdisponibles.
Lorsque nous envisagions cette étude, les implications économiques
et sociales del’électricité étaient placéesau centrede nos préoccupations. Le
propos était d’analyser les relations et interactions entre la diffusion de
l’électricité et la croissance économique et sociale. Au fil des recherches,
l’intention a toutefois débordé ce cadre initial. Il apparut en effet nécessaire,
au-delà des questions strictement économiques et sociales, d’embrasser une
approche«culturelle»de l’histoire de l’électricité. L’exercice qui consiste à
se mettre dans la peau de l’historien dit « culturel » ou encore « de
mentalités » est ici périlleux et le risque est grand de verser dans l’à-peu-
près,car le terme«culturel»tend à mettre«tout un bric-à-brac idéologique
4qui va de la pratique religieuse aux différentes consommations de loisirs .»
Il est donc nécessaire de cadrer le terme culture pour cerner cette approche
du sujet. Cette étude s’attache à retracer le vécu des Gabonais au fil de la
diffusion des applications de l’électricité. Il s’agit, pour reprendre les termes
d’Alain Beltran, de«comprendre les réactions sociales ouindividuelles[des
Gabonais] en dehors des questions strictement économiques ou
5technologiques .» À cette fin, le terme culture fut étendu au sens d’un
ensemble de réactions, de comportements et de pratiques propres à une
société. L’intérêt des Gabonais pour l’électricité se manifestait à travers
l’abandon progressif des énergies traditionnelles. Pour diffuserl’électricité,
des moyens détournés étaient employés : ceux qui possédaient des
compteurs électriques vendaient l’électricité à leurs voisins ; ceux qui étaient
écartés des circuits de vente se livraient aux actes de piratage. Ces initiatives
collectivesetindividuellestendaientàunmêmebut:profiterdel’électricité.
3 ANOM-Affaires économiques carton 10d/21. AEF. Généralitéssur les colonies, demande
d’équipement,1946-1948.
4 A. Beltran, « Quelle approche culturelle de l’histoirede l’électricité », L’électricité en
réseaux, Annaleshistoriquesdel’électricité,Paris,Victoires-Éditions,juin2004,n°2,p.141.
5 Ibid.,p.145.
18La problématique de cette étude s’articule autour d’une question
principale: comment se traduisirent, dans la société gabonaise, les mutations
économiques, sociales et culturelles engendrées par la diffusion de
l’électricité ? Le processus d’électrification suppose concomitamment les
opérations de production, de transport et de distribution de l’électricité.
Quelles furent les logiques spatiales de l’électrification ? L’électricité est un
moteur de développement susceptible de stimuler divers secteurs d’activités.
Quel fut l’impact de cette nouvelle technologie sur l’activité économique et
les services publics ? Les Gabonais ont découvert progressivement les
multiplesusagesdel’électricité.Commentsecomportèrent-ilsàl’avènement
de cette énergie moderne ? Quels furent les changements observés au
quotidien ? La consommation, souligne Dominique Desjeux, « est un
marqueurdes appartenances et des différenciations sociales (classes,
6genres, générations et cultures) .» Qui profita de l’électricité ? Qui ne le put
pas, et pourquoi ? L’appréciation de ces faits est fondamentale pour définir
l’espace dans lequel se déployaient les stratégies d’électrification des
pouvoirs publics. La coopération entre ces différents acteurs constitue un
facteur déterminant du développement de l’électricité dont il convient de
mesurerl’impactsurla vieetlesactivitéshumaines.
L’intérêt de placer l’électricité au cœur de l’analyse historique dans
le contexte gabonais supposa le choixd’unchamp chronologique élargi. Il se
porta sur les années 1935 et 1985. L’étude d’une période relativement
longue répondit à la nécessité d’apprécier les mutations intervenues dans le
temps et dans l’espace. Les retombées d’un équipement comme l’énergie
électrique ne peuvent justement se percevoir que dans la durée. Cette mise
en perspective historique qui embrasse la période coloniale et postcoloniale
est originale. Elle permet d’étayer la réflexion sur la périodisation de
l’histoire du Gabon et du continent africain dont les ruptures classiques
commelacolonisationparaissentaujourd’hui moinspertinentes.
Le critère technique justifie le choix de l’année 1935 comme point
de départ de notre étude. Elle marque le début de l’électrification du Gabon.
Cette année, en effet, Libreville peaufina son statut de capitale
administrative avec la construction d’une centrale et d’un réseau électrique.
Ces installations, bien que modestes, furent l’expression d’une volonté
politique de conduire le territoire vers la modernité. Ce choix, malgré
l’insuffisance de sources sur la période antérieure à la Seconde Guerre
mondiale, vise à conférer une certaine cohérence intellectuelle à notre étude.
6 D. Desjeux, « La consommation en sociétés », in E. Rémy et al. (dir.), Sociétés,
consommationet consommateurs,Paris,L’Harmattan,2003,p.22.
19Unepriseencomptedelapériodeantérieureà1945permetdeconsidérerles
balbutiements de l’électrification jusqu’à ce que les plans de développement
viennentdonneruncoupdepousseauprocessusd’électrification.
