Internet dans le monde arabe

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Du fait des contraintes politico-socio-culturelles, la sphère arabo-islamique présente un contexte particulièrement complexe de "greffe" d'Internet. D'une part, les autorités s'approprient le réseau en instituant une normativité des usages et en manifestant leur désir de contrôler les subjectivités. D'autre part, les populations déploient des subterfuges toujours nouveaux afin de se ré-approprier la toile. Cette dynamique semble représenter la caractéristique principale de l'adoption arabe d'Internet. Le réseau se présente comme un moyen d'affirmation de soi, de territorialisation et d'extériorisation. Aussi, il suscite engouement et fascination parmi les populations. Entre rêve et réalité, Internet finit par jouer un rôle mythique dans l'esprit des uns et des autres.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296423169
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Internet dans le monde arabe
Complexité d'une adoption

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo .fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9737-7 EAN: 9782747597371

SAMIA MIHOUB-DRAMÉ

Internet dans le monde arabe
Complexité d'une adoption

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique FRANCE L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

; 75005 Paris

L'Harmattan ltaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

A la mémoire de mes parents, Par-delà les distances qui nous séparent, Et les barrières qui s'érigent entre ciel et terre, Pour tout ce que vous m'avez inculqué, Et l'amour que vous m'avez donné, Je vous suis reconnaissante, àjamais

LISTES DES ABRÉVIATIONS
ACOLAD : Apprentissage Collaboratif à Distance APO : Application Pédagogique d'Ordinateur ARABSA T : Organisation Arabe des Satellites de Communication ASS: Afrique Subsaharienne ATI : Agence Tunisienne d'Internet ATT : American Telegraph and Telephone AUF: Agence universitaire de Francophonie AUPELF : Association des Universités Partiellement ou Entièrement de Langue Française BIT: Bureau International de Travail BPS: Bits par secondes CERDOJES : Centre d'Etudes, de Recherche et de Documentation en matière de Jeunesse, d'Enfance et de Sport CLASS: Computer Literacy and Studies in Schools CREFOC : Centres Régionaux 'de Formation Continue CNUCED : Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement CRESEM : Centre de Recherches et d'Etudes sur les Sociétés méditerranéennes CSILE : Computer Supported Intentional Learning Environments (environnements d'apprentissage intentionnels assistés par ordinateur) D : Dinar EAD : Enseignement À Distance EAO : Enseignement Assisté par Ordinateur ECO: Europe centrale et orientale FOAD : Formation Ouverte et À Distance FSI : Fournisseur de Services Internet INBMI: Institut National de Bureautique et de Microinformatique INS : Institut National des Statistiques ISET : Institut Supérieur d'Études Technologiques JORT : Journal Officiel de la République Tunisienne LEA: Ligues des États Arabes LNAT : Learning Networkfor African Teachers MFI : Média France International MIT: Massachusetts Institute ofTechnology 9

NOlI: Nouvel Ordre International de l'Information NOMIC: Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication NTI : Nouvelles Technologies de l'Information NTT : Nippon Telegraph and Telephone OCDE: Organisation de la Coopération et du Développement Economique PED : Pays En Développement PNUD : Programme des Nations Unies pour le Développement RNIS : Réseau Numérique à Intégration des Services RTC : Réseaux de Télécommunications Commutés TI : Technologies de l'Information T.I.C. : Technologies de l'Information et de la Communication UREF : Université des Réseaux d'Expression Française UTICEF : Utilisation des Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement et la Formation UVT : Université Virtuelle de Tunis YOD : Video On Demand

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INTRODUCTION
Apparu en Occident, Internet pénètre aujourd'hui les pays en développement en suscitant engouement et résistance. Il s'insère dans de nouveaux contextes politico-socio-culturel tout aussi différents que les réactions qu'il provoque chez gouvernants et gouvernés. Ces nouveaux contextes représentent, avec leur diversité, de nouvelles perspectives pour Internet. Celles-ci vont d'un moyen de divertissement jusqu'à un espace de militantisme ou de connaissance de l'Autre. Ce travail mettra l'accent sur l'adoptionl politique et socio-culturelle d'Internet dans la sphère arabo-islamique dans le cadre d'une approche qui ne néglige pas, d'une part la dimension autoritariste à la fois du politique et de la socialculture arabe. D'autre part, cette réflexion prend en considération les dimensions caractéristiques de l'internaute arabe en tant qu'appartenant d'abord à une sphère du monde connue pour son hostilité à la liberté de pensée, ensuite à l'ensemble des pays en développement. On étudie les particularités de l'appropriation d'Internet en Tunisie à travers le phénomène des Publinets en tant qu'espaces publics de connexion. Cela devrait permettre de comprendre la fonction d'Internet et son impact sur les populations. On verra ensuite comment, de manière progressive et incertaine, les subjectivités associées aux pratiques

singulières du réseau Internet s'entrelacent avec les micro-mondes
hérités. Ceux-ci constituent le milieu dominant dans lequel s'insèrent les micro-événements du réseau. Cet entrelacement est dynamique. Il suscite résistances et engouements. Il modifie les modes d'association et les manières dont se tissent les liens socio-culturels en même temps que ces derniers transforment cette appréhension toujours locale et singulière du nouvel espace numérique. Cette recherche se propose de réfléchir non seulement sur la complexité de ce phénomène d'adoption du réseau mais aussi sur la complexité des contextes dans lesquels il s'effectue. Dans ce propos, Internet est considéré comme une infrastructure informationnelle et communicationnelle ouverte, riche et complexe. Par conséquent, on ne réfléchit pas qu'en termes de technique et encore moins de média. La
1 L'adoption s'entend ici dans le sens d'un processus. Elle est semblable au processus de l'adoption d'un enfant en ce sens où elle n'est pas figée mais mouvante et évolutive. Elle se caractérise aussi par une complexité particulière. Il

