FREDERIC JOLIOT-CURIE ET L'ENERGIE ATOMIQUE

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Ici Pierre Biquard évoque la vie et la personnalité de Frédéric Joliot-Curie, éclairées par de nombeux souvenirs personnels et de la vie de famille : goût des loisirs simples, passion de la recherche, création du Commissariat à l'énergie atomique, de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques et du Mouvement Mondial de la Paix. Puis un choix des textes de Frédéric Joliot-Curie souligne certaines constantes de ses idées : nécessité de préserver la liberté du chercheur, conscience de la responsabilité des scientifiques et des limites de nos modèles de société qui l'ont conduit à l'engagement communiste, une vision de l'avenir.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296320000
Nombre de pages : 281
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Pierre

BIQUARD

Frédéric JOLIOT-CURIE et l'énergie atomique

Le droit à la Connaissance
sous la direction de Nadine Zuili

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 ]026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ]0214 Torino ITALlE

cÇ)L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4311-0

Pierre

BIQUARD

Frédéric Joliot-Curie et l'énergie atomique

Pierre Biquard aurait eu 100 ans en Août 2002. Collègue et surtout compagnon de route de Frédéric Joliot-Curie, il écrivit cet ouvrage, aussi bouleversant que riche en informations variées, trois ans après la disparition de F. Joliot-Curie. Ce livre « Frédéric JOLIOT-CURIE et l'énergie atomique », dont l'édition chez Seghers en 1961 est épuisée, parait dans la collection nouvellement créée l'Harmattan « le Droit à la
Connaissance» 1

.

Ayant été longtemps la collaboratrice de F. Joliot-Curie, rééditer cet ouvrage en ouverture de la collection nous parait opportun dix ans après la disparition de son auteur. F. Joliot-Curie, un «adulte bienveillant», un «patron pas comme les autres» écrivons-nous ailleurs. C'est ce qui ressort du livre de Pierre Biquard qui, au-delà de l'intérêt scientifique et politique, ne peut qu'émouvoir même plus de quarante ans après la disparition de Joliot-Curie. Pierre Biquard, l'un de ceux qui ont le mieux écrit sur l'homme, le savant, le pacifiste, a su évoquer la richesse d'un parcours marqué d'embûches et de combats, de luttes et de victoires. Un hommage a été rendu à Pierre Biquard, le 29 Avril 2002, à l'Ecole Supérieure de Physique et de Chimie industrielles de la Ville de Paris (E.S.P.C.I.), dont ils avaient été élèves tous les deux en même temps et dont Pierre Biquard fut un des professeurs.
N. Zuili, Paris le 19 Mars 2002.

1

En couverture,

un orme,

arbre

en voie

de disparition,
du siècle.

pourrait

symboliser

le Droit

à la Connaissance,

si fragile

en ce début

Pierre Biquard

Frédéric JOLIOT CURIE et l'énergie atomique

LE PRIX NOBEL

1

Le 14 Novembre 1935, dans la maison qu'il a fait construire il y a peu de temps au 76 avo Le Nôtre dans le parc de Sceaux, Frédéric Joliot décachette un télégramme qui vient de lui parvenir. La surprise n'est pas complète car, depuis plusieurs mois, des confidences avaient été faites par ses collègues à sa femme Irène et à lui-même. C'est pourtant avec une émotion certaine qu'il lit :
« DD STOCKHOLM 2017 46 14 2339 NORTHERN CTF J'AI L'HONNEUR DE VOUS INFORMER QUE L'ACADEMIE DES SCIENCES DE SUEDE A DECERNE LE PRIX NOBEL DE CHIMIE DE 1935 A VOUS ET A MADAME CURIE-JOLIOT LETTRE SUIT» « SIGNE PLEIJEL SECRETAIRE PER ».

Ayant reposé sur son bureau la formule bleue sur laquelle un changement de son destin était écrit, il jette un coup d'œil sur l'étage supérieur de sa bibliothèque vitrée où s'aligne la collection bleue des volumes « Nobel» héritée de Marie Curie...1I s'efforce de se remémorer la liste des noms à laquelle celui de sa femme et le sien vont venir s'ajouter et il n'oublie pas que - fait unique - celui de Marie Curie y figure à deux reprises, en 1903 et en 1911.

1

Un lexique
donné

des termes
en fin d'ouvrage.

techniques

qui pourraient

arrêter

le lecteur

profane

est

Pour évoquer l'existence, trop brève, mais si riche de Frédéric Joliot, divers points de départ auraient pu être choisis: sa naissance le 19 Mars 1900, son entrée au laboratoire de Marie Curie en octobre 1925, son mariage avec Irène Curie le 4 Octobre 1926, la découverte de la fission de l'uranium en 1938, la mise en marche de Zoé en 1948.. . Cette cérémonie du prix Nobel semble devoir s'imposer, parce que la découverte de la radioactivité artificielle tant en elle-même que par ses répercussions sur la vie de ces deux savants marque une discontinuité lourde de signification. C'est bien ce qu'exprime M. Louis de Broglie, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, dans la notice sur la vie et l'œuvre de Frédéric Joliot lue le 14 décembre 1959, lors de la « séance annuelle des prix» de cette Académie. Leur renommée de physiciens était devenue internationale, mais il leur manquait encore d'avoir effectué une grande découverte qui leur appartÎnt en propre. Cette grande découverte, se détachant comme un fruit mûr des beaux travaux qu'ils venaient d'effectuer, ce fut celle des radioéléments artificiels. Et un peu plus loin, s'agissant alors uniquement de F. Joliot : Plongé brusquement ainsi dans la vive lumière (trop vive peut-être pour ceux qui aiment le travail et la recherche) de la grande célébrité scientifique, il va voir sa carrière se développer rapidement et connaÎtre les satisfactions et les servitudes des honneurs et des charges. Cette célébrité n'affectera en rien la simplicité de l'homme, mais elle développera très rapidement en lui la conscience profonde de sa responsabilité de scientifique et de citoyen et l'amènera à prendre des options qui marqueront son destin. Pour participer à la fête de la remise des prix, les deux jeunes savants français se rendent dans la capitale suédoise. Pour F. Joliot, c'était la première fois. Pour Irène, la seconde, car elle y avait accompagné sa mère en 1911.

