L'eau en Méditerranée : fonder une stratégie commune

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La Méditerranée est l'une des zones du monde où le changement climatique aura le plus d'impacts. Gérer l'eau est devenu un défi à l'échelle de la Méditerranée, qu'il s'agisse des usages agricoles de la ressource, de l'accès à l'eau potable, des effets du réchauffement global, de vulnérabilités particulières ou de coopérations interétatiques. Une stratégie méditerranéenne de l'eau pourrait constituer le premier pilier de politiques régionales et donnerait corps à la communauté de destin qui unit les Méditerranéens.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782336256450
Nombre de pages : 162
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L'Institut de Prospective Économique du monde Méditerranéen (IPEMED) est une association reconnue d'intérêt général, dont la mission est de rapprocher, par l'économie, les pays des deux rives de la Méditerranée. Depuis sa création en février 2006, il œuvre à la prise de conscience d'un avenir commun et d'une convergence d'intérêts entre les pays du Nord et du Sud de la Méditerranée. Essentiellement financé par des fonds privés, il a pour valeurs l'indépendance politique et la parité Nord-Sud dans sa gouvernance comme dans l'organisation de ses travaux. Il donne la priorité à l'économie, privilégie une approche opérationnelle des projets et travaille dans la durée. Think-tank euro-méditerranéen ouvert à l'ensemble des pays de la région méditerranéenne, IPEMED remplit trois fonctions principales : - la prospective et l'anticipation, pour parvenir à l'élaboration de diagnostics partagés par l'ensemble des pays du pourtour méditerranéen ; - l'échange et le décloisonnement entre le monde des entreprises, des politiques et des experts, pour élaborer des projets réalistes ; - la promotion et la diffusion des connaissances sur le monde méditerranéen, auprès des décideurs économiques et politiques ainsi que du grand public. www.ipemed.coop

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Reconnue d’utilité publique et indépendante, la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) consacre son activité à l’étude de l’ensemble des questions de sécurité et de défense. Les travaux de la Fondation s’organisent autour de deux activités : études et animation du débat stratégique. Parmi les domaines d’expertise couverts figurent les politiques de défense (aspects politico-militaires et industries de défense), le spatial, la dissuasion nucléaire, la prolifération, l’Alliance atlantique et la Politique européenne de sécurité et de défense, le voisinage de l’Union européenne (Russie, espace postsoviétique et Méditerranée), le terrorisme, les politiques technologiques, les enjeux liés aux ressources naturelles et au changement climatique. Les chercheurs (15 permanents et 10 associés) réalisent des études, certaines classifiées, au profit de clients étatiques (ministères de la Défense, des Affaires étrangères et de l’Intérieur, Commissariat à l’énergie atomique, etc.), européens (Commission européenne, Parlement européen) ou du secteur privé. Par ailleurs, la FRS organise des séminaires fermés et des « Journées d’études » ouvertes au public qui rassemblent tous les deux mois plus de 200 personnes. Tous les chercheurs de la Fondation ont une activité d’enseignement et de publication tant en France qu’à l’étranger. La FRS publie des notes et des travaux de recherche sur son site internet, et anime plusieurs collections d’ouvrages. www.frstrategie.org

Sommaire
Préface ............................................................................................9 Synthèse des interventions et des débats ......................................11 Propositions de l’IPEMED ...........................................................23 1. L’eau en Méditerranée : passer d’une stratégie déclarative à une stratégie de projets ........................................23 2. Vers une meilleure coordination des institutions en charge de l’eau en Méditerranée ..........................................27 3. Propositions pour une convention internationale..................28 Notes de cadrage et retranscription des interventions et des débats..................................................................................31 Mot de bienvenue .....................................................................31 Introduction ..............................................................................34 Table ronde n° 1 : L’urgence climatique ..................................37 Table ronde n° 2 : Eau et sécurité dans le Bassin méditerranéen ...........................................................................59 Table ronde n° 3 : Quelles orientations stratégiques ?..............89 ANNEXE 1.................................................................................117 Processus de Barcelone : Union pour la Méditerranée ...............117 Déclaration de la conférence ministérielle euroméditerranéenne sur l'eau ...........................................................117 ANNEXE 2 Programme de la conférence-débat ............................................137 Liste des intervenants .................................................................139 Liste des participants ..................................................................143 ANNEXE 3 Synthesis of speeches and debates..............................................151