question d'Internet et des réseaux ouverts est une question qui engage la réflexion sur la lecture, la pensée, le savoir et la mémoire. L'on sait d'après André Leroi-Gourhan que l'histoire de la technique et de l'outillage est intimement liée à celle de la mémoire2. En ce sens, l'outil libère la mémoire individuelle et celle-ci va se constituer en mémoire collective3. Les pays arabes sont connus pour leur vieille tradition politique et socio-culturelle. Celle-ci est inspirée par un contexte géopolitique et théologique partagé, dans une certaine mesure, par l'ensemble des pays arabo-islamiques. Ce contexte se caractérise par une vision contraignante qui cherche continuellement à définir l'agir et l'habitus individuels. Avec l'apparition d'Internet, certains pays ont dû choisir. Soit ils se connectent, soit ils restent en dehors d'un mouvement mondial d'ouverture et d'interconnexion économique, culturelle, militaire, scientifique et idéologique. La plupart des gouvernements arabes ont pris conscience de l'impossibilité de rester à l'écart du mouvement mondial et ont pris position en faveur de la connexion à Internet et aux réseaux ouverts de communication. Seulement, ces gouvernements ont dû prendre en compte certaines mesures qui se sont aussitôt imposées à eux. En ce sens, ils ont choisi de se connecter à Internet sous des fonnes nouvelles. La question qui s'est imposée à eux est la suivante: comment se connecter à Internet sans pour autant que leur propre pouvoir, leur légitimité et leurs structures hiérarchiques ne soient menacées? L'on comprend mieux ce dilemme en analysant le contexte local de l'introduction et de l'évolution d'Internet. Ce contexte est fermé à la libre circulation de l'information et de la pensée. La connexion à Internet s'est effectuée sous certaines conditions dont la première est la restriction. C'est en effet, parce que ce contexte est contraignant que des stratégies de surveillance et de normativité ont été déployées. Parallèlement, les usagers se sont trouvés face à un autre dilemme. Internet est une technique qui vient de l'Occident. Celui-ci suscite à la fois rejet et fascination. Toute l'histoire du face-à-face du
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LEROI-GOURHAN, André, Le geste et la parole, La mémoire et les rythmes, Albin

Michel, 1965, p. 9. 3 SOUCHIER, Emmanuël, "Quand les mnémotechnologies questionnent notre mémoire", Colloque Les défis de la publication sur le Web, Lyon 9-11 décembre 2002 : http://www .interdisciplmines. org/ defispublicationweb/papers/ 18/ 1#_1.

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monde arabo-islamique avec l'Occident a, en quelque sorte, préparé le rejet. Aussi, a-t-elle préparé lafascination. Le premier se résume dans un refus de l'autre, Occidental, plus "riche" et plus "civilisé". Le second se résume dans la fascination par cet autre justement, parce qu'il séduit de par son "développement" et sa "richesse". Le rejet s'explique par la colère que l'arabo-islamique ressent vis-à-vis de cet Occidental à cause de sa domination coloniale, post-coloniale et la "prééminence" de sa culture et de son modèle politique. Lafascination s'explique par l'envie de l'imiter: "pourtant, on aimerait tant être comme lui". Malgré le discours officiel qui prêche la libéralisation et la laïcité dans certains pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ceux-ci ne cessent d'être [également] sous l'emprise d'une dimension religieuse qui s'enracine dans les traditions et la culture populaire. C'est cet aspect théologico-socio-culturel qui préconise le plus le rejet de l'Occident. D'ailleurs, la montée dans le monde arabo-islamique du fondamentalisme religieux traduit la ruée des populations les plus démunies vers ce discours prometteur de la "chute de l'Occident" et du rejet de ses principes culturels. Mais, face à la restriction du politique et à la contrainte socio-culturelle, c'est la fascination qui l'emporte parmi les internautes. Ainsi, l'on tend à maîtriser cette technique d'abord pour s'émanciper, ensuite pour tenter de ressembler à cet Occidental. Ceci est mieux assimilé quand on sait que la majorité des internautes tunisiens ont entre 18 et 30 ans. Pour eux, Internet est un moyen d'accéder à la parole, de communiquer avec l'autre sexe et d'avoir un contact [ne serait-ce qu'à travers une interface] avec le mode de vie et de pensée occidental. Par conséquent, malgré la surveillance et la rigueur des textes de lois qui régissent l'accès et l'usage d'Internet, les internautes ne sont pas découragés. Une culture à part entière, faite de convivialité et de tactiques, prend vie et se développe au sein des espaces publics d'Internet. Cette culture se manifeste d'abord par une ambiance de convivialité. Les modes d'association se reconstruisent de manière ouverte et problématique toujours à partir d'une échelle locale, d'une exploration singulière des espaces de l'Internet articulés au contexte général. Ensuite, elle est observable dans le recours aux tactiques et aux jeux de contournement initiés par les usagers face à des lois et règlements stricts régulant l'accès et l'usage d'Internet.

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En Syrie et en Jordanie, on relève le même phénomène de multiplication des cybercafés qu'en Tunisie. La Syrie a été connectée à Internet très tardivement. Le président actuel manifeste une volonté réelle de connecter son pays à la société de l'information. Cependant, les prix des connexions restent élevés et l'équipement réservé aux plus riches. Les cybercafés, détenus essentiellement par des jeunes, sont en train de fleurir en Syrie mais restent pour la majorité clandestins4. Ce sont les autorisations d'ouverture qui font défaut. Seulement, cela n'a pas empêché plusieurs jeunes d'ouvrir leurs propres cybercafés et d'accueillir une jeunesse déferlante qui s'enthousiasme à l'idée de pouvoir discuter sur le Net et faire des connaissances. La Jordanie est un pays relativement plus conservateur que la Tunisie. Les jeunes sont particulièrement nombreux à fréquenter les cybercafés et avouent pouvoir ainsi faire des rencontres ce qu'ils ne pouvaient faire dans les rues jordaniennes5. C'est dans ce sens qu'il convient ici de parler d'une dynamique de l'appropriation/ré-appropriation. En fait, face à l'adoption d'Internet par les pouvoirs politiques [adoption qui se sert de stratégies de surveillance, de sanction et de restriction du réseau] celle entreprise par les populations est une adoption nouvelle et créative qui use de tactiques de résistance. Cette dynamique oppose l'adoption étatique à celle populaire. Le réseau est un espace convoité différemment par les deux groupes. Le politique se l'approprie selon une logique qui lui est propre qui sert notamment ses objectifs et ses intérêts et les populations se le réapproprient selon une logique adverse qui sert leurs besoins. Par ailleurs, la problématique de l'adoption d'Internet doit prendre en considération la dimension technique et informationnelle de cet outil. Internet est une technique mais surtout un système de circulation de l'information. Comment poser la question de la technique et de l'information pour les pays arabo-islamiques et plus généralement pour les pays en développement? L'analyse peut emprunter plusieurs chemins et revêtir plus qu'une seule orientation. En effet, le paradigme technique est complexe, mais, par-delà sa complexité, il est riche et dynamique. Parallèlement, l'information est une notion qui échappe à la statique et est, tous les jours, nouvelle. Le propre même de l'information est la nouveauté. Une information qui n'est pas nouvelle n'a pas de valeur
4 http://www.reveiltunisien.org/fr/article.php3 5Ibid. 14 ?id_ article=57.

