Expériences de la modélisation, modélisation de l'expérience

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La notion de complexité devient opératoire si elle permet de sortir du mythe positiviste selon lequel "l'explication" d'un phénomène impose d'en traiter en " éliminant le contexte". S'attacher à la complexité, c'est introduire une certaine manière de traiter le réel, c'est reconnaître que la modélisation se construit comme un point de vue pris et assumé sur le réel. C'est dans cet esprit qu'une pluralité de points de vue se tisse dans cet ouvrage autour d'un "objet" : le processus de modélisation. C'est un questionnement critique sur notre propre rapport au modèle que nous invite cet ouvrage.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296372108
Nombre de pages : 174
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EXPÉRIENCES DE LA MODÉLISATION, MODÉLISATION DE L'EXPÉRIENCE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7040-1 EAN : 9782747570404

Sous la direction de Frédérique LERBET -SERENI

EXPÉRIENCES DE LA MODÉLISATION, MODÉLISATION DE L'EXPÉRIENCE

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Ingenium Collection dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne
« Car l'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est-à-dire pour fàire ».

Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 «la Méthode des études de notre temps », méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous construisons en marchant - que restaure le vaste projet contemporain d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement.

Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l'ingenium

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« étrange faculté de l'esprit humain qui lui permet de conjoindre », c'est-àdire de dOlmer sens à ses expériences du« monde de la vie» - nous rend intelligibles ces multiples interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés humaines. A la résignation collective à laquelle nous invitent trop souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, «les sciences d'ingenium» opposent la fascinante capacité de l'esprit humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en fonnant projets, avec cette « obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci. La collection « lngenium » veut contribuer à ce redéploiement contemporain des « nouvelles sciences de l'ingénierie» que l'on appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques, en l'emichissant des multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous les domaines, et en s'imposant pragrnatiquement l'ascèse épistémique que requiert la tragique et passionnante Aventure humaine.
Déjà parus Marie-José A VENIER (dir.), Ingénierie des pratiques collectives. La Cordée et le Quatuor, 2000. Jacques MIERMONT, Les ruses de l'e:,prit ou les arcanes de la complexité, 2000.

cette

Bruno TRlCOIRE, La Médiation sociale: le génie du « tiers », 2002. Jean-LouisLE MOIGNE,Le constructivisme.Tome I : Les enracinements,2002. Michel ROUX, Inventer un nouvel art d'habiter, le ré-enchantement de l'espace,2002. Jean CLENET, l'ingénierie des formations en alternance, pour comprendre, c'est-à-dire pour faire..., 2003. François KOURlLSKY (dir.), Ingénierie de l'interdisciplinarité, un nouvel esprit scient[fique, 2002. lean-Louis LE MOIGNE, Le constructivisme. Tome 2: Epistémologie de l'interdisciplinarité, 2002. Jean-Louis LE MOIGNE, Le constructivisme. Tome 3: Modéliser pour comprendre, 2003. Georges LERBET, Le sens de chacun, 2004.

t.

A VANT -PROPOS

«L'EXPERIENCE DE MODELISATION: ENTRE EPREUVE DU MODELE ET EPROUVE DU MODELISA TEUR » Frédérique Lerbet-Sereni Au centre de la problématique placée sous l'égide générique de la complexité, se pose la question du statut du ou des modèles par lesquels nous appréhendons et comprenons les situations que nous identifions comme complexes. Un statut qui est d'emblée posé comme indissociable de celui qui le produit, et qui amène alors à parler d'expériences modélisatrices, expériences qui interrogent en retour la boucle récursive qui lie le « faire» et le « comprendre », souvent trivialement appelés « pratique» et «théorie », et qui est reconnaissance de niveaux multiples de complexité. Mais cesser de les opposer et de les renvoyer dos à dos ne suffit pas. En parlant d' «expériences modélisatrices », expériences à tenter d'élucider, c'est aussi aux processus paradoxaux qui les lient que ces travaux s'attachent, comme aux effets repérables de l'expérience vécue sur les sujets modélisateurs, sur leurs actions et leurs compréhensions des questions et processus envisagés. Car si la modélisation dévoile, et propose sur l' «objet» un savoir d'un autre ordre, l'expérience de modélisation est ici restituée comme questionnante, éprouvante comme le signifie « expérience », et engage le modélisateur dans un nouveau type de rapport au savoir (au moins sur