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Préface
Alain Juppé

Ce colloque, tenu le 17 décembre 2008 à Paris, a rassemblé 200 industriels et spécialistes de l’eau en Méditerranée. L’objectif était de confronter les diagnostics sur les enjeux de l’eau dans la région, et de voir quelles recommandations stratégiques on pouvait faire. Il partait de deux paradoxes : - l’eau est une ressource locale, et pourtant une véritable politique euroméditerranéenne doit être mise sur pied à l’échelle de toute la région ; - des recommandations stratégiques ont bien été élaborées depuis trente ans sur l’eau et l’assainissement en Méditerranée, les diagnostics se sont multipliés, mais le passage aux réalisations a été extrêmement limité. Le colloque a d’abord fait le point sur le réchauffement climatique et son impact en Méditerranée à partir des travaux du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). L’espace euroméditerranéen – Nord et Sud – est une des régions du monde dans lesquelles l’impact sera le plus sévère. Non seulement les pays doivent s’engager dans une vraie stratégie pour économiser et mieux utiliser la ressource, mais la coopération transméditerranéenne est indispensable si l’on veut éviter une déstabilisation d’ampleur. Un des aspects de cette déstabilisation potentielle est géopolitique : la gestion des ressources transfrontalières (fleuves et nappes souterraines) peut apporter de la stabilité politique et du développement ; son absence entraînera d’inévitables conflits. Là encore, l’échelle régionale euroméditerranéenne peut fournir un cadre à cette « hydrodiplomatie » ambitieuse.
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Quant à elle, la modernisation de la gestion de l’eau comporte deux mots clés : priorité à la gestion par la demande (économies de la ressource, utilisation plus adéquate aux besoins, lutte contre les fuites…) ; et tarification afin d’assurer la durabilité de l’exploitation et de la maintenance, et de rendre possibles des péréquations sociales et territoriales. C’est donc sur le plan de la gouvernance que les progrès doivent et peuvent être accomplis. Si les projets de développement adoptent une gouvernance moderne, les financements suivront – même si l’assainissement demandera en tout état de cause des investissements lourds spécifiques. L’ensemble de ces recommandations peuvent nourrir une véritable stratégie méditerranéenne pour l’eau, qui aurait ses objectifs, ses outils régionaux (observatoire, centres d’échanges d’expériences…), ses financements, peut-être sa convention internationale. Ce colloque y aura apporté sa pierre.

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Synthèse des interventions et des débats
La communauté de destin qui unit 450 millions de méditerranéens commencerait-elle à prendre corps ? Depuis le 13 juillet 2008, l’Union pour la Méditerranée (UPM) porte cette vision. Comment ne pas voir et valoriser les extraordinaires complémentarités entre les États du Sud, de l’Est et du Nord de la Méditerranée ? Projet par projet, sur la base de la parité et du volontariat, l’UPM a pour but de rassembler les deux rives de la Méditerranée dans un grand ensemble régional. Plus qu’aucune autre ressource naturelle, l’eau oblige à l’apprentissage du partage et de la solidarité, valeurs nécessaires à la constitution de cette communauté de destin. Les peurs exprimées par les dirigeants méditerranéens à l’occasion du Sommet de Paris du 13 juillet 2008 sont nombreuses : peurs du réchauffement global, de l’intégrisme, de l’après-pétrole, du creusement des inégalités. Mais ne peuventelles pas être transformées en mobilisation, en déclencheur d’action collective comme le suggère Jean-Louis Guigou1 qui rappelle que la Communauté européenne fut lancée pour prévenir la guerre et le communisme ? Une stratégie méditerranéenne de l’eau pourrait être le premier pilier de politiques communes puis d’une institutionnalisation progressive de l’UPM. Bien que l’aire de gestion de la ressource soit avant tout locale, le partage des connaissances, des expériences et des technologies a une pertinence régionale. Qu’il s’agisse de l’imbrication des enjeux hydriques, agricoles et énergétiques, des impacts du changement climatique ou de vulnérabilités particulières (pression démographique), gérer l’eau,
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Délégué général de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (IPEMED).

