Herbert Simon et les sciences de conception

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Herbert Simon (1916-2001) est l'un des rares penseurs et scientifiques du 20e siècle qui aient excellé dans les domaines les plus divers comme la psychologie, les sciences politiques, la recherche opérationnelle ou le management. Cet ouvrage retrace son cheminement, en s'aidant du fil d'Ariane de la conception ("design") qu'il met au cœur des sciences de l'artificiel (réaliser ce qui n'existe pas encore, en évoquant "ce qu'il pourrait être" pour atteindre tel ou tel but) et du naturel (rendre intelligible ce qui existe déjà, en imaginant "ce qu'il devrait être" s'il visait telle ou telle fin).
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296367661
Nombre de pages : 244
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Herbert Simon et les sciences de conception

Ingenium Collection dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne
« Car l'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est-à-dire pour faire ».

Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 «la Méthode des études de notre temps », méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous construisons en marchant - que restaure le vaste proj et contemporain d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement. Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l'ingenium - cette «étrange faculté de l'esprit humain qui lui pennet de conjoindre », c'est-àdire de dOlli1ersens à ses expériences du« monde de la vie» - nous rend intelligibles ces multiples interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés humaines. A la résignation collective à laquelle nous invitent trop souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, «les sciences d'ingenium» opposent la fascinante capacité de l'esprit humain à conjoindre, à cOlnprendre et à inventer en fonnant proj ets, avec cette «obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci. La collection « Ingenium » veut contribuer à ce redéploiement contemporain des «nouvelles sciences de l'ingénierie» que l'on appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques, en l'enrichissant des multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous les domaines, et en s'imposant pragmatiquement l'ascèse épistémique que requiert la tragique et passionnante Aventure humaine. Déjà parus Marie-José AVENIER (dir.), Ingénierie des pratiques collectives. La Cordée et le Quatuor, 2000. Jacques MIERMONT, Les ruses de l'esprit ou les arcanes de la conlplexité,2000. Bruno TRI COIRE, La Médiation sociale: le génie du « tiers », 2002. Jean-LouisLE MOIGNE, Le constructivisme.Tonle 1 : Les enracinements)2002. Michel ROUX, Inventer un nouvel art d'habiter, le ré-enchantement de l'espace, 2002. Jean CLENET, l'ingénierie des formations en alternance, pour comprendre, c'est-à-dire pour faire..., 2003. François KOURILSKY (dir.), Ingénierie de l'interdisciplinarité, un nouvel esprit scientifique, 2002. Jean-Louis LE MOIGNE, Le constructivisme. Tome 2 : Epistémologie de l'interdisciplinarité, 2002. Jean-Louis LE MOIGNE, Le constructivisme. Tome 3: Modéliser pour comprendre,2003. Georges LERBET, Le sens de chacun, 2004.

André DEMAILL Y

Herbert Simon et les sciences de conception
Préface de Jean-Louis Le Moigne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6827-X EAN: 9782747568272

En décrivant ma vie, je l'ai située dans un labyrinthe aux multiples ramifications. La vie revient à y cheminer, à aller de surprise en surprise et à se demander où auraient mené les voies que l'on n'a pas suivies: la recherche heuristique de la solution d'un problème mal structuré. Si elle a des buts, ils guident moins cette recherche qu'ils n'en émergent. H.A. Simon, Models of my Life, 1991, 1996, p. 367. *** L'œuvre du peintre, celle de l'écrivain ou de l'architecte, se révèlent identiques à celles de l'ingénieur, du chimiste ou de l'organisateur. Elles ne sont ni fantaisie arbitraire ni acte de pure volonté, mais découverte des formes qui harmonisent les besoins et les aspirations de I'homme intérieur avec les lois qui régissent son environnement extérieur. Elles sont ses artefacts au sein du monde dans lequel il vit. H.A. Simon, The Sciences of the Artificial, avant-propos de la première édition en langue française (1974), p. 376 de l'édition de 2004. *** Si le propre de toute étude est finalement d'améliorer la connaissance de l'être humain, sans doute ne paraîtra-t-il pas surprenant de proposer, comme but essentiel d'une éducation épanouissante, une compréhension approfondie des processus de la pensée. Celle-ci fournira une des clés de la conception d' institutions qui, dans une société démocratique imprégnée de technologie, prennent et exécutent les décisions d'intérêt public. H.A. Simon, Unity of the Arts and Sciences: The Psychology of Thought and Discovery, 1982, p. 14 de la traduction française (1984).