1'« objet ») au travers duquel il perçoit que le dévoilement a aussi contribué à opacifier son objet, au moins à ses propres yeux. Que l'on soit chercheur ou manager, comme c'est par exemple le cas dans cet ouvrage, le modèle occupe toujours le double statut de lecture de ce qui est appréhendé et d'aide à la décision pour construire de nouvelles modalités d'appréhension du terrain. Reconnaître que ce modèle est notre fait, et le mettre à l'épreuve de nos actions, constitue une responsabilité, différente pour chacun selon son champ d'intervention, mais pour chacun toujours civique et épistémologique. S'efforcer à son élucidation, en sachant pourtant qu'elle ne sera jamais complète, s'ancre dans la visée générale de ceux qui contribuent ici au travers de l'Association de Modélisation de la Complexité, constituée comme « veille épistémologique et civique ». On ne peut faire mieux que veiller, mais il convient de veiller. A nos propres productions tout d'abord. Et les exposer aussi bien que les mettre en débat, parfois, nous éveille. C'est aussi sortir de l'illusion d'une enseignabilité de la modélisation, que de la poser comme «expérience ». Ce qui n'empêche pas de se soucier des conditions de son apprentissage, lui-même expérience vécue par un sujet. Introduit (F. Kourilsky) et conclu (E. Morin et J.L. Le Moigne) par des interventions qui proposent de resituer la problématique générale dans un cadre et un contexte plus larges, le noyau de l'ouvrage restitue des expériences particulières dans des champs de préoccupations variés, chacun se rassemblant dans un chapitre. La reconnaissance de dynamiques paradoxales est posée ici comme une possibilité de formaliser cette complexité à l'œuvre dans les systèmes que nous identifions et que nous nous proposons de modéliser.

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A partir de l'ouvrage d'Anne Perraut-Solivères et de son expérience de chercheur-praticien dans le domaine de la santé, dont témoigne son ouvrage Infirmières, le savoir de la nuit, le premier chapitre se centre sur le soin et la formation. Dans quelle mesure l'expérience de recherche est-elle susceptible de transformer la pratique, comme la pratique elle-même renouvelle les possibilités du chercheur? Quelle est, dans cette expérience que représente le tiret qui relie les deux champs, le statut du modèle, comme celui de la modélisation? Le deuxième chapitre fait dialoguer trois enseignants-chercheurs dans des disciplines différentes, qui n'ont pas pour habitude de collaborer, même si elles sont toutes trois repérables comme « scientifiques ». Il s'agit de l'informatique, de la biologie, et des sciences du langage. Les échanges qui y sont développés s'emploient à repérer en quoi la modélisation peut contribuer à faire « passage» entre ces disciplines, au travers de ce qui peut être considéré comme des «dénominateurs communs », des éléments différents selon les objets étudiés, mais qui occupent dans le modèle une place analogue. Dans le troisième chapitre J.-B. Vissac, chercheur à l'INRA et co-auteur de l'ouvrage Les vaches de la République, Raisons et saisons d'un chercheur-citoyen, pose la question de la puissance des modèles dont le modélisateur n'endosse pas la lecture critique, porté qu'il est par les résultats exceptionnels que l'application de son modèle peut produire (ici, celui de la manipulation génétique animale) quand il n'est tendu que vers la seule finalité de production. D'un modèle génétique performant génétiquement, à des modélisations qui s'efforcent d'intégrer le contexte de l'animal dans sa plus grande complexité, c'est un trajet de chercheur-citoyen qui se trouve restitué.