L’année 1985 qui met un terme à cette étude répond également au
critère technique. Elle correspond à la fin d’une époque, celle de grands
travaux de construction des ouvrages hydroélectriques. Dès les années 1970,
le Gabon entreprit la mise en valeur de ses cours d’eau. Des centrales
hydroélectriques furent construites, équipées au fur et à mesure de
l’évolution de la demande. Le développement du secteur électrique s’est
poursuivi après 1985. Mais l’intérêt de cette année est qu’elle marqua, avec
la mise en service du troisième groupe de la centrale de Tchimbélé,
l’aboutissement d’un programme de construction hydroélectrique. Cefut une
étape importante qui permit au Gabon de se classer parmi les pays africains
disposantd’unremarquable équipementhydroélectrique.
Cette étude s’inscrit dans le sillage des travaux sur le rôle de
l’électricité dans l’évolution du monde moderne. En effet, depuis quelques
années, l’histoire de l’électricité témoigne d’une belle vigueur. Grâce au
soutien de l’Association pour l’histoire de l’électricité en France (AHEF),
créée en 1982, et depuis 2001, de la Fondation Électricité de France, de
7nombreux travaux ont été réalisés . On compte des articles parus dans les
Annales historiques de l’électricité (anciennement Bulletin d’histoire de
l’électricité), des mémoires de maîtrise ou de DEA, desthèses de doctorat.
8Toutefois, cette abondante historiographie reste polarisée sur la France . Peu
d’études ont été faites sur l’histoire de l’électricité en Afrique. Les écrits
consacrés à ce sujet figurent essentiellement dans les revues spécialisées
comme Industrie et Travaux d’Outre-mer ou Équipement et activités
d’Outre-mer. Il s’agit, en fait, des textes rédigés par des ingénieurs qui
vantent les progrès de l’électrification outre-mer. Pour le reste, on décompte
derares étudesuniversitairesetquelquesouvrages.
Au nombre de travaux universitaires, citons l’étude de Richard
Gogoua Yaba, menée en 1984, qui traite de l’électrification de l’Afrique
9occidentale française entre 1940 et 1960 . La politique coloniale
7 Trois axes principaux oriententces travaux : histoire technique et histoire de l’électricité,
histoiredes entreprises et histoire de l’électricité, histoire locale et régionale et histoirede
l’électricité.
8 L’ouvrage d’Arnaud Berthonnet, Guide chercheur en histoire de l’électricité, précité
rassembleunerichebibliographiedestravauxfaitsenFrancedansledomainedel’électricité.
9 R. Gogoua Yaba, La politique coloniale française d’électrification de l’Afrique occidentale
françaisede 1940 à 1960, mémoire de DEA d’histoire de l’Afrique sous la direction de
CatherineCoquery-Vidrovitch, UniversitéParisVII,1984,52p.
20d’électrification et le faible niveau d’équipement de cette partie du continent
furent placés au cœur de l’analyse. À sa suite, Christophe Bole s’intéressa,
10en1987,àla modernitéinduiteparl’électricitédanslavilledeBangui .Son
étude fut révélatrice des mutations sociales insufflées par l’électricité,
notamment l’éclosion d’une nouvellesociété africaine d’inspiration
européenne. En 1993, l’étude d’Atkins Keletseo, The Moon is dead! Give us
11our money! The cultural origins of an African work ethic , montra
l’incidence de l’électricité sur la vie des dockers au wharf de Durban. Alors
que ces ouvriers refusaient le travail de nuit pour des raisons religieuses, la
nuit étantledomainedesesprits,l’usagedel’électricitédanslesannées1880
bouleversa cette coutume. Attirés par une activité nocturne mieux
rémunérée,ilsrespectèrentde moinsenmoinscetteinterdiction.
12En 1999, la recherche de Céline Ardurat sur le Sénégal se focalisa
esurl’inégale électrification du pays. Elle montre comment, de la fin du XIX
siècle à la Seconde Guerre mondiale, les plans d’équipement privilégiaient
les villes de peuplement européen età vocationindustriellecomme Dakar ou
13Rufisque. En 2000, s’intéressant particulièrement à la ville de Dakar ,
ThomasSaupique évoqualadifficileconquêtespatialedel’électricité malgré
la volonté affirmée des gouvernants. La même année, deux autres études
14 15furent commises : celle de Céline Boileau et celle de Grégory Berthier .
La première se concentre sur la production électrique en Afrique du Sud
entre 1880 et 1980. Elle montre les enjeux d’une électrification étroitement
liée à l’industrialisation. La seconde oriente son analyse sur la divergence
des stratégies d’électrification suivies par la France et celles projetées par
l’État tunisien après l’indépendance. Elle insiste aussi sur les conséquences
dupassagedel’Étatcolonialàl’Étatnationalpourl’électrificationdupays.
10 C. Bole, Distribution, consommation du courant électrique et son impact surla population
deBangui,mémoiredemaîtrisedegéographie,UniversitéAix-MarseilleII,1987, 106p.
11 A. Keletseo E., The Moon is dead ! Give us our money ! The cultural origins of an African
work ethic, south Africa, 1843-1900, London, James Currey, Natal, South Africa, 1843-1900,
London, JamesCurrey,1993.
12 eC. Ardurat, L’électrification du Sénégal de la fin du XIX à la Seconde Guerre mondiale,
mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de la direction de Christophe Bouneau et
Pascal Griset,UniversitédeBordeauxIII,1999,104p.
