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L'EMBRYON AU IIème SIECLE

De
177 pages
Les progrès de la médecine et de la biologie nous confrontent toujours plus radicalement à la quesion du statut ontologique et juridique de l' oeuf humain fécondé. Comme on le sait la plupart des ordres juridiques nationaux ne confère aucun statut à l'embryon précoce. Le présent ouvrage se situe à l'intérieur d'un projet de recherche historique sur la question de l'embryon, divisé en cinq parties : L'Antiquité, les Pères de l'Eglise, le Moyen-Age, de la Renaissance à Hans Driesch, le XXème siècle.
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L'EMBRYON

AU IIèmeSIECLE

Collection Religions et Spiritualité
professeur dirigée par Richard Moreau honoraire à l'Université de Paris XII

La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Déjà parus

Jean THIEBAUD, Témoins de l'Évangile, Quinze siècles d'écrits spirituels d'auteurs comtois. Préface de Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon, 1999. Jean THIEBAUD, présentation de : Saint Coloban : Instructions, Lettres et Poèmes, suivis d'une notice sur le bienheureux Bernon, fondateur de Cluny, et d'une méditation de son disciple saint Odon. Préface de Mgr Lucien DALOZ, archevêque de Besançon, 2000. Dr. Francis WEILL, Juifs et Chrétiens: requiem pour un divorce. Un regard juif sur le schisme judéo-chrétien antique et les relations judéochrétiennes aujourd'hui. Paul DUNEZ, L'Affaire des Chartreux. La première enquête du XXème siècle, 200 1. Jeanine BONNEFOY, Catéchismes, expression du cléricalisme et du pouvoir occulte (1870-1890), 2001. Pierre MIQUEL, Les oppositions symboliques du langage mystique, 2001. Jeanine BONNEFOY, Vers une religion laïque ?, 2002. Albert KHAZINEDJIAN, L'église arménienne dans l'église universelle, 2002. DOM PIERRE MIQUEL, La charité, l'espérance et la foi, 2002. Pierre VANDERLINDEN, L'avènement du Roi, 2002.

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-3797-8

Philippe CASPAR

L'EMBRYON
AU IIème SIECLE

L'Harmattan 5-7, rue de I'École- Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur: L'individuation des êtres: Aristote, Leibniz et l'immunologie contemporaine, ParisNamur, Lethielleux-Culture et Vérité, coll. «Le Sycomore », 1985, Prix Cardinal Mercier 1989 de l'Université Catholique de Louvain La saisie du zygote humain par l'esprit. Origine et postérité de l'ontogenèse aristotélicienne, Paris-Namur, Lethielleux-Culture et Vérité, coll. « Le Sycomore », 1987 Penser l'embryon d 'Hippocrate à nos jours, Paris, Editions Universitaires, coll. « Penser la vie », 1991 Le Voyage de Mozart à Prague, spectacle théâtral, Bruxelles, Philippe Caspar Editeur, 1991 (Création: Nuit de Beloeil 1991) Il Combattimento di Tancredi e Clorinda, spectacle théâtral d'après le Madrigal de Monteverdi (1624), Bruxelles, Les Eperonniers, coll. «Théâtre », 1992 (Création: Nuit de Beloeil 1992) L'Accompagnement des personnes handicapées mentales. Un dispositif social et multidimensionnel, Paris, L'Harmattan, coll. « Technologie du travail social », 1994 Miserere, Paris, L'Harmattan, coll. « Poètes des cinq Continents », 1994 Le peuple des silencieux. Une histoire de la déficience mentale, Paris, Fleurus, coll. « Psychopédagogie », 1994 Robert Schumann. Aux confins de la nuit, Paris, L'Harmattan, 1994 (Création: Nuit de Beloeil 1994) Peer Gynt ou le Hâbleur, Paris, L'Harmattan, coll. « Théâtre des cinq Continents », 1995 (Création: Nuit de Beloeil1995) Beethoven, Paris, L'Harmattan, coll. «Théâtre des cinq Continents », 1996 (Création: Nuit de La Hulpe 1996) Traduction nouvelle et commentaire des paragraphes 85-87 de l'Enchiridion d'Augustin, du chapitre 7 du traité De l'âme, de Cassiodore, et du chapitre XIII des Questions sur l'Ancien et le Nouveau Testament du Pseudo-Augustin, in L'enfant à naître, sous la direction de M.-H. Congourdeau, Paris, Migne, coll. « Les Pères dans la foi », n° 78, 2000

