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Eléments de praxéologie

De
288 pages
Cet ouvrage s'adresse à tous ceux qui s'intéressent aux actions les plus fréquentes comme les plus rares, à leur structure, leur grosseur, leur coût, leurs dimensions et leurs effets, intentionnels ou non. Il expose à cet effet , des théories et des méthodes utiles à la compréhension de la concaténation des actes. Mais il n'aborde pas les actes selon la perspective habituelle des motivations, des désirs ou des tendances, car il veut les considérer en eux-mêmes, dans leurs caractéristiques les plus générales.
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ÉLÉMENTS DE PRAXÉOLOGIE
Contribution à une science des actes

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4379-X

Victor ALEXANDRE

ÉLÉMENTS DE PRAXÉOLOGIE
Contribution à une science des actes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Du même auteur:

ALEXANDRE, V., (1972), Les échelles d'attitude, Paris, Éditions Universitaires. ALEXANDRE, V., GASPARSKI, W.W., (Eds) (2000), The Roots of Praxiology, French Action Theory from Bourdeau and Espinas to Present Days Praxiology: The International Annual of Practical Philosophy and Methodology, Vol. 7, Transaction Publishers, New Brunswick (U.S.A.), London (U.K.).

En hommage à Abraham MOLES et à Elisabeth ROHMER

INTRODUCTION

Cet ouvrage traite des actions et des actes tels que les considèrent diverses théories et méthodes. Il ne propose pas tant une interrogation philosophique sur le concept, bien que les précisions nécessaires de nature conceptuelle soient apportées, qu'une réflexion documentée à ceux qui conçoivent, spontanément, par croyance ou par idéologie, leur rapport au monde sous le mode de l'action, s'étonnent des possibilités que les êtres humains développent par leurs actes, s'interrogent sur les effets immédiats et lointains de ceux-ci ou simplement sur la difficulté d'exécuter des choses simples et banales. On ne le prendra pas, d'abord, pour un recueil de recettes ou un condensé de conseils pratiques destinés à faciliter la production de richesses, la réussite individuelle ou sociale, l'organisation de son emploi du temps, telle ou telle pratique sociale, la pédagogie, l'engagement ou la participation à la vie publique. Et pourtant, il ne mésestime aucune recette et vise bien la compréhension d'actes, même les plus petits, appartenant à ces différents domaines d'activité, et à beaucoup d'autres, d'ailleurs. C'est pourquoi nous avons cru devoir en résumer l'intention dans le titre et le présenter comme un ouvrage de praxéologie. Nous voudrions, ainsi, contribuer, pour des raisons que nous exposerons plus loin, au regain d'intérêt à l'égard de cette discipline qui semble ne pas s'être réellement imposée dans les sciences humaines, si l'on en croit Daval (1981), bien que le terme paraisse parfaitement adéquat à son objet.

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- La praxéologie

1. 1 - Origine du concept. Quelques auteurs français

Le terme vient du mot grec praxis, qui signifie action ou activité. C'est, on le sait, un concept important de la pensée marxiste et de certains penseurs hégéliens pour lesquels « l'action collective, technique, économique et sociale est le fondement et le juge de la pensée théorique de l'idéologie» dit Lalande; à partir de ce mot sont formés les termes de praxie pour désigner une activité corporelle déterminée et d'apraxie qui signifie l'incapacité d'effectuer cette activité. Le tenne de praxéologie apparaît pour la première fois, semble-t-il, dans un texte de Louis Bourdeau (1882). Chez cet auteur, on découvre diverses influences, celles de Darwin, Comte, Linné, C.Bemard, en particulier, mais aussi une surprenante anticipation de certaines problématiques développées plus tard par les théoriciens de l'action et du comportement: Behavioristes, Théoriciens du Champ, Cybernéticiens. Aussi use-t-il abondamment des termes forme, fonction, structure, système et même de celui de connexion. Il conçoit la praxéologie comme la science des fonctions « groupes de faits qui se lient dans un certain ordre », quelle que soit la nature de ces faits, somatique, psychique, individuelle ou collective. Craignant que soit menacée l'unité d'une telle discipline englobant tant de faits et de niveaux différents, il cherche un lieu de cohérence et le trouve dans l'intelligence et la raison, c'est-à-dire dans la capacité de comprendre avant même que d'agir. Il propose enfin une méthode dite connective qui s'ajoute aux méthodes déjà connues que sont l'observation, l'expérimentation, l'intégration et la comparaison. Si Bourdeau a été le premier à employer le terme c'est, néanmoins, Alfred Espinas qui est considéré, grâce à un article de la Revue philosophique de 1890, puis à un ouvrage intitulé, Les origines de la Technologie (1897), comme l'inventeur du concept et le véritable précurseur de la praxéologie. Il n'est donc pas usurpé de trouver une origine française à cette discipline. Citons à ce sujet l'auteur polonais J.Ostrowski (1973 p. 124) 10

