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HISTOIRE NATURELLE ET VOYAGES SCIENTIFIQUES (1780-1830)

De
237 pages
Mêlant utopie, savoir scientifique et projets colonialistes, le voyage est à l'image des institutions et des personnages qui le promeuvent : multiple, formateur, conquérant. Instructions aux voyageurs, théories scientifiques, jardins botaniques et d'acclimatation, ménageries, collections, musées, vocations et carrières sont des éléments essentiels pour la compréhension des rapports qui lient voyages et histoire naturelle, des Lumières à l'époque romantique.
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Histoire naturelle et voyages scientifiques

(1780 - 1830)

@

L'Harmattan, 2001

ISBN: 2-7475-0308-9

Lorelai KUR y

Histoire naturelle et voyages scientifiques

(1780

-

1830)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 5S, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

INTRODUCTION

A travers cette étude les voyages scientifiques seront suivis dans le sens inverse de celui des observations habituelles sur les expéditions. C'est à dire qu'au lieu de chercher à comprendre les contrées lointaines que les Français considéraient comme exotiques, nous poserons le regard sur la France, afin d'examiner les raisons qui poussaient les Français à voyager. A quoi étaient destinés les produits naturels apportés en France? On s'interrogera, donc, sur la préparation de ces voyages, sur leurs apports réels à la société française comparés aux attentes du milieu scientifique et sur l'intégration de la nature exotique en terre française et sur leurs résultats effectifs. Cette étude recouvre une période où l'histoire naturelle acquiert de l'importance vis-à-vis de la société civile et de l'Etat. Elle se construit en tant qu'interprète privilégiée des phénomènes de la nature. Effectivement, depuis la fin de l'Ancien Régime jusqu'aux premières décennies du XIXe siècle, la maîtrise de la nature par la science devient une activité fondamentale pour l'exercice du pouvoir. Tout au long de cette période, l'histoire naturelle s'affirme en tant que champ d'études dirigé vers une application utilitaire incontestable. Les sciences et les arts tendent à, former un seul ensemble visant la recherche de solutions aux problèmes d'efficacité dans les guerres, à la question sociale et aux difficultés économiques. L'étude des trois règnes de la nature est censée, par exemple, pouvoir apporter des réponses aux crises de subsistance qui menaçaient l'ordre établi. La connaissance du monde à travers le regard de l'histoire naturelle offre à l'ensemble de la société un modèle pour la

compréhension des phénomènes naturels. Cette interprétation de la nature, qui privilégie l'action de l'homme, prend corps et s'Ïtnpose au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Cette institution a un double rôle dans la diffusion d'une conception "civilisée" de la nature: d'une part elle forme des naturalistes et des jardiniers spécialisés et d'autre part elle contribue à l'instruction des citoyens ordinaires à travers la présentation de ses collections et l'organisation de son jardin. A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle le Muséum joue donc un rôle capital pour la formation de la culture scientifique française. C'est la raison pour laquelle on a choisi de faire du Muséum le principal point de repère pour le développement de cette recherche. La sélection des sources a été effectuée de façon à privilégier l'étude du fonctiolmement de cette institution et à examiner son importance vis-à-vis de la maîtrise de la nature exotique. Le vaste ensemble .de documents concernant l'histoire naturelle pour la période étudiée a été ainsi délimité en fonction des débats qui avaient lieu au Muséum et des activités de ses professeurs. A la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, on peut déceler deux mouvements principaux qui caractérisent la vie scientifique de cette institution. D'une part, cette époque pourrait être définie comme "les années André Thouin", compte tenu de l'intense activité de ce naturaliste, proche des agriculteurs. Thouin impose sa marque au Muséum. Il est le plus important représentant d'un courant scientifique qui privilégie l'engagement de l'histoire naturelle dans des activités philanthropiques et d'utilité sociale

immédiate. D'autre part, cette période se caractérise, pour ce qui
concerne la botanique, par la consolidation de la "méthode naturelle", mise en place par les Jussieu. Du point de vue de la zoologie, l'anatomie comparée, développée essentiellement par Georges Cuvier, indique également un ordre naturel dans la classification des animaux. Ce schéma est évidemment une simplification de la complexité des débats scientifiques à l'intérieur de l'histoire naturelle. Il s'avère néanmoins utile en tant qu'outil permettant une première approche du problème de l'insertion de la nature exotique au Muséum. En fait, quelles que soient les priorités fixées par les professeurs de cet établissement, leurs actions 6