Préface
Une nouvelle fois, il y eut Quelqu'un...
«

Une nouvelle fois, c'était il y a peu, entre 1916 et 2001, il

y eut Quelqu'un qui pouvait regarder le même spectacle ou le même objet, tantôt comme l'eût regardé un ingénieur et tantôt un naturaliste, tantôt comme un physicien et d'autres fois comme un compositeur, tantôt comme un économiste et d'autres fois comme un psychosociologue, tantôt comme un voyageur et d'autres fois comme un philosophe,. et aucun de ses regards n'était supeificiel... Personne ne s'est intéressé à tous les aspects de la vie avec une ardeur si soutenue de l'intelligence... Cette quantité de regards, de précisions et de remarques ne s'accumulait pas dans son esprit comme une collection d'acquisitions séparées et de connaissances spéciales classées par catégories. Le trésor qui s'amassait en lui n'était pas une somme de vérités qui demeurent distinctes et étrangères les unes aux autres. Mais toutes ces observations si diverses se combinaient incessamment entre elles... elles concouraient à la formation d'un pouvoir intellectuel central, capable des applications et des créations les plus imprévues. Usant indifféremment du dessin, du calcul, de la définition ou de la description par le langage adéquat, il semble qu'il faisait peu de cas des distinctions didactiques que nous mettons entre les sciences et les arts, entre la théorie et la pratique, entre l'analyse et la conception, la déduction et l'inférence ,. distinctions tout extérieures, qui n'existent pas dans l'activité intime de l'esprit, quand celui-ci se livre arden1n1ent à la production de la connaissance qu'il désire... Enfin il ne concevait pas de savoir véritable auquel ne correspondît pas quelque pouvoir d'action. Créer et construire étaient pour lui indivisibles de connaître et de comprendre...

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Herbert Simon et les sciences de conception

Notre héros médite donc les mécanismes et l'économie de notre faculté d'agir. Il analyse les actes, ces actes que nous exécutons sans penser à tout ce qu'ils supposent de problèmes résolus, d'énergies différentes associées, de coïncidences exactes, et pourtant de vivantes souplesses d'adaptation... »

Les lignes que l'on vient de lire sont recopiées (et à peine remaniées) d'extraits d'une autre préface: celle que Paul Valéry rédigea en 1941 pour la traduction française! des Carnets de Léonard de Vinci (édités par E. McCurdy). Ces commentaires de Paul Valéry sur Léonard de Vinci s'avèrent si pertinents pour caractériser l' œuvre scientifique à la fois considérable et inclassable de H.A. Simon, qu'il n'était pas nécessaire d'en inventer d'autres. De plus, comment n'être pas sensible à cette communauté d'esprit qui associe ces trois penseurs, L. de Vinci, P. Valéry et H.A. Simon, par-delà les siècles et les continents? Quelles que soient nos catégories et nos cultures d'origine, ces maîtres incontestés, qui ne sont la propriété d'aucune discipline tout en se mouvant librement en toutes, nous aident à comprendre cellesci souvent mieux que ne savent le faire les experts patentés. Pour chacun d'eux, «art et science sont inséparables », entreprises merveilleuses et pourtant intelligibles de l'esprit humain s'engageant dans l'aventure extraordinaire d'une société humaine assumant la responsabilité de son destin. Et spontanément, chacun veille à narrer les démarches de son esprit au fil de ses innombrables itinérances dans le labyrinthe infini de toute vie, sans se prévaloir d'un exceptionnel don des dieux qui le rendrait différent des autres, d'un miraculeux génie que nul ne pourrait espérer imiter ou d'une initiation privilégiée dans quelque secte scientifique. Pendant plus de deux siècles, les sciences occidentales se sont voulues exclusivement «sciences d'analyse », avec pour seule ambition de ne questionner nos relations au monde qu'en termes de «pourquoi?» et de n'y répondre que par des «à cause de ».
1 « Les carnets de Léonard de Vinci », Gallimard (collection TEL).

