//img.uscri.be/pth/6f36422981889a25d7887c5553bdeebe6d866b5f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 26,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

L'empreinte de la technique

De
397 pages
La question de savoir comment les techniques transforment les sociétés a fondé les débuts de la réflexion ethnotechnologique dans les années 70. Cette approche considère l'innovation comme le fruit d'un double processus : la société produit la technique, puis, si elle est adoptée, cette technique se répand et transforme la société. Le premier concentre généralement la plupart des efforts de recherche, alors que le second est ignoré. L'ethnotechnologie s'est donnée comme ambition de rééquilibrer ce processus.
Voir plus Voir moins

L’empreinte de la technique

Prospective collection fondée et dirigée par Philippe Durance (CNAM, Lipsor)
La collection Prospective a pour ambition de susciter, de rassembler et de valoriser les travaux théoriques et appliqués de prospective, issus des milieux académiques, des collectivités locales, des entreprises ou des services de l’État, en France ou à l’étranger, dans ses différents champs (technologique, stratégique, territorial, etc.). Elle se compose de quatre séries : Mémoire, Essais & Recherches, Problèmes & Méthodes, Prospective appliquée. Série « Mémoire » Berger (Gaston), Bourbon-Busset (Jacques, de), Massé (Pierre), De la prospective. Textes fondamentaux de la prospective française (1955-1966), textes réunis et présentés par Philippe Durance ; 2ème édition Série « Essais & Recherches » Bernard (Philippe J.), Le pouvoir des idées. Comment vivent et se transforment les sociétés contemporaines Cazes (Bernard), Histoire des futurs. Les figures de l’avenir de saint Augustin au XXIe siècle ; préface d’Emmanuel Le Roy Ladurie Colloque de Cerisy, L’économie des services pour un développement durable, Nouvelles richesses, nouvelles solidarités (Prospective VIII), coordonné par Édith Heurgon et Josée Landrieu Colloque de Cerisy, L’empreinte de la technique. Ethnotechnologie prospective, coordonné par Thierry Gaudin et Élie Faroult Dartiguepeyrou (Carine) (dir.), Prospective d’un monde en mutation Durance (Philippe), Cordobes (Stéphane), Attitudes prospectives. Éléments d’une histoire de la prospective en France après 1945 Guigou (Jean-Louis), Réhabiliter l’avenir. La France malade de son manque de prospective Lesourne (Jacques), Mémoires d’après mémoires Série « Problèmes & Méthodes » Gabilliet (Philippe), Les conduites d’anticipation. Des modèles aux applications, préface de Michel Godet Série « Prospective appliquée » Dumont (Gérard-François) (dir.), Populations et territoires de France en 2030. Le scénario d’un futur choisi Margat (Jean), L’eau des Méditerranéens. Situation et perspectives ; préface de Mohamed Ennabli, président de l’Institut méditerranéen de l’eau Hors série Baudin (Mathieu), Le développement durable, nouvelle idéologie du XXIe siècle ?

Colloque de Cerisy

L’empreinte de la technique
Ethnotechnologie prospective

coordonné par Thierry Gaudin et Élie Faroult

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13773-8 EAN : 9782296137738

Sommaire Comment les techniques transforment les sociétés, Thierry Gaudin ... 9  Système technique et finitude planétaire, André Lebeau ................... 19  1ère partie : Le festival des mesures ........................................................... 33  Le mètre des Lumières, première mondialisation, Denis Guedj ........ 35  Qu’est-ce que la métrologie ?, Marie Ange Cotteret.......................... 43  Les indicateurs en folie. Quelques exemples chez des gens sérieux, Jean-René Brunetière ......................................................................... 57  Qu’est-ce que la vérité de la mesure comptable ?, Yves Doucet ........ 71  Systèmes de valeurs et systèmes monétaires, Bernard Lietaer .......... 92  2ème partie : Agriculture, de la révolution verte à la révolution doublement verte....................................................................................... 105  Une technologie agricole « écologiquement intensive » : une agriculture pour une croissance verte, Michel Griffon ..................... 107  L'agriculture traditionnelle chinoise est-elle verte et jusqu'où ? Gonçalo D. Santos............................................................................ 117  Une troisième frontière agraire à explorer ?, Bernard Hubert ......... 141  La mutation génétique d’un mythe rationnel : de la raffinerie du végétal à la révolution de la chimie doublement verte ?, Estelle Garnier, Martino Nieddu...................................................... 153 Agricultures traditionnelles, agricultures du XXIe siècle, mêmes combats !, Henri Hervé Bichat ......................................................... 165  3ème partie : Jeux et enseignements.......................................................... 181  Mutations technologiques et culturelles : nouveaux chemins pour la didactique ?, Ghislaine Azémard ...................................................... 183  Quand le jeu est un travail, Sylvie Craipeau .................................... 201  Jeunes générations, réseaux et culture numérique, Jacques Perriault.............................................................................. 215  Quelques effets des instruments de communication sur la relation pédagogique, Bernard Blandin......................................................... 227  Ethnotechnologie et enseignement supérieur : évolutions, Élie Faroult ...................................................................................... 239  4ème partie : Deux espaces du quotidien, la santé et la ville ................... 251  Technologie et santé, Norbert Paquel .............................................. 253 