~

convergent vers un même but: rendre la nature maîtrisable et charger les objets naturels d'un nouveau sens, en les faisant naître pour la "civilisation". Dans le premier chapitre de cet ouvrage, on analysera la place centrale de l'élément naturel pour la culture française, plus particulièrement pour sa culture scientifique. Les modèles interprétatifs de l'histoire naturelle se font de plus en plus présents dans les divers domaines de la vie intellectuelle. Dans la période étudiée, l'encadrement scientifique de la nature cohabite avec des sentiments idéalisés du monde naturel, laissant entrevoir une présence active du "merveilleux" dans un contexte culturel qui préconise la précision et l'analyse critique des informations. Le deuxième chapitre est consacré à l'examen de la place accordée à la nature au Jardin des Plantes, en particulier en ce qui concerne la nature exotique. C'est tout d'abord là, par le biais de leur mise en ordre et de la désignation de leurs propriétés, que les produits naturels deviennent des objets scientifiques. L'organisation du Muséum elle-même nous indique la logique qui préside à ce processus d'appropriation de la nature. Dans le troisième chapitre, les instructions destinées aux voyageurs, rédigées par les professeurs du Muséum seront analysées. Ces textes sont insérés dans un ensemble plus large de directives de voyage, qui prétendent diriger les recherches des voyageurs et des collecteurs de produits naturels. Ils préconisent des méthodes capables de rendre les résultats des voyages homogènes et compréhensibles par les savants restés en Europe. C'est dans le quatrième chapitre que seront examinés les types de voyages et de missions préconisés par le Muséum d'histoire naturelle dans le but de se procurer des produits naturels destinés à ses collections et à son jardin. Le groupe de collecteurs potentiels des objets des "trois règnes de la nature" constitue un ensemble de formation inégale. Les naturalistes de Paris préféraient compter avec des voyageurs familiarisés avec les procédures de J'histoire naturelle, mais l'essentiel à leurs yeux était de recevoir des produits en bon état de conservation. En effet, le Muséum accorde une place mineure au voyage en tant qu'activité de production de 7

connaissance sur place et privilégie le voyage subordonné aux contraintes émanées de l'institution parisienne. Dans ce cadre d'appropriation de la nature exotique par l'histoire naturelle, la science se présente en tant qu'instrument permettant d'insérer ce qui est inconnu dans un univers reconnaissable. Dans le cinquième et dernier chapitre nous nous intéresserons à la façon dont I'histoire naturelle procède à cette reconnaissance de la nature exotique et comment elle réagit aux limites qu'impose la nature elle-même à la maîtrise scientifique du monde naturel. L'examen des voyages des naturalistes oblige à une recherche transversale dans les champs les plus divers et parfois les plus inattendus. La richesse de la nature évoque encore à la fin du Siècle des Lumières les fantaisies heureuses des Pays de Cocagne. De façon moins imagée, les théories de la physiocratie, les réformes dans les domaines de la science et des techniques agricoles, ainsi que les intérêts commerciaux et diplomatiques de l'Etat français participent tous à la promotion de l'histoire naturelle et des voyages.

Chapitre I

LA NATURE: SOURCE DE BONHEUR, ELEMENT A CMLISER
La nature est un objet central pour la culture française au tournant du XVIIIe au XIXe siècle. Elle est considérée à la fois comme la source première de bonheur social, et comme le terrain dans lequel s'exerce la puissance de l'homme civilisé. Au XVIIIe siècle, la maîtrise de la nature apparaît aux théoriciens de la civilisation comme la suite logique du progrès de l'humanité. L'agriculture est l'activité sociale qui représente le plus clairement la complémentarité de la nature et de la civilisation. C'est de la terre que l'on extrait tous les produits dont les hommes ont besoin pour leur survie et pour leur agrément. En effet, la production de richesses n'est pas conçue comme une activité qui résulte uniquement du travail et des connaissances que les sociétés apportent. La nature a une fonction dans ce processus; elle a sa part de contribution dans la reproduction de la vie humaine. Les "économistes" physiocrates expliquent théoriquement le rôle productif de la terre (nature), mais ils ne sont pas les seuls à admettre l'existence d'une puissance génératrice des éléments naturels. En réalité, la croyance en la prodigalité de la nature est très ancienne. A la tin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, ce sentiment est toujours enraciné dans la culture populaire européenne, ainsi que dans la culture scientifique. A cette époque,

la présence de la science à côté de la nature se fait de plus en plus visible, et I'histoire naturelle acquiert le statut d'interprète de la nature auprès de la société. La bienfaisance de la nature devient un fait qui demande tout d'abord d'être compris et analysé par la science, pour qu'ensuite la société puisse en profiter.
DES REVES D'ABONDANCE