Préface

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Il fallait reprendre l'ancestrale aventure civilisatrice de la

conception. Celle qui procède en termes de « pourquoi pas» et
de « afin de ». Celle de « l'ingenium » de G.B. Vico2. (<< faire pour comprendre et comprendre pour faire») et du « disegno » léomardien (<< dont l'excellence est telle qu'il ne fait pas que montrer les œuvres de la nature mais produit des formes infiniment plus variées3 »), en se souvenant que « forme, substance, action, passent sans cesse l'une dans l'autre» (P. Valéry4). C'est à cette entreprise que Simon nous invite aujourd'hui, témoignant avec une sereine modestie de sa faisabilité et de sa légitimité, à l'heure où s'amplifient les enjeux de la complexité qui appellent une profonde transformation de nos modes d'enseignement et de recherche, de l'analytique addition pluridisciplinaire à l'ingénieuse intégration transdisciplinaire et de la dichotomie des sciences et des arts à la reliance des cultures humaniste et scientifique. Son œuvre y participe puissamment

et illustre sans doute ce « nouvel esprit scientifique» qu'annonçait Bachelard dès 1934. Pour avoir eu la chance de suivre cette œuvre depuis plus de trente ans, je me plais à souligner que les pages que lui consacre A. Demailly contribuent avec fidélité, finesse et intelligence à la rendre accessible, en éclairant une lecture « topico-critique » de son déploiement par de riches indications biographiques. Elles nous offrent ainsi de précieux fils d'Ariane qui nous aident à explorer avec émerveillement le labyrinthe simonien des sciences de conception, sciences d'antique sagesse et d'urgente actualité.
Jean-Louis Le Moigne5

2 «L'antique sagesse de l'Italie» (1710). Traduction de 1. Michelet (1835), rééditée par B. Pinchard (Flammarion, 1993). 3 « Carnets de Léonard de Vinci» (édition E. McCurdy, CU f 502, 1162). 4 « L'homme et la coquille », in Œuvres Complètes, Pléïade, II, p. 903. 5 Professeur émérite à l'Université d'Aix-Marseille, Président de l'Association Européenne pour la Modélisation de la Complexité (AE-MCX).

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Avertissement:
Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera trois sortes de renvois: - à des livres ou articles6 de Herbert Simon (seul ou en collaboration) ; dans ce cas, le titre et l'année de parution figurent dans le corps du texte ou en note de bas de page et les références complètes sont données dans la bibliographie thématique qui clôt la première partie. - à des ouvrages ou articles d'autres auteurs; dans ce cas, le nom du ou des auteurs et l'année de parution figurent dans le corps du texte ou en note de bas de page, tandis que les références complètes sont données dans la bibliographie générale (en fin d'ouvrage). - à des entrées du glossaire (en fin d' ouvrage) ; dans ce cas, la notion concernée est suivie d'un astérisque (*). NB. L'œuvre de H.A. Simon se compose surtout d'articles qu'il a souvent regroupés ultérieurement dans des recueils thématiques. Chaque fois que ce sera le cas, on mentionnera le sigle de ce recueil à la suite de l'année de publication de l'article:
AB, pour « Administrative Behavior» MOM, pour « Models of Man» MOD, pour « Models of Discovery » MaTI, MOT2, pour« Models of Thought »(tomes 1 & 2) MOBRI, MOBR2, MOBR3, pour «Models of Bounded Rationality» (tomes 1, 2 & 3) MOL, pour « Models of my Life ».

6 L'auteur remercie Jean-Louis Le Moigne pour son précieux concours dans la recherche de textes peu connus en France et pour ses conseils attentionnés tout au long de la rédaction de cet ouvrage.

Introduction
L'œuvre de Herbert Alexander Simon couvre un spectre étonnamment large: administration publique, science des organisations, sciences de gestion, sciences économiques, psychologie, Intelligence Artificielle, logique, épistémologie*, philosophie et mathématiques? Elle témoigne d'une exceptionnelle liberté de pensée qui viole allégrement les frontières disciplinaires ou bouscule impassiblement les certitudes et traditions les mieux ancrées... sans s'illusionner sur la sagesse de l' homme, tout en s'émerveillant constamment des ressources de son esprit. Simon nous livre sa recette dans son autobiographie: s'attaquer à des sujets importants, avec des moyens suffisants et, si possible, une arme secrète qui fasse la différence (avec la concurrence). A ses débuts, cette arme secrète fut le souci de recueillir et de quantifier des données sur les comportements des individus, plutôt que de cogiter « dans un fauteuil» ; puis ce fut l'idée de simuler leurs processus cognitifs sous-jacents à l'aide de programmes informatiques; à la maturité, ce fut celle de relier différents domaines qui s'éclairent mutuellement.

7 Il excellera dans la plupart de ces domaines, comme en témoignent les multiples distinctions qui lui ont été décernées: Grand Prix de l'Association Américaine de Psychologie (1969), Prix annuel de l'Association Américaine d'Administration Publique (1974), Prix Turing de l'Association Américaine d'Informatique (1975), Prix Nobel d'économie (1978), Prix de l'Académie Internationale de Management (1983), Doctorats «Honoris Causa» des Universités les plus prestigieuses... sans compter la cooptation par diverses académies et sociétés savantes (Académie Américaine des Arts et des Sciences, Société Américaine de Philosophie, Société d'Econométrie, Association Américaine d'Economie, etc.).