particulière. Par conséquent, il serait judicieux de prendre en compte le dynamisme qui caractérise les deux notions. Il convient néanmoins de noter que notre perception de la technique se caractérise par plusieurs tendances. On tend, notamment, à percevoir la technique comme étant directement liée à la nouveauté et à oublier par là même qu'elle a existé au moins depuis que l'homo habilis a appris à se servir habilement de ses mains pour manier des choses différentes et fabriquer un outillage lithique. Pourquoi enclave-t-on tellement la technique dans le qualificatif "nouveau"? Cette compréhension du mot "technique" s'arc-boute sur cette notion de la nouveauté et ce stéréotype latent qui voudrait que ne soit dit "technique" que les techniques nouvelles6. En effet, l'invention et la création d'outils et de techniques ont toujours fait partie de l'histoire de l'homme: "la création est de tous les moments de l'évolution humaine; depuis le plus reculé des temps humains jusqu'à nous,,7. Seulement, il est vrai que la nouveauté réside dans les pratiques, les usages et les possibilités. Aussi, "l'obligation de s'intéresser aux T.I.C. crée un effet de nouveauté lié à la focalisation de la recherche sur des phénomènes qui tout simplement n'attiraient pas forcément l'attention auparavant. Le caractère de nouveauté est bien plus souvent dans l'attention que les chercheurs accordent à tel objet, que dans cet objet lui-même"s. De plus, on tend à considérer que la communication n'est apparue que grâce à la technique et l'on oublie par trop que "les sociétés humaines ont toutes et toujours été des 'sociétés de communication",9. Il ne s'agira pas d'entreprendre une bataille des stéréotypes. Cette recherche ambitionne simplement de réfléchir et de s'interroger. "Les questions", disait Martin Heidegger, "sont autant de chemins vers une réponse
6 Au fur et à mesure que cette réflexion évoluait, il m'a fallu reconsidérer maintes fois le "N" de N.T.I.C. Finalement, il m'a semblé nécessaire de l'enlever et d'opter pour l'usage de "T.I.C." seulement parce que le qualificatif "Nouvelles" n'avait plus de légitimité à mon sens. 7 LEROI-GOURHAN, André, Evolution et techniques. Milieu et techniques, Albin Michel, 1973, p. 341. 8 LE MAREC, Joëlle, "L'usage et ses modèles: quelques réflexions méthodologiques", 2001 : http://archivesic.cssd.cnrs.fr 9 BRETON, Philippe, L'utopie de la communication. Le mythe du village planétaire, La Découverte, 1997,p. 124. 15

possible" 10. Il est évident que les T.I.C. apportent des possibilités nouvelles d'action. Le réseau propose de constituer ou même de reconstituer la mémoire culturelle et scientifique. C'est un moyen de conserver la mémoire collective et de perpétuer le savoir sans doute comme cela a été induit par l'écriture et l'imprimerie. Mais en plus, Internet et les techniques de l'information permettent une plus grande liberté d'expression et de circulation de l'information et de la pensée. Ensuite, les T.I.C. promettent plus de vitesse de traitement, d'exploitation et de stockage du savoir et des informations. Par conséquent, elles induisent une transformation des temporalités et des rapports entre la vitesse et la lenteur. La vitesse est visible dans la rapidité de la transmission, le temps réel, l'abolition des frontières matérielles. La lenteur se manifeste à travers le traitement de l'information, de l'écriture, de la trace. En ce sens, il est possible d'exploiter les données autant de fois qu'on le veut et ceci à la vitesse et à la lenteur qu'on veut également. On lit, relit, regarde, manipule, prend son temps. C'est un nouveau rapport entre la vitesse et la lenteur qui est créé. Une nouvelle dimension temporelle qu'on maîtrise seulement dans une certaine mesure. Jean-Max Noyer souligne: "nous devons apprendre à utiliser les nouveaux rapports de vitesse et de lenteur qui suivent l'entrée des nouveaux dispositifs numériques et leur 'disruption' au sein des existants"ll . En rapport avec l'individu, les T.I.C. ont cette particularité de désigner essentiellement des possibilités d'échanges, de communication, d'apprentissage, etc. En rapport avec les pays (arabo-islamiques et autres Pays En Développement) la question des T.I.C. devient une question de rapports de force. En ce sens, le pays qui détient le plus la technique et la maîtrise le mieux aura le plus de pouvoir. Ceci doit s'entendre d'abord dans le sens où les techniques numériques sont exploitées dans les champs militaires et stratégiques. Ensuite, le pouvoir est économique dans la mesure où l'information c'est le capital. Il est également cognitif puisque les T.I.C. permettent de détenir le savoir, de le transmettre et de
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HEIDEGGER,Martin,Lafin de laphilosophie et la tâche de lapensée, QuestionsIV,

Gallimard, 1976, p. 112. Il NOYER, Jean-Max, "Pour Paul Odet: réflexions sur l'évolution des mémoires numériques" , communication du 16 février 1996, université libre de Bruxelles: http://www.uhb.ff/urfist/odet.htm.