«Le choix de la personne d'Alfred Espinas comme guide dans l'exécution de cette tâche semble bien approprié, pour atteindre cette fin. Parmi tous les précurseurs de la praxéologie contemporaine qu'on a déjà trouvés et que l'on espère trouver encore, il semble qu'il restera le plus compréhensif, le vraiment plurilatéral, le plus complet puisqu'il comprend dans son oeuvre vitale une histoire et une philosophie de l'action, basées sur des recherches minutieuses en ce qui concerne les faits et les idées. Se rendant compte de ces résultats heureusement obtenus on verra bien aussi certaines de leurs insuffisances temporelles. En tout cas dans le cadre des considérations philosophiques sur l'action humaine sa pensée s'est assurée une place bien honorable de laquelle on ne doit pas le déplacer par le simple moyen de l'oubli ». Espinas s'emploie, d'abord, à distinguer la Technologie Générale et la Praxéologie en faisant de la seconde la « science des formes les plus universelles et des principes les plus élevés de l'action dans l'ensemble des êtres vivants» (Espinas, 1890 p. 115) et de la première «celle des groupes de règles pratiques, des arts ou techniques qui s'observent dans les sociétés adultes, à quelque degré, civilisées » (op. cité p. 115). Puis, les prenant l'une pour l'autre, il leur assigne trois sortes de problèmes: (i) la description analytique des arts (arts utiles) conduisant par une classification systématique à un petit nombre de types essentiels (aspect statique), (ii) l'étude des conditions, des lois et des causes de l'efficacité pratique (aspect dynamique), (iii) par combinaison des deux aspects précédents l'étude du devenir historique des techniques, des plus simples aux plus complexes. Ces sciences sont, pour lui, le pendant dans le domaine de l'action de la logique dans celui de la connaissance. Il se livre ensuite à un examen de la praxéologie de chaque époque en commençant par ce qu'il appelle la Technologie physico-théologique qu'il découvre dans la mythologie grecque. Espinas et Bourdeau dessinent dans un contexte de philosophie positive l'ambition initiale et l'ampleur du champ d'investigation alloué à la praxéologie. Espinas ne semble pas, en réalité, opter nettement entre les deux termes de praxéologie et de technologie générale mais il ne doute pas du niveau auquel la réflexion sur Il

l'action doit être placée. C'est le plus élevé. La praxéologie n'est pas une simple histoire des techniques. Elle veut comprendre la place de celles-ci dans l'évolution de la pensée et de la condition humaines. Ceci implique l'existence de relations entre des domaines que l'esprit sépare, ceux de la connaissance, de la science, de la philosophie, de l'éthique, des croyances religieuses, du jeu ou de l'esthétique. Du moins en est-il ainsi dans la vision historique qu'Espinas brosse de la société grecque du VI ème et Vème siècle (av. J.C.). Les noms de plusieurs autres auteurs français méritent d'être évoqués pour l'importance de leur pensée et la place qu'ils ont accordée à l'action (Alexandre et Gasparski, 2000) comme celui de Maurice Blondel (1949 -1963) qui, s'opposant au rationalisme radical, met en garde contre tout déterminisme, même psychologique et scientifique, et veut comprendre les actions, même les plus élémentaires, dans un ensemble hiérarchisé de valeurs. Plaçant l'action à la source de la foi chrétienne comme de la raison, il n'en souligne pas moins les inconséquences et notamment le fait qu'on ne soit pas toujours conscient de la nature de son action et que l'on finisse par vouloir ce que l'on ne désirait pas initialement. C'est pourquoi, il préconise de chercher pour l'action une assise plus solide que la seule volonté et de l'ancrer dans un idéal supérieur, une transcendance immanente. Citons encore la hiérarchie des valeurs et le mode imagé, une suite d'ondes concentriques, sous lequel il décrit le rapport de l'individu au monde social. L'individu, la relation à autrui, le groupe familial, la solidarité sociale, nationale et internationale, l'éthique et la visée théocentrique forment une hiérarchie du sens et d'efficience dont l'individu est la base. Cette conception individualiste du système social l'incite à refuser le conformisme qui peut se dissimuler dans les plis du progrès et l'apparence qui menace le libre exercice de la volonté et de la liberté. D'autres auteurs orientent la réflexion praxéologique vers la méthodologie et l'efficience créatrices de biens, l'entreprise et la société économique. Citons notamment Fayol, Carrel, Berger, Armand, Kaufmann. Fayal exprime ainsi la nécessité de connaître les hommes pour rendre l'action collective efficace. Il fait entrer la psychologie, au moins intuitive, dans le portrait de l'homme 12

d'action qui doit entraîner les autres, voir au-delà du contexte présent et ne saurait se laisser absorber par une gestion tatillonne des détails. A. Carrel, médecin, pose la question des effets du travail sur l'homme et des conditions de vie modernes sur le comportement. Il sollicite aussi, à ce titre, l'aide des sciences humaines. G. Berger, sous le terme de prospective, invite le regard à se porter très loin, à déceler dans les faits présents, même les plus petits, les signes et les valeurs de l'avenir. Armand préconise une conception généralisée de rorganisation, un recours à la planification en même temps qu'une adaptation continue des structures. A. Kaufmann a la rigueur du mathématicien mais aussi la passion d'un homme de science s'interrogeant sur la place de l'homme dans une société qui voit son destin associé au développement de la mathématique, des sciences exactes et de l'infonnatique. Ces disciplines, associées au progrès technologique, augmentent d'une façon exponentielle le savoir humain car elles explicitent la combinatoire des paramètres en jeu et permettent de mieux communiquer. Elles révèlent aussi la complexité du monde et la sophistication des méthodes du savoir. Comment décider dans un monde complexe? L'intention peut-elle être encore efficiente lorsque rintuition ou le bon sens sont défaillants? Pourra-t-on conserver sa liberté et ne devrons-nous pas transférer à la machine la responsabilité de décision? Il suggère à l'intelligence humaine et à l'éthique de coopérer dans un lieu qui pourrait être le laboratoire de praxéologie et assigne à celui-ci d'anticiper les effets des décisions par des simulations de lois nouvelles et de leurs effets. Les travaux sur l'action de quelques auteurs français méritent encore d'être évoqués, même si ces auteurs ne se réclament pas explicitement de la praxéologie, notamment en matière de psychologie du travail et des organisations. Le souci majeur de ces auteurs paraît être la compréhension des relations entre l'action individuelle et l'action collective et la volonté de trouver, entre le pôle holiste et le pôle individualiste, une position moyenne qui ne fasse pas de l'action une simple réponse à un milieu ou aux contraintes d'un système. L'action est plutôt conçue comme une construction complexe et cahotante partiellement prévisible où les

