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L'Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud

De
435 pages
Voici une approche pluridisciplinaire d'une double question controversée : l'accès aux ressources biologiques situées dans l'hémisphère Sud et l'impact des droits classiques de propriété intellectuelle sur le statut de ces ressources. L'auteur cumule une approche historique de la constitution des savoirs scientifiques dans le développement de l'Occident avec une approche inspirée de la sociologie des sciences et des techniques pour en tirer des conclusions juridico-politiques et situées du point de vue d'un acteur du Sud.
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L'Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud
Jeux, enjeux et perspectives de la protection internationale des savoirs autochtones

Biologie, Ecologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XIL et Claude Brezinski, professeur émérite à l'Université de Lille Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l'avenir des milieux naturels et de I'homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus

André G. RICO, Connaître la vie pour saisir lefutur, 2008. Jean-Louis LESPAGNOL, La mesure. Aux origines de la science, 2007. Emmanuel TORQUEBIAU, L'agroforesterie, 2007. Jean-Jacques HERVE, L'agriculture russe, 2007. Jean-Marc BODSSARD, Hélène DELORME (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, 2007. Jacques CANEILL (dir.), Agronomes et innovation, 2006. Gabriel ROUGERIE, Emergence et cheminement de la biogéographie, 2006. Ibrahim NAHAL, Sur la pensée et l'action. Regards et réflexions, 2006. Maurice BONNEAU, La forêt française à l'aube du XXlè siècle, 2005. Alain DE L'HARPE, L'espace Mont-Blanc en question, 2005. René LE GAL, Comprendre l'évolution,2005. Dr Georges TCHOBROUTSKY, Comment nous fonctionnons, 2005. Jean TOTH, Le cèdre de France, 2005. France Pologne pour l'Europe, Les enjeux de la Politique agricole commune après l'élargissement du jer mai 2004, 2005. Louis CRUCHET, Le ciel en Polynésie. Essai d'ethnoastronomie en Polynésie orientale, 2005. Henri LOZANO, Le sens des choses. une logique d'organisation de l'univers, 2005. Pierre PIGNOT, Europe, Utopie ou Réalité ?, 2005. Pierre DE FELICE, L'image de la terre: les satellites d'observation, 2005.

Bonaventure

Dossou -Yovo

L'Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud
Jeux, enjeux et perspectives de la protection internationale des savoirs autochtones

Préface d'Isabelle Stengers

L'Harmattan

L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05816-3 EAN : 9782296058163

À mes enfants Yann, Kevin, Fémi et Gilles-Atshè

llenBercienBents

Je tiens à exprimer mes remerciements et ma sincère reconnaissance à l'équipe pluridisciplinaire du SEED/ULg-Campus d'Arlon dirigée par le Professeur Marc Mormont et plus spécialement à Catherine Mougenot. Mes remerciements vont aussi à Josiane Kerger, Chantal Bartholomé et Christine Anfrie. À Marie-Noëlle Anfrie pour son aide patiente et son implication, toute mon affection.

Préface

Nous avons la science!
Isabelle Stengers Université Libre de Bruxelles

Il existe encore de bons esprits pour soutenir que si l'Europe a brutalement creusé sa différence d'avec d'autres régions du monde, c'est à l'événement «naissance des sciences modernes », et plus précisément « découverte des lois physiques », qu'elle le doit. Nous serions d'abord les enfants de Newton et Galilée, et c'est à l'universalité du savoir enfin produit dans ce coin du monde que sont dus tant le développement accéléré des techniques que la dynamique d'expansion qui fait de tous les habitants de la terre des membres au moins potentiels de ce «nous », de cette espèce humaine qui a su, enfin, apprendre à découvrir et à obéir aux lois de la nature, afin de pouvoir faire obéir cette nature. Le livre de Bonaventure Dossou-Yovo crée une toute autre perspective, d'autant plus précieuse qu'elle fait du passé une lecture à la fois originale et informée par les travaux de l'anthropologie, de l'histoire et de la sociologie des productions scientifiques et lie cette lecture aux questions brûlantes d'aujourd'hui. Comment sortir des cercles activement vicieux qui ont accompagné la grande histoire de « l'homme apprenant à découvrir la nature ». Et c'est d'abord ce mot «nature », qui est mis dans une perspective quelque peu différente. Pour les physiciens dits modernes, héritiers de Galilée et Newton, la « nature» n'a jamais eu de sens très significatif. Au 18èmesiècle, on les appelait d'ailleurs plutôt «mathématiciens» ou «mécaniciens », le terme physicien étant

Il

réservé à ces sciences alors empiriques qu'étaient la chimie, l'électricité, le magnétisme, et même à la médecine. Mais les protagonistes dont Bonaventure Dossou-Yovo nous rappelle l'importance, et dont Alexandre de Humboldt est le premier type accompli, donnent à la nature un sens encore différent. La nature, ce n'est pas pour eux ce qu'on apprend à observer avec soin, mais ce qu'on explore dans sa variété, dans toutes les régions du monde. Les scientifiques, alors, se font « récolteurs » et cartographes, prélevant des échantillons de toutes sortes, ramenant des rapports sur les mœurs des habitants, leurs coutumes, leurs savoirs et artefacts. Les historiens des sciences nous ont déj à appris combien, dès l'origine, ces sciences avaient partie liée avec les « grands voyages ». Qu'il s'agisse d'astronomie, ou de la construction, initiée par le pendule au mouvement périodique de Galilée, d'horloges capables de «garder le temps», la quête de la précision est inséparable de la question des longitudes. Et une instrumentation de précision toujours plus variée accompagnera les voyageurs au long cours, mandatés à l'exécution de mesures qui permettent d'obtenir partout réponse à des questions dont la définition a été produite en laboratoire. Cependant, ce n'est pas le seul mandat des explorateurs qui produise un contraste clair entre centre et périphérie. Le centre ad' autres préoccupations, qui donne à la Nature une autre signification encore, qui n'est pas affaire de loi, mais d'inventaire, et dans ce cas ce qui est à prospecter, ce qui peut être ressource, n'a pas grand-chose à voir avec le thème ressassé des «retombées» d'une science désintéressée. C'est cette opération systématique de prospection que Bonaventure Dossou-Y ovo met en scène avec sa passionnante étude de l'activité des sociétés de géographie au 19ème siècle, dont le héros mythique est certes le voyageur-explorateur, mais qui réalisent surtout une connexion de type nouveau entre milieux d'affaires et gens d'études. Les « chercheurs» ne sont pas ceux qui créent les moyens de produire une interprétation fiable à propos des phénomènes et processus qu'ils étudient. Ce sont, tout bonnement, des «informateurs », ramenant au centre tout ce qui peut l'intéresser à propos de la périphérie. Et ce qu'ils ramènent n'a le plus souvent que peu à voir avec les savoirs scientifiques cultivés au centre, les ressources qu'ils identifient n'ont pas grand-chose à voir avec cette science «que nous avons». Le travail de Bonaventure Dossou- Yovo nous impose ici un changement de perspective, nous force à imaginer que l'histoire de l'Europe n'aurait peut-être pas été si différente que cela si les sciences dites modernes n'avaient pas découvert les lois auxquelles, paraît-il, la nature obéit. Car c'est en termes juridiques plutôt que scientifiques que va se poser la question non plus de « faire obéir» la nature, mais de se l'approprier. L'homme « maître et possesseur de la nature» perd ici sa dimension de métaphore, impliquant une continuité entre le sixième jour de la création, lorsque Adam, créé à l'image de Dieu, reçut le pouvoir de nommer ce qui avait été créé avant lui, et un «esprit scientifique» voué à soumettre ce qu'il comprend. C'est, montre Bonaventure Dossou- Y ovo, une toute autre continuité qui s'invente, avec le juridisme romain. Nommer, c'est s'approprier et il s'agit d'inventer un droit de propriété distinct du brevet puisque ceux qui entendent bénéficier de ce droit n'ont rien «inventé ». C'est ce droit qui va transformer la périphérie en espace vacant dont les habitants ne sont pas susceptibles de posséder - c'est-à-dire de valoriser- ce dont pourtant ils ont usage et savoir.

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Nous avons « la science », pourtant: on connaît les grandes lois qui ont corrélé par exemple mœurs humaines et climats. Ces lois viendront à point non certes en tant que suscitant des questions de recherche, mais en tant qu'argument juridique pour exclure les peuples de la périphérie du statut d'égaux à qui des droits devraient être reconnus. Qu'ils puissent être assimilés à des ressources, comme c'est le cas avec l'esclavage, peut certes être contesté, ce qui permettra à la grande entreprise coloniale de se parer des vertus de la civilisation. Mais s'ils ne sont pas réductibles à des marchandises comme les autres ressources de leur contrée, ceux et celles qui appartiennent aux «races noires et rouges» appartiennent, nous disent les savants, à des « races mineures ». On peut certes les traiter avec humanité, comme on traite des mineurs d'âge, mais non les considérer comme égaux. Ils n'ont en particulier aucun droit sur ce qui est identifié comme ressource, car ils n'ont d'autre mérite que d'être nés là où ils sont nés, et d'avoir bénéficié sans effort, sans les faire fructifier, de ces ressources qu'il s'agit désormais de mettre en valeur: «aux blancs appartiennent l'initiative, la direction, l'apport du capital et de la science, aux noirs l'exécution », explique monsieur Jules Duval en 1863 à la Société Géographique de Paris. Les grandes lois anthropogéographiques mettant en scène des contrastes tels que peuples indolents (au Sud) et peuples entreprenants (au Nord), que nous considérons auj ourd 'hui comme tristement racistes, ne font pas seulement partie de la science de leur époque, mais elles ont transformé également l'existence de «la science» en preuve pour leur lecture anthropologique, c'est-à-dire aussi en argument au service du droit d'appropriation. Nous avons certes dénoncé de telles lois, mais nous sontelles si étrangères? En tant que philosophe, en tout cas, ce n'est pas sans effroi que je lis d'estimables philosophes du 20ème siècle, Léon Brunschwig ou Gaston Bachelard pour ne citer qu'eux, dont les discours sur l'esprit humain prennent I'histoire des sciences pour laboratoire, comme dirait Brunschwig, ou font vibrer le pathos des intérêts de l'esprit s'arrachant aux intérêts de la vie, comme dirait Bachelard. Devinons qui n'a à son actif que des savoirs empiriques, qui est exclu du laboratoire de l'esprit, ou qui ne témoigne pour les seuls intérêts de la vie... Il Y a du travail encore, beaucoup de travail, pour que chaque fois que nous pensons à nousmêmes, nous ne disqualifions pas les autres. II ne s'agit pas ici de répondre à ce type de mise en scène, qui fait de « la science» la tête pensante de I'humanité, une dénonciation symétrique qui l'identifierait à une simple idéologie dominatrice et mensongère. Bonaventure Dossou-Yovo ne dénonce pas, il veut faire penser contre les mots d'ordre, et la perspective qu'il présente évite les abstractions qui arment de tels mots d'ordre. Il y a des sciences, et chacune à sa manière est partie prenante d 'histoires extrêmement concrètes qui la situent et découragent toute tentative de purification, toute tentative de dégager, comme par une opération alchimique, l' «esprit» (scientifique) d'une gangue d'intérêts compromettants. Et cette perspective, il doit la produire, parce que l'histoire continue de plus belle aujourd'hui, et que les mots (d'ordre) continuent à nous piéger. Qui n'a pas fait l'expérience d'un certain soulagement à vivre à une époque débarrassée des poisons colonialistes, et à voir le droit international prendre en compte la nécessité de sauvegarder ce qui serait «patrimoine commun de l'humanité»? La nature, désormais, serait à protéger, à conserver, comme un patrimoine dont il convient de le transmettre aux générations futures. Mais il est tout de même assez curieux que l'humanité apparaisse dans ce nouveau rôle,

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apparemment réconciliée avec elle-même, à l'époque même où, après la décolonisation, les Etats du Sud sont censés pouvoir disposer de leurs propres ressources. Et surtout, et c'est là que la mise en perspective proposée par Bonaventure Dossou- Yovo prend son actualité, il est significatif que « la science» apparaisse alors comme une référence apolitique et neutre. Les chercheurs (du centre) doivent avoir accès aux ressources parce qu'ils représentent désormais cette humanité dont le patrimoine doit être géré avec rationalité. Ce qui, de fait, signifie d'une part que les Etats post-coloniaux «ne savent pas », et de l'autre que l'Afrique est encore et touj ours définie en termes de ressources dont l'importance pour « 1'humanité» justifie une mise sous tutelle. Botanistes et zoologues, chargés de répertorier les espèces, condition pour une protection de la biodiversité, ne se sentent certes plus partie prenante de l'institution coloniale. Mais le travail scientifique dépend des priorités des bailleurs de fonds, et c'est au dernier rang de ces priorités que se situe apparemment ce qui aurait donné aux Etats du Sud la capacité d'obtenir ce qu'ils auraient eu effectivement besoin de savoir: la constitution d'une nomenclature homogène, consultable par tous, susceptible de permettre une traçabilité des espèces commercialisées, et donc une mise en visibilité des activités d'extraction qui accompagnent comme leur ombre les pratiques (désintéressées) de prospection. Je ne tenterai pas, ici, de résumer le travail de lecture soigneuse et impitoyable de Bonaventure Dossou- Y ovo qui, désormais, va s'adresser aux textes, déclarations de principe, conventions qui font notre présent, comme aussi au rôle des organes de gestion internationaux qui travaillent toujours sous le signe de la protection et de la valorisation du patrimoine commun. Et ce, aujourd'hui, dans un contexte nouveau: avec l'enjeu supplémentaire de la possibilité d'appropriation par mises sous brevet qui confère à la recherche scientifique un rôle encore nouveau, et avec une référence à la crise qui rend d'autant plus nécessaire le libre accès des scientifiques prospecteurs, collecteurs et désormais sauveurs. Le patrimoine qu'il s'agit de sauvegarder est menacé d'« érosion génétique» - la mise en « banques» des gènes sert l'humanité future, mais ce qu'en font les industries (pharmacie, semences) est soumis aux droits de propriété industrielle. Désormais, le terme «biopirate» est bien connu, et la lutte courageuse des communautés locales pour que soient reconnus et protégés leurs droits est célébrée par tous ceux qui se préoccupent de justice et de reconnaissance du rôle des « peuples autochtones» dans la constitution du patrimoine qui est désormais celui de l'humanité. Mais dans cette histoire rien n'est limpide. Pourquoi, alors que, en Europe, aucune région n'a le droit de refuser les OGM admis par décision centrale, la possibilité, «au Sud », des communautés locales revendiquant des droits qui court-circuitent la souveraineté des Etats, est-elle bénie, voire encouragée par les institutions internationales? N'y a-t-il pas là deux poids deux mesures, les populations du Nord devant se soumettre aux impératifs catégoriques d'une libre circulation au service, par définition, de l'intérêt général, celles du Sud devant être défendues contre... leurs propres Etats? N'est-il pas sous-entendu que ceux-ci sont corrompus, incompétents, prédateurs, sans légitimité, héritiers irresponsables de l'entreprise coloniale qui a fabriqué des frontières artificielles et créé des mises en circulation violente là où des communautés vivaient une relation pacifique et respectueuse avec leur environnement? Et les travaux mêmes des anthropologues et des ethnoscientifiques, qui, désormais, vomissent l'opposition entre «nous, qui