Deux puissantes images d'abondance peuplent les fantaisies de la chrétienté: le paradis terrestre et le Pays de Cocagne. Ces mythes ont des origines très anciennes et se confondent avec celui de l'Age d'Or. La Cocagne, cependant n'acquiert une identité propre qu'à partir du Moyen Age.1 Les Lumières n'effacent pas ces rêves; ils continuent à s'insinuer même dans les domaines du savoir scientifique et de ses applications pratiques. Les mythes du paradis terrestre et du Pays de Cocagne ont en commun l'évocation de l'abondance et de la prodigalité de la nature. En ces deux lieux idylliques, fruits, légumes, céréales, lait et miel se trouvent à profusion, sans que, pour autant, l'homme ait besoin de fournir son travail pour en jouir. Les images de l'Age d'Or, des Champs Elysées et des lIes Fortunées, de la tradition gréco-romaine, alliées aux croyances chrétiennes en l'existence sur terre du Jardin d'Eden et aux descriptions des pays fabuleux, comme le royaume du prêtre Jean, résonnent encore à la fin du XVIIIe siècle, lorsque les Européens arrivent à Tahiti. Le voyageur Bougainville, débarquant sur cette île, pense à l'Age d'Or, aux Champs Elysées, et la baptise "Nouvelle-Cythère". Commerson, le naturaliste de cette expédition, aurait préféré l'appeler "Utopie", ayant pour référence la république idéale de Thomas More. Les voyages sont, effectivement, vus comme des occasions privilégiées à la recherche de contrées paradisiaques. Avant l'engouement pour les îles du Pacifique, du temps de Bougainville et de Cook, d'autres lieux avaient été comparés avec le Jardin d'Eden; c'est le cas de l'Amérique ou des îles des Océans Indien et Atlantique. Isidore de Séville décrit ainsi les îles "située~ dans l'océan, à gauche de la Mauritanie" :

10

"Ce nom d'lIes Fortunées signifie qu'elles produisent toute sorte de biens, qu'elles jouissent d'une quasi-félicité et qu'elles profitent d'une bienheureuse abondance. De par leur nature même elles donnent naissance aux fruits d'arbres précieux. Les pentes des coUines s'y couvrent spontanément de vignes. A la place d'herbes la terre offre communément des moissons et des légumes. D'où l'erreur des païens et les chants des poètes profanes qui, en raison de la fécondité du sol, crurent que ces îles étaient le paradis.,,2

Les descriptions de tous ces endroits privilégiés par la nature sont unanimes à exalter leur abondance alimentaire. Commerson observe à propos des habitants de Tahiti:
"Nés sous le plus beau ciel, nourris des fruits d'une terre féconde

sans culture, régis par des pères de famille plutôt que par des rois, ils ne connaissentd'autre dieu que l'Amour.,,3 Ces hommes ont tous leurs besoins satisfaits et ceci sans aucun effort. A Tahiti, cette abondance alimentaire et la beauté de la nature font penser au paradis, mais les moeurs libres des indigènes renvoient les voyageurs à chercher les images de l' Age d'Or ou de l'Utopie. La tradition des descriptions du paradis terrestre, au-delà des images sur la richesse naturelle, montre, en général, des réserves quant à l'admission des plaisirs charnels dans ce lieu d'innocence. Avec pour références fondamentales l'antiquité classique et la philosophie des Lumières, Commerson traite la libéralité des moeurs tahitiennes: il croit avoir trouvé "l'état de l'homme naturel". Tahiti, grâce aux récits des voyageurs, sera toujours associé à la beauté paradisiaque de la nature et à la libéralité sexuelle de ses habitants. Du point de vue des productions naturelles, les îles du Pacifique et d'autres régions considérées comme exotiques par les Européens constituent des endroits presque "fabuleux", puisque l'on y trouve des végétaux extraordinaires, censés être capables de surmonter les difficultés affrontées par l'Europe dans plusieurs domaines. L'arbre à pain, dont le seul nom évoque des rêves d'abondance, occupe une place symbolique importante dans l'univers des voyages. Cette plante représente l'espoir de trouver la satisfaction des besoins alimentaires, dans un sol qui produit et Il

reproduit les fruits de lui-même, sans qu'on ait besoin de semer ou de travailler la terre. Ce rêve constitue une thématique de la tradition occidentale du Pays de Cocagne. Le Pays de Cocagne est un lieu d'abondance par excellence. Jusqu'au XVIIIe siècle, la littérature sur la Cocagne converge vers un certain nombre d'images, telles que l'existence dans ce "pays" de fleuves de lait, de pluies de tartes chaudes, de flans qui poussent sur les toits, d'arbres merveilleux qui portent des vêtements ou des dindons déjà rôtis.4 En Cocagne, personne ne travaille puisque tout pousse naturellement; la paresse y est même récompensée. A la fin du XVIIIe siècle, les récits de voyage n'abandonnent donc pas entièrement des thématiques traditionnelles de pays fabuleux, où règne l'abondance sans que le dur labeur y soit nécessaire. Cependant, une autre approche de la nature s'établit au cours de cette période, avec comme fondement la valorisation de J'action de l'homme sur le monde naturel. L'histoire naturelle devient un complément essentiel des voyages et la méthode scientifique s'impose comme une clé nécessaire à l'interprétation des phénomènes naturels. Sans ce secours, l'homme ne peut pas avoir accès aux bienfaits que produit la nature. L'agriculture constitue, à cette époque, l'art le plus important, dont la société ne peut pas se passer. Cet "art" représente tout le contraire de l'abondance naturelle aux Pays de Cocagne: cultiver la terre est une activité laborieuse. L'agriculture est considérée comme une application de la botanique et la littérature scientifique établit que le développement des arts est l'un des objectifs principaux de l'histoire naturelle. Ainsi, science et arts forment un ensemble indissociable, quand il s'agit d'intervenir sur le monde naturel. Les rêves d'abondance présents dans la littérature de voyage et dans la pratique des voyageurs-naturalistes se mêlent ainsi à une conception des rapports de l'homme avec la nature qui privilégie la transformation des éléments naturels par le moyen des sciences et des arts.
UNE UTOPIE SCIENTIFIQUE