Sous presse L'embryon aujourd 'hui : lieu de fragilité, lieu de défi. Un modèle à la fois biologique et métaphysique, Paris, L'Harmattan, 2002
A paraître Maladies sexuellement transmissibles (SIDA, hépatite B, ...), sexualité et institutions, Actes du Congrès international «Maladies sexuellement transmissibles (SIDA, hépatite B, . . .), sexualité et institutions », organisé par le Département Recherche de l'Institut International Chanoine P.-J. Triest, Gand (Belgique), les 19 et 20 septembre 2001, Paris, L'Harmattan, 2002 Penser l'embryon d'Hippocrate à la naissance de Louise Brown (seconde édition de Penser l'embryon d 'Hippocrate à nos jours)

En préparation Un géant méconnu de la BD classique: Jijé

Remerciements
Je voudrais remercier tout d'abord Monseigneur Angelo Scola, aujourd'hui Patriarche de Venise qui, alors qu'il Recteur Magnifique de l' Universita San Giovanni in Laterano, m'a ouvert en 1999 les portes de la Fondazione Civitatis Lateranensis. C'est au sein de cette institution que j'ai conçu le projet d'une Histoire générale des doctrines relatives à l'embryon dont le présent livre est le premier volume publié. Je remercie également l'ensemble des responsables académiques de la Fondazione pour la confiance dont ils m'ont gratifié. Que les Frères de la Charité trouvent également ici l'expression de ma reconnaissance. Frère Général René Stockman m'a accordé sa confiance et m'a introduit au sein de l'International Institute Canon Triest. C'est dans ce contexte intellectuel vif et stimulant que ce livre a été mis au point. Que ses collaborateurs et les membres du personnel, qui sont également devenus des amis, trouvent dans ces lignes l'expression de ma gratitude pour leur soutien et leur compréhension. L'ouvrage que l'on va lire a fourni la matière d'une partie des leçons que j'ai données aux Frères de la Charité en avril 2002 dans le cadre du cours d'Ethique fondamentale du Frère René Stockman. Mes remerciements vont également aux moines de la communauté des Prémontrés de l'abbaye Notre-Dame de Leffe, à ceux de l'Abbaye trappistine Notre-Dame de Saint-Rémy de Rochefort, et à ceux de l'abbaye bénédictine Saint-Benoît de Maredsous, pour l'aide qu'ils m'ont accordée durant ces trois dernières années. Sans eux, le travail considérable de rassemblement des sources nécessaires à cette entreprise eût été impossible. Depuis 1992, le soutien, tant spirituel que matériel, de l'Aide à l'Eglise en Détresse a été déterminant pour l'ensemble de mes recherches et de mes engagements. Tout particulièrement, je 5