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Cette ingéniosité tactique n'est que la plus apparente d'une série bien plus impressionnante de «poupées gigognes» qui s'emboîtent au fil de son œuvre. En premier lieu, on ne peut manquer de remarquer la récurrence de quelques intuitions plus stratégiques: 1) privilégier les processus plutôt que les états ou les substances. Ce qui signifie, tout d'abord, qu'il évite de réifier les processus: ceux du raisonnement en «logique », ceux de la prise de décision en « rationalité» ou en « marché », ceux de la physique en «nature» ou en «lois ». Ce qui signifie ensuite qu'il n'accorde qu'une importance secondaire à leurs supports matériels: la composition et l'agencement du cerveau ou de l'ordinateur n'expliquent guère ce qui s'y passe, pas plus que l'organigramme formel d'une entreprise ne rend compte de ses orientations ou de ses ressources.... 2) préférer une démarche «par le haut» (top-down*), res-

pectueuse de la complexité des choses, à une démarche « par le
bas» (bottom-up*), plus réductionniste et simplificatrice... 3) privilégier le contingent plutôt que le nécessaire. Certes, il ne sous-estime pas la prégnance des lois de la nature mais il souligne qu'elles offrent surtout des ouvertures et possibilités qui permettent à l'homme de progresser au fil des évènements et des occasions... En deuxième lieu, on note que ces premiers repères renvoient à une façon d'appréhender l'insertion de l'homme dans le monde: 1) privilégier l'artificiel plutôt que le naturel. L' accumulation de connaissances sur le monde est au service et dépend même de l'invention active d'artefacts qui ont prise sur lui (des outils et des armes aux organisations, en passant par les langues et les systèmes formels)... 2) promouvoir ainsi une vision évolutive de la matière et de la vie plutôt que celle d'un monde figé qui aurait été créé d'un seul coup ou serait déterminé dès le départ...

Introduction

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En troisième lieu, on s'aperçoit que ces orientations « contiennent» une théorie de la connaissance: 1) cesser d'assimiler la connaissance à une démarche contemplative, souvent analytique et dogmatique, au profit de processus inventifs qui accordent plus de place aux tâtonnements de l'action et aux heuristiques de l'intelligence. .. 2) favoriser le travail de la mémoire et se servir de ce qui est mieux connu pour modéliser ce qui l'est moins8. .. 3) privilégier une démarche de conception qui favorise à la

fois l'intelligibilité de la réalité (<< ce qui est») et l'émergence de ses potentialités (<< ce qui pourrait être») ; bref, faire le pari
que les sciences sont avant tout « sciences de conception». ..

En intitulant cet ouvrage « Herbert Simon et les sciences de conception », on avance qu'on résume ainsi l'essentiel de son cheminement. En bon positiviste, il a d'abord repris à son compte le clivage traditionnel entre sciences et techniques9 et même participé activement à la formalisation des premières. Par la suite, il a été enclin à identifier les techniques aux sciences de l'artificiel et de la conception, en maintenant leur opposition aux sciences du naturel et de la découverte. Ce n'est que plus tardivement, mais dans cet élan, qu'il en est venu à percevoir que la démarche de conception pouvait être féconde pour ces dernières, qu'elles soient dures ou molles. Cet ouvrage prendrait cependant l'allure d'un traité dogmatique s'il visait à démontrer que son œuvre se réduit à une réflexion sur les sciences de conception et s'il la présentait comme le déploiement majestueux d'un grand projet, à la manière d'un jardin à la française.
8 Comme on le verra, ces processus de « rétroduction*» (terme qu'il emprunte à Hanson, 1961) et de modélisation lui permettent d'éviter le faux dilemme entre démarche inductive et démarche hypothético-déductive. 9 Qui contient lui-même l'idée de subordination des unes aux autres: les techniques n'étant qu'applications et servantes des sciences fondamentales. Ce clivage entre connaissances nobles et arts vils remonte sans doute à Platon et Aristote mais la subordination des techniques aux sciences découle surtout siècle. de l'avènement des « sciences modernes» au 17èmc