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le diffuser. Enfin, la dimension culturelle du pouvoir est aussi présente puisque ces techniques servent la circulation de la culture et de la propagande. Cela devrait mieux s'entendre en examinant les propagandes américaines sur les chaînes télévisées et le Web lors de la première et de la deuxième guerre en Irak (1991 et 2003). Ceci pour dire que, finalement, l'enjeu des T.I.C. pour les pays est de taille. Jean-Max Noyer écrit: "il est essentiel de porter la question des nouvelles technologies informationnelles et intellectuelles au cœur des dispositifs de formation et des élites et de la population (autant que faire se peut), au cœur de la gestion économique, des flux financiers, au cœur des moyens militarostratégiques, au cœur des intelligences collectives,,12. Sous cet aspect, la technique pourrait paraître globalisante. Elle englobe presque toutes les dimensions du pouvoir. Certains diront de ce pouvoir qu'il est "tyrannique,,13 mais cette thèse devrait être considérée avec beaucoup de précaution. Il ne s'agit pas de soutenir que la technique est neutre: "la technique n'est pas neutre. Non seulement elle modifie le milieu naturel, mais elle agit sur l'homme et transforme profondément la société,,14. La technique induit certains usages plus que d'autres. Elle suggère à l'homme des possibilités nouvelles d'action et celui-ci exerce sur et à travers elle un pouvoir qui n'est pas neutre non plus. Dès lors, maîtriser les techniques et la vitesse de transmission c'est détenir une certaine forme de pouvoir. Peut-être, le mouvement de la mondialisation économique, de la multiplication des sources d'informations et de l'interconnexion des réseaux, est-il un mouvement de démocratisation des savoirs et des pouvoirs. Seulement, il serait trop facile de soutenir que la mondialisation de l'information et la maîtrise des réseaux donneraient naissance à une société mondiale démocratique et à un partage équitable à la fois de l'information et du pouvoir. Ou de dire que notre ère est celle de l'émergence d'une humanité unie, égale et heureuse. Les sociétés sont trop disparates pour laisser faire un mouvement d'unification des intérêts de cette envergure. Nous sommes beaucoup trop différents, beaucoup
NOYER, Jean-Max, "Les Nouvelles technologies Intellectuelles au cœur du Mouvement stratégique: veille stratégique, mémoires numériques et Internet", Rennes, 1999 : http://www.uhb.ff/urfist/NTI-start.htm. 13VIRILIO, Paul, (Entretien avec PETIT, Philippe), Cyberm onde, la politique du pire, Textuel, 1996, col. Conversation pour demain, p. 17. 14 FRIEDMANN, (G), cité par GILLE, Bertrand (dir.), Histoire des techniques, Gallimard, 1978, pp. 1245-1246. 17
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trop obstinés dans nos différences. Cependant, il ne faudra pas douter de la bonne intention des architectes des réseaux et des bons espoirs des philosophes des techniques. Il ne s'agit nullement de juger l'intention des uns et des autres. Il ne s'agit pas non plus de juger les T.I.C. Dans toute technique, il y a du bon et du mauvais. Il s'agit simplèment de relever cette interrogation préoccupante: comment espère-t-on réaliser un "village planétaire", alors que la planète est infiniment divisée et grandement disparate? L'espoir n'est pas illégitime, l'effort non plus. Dans ce propos, il s'agit simplement de prendre de la distance par rapport à ce qui paraît comme un enthousiasme techniciste exagéré. Le discours apologétique d'Internet auquel on assiste aujourd'hui témoigne d'une vision globalisante de cet outil et de la nature combien communicative de notre société. Ce discours devrait se nuancer ne serait ce que par rapport au fait qu'Internet n'a pas eu jusqu'ici qu'un impact magique et merveilleux comme cela a été prédit15. Partant du constat suivant: le monde est profondément désuni, la technique est porteuse d'espoir tout en pouvant également mener a la tyrannie. Mais ce n'est pas de la tyrannie de la technique qu'il sera question. Il s'agira plutôt de la tyrannie du paradigme technologique. La technologie s'entend dans ce propos comme le discours sur la technique16. Aussi, la réflexion sur la technique a-t-elle été, pendant longtemps, imprégnée de deux tendances: le discours anti-techniquel? et le discours pro-technique18. Le premier rejette la technique parce qu'il estime qu'elle ne peut pas égaler l'homme qui est doté d'une âme et d'une capacité "inouïe" de penser. Le second développe un discours
15 Ce que j'appelle "l'enthousiasme techniciste exagéré" correspond à un discours apologétique presque aveugle d'Internet tenu par une panoplie de sociologues américains du réseau qui soutiennent que celui-ci ne peut avoir que des bienfaits pour les gens et les nations. Je me distingue dans une large mesure de ce discours. Dans mon propos, Internet représente pour les pays arabo-islamiques un important moyen d'ouverture culturelle, de communication sociale et de conservation du savoir et de la mémoire collective. Seulement, il est porteur de plusieurs problèmes (ffacture numérique, prédominance du paradigme occidental, marginalisation des PED...) et devrait être considéré avec beaucoup de prudence. 16 STIEGLER, Bernard, La technique et le temps, Faute d'Épiméthée, t. 1, Galilée, 1994, p. 105. 17Cf les écrits de Jacques Ellul. 18Cf les thèses de Norbert Wiener et de Alan Turing. 18

apologétique de l'action de la technique et prêche l'égalité entre l'homme et la technique et, peut-être même, la supériorité de celle-ci. Ces deux discours ont démontré leurs limites. En effet, il convient de ne plus penser le rapport homme-technique en terme de confrontation mais de couplage19. L'homme et la technique se complètent. Aussi, la technique détermine l'homme comme lui la détermine à son tour. Elle lui permet également de s'auto-représenter. Par-delà les tendances et les polémiques actuelles, la question posée par cette étude est la suivante: comment penser les T.I.C. pour les pays arabo-islamiques en tant que ceux-ci appartiennent à une sphère du monde connue pour son système politique autoritaire et sa social-culture contraignante et en tant que PED ? Quelles interrogations pertinentes pourraient ressortir de cette réflexion? Cette recherche propose de se distancier par rapport aux deux tendances actuelles qui caractérisent le débat sur Internet dans la sphère arabo-islamique. La tendance apologétique soutient qu'Internet apporterait la culture et la liberté à cette sphère. La tendance hostile à Internet soutient que celui-ci n'est"qu'un outil de domination qui incarne l'hégémonie occidentale [plus précisément américaine]. Ce travail tente de présenter une approche différente. La réflexion prend en compte les défis posés par Internet à la Tunisie mais aussi les avantages que présente le réseau pour ce pays. Cette recherche propose de profiter d'Internet de manière intelligente et positive. On abordera d'abord les complexités des réalités et des contextes dans lesquels Internet s'insère et évolue. Ensuite, on décrit [d'après les observations effectuées dans les Publinets et l'analyse de contenu des média] les univers et les manières d'appropriation/ré-appropriation du réseau par l'État et par les populations ainsi que les apports nouveaux que présente Internet pour les usagers. Enfin, on considère les avantages et les difficultés qui émergent par l'effet des T.I.C. et du contexte mondial actuel et on propose une autre façon de reconsidérer le réseau. Les pays arabes sont des pays "en développement". Plus qu'une déduction, ceci est un fait. Dès lors, il convient de revenir sur cette notion. On y revient justement parce que les pays arabo-islamiques [dans leur processus d'appropriation des T.I.C.] ne sont pas seuls à développer des craintes, voire des phobies du système mondial, des nouveaux
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cf Bernard Stiegler, Jean-Max Noyer...

