Expérience et dogmatique empiriste

De
Publié par

L'examen attentif de l'expérience, sans préjugés ni normes externes, montre qu'elle se présente sous plusieurs modalités irréductibles, que la figure traditionnelle de la perception est rustique et arbitraire. Cela remet en cause 25 siècles de théorie de la connaissance et ouvre des perspectives inaperçues. L'expérience doit se dire au pluriel, la raison aussi.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 79
Tags :
EAN13 : 9782296687516
Nombre de pages : 157
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
PRÉFACE
Ayant eu la chance d’aborder la philosophie à la fois dans et hors de l’université, j’ai eu très tôt le sentiment de perplexités, limitations et incohérences qui tenaient plus à la vision fondatrice qu’à des défauts des auteurs ou des divers “ismes“ en lesquels nous avons pris l’habitude de répartir notre tradition moderne ? En avançant, ce sentiment a pris corps et substance rationnelle. Après de longues et difficiles investigations, me voici parvenu, comme dit Descartes, à un âge tel que “je n’en pusse espérer d’autre après lui auquel je fusse plus propre à exécuter“ l’exposition de leur résultat. Trois siècles après Descartes, il me paraît évident que le projet d’une table rase est à la fois illusoire, injuste et nocif. Si un examen radical est nécessaire, une remise en cause drastique de notre tradition indispensable, cela n’entraîne pas que tout soit à rejeter dans cet héritage, cela n’entraîne pas qu’il soit possible de conduire cet examen hors des images et des concepts dont cette tradition à construit notre esprit. Les raisons de ma réticence devant ce qui est devenu un univers dogmatisé, trouvent leur racine dans trois traits fondateurs de cet univers. Le premier est l’exigence normative de certitude démonstrative car elle impose, subrepticement, d’imposer à l’expérience les propriétés nécessaires à la formation d’un savoir certain au lieu de commencer par tenter de faire apparaître assez clairement ses propriétés telles qu’elles se présentent, antérieurement à toute prévention normative. Jusqu’ici on a “décrit“ ce sur quoi s’élevait l’édifice scientifique non pas sur notre perception telle qu’elle se présente, ni non plus telle qu’elle est utilisée dans la pratique scientifique mais telle qu’on s’imaginait qu’elle devait être pour satisfaire à la double préoccupation de fonder la science et d’éliminer la métaphysique.
6
PRÉFACE
Le deuxième trait, tout aussi vicieux dans ses conséquences, a été précisément cette double préoccupation avec, comme arrière plan implicite, que toute la raison pouvait et devait consister exclusivement dans cette forme de connaissance : une connaissance ne pouvant qu’être scientifique ou illusoire. Qu’établir en raison la démarche scientifique soit justifié et ait été nécessaire en son temps, qu’éliminer les prétentions à trancher de questions qui relèvent de son ordre par des moyens étrangers soit indispensable, n’autorise pas pour autant à réserver toute la rationalité possible à la forme scientifique. Pour fonder cette exclusivité, et c’est le troisième trait, il a fallu un troisième motif diversement explicité, résidant dans le postulat de l’uniformité stricte de la raison théorique. C’est confondre unité et uniformité. Ce postulat d’une raison monomorphe est tout aussi ruineux que les précédents ; probablement en est-il aussi à la racine. Ainsi donc, l’exploration que je propose comporte inséparablement et par ordre plusieurs visées. La première est de tester la base de la construction. S’il est manifeste que toutes les variétés de théories de la connaissance ont en commun une conception de l’expérience (entendue comme notre rapport supposé immédiat au monde) réduite à la perception et une conception de cette perception soumise sans la moindre distance critique à un faisceau de facteurs déformants : influence du vocabulaire, préoccupation scientifique, idéologie de la “métaphysique“, etc., le plus urgent est d’examiner cette prétendue fondation, d’élucider en quoi consiste l’expérience, entendue comme tout ce qui se présente tel qu’il se présente en écartant tout présupposé accessible sur la nature intrinsèque de ce qui serait “derrière“ cela même qui se présente ainsi que toute préoccupation normative, en particulier concernant la vérité éventuelle de cette saisie. À l’examen, ces magnifiques constructions, qui sont loin d’être vides et entièrement fausses, se montrent cependant comme colosses aux pieds d’argile, comportant une ontologie largement arbitraire, engendrant plus de perplexités, d’incohérences et d’exclusions infondées qu’elles n’éclairent notre rapport au monde.