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avons la science, et ces peuples qui n'auraient pas su valoriser leurs ressources », et promeuvent une conception constructiviste égalitaire des savoirs contre l'universalisme des sciences modernes, n'aboutissent-ils pas à ranger ces peuples et leurs savoirs dans ce patrimoine commun qu'il s'agit de protéger contre des Etats contaminés par la modernité? Lorsque les savoirs irremplaçables des communautés dites autochtones sont honorés, comme ce qui est à sauvegarder en même temps que les ressources dont ces communautés dépendent, n'est-il pas - pas seulement, mais toujours aussi - question d'accès à ces ressources, et ce à un moment où certains Etats du Sud commencent à réclamer la reconnaissance de leur souveraineté sur leurs ressources? Pas plus que les défenseurs de la biodiversité, les défenseurs des peuples autochtones ne sont «coupables»: le travail de Bonaventure Dossou-Yovo n'est pas de dénonciation, mais de mise en pensée. Nul, au nom de ses bonnes intentions, de son repentir envers les crimes de la colonisation et l'arrogance de l'universalisme occidental, ne peut faire l'économie d'une telle mise en pensée, parce que les descendants de ceux qui se sont entendus pour déclarer les terres lointaines « espace vacant» sont toujours là. Le jeu est sans cesse pipé, certaines conséquences recevant la capacité de se réaliser, d'autres restant bizarrement lettre morte ou soumises à des pharmaceutiques, entreprises de biotechnologie -, sont censées aujourd'hui verser une redevance pour les ressources utilisées, en échange de leurs droits d'accès, mais l'obtention d'un brevet n'assure pas la traçabilité puisqu'il ne doit pas faire mention de l'origine du biomatériau ayant contribué à l'invention brevetée. Ou alors, les communautés locales se voient reconnu un droit intellectuel, mais... il faut pour cela que les connaissances et pratiques traditionnelles soient explicitées, évaluées, authentifiées comme ayant bel et bien contribué au maintien de la biodiversité ou des écosystèmes. En d'autres termes, le libre accès à ces connaissances doit être assuré à ceux qui, seuls, pourront établir, sur un mode rationnel, c'est-à-dire universel, l'intérêt de ces connaissances pour la conservation et l'utilisation durable de la diversité biologique. Et la menace même d'« érosion génétique» traduit bien que les savoirs locaux, si respectables mais qui ignorent les gènes, doivent être valorisés par d'autres - ils ne savent pas ce qu'ils ont conservé. Aujourd'hui certains Etats du Sud revendiquent d'assurer eux-mêmes la protection des savoirs autochtones, et cela sur un mode démontrant qu'ils ont tiré les leçons du passé récent, mais ils se heurtent à la continuité d'une entreprise qui, depuis des siècles, a défini la périphérie comme lieu d'extraction de ressources et de savoir valorisables par le centre, et qui confère désormais aux brevets et au droit des obtenteurs le statut de « mesure d'incitation» à une conservation et à une utilisation

conditions qui en transforment le sens. Ainsi, les utilisateurs - sélectionneurs, firmes

améliorée des ressources génétiques

-

Auj ourd 'hui, au nom de cette incitation, le brevet est ainsi défini comme au service de I'humanité. La généralisation de la protection « classique» assurée par les Droits de propriété intellectuelle s'impose donc, malgré le projet, évoqué mais jamais actualisé, d'un éventuel droit sui generis pour les savoirs traditionnels. Si les détenteurs de ces savoirs veulent les protéger, il leur faudra leur faire subir, et à leurs trais, le type d'épreuve qui est propre aux savoirs technoscientifiques, en co-partage avec tous ceux qui auront contribué à les attester, et sans pour autant bénéficier de la protection du secret industriel. Encore et toujours « nous avons la science ».

au service donc de l'humanité elle-même.

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Ce livre, parcours détaillé d'une histoire avant tout juridique et institutionnelle, traduit en lui-même un fait nouveau: l'émergence d'une contre-expertise lucide, qui ne s'arrête pas aux bonnes intentions déclarées, ni ne se laisse impressionner par les pétitions de principe, mais, avec une ténacité tranquille, examine les conséquences. Et c'est cette contre-expertise elle-même qui, pour Bonaventure Dossou- Y ovo, constitue la seule véritable inconnue de la question: les Etats du Sud deviennent capables de percevoir le rôle joué par les experts, de se réapproprier les enjeux, de faire bégayer les négociations. Ils commencent à nous connaître, et à ne plus se laisser prendre en otages de nos querelles. Nul besoin pour eux de prétendre que les lois de Newton «ne sont qu'une construction humaine» pour pouvoir affirmer que les sciences telles qu'elles se font participent activement à une construction d'asymétries en termes desquelles ont été définis tant les pays du Sud que les pratiques « non modernes» de nos pays. L'opposition moderne/traditionnel, conclut Bonaventure Dossou-Yovo, est elle-même truquée, impliquant encore et toujours une protection qui non seulement est inefficace mais sape la légitimité des Etats du Sud face aux instances qui représentent la «protection du patrimoine de l 'humanité ». De même que les évolutionnistes ont appris à penser que toutes les espèces vivantes sont «contemporaines », nulle n'étant plus ancienne que d'autres, il nous faudrait apprendre à penser toutes les pratiques humaines comme contemporaines, comme susceptibles de participer en tant que telles à des modes de production et d'organisation, des modes ouverts certes, capables de se connecter à d'autres, mais régionaux et donc «insoumis », déconnectés des régimes juridiques internationaux et des définitions de la valorisation que ces régimes supposent et imposent. La voix de Bonaventure Dossou- Y ovo est une voix insoumise, et c'est pourquoi il n'a pas besoin d'une rhétorique de la dénonciation, qui toujours se fait porte-parole de l'innocent faible contre le pouvoir du mauvais. La perspective qu'il trace peut être douloureuse pour certains, parce qu'elle nous déloge du rôle que nous nous sommes attribué, nous les occidentaux généreux et bien-pensants, celui de protecteurs d'une nature qui inclut curieusement dans une même catégorie, celle d'une utilisation potentielle, les « ressources» désormais génétiques et les savoirs de populations qu'il faut le cas échéant défendre contre leurs propres gouvernements.

Cette perspective ne garantit rien, ne sacralise pas les Etats du Sud - mais pourquoi
ne pas penser plutôt aux Etats du Nord et au rôle de nos gouvernements dans la défense des sacro-saints droits de propriété intellectuelle? Elle nous fait sentir à quel point nous devons nous méfier de bonnes intentions qui encore et touj ours font de nous ceux qui pensent pour les autres, qui encore et touj ours assignent aux autres des rôles dans une scène que nous écrivons, au nom de l'humanité.

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Introduction

Résumé & trame
Dans la perspective de la tenue des négociations au sujet de la Convention sur la diversité biologique, CDB, s'est ouvert, dès les années quatre-vingt, le débat sur l'accès aux ressources naturelles et aux savoirs locaux. Alors qu'en fait, il s'agit de renforcer les liens systématisés entre les collectifs d'agronomes, de semenciers, de biologistes et de financiers autour des ressources biologiques, ce débat a pris les apparences d'un intérêt altruiste pour les Etats du Sud et leurs populations rurales rebaptisées communautés autochtones et locales. Cet altruisme s'est traduit par le souci exprimé d'un «partage juste et équitable des avantages découlant de

l'exploitation des ressources génétiques» (article 1er de la Convention sur la

diversité biologique). Une telle reconnaissance, si elle devait s'appliquer, remettrait en cause une pratique ancienne consistant à visiter librement les localités riches en diversité biologique, à recueillir des informations sur leurs manières de traiter leurs maladies, de se nourrir et sur leurs relations avec la nature. Et le fait que cet article soit complété ainsi: «notamment grâce à un accès satisfaisant aux ressources génétiques et à un transfert approprié des techniques pertinentes, compte tenu de tous les droits sur ces ressources et aux techniques, et grâce à un financement adéquat» informe des conflits que sa mise en œuvre soulève. Quoi qu'il en soit, les suites réservées à l'application de la CDB se sont révélées très problématiques dans la mesure où l'implication altruiste était équipée d'une mise en œuvre rédhibitoire: non seulement la CDB «légitime» le principe de la bioprospection, mais introduit dans un espace où résident les autochtones ou indigènes des modèles scientifiques de conservation in situ (aires protégées, etc.) : les populations rurales et leurs Etats n'étant pas possesseurs de science, le souci de partage des avantages s'en trouve réduit. Ce verrouillage s'est renforcé avec l'option de l'Accord sur les aspects des

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droits de propriété relatifs au commerce de l'OM CI. En d'autres termes, l'intérêt suscité auprès des populations rurales du Sud n'a eu lieu que pour renforcer les liens déj à systématisés entre les collectifs d'agronomes, de semenciers, de biologistes et de financiers du Nord autour des ressources biologiques situées dans le Sud. Un tel constat va susciter la réaction des Etats du Sud qui, pour prendre en compte la nécessité d'une protection internationale des savoirs traditionnels et des ressources associées, axent leurs revendications sur la suppression de la biopiraterie induite, notamment, par l'utilisation du brevet. Et depuis, c'est à l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, OMPI, qu'il revient de faire une proposition « acceptable» par toutes les parties. Dans cette enceinte, la tendance semble aller dans le sens d'une protection hypothétique des savoirs traditionnels par les règles de protection existantes, c'est-à-dire celles pensées pour les savoirs technoscientifiques. Une telle solution protège la biopiraterie dans le sens de sa sauvegarde. En effet, la tenue des «négociations» n'est pas suspensive des pratiques mises en cause et leur échec, du point de vue des Etats du Sud, ramènerait au statut quo ante. Or, si le droit d'accès aux ressources est inscrit parmi les objectifs de la CDB, c'est parce qu'il renvoie à une praxis dont les enjeux sont très anciens. Ceux-ci ont dessiné très tôt le profil des acteurs privilégiés, du cadre de leurs négociations avec une représentation spécifique de la valeur de ces ressources naturelles et des savoirs associés. Cette tradition est inscrite, comme par déterminisme, dans une logique d'accumulation, de rationalisation et de transformation des ressources naturelles. En d'autres termes, les solutions élaborées à la CDB, à l'Accord sur les aspects de droits de propriété intellectuelle relatifs au commerce, Adpic/OMC ou en étude au sein de l'OMPI portent la marque de ce principe historique, celui du droit d'accès dont nous proposons de suivre les mouvements de construction pour comprendre l'inadéquation des solutions en cours d'adoption. C'est donc en vertu de ce principe ancien que le droit d'accès a dessiné les contours actuels de la problématique avec des outils structurels, conceptuels et des acteurs qui n'ont eu de cesse d'augmenter leur pouvoir d'action. De cette manière, les réalités sur lesquelles sont mis des mots d'actualité comme science de la nature, de la vie, biodiversité, etc. renvoient aux marques que l 'histoire de la construction du droit d'accès a déposées comme fondatrices des solutions esquissées au niveau international. Corrélativement, la « minoration» des ressources botaniques, voire biologiques et des savoirs affiliés est tributaire de la pensée scientiste et des liens auxquels les scientifiques se doivent d'exercer leur profession. Ces liens sont nourris des visées politiques et économiques qui sont celles des utilisateurs de leurs produits, ainsi que le confirme l'option en cours d'adoption à l'OMPI qui, si elle est menée à son terme, aura été une opération de plaquage, c'est-à-dire masquant deux histoires: celle de la société qui s'est inventé ses propres règles d'exploitation et celle d'une autre qui est mise en jugement par la première. De fait, les deux histoires en parallèle sont celles du rapport Nord-Sud, dans les règles qui ont fait prévaloir l'une sur l'autre. La question de l'accès aux ressources biologiques est aussi tributaire de ce rapport. En effet, que peut être la représentation
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L'Organisation mondiale du commerce, OMC, en obligeant les Etats, d'une part à intégrer dans leurs législations nationales la protection des droits de propriété intellectuelle, DPI, sur les micro-organismes et les semences «améliorées» (protection des savoirs technoscientifiques), d'autre part, à baisser leurs barrières douanières pour ces produits protégés, met en danger les marchés et produits locaux.