8

Les fêtes au cours desquelles a lieu la remise des prix, le 10 Décembre, mettent en effervescence la capitale de la Suède. Bien avant l'heure fixée, une foule se presse aux abords du « Palais des Concerts ». Le Roi et la famille royale assistent à la distribution des prix, entourés des membres du Gouvernement, du Corps diplomatique. Les cérémonies se déroulent suivant un protocole rigoureux et cependant dans une atmosphère de grande cordialité. J'aimerais évoquer devant vous quelques souvenirs de ce voyage où, pour la première fois, j'ai pris contact avec le peuple scandinave, l'impression de fraÎcheur, d'honnêteté, de jeunesse, de simplicité que j'en ai gardée. Un défilé d'étudiants à une fête de l'Hôtel de Ville, à Stockholm, m'a laissé, en particulier, une vision inoubliable et éblouissante de vigueur et de santé1. Deux jours plus tard les lauréats se retrouvent dans le cadre beaucoup moins solennel de la salle des conférences de l'Université de Stockholm. Dans l'assistance se trouvent quelques savants étrangers à la Suède, les membres de la Fondation Nobel et un grand nombre d'universitaires suédois. Le 12 Décembre 1935, Frédéric et Irène Joliot-Curie sont donc présents dans cette salle de Conférences de Stockholm et, avant que leur tour ne vienne d'exposer leurs travaux, ils entendent le physicien britannique James Chadwick retracer la découverte du neutron, découverte à laquelle ils ont, tous deux, largement participé. Irène Joliot-Curie se voit ensuite donner la parole. Elle décrit les premières expériences par lesquelles des éléments radioactifs nouveaux ont été obtenus par transmutation. Se souvenant sans doute des diverses circonstances où il avait été tenté d'attribuer plus d'importance à Marie Curie qu'à Pierre Curie.

IF. Joliot évoquait ces souvenirs dans une allocution prononcée Radiodiffusion française en Avril 1940, au moment où l'Allemagne attaquait la Norvège. 9

à la nazie

Afin de prévenir tout malentendu, elle précise: Ces expériences ont été effectuées en commun par M. Joliot

et par moi-même et la façon dont nous nous sommes
l'exposé.

partagé

cette conférence est uniquement relative à la commodité de
Cette petite phrase, sèche dans sa rigueur toute scientifique, exprime la double réalité d'une collaboration totale et d'une union pleine et confiante des deux savants. Frédéric Joliot, la conférence de sa femme terminée,
rassemble quelques feuillets, se dirige vers le tableau noir et

enchaÎne:
L'interprétation de nos premières expériences reposait, ainsi que Mme Joliot-Curie vient de l'exposer, sur des faits d'ordre purement physique. Brun, de taille moyenne, d'allure élégante et sportive, le regard brillant, le jeune physicien français, âgé de trente-cinq ans, mais paraissant à peine avoir atteint la trentaine, poursuit sa conférence d'une voix claire et posée. Il vient d'expliquer comment, en quelques mois, plus de cinquante nouveaux radioéléments ont pu être ajoutés à la trentaine de corps radioactifs naturels présents dans l'écorce terrestre. Une pause brève, au cours de laquelle son regard quitte ses notes et va se poser sur sa femme, puis il reprend, avec une émotion mal contenue: Ce fut certainement une grande satisfaction pour notre regretté maitre Marie Curie d'avoirvu ainsi se prolonger cette liste des radioéléments qu'elle avait eu, en compagnie de Pierre Curie, la gloire d'inaugurer. Devant les yeux de tous les assistants, les images familières de Pierre Curie et de Marie Curie passent un instant. Pour leur fille Irène, pour Frédéric Joliot aussi, le souvenir est plus riche, plus profond, plus tenace. Frédéric Joliot va conclure. Il fait le point de l'état actuel des recherches entreprises par sa femme et par lui-même. Une nouvelle pause et il se tourne maintenant vers l'avenir.