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aujourd’hui et dans les prochaines décennies, est devenu un défi à l’échelle de la Méditerranée. Cette conférence-débat a pour ambition d’enrichir les éléments de cette stratégie méditerranéenne de l’eau, et de contribuer à sa constitution. TABLE RONDE N° 1 : L’URGENCE CLIMATIQUE Les impacts du changement climatique en Méditerranée Le Bassin méditerranéen apparaît comme l’une des zones où le changement climatique sera le plus marqué et aura le plus d’impacts. Stéphane Hallegatte2 confirme la forte convergence des modélisations du changement climatique dans cette région, fondées sur les travaux du GIEC3, même s’il rappelle les incertitudes inhérentes à ces projections : incertitudes propres à nos comportements actuels et futurs – comme y reviendra Hervé le Treut ; incertitudes propres à l’utilisation de modèles. Or, les mesures les plus récentes se révèlent plus inquiétantes que les modèles qui avaient fondé les rapports du GIEC. Les conséquences du réchauffement global en Méditerranée à un horizon de 20 à 30 ans, sont préoccupantes. Le changement climatique s’y manifeste par l’augmentation des vagues de chaleur et des sécheresses. Les précipitations seront plus abondantes en moyenne sur la rive Nord (+20 % en 2100), et plus restreintes sur la rive Sud (-20 % en 2100). Elles seront plus fréquentes en hiver, et plus rares en été – période où la demande est pourtant la plus forte. L’augmentation des températures moyennes va en outre conduire à une hausse de l’évaporation, et dans le même temps, va limiter en intersaison le stockage de l’eau sous forme de neige ou
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Chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement et à l’École nationale de météorologie, Météo-France ; co-auteur, avec Samuel Somot et Hypatie Nassopoulos, du rapport Anticiper le changement climatique autour de la Méditerranée, IPEMED, coll. Construire la Méditerranée, notes et documents n° 1, 2008, 76 p. 3 Groupe intergouvernemental d’experts sur l'évolution du climat, http://www.ipcc.ch/index.htm

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de glace en altitude. Au total, la disponibilité moyenne annuelle d’eau en Méditerranée pourrait décroître de 30 % à l’horizon 2100, ce qui amplifiera encore la vulnérabilité de la région. Cette dernière est déjà considérée comme pauvre en eau (7 % de la population mondiale mais seulement 3 % de l’eau renouvelable) et connaît un fort accroissement démographique. 100 millions de personnes sont en carence hydrique4 aujourd’hui, et 300 millions en 2100 selon les projections hautes. Au regard de l’imbrication des enjeux hydriques, agricoles et énergétiques, une disponibilité moindre de la ressource aura d’immédiates répercussions sur l’ensemble de ces secteurs. Dans les Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée (PSEM), l’agriculture, essentiellement pluviale, représente 15 % du PIB, 70 millions de personnes en dépendent. Le réchauffement global pèse également sur l’énergie, l’eau servant à la production d’hydroélectricité et à refroidir les centrales thermiques. Le changement climatique va enfin influer sur les secteurs de l’urbanisme et du tourisme, alors que 140 millions de touristes supplémentaires par an sont attendus en 2025 dans le Bassin méditerranéen. La nécessité d’un espace politique méditerranéen A plusieurs reprises au cours des interventions et débats, la carence d’un espace scientifique et politique méditerranéen a été soulignée. La coopération scientifique entre le Nord et le Sud apparaît insuffisante. Les travaux de centres de recherche des rives Sud et Est sur l’eau ou sur le climat sont-ils assez pris en compte ? Les chercheurs du Nord optent par exemple pour des méthodologies ou des instruments sans réelle concertation avec leurs homologues du Sud, pour qui ces outils peuvent se révéler inaccessibles. Les échanges d’expérience pourraient également s’intensifier. Stéphane Hallegatte cite à cet égard le secteur de l’urbanisme. Au regard du climat de Barcelone ou de Marseille, qui pourrait être en 2070 le même que celui d’Alger aujourd’hui, les architectes du Sud ont dès aujourd’hui une expérience à apporter à leurs confrères du Nord.
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Ressource renouvelable annuelle par habitant inférieure à 1 000 m3.

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Mais de quelle Méditerranée parle-t-on, se demande HenriLuc Thibault5 ? Selon que l’intérêt se porte sur la dépollution, la gestion de l’eau, ou le climat, la zone géographique et politique varie. Les négociations sur le climat de Poznan en décembre 2008 illustrent l’éclatement de l’espace politique méditerranéen : parmi les vingt-et-un États riverains de la Méditerranée (vingt-deux en comptant l’Autorité palestinienne), sept négocient en matière climatique dans le cadre européen, dont deux également au titre des petits États insulaires indépendants ; les pays arabes se distribuent entre l’appartenance à l’OPEP, au G77 et au groupe Afrique ; Monaco aborde ces questions avec le groupe d’intégrité environnementale où sont présents la Corée du Sud, le Mexique et le Lichtenstein ; enfin l’Albanie appartient à une coalition de négociation… de l’Asie Centrale ! Comment dans ces conditions donner corps à l’action collective en Méditerranée pour prévenir le changement climatique ? L’Union pour la Méditerranée pourrait devenir cet acteur politique, facteur d’agrégation et de médiation. La Méditerranée serait alors un espace de médiation indispensable pour faire face à la fracture entre pays pauvres et riches, ressentie à Poznan, et accentuée par la crise financière. Quelle que soit leur hétérogénéité, les pays méditerranéens sont unis dans une communauté de destin. L’espace régional méditerranéen s’impose comme le cadre d’analyse des problèmes et de leur résolution. Pistes d’action régionale : constats et premières recommandations Le besoin urgent d’actions conjointes pour lutter contre l’impact du changement climatique est unanimement reconnu, à partir des constats suivants : - la Méditerranée est une zone de haute vulnérabilité climatique ; - le réchauffement est inéluctable dans les prochaines décennies, quelles que soient les réductions d’émissions de gaz à effet de serre entreprises ;
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Directeur du Plan Bleu.