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L' œuvre de Simon est tout sauf cela: foisonnante, alternant le recueil de données empiriques et la modélisation, passant de l'invention d'artefacts aux considérations épistémologiques et sautant d'un sujet à l'autre... S'il fallait l'illustrer par une image, ce serait celle du labyrinthe qui revient fréquemment sous sa plume, tant à propos de sa trajectoire biographique que de son itinéraire scientifique: l'idée d'être pris dans un cheminement à la fois contraignant et incertain, au fil de carrefours imposant des choix qui orientent l'avenir et qui invitent à développer des « règles de flair» et des « machinations» pour progresser au IIDeux. Cette métaphore peut prêter à diverses interprétations. Certains n'y ont vu que l'image d'un monde prédéfini impliquant une condition humaine essentiellement réactive et hétéronomelO. D'autres, dont nous faisons partie, y voient au contraire l'image d'un environnement sur lequel l'homme a de plus en plus prise et dont il peut orienter l'évolution, à mesure qu'il réalise des projets qui en enrichissent les potentialités. Il reviendra au lecteur d'en juger. Quoi qu'il en soit, nous avons choisi d'organiser cet ouvrage sous la forme d'un labyrinthe aux entrées et sorties multiples (les évènements biographiques, le fil

des œuvres, le réseau conceptuel) avec lequel on se familiarise
peu à peu, au point d'en arriver à voir le monde autrement. .. La première partie (chapitre I, bibliographie thématique, tableau panoramique de l'insertion de Simon dans son siècle) décrit sa vie comme un cheminement où l'initiative transforme les contraintes et les occasions en ressources. La deuxième partie (chapitres II à VI) présente ses œuvres les plus marquantes (<< Administrative Behavior », «Human Problem Solving », «The New Science of Management Decision », «The Sciences of the Artificial », «Reason in Human Affairs », «A Mechanism for Social Selection and Successful Altruism») comme un dédale organisé dont il n'a cessé de

10 Cf., par exemple, J.P. Dupuy (1994, 1999) dans le premier chapitre d'un ouvrage par ailleurs passionnant.

Introduction

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développer les interconnexions au fil des rééditions ou au gré d'articles ultérieurs Il . La troisième partie (chapitre VII) peut paraître incongrue. Nous aurions pu, en effet, y détailler les ramifications d'autres grands ouvrages tels que « Models of Discovery», « Models of Thought» ou «Models of Bounded Rationality». Nous Ie faisons en partie en leur consacrant quelques pages, sans doute insuffisantes, dans les parties précédentes. Mais, dès lors que nous avons choisi de privilégier la perspective des sciences de conception, il nous a paru plus urgent et pertinent de confronter Simon à d'autres visionnaires tout aussi dérangeants, tels que K. Popper et G. Soros, sur le thème très actuel de la régulation d'une « société ouverte ». Nous y soulignons en particulier que sa conception des organisations comme instances d'orientation et de régulation de la vie sociale, de préférence à des marchés myopes et branlants, «résonne» harmonieusement, à cinq siècles de distance, avec la conception technique de la coupole autoportante de la cathédrale de Santa Maria deI Fiore par F. Brunelleschi 12. La quatrième partie (chapitre Vill) reprend les principaux concepts qui parsèment les précédentes sous la forme d'un réseau qui s'organise progressivement autour de l'idée d'une évolution de la matière et de la vie à laquelle participe une
Il Le cheminement dans l' œuvre considérable de Simon (près de 1000 références) est facilité par la présence 1) de sa bibliographie complète sur le site Internet du Département de Psychologie de l'Université Carnegie-Mellon: www.psy.cmu.edu/psy/faculty/hsimonlHSBib-2000.html ; 2) de textes en français sur le site de l'Association Européenne pour la Modélisation de la Complexité: www.mcxapc.org/docus.php?filtre=5&menuD=AutresDocs. 12 Les sciences de conception remontent sans doute à la création des premiers outils et ont connu des moments exceptionnels, des arpenteurs et astronomes égyptiens ou mésopotamiens (avec la corde à nœuds* et le « gnomon* ») aux ingénieurs de la Renaissance (avec le treuil et la lentille), bien avant l' avènement des sciences modernes. Dans l'optique de Simon, celles-ci peu vent être considérées comme une excroissance utile (dans le sens de la rigueur de l'observation et de la formalisation) et surtout nuisible de celles-là, au point de les minimiser ou de les nier. Juste retour des choses, Ladrière (I968) note qu'à nouveau les physiciens tentent moins de représenter les phénomènes subatomiques que de concevoir les moyens d'opérer sur eux et de les faire résonner.