6

L’empreinte de la technique L’aménagement urbain à l’heure de la transition : composer avec les choix techniques antérieurs tout en réinterprétant la ville, Cynthia Ghorra-Gobin ..................................................................... 273 

5ème partie : Vues des autres civilisations................................................ 289  Co-évolution des arts martiaux et de la société japonaise, Pierre Quettier.................................................................................. 291  Le don de l’Inde, Kiran Vyas ........................................................... 305  Cultures et politiques technologiques : diagnostics et conseils, Jean Éric Aubert............................................................................... 313  6ème partie : Philosophie et conclusions ................................................... 329  Innovations techniques, paradoxes et changement social, Philippe Mallein ............................................................................... 331  Ethnotechnologie et philosophie des techniques, Juliette Grange ... 333  Ethno-technologie comparative : le piège énergétique, la bifurcation socio-technique de la modernité et la perspective de la décroissance, Alain Gras ........................................................................................ 347  Le courant de culture technique et de l’ethno-technologie en France dans les années 1970-1980. Mémoire d’un temps présent, Pierre-Noël Denieuil ........................................................................ 359  Actualité de l’ethnotechnologie, Thierry Gaudin............................. 379  Index........................................................................................................... 393 

Cet ouvrage rassemble les actes du colloque « Ethnotechnologie prospective : l'empreinte de la technique », qui s'est tenu, du 2 au 9 juillet 2009, au Centre culturel international de Cerisy, sous la direction d’Élie Faroult et de Thierry Gaudin, avec le soutien de La Fondation Charles Léopold Mayer pour le progrès de l'homme, Renault SA et l'association Prospective 2100, organismes auxquels nous adressons nos plus vifs remerciements.

Comment les techniques transforment les sociétés Thierry Gaudin1 La question posée au départ de cette semaine, incluse dans l’intitulé était : « Comment les techniques transforment la société ? ». Cette question fait référence aux débuts de la réflexion ethnotechnologique, menée dans les années 70 avec l’ambition de servir de répondant intellectuel à la politique d’innovation. L’approche se résumait alors en un schéma simple :

D’un côté, la société produit la technique : c’est le processus d’innovation. Puis, si elle est adoptée, cette technique se répand et transforme la société : c’est la rétroaction qui, en général, n’était pas prévue au départ. Les inventeurs et développeurs de l’automobile2, par exemple, n’imaginaient pas les conséquences structurelles de leur invention, en particulier la profonde transformation de l’urbanisme et du commerce qu’elle allait engendrer. L’ethnotechnologie se justifie donc comme constat et recherche d’un remède à une défaillance de la gouvernance. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a été vue au départ comme pouvant étayer une politique d’innovation. Précisons tout de suite que cet espoir est jusqu’à présent resté en suspens. Les seules politiques d’innovation acceptables, jusqu’à une date récente, par les acteurs économiques et les gouvernements successifs ont été celles qui avaient pour seul et unique objectif la compétitivité des entreprises, c’est-à-dire le court et moyen terme et non les effets structurants. Néanmoins, la prise de conscience contemporaine3 est alarmiste. La conjonction de la prolifération incontrôlée de l’espèce humaine, de l’épuisement des ressources naturelles, notamment du pétrole, du réchauffement planétaire et surtout de la diminution de la biodiversité,
1

Synthèse réalisée par Thierry Gaudin, corrigée par Elie Faroult, Henri Hervé Bichat et JeanÉric Aubert. 2 Exemple cité dans la brève introduction de Michel Rocard et développé à propos de Los Angeles dans l’intervention de Cynthia Ghorra Gobin. 3 Notamment celle des deux ouvrages d’André Lebeau, L’engrenage de la technique et L’enfermement planétaire, qui ont inspiré la présentation de sa conférence inaugurale à Cerisy.