10

Du même ton qu'il vient d'user pour décrire des expériences ou formuler des théories, il laisse son imagination créatrice se livrer à des anticipations - qui paraissaient audacieuses en 1935, mais qui deviendront, grâce à lui, la réalité en 1938. De l'ensemble des faits envisagés, nous comprenons que les quelques centaines d'atomes d'espèces différentes qui constituent notre planète ne doivent pas être considérés comme ayant été créés une fois pour toutes et éternels. Nous les observons parce qu'ils ont survécu. D'autres moins stables ont disparu. Ce sont probablement quelques-uns de ces atomes disparus qui sont régénérés dans les laboratoires. Jusqu'alors, seuls des éléments à vie relativement brève s'étendant de la fraction de seconde à quelques mois, ont pu être obtenus. Pour créer une quantité appréciable d'un élément à vie beaucoup plus longue, il faudrait disposer d'une source de projectiles prodigieusement intense. N'y a-t-il aucun espoir de réaliser ce nouveau rêve? Si tournés vers le passé, nous jetons un regard sur les progrès accomplis par la science à une allure toujours croissante, nous sommes en droit de penser que les chercheurs construisant ou brisant les éléments à volonté sauront réaliser des transmutations à caractère explosi~ véritables réactions chimiques à chaînes. Si de telles transmutations arrivent à se propager dans la matière, on peut concevoir l'énorme libération d'énergie utilisable qui aura lieu. Mais, hélas! Si la contagion a lieu pour tous les éléments de notre planète, nous devons prévoir avec appréhension les conséquences du déclenchement d'un pareil cataclysme. Les astronomes observent parfois qu'une étoile d'éclat médiocre augmente brusquement de grandeur, une étoile invisible à l'œil nu peut devenir très brillante et visible sans instrument, c'est l'apparition d'une Novae. Ce brusque embrasement de l'étoile peut être provoqué par ces transmutations à caractère explosi~ processus que les chercheurs s'efforceront sans doute de réaliser, en prenant, nous l'espérons, les précautions nécessaires. 11

Ce texte n'a pas été improvisé à la tribune par un orateur qui se serait laissé emporter par son sujet. Il a été écrit à l'avance et chacun de ses termes a été soigneusement pesé. Or, nous sommes en décembre 1935 et ce n'est qu'en décembre 1938, trois ans plus tard, que les chimistes allemands, Otto Hahn et Fritz Strassmann découvriront la fission de l'uranium. Les phénomènes nouveaux qu'Irène Joliot-Curie et lui-même viennent de décrire, l'importance de l'équivalence établie par Einstein et Langevin entre la masse et l'énergie, ont permis à Joliot cette vision de l'avenir. Il en percevait en même temps certains dangers. Les périls qu'il évoquait ce jour-là à Stockholm ne semblent pas, dans l'état actuel de nos connaissances, pouvoir menacer notre planète. Mais d'autres dangers devaient se révéler par la suite, à la lutte contre lesquels il devait consacrer une partie importante de sa vie. Trente-deux ans auparavant, Pierre Curie concluait à cette même place son exposé de prix Nobel. Frédéric et Irène Joliot-Curie en avaient lu et relu le texte1. On peut concevoir que dans des mains criminelles, le radium puisse devenir très dangereux et, ici, on peut se demander si l'humanité a avantage à connaitre les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter ou si cette connaissance ne lui sera pas nuisible. L'exemple des découvertes de Nobel est

caractéristique, les explosifs puissants

ont permis

aux

hommes de faire des travaux admirables. Ils sont aussi un moyen terrible de destruction entre les mains des grands criminels qui entraÎnent les peuples vers la guerre. Je suis de ceux qui pensent avec Nobel que l'Humanité tirera plus de bien que de mal des découvertes nouvelles. En Août 1945, le « moyen terrible de destruction» aura accompli son œuvre néfaste sur les villes japonaises d'Hiroshima et de Nagasaki.
1

Voir Marie

la conférence Curie, Pie"e

Nobel

de Pierre

Curie

et également

l'admirable

livre de

Curie, Payot 1923, Denoë11955.

12

En 1950, Frédéric Joliot-Curie reviendra à Stockholm pour y participer aux travaux du Conseil mondial de la Paix dont il fut l'animateur et le président. Et c'est ainsi que quarante-sept ans après l'avertissement de Pierre Curie, quinze ans après sa conférence Nobel, il lancera au monde « l'Appel de Stockholm », qui marqua un moment décisif dans la mobilisation des volontés humaines contre le danger des armes atomiques. La capitale suédoise semble avoir été prédestinée pour marquer les étapes d'une vie consacrée à la Science et à l'Humanité.

13

Il LE DEBUT DANS LA VIE

Jean-Frédéric 1 Joliot naquit à Paris le 19 Mars 1900, dans un
petit hôtel particulier du XVlème arrondissement. Son père était alors âgé de cinquante-sept ans et sa mère de quarante-neuf. Ilétait le benjamin de six enfants. Deux de ses frères moururent jeunes. Son frère Henri devait être tué au cours des premiers combats de la guerre de 1914-1918. Il avait deux sœurs, Jeanne, son aÎnée de dixsept ans, et Marguerite, peintre de talent, au tempérament gai et bohême. A l'âge de dix ans, il fut placé comme interne au lycée Lakanal à Sceaux. A l'issue de la classe de huitième, il fut convoqué devant le Conseil de Discipline pour y recevoir les « félicitations du Conseil de Classe ». Ses études se poursuivirent de manière satisfaisante ainsi qu'en font foi ses bulletins soigneusement conservés et

classés par sa mère et sur lesquels on peut cependant noter
les plaintes répétées de ses maÎtres pour ses faiblesses en « français» et ses insuffisances en « orthographe ». Ilétait, à l'époque, principalement intéressé par les sports et il ne consacrait au travail scolaire que le temps strictement indispensable. Il excellait d'ailleurs dans tous les exercices physiques, notamment dans le football. Il aimait beaucoup rappeler par la suite qu'il avait participé à un grand match à Amiens. Effectivement au milieu des documents scolaires mentionnés ci-dessus se trouvait une coupure d'un journal d'Amiens,
toute jaunie par les ans.

l

De très bonne heure son second prénom fut le seul usité.