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astreintes sont intriquées avec la psychologie des opérateurs, leurs désirs et leurs projets. La sociologie de l'action de Touraine (1973) puise ses racines dans les courants de pensée de l'après-gueITe: l'existentialisme de Sartre (1962), le structura-fonctionnalisme de Parsons (1952), Parsons et Schils (1952), ainsi que dans les analyses plus lointaines de Marx et de Weber, mais se présente comme une conception nouvelle et une méthode originale dénommée analyse actionnaliste et fait de l'action l'objet même de la sociologie. Pour Touraine, le travail, la sociabilité, l'existence humaine sont les trois formes de l'action qui fondent le système social. Ces formes n'ont cependant pas d'autre raison d'être que l'action elle-même et ne dépendent que de la libre décision, c'est-à-dire de la «conscience fière ». A la différence du structura-fonctionnalisme, l'analyse actionnaliste ne décrit pas la façon dont la culture, la personnalité et la société sont intégrées et maintenues en des patterns d'action mais comment les valeurs sont créées, changent, se différencient et deviennent des orientations normatives. L'acteur est le «sujet historique ». Ce n'est ni la collectivité ni l'individu mais le rapport conscient établi par le «travailleur collectif» entre lui-même et ses oeuvres. L'analyse actionnaliste s'applique ainsi à comprendre comment, en partant des situations de travail, la «conscience constituante» crée des modèles sociaux et les contrôle par la «conscience fière ». L'auteur situe et explique aussi le rôle des conflits dans les organisations, conflits qui naissent du rapport entre le sujet historique et son oeuvre. Quatre notions fondamentales constituent la grille d'analyse: la participation (projet), l'initiative (décision), l'intégration (encadrement) et la revendication (solidarité). Les combinaisons de ces notions fournissent les clés pour la compréhension des déséquilibres. Il faut remarquer, enfin, l'importance attribuée à la notion de projet qui n'est pas seulement collectif ou organisationnel mais individuel lorsque, en particulier, l'individu se sent « porteur et responsable du sujet historique» et non un simple exécutant. De l'approche de Crozier et Friedberg (1977), dénommée analyse stratégique, on retiendra que l'organisation du travail dans l'entreprise dépend, généralement, du comportement des individus qui la composent. Sur un arrière-fond bureaucratique décrit comme 14

impersonnel, ritualisé, centralisateur, incapable de changer en cas de crise, Crozier décrit les stratégies d'action que les acteurs, individus ou groupes, élaborent pour accroître leur pouvoir. Ces stratégies, apparentées à des stratégies de jeu, sont construites de manière rationnelle et prennent en compte à la fois les contraintes du système et l'espace de liberté qui subsiste. Il s'agit donc d'une rationalité lil1zitée,assez proche du sens que mettent sous ce terme March et Simon (1958). Ces stratégies, dont l'acteur attend un pouvoir, non pas total mais satisfaisant, impliquent un jeu subtil de négociations et d'échanges entre des membres qui sont à la fois partenaires et adversaires. Elles visent principalement le contrôle des zones d'incertitude de l'organisation, c'est-à-dire des zones du savoir ou du savoir-faire sur lesquelles l'individu pense pouvoir revendiquer une expertise particulière, telles que la compétence liée à son statut, le type de relations entretenues avec l'environnement, la diffusion et la circulation de l'information, ou encore la connaissance des règles internes et de leur application. Remarquons, cependant, que l'analyse stratégique n'occulte pas entièrement l'approche systémique ni même l'influence que le contexte culturel exerce sur les stratégies d'action. Il faut encore mentionner les travaux de Thévenot (1990) et de son équipe. Celui-ci part d'un constat. La relation entre les deux registres de l'action individuelle, centrée sur l'intentionnalité, et de l'action collective, centrée sur la normativité, suppose la mise en oeuvre d'une coordination. La transaction commerciale entre les partenaires est un exemple de coordination car elle implique l'hypothèse d'un savoir commun relatif aux objets et à leur grandeur ainsi que l'identification commune de la situation, de l'action et des engagements réciproques (Boltanski et Thévenot 1987). Cette notion ajoute à la cohérence des connotations plus spécifiques productrices d'un mode de faire singulier et tend à sélectionner «l'action qui convient» parmi l'ensemble de procédures théoriquement envisageables. Le passage d'une convenance personnelle à une convenance collective est un processus complexe nécessitant une certaine généralisation et un mode de justification commun. La coordination ne peut se faire qu'en respectant une double exigence: 15

un jugement commun et une révision de ce jugement en cas d'insuccès. Il n'y a d'action collective que s'il y a émergence d'une convenance commune qui ne saurait être obtenue sans une suite de négociations, de rapprochements, voire de similitudes entre des jugements initialement ou momentanément différents. L'action collective résulte donc moins d'une normativité impersonnelle que d'une normativité personnalisée qui pourrait aussi s'appeler intentionnalité commune. L'apport de Moles à la praxéologie ne saurait être passé sous silence aussi bien à cause de l'originalité de sa pensée que de l'enracinement de celle-ci dans les courants de la pensée contemporaine: Phénoménologie, Psychologie de la Forme, Cybernétique, Théorie de l'Information, Psychologie Ecologique. Cependant nous nous contenterons pour l'instant de mentionner son nom puisqu'un chapitre entier de cet ouvrage lui est consacré.
1.2 - Von Mises et Kotarbinski