13 T. Saupique, L’électrification de Dakar de 1945 à 1970, mémoire de maîtrise d’histoire
sousladirectiondeCatherineCoquery-Vidrovitch,UniversitéParisVII,2000, 61p.
14 C. Boileau, La vocation industrielle de l’électricité en Afrique du Sud (1880-1980),
mémoire de DEA d’histoire sous la direction de Jacques Frémeaux et Dominique Barjot,
UniversitéParisIV,2000, 122p.
15 G. Berthier, Les politiques d’électrification de la Tunisie. Des années du protectorat aux
premières années de l’indépendance, mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de
Daniel Lefeuvreet AlainPlessis,UniversitéParisX-Nanterre,2000, 107p.
21En 2001, Stéphanie Robert, s’intéressant à l’électrification du
16Burkina-Faso , plaça l’électricité au cœur de la politique urbaine et analysa
son impact socio-économique. De son côté, Aurélie Engilberge posa le
17problème du sous-équipement électrique de l’Oubangui-Chari . L’auteur
explique cette situation par l’absence de ressources naturelles. La dernière
18étude est celle de Stéphane Mehyong sur l’électrification de l’AEF . Il
analyse la politique d’électrification de cette fédération. L’apport principal
reste la description d’une électrification limitée, avant et après la Seconde
Guerre mondiale,auxprincipauxcentresurbainsdechaquecolonie.
Quelques ouvrages complètent ces travaux universitaires non
publiés. Dans ce registre, figurel’ouvrage de Khennas Smail, Politique
19énergétique et production de l’électricité en Algérie , parue en 1987.
L’auteur focalise son analyse, d’une part, vers les politiques et les stratégies
d’électrification conduites par l’État algérien et, d’autre part, vers l’impact
de l’électricité sur le développement industriel. Un autre ouvrage publié en
1996 se distingue, celui d’Alain Beltran, Électricité de France, 50 ans
20d’histoire à l’international , écrit avec la collaboration de Jean-Paul
21Couvreux. Cet ouvrage, qui témoigne de l’œuvre d’EDF à travers le
monde, illustre dans les pages consacrées à l’Afrique le rôle prépondérant
joué par l’entreprise dans la promotion de l’industrie électrique du continent,
aulendemaindelaSecondeGuerre mondialejusqu’auxannées1980,etce,à
travers la coopération avec les sociétés d’électricité locales. Les
interventions du géant français de l’électricité prennent plusieurs formes :
prospections hydrauliques, ingénierie, maîtrise d’œuvre de réalisation
d’ouvrages électriques, formation et perfectionnement du personnel,
assistanceaufonctionnementetàlagestiondessociétés.
16 S. Robert, L’électrification du Burkina Faso et ses implications économiques depuis les
années 1970, mémoire de maîtrise d’histoire sous la direction de Catherine Coquery-
Vidrovitch,UniversitéParisVII,2001,99p.
17 A. Engilberge, L’électrificationde l’Oubangui-Chari (1945-1960) : planification et réalités
de l’électrification d’un territoire d’outre-mer, mémoire de maîtrise d’histoire sous la
directiondeColetteDubois,Universitéd’Aix-MarseilleI,2002, 170p.
18 S. W. Mehyong, La genèse de l’électrificationde l’Afrique Équatoriale Française de 1910
à 1959, thèse pour le doctorat enhistoire sous la direction de Christophe Bouneau, Université
MicheldeMontaigne-BordeauxIII,2008,412 p.
19 K. Smail (dir.), Politique énergétique et production de l’électricité en Algérie, Alger,
PressesspécialiséesUAFA,1982,271 p.
20 A. Beltran, L’électricité de France. 50 ans d’histoire(s) à l’international,Paris, Le Cherche
Midi,1996,137 p.
21 Électricité de France est une entreprise publique créée le 8 avril 1946 à la suite de la
proposition de nationalisation des biens de diverses entreprises de production, de transport et
dedistributiond'électricité.
22L’ouvrage de référence reste L’électrification outre-mer de la fin du
e 22XIX siècle aux premières décolonisations , issu du dernier colloque de
l’AHEF organisé à Paris en juin 2000. Dans cet ouvrage, publié en 2002,
près de quarante chercheurs français et étrangers dressent un bilan de
l’électrification outre-mer liée à l’expansion européenne. La première partie
s’intéresse aux usages de l’électricité. À travers des exemples puisés,
notamment au Maghreb et en Afrique noire, elle examine les facteurs de
l’électrification : demande des populations, transports, agriculture, industrie
minière. La deuxième partie met l’accent sur la stratégie des acteurs de
l’électricité outre mer. Elle montre le rôle joué par les entreprises et les
banques dans la promotion de l’électrification outre-mer, tant dans les
empires français, britanniques qu’italiens. La troisième partie aborde le rôle
des États coloniaux. Elle analyse des plans d’électrification au départ très
modestes, mais qui progressivement vont s’étoffer sans prendre
véritablement de l’ampleur. Elle s’achève sur des pages consacrées à
l’évolution vers la coopération qui a suivi les indépendances. Un dernier
ouvrage paru en 2004, intitulé Politiques d’équipement et services urbains
23dans les villes du sud : étude comparée mérite d’être cité. Il confronte les
villes du Sud à l’histoire bien différente sur la problématique des
équipements urbains. Des articles riches de substance, axés sur les villes-
ports,analysent lesdifficultésetlesdisparitésd’équipementen électricité.