Annonçant la rencontre « Amiens Athletic Club» contre «Association Sportive Française», le rédacteur, sous la signature conventionnelle de SHOOT, écrivait: A.S.F.- Avant, inter-gauche: Joliot. Joue depuis trois ans à côté de son centre. Toujours un péril pour le goal adverse. Frédéric n'avait pas dû être un enfant très sage, bien contraire, et il confessait souvent, plus tard: J'ai causé de terribles soucis à ma pauvre mère, particulier lorsque je l'accompagnais pour faire commissions et que je volais fruits et confiseries étalages. au en des aux

De cette période de son existence, un incident l'avait profondément marqué en lui faisant connaÎtre, redouter et haïr le vertige de la violence. Il devait, à l'époque, avoir quatorze ou quinze ans. Un jour de sortie, il quittait le lycée Lakanal pour rentrer chez lui lorsqu'un garçon laitier l'apostropha vivement. Il ne répondit pas. L'autre s'enhardit, devint plus grossier, puis, vexé sans doute de l'absence de réaction, lui jeta des cailloux. En un instant Frédéric Joliot se retourne, saisit son adversaire, le renverse. La tête frappe le pavé à plusieurs reprises. En fait, il n'en résulta aucune blessure sérieuse. Mais Joliot devait conserver toujours le souvenir de l'état de fureur presque aveugle auquel il était parvenu et qui s'augmentait à chaque bruit sourd de la tête heurtant le sol. Le père de Joliot, dont les affaires assez prospères avaient été confiées à un gérant, pouvait consacrer ses loisirs à ses distractions favorites: la chasse, la pêche et la musique. Il emmenait souvent son jeune fils avec lui. Ces longues marches dans la forêt, les stations à l'affût derrière un buisson ou l'attente sur le bateau de pêche avant l'aube, donnèrent à Frédéric la connaissance et l'amour de la nature. Il était, dès son jeune âge, doué d'un pouvoir exceptionnel d'observation et de perception à la recherche du gibier ou du poisson.
16

C'est en chassant et en pêchant avec mon père que j'ai appris à plonger profondément dans la nature, à recueillir toutes les révélations que donnent les animaux, les plantes, les champs. D'instinct, je devine: ici i! y a du poisson, là, du gibier, de ce côté nous trouverons un ruisseau; à cette heure, les faisans sont par là1. Il devint, par la suite, un grand expert en chasse comme en pêche, comme il devait d'ailleurs réussir à exceller dans tout ce qu'il entreprit. Il s'est interrogé très souvent, au cours d'entretiens avec de nombreux amis, sur l'origine de son amour pour ces deux sports assez cruels en vérité. Il y voyait la persistance de la lutte ancestrale de l'homme pour la satisfaction de ses besoins vitaux. La simple idée de tuer un animal non comestible lui faisait horreur et il n'aurait pas pu appuyer sur la gâchette de son fusil. Il lui arriva même un jour, beaucoup plus tard, de ne pas pouvoir le faire alors que la cible était pourtant très comestible. Il se trouvait à l'affût, à l'Arcouest, un jour de l'été de 1955. Il vivait intensément ces minutes où, tous les sens en éveil, il percevait les moindres sons, les moindres mouvements, où il se sentait si près de la nature qu'il se confondait avec elle. Et soudain, il aperçut un oiseau, une femelle, à portée de fusil. La bête n'avait rien entendu et était absolument sans méfiance, tandis que Joliot mettait en joue tout en continuant d'observer. L'oiseau s'occupait de son petit. .. Je l'avais au bout du fusi!, je la suivis quelques instants, je n'ai pas pu tirer... Le vieux chasseur que je suis a bien baissé! Le père de Frédéric Joliot s'était adonné avec passion et talent au cor de chasse. Deux magnifiques cors lui avaient été légués par le comte de Champigny en l'honneur duquel il avait composé une sonnerie demeurée célèbre et qui porte son nom.

I

Frédéric Joliot-Curie, M. Rouzé, Éditeurs Français Réunis, p. 1. 17

Ces deux cors ornaient la salle à manger de l'appartement des Joliot avant d'être transportés dans la grande salle de séjour de la maison des Joliot-Curie à Antony. Et lorsque Frédéric Joliot les présentait à un visiteur, il ne manquait jamais d'ajouter: « Et mon père pouvait sonner le sol» ! Chasse, pêche, musique, sont-ce là les seuls domaines dans lesquels s'exerça l'influence paternelle sur le sixième de ses enfants? Non pas. Car, avant d'être devenu un commerçant aisé, Henri Joliot avait été un combattant. Mobilisé pendant la guerre de 1870 (il avait alors 27 ans), il participa activement à la « Commune de Paris» et dut s'exiler en Belgique jusqu'à l'amnistie. Le jeune Frédéric entendit souvent son père relater les événements de cette période, la collaboration entre les Versaillais et les Prussiens, la répression, les exécutions, et l'évasion à travers les lignes ennemies, vers la Belgique. C'est alors qu'il était le plus fier de son père, cependant que le sens profond de cette tragique épopée commençait à pénétrer son esprit. Comment cela se fit-il dans ce milieu à l'abri du besoin et alors que son père avait, depuis de nombreuses années, abandonné toute activité militante? C'est là qu'intervient la grande influence de sa mère. Emilie Joliot, née Rœderer, appartenait à une famille alsacienne. Son père avait été le « chef saucier» de Napoléon III et, à ce titre, était le seul serviteur admis à assister aux repas de l'empereur et assez souvent, à converser avec lui. Emilie, si elle aimait à conter ces souvenirs, nlen était pourtant pas moins foncièrement républicaine et, déjà en Alsace, elle avait étonné beaucoup son milieu en ne refusant pas la fréquentation de familles israélites. Elle avait gardé le comportement et l'apparence austères de son milieu très protestant, mais elle était foncièrement libérale. Sa grande bonté et son sens profond de la justice exercèrent toute sa vie durant, et même après sa mort, une grande influence sur son dernier-né, Frédéric.