voudrais remercier ici Madame Antonia Willemsen et Madame Christine du Coudrey Wiehe, sans l'énergie et la faculté de décision desquelles beaucoup de choses n'auraient jamais été possibles. J'ai rencontré Monseigneur André-Mutien Léonard, évêque de Namur, lorsqu'il enseignait la métaphysique à l'Institut Supérieur de Philosophie de l'Université catholique de Louvain. A l'époque, j'étais jeune étudiant en deuxième année de doctorat en médecine et je me débattais dans les méandres de la pharmacologie. La clarté, la rigueur et la profondeur de ses exposés ont joué un rôle déterminant dans ma vocation philosophique. C'était l'époque où une poignée d'étudiants se réunissait le soir dans les greniers de l'Institut pour lire sous sa direction La phénoménologie de l'esprit. Depuis 1975, son soutien et son amitié me sont restés indéfectibles. Sans doute verra-t-il un écho de nos échanges au fil des pages que l'on va lire. Qu'il reçoive ici l'expression de ma profonde gratitude. DenisPryenJ Directeur général de L'Harmattan, a accueilli avec enthousiasme le projet d'une Histoire générale des doctrines relatives à l'embryon. Le Professeur Richard Moreau m'a ouvert les portes d'une des collections qu'il dirige. Que tous deux trouvent dans ces lignes l'expression de ma sincère gratitude. Sur le plan intellectuel, la recherche dont les premiers résultats sont publiés ici fut accomplie en solitaire. On peut regretter que peu de chercheurs s'intéressent à l'histoire de l'embryon. C'est malheureusement la situation actuelle. Si certains travaux sont de temps en temps consacrés à des auteurs antiques, médiévaux ou modernes, la période patristique est en revanche presque totalement délaissée. J'entretiens depuis bientôt vingt ans une collaboration étroite avec Marie-Hélène Congourdeau, chargée de recherches en histoire byzantine au CNRS, et qui partage ma conviction de l'importance déterminante de cette période. Comme moi-même, Marie-Hélène poursuit un vaste programme de recherches sur les Pères grecs et byzantins, recherches dont certains résultats partiels sont déjà publiés. On trouvera les références de ses travaux au fil des notes du présent ouvrage. Les nombreuses conversations avec les Pères Albert Chapelle, Jean-Marie Hennaux et René Lafontaine, de l'Institut d'Etudes 6

Théologiques de Bruxelles, ont toujours été stimulantes. Ils m'ont régulièrement encouragé dans ma volonté de faire redécouvrir une période largement méconnue de l'histoire des idées et du patrimoine de l'Eglise. J'ai pu bénéficier de la compétence, mais aussi de la gentillesse, du personnel de la Bibliothèque Royale de Belgique et du Centre de Documentation et de Recherches religieuses de Namur. Je voudrais remercier les responsables académiques de l'Institut d'Etudes Théologiques, ainsi que leurs collaborateurs, qui m'ont accordé des facilités d'horaire et d'études pour lesquelles je leur suis infiniment reconnaissant. La rencontre avec le docteur Claude Goffart, gynécologue, fut providentielle. Passionné par les médecins grecs (et spécialement par leurs travaux en gynécologie), il a acquis en ce domaine une compétence remarquable. Qu'il soit remercié ici pour son amitié, son dévouement, la précision de ses remarques et son implication constante dans la mise au point de ce manuscrit. Il s'est de plus chargé de la réalisation des Index et de la bibliographie. Enfin, un livre est aussi l'œuvre d'une famille. Marie-Claire a relu les différentes versions du manuscrit avec sa compétence et sa finesse habituelles. Elle s'est aussi chargée du travail de mise en page. Qu'elle et les enfants trouvent ici l'expression de ma gratitude pour leur amour et leur soutien. Il n'est pas toujours aisé de partager l'existence d'un chercheur engagé sur plusieurs fronts simultanés, de supporter l'envahissement de sa documentation et ses veilles fréquentes jusque parfois tard dans la nuit ou le petit matin. Qu'ils soient remerciés pour notre vie de famille.

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Avant-propos
Le présent ouvrage est le premier volume publié d'un vaste ensemble consacré au problème de la définition d'un statut moderne de l'embryon humain. Le propos peut paraître illusoire. En effet, n'est-il pas communément admis aujourd'hui qu'il est impossible de dépasser les clivages sur la question du statut de l'embryon. Celle-ci doit donc être regardée comme aporétique. Du point de vue de la rationalité philosophique, on trouve là une application exemplaire de l'éthique de la discussion. Aucun consensus n'étant possible, le problème est déclaré insoluble. On aimerait bien voir dans les sciences fondamentales un problème qui serait jugé comme tel pour la simple raison que la communauté scientifique serait divisée à son sujet. Délaissant cette éthique consensuelle qui fait le lit d'une procéduralisation juridique des questions de bioéthique, nous nous sommes laissés interpeller par une réalité: l'absence de statut reconnu à l'œuf fécondé issu, d'un manière ou d'une autre, d'un homme et d'une femme signifie que son appartenance à l'espèce humaine est aujourd'hui sujette à contestation. Quelle que soit la manière dont on thématise ce fait (à travers la distinction préembryon-embryon, à travers la notion contradictoire de personne humaine potentielle, à travers une savante mise en parallèle des argumentations, peu importe), une évidence s'impose: l'œuf fécondé n'est ni personne, ni chose sur le plan juridique. Sur le plan ontologique, la notion d'humanité n'est plus universelle. A titre indicatif, aucune législation bioéthique ne reconnaît l'œuf comme personne en acte premier. Le cas de la législation espagnole est exemplaire. S'alignant sur les conèlusions du rapport Warnock (1984), les lois espagnoles de bioéthique