Si l’historiographie africaine sur le thème de l’électrification reste
peu prolixe, on ne peut en dire mieux des études gabonaises.
L’électrification est un champ peu abordé par la communauté historienne.
24Excepté les articles derevues spécialisées , les étudesàce sujet se réduisent
à quelques travaux universitaires réalisés par des géographes, juristes,
économistes et sociologues. C’est dans ce registre que s’inscrit la thèse de
25Raymond Prats, intitulée Le Gabon : la mise valeur et ses problèmes , qui
consacra plusieurs pages à l’électrification. Ce juriste décrit une
22 eD. Barjot et al. (dir), L’électrification outre-mer de la fin du XIX siècle aux premières
décolonisations,Paris, SFHOM,2002,664p.
23 C. Chanson-Jabeur et al (dir.), Politiques d’équipement et services urbaines dans les villes
duSud : comparée,Paris,L’Harmattan,2004, 427p.
24 Ces articles rédigés par des ingénieurs, géographies et économistes se trouvent dans des
revues comme Les Cahiers d’outre-mer, Bulletin d’Afrique noire, Hommes et Organisations
d’Afrique noire ou Infrastructures et équipements des paysd’Afrique noire. Ces articles
abordent en grande partie des aspects techniques de l’électrification : moyens de production,
réseaux électriques, production et consommation. Peu de textes s’intéressent aux usages et
usagersdel’électricité.
25 R. Prats, Le Gabon:la mise en valeur et ses problèmes, thèse pour le doctorat en droit,
UniversitédeMontpellier,1955,272p.
23électrification très modeste jusqu’au début des années 1950, limitée à
Libreville et Port-Gentil. C’est sous cet angle qu’en 1968, le géographe
Gaston Lotito, dans sa thèse Les bases géographiques du développement
26économique en République gabonaise , dressa un état de lieudes moyens de
production et analysa l’évolution de la consommation électrique à Libreville
et Port-Gentil. L’auteur justifie l’échec de l’électrification des centres
27secondaires par le faible niveau de vie des populations et la difficulté
d’assurer une rentabilité à long terme des investissements. Pour sa part,
l’économisteDanielTchipandiTombaportasaréflexion,en1980,surlerôle
28de l’énergie dans le développement économique du Gabon . Dans les pages
consacrées àl’électrification, ilrevient sur des aspectstechniques: centrales,
réseaux,production,consommation,tarification.
La thèse de François Villien sur les consommations d’énergie au
29Gabon revêt un intérêt particulier. Ce travail de géographe témoigne d’une
grande connaissance du milieu gabonais. L’auteur examine les différentes
énergies utilisées sur l’ensemble du territoire. Les pages consacrées au
secteur électrique énumèrent les centrales de production, thermiques et
hydroélectriques. Mais l’intérêt de cette étude réside surtout dans son
analyse fouillée des usages de l’électricité. Elle montre une prépondérance
de la consommation des complexes industriels miniers, d’une part, et les
inégalités sociales et géographiques d’accès à l’énergie électrique d’autre
part. Sous le même angle d’étude, on peut citer le travail de Valentin
30Lossangoye sur l’électrification de Libreville Est . Cette maîtrise de
géographie atteste des difficultésde l’électrification des quartiers
périphériques de cette partie de la capitale gabonaise où la pauvreté favorise
des pratiques illicites visant à s’offrir les services de l’électricité. Prenant
pour cadre l’encadrement féminin à la Société d’énergie et d’eau du Gabon
31(SEEG), Brigitte Andeme Ondo parle d’un emploi féminin réduit au métier
26 G. Lotito, Les bases géographiques du développement en République gabonaise, thèse pour
ledoctorat en géographie, UniversitédeProvenceAix-MarseilleI,1968,462p.
27 Tout au long de ce travail, nous désignerons par centres secondaires toutes les
circonscriptions administratives situées àl’intérieur du pays, par opposition aux deux
principales villescôtières, LibrevilleetPort-Gentil.
28 D. Tchipandi Tomba, L’énergiedans l’économiegabonaise, mémoire de DEAd’économie,
UniversitédeParisX-Nanterre,1980,181p.
29 F. Villien, Étude socio-économique des consommations d’énergie au Gabon, thèse pour
doctorat en géographie sous la direction de GuyLasserre, Université Michel de Montaigne-
BordeauxIII,1980,344p.
30 V. Lossangoye, Adduction d’eau et électrification de Libreville Est, mémoire de maîtrise de
géographie,UniversitéOmarBongo,1989, 119p.
31 B. Andeme Ondo, L’encadrement féminin à la SEEG, maîtrisede sociologie, Université
OmarBongo, 2004,81p.
24de secrétariat et conclut à une représentation anodine des femmes au sein de
l’instancedirigeante delasociété.
Avec une moisson insignifiante des travaux, nous nous lançons donc
sur un terrain d’étude sans véritable substrat bibliographique. De ce fait, les
travaux des géographes, qui reposent sur de longues enquêtes de terrain,
peuvent être considérés comme des sources de première importance.