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des savoirs traditionnels pour une société qui s'est développée parce qu'elle les a combattus, du moins officiellement? Pour une société qui a décidé que les savoirs qui «comptent» doivent être objectifs? Pour une société qui, pour comprendre et maîtriser la nature et ses éléments, a inventé la science technique d'où elle tire les mots pour les identifier? Corrélativement, les Etats du Sud, au sein desquels les pratiques traditionnelles subsistent ou évoluent, n'ont pas (ou ont très peu) défini leurs rapports avec les détenteurs de ces pratiques. Peut-on alors reconnaître en «haut» une pratique qui en «bas» n'est pas perçue comme devant l'être? Veut-on les reconnaître vraiment? Peut-on le faire dans la mesure où ce que désignent les STB relève d'une représentation historiquement figée et politiquement chargée? De cette situation d'indéfinition, le recours à la « valeur» des pratiques traditionnelles pour leur faire obtenir un espace de commerce international s'apparente à une instrumentalisation. Il aurait fallu investir dans ces valeurs locales, pour autant qu'elles existent, avant de les défendre dans les arènes internationales. Car toute pratique, pour prétendre à un droit, a besoin de revendiquer et, pour ce faire, doit désigner l' objet pour lequel elle se spécifie comme étant la source en vertu de laquelle elle cherche reconnaissance. On imagine quelle aurait été la situation en aval si l'Accord sur les Adpic avait inclus les savoirs traditionnels relatifs aux ressources botaniques, STB: un branle-bas, une course escamotée qui diviseraient davantage prétendants et prétendus détenteurs de ces savoirs et leurs gouvernements; une course au pactole comme on en a l'habitude, lorsqu'un fonds est mis à disposition pour des causes humanitaires, communes. Pourtant, à la faveur de l'établissement d'un régime international des ressources biologiques, le consensus s'est élargi à un régime international des savoirs traditionnels, ce qui a pour effet d'accroître le nombre des catégories d'acteurs revendiquant leurs droits sur les ressources biologiques; de quoi affaiblir les droits souverains des Etats du Sud sur leurs ressources et réformer le système d'accès à ces ressources par le biais des communautés autochtones et locales, « gardiennes» de la diversité biologique. La CDB (et les Lignes Directrices de Bonn auxquelles a abouti sa déclinaison) n'échappe pas à cette interprétation2. En effet, l'argument venant en soutien aux objectifs impératifs de la CDB est celui de la scientificité qui marque tant le souci d'accès libre que le travail et le résultat dont témoignent les produits appropriables. Or c'est cette même scientificité qui marque la validité des procédés et produits appropriables par les DPI et défendus par l'OMPI-OMC et le système UPOV. C'est dire que ni la CDB ni l'Accord sur les Adpic, y compris les négociations à l'OMPI sur cette question, ne sont pertinents pour garantir l'efficacité d'une protection internationale des savoirs traditionnels car conçus pour accompagner le développement socio-économique des pays qui, pour être industriels, ont dû militer contre le règne traditionnel, le passé. Les pays du Sud qui, poussés par certaines ONG, se sont servis du concept «savoirs traditionnels»
2 Les objectifs de la Gonvention sur la diversité biologique, énumérés, dans son article I er, sont clairs dans le sens où ils perpétuent l'impératif d'accès libre aux ressources biologiques et soulignent les enjeux massifs qui les portent: «Les objectifs de la présente Convention, dont la réalisation sera conforme à ses dispositions pertinentes, sont la conservation de la diversité biologique, l'utilisation durable de ses éléments et le partage juste et équitable des avantages découlant de l'exploitation des ressources génétiques, notamment grâce à un accès satisfaisant aux ressources génétiques et à un transfert approprié des techniques pertinentes, compte tenu de tous les droits sur ces ressources et aux techniques, et grâce à un financement adéquat »,

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comme ressource stratégique de revalorisation de leurs matières premières, peuvent se rendre compte a posteriori du profond malentendu dans lequel ils se sont installés et qui veut faire accéder les STB au commerce international pour lequel ceux-ci ne sont ni outillés, ni « demandeurs ». Par voie de conséquence, la volonté pour les pays du Sud de se servir de la question « traditionnelle» pour infléchir les mécanismes de production et de formulation des normes dites internationales est «vulnérable». En effet, une telle posture serait « amnésique» des règles par lesquelles la supériorité de l'Occident est devenue incontestable dans tous les arts qui concourent à l'économie matérielle des sociétés: le résultat d'une contorsion multiséculaire dont le système international porte la marque. Néanmoins, l'instrumentalisation des savoirs traditionnels à protéger au plan international et dont les Etats du Sud sont victimes et co-auteurs peut leur être bénéfique au plan interne si ces Etats, au sein desquels les pratiques traditionnelles subsistent ou évoluent, règlent et définissent leurs rapports socio-économiques avec les détenteurs de ces pratiques: vaudouistes, chamans, tradipraticiens, herboristes, paysans et autres «obscurantistes»... Mais alors, de quelle «modernité» ou de quelle «traditionalité » parlerait-on encore? En d'autres termes, un cadre national « décomplexé» de révision et de redéfinition des liens avec les porteurs de ces savoirs aussi bien qu'un inventaire national des ressources biologiques constituent des préalables à toute montée de réglementation dite internationale. La thèse propose, dans une perspective historique, une mise en récit des occurrences qui ont déterminé la trajectoire des relations politiques de pouvoir au sein de la communauté internationale. Il s'agit d'une démarche anthropologique des communautés scientifiques et de leurs alliés qui, en les mettant en étude, tente de rendre compte des asymétries dont ils bénéficient. L'hypothèse de base est la suivante: la représentation du monde est celle d'un champ de lutte des intérêts précis des populations, des couches sociales et des nations pour le contrôle des ressources mondiales et nationales avec, pour motivations, la lutte contre la pauvreté, la misère, la domination et l'exploitation. Les «théories» et leurs institutions d'application sont des outils construits essentiellement à l'effet de ces luttes. La production de connaissances et d'interprétations du monde n'est pas une activité exonérée d' enj eux de régulation et de sécurisation, ainsi qu'en témoigne, par exemple, l'institutionnalisation de la «communauté internationale» au service de ceux qui détiennent les bénéfices de cette production.

La trame de la réflexion est scindée en quatre parties: La première concerne une mise en récit des transformations institutionnelles grâce auxquelles ont été conduits l'émergence et le développement scientifique et industriel de la France du 19ème siècle. Elles ont abouti à la fin du 20ème siècle à l'institutionnalisation d'une communauté internationale pérennisatrice de ce développement. Le choix porté sur la France du 19ème siècle a été guidé par le célèbre ouvrage de Michel Foucault, Les mots et les choses, dans lequel l'auteur situe le point de départ de la modernité française, mais aussi occidentale, autour des années 1795-18003. Cette période est celle où, sous l'influence du progrès de l'industrie, de l'accroissement de la division des tâches, de l'accumulation du
3 Cf. Foucault M., Les mots et les choses Une archéologie p.233. des sciences humaines, Gallimard, Paris, 1966,

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capital, etc. que décrit Adam Smith, s'est opérée la définition mi-consciente, miinconsciente de la valeur de l'activité imprimée dans un objet de besoin et d'échange. Ce processus a connu son paroxysme avec la convention de 1883 instituant le droit de propriété industrielle célébrant la créativité, son auteur mais surtout celui grâce à qui l'objet créé est rendu utile socialement: l'industriel financier. Depuis, la doxa présente la propriété industrielle comme sanctionnant l'effort de création d'artefacts issus de la seule rationalité de leurs titulaires. Si cette présentation est défendable parce que contemporaine à l'essor de l'industrie chimique, elle ne rend pas compte du statut des ressources naturelles, en l'occurrence biologiques (végétales et animales) pourtant intégrées dans le champ d'application de ladite convention. C'est dire que cette dernière portait déjà la marque du désir d'approvisionnement des biens et savoir-faire dont ont besoin les premières nations organisées. La forte médiatisation du brevet, justifiée par les promesses placées dans les artefacts mécaniques et chimiques, a eu pour effet d'éclipser, dans l'espace interne de l'Occident, la visibilité du processus de sécurisation de l'accès et de l'approvisionnement des ressources et savoirs périphériques. Si les règles d'accès et d'approvisionnement de ces ressources ont à voir avec la propriété industrielle, elles obéissent à un autre processus, même si celui-ci reste animé par la figure évanescente mais réelle de l'investisseur financier défini comme «industriel ». En définitive, deux processus, chacun jouant selon les espaces visés (intérieur, extérieur) ont été mis en œuvre. Ce constat nous a suggéré de mettre en relief un processus dual de construction sociale: le premier axe est relatif à la mise en place progressive des droits de propriété industrielle en faveur des industriels financiers; le second, concomitant, concerne le « droit» industriel d'accès aux ressources naturelles de la périphérie. Ce deuxième axe a déterminé de manière holistique mais efficace la production des règles de droit international jusqu'au-delà de la moitié du 20ème siècle, avec pour effet la construction des marchés de fournitures de matières premières et de produits finis. Mais pour faciliter une lecture plus aisée de cette construction, il a été préféré de renvoyer en «Annexe» la construction sociale des droits de propriété industrielle. N'eussent été les occurrences exogènes, parmi lesquelles l'émergence de nouveaux Etats extraits des arrières pays métropolitains, ces derniers ayant cru au discours de la possibilité d'une répartition « équitable» des biens et ressources de production, l'internationalisation se serait stabilisée avec les formules-préceptes utilisées antérieurement à la deuxième moitié du 20èmesiècle, c'est-à-dire le marché construit par la division internationale du travail. Cette division va connaître des tentatives de remise en cause portées par les revendications de souveraineté permanente sur les ressources de la part des pays du Sud.

Dans cette première partie intitulée Les Etats-nations et l'accès aux ressources naturelles, il est proposé une relecture du contexte d'émergence du «naturalisme» nanti d' enjeux socio-économiques nourris par une doctrine philosophique s spécifique, celle des sociétés de géographie du 19èmeiècle, fondatrices des règles de découverte et d'appropriation et pionnières du droit international privé et public. Ainsi, le chapitre premier, Naturalisme, mobilisations et ambivalences, «recrée» le contexte d'émergence de la discipline naturaliste en se focalisant sur la manière 21

avec laquelle ses figures de proue se sont connectées aux désirs ambiants d'inventaire des ressources naturelles du monde. Ce choix a permis de mettre en relief l-Ies enjeux socio-économiques qui ont imprimé leur marque à la construction des liens extra-scientifiques dont a bénéficié le naturalisme, science de la nature, pour se consolider l'ambiguïté du statUt du scientifique naturaliste face aux pouvoirs politiques; 2-le Marché de prestations scientifiques. Plus particulièrement, nous nous sommes intéressés aux figures « naturalistes» de l'époque, notamment celle de 3-Alexandre de Humboldt, figure-type ? dont la biographie et les exploits indiquent 4-les Alliances non visibles grâce auxquelles s'est renforcé le statut du naturaliste scientifique parce que celui -ci invente 4-la Science qui parle, c'est-à-dire une science qui, sans créer d'objet tangible, fait autorité parce qu'elle fait de la prospective. Dans le chapitre deuxième L'accès aux ressources, une histoire en continu, il s'agit de montrer en quoi cette préoccupation est ancienne. Pour cette raison, il nous a paru intéressant de rappeler comment dès le I6ème siècle des jurisconsultes ont « fabriqué» ce qui va constituer les «fondamentaux» d'un droit international public: I-Ia mer comme ressource de pêche et voie d'accès commercial; 2-de Vitoria à Grotius: le droit de commercer; 3-jus communicationis et jus gentium et usages nationaux. Le chapitre troisième La Renaissance réactualisée, permet par conséquent de montrer en quoi le I9ème siècle a fonctionné largement comme une réactualisation des doctrines fondatrices de la Renaissance. En cela, la Société de Géographie de Paris, à l'instar de ses homologues européennes, concentre et organise, en objectifs de politique économique ou d'économie politique pour l'Etat-nation, le souci de la recherche de l'information utilitaire et des modes d'action: I-Ia Société de Géographie de Paris, structure modèle d'action; 2-I'accès aux ressources et l'asymétrisation des savoirs :fondation ; 3-une mise en œuvre: l'acclimatation. Le chapitre quatrième intitulé Extraterritorialité et internationalisme vise à montrer comment le jus communicationis et le jus gentium se sont déclinés dans les pratiques internationalistes, parce que les membres des sociétés de géographie sont aux avant-postes tant de ce qu'il est advenu d'appeler, par raccourci conceptuel, « pratiques diplomatiques» que des échanges commerciaux : I-casus belli et usages diplomatiques pour le jus communicationis ; 2-I'échange commercial, signe suprême de sociabilité humaine .: 3-échange commercial et coordination internationale; 4-propriété industrielle, concept organisateur d'accès à la périphérie? 5-I'invention de la solidarité internationale. Ce sont ces pratiques éprouvées par les Etats occidentaux technologiquement avancés qui sont perçues comme susceptibles d'être remises en cause par l'avènement des indépendances. Cette perception va justifier l'effort de repatrimonialisation entrepris par l'Occident pour pérenniser ses acquis

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multiséculaires relatifs à l'accès et l'exploitation des ressources naturelles, cette fois, au nom de la recherche scientifique. Tel est l'objet de la deuxième partie.