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reprennent la distinction préembryon/embryon, la frontière entre ces deux stades étant fixée au quatorzième jourt. A première vue, les débats contemporains ne font que reproduire des discussions anciennes au cours desquelles les auteurs n'avaient déjà pas réussi à se mettre d'accord. Au début des années quatre-vingt, on admettait communément l'existence de deux positions, connues sous le nom d'animation médiate et d'animation immédiate. Nous nous étions inscrits dans cette perspective dans notre thèse de 1987, La saisie du zygote humain par l'esprit: origine et postérité de l'ontogenèse aristotélicienne2. Depuis, notre position a évolué. Les recherches accomplies durant ces vingt dernières années - et auxquelles nous avons activement participé - nous ont progressivement convaincus que cette présentation de I'histoire des doctrines de l'embryon péchait par ignorance. Dans Penser l'embryon d'Hippocrate à nosjours3, nous avions déjà fourni plusieurs indications dans ce sens. L'ouvrage que l'on va lire ici inaugure les résultats de notre recherche sur la question du statut de l'embryon chez les Pères de l'Eglise (c'est-àdire du IIèmeau VIIIèmesiècle). Or, une constante traverse cette période: pour tous les auteurs, à l'exception de quelques exégètes qui s'en tiennent littéralement à la traduction d'Exode 21,22-23 de la Septante4, l'embryon est corps et âme dès le commencement. Nous montrons dans cet ouvrage que cette thèse est déjà formulée au IIème siècle (elle est implicite chez Justin et Athénagore, explicite chez Tertullien). Par ailleurs, nous restons conscients que nous ne sommes pas en état de proposer la moindre hypothèse sur la manière dont la solution de Tertullien s'est répandue dans la chrétienté, tant en Orient qu'en Occident. Que la question de l'embryon soit dans l'Histoire moins controversée qu'on ne le pense soulève un problème de taille. De toute évidence, la question du statut de l'embryon est décisive pour
1. R. Andomo, La distinction juridique entre les personnes et les choses à l'épreuve de la fécondation artificielle, Paris, Librairie générale de Droit et de Jurisprudence, 1996, 212219. 2. Ph. Caspar, La saisie du zygote humain par l'esprit: origine et postérité de l'ontogenèse aristotélicienne, Paris-Namur, LethielIeux-Le Sycomore, colI. « Le Sycomore 3. Ph. Caspar, Penser l'embryon d'Hippocrate à nos jours, Paris, Editions coll. « Penser la vie », 1991. 4.Id., 45-48. », 1987. universitaires,