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démarche de conception qui en favorise l'intelligibilité et en enrichit les potentialités. Dans l'esprit des ouvrages de Simon (« relier », «organiser », «modéliser », «enrichir»), nous y avons adjoint des outils qui facilitent et stimulent le jeu des idées en cours de lecture: un glossaire qui précise diverses notions rencontrées, une bibliographie générale ainsi qu'un index des auteurs et des concepts.

Première partie. Les cheminements d'une vie
La biographie de Herbert Simon nous permettra de suivre les cheminements de sa jeunesse, de ses études, de sa carrière, de sa pensée et de son œuvre. Avant d'y venir, on insistera sur leur environnement. Le monde américain ne peut manquer d'étonner le lecteur européen. Qu'il soit croyant ou mécréant, celui-ci est imprégné d'une culture « hégélienne» et dogmatique pour laquelle l'histoire a un sens et donc une fin prédéfinie, variable selon les forces invoquées (divines, naturelles, raciales, nationales ou autres). Cette vision engendre immanquablement la haine et la violence ainsi qu'une tentation permanente pour chacun d'imposer sa volonté ou ses solutions à autrui, au long d'un cortège de conflits et de révolutions dont les générations suivantes doivent payer l'addition. L'Amérique de Simon est une terre d'immigrants qui ont fui ces turpitudes. Sans être nécessairement meilleur, il s'agit d'un monde différent et sans doute plus ouvert. Un monde marqué par le souci d'entreprendre librement et de s'organiser efficacement, sans être exempt d'idéologies qui ont, cette fois, une forte coloration protestante (le paradis commence sur terre) et économique (les gens maximisent leurs intérêts dans l'harmonie des marchés). S'y ajoute une bonne dose de pragmatisme (les croyances les plus utiles sont sans doute les plus vraies), d' empirisme (les faits valent mieux que les théories), de fédéralisme (la variété plutôt que l'uniformité) et de démocratie (qui ne garantit pas la valeur des orientations mais permet au moins de changer, de temps en temps, d'équipe dirigeante). Simon y grandit au moment où il est ébranlé par divers séismes: le krach

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boursier de 1929, le chômage, une urbanisation effrénée et le spectre d'un nouveau conflit mondial. Ce monde offre aussi beaucoup plus d'opportunités et de droits à l'erreur (donc à l'essai), pour qui sait les saisir (au prix d'une certaine mobilité et de quelque ténacité). Simon ne manquera pas ces occasions et évitera toujours de se laisser piéger (notamment par le confort et les œillères des allégeances discip linaires ).

Il aura la chance d'être confronté très tôt aux problèmes des organisations, qu'elles soient municipales (Milwaukee), territoriales (baie de San Francisco), internationales (Plan Marshall), éducatives (Graduate School of Industrial Administration), industrielles (U.S. Steel) ou de recherche (Rand Corporation). Il peut y aborder la psychologie humaine sous un angle nouveau (la rationalité limitée et procédurale) qui n'est ni celui de la psychologie de laboratoire (un individu «hors-contexte »), ni celui de l'économie néoclassique (un homme idéal, totalement égoïste et parfaitement rationnel). Peu à peu, il va découvrir que cet individu organisationnel ne peut être qu'altruiste et inventif, voué à la conception et à la réalisation de nouveaux projets, sans pour autant percevoir que son père, ingénieur migrant et inventeur impénitent, en était l'illustration. Il ne s'en rendra compte qu'après la mort de celuici 13 mais sera fier de l'égaler en recevant la plus haute distinc-

tion de l'association américaine d'informatique

(<< Computing

Machinery») pour ses travaux en Intelligence Artificielle et sciences cognitives. De fait, son autre chance sera de percevoir, avant tout le monde, les potentialités de l'ordinateur et de les utiliser pour simuler les processus cognitifs humains. Mais, selon nous, son grand mérite en cette occasion sera moins de proposer un modèle «computo-symbolique» séduisant de la connaissance que de le faire fonctionner effectivement en de multiples directions (de la résolution de problèmes de logique ou de crypt13 Herbert lui rendra un hommage posthume, discret mais significatif, en

illustrant les premièrespages de « The Sciences of the Artificial» (1969) par
un extrait de l'un de ses brevets d'invention.