La trame de la deuxième partie Re-patrimonialisations prend appui sur les revendications souverainistes des Etats du Sud, d'abord pressenties puis confirmées, pour donner à voir les mobilisations conceptuelles et stratégiques mises en œuvre par la communauté internationale afin de pérenniser le développement des nations fortes. Les «nouveaux» régimes d'accès aux ressources ont été mis en place en creux des débats ultérieurs sur l'environnement et de la Convention sur la diversité biologique. Cette dernière, pourtant présentée comme fondatrice d'un régime international d'accès et de partage des bénéfices tant issus de cet accès aux ressources que des transformations de ces dernières, n'efface pas ces régimes initiaux. Pour montrer que le concept de conservation est empreint des représentations strictement utilitaires, nous proposons d'exposer les ambivalences de sens qui l'ont accompagné à son entrée dans l'international. Ainsi, dans le chapitre premier, Ressources biologiques, du national à l'international, nous relatons le statut interne de la nature et des ressources biologiques, notamment: I-de la conservation de la nature à la conservation des ressources naturelles à l'intérieur des Etats-nations (en France et aux Etats- Unis) ; 2-/ 'internationalisation du préservationisme et du conservationisme utilitaires. Le chapitre deuxième Les « nouveaux» dispositifs internationaux d'accès aux ressources naturelles de la périphérie expose en appui à la thèse utilitariste: I-Ie Manifeste d'Arusha, acte précurseur; 2-la Convention africaine pour la conservation de la nature et des ressources naturelles; 3-les conventions internationales génératrices du redéploiement des sciences prospectives et des techniques extractives (Convention sur les zones humides, Ramsar, Convention de Washington sur le commerce international des espèces en danger, Cites et la Convention de Bonn sur les espèces migratrices, CMS). Le chapitre troisième, Gestion des dispositifs d'accès/gestion... en crise est consacré aux problématiques de gestion liées I-à l'U/CN et à la FAG en compétition-collaboration pour la gestion des deux formes de conservation (in situ et ex situ) dont la mise en application, contrairement

à la

vertu

de développement économique pour les PED qui leur est affectée,

implique une forme insidieuse d'appropriation exclusiviste ; 2-aux dispositifs d'accès. Celles-ci sont liées à la persistance de la résistance des PED justifiant la tenue de la Conférence de Stockholm et ses échecs convertis en devoir de fonder une approche globale des questions d'environnement et d'accès aux ressources biologiques. Cette approche globale est d'autant plus nécessaire que la FAO est questionnée par les pays du Sud sur le statut d'accès libre des ressources phytogénétiques privatisées après leur « amélioration» ; 3-au concept de patrimoine commun de I 'humanité, construction et crise... en permanence? Inventé pour contourner la difficulté d'accès aux ressources périphériques, ce concept dérivé de celui de la solidarité internationale est, à son

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tour, mis en difficulté eu égard à la donne génétique, source de droits de propriété intellectuelle sur les semences et les micro-organismes. Alors que ces mises en causes sont essentiellement le fait des Etats du Sud, va apparaître sur la scène un nouvel acteur susceptible de revendiquer les mêmes droits que les Etats du Sud. Il s'agit des « communautés autochtones ».

La troisième partie, Internationalisation de la question autochtone: ambivalences et impasses, vise à montrer comment cette donne, qui complexifie les prétentions sur les ressources naturelles, a été gérée par le système international avec l'appui subreptice mais efficace de l'UlCN et de la FAO, à l'horizon de la CDB. Il s'agit d'un déroulé chronologique dans lequel des « convergences» inexpliquées ont porté la question autochtone, d'abord en confinement intra-étati que , puis, sans rompre avec cette solution, l'entretiennent dans une voie médiane d'internationalisation, comme par effraction acceptée, pour produire un régime international des savoirs autochtones liés aux ressources biologiques et à leur conservation. Ce déroulé se décline de la manière suivante: Chapitre premier, Autodétermination, assimilation et autochtonie : le confinement à l'Etat-nation. Il expose les premières tribulations autochtones datant de la période de la SDN et des premières années de l'ONU : 1-I'autochtonie et la Convention n° 29 ; 2-1'autochtonie et la Convention n° 107 de l'OIT. Chapitre deuxième: L'autodétermination des peuples dans les pays indépendants: non-assimilation et intégration. Ce chapitre vise à mettre en relief l'ambivalence qui caractérise, après les indépendances, le statut autochtone ou indigène où d'un côté, les peuples autochtones sont pris en charge par des organes des Nations Unies (ECO SOC) pour une solution internationale de leurs revendications territorialistes, voire sur les ressources naturelles et où d'un autre côté, ils sont ramenés à intégrer les processus intra-nationaux (la convention n° 169 de l'OIT), une politique de confinement appuyé par les organisations de développement comme l'VICN et la FAO: I-Ie confinement bis ou la tentative de mise en veille outillée par le Conseil économique et social; 2-le développementalisme aux avant-postes des politiques de confinement. Les revendications autochtones ou indigènes vont être accréditées par les structures internationales en lien avec les ressources biologiques. Le souhait de ces populations pour une ouverture sur la scène internationale va rencontrer celui des gestionnaires des dispositifs d'accès aux ressources biologiques, avec les risques de débordement antagoniste entre droits collectifs particuliers et droits d'Etat..D'où, Chapitre troisième: L'autodétermination des peuples: internationalisation par effraction? En effet, si cette revendication n'est aucunement intégrée dans les travaux de la Conférence de Stockholm, elle semble avoir préoccupé les négociateurs de la CDB. En effet, la rédaction finale de l'article 8j de la Convention va servir à légitimer l'entrée «autonome» des autochtones sur la scène

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internationale. Il est intéressant de montrer le chemin parcouru pour cette émergence qui dénote d'un jeu d'alliances subreptices: I-Exclusion et prise en compte de la question autochtone: de la Conférence de Stockholm à la CDB. L'activisme politique des représentants autochtones ou indigènes va introduire ces derniers, à côté des Etats, comme membres dans les conférences des parties de la CDB et des autres forums relatifs à la question de la protection de leurs savoirs liés aux ressources biologiques et à leur conservation. 2-I'affirmation internationale de la pertinence de la question autochtone. Celle-ci est le résultat non seulement des autoproclamations autochtonistes et de leurs droits sur les ressources traditionnelles, DR T,. ou droits de propriété culturelle et intellectuelle des peuples autochtones, DCIP, mais aussi des communautés épistémiques et des j eux stratégiques entre les différentes organisations en quête de légitimités: accréditation scientifique des savoirs traditionnels, via la valeur des
ressources.

3-de la prise en compte à l'implication active ou de l'accompagnement au désamorçage par dilution des peuples autochtones; 4-1'accréditation scientifique des savoirs locaux. Cette convergence des forces sociales va s'inscrire dans un processus plus global, celui des négociations de la Convention sur la diversité biologique. D'où, Chapitre quatrième: la re-légitimation des dispositifs d'accès aux ressources biologiques de la périphérie via la Convention sur la diversité biologique. En effet, cette inscription est suffisamment ambiguë pour faire aboutir des négociations qui, tout en donnant l'aspect d'une certaine équité, ne sont pas moins des leurres, pour ce qui concerne aussi bien les droits des communautés autochtones et locales que ceux de leurs Etats. Ce sont ces leurres que nous décrivons de la manière suivante: l-fin illusoire de l'accès libre aux ressources biologiques; 2-utopie du transfert technologique exonéré de droits de propriété industrielle et/ou intellectuelle; 3-droits sibyllins des communautés autochtones et locales. 4-fragmentation subreptice de la souveraineté des Etats du Sud. La découverte a posteriori de ce déséquilibre, sous l'effet des règles de l'OMC (obligation d'ouverture de banières douanières nationales et d'intégration des droits de propriété intellectuelle, DPI, sur les micro-organismes et les semences améliorées dans les législations nationales) va conduire les Etats du Sud à revendiquer la protection internationale des savoirs traditionnels et des ressources biologiques associées, une protection assez efficace pour gêner leur appropriation « indue» par les DPI existants. La recherche d'une solution acceptable pour toutes les parties va justifier des négociations dans les forums de la CDB (conférences des parties) et surtout de l'OMPI. Mais les intentions sous-jacentes à l'appropriation «indue» seront interprétées selon que les parties Etats sont du Nord ou du Sud. Pour les unes, la protection des savoirs traditionnels doit être arrimée au régime classique des DPI alors que, pour les autres, elle doit bénéficier de règles nouvelles distinctes du régime classique. Tel un vice de départ, le sens équivoque du terme de protection va affecter les travaux de l'Intergovemmental Committee, IGC de l'OMPI. Après plusieurs années de discussion, on se rend compte que ladite protection souffre de ce vice, lequel ftagilise l'existence tant d'un régime international de conservation de la

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diversité biologique que celui de protection des savoirs traditionnels. Autrement dit, devant les blocages que donnent à voir les négociations de l'IGC suscitées par l'avènement de la CDB et de l'Accord sur les Adpic, il convient de se résoudre à comprendre que la perspective de la protection internationale des savoirs traditionnels et des ressources biologiques est une bulle qui aura finalement servi à divertir les Etats du Sud, à entretenir le faux espoir d'une protection qui, si elle intervenait, détruirait toute la fondation des avantages technologiques des Etats du Nord. Et les discussions, n'étant pas suspensives des pratiques mises en cause, auront permis entre-temps le fonctionnement des dispositifs «incriminés» d'accès aux ressources. Sans oublier les traités bilatéraux qui sapent les résolutions multilatérales en discussion dans le cadre des cycles de négociations à I'OMC.
Dans la quatrième partie, L 'OMP! ou la mise en tenailles de la protection internationale des savoirs traditionnels et ressources associées, nous tentons de montrer comment, malgré une opposition majoritaire d'Etats-membres, notamment du Sud, l 'OMPI a formellement réussi à soumettre la protection des savoirs traditionnels et des ressources botaniques connexes aux normes des droits de propriété classique contre lesquels est pourtant formulée la requête de protection. Dans cette perspective, nous avons re-situé dans le chapitre premier Les enjeux de la protection, à savoir: l-la défense des droits des communautés indigènes, élément de souveraineté étatique; 2-la reformulation de la question du transfert technologique impliquant celle de la revalorisation des matières inputs aux productions technoscientifiques, comme marqués par la lutte pour ou contre le nouvel ordre économique, thématique entretenue par les Etats du Sud depuis le lendemain des indépendances. Le chapitre deuxième L'option «forcée» pour la propriété intellectuelle classique nous montrons comment, pour vaincre cette thématique, un forçage est mis en œuvre pour «cadrer» la protection des savoirs traditionnels et ressources associées au régime classique de la propriété intellectuelle: l-la question procédurale de la structure des débats; 2-1'OMP! et la pédagogie technoscientifique des ressources botaniques et savoirs traditionnels; 3-1'insertion des savoirs traditionnels dans l'état de la technique. Cette option, dont la mise en œuvre implique l'adhésion même des Etats du Sud à 4- un programme de fixation-divulgation des savoirs traditionnels soutenu par 5-une doctrine stratégique de campagne d'extraction ethnobotanique, est questionnable. En effet, ce programme semble procéder à une légitimation des campagnes d'extractions ethnobotaniques, et instrumentalise 6-Le recours à l'Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones dont on peut deviner le rôle dans les alliances dans les rapports N ordSud. Il faut souligner que ces propositions interviennent avec toutes les réserves émises par les Etats du Sud et que, suscitées par la requête d'une protection internationale sui generis des savoirs traditionnels et ressources connexes, les réunions au sein de l'IGC/OMPI, en optant pour la solution de la propriété intellectuelle classique,

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annoncent un échec plus que probable. A moins qu'elles ne misent sur une victoire à l'usure sur les pays du Sud. Corrélativement, ces réunions hypothèquent lourdement la CDB présentée comme instaurant un régime de gestion des ressources biogénétiques et indiquent que, si un régime de protection des savoirs traditionnels intervenait dans le cadre de l'OMPI, ce dernier serait un régime fictif élaboré pour les besoins bien compris des intérêts exclusifs des industries du Nord et donc non opposable aux Etats du Sud, ne serait-ce qu'à cause de la question du partage des avantages. En l'absence de « matériaux de consensus », on ne peut que prendre parti pour les perspectives correctives d'un état du monde déséquilibré, en insistant sur la poursuite et le renforcement des politiques de valorisation entreprises par certains Etats du Sud qui, pour être désignés de «pays émergents », ne sont pas moins inspirateurs de la communauté des Etats du Sud. Telle est la leçon à tirer des négociations sur la CDB, sur l'Accord sur les Adpic dont les réunions de l'IGC/OMPI constituent un reflet.

L'objet de la cinquième partie est le suivant: Ayant indiqué précédemment que les débats actuels au sujet de l'accès et de l'appropriation privative des ressources botaniques procède d'un processus dual de construction, il nous a paru opportun d'indiquer le processus interne de création des droits de propriété industrielle en faveur des industriels et financiers, processus mettant en relief un certain activisme des scientifiques. Les droits de l'inventeur et le collectif industriel et financier: émergences et implicites Cette approche a permis de déduire que si les débats autour de l'appropriation privative des ressources botaniques n'ont pas eu lieu au 19èmesiècle, ils étaient en attente, en gestation, avec un épanchement pour les « solutions» actuelles. Ainsi, le chapitre premier La propriété industrielle autonome,. émergences porte sur le contexte politique ayant favorisé l'avènement et l'ancrage des droits de propriété industrielle en France: 1- le « coup de pouce» révolutionnaire à l'industrie et au brevet; 2- affermissement des règles de brevet industriel. Le chapitre deuxième Production industrielle brevetable et technoscience tente de fournir des repères sur le positionnement politique de la communauté scientifique auprès du collectif industriel soucieux de rentabilité exclusive. Ces repères sont à voir dans l'activisme des scientifiques dans les arcanes du pouvoir socio-politique : 1-victoire législative; 2-victoire judiciaire. Le chapitre troisième La disciplination du collectif de la chimie pour l'industrie analyse les droits de propriété industrielle (le brevet) dans les mises en ordre des collectifs du pouvoir d'action impliqués dans le projet de production des biens de puissance et de consommation: l-conventionnalisme ; 2-connectivités ; 3-brevet, inventeur et financier: subordination et subrogation 4-brevet, droit de préemption du financier d'industrie; 27

5-« facilitations»

étatiques.