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la bioéthique. Pourquoi dès lors est-elle laissée aujourd'hui irrésolue? Cette absence de solution pourrait paraître conforme à la logique d'un siècle marqué par des progrès technologiques et scientifiques sans précédent, par une amélioration spectaculaire des conditions de vie (dont bénéficient, il est vrai, les seuls nantis), mais aussi par les génocides, par deux guerres mondiales menées avec tout le pouvoir de destruction possible, par le maintien de plusieurs régions du monde dans un état de misère endémique, par un chômage destructeur dans les pays développés. Le déchaînement de la violence est l'un des fils rouges qui permettent de comprendre le XXèmesiècle. Jamais dans l'Histoire, les dénis d'humanité n'ont été aussi impressionnants que lors de ce siècle martyr à plus d'un titre. Sans doute parce que les hommes de cette époque avaient à leur disposition des moyens techniques, des outils philosophiques, des schèmes de pensée qui leur permettaient de radicaliser les mécanismes d'exclusion et d'extermination que l'on retrouve tout au long des siècles. Faut-il dès lors considérer que le déni de statut à l'embryon s'inscrit dans cette logique? Ainsi formulé, le problème pourrait devenir (ou, plus exactement, est) passionnel. Selon la sensibilité d'aujourd'hui, la question de l'embryon est de plus en plus profondément engagée dans d'autres débats: pour ou contre les progrès scientifiques? Pour ou contre le soulagement de la souffrance? Pour ou contre la compassion? Il suffit pour s'en convaincre de relire les discussions sur l'utilisation des cellules-souches embryonnaires ou sur l'éventualité d'un clonage dit thérapeutique. C'est dire que la question du statut de l'embryon sert de fil conducteur pour une interrogation beaucoup plus vaste, laquelle porte sur le À6yoc; proprement dit. Comment penser aujourd'hui cette non-résolution de la question de l'embryon, laquelle survient dans des démocraties parlementaires? Quelles sont les structures de notre rationalité qui nous ont périodiquement conduits au cours du siècle écoulé à la mise en place de dénis d'humanité? Le présent ouvrage fait office de travail de la mémoire. Il rappelle que des positions claires ont été forgées à certaines périodes de l'Histoire sur cette question de l'embryon, laquelle restera toujours sensible.

Il

L'ensemble auquel ce livre appartient est plus vaste encore. Il est structuré autour de trois démarches, ou plutôt de trois nœuds distincts. En utilisant ce terme de nœud, nous renvoyons en arrièrefond à deux auteurs. A Aristote tout d'abord, lequel rapproche de manière significative les concepts de ÔEO~ÔÇ(lien, nœud) et d'cX1top(a (aporie) : « ... ÂVElV Ô'OVKÉUTlV ayvoovvTaç TOVÔEUP,OV, aÂÂ''Ij TTjÇ ôlavo(aç a7rop(a ô1]Âoî TOUTO 7rEpi TOU 7rpiiyp,aroç... » ce que Jean Tricot traduit comme suit: « ... et il n'est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi il s'agit. Eh bien! la difficulté où se heurte la pensée montre qu'il y a un « noeud» dans l'objet même,... »5 L'expérience de pensée qui conduit l'intelligence à discerner qu'il y a un ÔE0f..LÔç dans la chose, ou, plus précisément, que la chose est ÔEOf..LOÇ, un nom: c'est l'cX1topta. Celle-ci est cette porte plongée dans la complexité du concret, là où précisément la pensée éprouve que le réel se dérobe à toute forme de simplification. Pour appliquer ces lignes à notre actualité, Aristote vise un lieu où il n'y a plus ni biologie moléculaire (ni ses programmes fascinants), ni métaphysique, ni théologie, mais seulement un impensé dont il importe de rendre compte autrement. En d'autres termes, la question de l'embryon est un lieu où le concept doit se manifester. Non que plusieurs auteurs ne l'aient fait dans l'histoire. Dès le IIème siècle, les positions étaient claires, du moins dans le monde chrétien. Expérimenter la dérobade du réel est décisif pour la vie de l'intelligence. Aussi, Aristote inaugure-t-il sa métaphysique proprement dite - le livre I de la Métaphysique est en effet une prodigieuse relecture de la philosophie grecque jusqu'à Platon à la lumière de la théorie des quatre causes - par l'énoncé des apories: c'est le livre B. Ces deux thèmes du ôeof..L6çet de l'cX1topta sont fondamentaux6. Ils sont le lieu où s'exerce le travail de
5. Aristote, Métaphysique, 995 a 29-31, tr. fropar 1. Tricot, Paris, Librairie philosophique 1. Vrin, 1974. 6. Ces lignes renvoient à Ph. Caspar, «La place centrale de l'homme dans les sciences biologiques contemporaines. Essai d'interprétation à la lumière de la dynamique des apories », Anthropotès, 1997, Xill, 12-50.