PRÉFACE
La dogmatique qui résulte du couplage du monomorphisme de la raison, de la réduction de l’expérience à la perception et de l’appréhension largement fausse de cette dernière, le tout soumis à des préoccupations normatives dont certaines sont intrinsè-quement problématiques1, n’est pas seulement fragile en elle-même mais ruineuse par ses conséquences, lesquelles découlent pour l’essentiel soit de ce qu’elle se croit autorisée à exclure, soit des tentatives pour se soumettre à ses diktats de disciplines qui ne peuvent se constituer que dans d’autres formes de rationalité. La seconde visée consiste donc à tester ces exclusions et élucider en quoi une figure plus exacte et plus complète de l’expérience permettrait de surmonter cette clôture. La clôture scientiste, explicite ou plus généralement implicite, aboutit à paralyser l’effort des disciplines portant sur ce qui est spécifiquement humain dans l’homme à se constituer en activités pleinement rationnelles. Il en est de même pour la philosophie. Plus loin encore, la restriction de la rationalité à la forme technico-scientifique exclut toute procédure rationnelle dans la compréhension et la conduite des activités proprement humaines. Comme il n’est pas possible de se passer de vivre sans se situer et se situer au mieux, ce qui est interdit dans cette dogmatique se cherche ailleurs dans une explosion de l’irrationnel. Il faut être aveugle pour ne pas constater le développement de l’irrationnel parallèle à celui de nos connaissances et pouvoirs sous le mode technico-scientifique. Il doit être clair qu’il ne s’agit pas d’attribuer cette compensation pernicieuse à la rationalité scientifique mais à la prétention scientiste qui n’a rien de scientifique, ainsi qu’à son arrière-plan pseudo philosophique qui pose arbitrairement que la raison est strictement monomorphe. À travers l’examen de l’expérience telle qu’elle se présente effectivement, il s’agit donc de tâcher de caractériser les formes qu’elle prend, les traits structurels les constituant et par là les formes de rationalité auxquelles ces formes se prêtent.
Au delà des visées proprement gnoséologiques et compte tenu du lien drastique opéré jusqu’ici entre le déterminisme supposé
1Car totalement extrascientifiques.
8
PRÉFACE
gouverner la réalité objective et la problématique de la liberté humaine, l’exploration vise à élucider ce qui, dans l’expérience effective, peut fournir une base assez solide à une conception de notre pouvoir propre, à ce qui, comme disaient les Stoïciens, “dépend de nous“.
L’investigation comporte plusieurs thèses fondamentales qu’il me paraît utile d’exposer ici succinctement, dont certaines apparaîtront au cours de la démarche et dont d’autres se présentent d’abord comme des paris fondateurs avant de se justifier au cours de leur mise en œuvre. Selon la première thèse, dans l’expérience telle quelle se présente, l’homme n’apparaît aucunement comme “en face“ du monde mais comme partie intégralement prenante, y compris dans son activité consciente. Pour être tout à fait explicite : il n’y a aucune activité ni aucune partie de ce que nous pouvons appréhender dans un homme quelconque qui n’ait au moins quelques faces entièrement solidaires, en nature et en fonctionnement, des processus formant le monde. Cela s’oppose aussi bien à toute forme de conception posant un “esprit“ ou âme d’une nature tout autre que celle du monde et de la partie de l’homme appartenant au monde, ce qu’on appelle corps, mais cela s’oppose également aux conceptions dites matérialistes qui réduisent la saisie consciente aux processus cérébraux et l’expérience au résultat de ces processus, en en faisant une succession d’états du cerveau mais, subrepticement et inévitablement, en lui attribuant en même temps une position surplombante, totalement incompatible avec cette réduction. S’il a été commode, peut-être même inévitable, d’envisager d’abord, dans une démarche encore rustique, un quelque chose en face de son objet, une investigation plus attentive et moins soumise aux premiers entraînements se doit de prendre ce qui se présente tel qu’il se présente sans rien privilégier par principe. Alors, on ne peut que constater, et c’est la deuxième thèse que si, du point de vue du “ce qui se présente“, tout l’homme saisissable appartient au monde, du point de vue de son rapport à ce même monde il présente des formes spécifiques et propres lui conférant une position privilégiée. Cette spécificité réside dans la manière dont il saisit ou appréhende le monde.