L’histoire de l’électricité au Gabon est une étude qui ouvre des perspectives
historiques dignes d’intérêt. Elle rompt avec les champs d’investigation
habituels : industrie forestière et minière, exploitation pétrolière, fiscalité,
enseignement, urbanisation et santé. Prendre comme objet d’analyse
l’électrification d’un pays africain est une réponse à la préoccupation de
Catherine Coquery-Vidrovitch qui, déplorant le peu d’études africaines sur
32ce thème, avait appelé à combler ce vide historiographique . L’histoire de
l’électricité en Afrique reste à écrire. C’est un champ encore vierge de
l’histoire économique,socialeeturbaineducontinent.
Les sources de cette étude ont été collectées en France et au Gabon.
33
Aux Archives nationales de l’outre-mer (ANOM) d’Aix-en-Provence, nous
disposions de deux fonds : le fonds AEF et les archives ministérielles. Le
premier, à travers la sous-série 7B, renseigne sur les prémices de
l’électrification du Gabon. Dans le second, les informations sont à glaner en
plusieurs lieux. D’abord, dans le fonds Affaires économiques qui éclaire sur
la situation économique et les besoins électriques de la colonie. Puis, dans le
fonds Travaux publics où abondent des informations sur l’électrification de
Libreville et de Port-Gentil. On peut y suivre aussi les projets
d’électrification des centres secondaires. Un éclairage sur les prospections
hydrauliques est révélé par le fonds AGEFOM. Enfin, le fonds FIDES
comprend des rapports d’inspecteurs du ministère de la France d’outre-mer
sur les bilans et les dépenses de travaux d’équipement réalisés à l’aide des
fondsduFIDESetdelaCaissecentraledela Franced’outre-mer(CCFOM).
34Avec le concours de la Fondation EDF , nous avons eu accès aux
35
Archives d'Électricité de France (AEDF), d’abord à Paris puis à Blois . Les
32 C. Coquery-Vidrovitch, « La politique de réseaux d’électrification en Afrique :
comparaison Afrique de l’Ouest, Afrique du Sud ou comment faire de l’histoire sociale à
partir de sources économiques»,in D. Barjot et al. (dir), L’électrification outre-mer de la fin
edu XIX siècleauxpremières décolonisations,op.cit., p. 72.
33 Les Archives nationales de l’outre-mer, ancien Centre des archives d’outre-mer (CAOM),
conserventlesarchivesdel’histoirecolonialefrançaiseetdelaprésencefrançaiseen Algérie.
34 Nous avons bénéficié, au cours de l’année académique 2005/2006, d’une bourse d’études
delaFondationEDFquinousapermisd’effectuerplusieursvoyagessurParisetsurBlois.
35 Il s’agit en fait desmêmes d’archives. Jusqu’en 2006, celles-ci étaient consultables au site
parisien duboulevard Ney.Ellesont étéensuitetransféréesau centred’archivesdeBlois.
25documents portant sur l’électrification du Gabon y sont conservés dans le
Fonds de la direction des affaires internationales. On distingue les archives
de direction et les archives techniques. Les premières sont constituées des
procès-verbaux d’assemblées générales et des conseils d’administration des
sociétés locales productrice d’électricité. Les secondes comprennentles
rapportsdesagentsd’EDF,produitsàl’occasiondes missionsscientifiques.
Un autre centre d’archives français a retenu notre attention : le
Centre des archives économiques et financières (CAEF), situé à Savigny-le-
Temple, dans la région Île de France. Nous y avons consulté les fonds du
CCFOM et du Trésor. Les documents dépouillés font état des dépenses
engagées en AEF après la Seconde Guerre mondiale dans le cadre des plans
de développement économique et social. Y apparaissent aussi des dépenses
relativesàl’électrificationdequatrecoloniesdecettefédération.
Au Gabon, notre collecte des donnés s’est déroulée aux Archives
nationales du Gabon (ANG) à Libreville. Ce centre abrite une partie des
archives de l’administration coloniale, restées sur place au moment de
l’indépendance. Les informations sur l’électrification du Gabon sontà
recueillir dans la série Travaux publics. Cette dernière renseigne sur les
marchés publics d’électrification, les travaux d’installations électriques et les
textesréglementairesen matièrededistributiond’électricité.
Mais si ces sources constituent des matériaux d’une valeur
informative considérable, elles sont lacunaires. Bien des points ont échappé
à l’attention des personnes chargées de la production et de la conservation
des documents. Pour certaines périodes, de nombreuses pièces manquent. Il
existe un déséquilibre entre les archives antérieures à 1945, relativement
pauvres, et les archives postérieures à 1946, très abondantes. Il a fallu
également composer avec l’inégalité des renseignements : l’essentiel des
informations portent sur Libreville et Port-Gentil. Il y manque aussi des
traces sur le vécu quotidien des Gabonais et leurs réactions face à l’arrivée
de l’électricité. Par ailleurs, il n’a pas été possible de consulter les archives
privéesde la SEEG. Lasociété ne possède aucundépôt d’archives. Ainsi,les
chercheurs qui doivent se contenter de quelques rapports annuels obtenus au
siègedelasociétéouchezlesparticuliers.