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rapports de force internationaux et du paradigme technologique occidental. Cette recherche essaie, par ailleurs, de s'interroger sur les défis et les difficultés auxquels les pays en développement sont confrontés. Partant, comment définir cet ensemble de pays ("en développement") ? D'ailleurs, est-il nécessaire de le définir? Le "TiersMonde" est-il une entité saisissable? Indéfinissable? Est-il une entité à part? Pourrait-on le définir par les chiffres des organisations internationales (ONU, Banque Mondiale, FMI, UNESCO, etc.) ? Ces chiffres sont-ils suffisants? Enfin de compte, est-ce une entité réelle ou n'existe-t-il que dans l'imaginaire et le langage médiatique occidentaux? À cette question Baudouin Jurdant répond que: "le Tiers-Monde n'est pas une entité qui n'est localisable que par delà les mers. Non seulement, le terme est né d'une préoccupation occidentale, mais ce qu'il désigne fait partie intégrante des réalités surgies du développement des pays occidentaux. Il est même probable que les obstacles au déblocage économique et politique de la situation Nord/Sud, sont largement liés aux effets psychologiques de séparation et de désolidarisation qu'un soidisant éloignement géographique excuse: 'Le Tiers-Monde, c'est loin

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Saisir le monde qu'on dit "en développement" aujourd'hui est un exercice probablement périlleux. La difficulté qui se pose, en effet, c'est l'identification de critères. Quels sont les vrais critères qui font qu'un pays soit en développement? Ceux-ci sont-ils suffisants? Si l'on désigne par "en développement" les pays du monde qui n'appartiennent pas à l'Occident développé, on risque de tomber dans l'amalgame car nombre de pays non-occidentaux sont pour le moins industrialisés (pays du SudEst asiatique). Si l'on estime que les PED sont l'ensemble des pays pauvres de la planète, on risque d'oublier que certains pays riches (pays du Golfe) ne sont pas pour autant développés. Finalement, de quel critère relève le "non développement" ou le "sous-développement" ? Est-ce un critère économique, politique, culturel, scientifique, un critère de richesse naturelle ou tout cela en même temps? Pour un pays, être "en développement" signifie dans le discours des instances et organisations internationales être économiquement incapable de réaliser la croissance et assumer les charges et les besoins de sa propre population. Une infinité de chiffres et de pourcentages nous
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JURDANT, Baudouin, Hommes et langues du Tiers-Monde, Strasbourg, 1993, p. 13. 20

permettent de visualiser l'incapacité de ces pays à réaliser leur autonomie alimentaire, le développement de leurs capitaux, leur croissance économique, l'augmentation des revenus, l'éradication de la pauvreté, de l'analphabétisme, l'amélioration de la qualité et du niveau de vie, etc. Bref, tout y est pour rendre compte de la détresse de ces pays. Par ailleurs, et en plus d'être la fierté de l'homo sapiens (numericus), la technique est une notion qui a toujours été étroitement liée au développement dans l'imaginaire des uns et des autres. C'est-àdire que le terme "développement" renvoie presque immédiatement à l'aspect technique. Pourquoi associe-t-on aussi étroitement le développement à la dimension technique jusqu'à faire de celle-ci un énième critère de stratification du Monde? L'aspect technique est tout aussi important que tout autre aspect constituant du développement en tant que processus et concept. Cette vision du développement centrée principalement sur la technique contribue à nourrir l'imaginaire des pays en développement (PED) qui continuent à croire que la connexion à la société de l'information et le transfert des techniques leur permettraient de devenir développés. En plus de toute sa responsabilité historique et géopolitique dans l'apparition même de la notion de "Tiers-Monde" à travers le colonialisme et le néocolonialisme, l'Occident est aussi responsable, dans une certaine mesure, des chimères mêmes que cultivent ces pays. Cette perception de la notion de développement comporte donc plus qu'une source de biais. Mais, par-delà les tentatives de définition, toujours est-il qu'on définit ces pays essentiellement par rapport à l'Occident. Ceci paraîtrait peut-être trop évident pour que l'on insiste mais le monde "en développement" ne l'est que parce que l'Occident est un monde "développé". Il est curieux de réaliser en ce moment précis de l'écriture que ce monde "en développement" n'existe que par opposition, avec et à travers le monde "développé". Parce qu'en dehors du face à face avec l'Occident, les pays pauvres sont des pays tout court. Ils ne sont pas "en développement" mais sont des pays et représentent une composante du monde. Nous réalisons l'étendue de l'opposition mais en même temps de la dépendance [qui devient ici même conceptuelle] des pays pauvres envers les pays riches. "Les rapports Nord/Sud" [terminologie chère aux instances internationales et occidentales dans leur conception du face à face] résument l'étendue de la division.

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Néanmoins, loin des espoirs et des utopies, il existe un fossé entre les deux ensembles. Nous suivons Baudouin Jurdant : "Fossé, écart, gap, gouffre, abîme: les rapports entre pays riches et pays pauvres se tendent jusqu'à des points de rupture qui, ici et là, se sont déjà manifestés. Il est évident que de telles ruptures, dans leur radicalisme même, étonnent un Occident que l'habitude de la domination a rendu aveugle à l'évolution des contextes où s'insèrent les sociétés dominées. Aveuglement dont on proclame, à juste titre, l'issue fatale, puisque, en s'accentuant, l'écart rend les contextes de survie des sociétés du Tiers-Monde de plus en plus autonome par rapport à un pouvoir de moins en moins crédible,,21. Outre le fait que les pays arabo-islamiques font partie du monde "en développement", ils appartiennent au même ensemble théologicosocio-culturel et linguistique. Ils ont aussi cette particularité de représenter un ensemble, certes, hétérogène sur un plan ou un autre22 mais uni au niveau des difficultés auxquelles ils sont confrontés et des visions du monde qu'ils développent. Par conséquent, les individus qui appartiennent à cette sphère partagent des difficultés et des peurs communes. Parlant de l'individu arabo-islamique, il ne s'agit pas de soutenir que tous les ressortissants de l'Afrique du Nord et du Moyen Orient sont identiques ou qu'il y a un profil comportemental tracé pour cet individu. Il existe, certes, des dissemblances entre les pays de cette sphère. Par conséquent, il est imprudent de se livrer à la généralisation. Dans ce propos, l'individu arabo-islamique correspond, non pas à un profil comportemental arrêté, mais à une appartenance aussi bien géographique que linguistique et religieuse. De ce fait, les individus de cette sphère partagent certaines données politiques, sociales, culturelles et religieuses qui méritent d'être prises en compte. D'une part, les régimes politiques arabo-islamiques sont dans la majorité des régimes de Parti-État23. D'autre part, la social-culture que partagent ces pays est contraignante et place l'individu dans une posture d'obéissancereconnaissance continue vis-à-vis de l'autorité. Je ne soutiens pas que cet individu est obéissant par nature ou qu'il existe un profil d'obéissance qui
21

22 Certains sont plus riches (pays du Golfe), d'autres ont des régimes politiques plus autoritaires (pays du Maghreb, Syrie, .Egypte, etc.), d'autres ont des régimes politiques plus libéraux (Liban). 23 Ces régimes sont caractérisés par leur autoritarisme.