Les « solutions de parti pris », mentionnées en guise de post-conclusion, sont axées sur deux points: 1- La focalisation sur les droits de propriété intellectuelle tels qu'ils sont conçus par les pays développés est une fausse piste pour les productions du Sud. Le combat pour la protection des savoirs «autochtones» à égaliser avec les droits de propriété intellectuelle existants est un combat de diversion. En cherchant à aligner les savoirs qui leur sont attribués sur les règles conçues pour les DPI existants, c'est-à-dire le brevet sur le microorganisme, les droits d'obtention végétale et les AOC, on occulte les raisons pour lesquelles le maintien de ces droits joue comme empêchant le développement des rationalités périphériques: la protection d'un marché international et l'occultation de la science de prospection au bénéfice des pays du Nord. Le débat sur la traditionalité ou l' autochtonie participe de ces deux raisons et rend « contestables» les définitions anthropologiques qui en résultent. Car celles-ci n'ont jamais été un préalable aux utilités qu'en tirent scientifiques et industriels. En outre, cette posture visant à inviter les traditions à se laisser juger par des entités exogènes renouvelle les processus de déqualification qui ont abouti à faire de leurs porteurs des gens d'un autre temps, c'est-à-dire des non-contemporains partageant pourtant le même espace que les modernes: une fiction grâce à laquelle le « progrès» essaie de tenir ses promesses. La protection d'un marché supposé international et l'occultation des sciences prospectives constituent donc les enj eux fondamentaux débordant sur la pertinence de protéger les savoirs traditionnels. Ce marché solvable est occidental et est verrouillé non pas seulement par les DPI mais aussi par d'autres mécanismes parmi lesquels les systèmes de normalisation ISO, Codex Alimentarius, etc. Ces caractéristiques rendent dérisoire une pensée de protection des savoirs traditionnels ou autochtones liés aux ressources biologiques (STB), similaire à celle qui est mobilisée pour les objets technoscientifiques. Car quand cette pensée similaire fonctionne, le produit dit traditionnel a déj à négocié son hybridité, d'ailleurs pour une consommation résiduelle. La preuve, le commerce équitable, porteur d'utilitaires fabriqués dans le Sud, n'est «équitable» que parce qu'il intègre des normes de fabrication des utilisateurs du Nord. La recherche de la traçabilité des activités de la science bioprospective en périphérie, possible, n'a de sens pour les pays du Sud que s'ils peuvent s'en ré approprier les résultats. C'est dire que le défi pour les pays du Sud réside dans la volonté politique, de plus en plus perceptible, de démystifier l'OMC, organe non démocratique, qui cherche à détruire les capacités d'empowerment des locaux. Les découvertes de pointe, signes du progrès, ne sont pas synonymes de mieux-être4. L'alternative se trouve donc dans la fondation d'un marché régional tourné
4 Sur les difficultés d'évaluation économique du progrès technoscientifique et de ses rendements sociaux, cf. Foray D. & B.A. Lundvall, Une introduction à l'économie fondée sur la connaissance, Economie de la connaissance et organisations, Guilhon B., Huard P., Orillard M. & J.-B. Zimmermann (Ed.)
Paris, 1997, p.16-38.

L'Harmattan,

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vers la satisfaction des besoins locaux, comme l'ont fait les Etats technolo giquement avancés. 2- Une manière «autre» de procéder serait, sur la base de l'utilité locale supposée des STB, d'envisager une construction locale tenant compte des liens sociaux que ces savoirs entretiennent dans leur sphère naturelle. Les STB présentent des particularismes liés à leur caractérisation (localisation géographique et culturelle et critères de mise en forme juridique). Ce sont ces particularismes que la science prospective parcourt, considérant ces savoirs comme renvoyant à des sites de connaissances a-scientifiques en attente de certitudes scientifiques5. C'est en tant que sites de ressources que les indigènes et leur environnement sont prospectés par les technoscientifiques, dans un aller-retour permanent entre leurs laboratoires et le terrain. La connaissance des pharmacopées traditionnelles, l'inventaire des plantes médicinales utilisées par un groupe culturel donné, est une voie pratiquée à côté du criblage systématique de la flore et de la faune d'un écosystème. Cette même technologie, réinvestie par le Sud, à condition qu'il s'invente sa propre «tradipraticologie », transformerait la vision que le Sud a jusqu'alors de lui-même et de ses sites, c'est-à-dire ceux identifiés au « traditionnel », concept qui jusqu'alors a permis à la technoscience de lui « vendre» ses produits alors qu'elle continue par ailleurs de puiser dans les sites de ces savoirs «traditionnels ». Il faut signaler que cette stratégie inaugurée par l'Occident lui est payante dans la mesure où, en «minorant» les savoirs du Sud comme des savoirs marginaux, traditionnels, elle fait passer à la trappe la capacité de ces Etats à s'appuyer sur ces mêmes savoirs pour organiser des modes de production spécifiques à ses besoins et déconnectés de l'international. Ces savoirs a-scientifiques, produits par des modes collectifs et individuels et reconsidérés par les scientifiques du Sud et leurs Etats, peuvent alors mériter des formes de reconnaissance autres que celles des DPI existants. Les nouveaux régimes de production et de protection collective pour ces espaces « déconnectés», sans être antinomiques à l'existence des DPI version pré-Adpic, peuvent encore être les seuls à pouvoir résister aux formes d'appropriation privatistes. Ceci exige le renforcement du pouvoir d'Etat et la révision de sa forme et de ses raisons d'être, initialement posées comme devant servir d'appendices aux intérêts de l'ancienne métropole, ainsi qu'en témoigne la question autochtone ou indigène, produit de ces formes et raisons. C'est donc une alternative qui conduit à penser la réversibilité des logiques qui laissent la périphérie comme «déconnectée» du monde en progrès. Cette déconnection, réelle ou supposée, ne désigne pas moins un espace non encore marchand au sens du capitalisme néolibéral. Cet espace est auto-producteur d'artefacts en attente d'une organisation pensée par ses habitants et déconnectée des référentiels «développementalistes». En s'attelant à valoriser ou à rendre compatible un type de production avec les règles d'un marché qu'il n'a pas générées, on laisse en suspens une possibilité d'épanouissement dont la définition a posteriori ne peut se faire que par les processus qui la portent. Pour autant qu'il
5 Cf. la technologie juridique utilisée par les différentes conventions internationales pour positionner la recherche sur le terrain, notamment les Conventions Ramsar, CMS de Bonn, Cites de Washington, etc.

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s'agisse du sort des populations non pas «autochtones» mais simplement rurales, il convient d'améliorer les relations Etat-marché-société pour une meilleure prise en compte de cette dernière par une juridisation des groupements locaux6. Il faut donc cadrer la question des savoirs autochtones avec le type de problèmes qui l'ont soulevée: l'extraction et la transformation des ressources biologiques via les savoirs locaux. L'inventaire national ou régional des ressources biologiques (variétés locales, sauvages) au service direct des Etats du Sud reste de mise, et le terme «savoirs autochtones» ou «traditionnels» doit renvoyer ces Etats à des niches d'usages informationnels sur les plantes et animaux inscrites dans leurs juridictions. Cet informel productif, basé sur une économie sociale dite marginale, est une forme de résistance ou d'ironie (aux tentatives de transplantation des modèles d'Etat « moderne» et de marché consumériste) dont la structure interne peut être réinvestie au bénéfice des populations locales 7. De ce point de vue, ces Etats du Sud peuvent les ré-investir dans les ressources biologiques, avec les acquis d'une technologie de plus en plus « démocratisée ». C'est dire que si les savoirs dits autochtones renvoient à des pratiques, matières premières pour la consolidation des savoirs technoscientifiques occidentaux, ils peuvent constituer également une ressource sui generis pour les nouvelles souverainetés du Sud, ici africaines, lesquelles doivent se défaire des «valeurs» introduites par I'histoire coloniale et considérer ces savoirs comme en friche et leurs porteurs comme des ressources à appréhender voire à améliorer.

6

Ainsi que le préconise la loi-cadre amcaine, cf. Dossou- Y ovo B., Obstacles à la globalisation du concept d'appropriation privée du végétal, mémoire DEA, FUL, Arlon, 2001, p. 112. 7 Eberhard C., Les politiques juridiques à l'âge de la globalisation, entre archétypes, logiques, pratiques et «projets de sociétés », Bulletin de Liaison du Laboratoire d'Anthropologie Juridique de Paris, n024, 1999, p 5-20); Chrétien-Vemicos G., Rôle du droit et modèle de société, l'apport d'Élisabeth GianolaGragg, Bulletin de Liaison du Laboratoire d'Anthropologie Juridique de Paris, idem, p. 109-125.

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Première partie Format d'une construction sociale: les Etatsnations et l'accès aux ressources naturelles
Vers l'institutionnalisation d'une communauté internationale fondatrice du droit d'accès.

Chapitre premier: Naturalisme, mobilisations et ambivalences

Ce chapitre vise à mettre en relief la construction des liens extra-scientifiques dont a bénéficié le naturalisme, science de la nature, pour s'universaliser. Pour ce faire, nous avons choisi de représenter le contexte dans lequel cette discipline a pris ses lettres de noblesse, car celui-ci, semble-t-il, informe des enjeux qui sous-tendent sa légitimité. Ce contexte, celui d'une revalorisation des voyages intercontinentaux, est favorable pour lier les instruments de précision à la connaissance de la nature hors laboratoire. Cette exigence annonce la prise en main de la collecte d'informations sur les éléments de la nature par un nouvel acteur plus marqué scientifiquement. Ces enjeux, semble-t-il, sont perceptibles dans la position sociopolitique des figuressymboles de cette science.

1- Enjeux socio-économiques La promotion de l'industrie et de l'invention, comme outils «autonomes» de démarrage et de développement économique dans les Etats-nations européens, est insuffisante pour expliquer l'essor de ces derniers. Des mobilisations tous azimuts ont été aussi nécessaires, notamment pour créer et maintenir des liens sociaux. Certaines se sont créées autour de la production d'artefacts technoscientifiques et de leur consommation et «célèbrent» l'invention ou la découverte sortie des laboratoires. D'autres se sont constituées pour les découvertes «naturelles », celles qui résultent des voyages géographiques lointains. Toutes ont pour style juridique d'être des associations hybrides. C'est un phénomène paneuropéen du 19ème siècle qui donne à voir les Etats-nations constellés de toutes sortes d'associations, enchevêtrées les unes dans les autres, que seules les considérations d'analyse spécifique autorisent à séparer, à distinguer voire opposer. L'insistance sur 33

l'industrie et ses produits ne doit donc pas occulter ce mouvement vers les continents qui a alimenté et orienté les travaux scientifiques. Par ailleurs, ces mobilisations se sont accompagnées de mécanismes de rétention dont la logique permet une concentration en métropole. Il y a des artefacts issus de lieux clos (laboratoires et ateliers) qui balisent l'itinéraire de tous les acteurs qui s'y projettent comme point d'appui à leurs croyances, à leurs professions et à leur pouvoir. Mais à côté de cela et pour les mêmes raisons, il y a les produits naturels qui dessinent des liens pour ceux pour qui la nature, en tant que lieu de découverte, mérite mobilisation. Eux aussi revendiquent la science pour qualifier leurs pratiques. A l'instar de ceux qui subliment les artefacts sortis des laboratoires, les naturalistes des 18èmeet 19èmesiècles revendiquent la légitimité de leurs droits à parler au nom des éléments de la nature hors laboratoire. L'économie de la nature ou encore la science «géographique» constitue le signal qui rallie ces naturalistes. Ils ont leurs héros, académiciens, voyageurs impénitents, curieux, passionnés de nature. Mais, entre les deux catégories d'acteurs, il n'y a qu'une différence d'approches et non de profils ni de finalités; toutes contribuent à solidifier la connaissance pour l'action. Quel que soit le point de départ où l'on se situe, il s'agira touj ours de croiser les connaissances pour une faisabilité pratique. Aussi, entre toutes ces structures de mobilisation et en dépit des nuances qui les singularisent, existent des mécanismes de solidarité et de contribution mutuelle, permettant aux unes de compter sur les prestations des autres pour atteindre la part d'objectifs communs qu'elles se sont assignée, toutes se réclamant de la science. Le succès des sciences de laboratoire et de «substitution chimique» n'est pas suffisant pour expliquer le développement socio-économique occidental. Ces sciences présentent sans doute un avantage qui réside dans le fait séducteur du pouvoir de l'intellect humain sur la nature. Mais cet avantage est tout relatif. Les sciences d'histoire naturelle peuvent aussi démontrer leurs exigences de capacité intellectuelle: le paléontologue, qui collecte les signes de la vie passée, possède son lot de théories et de méthodologies bien éprouvées. Il en est de même du botaniste naturaliste muni de ses tables de classification et ainsi de suite. Bacon n'a-t-il pas enseigné que l'enquête scientifique était aussi, dans l'expérience du terrain, un travail patient de vérification pour écrire le livre de la nature ?8 Mieux, toutes ces activités sont commanditées par les détenteurs du pouvoir politico-économique, revendiquant pour ce faire la scientificité de leurs initiatives ou de leurs projets. Il s'agit des sociétés de géographie. Cela signifie que les activités géographiques, en tant qu'elles donnent à visiter les lieux à cartographier et à utiliser les informations ainsi collectées pour visionner les richesses, le fonctionnement de la nature et des hommes pour les maîtriser, sont également constitutives de ce qui, au plan interne de l'Occident, apparaît comme une activité inventive de la raison pure, de la rationalité scientifique. Celle-ci est le versant visible et second d'une activité « invisible» de collecte d'informations sur les savoir-faire et ressources «périphériques », assurée par des collectifs non strictement savants et revendiquant les fruits des inventions et découvertes dites de raison pure.