PRÉFACE
9
Ici apparaît la troisième thèse : pour élucider ce en quoi consiste l’expérience, nous devons changer notre manière de faire qui a consisté jusqu’ici à s’attacher à “ce qui“ se présentait, à ce qu’on peut appeler son contenu, pour démêler ce qui appartenait à sa source, ce qui venait de “esprit“, et ce qui résultait de leur interférence. Au contraire, prendre l’expérience elle qu’elle se présente suppose qu’on se détache de la spécificité des contenus pour se concentrer sur la manière dont ceux-ci se présentent. Élucider l’expérience est élucider ses modalités. Une fois éliminés toute prévention normative, toute visée idéologique, tout présupposé hérité de la pensée ordinaire, résulte la quatrième thèse, à savoir que nous n’avons aucun critère rationnel pour sélectionner parmi les diverses manières dont le monde se présente2lesquelles seraient ou ne seraient pas de l’expérience. Toute saisie consciente selon toute forme est expérience, c’est-à-dire un manière de saisir le monde (ou une partie du monde). Ce qui peut varier est ce qui, dans le monde, est ainsi saisi, la manière de le saisir, la fiabilité et la portée de cette saisie. On ne peut restreindre l’expérience à ce qui permet la vérité et encore moins une certaine forme de vérité. La cinquième thèse en découle : puisque toute expérience ne peut présenter le même accès et la même portée, le domaine de l’expérience se différencie par les modalités d’accès ; il en résulte que ce que chaque forme d’expérience saisit dépend de cette modalité, intégrant la partie du monde saisie apparaissant selon cette modalité. Par conséquent, l’expérience ne nous donne jamais que le phénomène. Cependant, deux différences cruciales me distinguent de Kant, d’une part, le phénomène est multiple par ses modalités en étant cependant un selon son objet, d’autre part les modalités de saisie étant opérées par l’homme partie du monde on ne peut, de quelque manière que ce soit, attribuer l’origine de ces modalités à une instance “en face“ du monde. La sixième thèse enfin découle de cette multiplicité et de sa mise en œuvre. De même que la notion même d’expérience, toute les notions génériques que nous allons rencontrer se présentent comme des noms de domaines, dont l’unité est à caractériser et qui sont en premier lieu marqués par une diversité irréductible,
2En n’oubliant à aucun moment que l’homme fait partie de ce monde.
10
PRÉFACE
espace, temps, réalité, ne sont pas des concepts et recouvrent à chaque fois des sens effectifs différents suivant la sorte d’expérience dans lesquelles on peut les repérer. Par contre, à chaque fois, les variétés de chaque domaine se coordonnent à l’intérieur de chaque modalité. Par exemple la sorte d’extension qu’on trouve dans la perception se distingue de l’espace de la physique, comme la temporalité de la première se distingue du temps de la seconde, mais la sorte d’extension est inséparable de la sorte de temporalité, comme l’espace physique est inséparable de son temps.
Cette entreprise comporte quelques principes de méthode. S’il s’agit de caractériser l’expérience avec le minimum de présupposés, le but est l’élucidation entendue comme un état des lieux. À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit de tenter une description, dont l’idéal serait la description pure, dépourvue de toute interprétation ou de toute visée. Outre qu’il est peu probable qu’on puisse éliminer tout préjugé inconscient, le seul fait que nous n’arrivons à une pensée distincte que dans le langage en fonction des contraintes propres à ce dernier, que cette pensée se structure non seulement dans “le“ langage mais dans une langue donnée avec tout ce qu’elle charrie de vision du monde, qu’enfin la langue philosophique n’échappe pas à cette condition, rend illusoire l’idée de la pure description, même approximative3. Ce qui rend impossible la description pure nous indique ce que nous pouvons attendre d’une caractérisation réaliste. Si toute pensée assez claire se manifeste dans l’expression, chaque forme d’expérience ne peut être caractérisée que dans la confrontation entre l’expression et ce que vise cette dernière. Cette confrontation se déploie sur deux plans, d’une part la confrontation entre ce qu’exprime une expression et la forme linguistique de cette dernière, par exemple la confrontation entre les noms de couleurs ou autres qualités et cela même que nous éprouvons ; d’autre part, la confrontation entre ce que la tradition nous dit du monde et de la manière dont nous pouvons l’atteindre, en particulier de
3constater dans la tentative husserlienne où lesTout un chacun peut le catégories explicites et implicites de l’héritage jouent un rôle central.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.