Un autre secteur exploré est celui des sources imprimées. Elles
comprennent des revues spécialisées consacrées à l’outre-mer qui abordent
le thème de l’électrification sous des angles techniques. On distingue aussi
les publications officielles et les documents statistiques : Annuaire des
entreprises coloniales, Journal officiel de l’AEF, Annuaire statistique de
l’Afrique Équatoriale Française, Annuaire statistique de la République
gabonaise et les rapports annuels d’activités de la SEEG. Ces documents
26permettentdecomposerdessériesstatistiques,aussibiensurlaproductionet
laconsommationd’électricitéquesurlalongueurdesréseaux électriques.
La littératurefutessentiellepour cernerlesobjectifs etlesressources
des pouvoirspublics et despromoteursdel’électricité.Ellepermit derepérer
les témoignages de seconde main sur les politiques d’électrification et leurs
répercussions socio-économiques. Les histoires de vie écrites par certains
auteurs apportent des témoignages directs dans la mesure où les auteurs
racontent les faits qu’ils ont vécus. La lecture des ouvrages généraux sur la
colonisation et l’ère des indépendances s’avéra intéressante pour la clarté du
sujetet lareconstitutionducontextehistoriquedelapériode étudiée.
L’échelle des sources choisie s’est élargie aux entretiens.Ceux-ci
ont étéréalisésenFrance,endécembre2005,etauGabon,en mars2007.Au
cours de ces moments, notre intérêt se focalisa sur les bouleversements
induits par la présence de l’électricité. Malgré le faible équipement des
ménages, l’image dominante fut celle d’une énergie créatrice d’activités et
des besoins nouveaux. Il convenait aussi de saisir les relations, parfois
conflictuelles, autour de cette énergie moderne : d’une part, entre les usagers
partageant le même espace domestique ou le même quartier et, d’autre part,
entrelesabonnéset lesagentsdessociétésproductricesd’électricité.
Néanmoins, ces entretiens furent émaillés d’embûches. En France,
l’idée fut de rencontrer les électriciens français (ingénieurs et techniciens)
ayant travaillé au Gabon. Malgré la collaboration dela Fondation EDF, il fut
impossible d’entrer en contact avec ces hommes en retraite ou pour certains
décédés. Ainsi, seuls deux entretiens furentréalisés, à Aubenas dans
l’Ardèche, auprès d’un couple d’anciens travailleurs de l’entreprise
36Chantiers modernes . Ces mêmes déboires s’observèrent au Gabon. Alors
qu’immense était notre enthousiasme de recueillir les témoignages des
techniciens, ingénieurs et hommes politiques du pays, grande fut notre
déceptionsurleterrain.Rencontrercesacteursdontcertainsoccupentencore
de hautes responsabilités dans l’administration fut pour nous un chemin de
croix. Les rendez-vous souvent obtenus à l’arrachée ne furent jamais
honorés. Les prétextes furent multiples : congés, missions, réunions,
absence, etc. Deux anciens agents de la SEEG acceptèrent néanmoins de
livrer à notre investigation historique des faits dontils avaient la trace. Un
autre écueil fut l’attitude regrettable de certains informateurs qui refusèrent,
au moment de l’entretien et pour des raisons souvent non élucidées, de se
faire enregistrer sur bande sonore. D’autres nous accueillirent dans des
endroits bruyants (débits de boissons) en dépit du lieu de l’entretien
36 Les Chantiers modernes furent l’une des entreprises françaises qui participa à la réalisation
d’ouvrageshydroélectriquesau Gabon.
27préalablement défini. Dans ces conditions, nous prenions de simples notes.
Enfin, il faut souligner la difficulté des informateurs à situer leurs propos
dans le temps. En effet, s’ils purentaisément relater les événements, il leur
fut difficile d’en indiquer les dates exactes. Ceci dit, l’usage est de déplorer
lefaiblenombred’entretiens:sixdontdeuxenFranceetquatreauGabon.
Reste à mentionner les sources iconographiques. Loin d’être de
simples illustrations, elles sont des sources à part entière de la connaissance
historique. Une image traduit, en effet, une réalité dans l’espace et dans le
temps ; elle transmet plus d’informations que ne peut le prévoir son auteur.
Les illustrations contenues dans ce travail ont été extraites d’ouvrages, des
sourcesimpriméeset desrevuesspécialisées.
La méthode utilisée ici est à la frontière de plusieurs champs des
sciences humaines. Ceci s’explique par le choix de la logique diachronique
qui permet de suivre les évolutions dans le temps. Cette logique impose de
porter des analyses sur l'équipement électrique qui, lentement mais
résolument, permit les mutations économiques, sociales et culturelles. C’est
donc une analyse qui s’inscrit dans un courant de recherche
pluridisciplinaire. L’histoire de l’électricité ne peut être traitée à travers un
champ d’étude unique. Les interactions des composants d’une société
consommatriced’électricitéfontdecechampd’étudeunensemblecomplexe
regroupantlesthèmesdelagéographie,lapolitique,lesocialetl’économie.
L’étude de l’électrification du Gabon supposa la connaissance de la
législation de l'occupation du domaine public afin, d’une part, de
comprendrela dimension des contratspassésentrelespouvoirs publicsetles
sociétés d’électricité et, d’autre part, de cerner les responsabilités qui
incombaient aux sociétésd’électricité et les engagements des pouvoirs
publics. Il est aussi question de situer l'équipement électrique dans l'espace
gabonais de l'époque, afin de saisir les mobiles qui présidaient à
l’électrification de certaines localités au détriment d'autres. Il s'impose donc
une géographie de l’équipement électrique, c’est-à-dire un examen de
l'emplacementdes moyensdeproductionetdutracédesréseaux électriques.