Les voyages imaginaires et les utopies d'une façon générale constituent en France au XVIIIe siècle un genre littéraire assez 12

apprécié. Bronislaw Baczko qualifie ce siècle de "période chaude" dans I'histoire des utopies, "en raison de la richesse des thèmes et

des formes du discours".5 Les voyages imaginaires se déroulent
dans les endroits les plus divers et étranges, voire sur d'autres planètes. Souvent ils ont lieu dans des îles ou des "terres" jusqu'alors inconnues. Ce qui, au moins du point de vue géographique, renvoie le lecteur du XVIIIe siècle à la limite d'une possibilité réelle. Cette image excitante d'une contrée ignorée du "monde civilisé", située généralement dans le Pacifique, continue à peupler les utopies françaises pendant le siècle suivant. En 1829 l'auteur d'un récit de voyage imaginaire en Amérique parle encore d'une "île tout-à-fait inconnue". Il y place une nature merveilleuse et une peuplade extraordinaire.6 Ce genre de récit reproduisait à peu près la même structure et les mêmes passages obligés que les récits de voyages véridiques. Il était évident que, tout en décrivant l'organisation sociale d'un peuple inconnu, ces textes parlaient également de la société française et de ses rêves. La vie des hommes dits "sauvages", censés vivre proches de l' "état de nature", servait aux écrivainsphilosophes pour critiquer les moeurs et les institutions politiques de l'Ancien Régime ou de la Révolution. Au demeurant, ce sont toutes les valeurs de la société française qui peuvent être remises en cause dans les voyages utopiques, et non seulement les institutions politiques. Ainsi, plantée dans le décor d'une île paradisiaque, la critique pouvait viser les rois mais aussi l'ensemble de la "civilisation". En réalité, les utopies ne s'inscrivent pas nécessairement dans un désir dey changement politique, mais elles peuvent indiquer un "refus du réel, un goût de l'imaginaire", participant, ainsi, à une "réaction au rationalisme des Lumières".7 La littérature de voyage est l'une des plus riches sources qui permet de suivre l'affirmation des valeurs de la civilisation, tels que le progrès, la science, ou les Lumières, dans toutes leurs ambiguïtés. Cette question a été exploitée de façon approfondie pour ce qui est de I'homme dit "sauvage" et a été rapportée à la naissance de l'anthropologie.8 Il y a néanmoins un autre aspect du processus d'affirmation de la civilisation qui n'a pas été 13

suffisamment mis en évidence par l'historiographie. Il s'agit de la "civilisation" de la nature présente dans la littérature scientifique et de voyage de l'époque. Dans les récits de voyage, les descriptions de la nature "exotique" occupent une place aussi importante que la description des moeurs des habitants des régions parcourues par les voyageurs. Si les appréciations sur les hommes "sauvages" comportaient des passages obligés desquels on peut retracer l'histoire, il en est de même en ce qui concerne la nature exotique. Parmi les très nombreux récits sur la nature exotique existant à l'époque, l'expressif Fragments du dernier voyage de La Pérouse,9 de l'an V, constitue l'un des plus riches exemple. On le choisit ici comme une espèce de "synthèse" des "lieux-communs" présents dans la littérature de voyage. Ce récit imaginaire, anonyme, abonde en descriptions de plantes, d'animaux, de paysages. Il nous renseigne à propos des attitudes envers la nature acceptées couramment par le "milieu savant" à la fin du XVIIIe siècle, alors que les sciences naturelles s'affirment en tant qu'une des valeurs constitutives de la civilisation. Son auteur est sans doute Jacques Cambry (1749-1807), voyageur lui-même, un enthousiaste des sciences naturelles suffisamment informé sur l'expédition de La Pérouse pour en faire un récit vraisemblable.1OCambry écrit sa version de l'événement comme s'il s'agissait d'un manuscrit volé à un officier de l'expédition. Le texte porte à croire que La Pérouse était peut-être vivant et habitait une île paradisiaque, éloigné des malheurs de la France révolutionnaire, "au sein du luxe et des richesses de la nature, sous le gouvernement patriarche des bons vieillards, dans les bras des jolies Indiennes, loin des fureurs de Roberspiere [sic], du
Il

désordre

de nos fmances

et des craintes

de l'avenir."