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l'intelligence dans sa quête du vrai. Certes, ils se déclinent de manière différente selon les disciplines. Le Ô€ollaç que Lwoff, Jacob et Monod affrontent vers 1950, et dont l'élucidation les conduira au Prix Nobel de Médecine et de Physiologie en 1965, est aussi celui que les métaphysiciens pensent à travers le transcendantal de l'unum. Que l'ingéniosité expérimentale ait fini par vaincre (encore faut-il rappeler que ce modèle a connu une histoire des plus controversées) les énigmes de l'opéron, cet ensemble de gènes impliqués dans le codage des enzymes impliqués dans une même voie métabolique7 est une chose. Que cette même ingéniosité épuise les ressources de la raison humaine en est une autre. Le réel est aussi pensé par la raison métaphysique, laquelle n'est pas opératoire, ce qui n'enlève rien à sa légitimité. L'extraordinaire intégration que le génome manifeste à travers les opérons est une des manifestations phénoménologiques de l'unité de l'organisme, que la raison scientifique présuppose, mais dont elle ne peut rendre compte. Dans L'individuation des êtres8, nous avions jeté les bases d'une herméneutique entre ces deux expressions du Àayoç en explorant les métaphysiques d'Aristote et de Leibniz ainsi que l'immuno-génétique moléculaire. Cette herméneutique se déployait à partir des apories que nous avions mises en évidence au sein de chacun de ces trois massifs conceptuels. L'autre auteur auquel nous renvoyons à travers ce concept de Ô€OilaÇest Alexandre Soljénitsyne. Cette référence nous introduit d'emblée à l'une des fécondités de l'enquête historique sur la succession des doctrines relatives à l'embryon en Occident. Penser l'origine des apories auxquelles se heurte la bioéthique lorsqu'elle rencontre la question de l'embryon constitue l'enjeu fondamental de notre enquête historique. La confrontation avec l'histoire fait surgir avec force la nécessité d'une démarche critique qui démêle patiemment les plans d'analyse du réel, ce que Soljénitsyne avait admirablement perçu dans cette douloureuse méditation sur les

7. M. Morange, Les mousquetaires de la nouvelle biologie, Pour la science, coll. « Les génies de la science », n° 10, février 2002. 8. Ph. Caspar, L'individuation des êtres. Aristote, Leibniz et l'immunologie contemporaine, Paris-Namur, Lethielleux-Culture et Vérité, coll. « Le Sycomore », 1985.

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origines, le déroulement et les conséquences de la Révolution d'octobre 1917 qu'est la fresque monumentale La roue rouge9. Venons-en aux trois nœuds principaux de notre travail de synthèse sur la question du statut de l'embryon. Le premier est une relecture de l'histoire des doctrines relatives à l'embryon en Occident. Le deuxième montrera comment les débats bioéthiques contemporains constituent une nouvelle figure de la rationalité métaphysique, qui accule cette dernière à se situer par rapport à la méthode phénoménologique et à renouveler certaines de ses conceptions les plus profondes, notamment sur les problèmes de la nature, de l'individu, de la liberté et du mal. Le troisième nœud dégagera les implications théologiques des débats bioéthiques contemporains en abordant principalement deux types de problèmes. Tout d'abord, il analysera les implications proprement dogmatiques de ces questions; ensuite, il les relira à la lumière de la problématique de la liberté et du mal. Ces quelques lignes ne font que brosser les principales armatures de l'ensemble. siècle, se situe dans le Le présent ouvrage, L'embryon au lime premier « nœud» dont voici la structure générale: Premier nœud: L'enquête historique Tome 1 : L'Antiquité grecque, juive et latine Tome 2 : Les Pères de l'Eglise Tome 3 : Le Moyen Âge Tome 4 : De la Renaissance à Hans Driesch Tome 5 : Le statut de l'œuf humain fécondé au XXèmesiècle

L'embryon aulime siècle est le premier volume du deuxième

tome, consacré aux Pères de l'Eglise. Nous nous intéresserons aux Pères apostoliques et aux principaux apologistes du IIème siècle. Le terme de «Pères apostoliques» date du XVIIèmesiècle. Il désigne les écrivains chrétiens du IIèmesiècle qui ont sans doute connu les Apôtres. A l'époque, il désignait Barnabé, Clément de Rome, Ignace d'Antioche, Polycarpe de Smyrne et Hermas. Aujourd'hui, on leur adjoint Papias d'Hiéropolis, l'auteur de l'Epître à Diognète et ceux de la Didachè.
9. A. SoIjénitsyne, La roue rouge. 1. Août 1914, Paris, Fayard, 1983.2. Novembre 1916,

Paris, Fayard, 1985; 3. Mars 1917 (4 vo1.), Paris, Fayard, 1992-2001.