Les effets stimulateurs de l’électricité dans le développement
économique et social furent observés. La présence de l’électricité dans les
milieux publics, privés et professionnels a suffi à modifier les activités de
nombreux Gabonais. Il s’agit en effet de voir s’il y eut, avec le
développement de l’électricité, un « bloc de croissance », capable de
dynamiser la vie économique et sociale. Ceci est d’autant plus important que
l’on soit parti de la production thermique à l’hydroélectricité. Pour ce faire,
il a fallu saisir la situation économique de l’époque, c’est-à-dire le contexte
danslequellesecteur électriquetrouvaitsonsensle plussignificatif.
28L’analyse de l’impact culturel de l’électricité fut envisagée en
fonction des traces écrites et des témoignages. Chaque année, de nouveaux
foyers adoptaientl’électricité. Cette pénétration de l’énergie électrique dans
l’espace domestique introduisait de nouvelles habitudes. Ces mutations
furent révélées en partie par des entretiens. Afin d’éviter l’écueil des
rencontres collectives où chaque informateur peut, pour le prestige, ajouter
sa version des faits, nous avons choisi les entretiens individuels. La méthode
dite « semi-directivité » fut souvent privilégiée. D’abord, l’informateur était
amené à parler de sa vie d’acteur ou de témoin. Ainsi, il était maître de
l’orientation de ses propos. C’est à la fin de son récit, sur la base d’un
canevas établi,quenousrevenionssurlesaspects éludésoupeuabordés.
Notre démarche fut aussi quantitative afin d’exprimer les faits par
des termes numériques. Certes, cette approche ne met pas en évidence des
faits quantitatifs à la vérité intrinsèque, mais elle estutile à l'accroissement
de la précision, de la clarté dans les analyses et les interprétations. Les
méthodes quantitatives appliquées aux besoins du travail historique
contribuent « à approfondir, nuancer et enrichir les conclusions obtenues à
37partir d’autres approches .» Ainsi, à la lumière de séries statistiques
constituées, nous avons tenté d'évaluer la production et la consommation
d’électricité, de mesurer l'étendue des réseaux électriques, de déterminer le
nombre d’abonnés, d'énumérer les différents tarifs appliqués et d’estimer les
moyensfinanciersaffectésauxtravauxd’électrification.
Cependant,enraisondelacunesdenossources,toutescesapproches
n’ont pas été menées avec vigueur égale ni poursuivies sur toute la période
de notre étude. Au demeurant, ces approches s’inscrivent dans un plan
d’étude chronologique en trois parties. L’intérêt de ce plan est de situer le
processus d’électrification dans sa dynamique temporel, tout en dégageant
les interactions entre l’électricité et les changements socio-économiques.
Ainsi, l’étude s’ouvre sur l’examen de premières réalisations électriques au
Gabon. Cette première partie montre une électrification tournée vers la
satisfactiondesbesoinsducolonisateur.Ladistributiond’électricitétendaità
privilégier les villes-ports. La deuxième partie met en évidence un
déplacement de l’électricité de la côte vers l’intérieur du pays. Mais sa
diffusionselimita aux portes de quelquescentresurbains.Enfin,latroisième
partie aborde la diversification des moyens de production. Les mutations de
la société gabonaise se lisent à travers les activités économiques, les
équipementsurbainset lescomportementsdesusagersdel’électricité.
37F.Saly-Giocanti, Utiliserles statistiques enhistoire,Paris, ArmandColin,2005,p.2.
2930PREMIÈREPARTIE
LESDÉBUTSDEL’ÉLECTRIFICATIONDUGABON:
UNTERRITOIREPARTIELLEMENTÉLECTRIFIÉ,
1935-195632Au milieu des années1930, l’administration coloniale, dans le cadre
de la mise en valeur de la colonie du Gabon, lança un programme
d’équipement électrique. Libreville, chef-lieu du territoire, se trouva au cœur
de ce programme. La ville devaittenir lieu de vitrine par excellence du
pouvoir colonial et se tourner vers la modernité. Une concession fut, à cet
effet, accordée à une société privée pour produire et distribuer l’électricité.
La période de 1935 à 1945 indique les premières réalisations électriques de
laville.Furent-ellesimportantespourrépondreauxattentesdeshabitants?
Après 1945, une nouvelle politique d’électrification fut dessinée,
largement soutenue par les organismes financiers de la métropole. Si
Libreville fut le terrain de premiers travaux engagés, très vite, l’électricité
conquit la ville voisine de Port-Gentil. À quels objectifs répondaient ces
équipementsd’aprèsguerreorientésverslesvilles-ports?
En mettant en premier lieu l’accent sur la ville de Libreville, nous
étudierons les débuts l’électrification de la colonie du Gabon. Puis, nous
analyserons les efforts consentis par les pouvoirs publics pour promouvoir
l’électrification au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Organisations
et activités urbaines, décisions et initiatives de la puissance publique,
typologie des consommateurs seront mises en lumière. Elles permettront une
interprétationdel’inégale électrificationduterritoire.