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Enfin, le quatrième chapitre propose aussi une sorte d'itinéraire: celui de Marielle Bloch-Dolande, chef d'entreprise, qui lit son trajet professionnel comme la mise en œuvre de modèles successifs de management et de gestion, mise en œuvre dont il ne devient plus possible de démêler l'écheveau du «faire» et du «comprendre », tant ils « co-fonctionnent », permettant à Mme Bloch-Dolande de produire ses propres modélisations, reflets autant que pilotes de son action. Ce sont là des témoignages singuliers de parcours de chercheurs-praticiens, au sens où chacun reconnaît être engagé dans des pratiques (de recherche aussi bien), et poursuit ses recherches (aucune pierre philosophale ne s'est révélée définitivement à lui, pour résoudre ses problèmes), qu'il ait ou non le statut de chercheur. C'est ce double engagement, et les liens, éventuellement contradictoires, qui peuvent se tisser entre ces deux dimensions, qui alimentent les modélisations qu'ils proposent. C'est aussi ce double engagement, où aucune dimension ne «s'applique» à l'autre ni s'y aliène, qui rend sans doute si authentiques les propos de cet ouvrage. Le cinquième chapitre reprend les débats à la fois de clôture et de synthèse, émergeant de l'ensemble des approches précédentes et des questionnements nouveaux que leur mise en situation sur la même «scène» a pu susciter, tant chez les différents contributeurs que chez les participants. Quelques mots de contexte, enfin, pour spécifier la forme de cet ouvrage. Il trouve sa trame initiale en novembre 2002 quand s'est tenue, durant une après-midi, une conférence-débat organisée par le programme européen de Modélisation de la Complexité (MCX) avec le concours de l'Association pour la Pensée Complexe (APC), sur le thème «Intelligence des situations 10

complexes. Expériences modélisatrices », en hommage à Herbert Simon. Cette journée s'est construite autour de contributions individuelles, de tables rondes et de débats. Journée d'échanges où des disciplines et des pratiques fort diverses ont tenté de se dire, de s'entendre et de se répondre, au cours de laquelle cette pluriréférentialité des approches a contribué à une confrontation collective, tant des statuts du modèle que des processus de modélisation mis en œuvre. Cet ouvrage s'efforce ainsi de ne pas « aplatir» la dynamique collective, tout en permettant de situer la pertinence propre à chaque apport disciplinaire et/ou professionnel spécifique.1 Multiplicité des regards à propos d'un objet-tiers commun singulièrement éprouvé, dont la mise en débat est susceptible de transformer les approches que telle ou telle discipline en propose, en même temps que l'objet lui-même se complexifie et affermit ses opérationnalités : il s'agit bien là de tenter de mettre en œuvre cette difficile transdisciplinarité, reconnue aujourd'hui comme une des rares promesses de savoirs nouveaux dans une visée de complexité assumée. Ainsi, modéliser peut-il s'envisager sous d'autres formes que celles que constitue le seul asservissement aux modèles mathématiques. Car tenter de modéliser ce qui est perpétuellement mouvant, souvent contradictoire, jamais assuré d'advenir, qui est le propre des situations humaines dès lors que l'on reconnaît qu'elles sont systèmes d'interactions, nécessite aussi de construire, pour le chercheur, un autre rapport au modèle que celui proposé par les mathématiques. Un rapport tel qu'il ne prétendra pas, par exemple, lui assigner nécessairement une fonction de prédiction ou une fonction d'explication. La
Les contn ' b uteurs sont presentes en annexes, au travers de " fiches individuelles qui visent à contextualiser leur participation, tant d'un point de vue personnel que professionnel et heuristique. I

Il

transdisciplinarité invite à faire l'expérience de modélisations productrices de sens, interprétatives, compréhensives plutôt qu'explicatives, et qui s'efforcent d'argumenter par leur outillage théorique, leur rigueur méthodologique et leur réflexion épistémologique, les plausibilités diverses que contiennent leurs modélisations. Dès lors, la puissance du modèle peut tout autant se trouver révélée par une parabole, une histoire, un poème, que par un schéma, un graphique ou des équations. La fonne elle-même est la signature du modélisateur, avec laquelle il s'éprouve et met son modèle à l'épreuve. L'intersubjectivité que pennet la confrontation des expériences de modélisations plurielles et ouvertes renvoie en retour chaque modélisateur à sa construction. Qu'il en soit ici de même pour chaque lecteur, dans son dialogue avec ses propres expériences.

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INTRODUCTION

Le modèle des modèles rêvé par Palomar, selon Italo Calvino Dans la vie de monsieur Palomar, il y a eu une époque où il suivait cette règle: premièrement, construire dans son esprit un modèle, le plus parfait, le plus logique, le plus géométrique possible.. deuxièmement, vérifier si le modèle s'adapte aux cas pratiques que l'on peut observer dans l'expérience .. troisièmement, apporter les corrections nécessaires pour que le modèle et la réalité coincident. Ce procédé, élaboré par les physiciens et les astronomes qui enquêtent sur la structure de la matière et de l'univers, semblait à Palomar le seul qui puisse lui permettre d'affronter les problèmes humains les plus embrouillés. en premier lieu ceux de la société et de la meilleure manière de gouverner. Il fallait réussir à garder présents, d'une part, la réalité informe et insensée de la société humaine, qui ne fait qu'engendrer monstruosités et désastres. de l'autre, un modèle d'organisation sociale parfait, dessiné à l'aide de lignes droites, cercles, ellipses, parallélogrammes de forces. diagrammes avec abscisses et ordonnées... La construction d'un modèle était en somme pour lui un miracle d'équilibre entre les principes (laissés dans l'ombre) et l'expérience (insaisissable), étant entendu que le résultat devait avoir une consistance bien plus solide et que les