18

Sur ses souvenirs et impressions d'enfance, Joliot s'ouvrit à Michel Rouzé. Ainsi, raconte Frédéric Joliot, j'ai grandi dans une forme de vie bourgeoise, mais je sentais vivement le contraste entre cette forme de vie et les souvenirs de la Commune, les propos de ma mère... Il ne s'étonnait pas de recevoir comme les autres petits bourgeois, une éducation destinée à le pourvoir plus tard d'une « situation ». Mais il sentait comme un décalage entre cette vie confortable et la jeunesse héroïque de son père. Il était surpris de constater que celui-ci, avec l'âge, avait perdu sa volonté de lutte. Pourquoi ne continuait-il pas le combat social? Parfois, Henri Joliot partait pour un court voyage dans son pays natal et emmenait son fils avec lui: C'est parmi les ouvriers de l'Est que je voyais mon père redevenir ce qu'il avait été. Je sentais qu'au fond, il était resté prolétaire, qu'avec les bourgeois il jouait un peu la comédie. Mme Joliot avait tendance à reprocher à son mari cette évolution. C'était elle qui entretenait dans la famille la flamme militante, sans tenir compte des haussements d'épaule du père: Laisse donc les enfants tranquilles! répétait-il à sa femme. Bon Dieu! Est-ce que je n'ai pas eu assez d'histoires
comme ça 1.

La mort du père de Frédéric Joliot et des revers de fortune amenèrent la famille à quitter le luxueux XVlème arrondissement et à s'installer près du « Lion de Belfort », au cinquième étage de l'immeuble sis au 4, avenue du Général Leclerc (à l'époque: avenue d'Orléans). L'appartement était vaste et un grand balcon l'entourait, donnant sur l'avenue et sur la rue Daguerre. Le lycée Lakanal avait été abandonné au profit de l'Ecole municipale primaire supérieure Lavoisier où le jeune étudiant se préparait au concours de l'Ecole municipale de Physique et de Chimie industrielles de la Ville de Paris, où les études étaient gratuites.
1

Michel Rouzé, Frédéric Joliot-Curie 1950.

(p. 24),

Les Editeurs

Français

Réunis

19

La chambre de l'étudiant, Frédéric Joliot n'était pas toujours parfaitement rangée au grand désespoir de sa mère. Sur la grande table de travail, on trouvait un peu de tout, notamment un poste récepteur de télégraphie sans fil, « bricolé» en amateur. Mais c'était plutôt sur la chimie que le jeune homme aimait à faire porter ses expériences personnelles et dans le cabinet de toilette attenant à sa chambre on pouvait déceler sur les murs et sur le sol les traces de certaines expériences particulièrement réussies! On pouvait y voir aussi, fixée au mur, une page encadrée des « Lectures pour toUS» : un portrait de Pierre et Marie Curie dans leur laboratoire... Etant enfant, j'eus l'occasion de lire dans des périodiques le récit merveilleux de la découverte du radium par Pieffe et Marie Curie. Cette découverte avait eu lieu à l'Ecole de Physique et de Chimie. Je me souviens d'avoir découpé une photographie représentant les deux savants et de l'avoir fixée dans une chambre transformée en cabinet de chimie, petit laboratoire que certains de mes amis qui se trouvent ici ce soir connaissent bien 1 . Le futur ingénieur physicien s'intéressait aussi à l'aérodynamique appliquée. Il ne manquait pas de faire à ses visiteurs la démonstration du pouvoir de sa sarbacane en envoyant des cônes de papier dans les verres des consommateurs de la terrasse du grand café situé de l'autre côté de l'avenue d'Orléans. Quant aux visiteurs plus intimes, il les entraÎnait dans la partie du balcon, qui donne sur la rue Daguerre et désignait du doigt une fenêtre entr'ouverte au troisième étage de l'immeuble vis-à-vis.

1

Discours

de F. Joliot-Curie,

le 11 Janvier

1936, lors du repas qui lui était
de Physique et de Chimie, la Paris et diverses Sociétés

offert, ainsi qu'à Irène Joliot-Curie, par l'Ecole Faculté des Sciences de l'Université de scientifiques.

20

Quelques messages envoyés, grâce à cet instrument sur la table que vous pouvez apercevoir ont plaidé ma cause avec un succès complet auprès de la charmante jeune fille qui habite cette pièce! Outre le poste de radio, la sarbacane, un tableau noir, il y avait également une grande armoire dans la chambre de Joliot. Sur les faces intérieures des deux grandes portes en bois ainsi que sur le devant des tiroirs se trouvaient collés des papillons de papier écrits de la main maternelle en vue de rappeler quelques préceptes jugés très nécessaires: Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Il ne faut pas remettre au lendemain ce qu'on peut faire le jour même, etc... Se prenant au jeu, Joliot devait y ajouter un jour la célèbre devise de Guillaume d'Orange qu'il avait découpée dans une revue: « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » Si Frédéric donnait encore quelques soucis à sa mère pour ce qui concerne l'ordre, il s'était pourtant, dès cette époque, imposé une discipline très stricte pour ses expériences de laboratoire: celle de tenir un cahier et d'y noter scrupuleusement et chronologiquement toutes ses observations. Les cahiers, ainsi accumulés au cours de la vie de Joliot, sont nombreux et d'intérêt historique très variable puisqu'ils contiennent aussi bien des indications sur les essais du jeune étudiant, sur certains exercices à l'Ecole d'artillerie de Poitiers, sur les marées et le vent au large de Bréhat et sur le démarrage de la première pile atomique française. Mais on y constate des lacunes: dans les moments d'exaltation des grandes découvertes, les notes étaient prises sur des feuilles volantes! A la fin de la première guerre mondiale commença pour Joliot la dernière et plus importante phase de ses études. Il se présenta en Juillet 1918 au concours d'entrée à l'Ecole de Physique et de Chimie, mais il échoua. 21