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Quant au IIèmesiècle, il est considéré comme l'âge d'or de la démarche apologétique. Certes, la ligne de démarcation entre ces auteurs et les Pères apologistes n'est pas aussi rigide qu'on pourrait le penser. C'est ainsi que l'Epître à Diognète présente un caractère nettement apologétiquelo. Sur le plan de l'histoire de la pensée, les enjeux du IIèmesiècle sont immenses. A une époque où le jeune christianisme suscitait des réactions d'incompréhension, d'hostilité voire de persécution de la part des Juifs et des païens, il était vital pour la jeune Eglise que des intellectuels s'engagent dans la dissipation des malveillances à son égard, dans la clarification de son message et dans son positionnement par rapport au judaïsme et à la pensée païenne (c'est-à-dire le polythéisme et la philosophie). Le genre est inauguré par La prédication de Pierre écrite autour de l'an 11011. Suit une apologie envoyée sans doute à l'empereur Hadrien (117-138) par Aristide - apologie dont Bernard Pouderon prépare une traduction française dans la collection Sources chrétiennes - et une autre envoyée au même empereur par un certain Quadratus12. Vers 140, une apologie contre les Juifs, la discussion entre Jason et Papiscus sur le Christ, aurait été rédigée à l'intention des Juifs d'Alexandrie13. A Rome, Justin compose son œuvre apologétique (deux apologies adressées à l'empereur et une destinée aux Juifs, Le dialogue avec Tryphon). Son disciple, Tatien, rédige un Discours aux Grecs14. Athénagore d'Athènes adresse à Marc-Aurèle, l'empereur philosophe, sa Supplique en faveur des chrétiens. Il semble que Marc-Aurèle ait reçu d'autres suppliques du même genre, en provenance de Méliton de Sardes
Sur la notion de Pères apostoliques, nous renvoyons aux histoires classiques de la

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patristique : 1. Quasten, Initiation aux Pères de l'Eglise, Paris, Cerf, 4 t., t. 1, 1955, 49-122 ; B. AItaner, Précis de patrologie, adapté par H. Chirat, Paris-Tournai, 1993, 140-160 ; H.-R. Drobner, Les Pères de l'Eglise. Sept siècles de littérature chrétienne, Paris, Desclée, 1999, 57 -73 (Drobner ne reprend pas dans ces pages tous les auteurs classiquement considérés comme Pères apostoliques). Nous renvoyons aussi au numéro spécial de Connaissance des Pères de l'Eglise, 38 (juin 1990), Les Pères apostoliques. 11. La prédication de Pierre, tr. fro par M. Cambe, in Ecrits apocryphes chrétiens, sous la direction de Fr. Bovon et P. Geoltrain, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1997, 11-30. 12. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 3, 1-2, tr. fro par G. Bardy, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 31, 1952. 13. Id., IV, 6, 3 ; Origène, Contre Celse, V, 52, tr. fro par M. Borret, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 147, 1969. 14. Tatien, Oratio adversus Graecos, PG 6, col. 801-887.