Ce récit contient tous les éléments pour le rendre à la fois idéal et vraisemblable. L'auteur y place les composants des récits connus du public, comme les descriptions des Tahitiens par Bougainville ou Commerson. Si les voyageurs réels des Lumières cherchaient l'exactitude et la fidélité dans ce qu'ils avaient vu, Cambry, dans ce texte en particulier, pouvait fantasmer, quoiqu'il 14

reste - et c'est son choix - dans l'univers de la tradition des voyages. Ainsi, il peint les indigènes plus civilisés que les européens eux-mêmes. Pas de cannibalisme chez les "sauvages", mais pas d'amour libre non plus, contrairement aux habitudes tahitiennes, telles que décrites à l'époque. Ils connaissaient les arts et avaient bon goût. Tout cela grâce à quelques Français rescapés d'un naufrage un demi-siècle auparavant. Les habitants de ce paradis auraient donc pris le meilleur des deux mondes. Cambry a par rapport à la nature la même attitude civilisatrice que celle qu'il a envers les sauvages. Ses connaissances d'histoire naturelle et de la littérature de voyages mettent les lecteurs de son récit face à une utopie scientifique assez vraisemblable. On y trouve tous les traits caractérisant la nature parmi les plus répandus à l'époque, ce qui inclut la présence d'images utopiques d'abondance et de fertilité. Cambry établit une étroite concordance entre le monde social

et le monde naturel.12 A une société parfaite du point de vue de
l'organisation politique et des moeurs, correspond une nature paradisiaque. Avant de rencontrer les habitants de l'île, le pseudovoyageur émet des hypothèses à leur propos, et cela à partir des caractéristiques naturelles du pays: "Nous avions peine à concevoir que tant de petites îles dans un
climat âpre et sauvage, que les rochers de la terre de Feu fussent si habités, et que le beau pays que nous venions de découvrir [...]

ne illt peuplé que de buffles et d'oiseaux. [...] il nous paraissait
cruel de quitter cette station, sans connaître des hommes qui, par

la beauté du climat, par la fécondité du sol, devaient avoir une existence douce, aimable, contraire à celle de la plupart des
sauvages que nous avions trouvés dans le voyage."
13

y

La nature de cet endroit, qu'il nomme l'lIe Bleue,t4 apparaît sous deux registres: ce qui existe indépendamment de la volonté humaine, et ce qui a été maîtrisé ou même créé par ses habitants. Dans le premier cas, l'auteur peint des paysages magnifiques et relate l'abondance et la variété étonnantes des êtres vivants qui s'y trouvaient. Dans le second cas, il décrit de nombreux animaux domestiqués, des plantes cultivées, des produits utilisés dans les arts. En réalité, les deux registres de la nature s'accordent et les 15

deux sont également actifs. Civilisation et monde naturel sont complémentaires sur l'lIe Bleue. Dans un premier versant d'intelligibilité, la nature fournit ellemême tout ce dont l'homme a besoin pour subsister. Les "Indiens" s'habillaient, par exemple, d'un tissu blanc extrait de l'écorce d'un arbre, ce qui provoque la réflexion suivante de la part du narrateur:
"les vêtements [s'y trouvent] avec profusion, sans autre soin que de couper un arbre, sans l'obligation d'en faire des tissus que la nature elle-même a formés.,,15 Sur cette île, les hommes sont ainsi libérés de la nécessité de travailler. Et même des activités telles que la chasse, la pêche, l'élevage et l'agriculture ne demandent que très peu d'efforts. Arrivés sur l'île, les marins s'étaient procurés "sans beaucoup de peine" des poissons, des tortues et du gibier. Ils y trouvaient également des animaux domestiques européens, que cette nature féconde avait généreusement accueillis: "Sans doute on sauva du vaisseau naufragé, des vaches, un taureau, des brebis, etc.; [...] Ils ont en peu de temps prodigieusement peuplé. Les volailles de France, poules, dindons, canards y réussissent à merveille.,,16

L'abondance des vivres était remarquable. Les habitants de l'île pouvaient choisir parmi une variété infinie fruits, légumes et céréales, à l'état sauvage ou cultivés. Selon le voyageur imaginé par Cambry, la fécondité de la terre n'exigeait que des "travaux
peu considérables".
17

Dans un second registre, les sciences naturelles et les

naturalistes occupentune place privilégiéedans ce récit imaginaire.
Les sciences donnent, d'ailleurs, un ton philosophique à l'expédition, et préparent moralement les voyageurs à la rencontre avec les habitants de ce paradis. Voici comment le narrateur décrit, cette heureuse concordance entre la vertu, les Lumières et une nature privilégiée: "Notre marche queje dirigeais en droite ligne, fut arrêtée par la multitude de pielTes,de plantes et de mousses qu'on ramassait pour nos avides naturalistes. Tout était neuf pour eu)(: nous écoutions avec avidité leurs dissertations prolongées [...] Je contemplais souvent à la fin d'un beau jour, nos matelots 16

.

devenus des artistes, nettoyant des coquilles, pressant des plantes, empaillant des oiseaux [...] N'était-il pas singulier en effet, de voir des matelots métamorphosés en naturalistes, des vaisseaux devenus des académies, des muséums, des lycées? Puissent un jour tous les navigateurs au lieu des pestes, de la mort, ne porter dans leurs découvertes que les arts, les talents, les vertus, tout ce qui peut servir, embellir et charmer le séjour

passagerde l'homme sur la terre."