Ibid. p. 25.

22

lui est propre. Il s'agit seulement de noter que le contexte qui règne dans cette sphère tente continuellement de maintenir l'individu en obéissance. Ainsi, l'être et l'agir individuels sont largement définis par une panoplie d'acteurs hiérarchiques qui se relayent dans la vie de l'individu depuis le patriarche familial jusqu'à l'autorité politique24. Il est vrai que quelques pays ont laissé libre court à la circulation des informations et des pensées sur Internet (Koweït). Seulement, plusieurs pays manifestent leur désir de contrôler le réseau qui leur inspire peur et méfiance. Il constitue, en effet, un danger potentiel pour eux parce qu'il peut représenter un moyen d'action politique potentiel pour les internautes. Toutefois, l'appréhension d'Internet n'est pas une nouveauté. Elle rappelle à plus d'un titre celle de la liberté de l'information et de la pensée en général. D'autant plus que cette peur de la liberté de pensée trouve ses origines dans l'histoire même du politique arabo-islamique. Par contre, l'enthousiasme des populations vis-à-vis d'Internet, même s'il rappelle la ruée vers les antennes de réception par satellite, reste nouveau et complètement incontrôlable. Malgré le fait que toute technique de l'information et de la communication requiert dans l'imaginaire arabe un aspect phantasmatique et fascinant, Internet se démarque de toutes les autres T.I.C. déjà connues jusqu'ici au sein de cette sphère. Les multiples possibilités d'échanges, d'interaction, d'extériorisation et d'affirmation de soi représentent des opportunités tout à fait inattendues. Par conséquent, l'État adopte Internet à son rythme et à sa volonté en soumettant l'accès et l'usage à une restriction et à une normativité de fait, mais les populations se le ré-approprient et le transforment. Cette transformation est totalement imprévisible. Elle contribue à rompre l'unicité et l'orthodoxie de l'adoption étatique. Cette recherche ambitionne de démontrer comment Internet devient une occasion de renégocier les rapports entre gouvernants et gouvernés. Elle se propose de réfléchir sur la question politique des réseaux numériques dans le monde arabe dans le cadre d'une approche qui tente de se distinguer des discours classiques de l'idyllisme et de l'hostilité à Internet. Par ailleurs, dans les pays arabo-islamiques, les contextes dans lesquels Internet s'insère et évolue, partagent une histoire commune: celle d'une tradition d'autoritarisme. Parce que "tout fait historique résulte
24

Il est vrai qu'il existe des tentatives de désobéissance à l'autorité politique sous des formes différentes. Je cite ici l'exemple de la guerre civile en Algérie. 23

d'une praxis, qu'il est déjà le signe d'un acte et donc l'affinnation d'un sens,,25, la praxis politico-socio-culturelle arabo-islamique a donné naissance à des faits historiques qui ont longuement imprégné l'être, l'habitus et le socius. Ce système politico-socio-culturel a longtemps évolué à l'ombre de soulèvements multiples, de dissidences successives, d'ambitions de pouvoir politique absolu sans oublier les pressions et les menaces colonialistes. En s'interrogeant sur le rôle de l'histoire dans l'esquisse des contextes politico-socio-culturels dans lesquels s'insère Internet [il ne s'agit pas de débattre de la laïcité et de la démocratie] le présent travail ambitionne de démontrer que le facteur historique n'est pas seulement un facteur de rapprochement, mais de continuité. Comment la pratique d'Internet en Tunisie s'imprègne-t-elle des traditions politico-socio-culturelles propres à la sphère arabo-islamique ? Comment l'histoire commune des pays arabes leur a-t-elle légué une praxis d'autoritarisme politico-socio-culturel qui caractérise aujourd'hui encore leur rapport à Internet et à l'infonnation ? Comment aussi cette même histoire leur a-t-elle laissé une tradition de fascination par l'Occident et par les techniques qui en proviennent? Comment s'effectue l'adoption du réseau Internet par les autorités et par les usagers? Comment les espaces publics d'accès à Internet deviennent-ils un prétexte de convivialité, de manifestation du lien social et de reconstruction d'une oralité d'avant l'écriture? Pourquoi les pays arabes et en développement, devraient-ils engager un débat sérieux sur l'avenir de leur Internet? Pourquoi enfin ces pays devraient-il reconsidérer leur rapport à l'infonnation et aux réseaux ouverts de communication en tenant compte de leurs particularités fondamentales et, peut-être même, en dehors du modèle proposé par l'Occident car celui-ci a démontré son inefficacité pour des pays où la laïcité et la liberté n'ont plus le même sens?

25

CERTEAU, Michel de, L'écriture de l'histoire, Gallimard, 1975, p. 50. 24

Longtemps, des questions pertinentes [en rapport avec l'être et le devenir du monde islamique comme celles de la démocratie dans la cité ("Cité vertueuse"), de l'importance du facteur historique ("ALMuqaddima"), de l'accès à l'information et au savoir, ...] ont hanté les philosophes, penseurs et historiens islamiques qu'étaient Al-Farabi, Attawhidi, AI-Sijistani, Averroès, Avicenne, Ibn-Khaldoun, ... Ayant sombré dans un état de décadence après la chute de l'Andalousie à la fin du XVème siècle, le monde arabo-islamique a besoin de se poser aujourd'hui ces mêmes questions et de se pencher sérieusement sur l'avenir de son Internet et, par-là même, de tout son rapport à l'information, au savoir et aux intelligences collectives. Serait-illégitime dans ce cas de dire que si Internet avait existé à l'époque des philosophes et penseurs islamiques du huitième jusqu'au quinzième siècle après J.C., il aurait eu un superbe retentissement? Il ne s'agira pas de soutenir que la sphère arabe est condamnée à l'autoritarisme ou que l'histoire est inchangée. Les cultures tout comme les sociétés, les politiques, les cités, etc. sont changeants. Ibn Khaldoun l'a souligné depuis sept siècles: "l'état du monde et des nations, leurs usages, leurs croyances ne gardent pas, en permanence, la même forme. Ils diffèrent dans le temps et passent d'un état à l'autre. Tel est le cas pour les personnes, les périodes, les cités, et il en est de même pour les parties du monde et les pays, les temps et les empires,,26. Cette recherche s'enracine dans le champ des sciences de l'information et de la communication et non pas dans celui de l'historiographie ou de la politologie. Elle ambitionne de réfléchir sur l'appropriation d'Internet en contexte arabo-islamique dans une approche qui ne néglige pas la part de l'histoire commune dans l'explication de l'acte de communication.