Le premier traité de praxéologie est l'oeuvre de Ludwig Von Mises, publié en allemand puis en anglais en 1949, Human Action: A Treatise of Economics. Pour celui-ci, l'action guidée par la conscience et la volonté, distincte de l'activité réflexe, se doit d'être efficace. Il revient à la praxéologie d'étudier le système « finsmoyens» et de définir les meilleurs moyens pour atteindre une fin déterminée. Il propose aussi d'approcher l'action humaine sans tenir compte de l'environnement et des actes concrets et de tendre à une connaissance purement formelle et générale, capable de prédire et de guider l'action, en la resituant dans une perspective historique. A Kotarbinski, logicien et philosophe polonais, est généralement dévolue l'une des premières places, sinon la première, ainsi que l'écrit Ostrowski (1973 p. 124). «Dans sa forme - aujourd'hui - la plus complète, la forme d'un système 'du bon travail' de Tadeusz Kotarbinski, la praxéologie semble être l'oeuvre d'un homme seulement. Mais si on la regarde dans la perspective historique, on pourrait en tirer une conclusion bien paradoxale, qu'elle ne fut jamais créée, bien qu'elle existât toujours, plus ou moins implicitement cachée dans le patrimoine de la pensée philosophique ». 16

Kotarbinski publie, en effet, en 1955, à la suite d'une conférence donnée au congrès Descartes en 1937 intitulée Idée de la méthodologie générale: praxéologie, un ouvrage, Le traité du bon travail, traduit en anglais sous le titre, Praxiology. Dans cet ouvrage, il s'efforce de déterminer les objectifs de cette nouvelle science, de définir une analyse de l'action et d'élaborer les principes les plus importants. Son intention est toujours de rendre service à l'actant en lui donnant des conseils efficaces, de séparer les impératifs valables pour des actions concrètes des impératifs plus généraux, d'observer des techniques particulières telles que celles du travail du bois, c'est-à-dire d'adopter à partir d'observations empiriques une attitude inductive pour améliorer la technologie de l'action. Pour Gasparski (1993), la philosophie de Kotarbinski, en dépit de la variété de ses aspects, praxéologique, éthique, sociologique, logique, forme un tout, établi sur la méthodologie critique du langage relatif à l'action, bref une science des sciences née de l'enseignement, dont la visée centrale est la manière, telle que l'exprime la parole humaine, dont l'organisme vivant et conscient change la réalité interconnectée des objets. La praxéologie est conçue comme une science de la praticabilité des actions, de la faisabilité des petites choses, en un mot de la créativité. C'est en ce sens qu'elle peut être qualifiée de science pratique puisqu'elle a pour but de concevoir des méthodes optimales, par là d'arriver à de nouvelles vérités et de préparer ainsi la voie à des questions plus théoriques. Soulignons enfin que cette pensée a impulsé en Pologne un courant important de recherches praxéologiques et de nombreuses publications, en particulier dans la série Praxiology : The International Annual of Practical Philosophy and Methodology, éditée par W. Gasparski, qui publie les travaux de chercheurs de différents pays.
2 - Actes et actions

Avec les couleurs et les formes, le mouvement est ce qui attire l'attention. Le monde vivant est un monde qui bouge, qui s'arrête, puis s'anime à nouveau. Même si nous nten avons qu'une vue 17

partielle et limitée, circonscrite à cette zone restreinte où il nous est perceptible, le mouvement paraît avoir un caractère universel. La plupart des mouvements de l'être humain n'apparaissent pourtant ni désordonnés ni gratuits. Le seul fait qu'on les réitère, les perfectionne, montre qu'ils tendent vers des formes intégrées et manifestes qu'on appellera des actes ou des actions. Mis à part son sens philosophique où il signifie, par opposition au concept de puissance, l'essence même de l'être, le mot acte (du latin actus ou actum) a différentes acceptions. Il signifie tantôt un mouvement perceptible lié ou non à une volition, tantôt un mouvement lié à une cause morale; il désigne quelquefois l'accomplissement, ce qui fait être, quelquefois le résultat. Le mot action signifie l'opération produite par un être, l'influence, l'effort, mais aussi le principe, le moyen et le terme de cet effort. Les deux termes ne sont pas très éloignés. On pourrait, certes, convenir d'user du mot acte pour évoquer ce qui arrive, le fait réalisé et du mot action pour évoquer le processus, ce par quoi ce qui arrive arrive, mais ce serait amputer chacun de ces mots d'une partie de son sens. Sans les prendre totalement l'un pour l'autre et en nous rapprochant plutôt de ces dernières acceptions, nous admettrons qu'il n'est pas possible de parler de l'un sans l'autre, même s'il faut, selon les propos, respecter leur différence et que, d'un point de vue psychologique, ce qui importe avant tout est de pouvoir discerner leurs composantes. 2.1 - Première composante: gestes, mouvements Nous avons de l'acte une représentation implicite grâce à laquelle nous le distinguons sans hésitation d'un objet, d'une idée, d'un sentiment, d'une attitude etc. Personne n'aura de difficulté à désigner, parmi les deux propositions suivantes «Pierre accroche une rose à sa boutonnière», «la rose est une fleur» celle qui désigne l'acte. De la même manière, il est possible de noter tous les actes d'un emploi du temps quotidien: livrer des marchandises, faire la cuisine, prendre son repas, défiler dans la rue, s'entraîner, se désaltérer, répondre au téléphone etc. La raison de ceci tient au fait que nous associons spontanément le mouvement à l'acte et singulièrement les mouvements corporels, les déplacements, les 18