18

Cambry insiste sur l'aspect désintéressé du voyage. Si le narrateur décrit les produits de l'île ou les cultures possibles, dont l'Europe pourrait tirer profit, tels que les bois, le sucre, le café ou les épices, c'est pour ajouter immédiatement que la distance la séparant de la France épargnerait à ce paradis la "cupidité" des
Européens.19

L'intérêt scientifique est cependant sauvegardé. Le narrateur souligne la variété comme la rareté des plantes et des animaux que trouvaient les voyageurs. Parfois le pseudo-officier de La Pérouse se "métamorphose" en naturaliste: "Nous prîmes quelques oiseaux qu'aucun Naturaliste n'a décrit, le plus bizarre d'entre eux n'a point de bec, porte une tête velue, de larges oreilles, je ne pourrais les comparer qu'à celles du Ouistiti, décrit dans M. de Buffon. J'en donnerais la .. ,,20 descrlptlon. L'aspect de vraisemblance scientifique du texte est renforcé par le fait qu'au récit fait suite un appendice intitulé Plantes de l'/le Bleue.21 Les végétaux y sont judicieusement présentés. D'abord, il y a la description de leurs parties constituantes, particulièrement de leurs appareils reproductifs, en suivant le système de Linné. Ensuite, le texte indique les caractéristiques les plus marquantes de chaque plante et les usages qu'en font les habitants de l'lIe Bleue. Presque tous les végétaux décrits sont utiles. Le catalogue commence par la description d'un nouveau genre de la famille des Bignones, le Peyrousia, en hommage, évidemment, au commandant de l'expédition. Deux espèces de Peyrousia sont décrites: la microcarpos et la leucanthema. Les fleurs de ces plantes sont agréables à voir, mais surtout, elles 17

v

fournissent une "liqueur miellée" qui sert aux habitants "d'aliment, d'assaisonnement et de médicament". Son goût est plus agréable "que le meilleur miel de Bourbon" et le chirurgien de l'expédition l'avait employé "avec le plus grand succès, comme [liqueur] stomachique, cordiale, céphalique, nervine, résolutive, etc." L'auteur du texte voit la possibilité d'acclimater ces plantes "dans tous les pays tempérés". L'utilité des plantes de l'lIe Bleue ne s'arrête pas là. Outre les Peyrousia, le naturaliste imaginaire décrit une espèce de cacaoyer verruqueux dont on peut extraire une huile "qui a la consistance d'un beau beurre tirant sur le rouge, et un goût beaucoup plus agréable que le beurre de cacao commun. C'est un manger délicieux, très nourrissant et qui mérite en effet d'être appelé théobroma: manger des Dieux." Les plantes merveilleuses se succèdent et peuvent être utilisées soit comme aliment, soit comme médicament ou encore dans les arts. On y souligne aussi la beauté de certains arbres et fleurs et les caractéristiques étranges de quelques plantes, comme la tue-fourmi (Dionoea myrmeconecros) ou le Yahoué (Po/ymorphidendrom), dont les feuilles changent d'aspec\ )elon les heures de la journée. Le catalogue contient la description de huit végétaux, choisis parmi plus de huit cenfs espèces inconnues auxquelles il est fait référence dans la première partie du récit. Des plantes du catalogue, il n'yen a qu'une qui ne possède aucun mérite particulier quant à sa beauté, son utilité ou à une singularité remarquable. II s'agit là d'une "utopie botanique" vraisemblable. En fait, ces merveilleuses plantes décrites par le naturaliste ne sont autres que de vraies plantes connues de l'époque pour lesquelles les caractéristiques ont été accentuées. Les genres ou les familles cités par Cambry comprennent des végétaux déjà décrits en ce siècle et qui, modifiés selon les règles d'un rêve utilitaire, deviennent les espèces qui poussent sur cette île fortunée. Les divers éléments du récit de Cambry peuvent être regroupés autour de trois thèmes: la nature, la civilisation, les sciences. La nature sur l'lIe Bleue est abondante, variée et active, dans la mesure où elle indique aux hommes la meilleure façon de 18

procéder. Dans ce paradis l'auteur établit un dialogue avec la nature, à l'état "pur". Le monde social dans ce microcosme correspond à la pureté du monde naturel. Nonobstant cette exaltation de la nature, il y a une partie du monde civilisé qui concourt à J'harmonie qui règne sur l'île: les sciences et les arts. L'intérêt scientifique y est présenté sous ses aspects bénéfiques et s'oppose à la cupidité d'une possible exploitation des richesses naturelles par les Européens. L'histoire naturelle occupe une place privilégiée dans ce récit, et la botanique, dans son versant utilitaire, y apparaît comme sa branche principale. Le fait de choisir le texte de Cambry comme point de départ pour procéder à une analyse plus vaste de la culture scientifique de la période n'implique pas que ses opinions aient été partagées par les savants ou par le public cultivé dans son ensemble. La richesse de son récit de voyage réside dans le fait qu'il touche précisément à des points essentiels qui font jour dans d'autres genres de la littérature scientifique et de vulgarisation. Ces Fragments du dernier voyage de La Pérouse résument les divers thèmes qui concourent à former une image idéale des rapports entre les hommes civilisés et la nature exotique. Les sciences naturelles et les voyages scientifiques sont la toile de fond qui permet cette rencontre. Cette image idéale n'est pourtant pas étrangère aux' vraies expéditions scientifiques ou à l'appropriation que la France civilisée fait du monde naturel. En effet, plusieurs des éléments évoqués par Cambry sont présents dans la culture scientifique de la période. Ils constituent les références essentielles qui permettent de comprendre, à travers un regard lancé sur une nature exotique. idéale, les espoirs et les attentes des milieux cultivés français quant à l'utilisation de la nature dans le cadre de la civilisation.
NA TURE ET CIVILISATION