26

IBN KHALDOUN, Discours sur l'histoire universelle, AI-Muqaddima, Vincent Monteil, Thésaurus Sindbad, Beyrouth, 1997, p. 42.

(trad.)

25

Première partie: Contexte mondial des T .I.C. ; espoirs et défis communs pour les PED
Avant d'analyser les particularités de l'appropriation des T.I.C. dans la sphère arabo-islamique à travers l'exemple de la Tunisie, la présente partie tente de présenter le contexte mondial des T.I.C. dans lequel s'effectue cette appropriation. L'objectif est de démontrer, d'abord, les apports des T.I.C. pour les PED. Ensuite, il s'agit de mettre l'accent sur les complexités et les difficultés produites par l'effet de la mondialisation, de la convergence des technologies et de l'industrialisation de l'information. Enfin, il convient de relever les difficultés de connexion inhérentes aux politiques et stratégies de développement des PED. En effet, comme pour les pays arabes, le développement économique représente un espoir que partage l'ensemble des PED. L'appropriation d'Internet est accompagnée par une certaine idéologisation manifeste dans l'imaginaire technologique qui consiste à croire au développement miracle par le seul f,!-itd'entrer dans la société de l'information. Les T.I.C. promettent, en effet, le développement et la modernité. Elles ont ouvert une multitude de nouvelles possibilités de gestion, de stockage, de diffusion et de traitement de l'information et du savoir. Outre le secteur tertiaire, elles concernent plusieurs autres secteurs. Sur les plans social et régional, elles contribuent à sortir les individus et les groupes marginalisés de leur isolement et permettent l'ouverture interculturelle. En définitive, les pays en développement espèrent qu'elles leur permettront de franchir le seuil du sous-développement. On ne peut pas prétendre que l'espoir de ces pays est illégitime ou que leurs actions sont vaines. Seulement, il est imprudent de les analyser en dehors des données mondiales actuelles. En effet, le contexte mondial actuel représente pour les PED de multiples difficultés. Mondialisation, globalisation, délocalisation, etc. autant de néologismes qui signifient l'ouverture économique mondiale dont les conséquences sont notamment la convergence des marchés et des technologies et la marchandisation de l'information. Par ailleurs, ces pays souffrent également de déficience d'infrastructures et de politiques de connexion et de développement lacunaires. Tout cela contribue à les marginaliser et peut-être même, à les isoler de la scène mondiale. 27

Il ne s'agit pas ici de prétendre résoudre ces problèmes. Seulement, de réfléchir sur la posture de ces pays dans le contexte mondial actuel.

28

Chapitre 1 : T.I.C. et développement
Les T.I.C. représentent pour les PED un moyen de sortir de leur isolement infonnationnel et de sunnonter leur retard économique: "ces technologies offrent, en particulier aux pays en développement, une occasion exceptionnelle de réduire les étapes afin de pouvoir répondre aux attentes de leurs peuples qui aspirent au progrès et à la stabilité,,27. Malgré les difficultés auxquelles ces pays sont confrontés, certains d'entre eux ont entamé, dès les années 70, une politique d'introduction des T.I.C. L'objectif était de rattraper le retard économique et celui de l'industrialisation par rapport au pays du Nord. L'exemple de la Malaisie est fortement significatif: ce pays admet avoir mis au point son "Multimedia Super Corridor" (super corridor multimédia) afin de réaliser le progrès économique. Les télécommunications sont considérées comme étant "les plus importantes,,28 car elles pennettent une croissance rapide et importante. Sont désignées sous cette catégorie la téléphonie filaire et la téléphonie sans fil, les divers services de radiotéléphonie mobile, dont notamment la téléphonie cellulaire et la radiomessagerie, les communications téléphoniques vocales et la transmission de données numériques ainsi que les Réseaux Numérique à Intégration de services (RNIS)29. Le monopole de l'exportation et de la fabrication du matériel de télécommunications est détenue par les USA, le Japon, l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Suède, Singapour, la France, la Chine, la République de Corée et le Canada3o. Ces pays sont également les premiers à importer ces technologies.

29
30

27Discours du président de la république tunisienne à l'occasion du sommet mondial de la société de l'information à Tunis en 2005 : http://www.smsitunis2005.comlPublish/ 28ANASHIN, (V), "La situation à l'échelle mondiale", in UNESCO, Rapport mondiale de l'information et de.la communication 1999-2000, UNESCO, 1999, pp. 187-200.

Ibid.
Ibid.

29

Ambition historique remontant à l'époque post-indépendance... La technique imprègne tellement l'histoire de l'humanité au point qu'elle est assimilée au "destin de l'homme,,31. L'idée de l'importation de la technique afin de réaliser le développement économique est une idée vieille. Elle existait déjà dans les années 70 mais avec un retentissement moins fort. Suite à leur indépendance, certains PED ont commencé à s'intéresser à la question du développement et de la mise en œuvre d'une "société moderne" grâce aux structures de télécommunications et à l'informatisation de l'administration. Dès les années 70, les efforts se sont multipliés pour améliorer la télédensité et lancer des projets pour accroître et perfectionner les systèmes de télécommunications. On cite par exemple la création d'ARABSAT par les pays arabes. Néanmoins, vu l'état des télécommunications, ces efforts sont restés limités. En effet, les PED ne représentaient en 1982 que 10 % du parc mondial de téléphones contre 90 % pour les pays industrialisés (USA, Europe occidentale et Japon)32. Les T.I.C. sont considérées comme des technologies à effet synergique. Leur effet est souvent comparé à celui de l'apparition de l'automobile ou encore à la mécanisation, car leur exploitation entraîne l'apparition de plusieurs autres activités: production de logiciels, services d'exploitation, gestion de bases de données, publication électronique... Les chiffres témoignant de l'augmentation des taux de productivité de l'économie américaine grâce à la croissance du secteur des T.I.C. auraient encouragé les PED dans leurs tentatives. Certains pays de l'Amérique Latine et de l'Afrique du Nord se sont lancés dans l'informatisation dès les années 70. Les premiers mouvements d'informatisation ont concerné l'administration et les organismes publics. L'usage de l'informatique a été d'abord restreint. Ensuite, "décideurs et

31

STIEGLER, Bernard, La technique et le temps, t. 2 : la désorientation, Galilée, 1996, p. 10. 32 ARLANDIS, Jacques, "Le développement des. télécommunications: les enjeux économiques de la mutation des années 80", in Revue Tiers Monde, nOIII, PUF, 1987, pp. 535- 542. 30

experts,,33 se sont engagés à remédier à cette pénurie en formant de plus en plus de personnel. ...Se mariant systématiquement aux évolutions du secteur des TIC