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dont il nous reste un discours Sur la Pâque15, d'Apollinaire de Hiéropolis et de Miltiade16. Théophile d'Antioche adresse à Commode les trois livres A AutolycuS17. Il faut y ajouter la Satire des philosophes païens, de Hermias18. Chez les Latins, on trouve deux auteurs, Minucius Felix et son Octavius, et Tertullien dont la stature domine la fin du IIèmesiècle latin. Nous n'étudierons pas dans ce volume le Protreptique de Clément d'Alexandrie, réservant cet auteur au second volume de la période patristique19. Sur le fond, des divergences profondes existent entre les apologistes. C'est ainsi que plusieurs d'entre eux traitent de la question sensible (il suffit de relire les Actes des Apôtres pour s'en convaincre) entre Juifs et Chrétiens. l'Epître à Diognète traite la question sans le moindre esprit de nuance, alors que l'Exhortation aux grecs relit l'Ancien Testament en y voyant la préfiguration du Christ. Un autre point majeur de discordance est la définition d'une attitude vis-à-vis de la pensée païenne. Certains Pères ont rejeté cette dernière sans la moindre équivoque (Tatien, Théophile d'Antioche, Hermias, notamment), d'autres en ont intégré les outils conceptuels (Justin, Athénagore). Il Y a chez ces derniers une théologie implicite selon laquelle le Dieu-vérité se révèle par la voie du Â6yoç à la Grèce et par celle de l'Histoire chez les Juifs.

15. Méliton de Sardes, Sur la Pâque, tr. fro par O. Perler, Paris, Cerf, coll. «Sources chrétiennes », n° 123, 1966. 16. M. Bourlet renvoie à Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, op. cil., N, 26, 1.2.5 (Méliton de Sardes), N, 27 (Apollinaire), N, 17, 1.5 (Miltiade) in Apologie à Diognète. Exhortation aux Grecs, te. fro par M. Bourlet, Paris, Migne, coll. « Les Pères dans la foi », n° 83, 2002, Introduction, Il. 17. Théophile d'Antioche, Trois lettres à Autolycus, tr. fro par J. Sender, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 20, 1948. 18. Hennias, Satire des philosophes païens, tr. fro par D. Joussot, Paris, Cerf, coll. « Sources chrétiennes », n° 388, 1993. 19. Nous avons emprunté ces éléments à Mgr R. Minnerath, in Apologie à Diognète. Exhortation aux Grecs, Paris, Migne, coll. «Les Pères dans la foi », n° 83, 2002, 12-13.

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Introduction à l'ère chrétienne
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » (Matthieu 27, 46b)

Le cri de déréliction poussé par le Christ avant de mourir cèle le mystère de la Passion en renvoyant le drame de la Croix à l'intérieur même de la vie intra-trinitaire. Lui «étant dans laforme de Dieu» (Philippiens 2, 6), s'est voulu obéissant (Matthieu 26, 39), prenant sur lui tout le péché du monde. Victime propitiatoire librement consentie, Jésus s'est fait Eucharistie, sacrement pour le monde20. C'est dans cet acte d'offrande et de glorification qu'il sauve (Luc 23, 42-43) et fonde son Eglise (Jean 20, 26-27). L'existence kénotique du Christus passus acquiert sur la croix une dimension abyssale d'abandon qui permet à la Liberté créatrice de Dieu de restaurer sa création dans sa sainteté et sa gloire originelles. La force des affirmations se laisse difficilement mesurer. L'événement central de I'Histoire humaine21, la Passion, est aussi celui où le sacrement qui est au cœur de l'Ancienne Alliance, le mémorial de la Pâque de l'Exode, révèle son sens profond, celui d'une préfiguration de l'unique sacrifice du Christ, agneau sans tache. Entre la Pâque juive et celle des Chrétiens, il y a ainsi continuité et rupture. L'Ancien Testament s'achève dans le Nouveau et ce dernier révèle l'Ancien. Ce lien entre les deux Testaments - qui solidarise les deux Alliances - éclaire la portée que prennent les deux gestes posés par Jésus lors de son dernier repas. La fraction du pain et le partage de la coupe, qui

20.

II mondo del sacramento. Teologia et filosofia a confronto, Nicola Reali (ed.), Milano, Paoline Editoriale Libri, coll. «Teologia », n° 60, 2001. 21. « C'est l'épopée humaine, âpre, immense, - écroulée. »(Y. Hugo, La légende des siècles,

La vision d'où est sorti ce livre, in Y. Hugo, La légende des siècles, Paris, Gallimard, 1950, 14).

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