de 1919, mais dut interrompre ses études pour raison de maladie et c'est finalement, en Octobre 1920, avec la trente-neuvième promotion, qu'il entra à l'Ecole dont le directeur était le chimiste Albin Haller et le directeur des études, le physicien Paul Langevin. A l'expiration des trois premiers semestres, Joliot devait, comme tous ses camarades, choisir entre l'option physique et l'option chimie. Il se décida tout d'abord pour cette dernière, puis à la toute dernière minute, il changea d'avis 1. Aussi, lorsqu'il vint, après tous les autres, rendre ses appareils à Gustave Bémont - celui qui, avec Pierre et Marie Curie, isola le radium et qui personnifiait pour tous ses élèves l'alchimiste bourru et profondément bon - fut-il accueilli par cette apostrophe qu'il n'oublia jamais: « Voici le physicien deuxième cuvée» !
Joliot, dont l'habileté expérimentale se manifesta dès le début au cours des séances de travaux pratiques, s'affirma rapidement comme le meilleur de sa promotion et il termina « major» de celle-ci. Cette qualité lui valut à maintes reprises d'effectuer des démarches auprès du directeur des études. Cela lui coûtait beaucoup tant il était impressionné par ce maitre dont les cours d'électricité constituaient pour tous ses élèves une révélation. Je frappe, j'entre, bons du « Patron» ma visite. aimait-il à raconter, les yeux limpides et se fixent sur moi... et j'ai oublié l'objet de

Joliot réussit au concours

Tous ceux qui, à l'Ecole de Physique et de Chimie, à ('Ecole normale de Sèvres ou au Collège de France, ont eu le privilège de suivre l'enseignement de Paul Langevin en ont été plus ou moins marqués. Pour Frédéric Joliot, cette action fut, pour beaucoup de raisons que nous aurons l'occasion d'examiner, absolument déterminante.
1

C'est

la

simultanéité
par Joliot

des

deux

décisions
qui cristallisa

identiques,
notre amitié.

prises

indépendamment

et moi-même,

22

A celui qu'il aima et admira, vénéra comme son maitre, il emprunta inconsciemment quelques démarches, quelques attitudes caractéristiques comme de passer lentement d'avant en arrière la main sur ses cheveux ou de quitter le tableau noir pour aller avec insistance marquer à la craie un point blanc sur le radiateur de chauffage. Fort heureusement, la ressemblance entre les cours ne se limitait pas à ces gestes. De son maitre, Frédéric Joliot avait retenu la leçon qu'il faut à tout prix faire sentir à l'auditoire, surtout s'il est composé de débutants, Je caractère vivant de la science, qu'il faut tout à la fois faire apprécier la valeur et la signification des étapes déjà accomplies et faire réaliser que chacun pourra apporter sa contribution originale à l'édifice en construction. Sur un tout autre plan, dès cette époque, les prises de position de Paul Langevin amenèrent Joliot à réfléchir. L'année 1920, à l'automne de laquelle il entre à l'Ecole de Physique et de Chimie a été marquée par des luttes politiques et sociales très vives. A deux reprises, au sujet des grandes grèves et à propos du procès des marins de la Mer Noire, Joliot trouva les réponses aux questions qui l'angoissaient dans les déclarations du grand savant. Au printemps de 1920, avait éclaté la grève générale des transports. Pour mettre les syndicats en échec, le gouvernement avait suscité la création d'une « Union civique » qui recrutait des briseurs de grève, principalement parmi les étudiants. L'attrait d'une activité nouvelle et temporaire, l'appât de voyages gratuits en première classe dans les trains et l'origine sociale des étudiants rendaient ce recrutement très facile. Cependant, des résistances se manifestèrent, en particulier à l'Ecole de Physique et de Chimie. L'administration de l'école voulait suspendre les cours pour permettre l'enrôlement des élèves par « l'Union civique ». Un groupe d'élèves ayant écrit à ce sujet au directeur des études, ce dernier répondit par une lettre ouverte que publia le journal L'Humanité du 18 Mai 1920. . ... ..... 23 ........

Je crois également de mon devoir de vous donner ici mon
sentiment

très ferme sur la situation qui vient d'être créée aux

élèves des écoles techniques par l'introduction de conflits
dans

lesquels ces jeunes gens se trouvent obligés de

prendre position de manière prématurée. Ils ne connaissent encore rien de ce monde du travail industriel où ils doivent entrer et où leur attitude actuelle peut leur créer plus tard de grosses difficultés. Notre devoir serait de ne pas permettre que des écoles soient détournées de leur activité normale...
La voix d'un maitre de la Science, s'élevant contre les excitations à la haine sociale trouva une grande résonance dans les cœurs de beaucoup de jeunes et, en particulier dans celui de Frédéric Joliot. Le 6 Décembre de la même année, Paul Langevin prend pour la première fois position publiquement en faveur de l'amnistie pour les marins de la

mer Noire 1, pour André Marty, en particulier.