Au cours des années 80, les services à valeur ajoutée, tels que le vidéotex, sont apparus. C'est aussi à cette époque qu'ont été enregistrés les débuts de "la numérisation du signal, de la commutation électronique, de la transmission optique, des systèmes satellites, des logiciels d'exploitation et de gestion des réseaux et des performances technicofonctionnelles des terminaux ,,34. Ceci a eu pour résultat de rendre les technologies de la communication de plus en plus sophistiquées. Avec les télécommunications de pointe sont apparus les satellites de diffusion directe dits "satellites de troisième génération". Dans le secteur de l'informatique, de nombreuses révolutions comme l'apparition des microprocesseurs, ont eu lieu. Ces technologies permettent de gagner du temps dans les domaines de la production et de l'acheminement de l'information, du service et du produit. Pour les PED, elles représentent donc d'excellents moyens d'augmenter leur capacité de production, de développer leurs industries, d'accroître leurs échanges économiques et d'attirer de plus en plus d'investissements étrangers. Infrastructures de télécommunications et mouvements d'informatisation se sont ainsi multipliés comme ce fût le cas dans les pays du Maghreb. Au cours des années 90, les PED s'équipent de plus en plus en T.I.C. Celles-ci sont devenues plus sophistiquées mais également plus efficaces. L'apparition du disque compact, du câble et du satellite numériques représente une nouvelle étape dans l'ère du numérique. Parce qu'il est un réseau téléphonique qui permet de transporter simultanément des données, du son et de l'image, le RNIS (Réseau Numérique à Intégration de services), représente une révolution dans les secteurs des télécommunications, de l'audiovisuel et de l'informatique. Internet, quant à lui, incarne la convergence même de ces trois secteurs. Empruntant à Christopher Freeman, Patrice Flichy note que, en plus de son rôle dans l'apparition de nouveaux biens et services, la "révolution
33

SOUPIZET Jean-François, "Informatique et développement: la troisième décennie",

in Revue Tiers Monde, n° 111, op. cit., p. 513. 34 ARLANDIS, Jacques, op. cU., p. 539. 31

technologique" influe également sur tout le système économique en agissant sur les coûts et les conditions de production et de distribution35. Les pays du Sud-Est asiatique ont pu réaliser un important saut économique en misant sur l'industrie des T.I.C. Profitant de leur

voisinage avec les USA, certains pays de l'Amérique latine (Brésil) se
sont lancés également dans cette industrie. Aujourd'hui, la Tunisie multiplie les infrastructures (Parc technologique des communications, université virtuelle, écoles de télécommunications...) et se prépare à accueillir le sommet mondial de la société de l'information en 2005. D'ailleurs, le discours officiel tunisien met l'accent sur les réalisations dans le secteur des T.I.C., qui ont rendu la Tunisie "pleinement en mesure de contribuer activement aux efforts pour aider les pays en développement à ne pas se laisser distancer par les progrès technologiques et à renforcer leur présence dans le secteur mondial des communications,,36. Explosion de l'économie de communication dans le monde L'industrie des T.I.C. et le secteur des services sont en pleine expansion dans le monde y compris dans les PED. Le rapport mondial sur la communication de 1997 a estimé la croissance du marché des équipements et des services de l'infonnation entre 1990 et 2000 à 600 milliards $ US alors qu'il n'était que de l'ordre de 150 milliards $ US en 199037.En plus du fait qu'elle donne naissance à une panoplie d'activités économiques, l'économie de la communication, ouvre largement les marchés nationaux sur l'extérieur. Les marchés de l'Asie Pacifique (excepté le Japon) et de l'Amérique latine en sont un exemple. Le marché mondial des T.I.C. croît à un rythme exponentiel et a réalisé en 1994, 1430 milliards $ US soit 5,9 % du produit national brut mondial38. Le marché de l'audiovisuel a largement profité de l'apparition du numérique
35

FLICHY, Patrice, Une histoire de la communication moderne: Espace public et vie privée, La Découverte, 1997. 36 Discours du président de la république tunisienne http://www.smsitunis2005.com/Pub lish/ 37 UNESCO, Rapport mondial sur la communication: les médias face aux défis des nouvelles technologies, UNESCO, 1997, p. 61.
38 Ibid.

32

avec la mise au point de la télévision terrestre numérique, des satellites et du câble numériques. En Asie et en Amérique latine, le satellite numérique constitue un marché en plein essor. La télévision numérique représente un marché prometteur en Afrique et dans le monde arabe. Le marché de la téléphonie mobile est en expansion dans les PED. Dans plusieurs pays d'Afrique, la téléphonie cellulaire remédie à la faiblesse de la télédensité. Le marché de l'informatique a connu une croissance fulgurante depuis la mise en application de la loi de Moore, selon laquelle la puissance des microprocesseurs double tous les dix-huit mois et leurs prix se divisent par deux. Il a aussi profité de la convergence entre les deux secteurs des télécommunications et de l'audiovisuel. C'est ainsi que sont nés le D VD (Digital Video Disc) et la télévision pilotée par le clavier de l'ordinateur. Seulement, ces technologies ne sont pas encore généralisées dans les PED. Certaines sont carrément élitistes. On estime, cependant, que la plus grande ascension de l'ordinateur a été menée par l'apparition et le développement d'Internet. Le marché des ordinateurs connaît une expansion importante même dans certains PED (Asie du Sud-Est et Amérique latine). Cette expansion tarde à venir dans plusieurs autres PED, spécialement en Afrique. Dans un souci de populariser en même temps l'ordinateur et le Net, certaines compagnies mondiales de l'informatique présentes dans certains PED s'allient aux opérateurs nationaux d'Internet pour offrir des formules d'abonnement au réseau moyennant une réduction du prix de l'ordinateur. Cette initiative a permis de populariser, dans une certaine mesure, Internet en Tunisie. Le marché d'Internet est également en plein essor. Déjà en 1997, 60 % du trafic sur Internet était consacré au commerce électronique, 27 % à la recherche, 9 % à l'administration et 5 % à l'éducation39. L'industrie Internet évolue de plus en plus autour du lancement des entreprises sur le réseau, de la publicité en ligne et de l'apparition de nouveaux logiciels. Seulement, ces aspects de l'expansion de l'industrie Internet tardent encore à gagner certains PED, spécialement l'Afrique et le monde arabe.

39

Ibid. p. 47.

33

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