L'histoire naturelle est un domaine qui permet de percevoir très clairement la présence des rêves d'abondance ainsi que le besoin de trouver des réponses concrètes aux problèmes sociaux et politiques liés à la subsistance. Si le sentiment de la nature et les cabinets d'histoire naturelle étaient à la mode depuis le XVIIIe 19

siècle, la littérature en cette matière est marquée par l'insistante référence à l'utilité de la nature et à l'élection de la botanique et de la zoologie comme des sciences qui se rapportent directement au bonheur des hommes. Le contrôle de la nature est compris comme le fondement même de la civilisation et, à cette époque, au lieu des machines et des produits industrialisés chers au XIXe et au XXe siècles, ce sont les capacités agricoles qui témoignent de la puissance des nations policées. Ronald Meek a analysé la formation de la "théorie des quatre stades" de développement des sociétés humaines, qui domine la pensée européenne, à la fin du XVIIIe siècle. D'une façon générale, les auteurs de l'époque tendent à considérer que la civilisation progresse en fonction des modes de subsistance des peuples, qui suivent la séquence "naturelle" allant de la chasse à l'économie pastorale, puis à l'agriculture pour en arriver finalement au commerce. Ce genre de conception n'est pas consensuel et les analyses qui font appel aux déterminations du climat ou aux institutions civiles propres à chaque peuple se mêlent aux observations sur les différents modes de subsistance. Les auteurs français d'influence physiocratique considèrent l'agriculture comme la dernière étape du processus de civilisation. Dupont de Nemours propose la séquence suivante: la recherche des productions végétales spontanées, la chasse et la pêche, la domestication des animaux et l'agriculture.22 Le commerce, en réalité, n'est pas exactement un "mode de subsistance". Il est la circulation et l'échange de produits, soit de

première nécessité, soit de luxe. De toute façon, I'histoire naturelle
joue toujours un rôle important, quelle que soit la dernière étape de la civilisation. De fait, les produits du commerce proviennent tous, en dernière instance, de ce qu'ils appelaient les trois règnes de la nature. Les textes d'histoire naturelle sont unanimes à rappeler l'utilité pour le commerce de certains êtres apparemment méprisables, tels que le ver-à-soie ou la cochenille. Les naturalistes-voyageurs sont toujours invités à examiner les procédés techniques que les différents peuples emploient pour transformer les produits naturels. Le regard d'un naturaliste serait capable, d'ailleurs, de déceler dans une contrée qu'il visite les 20

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productions intéressantes au commerce. L'état de civilisation est donc déterminé par le pouvoir de multiplier les êtres et de les perfectionner au travers de l'agriculture et de l'élevage, et également par la possibilité de les déplacer et de les transformer. Parmi les naturalistes, Buffon est, au XVIIIe siècle, celui qui insiste le plus sur l'aspect entrepreneur de l'homme et, par conséquent, sur la légitimité de son pouvoir sur la nature. Pour lui, l'homme est "maître des végétaux, que par son industrie il peut augmenter, diminuer, renouveler, dénaturer, détruire ou multiplier à l'infini". C'est lui qui a pu créer le blé, qui dans la nature n'était qu'une "herbe stérile". Les animaux domestiqués par l'homme sont plus parfaits que les animaux sauvages, "la Nature seule ne pouvant faire autant que la Nature et J'homme réunis". L'éloge de la civilisation acquiert toute sa force lorsque le naturaliste compare la nature civilisée européenne et la nature sauvage de l'Amérique. Il oppose les déserts et les marécages du nouveau monde "où l'homme n'a jamais résidé" à la beauté d'une nature où l'homme a mis au jour "par son art tout ce qu'elle recelait dans son sein". "Qu'elle est belle cette Nature cultivée !", s'exclame Buffon.23De là son mépris des "sauvages" qui, en renonçant à dominer la nature, n'en sont que de simples spectateurs. L'homme civilisé qui habite les zones tempérées du globe est, selon lui, le plus parfait, et Buffon y voit un signe à sa maîtrise de la nature. Il doit être pris comme modèle pour juger des autres peuples, disposés selon une échelle graduelle de perfection qui va des régions tempérées jusqu'aux endroits les plus froids et les plus torrides.24