gestes ou les mimiques. Il paraît donc fondé de chercher dans ces divers mouvements l'origine de l'efficience humaine sur le monde, quelles que soient la complexité de l'acte et sa nature et de faire de cette première dimension une composante essentielle et nécessaire à son observabilité. 2. 2 - Deuxième composante: effet, trace, état Si le mouvement corporel est nécessaire à l'identification de l'acte, il n'est pourtant pas suffisant. On peut bouger son corps, pendant de longues périodes, le fatiguer, l'harasser et avoir le sentiment de n'avoir pas réellement agi. Inversement de simples gestes ou des actes de faible dépense énergétique (une signature par exemple) peuvent avoir des conséquences immédiates ou lointaines, attendues ou non. Dans le même ordre d'idées, il est des actions telles que «construire l'Europe, éduquer un enfant », auxquelles il est difficile d'associer des gestes ou des mouvements corporels spécifiques, et qui ne peuvent être identifiées comme telles que par un second critère révélateur d'une seconde dimension, le critère d'état. Dès lors que l'on constate pour un objet, qu'elle qu'en soit la nature (physique, sociale, institutionnelle etc..) observé à deux moments donnés de son existence (to, t1) une différence d'état, d'origine non naturelle, mais imputable à l'homme, on peut inférer qu'une action est cause ou condition de ce changement. Ainsi conçue, l'action est ce qui cause le changement de l'état des choses, de l'état du monde, de l'état de la société. Elle est le processus par lequel l'être humain change ce qu'il est et ce qui l'entoure. 2.3 - Troisième composante: l'actant Le sens commun admettra volontiers qu'au moins pour des actes physiques l'actant, que l'on peut désigner sous divers vocables, agent, acteur, opérateur, soit une condition essentielle de l'acte, dès lors que l'on a fait du mouvement corporel l'une des dimensions de celui-ci. L'actant, en consommant, transformant l'énergie, grâce à ses membres et à ses organes, effectue les mouvements corporels requis pour la réalisation des actes. A l'actant humain peuvent se substituer les machines électromécaniques, voire les robots qui, sur 19

le même principe fondamental, consomment de l'énergie, exécutent des sortes de gestes plus rapides, plus forts, souvent plus précis et surtout sans fatigue. De ce fait, l'actant humain, identifié comme tel, n'apparaît plus indispensable à la transformation du monde et pourrait, à la limite, disparaître de l'horizon praxéologique: hypothèse d'autant plus plausible que sa personnalité singulière semble de moins en moins engagée dans ce qu'il fait et que prédomine la satisfaction du service sur le lien humain avec celui qui le rend. Une autre raison de nature plus heuristique plaiderait pour éloigner l'actant de l'investigation praxéologique, c'est ce qu'on pourrait appeler son effet de masque, la prise en considération de l'actant étant conçue comme un obstacle à la connaissance de la réalité même de l'acte. Pour notre part, nous pensons que l'actant doit demeurer une composante fondamentale de l'acte, comme incitent à le penser certaines définitions de l'acte, parce qu'il est impossible de traiter des actes sans évoquer ceux qui les accomplissent et enfin parce que l'on ne voit pas quel bénéfice tirer d'une science des actes si l'être humain s'en trouvait évincé. Néanmoins, il est vrai que l'identification de l'actant est une tâche difficile et que l'on ne doit pas entendre par ce mot uniquement l'être humain. 2.4. Quatrième composante: cognitions, buts, intentions, désirs Ayant fait de l'actant une composante de l'acte il faut maintenant expliquer pourquoi, lorsqu'il s'agit d'un actant humain, celui-ci est conduit à effectuer certains actes plutôt que d'autres, si l'on tient pour vrai qu'il n'agit pas de manière désordonnée et erratique. Le fait que l'actant sache généralement ce qu'il fait et puisse l'énoncer, soit capable de se représenter le résultat par anticipation et de contrôler l'exécution indique l'existence de processus cognitifs. Le fait qu'il puisse s'assigner des fins spécifiques différentes d'un autre actant, choisir des moyens adaptés à celles-ci implique une instance psychologique, énergétique et volitionnelle que la langue traduit par différents vocables: besoins, motivations, motifs, mobiles, désirs, intentions, buts, raisons. Le fait que l'acte provoque du plaisir ou du déplaisir, du chagrin ou de la joie, de la souffrance ou de l'enthousiasme exprime une dimension affective. 20

Le fait, enfin, que certains actes, attachés à certaines valeurs, soient accomplis, en dépit de leur inefficience immédiate mais avec l'espoir de réussites futures, atteste la présence d'une dimension symbolique. Tous ces aspects révèlent une composante psychique et un débat mental que l'on évoquera brièvement sous forme de deux stratégies. Dans la stratégie pragmatiste, l'actant considère d'abord les moyens, les actes dont il dispose et leur donne une certaine prééminence. Il a tendance à faire ce qu'il sait ou peut faire, plutôt que ce qu'il veut faire. Dans le cas d'une stratégie volontariste, le changement d'état souhaité occupe la position supérieure, celle de la fin, l'acte la position inférieure, celle du moyen. L'actant décide en fonction de ce qu'il veut en espérant disposer des moyens pour atteindre ses fins. Avec la recherche d'efficience et l'intention qui président à la mise en oeuvre nous avons deux notions essentielles. Sur la base de ces notions, se développe la théorie classique et rationnelle de l'action. Les aspects problématiques relatifs aux choix de la fin et des moyens impliquent des décisions et des stratégies et peuvent être traités sous le mode de résolution de problèmes. Les aspects représentationnels de l'acte relèvent de la psychologie cognitive et des processus de traitement de l'information (scénario, schéma script). La réalisation effective de l'acte exige, enfin, un ordonnancement des parties de l'acte, gestes ou actes élémentaires, et donc une planification temporelle à laquelle sont associées des procédures de contrôle destinées à vérifier la progression et à provoquer la persévération ou l'alTêt de l'acte. 2.5 - Cinquième composante: contexte social et culturel Malgré les apparences, il n'est pas aisé de justifier la qualification individuelle, sociale ou collective d'un acte. La tendance spontanée serait d'appeler individuel un acte conçu et réalisé par un seul actant, collectif un acte conçu et réalisé par plusieurs, social un acte individuel ou collectif ayant une finalité altruiste. Mais ce raisonnement, très étroitement dépendant du nombre perçu d'actants, est troublé si l'on considère la finalité poursuivie ou seulement l'organisation temporelle de l'exécution. Comment éviter qu'un même acte puisse avoir deux qualifications, l'une 21