33Carte1
34CHAPITREI
LIBREVILLE,UNAVANT-POSTEDEL’ÉLECTRIFICATION
COLONIALE,1935-1946
L’étude de l’électrification du Gabon nous amène à nous intéresser
avant tout à Libreville. La ville fut la première localité du pays a bénéficié
d’une distribution d’électricité. Chef-lieu du territoire, Libreville tenait lieu
de faire-valoir pour le pouvoir colonial ; elle devait à cet effet se distinguer
par ses infrastructures. L’électrification amorcée dans les années 1930
s’inscrivit dans cette image que le pouvoir colonial souhaita donner à la
ville.Cechapitretraitedel’électrificationdeLibrevillede1935à1946.
Nous mettrons l’accent sur les réalisations électriques, tout en
soulignant les difficultés auxquelles furent confrontées les sociétés
concessionnaires.Au-delàdecesaspectstechniques,nousnousintéresserons
aux usages et usagers de l’électricité. Mais pour éclairer ces pages
consacrées au début de l’électrification de Libreville, il est nécessaire de
replacer la ville dans son contexte historique. Il s’agit de cerner sa structure
urbaine dont l’évolution et l’organisation ne furent pas sans conséquences
surlesschémasdirecteursd’électrification.
I-Libreville,unespacemaritimeàconquérir
Fondée dans les années 1840, Libreville doit sa naissance à la
présence européenne. Affirmant son statut de chef-lieu du territoire, la ville
connut au fil des années une croissance, marquée par une multiplication des
villages africains intimement soudés au quartier européen ou centre-ville.
Cependant, ce développement s’accompagna d’énormes disparités dans la
constructionet l’aménagementdel’espaceurbain.
1-Ducomptoiràlanaissancedelaville
Libreville futàl’origine unsimplecomptoir auxfrontièresfixéespar
des traités entre la France et les chefs mpongwè, propriétaires des rives de
l’estuaire du Como. Le premier traité fut signé, le 9 février 1839, entre
Antchuwè Kowè Rapontyombo, alias « roi Denis » et le lieutenant de
vaisseau Bouët Willaumez. Par ce traité, la France acquit en toute propriété
des terres sur la rive gauche de l’estuaire du Como. Dans les années 1840,
cette convention considérée comme le point de départ de l’amitié franco-
gabonaise fut suivie d’autres accords concédant à la France des terres à
35perpétuité.Ainsi,lesautreschefsdesterres,Ré-Dowè ou«roiLouis»,Kaka
Rapono ou «Quaben», Ré-Ndama ou «roi Glass», Antchuwè Ré-Dembino
ou «roi François» et Rassondji ou «roi Georges», les uns après les autres,
38placèrentleurterritoiresouslasouverainetédelaFrance .
Le premier poste français fut aménagé sur la rive gauche de
l’estuaire du Gabon. Mais ce site choisi hâtivement fut de courte durée.Jugé
insalubre et placé dans une zone marécageuse, il fut abandonné. En 1843, le
poste fut transporté sur la rive droite, en apparence plus saine. Les travaux
furent confiés au capitaine d’infanterie de marine Guillemain. Le poste fut
installé au bord de mer, au bas du plateau d’Okolo, à l’emplacement actuel
de la cathédrale Sainte-Marie. Il fut baptisé « fort d’Aumale » en l’honneur
du duc d’Aumale, quatrième fils du roi Louis Philippe. Guy Lasserre nous
décritlesdébutsdecepetitcomptoirfrançais:
« Construit sur un plan carré de cinquante mètres de côté, entouré
d’une palissade et protégé aux angles par des batteries d’obusiers, ce
blockhaus devait abriter la petite garnison du comptoir. À l’intérieur de
l’enceinte furent construites les cases destinées à loger les sous-officiers,les
soldats blancs et noirs, ainsi que l’infirmerie, la salle de police et les
magasins. En 1844, le R.P. Bessieux vint habiter une modeste case à l’abri
du fortin[…] En arrière dufortin se regroupentles cinqcases dela mission.
Elles sont flanquées de jardins et de bananeraies à l’Ouest, d’un parc à
bœufs à l’Est. Près du blockhaus ont été élevées quelques cases : magasins,
logement de l’administration, cuisines et boulangeries. Tels sont les
modestes débuts du comptoir du Gabon : paillottes et baraques en
39planches .»
En mai 1846, un événement inopiné, la capture d’un navire négrier,
définit les lignes delacréation de Libreville. En effet,la frégatede la marine
française « l’Australie » que commandait Le Gallic de Kerigouet arraisonna
au large de Loango un brick brésilien de commerce d’esclaves, l’Elizia. Plus
de 270 esclaves, originaires du Congo et de Loango, furent débarqués, le 28
juin1846,à Gorée, établissement français surla côtesénégalaise,pour yêtre
soignés. Mais la présence de ces nouveaux arrivants embarrassa très vite
l’administration.Fallait-ilrecasercesancienscaptifsàGoréeoulesrenvoyer
dans leur pays d’origine ? Le ministère de la marine qui envisageait de
développer la culture decertaines espèces étrangèressur lacôte gabonaise se
proposa d’employer ces hommes comme travailleurs dans les plantations.
38 eN. Métégué N’nah, Histoire du Gabon. Des originesà l’aube du XXI siècle, Paris,
L’Harmattan,2006,p.99.
39 G.Lasserre, Libreville: la ville et sa région,Paris, ArmandColin,1958,p.65.
36