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le changement climatique accentue les inégalités internes et régionales dans le Bassin méditerranéen, notamment sur la rive Sud, particulièrement vulnérable (accroissement démographique, place sociale et économique de l’agriculture, faible disponibilité en eau etc.) ; les États disposent de capacités d’adaptation au réchauffement inégales, qu’elles soient d’ordre financier ou culturel.

Plusieurs voies d’action ont été suggérées. Tout d’abord, la gestion de l’eau doit être locale, ce qui implique la sensibilisation et la prise en compte des usagers de la ressource. Fadi Comair6 souligne la composante sociale de l’agriculture, et la valorisation des agriculteurs qui doit en découler. La sensibilisation comprend l’information et la formation des usagers. Au-delà des procédures de gouvernance qui permettent l’intégration de l’usager à la décision, la dimension politique de l’eau se révèle primordiale. Erik Orsenna7, en écho à la campagne présidentielle américaine, résume en une formule la nécessité d’une détermination politique pour résoudre les défis de l’eau potable et de l’assainissement : « Water, we can ». Stéphane Hallegatte admet la primauté des solutions qui relèvent de la gouvernance, mais il souligne également les solutions d’ordre technique. Face à une eau plus rare et plus saisonnière, le stockage (par des barrages), la réutilisation, le recours à des ressources non conventionnelles (dessalement, nappes fossiles), pourront compléter, au gré des conditions locales, une gestion davantage centrée sur la demande. Du social à la technique, l’Union pour la Méditerranée pourrait jouer un rôle de coordinateur pour des initiatives locales entre le Sud, l’Est et le Nord de la Méditerranée, rejoignant en ce sens la proposition n° 2 d’IPEMED8.
6 Directeur général des Ressources hydrauliques et électriques du Liban, Directeur du Water Energy Environment Research Center-NDU, Professeur à l’Université Notre Dame, Liban. 7 Écrivain, membre de l’Académie française. 8 Voir p. 27.

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TABLE RONDE N°2 : EAU ET SECURITE DANS LE BASSIN MEDITERRANEEN La mise en évidence de l’origine anthropique du changement climatique global montre la capacité de l’homme à influer sur les écosystèmes. L’environnement, et l’eau en particulier, deviennentils pour autant une source croissante de tensions et de conflits ? Depuis la fin des années 1980, une série de travaux initiés par deux centres de recherche à Zurich et à Toronto, ont tenté de rapprocher environnement et sécurité. Ces études ont été regardées avec distance par la communauté des professionnels des questions de sécurité, qui ont considéré leurs conclusions trop générales et peu opérationnelles9. En particulier, la perspective de guerres de l’eau s’est révélée peu probante, si on les envisageait dans un lien de causalité unique entre un conflit et son origine hydrique. En revanche, les approches par les risques permettent d’intégrer les facteurs environnementaux dans leur contexte social, politique, économique et culturel, à l’heure où les questions environnementales sont indissociables des enjeux liés à l’alimentation, à l’accès à l’eau et à l’énergie. Franck Galland10 rappelle le rôle précurseur des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans l’étude des liens entre la sécurité et l’environnement. Ces deux pays font de la Méditerranée un espace de développement stratégique. Les rapports privilégiés des ÉtatsUnis avec la Turquie, Israël, l’Algérie, le Maroc ou plus récemment l’Éthiopie en témoignent. La localisation de Gibraltar à l’entrée de la Méditerranée explique en partie l’intérêt de la Grande-Bretagne pour l’UPM. Franck Galland suggère la création d’un Observatoire stratégique de l’eau en Méditerranée, qui aurait trois missions : - identifier les bassins à risque et les enjeux pivots, - signaler les usages abusifs de la ressource,
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Tobias Hagmann, « Confronting the concept of Environmentally Induced Conflict », Peace,Conflict and Developpment, Bradford, vol. 6, janvier 2005. 10 Directeur de la Sûreté et Conseiller du Président sur les affaires méditerranéennes, Suez Environnement. Auteur de « L’eau : géopolitique, enjeux, stratégies », paru chez CNRS Éditions, 09/2008.

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