premiers et que la seconde. Dans un modèle bien construit, en effet, chaque détail doit être conditionné par les autres, ce pour quoi tout se tient avec une cohérence absolue, comme dans un mécanisme où, si un rouage se bloque, tout est bloqué. Le modèle est par définition ce où il ny a rien à changer, ce qui fonctionne parfaitement.. tandis que nous voyons bien que la réalité ne fonctionne pas et s'effrite de partout.. il ne reste donc qu'à l'obliger à prendre la forme du modèle, de bon ou de mauvais gré... Ce qu'il fallait, alors, c'était un travail subtil d'adaptation, qui apportât des corrections graduelles au modèle pour le rapprocher d'une réalité possible, et qui en fait autant à la réalité pour la rapprocher du modèle. De fait, les ressources de souplesse de la nature humaine ne sont pas illimitées comme il l'avait cru en un premier temps.. en revanche, même le modèle le plus rigide peut faire preuve d'une certaine élasticité inattendue. Bref, si le modèle ne réussit pas à transformer la réalité, la réalité devrait réussir à transformer le modèle. La règle de monsieur Palomar s'était modifiée petit à petit: il lui fallait maintenant une grande variété de modèles, peut-être même transformables l'un dans l'autre selon une procédure combinatoire. pour trouver celui qui convenait le mieux à une réalité qui, à son tour, était toujours faite de plusieurs réalités

différentes, dans le temps comme dans
l'espace. En tout cela, Palomar n'élaborait point luimême des modèles. et ne travaillait pas non 14

plus à appliquer des modèles déjà élaborés: il se contentait d'imaginer le juste emploi de modèles justes pour combler l'abîme qu'il voyait s'ouvrir toujours plus entre la réalité et les principes. En somme, la manière dont les modèles pouvaient être manipulés et gérés n'entrait pas dans ses compétences ni dans ses possibilités d'intervention. En général, des personnes très différentes de lui s'occupent de ces choses-là, et elles en jugent le caractère fonctionnel selon d'autres critères: surtout comme instruments de pouvoir, plutôt que selon les principes ou les conséquences pour la vie des gens. Et cela est assez naturel, étant donné que ce que les modèles cherchent à modeler est pour finir, un système de pouvoir; l'ennui est que, si l'efficacité du système se mesure à son invulnérabilité et à sa capacité de durer, le modèle devient une sorte de forteresse dont les murailles épaisses cachent ce qu'il y a au-dehors. Palomar qui s'attend toujours au pire de la part des pouvoirs et des contre-pouvoirs, a fini par se convaincre que ce qui compte vraiment est ce qui arrive malgré eux: la forme que la société est en train de prendre lentement, silencieusement, anonymement, dans ses habitudes, dans sa manière de penser et de faire, dans son échelle de valeurs. Dans un tel état de choses, le modèle des modèles rêvé par Palomar devra permettre d'obtenir des modèles transparents, diaphanes, aussi fins que des toiles d'araignée; un modèle qui puisse peut-être dissoudre les modèles, et même se dissoudre avec. 15

Arrivé là, il ne restait plus à Palomar qu'à effacer de son esprit modèles et modèles de modèles. Ce pas accompli, voilà qu'il se trouve face à face avec la réalité mal maîtrisable et non homogénéisable, pour formuler à son propos ses "oui", ses "non" et ses "mais". Pour ce faire, rien ne vaut décidément un esprit dégagé, meublé simplement par des fragments d'expérience et des principes sous-entendus autant qu'indémontrables. Ce n'est pas une ligne de conduite dont il puisse tirer des satisfactions particulières, mais c'est la seule qui se révèle praticable. » Italo Calvino, Palomar, traduit de l'Italien par J-P Manganaro, Ed du Seuil, 1985 (Extrait du chapitre 323 «Le modèle de modèles »).