«individuelle» si les actants oeuvrent successivement, l'autre « collective» s'ils travaillent simultanément? La réponse à cette question dépend de l'attitude holiste ou individualiste adoptée dans l'identification de l'acte et il est possible d'affirmer comme Mead (1934) que tout acte individuel n'est qu'une partie de l'acte collectif ou de prétendre comme le font Moles et Rohmer (1977), que l'acte collectif n'est que la somme des actes individuels. Il existe une autre façon de considérer la question en s'appuyant sur la psychologie du regard et en prenant le mot social au sens où il est généralement employé en psychologie sociale, c'est-à-dire de relation et d'interaction avec autrui. La distinction individuelle/sociale devient alors beaucoup moins ambiguë. Il est des actes qui semblent ne rien devoir à la présence, au regard et à la psychologie du spectateur, alors que d'autres sont faits pour attirer et retenir son attention. Les premiers sont ceux de tous les actants, professionnels ou non, dont les effets sont objectifs, dont les processus sont conçus exclusivement en vertu de ce type d'efficience et qui sont, à un moment donné du développement des techniques, régis par quelque loi de nécessité. Ils doivent être tous exécutés, selon l'état des connaissances, du savoir-faire et des techniques, dans l'ordre que l'expérience de l'actant ou de l'expert a décidé. On peut les appeler des actes réels car ils correspondent à des statuts et à des fonctions reconnus par la société comme utiles car apportant à celle-ci la nourriture, le vêtement, le logement, les soins, la gestion etc. Les seconds, ceux que le metteur en scène, le romancier ou le poète proposent au regard d'autrui sont construits et sélectionnés selon l'effet psychologique désiré, le débat qu'ils veulent introduire, les valeurs culturelles du groupe et les attitudes qu'ils souhaitent conforter ou modifier. Ces actes ne reproduisent pas tant l'activité réelle et son intégralité que des séquences ou des moments jugés évocateurs pour les spectateurs auxquels ils sont destinés. Ils n'ont apparemment d'autres traces que celles qui sont laissées sur la pellicule ou la page noircie et n'ont pas d'effets d'une nature conséquente pour ceux qui les font ou les imaginent mais ils peuvent avoir une influence réelle sur le psychisme et le comportement du spectateur. On les appelle néanmoins des actes fictifs. Ils font aussi partie de l'univers des actes, de même que ceux 22

que nous faisons dans la vie quotidienne par souci d'esthétisme, de bonne éducation, de culture ou de séduction car ils constituent une organisation de l'action au second degré qui a abandonné les éléments superflus, au regard de la signification, pour mieux faire ressortir son intelligibilité. Le fait qu'ils doivent être vus pour être efficients les contraint à revêtir un caractère spectaculaire. A cause de cela, ils sont généralement mieux connus que les autres, en réalité inobservables, et se substituent souvent à ceux-ci comme bases du jugement individuel et de l'appréciation sociale.
3 - Présentation des chapitres

Nous avons conçu le contenu de ce livre en centrant chaque chapitre sur un courant de pensée, une méthode ou un ouvrage de référence. Nous avons préféré un examen assez détaillé à une réflexion très distanciée en pensant qu'un exposé trop général nuirait plutôt à la cause que nous voulons servir car des jugements trop hâtifs naissent souvent de telles synthèses. Nous posons, en somme, des questions et fournissons quelque matière, en quantité certes insuffisante, tirée d'auteurs qui ont acquis par leurs travaux une renommée en ce domaine, afin que ceux qui ont, déjà, de l'intérêt pour le sujet soient encouragés à poursuivre leur effort de compréhension et que les autres soient encouragés à le commencer. Dans le premier chapitre, nous présentons les idées principales développées par A. Moles et E. Rohmer dans la Théorie des actes (1977). L'originalité de cet ouvrage, qui jette les bases d'une science des actes, est de vouloir considérer les actes indépendamment de l'intentionnalité et de l'efficience, c'est-à-dire indépendamment du point de vue sous lequel on les comprend le plus souvent. Il est suggéré, au contraire, de les inventorier, de les décrire, de les classer, de faire des typologies et d'en étudier les différentes structures dans un cadre d'observation qui ne saurait se limiter au travail laborieux et à la production industrielle mais qui englobe aussi les actes de la vie quotidienne, de la vie concrète ou de la fiction. A ceci s'ajoute une perspective écologique, d'inspiration nettement praxéologique, s'appuyant sur l'analyse statistique et visant à connaître, sur une grande échelle, les interactions entre des espèces d'actes ou des styles de vie et de 23