Cf. F. Bacon, Novum Organum, ou Les règles véritables pour l'interprétation de la nature, cité par Salomon-Bayet C., L'Institution de la science et l'expérience du vivant, Flammarion 1978 p. 254 ; Stehr N., Le savoir en tant que pouvoir d'action. Revue Sociologie et Sociétés XXXIII (1): 157-170.

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Le naturalisme a trouvé son impulsion au sein des sociétés de géographie qui réactualisent la Renaissance avec la philosophie baconienne et les théories jusnaturalistes. Il s'insère dans ce mouvement général de collectes tous azimuts d'informations et de choses dont les sociétés de géographie espèrent a priori qu'elles finiront par être utiles. Dans la vision holiste du projet de collecte et de la diversité des intérêts qu'abritent ces sociétés, le naturalisme va se constituer ses justificatifs d'abord marchands à cause du déficit technologique qu'il accuse par rapport aux sciences physiques, chimiques, cartographiques, etc. C'est donc sous le signe des ambivalences qu'il faut expliciter la nouvelle science naturaliste. En quoi le naturalisme dont il s'agit constitue-t-il une nouvelle science? Vers la fin du 18èmesiècle, les performances du microscope instaurent « un nouveau champ de visibilité [...] constitué dans toute son épaisseUD)9. Ce nouveau statut de l'observation apparaît en prolongation du prestige des sciences galiléenne et newtonienne: celles-ci ont fourni un modèle de rationalité par lequel l'expérimentation et la théorie permettent d'analyser les lois du mouvement ou celles du rayon lumineux réflexif. Il paraît alors normal d'espérer que ces mêmes types d'expériences, d'observations et de calculs fournissent les lois d'organisation des êtres vivants. Effectivement, en dépit des interprétations variées, marquées d'abord par une vision mécaniste, puis vitaliste (préformationniste ou spécifique), théologique ou «autonomiste », une certitude est commune à tous les observateurs: la possibilité de classer les vivants. Mais, derrière ces besoins de connaissance de l'histoire naturelle, les désaccords et accords sur la manière de classer, les préoccupations les plus diverses sont permanentes, allant de l'intérêt économique pour l'agriculture, l'agronomie naissante, l'acclimatation à l'intérêt curial pour les plantes et les animaux exotiques, «et dont les grands voyages d'enquêtes ou d' exploration[. . .] rapportent descriptions, gravures et spécimens; et puis surtout la valorisation éthique de la nature, avec tout ce mouvement, ambigu en son principe, par lequel on investit argent et sentiment dans une terre que longtemps les époques précédentes avaient délaissée» 10. C'est dire que, si les dynamiques instaurées par les pratiques scientifiques sont importantes lorsque l'on veut parler de progrès, il devrait être possible de reconnaître, dans ce processus, l'apport ou le poids des préoccupations patrimoniales, économiques, financières ou commerciales. Cela explique l'embarras dans lequel on se trouve de distinguer la science et les préoccupations qui l'ont soutenue et continuent de la porter. Ceci atteste ainsi de l'opacité du contexte de ses productions. A l'instar des sciences physiques et chimiques, l'histoire naturelle, et plus tard, la biologie doivent leur développement, au moins en partie, aux demandes institutionnelles fortement appuyées dont elles se sont nourries Il. On peut affirmer qu'à la fin du 18èmesiècle et au début du 19èmesiècle, la possibilité de classer les vivants est, en toute hypothèse, une gageure pour les scientifiques, épris d'intérêt purement intellectuel pour la connaissance de la nature. Le statut
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Cf. Foucault M., Les mots et les choses, Une archéologie des sciences humaines, op. cit., p. 144. 10 Cf. Idem, p. 137-138. 11 Le fait de suggérer les apports extra-scientifiques à l'avancement des sciences n'enlève rien à la validité ou à l'originalité des travaux ou des auteurs célébrés. En revanche, il semble que le fait de gommer ces apports contribue à assurer une image incomplète dè la science et de son évolution, rendant, du coup, suspecte la volonté de ne voir dans la science que « neutralité, objectivité et universalité ».

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social que leur confère leur état de scientifique est suffisamment positif pour qu'ils en tirent les avantages liés à leurs travaux, à leur réputation. Mais si la possibilité de classer les vivants (animaux, végétaux et les autres humains) est une initiative purement scientifique, en quoi a-t-elle pu intéresser les non scientifiques qui, par ailleurs, sont astreints à la résolution de questions sociales (amélioration de la productivité agricole, de la santé des concitoyens, sûreté publique) ? Ceux-là même qui financent les travaux. Sinon par l'espoir que cette possibilité réalisée rejaillisse pour eux en gains sociaux? Par conséquent, il n'y a, en principe, pas de contradiction dirimante à articuler passion intellectuelle pour la nouveauté chez les uns et recherche de profit chez les autres ou encore les deux motivations chez toutes les personnes impliquées.

2- Marché de prestations et scientifiques
A cette époque, le système linnéen est adopté dans toute l'Europe. Linné réussit à inventer et à imposer un langage international de dénomination des plantes, extensible aux animaux: un système binominal, composé du nom du genre et du nom de l'espèce, dérivés du latin ou de la forme vernaculaire latinisée, ou encore du nom du découvreur latinisé. Grand botaniste suédois, Linné défend son système 13 descriptif: classificatoire et «sans but utilitaire» 12, contre les «botanophiles» intéressés à la structure interne des végétaux, explicative de leurs vertus médicales et horticoles 14. Pour autant, on ne peut soutenir que son entreprise est désintéressée: travaillant à la confirmation de l' œuvre du Créateur, Linné sait aussi que son proj et peut, non seulement intéresser les gens qui sont fascinés devant les créations divines, l' «économie» curialel5, mais aussi, susciter des fonds publics. Fonder un langage international de dénomination des plantes n'est-il pas un projet suffisamment valorisant tant pour la société des sciences d'Uppsala, dont il est membre, que pour le roi qui subventionne celle-ci? Sinon, comment comprendre autrement que Linné
12 13 14 Du moins, en apparence. Linné était médecin à l'origine et la botanique était rattachée à la médecine.

Cf. Matagne P., Aux origines de l'écologie: Les naturalistes en France de 1800 à 1914, Ed. du CTHS, Paris, 1999, p. 34. 15 En témoigne la vivacité de l'édition littéraire physico-théologjque, avec notamment, la PhysicoTheology (1713) de Derham (1713), la Pyrotheology (1732), l'Hydrothéologie (1734) de Fabricius, l'Insectothéologie (1738) de Lesser et la Biblia naturae (1737-1738) de Swammerdamm, etc. En France, le mouvement peut être symbolisé par les monstrations de l'Abbé Nollet (cf. Nollet, Observations sur quelques nouveaux phénomènes d'électricité, Mémoire de l'Académie des Sciences, 1746, p. 18-19, Licoppe C., La formation de la pratique scientifique, le discours de l'expérience en France et en Angleterre, 1630-1820, La Découverte, Paris, p.166 ; aussi Discours sur la physique expérimentale, 1753, ouverture du cours au Collège de Navarre) et Le Spectacle de la nature de l'Abbé Pluche (1732) travaillant au recul de la superstition. Le processus d' autonomisation de la science, débuté au 17èmesiècle, n'était pas linéaire; des intérêts théologiques prenaient au sérieux de présenter les recherches et découvertes scientifiques comme preuves de l'existence de Dieu, d'une Intelligence supérieure non mystérieuse. La vision laïque, autonomiste, de la science ne s'était pas encore imposée dans les couches populaires, restées attachées à l'univers chrétien. Le fixisme de Linné avait donc le potentiel d'atteindre, non seulement les représentants de la théologie émancipée, pourtant en lutte contre la science laïque, mais aussi les masses populaires de plus en plus alphabétisées, cf. de Certeau M., L'Ecriture de l 'histoire, Gallimard, Paris, 1975, p. 153-212.

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ou les siens aient été envoyés en expédition en Laponie, en Scanie, en Chine, au Japon, en Asie continentale, en Amérique du Nord et du Sud, autour du monde avec James Cook? Tous ces voyages sont en fait subsidiés. Le système linnéen et son adoption coïncident avec une réorganisation des grands voyages intercontinentaux. Il répond à un besoin d'outil intellectuel pour harmoniser les démarches d'identification des ressources vivantes. En cela, il correspond au souci identique chez les chimistes de classifier les différents corps. C'est pourquoi la nomenclature a survécu à la doctrine «fixiste » qui l'a générée ainsi qu'à celles transformiste et évolutionniste qui s'y sont opposées ou l'ont, par la suite, supplantée16. Le système linnéen est un guide line, flexible, à l'adresse de tout usager des végétaux, savant et néophyte. En effet, le système linnéen laisse le soin, à chaque usager de la classification, de choisir le caractère qu'il juge pertinent pour une description. Postulant la difficulté majeure d'établir les identités et les différences entre tous les êtres naturels par description de tous leurs traits, le système propose de choisir un ensemble fini, limité de traits dont on étudiera les constances et les variations. Il s'agit de privilégier certains traits d'identité ou de différence. Le caractère se définit comme «la description la plus soignée de la fructification de la première espèce. Toutes les autres espèces du genre sont comparées à la première, en bannissant toutes les notes discordantes; enfin après ce travail, le caractère se produit »17.Selon qu'on choisit de caractériser un ensemble de végétaux par leurs différences ou leurs identités, toute différence ou identité non portée sur un des éléments retenus comme significatifs de différence ou d'identité sera considérée comme indifférente à la caractérisation. Ainsi que le précise Linné lui-même, si on choisit pour caractéristique « toutes les parties différentes de la fructification »18,une différence de feuille, ou de tige ou de racine ou de pétiole est à négliger. Et lorsque deux individus présentent des éléments caractéristiques semblables, ils reçoivent une dénomination commune. Linné promeut une classification standard qui peut s'accommoder d'un programme de recherche ciblé, centré sur des intérêts, par exemple, de résistance à la sécheresse, au ftoid ou à des valeurs agronomiques, fruitières ou esthétiques. Il demande seulement qu'au sein de chaque programme de recherche, il soit possible de fonder la classification sur les aspects morphologiques. En cela, Linné offre un système d'inventaire (méthodologie) qui pennet aux scientifiques, même amateurs, de communiquer entre eux sur la base de la morphologie des plantes. Le succès de Linné tient aussi à d'autres messages. Ce qui est nouveau avec Linné, c'est que son système vise à dégager la rationalité des phénomènes naturels à travers des règles mathématiques et statistiques. En recourant au nombre, à la figure, à la disposition et à la proportion, le système autorise des configurations probabilistes pour le calcul des genres. Il correspond à l'air du temps où seule la raison peut mener à la connaissance. Le système linnéen annonce la possibilité de prise en charge des végétaux par la science pour contribuer à leur inventaire universel. C'est une manière pour le naturaliste de prendre davantage pied dans le mouvement des
La nomenclature, synonyme de Table d'équivalence, est finalement un concept de travail, générique à la science et applicable à tous les champs dont elle s'est appropriée. 17 Cf. Linné, Philosophie botanique, 1751, ~ 193. 18 Cf. Linné, idem, ~ 192. 16

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voyages intercontinentaux. Ce message entendu par les princes de la navigation positionne le naturaliste professionnel comme nouvel acteur. Cela ne veut pas dire que ces princes se méprennent sur la nature du travail de ce nouveau professionnel. Au contraire, ils savent que le système de Linné est artificiel et que la raison qu'il mobilise pour donner à voir les caractères des végétaux est, à elle seule, incapable d'indiquer comment reconnaître les végétaux. A l'époque comme aujourd'hui, on ne peut pas connaître les caractéristiques des végétaux, sans tenir compte de leurs histoires particulières, locales, de leur utilité à l'alimentation et à la santé. Il faut au contraire tenir compte de l'expérience que peuvent en avoir les gens qui vivent dans cet environnement, expérience que ne peuvent avoir les explorateurs venant de loin et pour un temps compté. L'observation, promue par Linné et les partisans de son « économie de la nature })19, on le pressent, n'a pas pu, dans sa pratique, faire table rase de l'existence d'informations rattachées aux usages utiles des plantes et récoltées lors des expéditions lointaines. Ainsi, au contraire, on sait que Linné et ses assistants ont ramené, non pas seulement les plantes, mais aussi des tranches de sol, les autres éléments du milieu des plantes, y compris la description des paysages, des climats et l'histoire de ces lieux20. L'inventaire des espèces vivantes de la planète prend ainsi de la valeur auprès des non scientifiques, financiers et protecteurs. Mais, corrélativement, cette technique coïncide avec la dépossession des mondes non savants, traditionnels ou locaux d'ici ou d'ailleurs, mais toujours absents, lorsqu'il s'agit pour la science de rendre compte de toutes les propriétés de ces espèces. Au final, par l'aspect scientifique de sa méthode, Linné rend pensable la possibilité de percer les secrets de la reproduction sexuée. Cette standardisation est aussi un moyen d'intercommunication entre les naturalistes ou prétendants. Elle permet de répondre au besoin d'inventaire des ressources végétales ressenti par les souverains, les princes et les mécènes nantis du 18èmesiècle, conscients des enjeux portés par les projets scientifiques. Les populations ne peuvent alors que suivre, elles qui voient ainsi la pratique scientifique mise à leur portée21. A la fin du 18èmesiècle, l'économie de la nature, les règles d'harmonie naturelle, entre les espèces et les « circonstances» ou les climats, sont instaurées comme objet d'étude en soi, pris en compte dans l'élaboration des politiques de gestion de la nature (espaces, paysages, forêts, etc.). On peut ainsi expliquer le succès de l'économie de la nature par le double support médiatique dont elle a bénéficié. D'une part, elle inonde l'espace éditorial d'histoires vécues par les voyageurs scientifiques, histoires construites sur le mode émotionnel (sensations, chaleur, humidité, crainte, enthousiasme, solitude, beauté, harmonie des formes), un genre littéraire de reportage propre à faire «recette », à créer des mythes; d'autre part, elle
19 Cf. Biberg J. [et Linné C.], L'économie de la nature (1749), Linné C., L'Equilibre de la Nature, Vrin, Paris, 1972. 20 Le déplacement du regard, adapté au microscope, que le système proposait, a pu faire croire à Buffon qu'il s'agissait d'exclure le devoir de connaissance des espèces visibles à l'œil nu, de leur milieu macroscopique et des services et « de toutes les utilités ou les commodités que nous pouvons en tirer », de Buffon G-L.L., De la manière d'étudier et de traiter l'Histoire naturelle, Histoire naturelle et particulière, avec la description du cabinet du Roy, 1.1, Premier discours, Paris, Imp. royale, 1749, p. 30. Ses collaborateurs ont fini par l'accepter, ayant compris que ce système ne gênait pas la recherche des utilités. 21 Celles-ci pouvaient même prétendre faire de la science, en faisant des découvertes dans leurs jardins, dans les forêts et espérer ainsi accéder à une certaine postérité.