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L'INTELLIGENCE DES SITUATIONS COMPLEXES ET LE PARADOXE DE LA MODELISATION Par François KOURILSKy2 La Complexité cesse d'être abstraite dès que l'on parle de l'intelligence de situations complexes. Tout, dans I'histoire des Sciences et dans notre culture, nous pousse à disjoindre, isoler et réduire les problèmes, jusqu'à en perdre l'intelligence du contexte, à en négliger les éléments environnants et surtout leurs actions et interactions. Mais, viser la compréhension de situations complexes et, plus encore, nous engager dans une démarche modélisatrice, nous force à développer une nouvelle intelligence et à opérer ces conjonctions essentielles auxquelles se sont consacrés Jean-Louis Le Moigne et Herbert Simon, parrain de cette conférence. Encore nous faut-il rester conscients que les expériences modélisatrices portent la marque de l'intelligente complexité de leur observateur et seraient peut-être différentes, vécues par d'autres! Aussi restons modestes dans le «comprendre pour faire et faire pour comprendre» qui nous réunit. Si l'intelligence d'un système complexe est l'étape vers des décisions
Médecin et biologiste, directeur de recherche émérite à l'INSERM, directeur honoraire de la Recherche de l'Institut Gustave Roussy, ancien Directeur Général du CNRS et ancien Vice-Président du Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie. Actuellement Vice Président de l'Association pour la Pensée Complexe et Président de Méditerranée Technologies, organisation chargée de promouvoir et de faciliter l'innovation et les transferts de technologies en région Provence Alpes Côte d'Azur (www.meditelTanee-technologies.com). 2

pertinentes, la démarche modélisatrice n'a pas pour but d'imposer des modèles de certitude qui se révéleraient nécessairement contre-productifs dans un contexte différent. L'intelligence des situations complexes implique toujours le recul, la conscience du contexte interactionnel, c'est-à-dire de son unicité.

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La complexité, un concept théorique?

La complexité est ressentie par beaucoup comme un concept un peu théorique et dont l'application pratique est souvent très éloignée. Ce qui permet à de nombreuses personnes de brandir l'étendard de la complexité pour justifier des complications, des flous, des difficultés de décision et de se bien garder par contre d'entrer dans le détail et la pratique. Aujourd 'hui, nous allons assister à un nombre important d'expériences et de situations complexes. Dès le moment où l'on parle de l'intelligence de ces situations complexes, nous ne sommes plus dans l'abstraction, mais nous allons probablement nous approcher de vérités difficiles. Difficiles parce que nous avons été entraînés de longue date à une approche des sciences qui nous pousse à disjoindre les parties d'un ensemble, à en isoler les éléments de façon à mieux les comprendre, à mieux les décrire et les analyser. Par là même, nous prenons le risque d'oublier le contexte environnant, les interactions, d'omettre des facteurs extérieurs qui interfèrent dans ces situations, que ce soit dans l'entreprise, dans la famille, dans la formation, dans l'environnement. . . Ces éléments, qui interfèrent avec la situation complexe, créent eux-mêmes cette dimension supplémentaire qu'est l'interaction entre ces éléments eux18

mêmes. Or, ces interactions entre des personnes et des objets apparemment extérieurs peuvent changer du tout ou tout l'évolution d'une situation complexe.

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« Ne jamais oublier le contexte! »

Viser à la compréhension de ces situations complexes, et plus encore, nous engager dans une démarche modélisatrice, cela nous force à acquérir, à produire un peu plus "d'intelligence", et à opérer des conjonctions entre les différentes entités. J.-L. Le Moigne nous conduit ici vers ces conjonctions dont la liste est effectivement impressionnante, et peut-être non exhaustive, malgré l'effort fait pour les énoncer quasiment toutes. Cet exercice est un point très important dans la pratique pour "ne jamais oublier le contexte". Cela impose aussi de garder la conscience d'une unicité du problème dans son ensemble. Tout cela est ponctué d'une forêt de paradoxes, qui seront abordés par les différents participants. Soulignons que les expériences modélisatrices - y compris celles qui vous seront présentées - portent la marque de ce que j'appelle l'intelligence complexe ou "l'intelligente complexité" du cerveau de l'orateur et de l'expérimentateur. Cela signifie que si l'expérimentateur avait été autre, eh bien, probablement, la situation eût été elle-même probablement différente.

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