différencier aInSI ces « paysages d'actions» dont parlait Waddington. Dans le second chapitre, nous parlons de la théorie EcoComportementale de R.G. Barker (1955, 1963, 1968) et développons la notion de «Behavior Setting », la méthode d'enquête, et certaines applications. Les travaux de R.G. Barker et de son équipe sont, à notre avis, une référence importante en matière de praxéologie, tant du point de vue conceptuel que méthodologique (découpage des séquences et des unités, souci de privilégier l'observation de longues tranches d'activité etc.) car ils permettent de prendre conscience de l'effet sur le comportement de la réalité non psychologique et de poser la question de la nature, mécanique ou interactionniste, des liens qui unissent l'acte et l'environnement. Le chapitre se termine par l'exposé de quelques aspects de la théorie des Affordances de Gibson. Le troisième chapitre traite de ce que nous avons dénommé «les actes utiles », c'est-à-dire les actes de production industrielle tels que les analyse l'ergonomie physiologique classique. On peut, certes, penser que l'ergonomie n'appartient pas au champ de la praxéologie, car elle ne porte pas sa réflexion au-delà de ce qu'on attend d'une branche de la physiologie et de la psychologie appliquée, mais elle fournit, pour nous, un bon exemple de la dimension énergétique de l'acte et de l'investigation scientifique et méthodique de la consommation énergétique inhérente à l'effort de productivité et de rentabilité dans des ambiances sensorielles déterminées. Avec la méthode P.E.R.T (Program Evaluation Research Task), qui est une méthode de Recherche Opérationnelle relevant aussi de l'Organisation Scientifique du Travail, nous voyons comment l'être humain engagé dans de grands travaux, impliquant un nombre considérable d'actants travaillant simultanément, essaie d'évaluer, sinon d'écarter, l'effet des aléas pour sauvegarder l'essentiel d'une planification qui l'engage à ses propres yeux comme à ceux d'autrui. Dans le chapitre quatrième, nous abordons la question des « unités d'action» en commençant par l'analyse des mouvements élémentaires, d'inspiration tayloriste, telle qu'elle est pratiquée dans la méthode M.T.M. (Method-Time Measurement) de Karger et Bayha (1957), non parce que nous lui attribuons une place 24

essentielle ou un succès qu'elle n'eut pas, mais parce qu'elle illustre les notions délicates d'implication et d'intrication des actes dans la définition d'un pattern cohérent et montre le risque, fréquemment encouru dans les sciences humaines, du vertige alternatif de la décomposition et de la précision. Si la connaissance de l'élément est nécessaire à la perception de la forme, il n'est pas sûr qu'en matière de comportement humain il ne faille pas penser, d'abord, en termes de formes, de structures et laisser à l'actant le soin de se donner les variations du détail par où s'exprime une certaine créativité. Ensuite nous parlons de la kinésique et des mouvements élémentaires de la communication non verbale appelés kinèmesJ tels qu'ils sont exposés dans l'ouvrage de Birdwhistell, Kinesics and Context (1970), puis des actes primitifs selon la Théorie de la Dépendance Conceptuelle de Schank (1975) et achevons le chapitre sur la notion d'acte basique de Danto (1963) qui pourrait, à elle seule, introduire un long débat sur l'étendue de la responsabilité de l'actant et de la causalité des actes. Dans le cinquième chapitre, nous exposons une méthode d'analyse structurale que nous avons élaborée à l'Institut de Psychologie Sociale des Communications de Strasbourg, sous la direction du professeur Abraham Moles, et dont la finalité est de mettre en évidence, à un niveau d'observation donné, la structure des actes à une distance spécifiée. Cette méthode consiste à calculer les probabilités de transition relatives à chacune des unités d'action constituant la séquence, c'est-à-dire les probabilités qu'a chaque unité d'être suivie par chaque autre unité ou par elle-même en ordre proche ou lointain. Elle est fondée sur l'idée que deux contraintes expliquent la structure des séquences: la nature de ses éléments constituants, actes, praxèmes ou actes élémentaires et leur position. Le sixième chapitre se réfère d'abord aux travaux de Miller, Galanter et Pribram (1960), puis à ceux de Schank et Abelson (1977). Ces deux ouvrages, qui épousent l'un et l'autre l'hypothèse structuraliste, nous permettent de développer les notions importantes de T.O.T.E. Unit, d'image cognitive, de plan et de script et d'aborder la difficile question des relations entre l'action et sa représentation, partie du domaine plus large des relations entre action et cognition. C'est aussi l'occasion de montrer comment la pensée s'efforce de guider la concaténation des actes et comment 25

elle procède lorsque surgissent des obstacles divers mettant en péril l'atteinte des buts initiaux. On constatera, donc, dans ces deux théories, l'importance capitale de l'intention et des buts dans l'anticipation, la compréhension et la réalisation des actes ainsi que l'utilité des ressources linguistiques pour la description de l'acte et ses applications pratiques. L'approche cognitive est poursuivie dans le septième chapitre qui s'appuie sur la Théorie de l'Identification de l'Action de Vallacher et Wegner (1985), théorie qui s'attache à comprendre et à montrer expérimentalement pourquoi les gens savent généralement ce qu'ils font, pourquoi ils peuvent l'énoncer et sont en mesure de se faire comprendre d'autrui. Loin d'être stable, le processus d'identification est, au contraire, considéré comme dynamique, car il résulte d'un choix entre une pluralité d'énoncés linguistiques qui peuvent être classés en deux catégories: les énoncés de bas niveau qui désignent la réalisation effective de l'acte (le comment) et les énoncés de haut niveau qui expriment les intentions de l'actant (le pourquoi). Selon la perfonnance réalisée et le sentiment de succès,