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d'une vie

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arithmétique à la redécouverte des lois de Kepler ou d'Ohm). Apparaît ici un grand trait de sa démarche: un modèle n'a guère d'intérêt tant qu'il reste théorique ou qu'il est validé dans des conditions expérimentales douteuses; mieux vaut alors un modèle plus limité (<< middle-range») qui marche réellement et ostensiblement dans le domaine où il est circonscrit. Cette position lui vaudra de se faire beaucoup d'ennemis mais de rencontrer aussi des alliés plus inattendus. D'un côté, on trouve ceux qui contestent que le cerveau puisse fonctionner sur le modèle de l'ordinateur (selon des programmes de traitement de symboles) et ceux qui estiment que la clé de l'affaire se situe au niveau neuronal, sans que les uns et les autres ne progressent beaucoup dans les directions qu'ils préconisent. Pour répondre à leurs critiques, Simon va s'intéresser de plus en plus à la psychologie. De l'autre, on trouve les naturalistes. Soucieux de comprendre l'évolution des espèces, ceux-ci ne peuvent expérimenter sur celle-ci et doivent se contenter d'en produire des modèles plausibles. Ce faisant, ils sont obligés de faire comme si celle-ci visait un objectif précis (celui de la survie et de l'adaptation à des environnements changeants) et utilisait différentes voies pour y parvenir (non seulement la lutte et la conquête, mais aussi la différenciation des espèces et des populations, l' altruisme et l'enrichissement de leurs niches écologiques)14. Simon y perçoit non seulement une démarche proche de la sienne (examiner tout système, naturel ou artificiel, comme un agencement de moyens visant un but) mais aussi une source d'inspiration pour la modélisation de l'évolution sociale. Dans cette perspective, les organisations humaines en sont de bien meilleurs moteurs et régulateurs que les marchés: alors que ceux-ci sont myopes et exacerbent l'égoïsme individuel, celleslà sont dotées de capacités adaptatives (de prévision, de cohérence et de correction) et favorisent l'altruisme de leurs membres. Fort de ce soutien inattendu, Simon va se passionner à nouveau pour les organisations et en découdre de plus belle
14 Le lecteur curieux en trouvera un exposé savoureux dans l'autobiographie du grand naturaliste E.G. Wilson (1994).

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Herbert Simon et les sciences de conception

avec les économistes néoclassiques qui s'en remettent à l'équilibration naturelle des marchés. L'exploration des ressources psychologiques de l'homme (mémoire à court terme et boucle phonologique, images et schémas mentaux) et l'explicitation des vertus sociales des organisations constituent sans doute les deux domaines d'investissement majeurs de ses dernières années. lis marquent, selon nous, l'ultime avancée de son cheminement qui peut se résumer ainsi: 1) les organisations relèvent d'un monde des artefacts et de

la conception (<<ce qui est créé par l'homme ») qui s'étend des
outils et machines aux langues et aux arts; 2) il est plus aisé d'étudier un système artéfactuel qu'un système naturel, dès lors qu'on connaît les intentions qu'il vise et qu'on peut y rapporter les moyens qu'il mobilise; 3) les systèmes artéfactuels facilitent néanmoins l'étude des systèmes naturels, soit comme sources de modèles (l'ordinateur pour le cerveau), soit comme environnements contrôlés (les problèmes pour l'étude des processus cognitifs) ; 4) les systèmes naturels peuvent également être étudiés sous l'angle de l'artificiel, en faisant le pari que leur composition et leur agencement visent certaines fins (d'adaptation à l'environnement et même d'enrichissement de ce dernier, tant pour les espèces animales que pour l'hommeI5) ; 6) en tout état de cause, ce parti est moins préjudiciable, pour l'avenir de l'humanité, que celui de prendre des systèmes artificiels (les marchés) pour des systèmes naturels dont les lois seraient purement illusoires. .. En parcourant cette biographie, le lecteur découvrira bien d'autres aspects de l'œuvre de Simon, notamment qu'elle reflète un combat permanent contre les errements de l'esprit humain. Le nombrilisme (penser qu'on est le meilleur et dédaigner d'autant les idées d'autrui) et le dogmatisme (dérouler quelques
15 Dans les deux cas, il s'agit de processus de conception, à ceci près que les modes d'adaptation des espèces animales ne sont pas conçus délibérément mais sélectionnés parmi tous ceux qui découlent de mutations génétiques aléatoires.

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d'une vie

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principes invérifiables à grands renforts de rhétorique et de dialectique) en sont des manifestations courantes, notamment en France. Ce qui explique sans doute que son œuvre n'y a pas reçu l'accueil ou, pour le moins, l'attention qu'elle méritait 16. On relève pourtant, au fil de sa bibliographie, quelques textes en français ou publiés en France (en sus de la publication, souvent tardive, de certains de ses ouvrages).