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fournit aux pouvoirs extra-scientifiques des «curiosités intellectuelles» et des espèces de valeur agronomique, tinctoriale, esthétique récoltées après repérages, et observées « scientifiquement» avec les équipements techniques les plus «modernes »22. De cette manière, c'est à un double titre (et pour un double public) que ces voyageurs sont célébrés: reporters-j ournalistes d 'histoires exceptionnelles et supposées vécues et rapporteurs d'utilités matérielles. La nationalité d'origine de ces voyageurs par rapport à celle de leurs commanditaires est ici indifférente ou de peu de considération: la rivalité, que l'exploit d'un pays peut susciter chez un autre, enchaîne les uns et les autres dans une dynamique d'initiatives, parfois imitatrices, parfois concertées, incluant des modus operandi plus ou moins respectés. La possibilité d'utiliser les services d'un scientifique-voyageur relève de ces conventions tacites. Il en est de même de la rivalité, bien comprise, entre Etats. Dans l'espace européen, la diffusion de la nomenclature de Linné est une chose. Les «récoltes» qu'il a rapportées des expéditions, lui et ses assistants, en sont une autre. Ces dernières ne sont accessibles qu'aux commanditaires hollandais et, du point de vue des tiers exclus, elles sont bien supposées comme pouvant constituer le signe d'une avancée hollandaise supplémentaire. Quand on sait que la capacité de la flotte maritime, civile, commerciale et militaire compte comme signe de puissance d'une nation, on comprend le sens stratégique du message hollandais: avec Linné, la Hollande marque un point important dans les explorations scientifiques23. Quant aux expéditions françaises scientifiques, elles démarrent en 1735 sur la base d'une vieille controverse entretenue parmi les savants de l'ARS à propos de la fOmle de la Terre: Newton avait démontré en 1687 que la Terre était sphéroïdale mais aplatie aux deux pôles. Cassini, astronome patenté, rouvre le débat avec des mesures empiriques tendant à affirmer que la Terre était plutôt oblongue et aplatie à l'Equateur. L'enjeu est géostratégique et «nationaliste ». En effet, la recherche de la vérité touche à l'exactitude des mesures prises jusqu'alors pour les besoins sécuritaires de la géographie marine. Mais en même temps, elle peut valoriser ceux des savants français favorables à la thèse de Cassini, et finalement la France, donc son roi, aux yeux de la communauté internationale, au détriment de l'Angleterre rivale. Seules des expéditions au pôle Nord et à l'Equateur (Pérou) pouvaient départager les opinions. L'Académie propose le projet, agréé par Louis XV, que Maurepas met en œuvre en qualité de secrétaire d'Etat chargé des Académies et de la Marine. L'expédition du Pérou, partie en 1735, a été confiée à La Condamine24, avec pour compagnons scientifiques deux astronomes, un ingénieur de la marine, un botaniste, des dessinateurs et un horloger mécanicien. Le séjour péruvien mettra à l'épreuve la cohésion de l'équipage et des scientifiques. Certains vont y déprimer et y mourir, d'autres rentreront contre leur gré, chacun de son côté, après neuf et dix années de
22

Cf. Corvol

A., Les Arbres

voyageurs,

Robert

Laffont,

2005,

p. 113-130.

Peut-on mettre les critiques de Buffon sur le compte d'une lecture « réaliste» de l'opération politicienne voulant faire de Linné un grand naturaliste? En tout cas, dans la France savante de la tin du ISèmeet du début du 19èmesiècles, Linné est considéré comme un vulgarisateur pour amateur, cf. Matagne P., op. cit., p. 57. 24 Académicien chimiste qui avait déjà rapporté à l'ARS des observations scientifiques faites lors de ses voyages sur les côtes méditerranéennes, d'Afrique et d'Asie Mineure.

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recherches. Les deux survivants célèbres disputeront la paternité des découvertes. Quoi qu'il en soit, l'expédition confirme la thèse newtonienne. Et au-delà des mesures astronomiques, il y a eu des moissons de qualité concernant la botanique, la géographie, la médecine, le génie rural et civil, la cartographie, l'anthropologie, l'administration coloniale. On attribue à La Condamine le mérite d'être le vulgarisateur du principe immunitaire d'inoculation de la variole, en usage chez les Indiens, d'être revenu avec la première formule du quininia, l'arbre anti-paludéen dont on tire la quinine, et le caoutchouc qui lui ont été révélés par des Indiens. Les querelles issues de cette expédition firent grand bruit dans cette Europe du 18ème siècle, via des publications et des conférences25. Celles-ci ont aussi permis de confirmer la nécessité des expéditions « extractives ». C'est ainsi que l'expédition de La Condamine est devenue un modèle plus ou moins respecté pour les voyages ultérieurs, parce que, compte tenu des coûts, il est apparu nécessaire de fusionner tous les objectifs de grandeur: marchand, colonisateur et scientifique. Ces expéditions sont donc un des signes majeurs de puissance nationale. Avant les expéditions françaises, les Espagnols et les Portugais pouvaient se targuer d'avoir découvert et conquis l'Amérique et la route maritime menant aux Indes et aux Moluques. Ils ont été imités par les Anglais et les Hollandais (l'équipage de James Cook où ont pris place des assistants de Linné) qui, en faisant le tour du monde, ont pu prendre possession de nouvelles terres. Le Tour du monde est donc plein de promesses. Pour novembre 1766, la France initie, quant à elle, sa première circumnavigation avec une frégate (La Boudeuse) et une flûte (l'Etoile). Il s'agit de se positionner parmi les autres puissances maritimes, l'Angleterre effectuant un projet similaire avec Samuel Wallis: une expédition «scientifique» (de 330 personnes parmi lesquelles un astronome, un cartographe, et un naturaliste). L'expédition est confiée à Louis Antoine de Bougainville, commandant de frégate, pour corriger les cartes maritimes et détecter des nouvelles colonies de I'hémisphère Sud, riches en épices, métaux, café, ambre gris, nacres, or, argent, perles, pierres précieuses, en vue d'alimenter le commerce français. A peine «La Boudeuse» rentre-t-elle en France en février 1769, que 1'« Astrolabe» avec la Pérouse doit déj à reprendre le même chemin, d'où il ne reviendra pas, pour vérifier les informations scientifiques et récits rapportés par l'expédition « La Boudeuse ». Cela signifie que ces voyages ont fini par instaurer un marché de placement des scientifiques, sans lesquels les expéditions, purement marchandes ou colonisatrices, manqueraient de «classe» ou d'efficacité. L'image de la science, chercheuse de connaissances, peut ennoblir des projets militaires et marchands. Et le combat pour la science peut aussi s'enrichir des exigences de la navigation commerciale, civile et militaire. Astronomes, cartographes, dessinateurs, naturalistes participent à ces expéditions hybrides26. Les scientifiques, bénéficiant du réseau traditionnel de l'Europe savante, se positionnent comme dans un marché de compétences. Du reste, faire de tels voyages n'est pas à la portée du premier venu. Les conditions de voyage
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Cf. La Condamine, Relation abrégée d'un voyage..., Paris, 1745, Bouger, Lafigure de la terre, Paris, 1749. 26 Cf. Pestre D., Science, argent et politique, un essai d'interprétation, INRA Editions, Paris, 2002, p.1839 ; Matagne P., Aux origines de l'écologie, INNOVATIONS, De Boeck Université, 2003/2, n018, p. 2742, aussi Matagne P., Limites naturelles contre limites administratives, ou quand la géographie botanique croise la politique, Revue d'Histoire des Sciences, 54/4, 2001, p..523-541.

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sont rudes, des morts sont certaines ou presque, les compétences exigées sont grandes, et les investissements très risqués. Si seules les personnes (morales ou physiques) nanties peuvent monter de tels proj ets, les coûts d'expédition sont parfois tels que ces personnes prennent soin de ne s'attacher qu'à des équipements techniques les plus performants et de ne recruter à la tête de ces opérations que les scientifiques les plus complets et crédibles. Parfois même, les expéditions sont plurinationales, tant dans l'usage ultérieur des informations récoltées que dans la participation aux coûts. Quant au libre arbitre de ces scientifiques qui doivent vivre de la reconnaissance de leurs savoir-faire, le choix qui s'offre à eux est à la fois de peu de marge et de beaucoup de compétences. Au fur et à mesure de ces expéditions, de l'accumulation, de la fiabilisation des données et tracés cartographiques des routes et des lieux, les compétences exigées pour de telles entreprises s'orientent vers des connaissances géodésiques, géologiques, minières et naturalistes à la fois pointues et exhaustives, et vers un nouveau type de scientifique-voyageur. De même, la montée, en cette fin du 18èmesiècle français, du collectif des industriels privés corrélativement aux difficultés financières de la monarchie (cf. «Annexe»), incite à une nouvelle organisation socio-économique: l'invention des structures mixtes d'incitation ou d'encouragement de la science et de l'industrie constitue un des moyens de cette réorganisation. Elle dessine un nouveau type standard du scientifique voyageur. C'est donc une figure induite par les préoccupations de l'heure. Parce qu'induite, cette figure ne résulte pas d'une formulation explicite de règles. Elle émane d'un contexte productif des solutions aux problèmes qui sont posés. Quel a pu être ce type standard de scientifique et quel est le type de structure mixte capable de trouver des solutions aux problèmes posés?

3- Alexandre de Humboldt, figure-type?
La médiatisation des faits d'exploit, dans laquelle s'inscrivent les scientifiques, joue pleinement sur l'exemplarité. On sait que ces faits renvoient souvent à la lecture du parcours biographique de leurs auteurs, et par ricochet, aux valeurs et compétences mobilisées pour leur réussite. Autrement dit, si, comme ce fut le cas, Humboldt a été célébré comme voyageur scientifique-type, c'est aussi qu'il,a présenté les gages de succès «attendus », les qualités recherchées pour la réussite d'entreprises jugées majeures pour la Société. Linné, Bouger, La Condamine et d'autres, par leurs exploits, ont fait des émules, ont fait rêver des enfants qui vont grandir, éduqués pour leur ressembler. C'est le cas de Alexandre de Humboldt. Vers la fin du 18ème siècle, l'image du voyageur scientifique ou du naturaliste voyageur s'est solidifiée comme positive et offre à ceux qui ne veulent pas s'engouffrer dans les laboratoires clos la possibilité de faire des découvertes tout aussi scientifiques et utiles pour la société. C'était une question de penchant et de diversité de compétences. D'ailleurs, ceux qui travaillent dans les cabinets de physique et d'astronomie ou les géomètres ont, de toutes façons, besoin de contrôler leurs théories mathématiques, physiques sur le terrain du réel. En admettant le principe d'existence d'un marché à prendre en main par les scientifiques naturalistes, quelles ont pu être les compétences pré-requises, les connexions utilisées par les scientifiques pour se positionner? Comment expriment-