Pour prendre l'exemple d'un homme d'action, Pierre Poivre
(1719-1786) s'impose comme l'un des meilleurs connaisseurs de la nature exotique et comme un agent hautement qualifié au service de l'Etat, qui propage une vision moderne de la civilisation. Ce personnage, mélange d'aventurier et d'administrateur "éclairé", n'était pas un naturaliste au sens strict du terme, mais il est l'un des points de référence des recherches sur la nature exotique au XVIIIe siècle. Il procure des épices et des plantes utiles à l'lie de France (aujourd'hui lies Maurice) et y établit un jardin botanique consacré aux essais d'acclimatation des plantes étrangères. Ses idées libérales lui assurent une place parmi ceux que les physiocrates et 21

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leurs proches considèrent comme de grands hommes. Pour cet administrateur colonial, la culture des champs est présente chez tous les peuples, mais de façon inégale. Cet art est "prospère chez les nations sages" et "se soutient faiblement chez les peuples à demi policés". Dans ses recherches sur l'agriculture, il avait vérifié qu'elle
"était presque nulle chez les nègres stupides et indolents, qui habitent les côtes occidentales de l'Afrique; qu'elle était florissante à l'ombre de la liberté; chez les Hollandais au Cap de Bonne Espérance; et accompagnée de l'abondance la plus heureuse dans le sol fertile de l'lIe de Madagascar, habitée par un peuple simple, qui est gouverné par ses moeurs simples, et qui ne connait d'autres lois que celles de la nature.,,25

Cultiver la terre est donc, pour lui, un signe de sagesse et de conformité aux lois de la nature. Les sociétés policées, sans perdre la simplicité d'une vie naturelle, pourraient intervenir dans la nature, tout en respectant ses lois. Le rêve de Poivre est de dépasser les frontières des produits naturels, au profit de la France. Pour cela, il faut connaître la nature, l'étudier. Il n'hésite pas à engager les services de Philibert Commerson, qui reste en lIe de France après avoir accompagné Bougainville dans son second voyage au Pacifique. Le naturaliste aide Poivre à analyser, par exemple, les muscadiers et les girofliers qu'il essayait d'acclimater sur l'île. La maîtrise de la nature et celle de la reproduction des plantes sont ainsi, pour ces savants du XVIIIe siècle, un indice positif de l'état des sociétés civilisées. Ce type de jugement demeure important et convaincant durant la première moitié du XIXe siècle. Dès la fin du XVIIIe siècle, les termes "policé", "politesse" ou "civilisé" et "civilité" se renforcent avec la création du néologisme

"civilisation".26 A la tin du XVIIIesiècle ce mot tend à signifier "le
procès collectif et originel qui fit sortir l'humanité de la barbarie" et commence à désigner également "l'état de la société civilisée".27 Si au XVIIIe siècle l'homme civilisé se distingue surtout par ses moeurs polies et la civilité de ses conduites, la civilisation se caractérise, aux yeux de ses théoriciens, par la mise en place d'institutions civiles solides et par le contrôle de la nature. La 22

civilisation n'est pas opposée à la nature, au contraire, c'est un état qui permet à l'homme de jouir des bienfaits de cette dernière. Les naturalistes et les scientifiques en général, ont une vision de la civilisation qui privilégie l'appropriation cognitive du monde naturel et les possibilités d'exploitation qui en découlent. Le naturaliste Charles François Brisseau de Mirbel (1776-1854), dans l'ouverture de son cours de botanique au Lycée républicain, en 1800, trace l'histoire du processus de civilisation, parallèlement au développement de l'histoire naturelle. Le Lycée, qui devient l'Athénée de Paris en 1802, est un établissement privé d'enseignement supérieur qui réunit des savants renommés et un public sélectionné non seulement en fonction de sa fortune, mais aussi pour son intérêt vis-à-vis des sciences et de la culture.28C'est face à ce public que le futur intendant des jardins de La Malmaison et professeur du Muséum d'histoire naturelle prononce son discours. Selon lui, l'homme a toujours eu besoin d'étudier la nature, d'abord pour survivre et ensuite pour améliorer sa qualité de vie. L'homme apprend à planter et à domestiquer des plantes et des animaux utiles. Pour cela il doit connaître les mécanismes de la végétation et apprendre à reconnaître les rapports existants entre "la forme" et "les habitudes" des animaux. Le développement de la civilisation entraîne des changements d'ordre moral; ainsi les hommes n'agissent plus en fonction de leurs seuls besoins, mais ils cherchent des "superfluités", qui deviendront nécessaires. L'homme qui se civilise reproduit la nature dans les villes, bâtit des belles choses à l'aide des arts et devient le maître du monde naturel. Voici comment Mirbel décrit l'état de civilisation par rapport à la nature: "II [I'homme] parcourt tous les points de son empire, et partout signale sa puissance; il commande,chaque climat s'enrichit des
productions des autres: les végétaux des pôles croissent sous un

ciel plus doux; ceux de la zone torride, fleurissentau milieu des neiges; le lion rugit dans les cités; l'aigle s'étonne d'y être
attaché à la terre.,,29

La connaissance des productions de la nature fournit à l'homme les moyens de soulager ses maux. Les plantes

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