Il réitéra de

nombreuses fois jusqu'à ce que le succès soit obtenu. Frédéric Joliot suivait attentivement ces événements et il résumait plus tard ses impressions d'alors 2. J'admirais le cours que Langevin nous faisait, et je connaissais en partie son œuvre sociale, les idées de gauche qui étaient les siennes. C'était le moment où le procès des marins de la mer Noire soulevait des discussions passionnées. « Un officier a-t-il le droit de se révolter» ? Telle était la question qu'on posait souvent, et la plupart des

gens, dans les milieux où nous étions, se prononçaient
contre André Marty. J'ai pris position pour lui, à l'exemple de Langevin. J'admirais Langevin pour sa campagne en faveur
d'André Marty, et André Marty pour l'action qu'il avait menée.

1

Pour tenter de renverser le régime soviétique des unités de la marine de

guerre française avaient été envoyées à Odessa. En 1917, puis en 1919, des révoltes éclatèrent parmi les équipages. Marty, qui y avait pris une part active, fut condamné en 1919 à la dégradation militaire et à vingt ans de travaux forcés. La pression de l'opinion publique française obtint sa grâce.
2

Frédéric Joliot-Curie, M. Rouzé, p.27. 24

Après l'Ecole de Physique et de Chimie, Frédéric Joliot passa six mois à Poitiers (10 Novembre - 10 Mai 1924), comme élève officier de réserve d'artillerie. Il en sortit souslieutenant, classé dans un bon rang, mais décevant un peu le lieutenant instructeur, qui, dès le début, avait espéré trouver en lui le « major» non seulement de sa brigade, la 406, mais de toute l'Ecole. Effectivement, jusqu'à Noël 1923, Frédéric Joliot avait brillé dans ce nouveau cycle d'études puis, brusquement, il cessa de s'y intéresser beaucoup. Il expliquait volontiers cela par une réaction contre l'atmosphère de l'école où il sentait bien qu'au-delà des connaissances techniques, il était question d'imposer à son esprit des réflexes conditionnés contre lesquels son amour de l'indépendance se rebellait. Au début de l'année 1925, la démobilisation est proche. Il allait bientôt quitter le service des gaz de combat à Aubervilliers et il était temps de rechercher une situation de début. Parmi les souvenirs que Frédéric Joliot aimait à conter à ses amis, figurait souvent le récit de la visite qu'il rendit en ma compagnie à Paul Langevin, dans son appartement à l'entresol du 10 bis, boulevard de Port-Royal. Nous hésitions encore tous deux sur l'orientation à prendre à l'issue de notre service militaire et Frédéric Joliot était encore plein de l'enthousiasme suscité en lui par le stage qu'il avait effectué du 21 Août au 30 Septembre 1922 aux aciéries « Arbed » à Esch-sur-Alzette (Luxembourg). L'industrie, ses questions techniques, ses problèmes humains l'attiraient, mais de son séjour à l'Ecole, de ses lectures, il avait acquis également l'amour de la recherche et le culte des grands savants. Aussi, lorsque la possibilité de bénéficier de «Bourses Rothschild» pour faire de la recherche nous fut connue la décision fut vite prise. Paul Langevin, cependant, avait tenu à nous mettre en garde. Il nous avait expliqué que les salaires consentis aux enseignants et aux chercheurs étaient nettement inférieurs à ceux pratiqués dans l'industrie.

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D'autre part, le fait de ne pas sortir de l'Ecole normale supérieure ou de l'Ecole polytechnique constituait un très sérieux handicap, étant donné les habitudes et les influences. «II vous sera difficile de gravir les échelons. A moins, toutefois, avait-il ajouté, que vous n'accomplissiez des travaux tout à fait exceptionnels ». Quelques jours plus tard, il nous annonça que Mme Curie était disposée à engager Joliot, tandis que lui-même me prenait comme préparateur. Culture scientifique, ouverture sur les problèmes sociaux, première situation... Joliot pensait à tout cela, le 21 Décembre 1946, lorsque, la gorge serrée par l'émotion, il disait aux obsèques de Paul Langevin: Si je voulais évoquer les circonstances dans lesquelles j'ai senti ma vie dépendre étroitement de votre affectueuse influence, il me faudrait tout raconter, puisque je vous dois l'essentiel de ma culture et de mon savoir. Agé de vingt-cinq ans, Joliot jeune ingénieur, se présenta donc, un jour de l'année 1925, devant Mme Curie. Je la vois ici, à son bureau, petite, les cheveux gris, les yeux très vifs. J'étais assis devant elle, en costume d'officier (je faisais mon service militaire dans la section de protection contre les gaz asphyxiants) et j'étais très intimidé. Elle m'écouta, et me demanda brusquement: « Pouvez-vous commencer votre travail demain»? Il me restait trois semaines de service à accomplir. Elle décida: « J'écrirai à votre colonel. » Le lendemain, je devenais son préparateur particulier1. L'adaptation ne fut pas tellement aisée. La radioactivité avait été peu enseignée à l'Ecole et il lui fallut tout reprendre depuis le début. Il lui fallut non seulement s'initier à cette science, mais aussi se remettre à passer des examens. Le baccalauréat d'abord, dont il avait négligé de passer la deuxième partie. Puis les certificats de licence. Mais ces difficultés furent aisément vaincues. Plus délicates étaient celles résultant du changement de milieu.
1

Interview

de F. Joliot-Curie,

Gazette
26

de Lausanne,

29 Juin

1957.