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ils leurs motivations? Qui peut mieux informer sur ces questions, sinon les scientifiques eux-mêmes, lorsque, cherchant du travail, ils se présentent avec tous leurs atouts? C'est pourquoi, tel un aveu, la note autobiographique constitue un repère plein d'enseignements, à l'instar de celui d'Alexandre de Humboldt, en quête d'engagement pour une expédition dont il aurait eu vent27. Voici comment le candidat-aux-voyages se présente. «Après avoir joui d'une éducation très soignée dans la maison paternelle et de l'instruction des savan(t)s les plus distingués de Berlin, j'ai fini mes études aux universités de Gottingue et de Francfort. Destiné alors pour la partie des finances, j'ai resté pendant un an à l'Académie de commerce de Hambourg, établissement destiné tant à l'instruction des négocians (sic) qu'à celle des personnes qui doivent servir l'État pour la direction du commerce des banques et des manufactures. Le succès peu mérité qu'eut mon premier ouvrage sur les montagnes basaltiques du Rhin (2) fit désirer au chef de nos Mines, le baron de Hernitz, que je me vouasse à son département. Je fis alors un voyage de minéralogie et d'histoire naturelle en Hollande, en Angleterre et en France sous la direction de Georges Forster, célèbre naturaliste qui avait fait le tour du monde avec le capitaine Cook. C'est à lui que je dois pour la plupart le peu de connaissances que je possède. De retour de l'Angleterre, j'appris la pratique des mines à Freiberg et au Harz. Ayant fait quelques expériences utiles pour l'épargne du combustible à la cuite du sel et ayant publié un petit ouvrage (3) relatif à cet objet (traduit en français par Coquebert), le roi m'envoya en Pologne et dans le midi de l'Allemagne pour étudier les mines de sel gemme de Vieliecza, Hallein, Berchtusgaden. Les plans que je dressai servirent pour les nouveaux établissements des salins de Magdebourg. Quoique je n'eusse alors servi que pendant huit mois, Sa Majesté ayant réuni à la couronne les Marggraviats en Franconie, me nomma directeur des mines de ces provinces dans lesquelles l'exploitation avait été négligée depuis des siècles. Je restai voué à la pratique des mines pendant trois ans et le hasard favorisa tellement mes entreprises, que les mines d'alun, de cobalt, et même celles d'or de Golderonach, commencèrent à devenir bientôt profitables aux caisses du roi. Content de ces progrès, on m'envoya une seconde fois en Pologne, pour donner des renseignemen(t)s sur le parti que l'on pourrait tirer des montagnes de cette nouvelle province qu'on nomma dès lors la Prusse méridionale. Je dressai en même tem(p)s les plans pour l'amélioration des sources salées situées aux bords de la Baltique. C'est pendant ce séjour continuel dans les mines que je fis une suite d'expériences assez dangereuses sur les moyens de rendre moins nuisibles les moffettes(sic) souterraines et de sauver les personnes asphyxiées. Je parvins à construire une nouvelle lampe antiméphitique, qui ne s'éteint dans aucun gaz et la machine de respiration; instrument qui sert en même tem(p)s au mineur militaire, lorsque le contre-mineur
Cette pièce, écrite en français, se trouvait avec les lettres au baron de Forell. Elle avait été, sans doute, adressée à ce dernier, au moment où celui-ci sollicitait en faveur de Humboldt auprès du gouvernement espagnol, c'est-à-dire vers la fin de 1798. Elle a été publiée par M. E. Lentz in, Humboldt, Wilhelm von. 1903 - 1936. Gesammelte Schriften. Ausgabe der Preussischen Akademie der Wissenschaften. Werke [Oeuvres choisies: édition de l'Académie des sciences de Prusse]. Berlin, 17 vol. ; Freese, R. von (dir. pub!.), 1953, Wilhem von Humboldt, Sein Leben und Wirken dargestellt in Briefen, Tagebüchem und Dokumenten seiner Zeit [Wilhelm von Humboldt: sa vie et son oeuvre à travers lettres, journaux intimes et documents contemporains]. (Désigné par Br. dans le texte), httD:/ / aQ:ora.qc.ca/ mot.nsf/Dossiers/ Alexandre von Humboldt du 20/05/04. 27

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empêche ses travaux par des camouflets. Cet appareil eut l'approbation du Conseil de guerre et sa simplicité l'a fait répandre très rapidement dans l'étranger (4). Je publiai aussi pendant cet intervalle un ouvrage de botanique (Flora Fribergensis) (5); la Physiologie chymique(sic) des Végétaux traduite en plusieurs langues (6); et un grand nombre de mémoires de physique et de chimie insérés en partie dans les journaux de France et d'Angleterre. De retour de Pologne, je quittai pour longtem(p)s le séjour des montagnes, accompagnant M de Hardenberg dans les négociations politiques dont le Roi le chargea immédiatement avant la paix de Bâle. Je le suivis aux armées postées sur les rives du Rhin, en Hollande et en Suisse. C'est de là que j'eus l'occasion de visiter la haute chaine des Alpes, le Tirol, la Savoye, et tout le reste de la Lombardie. Lorsque l'année suivante les armées françaises s'avancèrent vers la Franconie, je fus envoyé au quartier général de Moreau pour traiter sur la neutralité de quelques princes de l'Empire dont le Roi embrassa la défense. Ayant un désir ardent de voir une autre partie du monde et de la voir sous des rapports de physique générale, d'étudier non seulement les espèces et leurs charactères (sic) (études auxquelles on s'est voué trop exclusivement jusqu'ici), mais l'influence de l'atmosphère et de sa composition chimique sur les corps organisés, la construction du globe, l'identité des couches dans les pays les plus éloignés les uns des autres, enfin les grandes harmonies de la nature, je formai le souhait de quitter pour quelques années le service du Roi et de sacrifier une partie de ma fortune aux progrès des sciences. Je demandai mon congé, mais Sa Majesté, au lieu de me l'accorder, me nomma son conseiller supérieur des mines, augmentant ma pension et me permettant de faire un voyage de I 'histoire naturelle. Ne pouvant être utile à ma patrie dans un éloignement aussi grand, je n'ai point accepté la pension, en remerciant Sa Majesté d'une faveur moins accordée à mon peu de mérite qu'à celui d'un père, qui jouissait jusqu'à sa mort de la confiance la plus distinguée de son souverain. Pour me préparer à un voyage dont les buts doivent être si variés, j'ai ramassé une collection choisie d'instrumen(t)s d'astronomie et de physique pour pouvoir déterminer la position astronomique des lieux, la force magnétique, la déclinaison et l'inclinaison de l'aiguille aimantée, la composition chimique de l'air, son élasticité, humidité et température, sa charge électrique, sa transparence, la couleur du ciel, la température de la mer à une grande profondeur. Ayant fait alors quelques découvertes très frappantes sur le fluide nerveux et la manière de stimuler les nerfs par des agen(t)s chimiques (d'augmenter et diminuer l'irritabilité à son gré, je sentis le besoin defaire une étude plus particulière de l'anatomie. Je séjournai pour cela pendant quatre mois à l'Université de Iéna, et je publiai les deux volumes de mes Expériences sur les Nerfs (7) et le procédé chimique de la vitalité (8), ouvrage dont la traduction a paru en France. Je passai de Iéna à Dresde et à Vienne pour en étudier les richesses botaniques et pour pénétrer de nouveau en Italie. Les troubles de Rome me firent désister de ce projet, et je trouvai, pendant mon séjour de Salzbourg, une nouvelle méthode d'analyser l'air atmosphérique, méthode sur laquelle j'ai donné un mémoire avec Vauquelin (9). Je finis en même temps la construction de mon nouveau baromètre et d'un instrument que j'ai nommé an thracomètre, parce qu'il mesure la quantité d'acide carbonique contenue dans l'atmosphère. Perdant l'espérance de pouvoir pénétrer jusqu'à Naples, je partis pour la France où je travaillai avec les chimistes de Paris pendant cinq mois. Je lus plusieurs mémoires à l'Institut Nat(ional) contenus dans les Annales de Chimie (10), 43

et j y publiai deux ouvrages, l'un sur les moffettes (sic) des mines et les moyens de les rendre moins nuisibles, l'autre sur l'analyse de l'air. Le Directoire français ayant résolut (sic) de faire faire un voyage autour du monde avec trois vaisseaux sous le commandement du capitaine Baudin, je fus invité par le Ministre de la Marine de joindre mes travaux à ceux des savan(t)s qui devaient être de cette expédition. Je me préparai donc à partir pour le Havre, lorsque le manque de fonds fit échouer ce projet. Je résolus, dès lors, de me rendre en Afrique pour étudier le Mont Atlas. J'attendis pendant deux mois mon embarquement à Marseille, mais les changemen(t)s de système politique arrivés à Alger me firent renoncer à ce projet et je pris la route de la Péninsule pour demander la protection de Sa Majesté catholique dans un ouvrage d'Amérique dont le succès me mettrait au comble de mes vœux. Frédéric-Alexandre de Humboldt, Avec son secrétaire Aimé Goujau(d)-Bonpland» Il peut paraître paradoxal de chercher à trouver, dans l'autobiographie succincte et donc dans le personnage de cet auteur, les signes et le portrait-robot du scientifique naturaliste d'une époque aussi positive, quant au rôle joué par la science en général. En effet, l'historiographie est constante pour témoigner de l'intégrité intellectuelle et morale de ce savant et de la fécondité de sa pensée sur l'avancée des sciences en général. Introducteur de la notion de diversité des civilisations, Humboldt a été parmi les premiers à reconnaître l'importance des «savoirs géographiques », à penser biodiversité; toutes choses qui l'ont amené à proposer un empirisme raisonné, plutôt que des systèmes explicatifs élaborés exclusivement dans les cabinets de physique, d'histoire naturelle ou dans les laboratoires de chimie28. Pourtant, c'est dans l'histoire de ceux qui font l'histoire qu'on cherche habituellement à comprendre le sens des époques, comment et pourquoi ces gens sont devenus « exceptionnels ». Il faut retourner à ces époques, avec le regard, les sentiments et les pratiques en usage. Ces hommes faisaient de la «science en action », même si celle-ci, et comme toujours, restera nécessairement ignorante du jugement postérieur de l'histoire. Autrement dit, ce n'est pas parce que l'histoire a posteriori qualifie, déqualifie selon les succès ou les échecs auxquels ont conduit les activités menées par ces hommes que celles-ci ne méritent pas d'être qualifiées de « scientifiques» au moment de leur commission. Et Alexandre de Humboldt fait partie des vainqueurs que l'histoire a retenus. Faire de la science à ces époques, plus qu'aujourd'hui, est une affaire de classe sociale, de milieu d'appartenance. Les liens avec la politique, faut-il le rappeler, sont organiques, à cause des promesses de délivrance placées dans la science. C'est donc participer consciemment à une mission, à un projet sociopolitique. Tout ce qui contribue à la réalisation de ces promesses est scientifique, par affectation. Ainsi, lorsque les voyageurs formés par Réaumur prenaient des mesures de température du lieu de leur séjour, ils posaient des actes scientifiques, même s'ils ne pouvaient prétendre ni aux connaissances de Réaumur, ni connaître les tenants et aboutissants du projet politico-scientifique imprimé dans ces actes. Et ils étaient en droit de
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Séminaire 2001-2002, Transferts culturels: Alexandre de Humboldt, explorateur des continents et des savoirs (1769-1859), 11- sciences humaines, géographie et histoire culturelle aux 18ème et 19èmesiècles, UMR du CNRS, Pays gennaniques : histoire, culture, philosophie, ENS-Paris; Buttimer A., Alexandre de Humboldt (1769-1859), Les Actes du Festival International de Géographie (FIG), 2001.

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penser ou de dire aux tiers témoins qu'ils étaient en ce moment-là scientifiques29. Au 17èmesiècle, les dépenses affectées à la description des plantes et des animaux, ou la réorganisation de l'imprimerie royale (au service de l'écrit scientifique) étaient perçus comme activités scientifiques, à plus forte raison, les objets même sur lesquels portaient ces opérations30. Il Y a donc un crédit social de la science auquel toute action qui s'en réclame mérite respect, à condition, bien sûr, de proposer une méthodologie, c'est-à-dire d'être munie d'une planification « objective ». A la fin du 18ème siècle, faire de la science, c'est-à-dire construire un projet avec une méthodologie, n'est pas donné. L'action scientifique est construite par des gens ayant acquis sa maîtrise technique et son sens politique parce qu'elle doit aboutir à un accès au pouvoir de dire, d'être écouté et d'être «célébré », c'est-à-dire d'accéder à une tribune. C'est un privilège exigeant un parcours du combattant, faisant du candidat un hyperactif, tant dans le besoin de connaissances larges et pertinentes que dans la course aux réseaux de co-optation, ces derniers étant les lieux de création de confiance et de certitude. C'est ici que la note autobiographique de Alexandre de Humboldt, candidat aux privilèges, informe des pré-requis et de ses mérites31. Antérieure à la célébrité de son auteur, cette «note» décrit le candidat comme, dirait-on aujourd'hui, un demandeur d'emploi, d'où la tonalité modeste, humble mais décidée et confiante. Devant l'enjeu, l'humilité qui accompagne ce CV est nécessaire, normale. En revanche, il faut montrer qu'on est bien « introduit ». C'est l'occasion d'énumérer les filiations nobiliaires, bourgeoises et politiques. Les origines nobiliaires et fortunées de Humboldt ont, sans doute, été un atout de départ. Fils de baronne, c'est un autre baron qui l'engage dans les mines, parce que le jeune Alexandre, quoique formé pour les finances (une année dans les humanités universitaires, une autre dans une académie de commerce !), a écrit, juste un peu plus d'un an après la fin de ses études, un ouvrage sur les montagnes balsatiques32. Cet engagement va lui valoir de voyager en Hollande, en Angleterre pour une spécialisation en minéralogie et en histoire naturelle, de rencontrer le naturaliste Georges Forster, collaborateur du célèbre navigateur James Cook. Suite à ce voyage, il a pu relancer bénéfiquement des sites de mines pour les caisses du souverain hollandais. Ensuite, ce sont les compétences et expériences: chef des mines, inventeur de lampe minière, et d'un masque de respiration d'utilisation civile et militaire (qu'il cite en deux endroits de son texte). Enfin, c'est un naturaliste, traduit en plusieurs langues, qui cite ses publications. Les atouts de diplomate-négociateur peuvent être utiles à signaler, quand on s'adresse à un souverain que l'on veut servir. Mais il faut montrer surtout à quel degré on fait corps avec le projet, on s'y investit
29 Pour la réalisation du projet de son thennomètre à esprit-de-vin convenablement titré entre les points de congélation et d'ébullition de l'eau (0 et 80°), Réaumur a constitué un réseau d'observateurs dispersés dans le monde (pérou, en Laponie, à l'Île de Bourbon, à Pondichéry) et munis chacun d'un proto-type du thennomètre. Ces observateurs du thennomètre étaient des voyageurs ou résidents non scientifiques mais chargés uniquement de décrire sur papier le comportement de l'instrument à des moments de lajoumée et de la nuit. Pendant les observations, ils se comportent comme des « géomètres », cf. Réaumur, Observations du Thermomètre..., Mémoires de l'Académie Royale des Sciences, 1739, p. 447 et suiv., cité par Licoppe C., La/ormation de la pratique scientifique, op. cil., p. 109. 30 Cf. Salomon-Bayet C., op. cit., p.382-383. 31 Michel Callon parlera d'investissement de fonne. 32 Mineralogische Beobachtungen über einige Basalte am Rhein, Braunschweig, 1790.

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