16 Par exemple, dans son livre fort intéressant sur la décision, Berthoz (2003) ne consacre que 3 pages aux thèses de Simon à ce sujet, en ne citant qu'un Behavioral Sciences », ] 959) et trois textes de seconde main (Gigerenzer & Stelten, 2001 ; Payne, Bettman & Johnson, ] 993 ; Gigerenzer & Todd, ] 999).

article de première main (<< Theories of Decision Making in Economicsand

Chapitre l Biographie de Herbert Simon
Cette biographie de Herbert Simon puise largement dans son

ouvrage autobiographique (<< Models ofmy Life »,1991,1996).
Sur des points plus précis, tels que l'environnement et la genèse de ses travaux en Intelligence Artificielle et sciences cognitives, elle se réfère également à un appendice de «Human Problem Solving» (Newell & Simon, 1972) et à des propos plus libres qu'il a tenus en 1984 lors du colloque de la Grande-MotteI7.

Les jeunes années (1916-1933)
Herbert Simon est né en 1916 à Milwaukee (Wisconsin), de Arthur Simon et Edna Merkel qui ont déjà un fils (Clarence, né en 1911). Les industries métallurgiques et mécaniques (dont Harley-Davidson et Allis Chalmers) font alors la prospérité de cette ville. Issu d'une famille de vignerons rhénans, son père a fait des études d'ingénieur à la Technische Hochschule de Darmstadt, avant d'émigrer aux Etats-Unis en 1903 et de trouver un emploi dans une entreprise de matériel électrique (Cutler-Hammer). Il y dirigera le département de recherche-développement et déposera, à titre personnel, plusieurs brevets sur les machinesoutils. A la maison, il est réservé et souvent «perdu dans ses pensées », de sorte que le petit Herbert trouve plus de chaleur du côté maternel.
17 H.A. Simon (1986) « Quelques remarqueshistoriquessur la science de la
cognition» et « Commentaires ». Certains de ces propos sont repris dans un na spécial de la Revue d'Intelligence Artificielle (sous la direction de Jacques Pitrat): «Représentations, découvertes et rationalité. Hommage à Herbert Simon », RIA, 16, nOI-2, 2002.

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Herbert Simon et les sciences de conception

De ses années de jeunesse à Milwaukee, Simon dit qu'elles furent heureuses et sans problèmes. Il fréquente d'excellentes écoles où il se passionne pour toutes les matières, notamment les mathématiques et la physique. TIse montre à la fois introverti (aimant s'informer par lui-même et se plonger dans des ouvrages difficiles, résoudre des problèmes d'échecs ou reproduire des batailles avec ses soldats de plombl8) et sociable Gouant volontiers avec ses camarades ou animant des débats19 au centre social de la Congregational Church). Assez vite, il se considère cependant comme «différent» sur plusieurs points: plus brillant que ses camarades, il saute des classes et côtoie des condisciples plus âgés; gaucher et plutôt gauche, il n'est pas souvent retenu dans les équipes de baseball ou de football; daltonien, il s'habitue à ne pas voir les choses tout à fait comme les autres; enfin, il est juif et même s'il n'y accorde que peu d'importance sur le plan religieux (il se déclare très tôt « agnostique»), il ne tient pas non plus à cacher ou à renier son pedigree... Par dessus tout, il se sent profondément américain (comme ses parents20) et proche des valeurs socialistes qui imprègnent Milwaukee21. Il ne sait pas non plus très bien ce qu'il veut devenir. Son rêve serait d'être «payé pour apprendre ». L'occasion s'en pré-

sente à la fin de ses années de lycée (<< high school»), lorsqu'il
réussit brillamment à un concours pour l'obtention d'une bourse de l'Université de Chicago.

18 En raison de l'écart d'âge (5 ans), Clarence sera plus un «grand frère» qu'un compagnon de jeu pour Herbert. 19 Il aime y jouer « l'avocat du diable », qui défend des thèses opposées à l'opinion majoritaire. Il y apprendra qu'il est vain de vouloir convaincre quelqu'un par des arguments purement rationnels et qu'il n'est pas besoin de s'abriter derrière de grandes doctrines pour défendre son point de vue. 20 A la maison, on ne parle que l'anglais. Il apprendra cependant quelques rudiments d'allemand au contact de sa grand'mère. Il s'y exercera aussi au lycée (en plus du latin). Par la suite, il apprendra « par ses propres moyens» une vingtaine d'autres langues (dont le français, le suédois et le chinois). 21 Milwaukee a accueilli, dès le milieu du 19ème siècle, une forte minorité allemande très attachée aux valeurs social-démocrates de 1848. Les aïeux de sa mère en faisaient partie.

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