l'actant a tendance à choisir l'un ou l'autre type d'énoncé. Selon ces
auteurs, il est probable qu'il va poursuivre son action telle qu'il l'a conçue au départ, s'il l'identifie au plus haut niveau, et qu'il va essayer d'en changer la nature dans le cas contraire. Lorsqu'il est mis dans un état de précarité et s'il trouve des conditions favorables, un autre acte peut émerger à sa conscience et modifier l'intention initiale. Le huitième et dernier chapitre porte sur les actes de décision et expose les points principaux de l'analyse rationnelle de la décision, quelques aspects de la théorie des jeux, la prise de décision individuelle et collective, les arbres de décision. Il n'est pas utile de préciser ici les relations étroites qui existent entre décision et praxéologie et comment les modèles décisionnels peuvent éclairer une science des actes. Les perceptions du passé et de l'avenir, l'inconfort des situations d'incertitude, la prise de risques, l'attitude stratégique sont les aspects communs à toute théorie de la décision et à toute théorie de l'action car ils expriment la façon dont l'être se représente sa condition humaine et essaie par l'action de préserver celle-ci ou de la changer.

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On remarquera, en parcourant ces différents chapitres, l'intérêt porté à l'approche structurale des actes, ainsi que le souci, plusieurs fois répété, de placer l'actant humain, doué de liberté et d'initiative, au centre de la préoccupation praxéologique. Les raisons et les moyens qui pourraient l'évincer sont nombreux, quelquefois insidieux, jamais innocents. Il peut naître d'une science des actes de nouvelles fonnes de pouvoir et par conséquent de conformisme, moins liées que les anciennes à la paresse d'esprit, l'habitude sociale ou la crainte de l'effort, mais tout aussi menaçantes pour le dynamisme de la pensée et de l'action, car tout acte a des effets propres et conjugués, indépendants de l'intention, effets qui ne sauraient être décelés que par une investigation critique de nature éthique et rationnelle.

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CHAPITRE

I - ESQUISSE D'UNE SCIENCE DES ACTES

1- Préliminaires Une science des actes peut-elle exister? A quelles conditions et sur quel modèle la construire? A qui profiterait-elle? Peut-on déjà en voir les prémisses? Quels changements apporterait-elle dans l'existence quotidienne? A chacune de ces questions Moles et Rohmer (1977) ne prétendent pas apporter de réponses définitives mais leur ouvrage, Théorie des actes (1977), foisonnant d'idées et de concepts, ouvre à la réflexion un vaste domaine et à la recherche de nombreux chemins. Les choix sont clairs. Une science des actes n'est pas une utopie, mais elle est à faire. Ceci ne saurait être entrepris sans que l'on ne se fixe quelques objectifs et quelques principes dont le principal paraît bien être de placer à la base du savoir les actes eux-mêmes et rien d'autre. Considérer les «actes comme des choses », en adoptant, au moins méthodologiquement, la perspective positiviste mais en évitant avec soin la simulation des sciences de la nature, par l'adoption d'une logique du discontinu et non du continu. En préconisant, comme préliminaire de l'étude des actes, la mise entre parenthèses de leur signification, Moles et Rohmer montrent la singularité de leur approche. Ils éliminent la particularité de l'acte au nom de la condition de généralité inhérente à toute science, font de la science des actes une science du contenant plus que du contenu et contraignent à

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s'attacher aux traits communs des actes, à ce qu'ils ont «d'essentiel» en somme. «Elle (la praxéologie) cherchera tout d'abord à isoler, décrire, caractériser les actions dans leur généralité même, c'est-à-dire de façon provisoirement indépendante de leur insertion particulière dans un contexte, dans une situation trop précise, dans une cause trop particulière pour en faire objet d'étude isolable ». (Moles et Rohmer 1977, p. 29) La volonté de «réduction phénoménologique », appliquée à la science des actes, doit être comprise selon une conception propre de la phénoménologie qui privilégie de ce phénomène qu'est l'acte la face observable, le processus visible de réalisation et la trace environnementale et éloigne, sans les nier, l'intentionnalité et le vécu de conscience. Cela se retrouve dans la définition même de l'action «Qu'est-ce qu'une action? C'est essentiellement un déplacement visible de l'être dans l'espace créant une modification dans son environnement» (Moles et Rohmer, 1977 p. 15). Toute confusion avec une philosophie de l'action (Ricoeur 1977) ou une sociologie de l'action (Touraine 1973, Parsons 1952) étant écartée, ne s'agit-il pas alors d'une sorte de néo-behaviorisme ? Sur plusieurs points: causalité, déterminisme, nature de l'activité, la science des actes se distingue aussi d'un néo-comportementalisme. Parce qu'elle ne cherche pas l'origine de l'activité dans la stimulation externe, elle est foncièrement inassimilable à une psychologie de la réaction. La critique adressée à cette dernière est d'être, d'ailleurs, souvent incapable de désigner dans l'environnement, proche ou lointain, de l'être humain les causes précises de son comportement. Il existe bien des équations générales qui formulent le comportement comme la résultante d'une interaction entre situation et individualité mais elles sont conçues sous un mode peu déterministe, mettant en avant le jeu des aléas ou les variations personnelles, en un mot la singularité du contraste perçu par un individu entre un stimulus et un décor. Incidemment apparaît ici l'imprécision inhérente aux sciences humaines, bien que non caractéristique, dont l'auteur développera plus tard (Moles 1990) les aspects conceptuels, métrologiques et épistémologiques. C'est également le moyen d'introduire dans une

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