Dans sa famille, comme au lycée Lakanal, il avait vécu au sein d'une bourgeoisie aisée. Par sa sœur Marguerite, peintre de talent, il avait fréquenté les ateliers d'artistes et son goût pour la peinture y avait sans doute trouvé l'origine de son développement. A l'Ecole Lavoisier comme à l'Ecole de Physique et de Chimie, ses camarades étaient originaires de milieux plus populaires, moins bourgeois, et il avait été frappé par la compétition plus vive, par le travail pris plus au sérieux. Il allait pénétrer maintenant dans le milieu universitaire. * * * A deux pas du Panthéon, une rue relativement nouvelle réunit la rue d'Ulm à la rue Saint-Jacques. On lui a donné le nom de Pierre Curie. C'est dans cette voie, qu'au numéro 11, s'élève l'Institut du Radium, ce laboratoire dont le grand savant rêva toute sa vie et qu'il ne put obtenir. (II est significatif qu'un des chapitres du livre de Marie Curie sur la vie de Pierre Curie soit intitulé La lutte pour les moyens de travail). Du petit jardin ombragé situé derrière le bâtiment principal, on peut apercevoir, surélevées de la hauteur de quelques marches, les baies vitrées du bureau de Marie Curie. Tout est resté en l'état après que sa fille, puis Frédéric Joliot l'aient successivement occupé. C'est dans ce corps de bâtiment que Frédéric Joliot commença sa carrière de physicien et rencontra Irène. Il n'était pas facile pour un tout jeune homme d'aborder Mme Curie, tout auréolée de gloire, et que sa propre timidité rendait encore plus inaccessible. Par ailleurs, les avertissements de Paul Langevin se révélèrent fondés. N'étant pas « normalien », le jeune ingénieur de « Physique et Chimie» était un peu considéré comme un corps étranger. Il lui aura fallu de nombreuses années et des travaux de premier ordre pour qu'ait disparu toute trace d'ostracisme, même après son mariage avec Irène Curie.

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La situation de cette dernière au laboratoire était particulière: elle était à la fois la fille et l'assistante de la « Patronne». Elle possédait de grandes connaissances en radioactivité. Son calme imperturbable et ses répliques toujours directes lui conféraient une apparence parfaitement injustifiée de froideur un peu hautaine. Frédéric Joliot reçut tout d'abord la même impression que les autres. Ses fonctions de préparateur, ses connaissances vite reconnues l'amenèrent à travailler de plus en plus souvent avec elle. Il sut rapidement discerner la réalité sous l'apparence. S'adressant, plusieurs années plus tard, à un de ses biographes 1, il décrivait de la manière suivante l'évolution de ses sentiments: Je n'avais pas alors la moindre idée que nous pourrions un jour nous marier. Mais je l'observais. Ça a commencé par l'observation. Sous son aspect froid, oubliant parfois de dire bonjour, elle ne créait pas toujours autour d'elle, au labo, de la sympathie. En l'observant, j'ai découvert dans cette jeune fille, que les autres voyaient un peu comme un bloc brut, un être extraordinaire de sensibilité et de poésie et qui, par de nombreux côtés, donnait comme un exemple vivant de ce qu'avait été son père. J'avais lu beaucoup de choses sur Pierre Curie, j'avais entendu des professeurs qui l'avaient connu, et je retrouvais en sa fille cette même pureté, ce bon sens, cette tranquillité... De trois ans plus âgée que Frédéric Joliot, Irène Curie apparaissait, dès l'abord, comme étant en toutes choses son opposé. Elle était aussi calme et sereine qu'il était impulsif. De nature très réservée, elle se liait difficilement, alors qu'il réussissait toujours à trouver le contact humain avec tous. Elle se préoccupait peu de son apparence et de ses toilettes, alors qu'il était beau garçon, élégant et riche de succès féminins. Dans les discussions, Irène était incapable de la moindre ruse, du moindre artifice, de la plus petite concession.
1

Frédéric Joliot-Curie, Michel Rouzé, Editeurs Français Réunis, p. 31.

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Avec une obstination implacable, elle présentait sa thèse, heurtant de front son interlocuteur, même si celui-ci occupait une situation sociale très élevée. Frédéric Joliot, au contraire, sans rien concéder quant au fond, savait utiliser à merveille ses qualités psychologiques pour mettre son contradicteur en état de recevoir son argumentation. Celui qui, rencontrant Irène au milieu de ses appareils aurait pu penser - comme beaucoup l'ont fait - que sa vie ne pouvait se concevoir qu'au laboratoire et pour le laboratoire, aurait commis une grossière erreur. Dès sa jeunesse, elle s'était adonnée aux sports et elle excellait principalement en natation et en ski. Elle aimait intensément la nature, la montagne en particulier où elle dut faire à plusieurs reprises des séjours en raison d'affections pulmonaires. Irène avait hérité de son père un front majestueux et elle avait le regard clair et limpide de sa mère. Tout en elle irradiait la franchise et la bonté. Son dehors, plutôt froid, recouvrait une nature ardente. Elle avait une connaissance approfondie des poésies françaises, anglaise et allemande, ses préférences oscillant entre Béranger, Heine et Kipling. C'est au cours de longues marches à pied dans la forêt de Fontainebleau que la « fille-assistante» et « l'ingénieurpréparateur », tout en discutant de physique, d'art, de religion, prirent conscience de leur mutuel amour: Nous avons compris que nous pourrions difficilement nous passer l'un de l'autre. Nous avions des caractères différents, mais qui se complétaient. Les bonnes associations, pour le travail comme pour la vie, ne sont pas celles de caractères identiques, mais complémentaires1.

1

Michel

Rouzé,

opus cité, p. 32.

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