10

L’empreinte de la technique

laissent prévoir un XXIe siècle difficile où l’impératif de sécurité globale ne permettra plus de laisser le contrôle de la technique aux seules forces du marché4. Le colloque cependant ne se situe pas dans la ligne du catastrophisme. Il tente une approche à la fois théorique et pragmatique centrée sur la question affichée : « comment les techniques transforment la société ? ». Cette question, d’ailleurs, ne peut avancer en examinant « la technique » en général. C’est en observant, avec les moyens disponibles, des techniques particulières que les processus d’interaction technique-société peuvent révéler leur nature et aussi les illusions qui les portent. Il fallait donc choisir, parmi toutes les techniques, celles qui possèdent un pouvoir de transformation sociétale ou expriment par leur présence une mutation de la société. Une première série est celle des instruments de mesure, de la monnaie et de l’écriture. Pour mieux comprendre leur influence et leurs évolutions, il a paru nécessaire de remonter aux origines de ce qu’il est convenu d’appeler notre « civilisation », à savoir les débuts de l’urbanisation et du commerce au long cours en Mésopotamie5 vers le IVe millénaire avant notre ère. Si la date et la finalité première de « l’invention » de l’écriture restent encore incertaines, les textes les plus anciens sont des contrats de droit privé retrouvés dans des maisons particulières (et non dans les palais). Il est clair que, même s’il semble que l’écriture n’ait pas été inventée pour les besoins des échanges, elle a rendu possible leur développement. Par exemple, pour la livraison du bétail, le berger transportait une bulle dans laquelle se trouvaient des « calculi », petites billes ou sculptures d’argile cuites, en nombre égal à celui du cheptel. Sur toute la surface de la bulle, en argile également, étaient imprimés des sceaux du propriétaire de manière que le berger ne puisse pas casser la bulle et en faire une autre après avoir détourné du bétail. De son côté, le propriétaire tenait un état des livraisons sur des tablettes. La présence de l’écriture a aussi suscité dans bien d’autres domaines la tenue d’inventaires précis et détaillés. La société qui s’est construite à cette époque présente bien des ressemblances avec ce que nous connaissons : des villes (comme places commerciales), des écoles (pour apprendre à lire écrire et compter), des vérificateurs d’instruments de mesure et des tribunaux, avec les premiers

4 5

Sauf à supposer une attitude suicidaire de l’espèce humaine, ce qui n’est pas exclu. Grâce aux communications de Christine Proust et Jean Jacques Glassner.

Synthèse

11

codes législatifs6. On ne peut se défendre de l’impression que, même si l’écriture, la mesure et les nombres ont été inventés localement pour des besoins particuliers, ils ont, dès cette époque, profondément transformé la société. D’une manière plus générale, les observations contemporaines montrent que la présence d’un instrument de mesure dans une organisation modifie les comportements des agents. Il y a là un élément fort de l’ethnotechnologie. Néanmoins, l’utilisation aberrante des « indicateurs » dans le cadre de la LOLF7 montre clairement que cette technique devrait être soigneusement ajustée et surveillée tant ses effets peuvent être dévastateurs8. L’histoire longue de la métrologie et de la monnaie9 est animée de fluctuations. On pourrait croire que, une fois qu’un étalon métrologique ou monétaire est institué, les acteurs s’y raccordent massivement, soit par l’effet de l’autorité instituante, soit pour éviter des tergiversations et des contentieux. La réalité n’est pas si simple. D’abord, les pouvoirs qui frappaient monnaie (garantissant par leur effigie la valeur des pièces) se sont souvent trouvés eux mêmes à court de liquidités (notamment lors des guerres) et ont procédé pour y pallier à des dévaluations. Ensuite, les marchands ont rivalisé d’ingéniosité pour utiliser et même modifier les instruments de mesure à leur convenance. Avant la Révolution française, il y avait des milliers de mesures différentes en usage sur les marchés. Chaque marché avait les siennes et, à quelques lieues de distance, l’unité de longueur n’était plus la même. Seuls les plus experts connaissaient les conversions des unités les unes dans les autres. De temps en temps, le pouvoir central, sensible à l’exaspération du public, décide d’imposer un système de mesure unique. Ce fut le cas de Charlemagne, mais cela ne dura que le temps d’un règne. En 1789, les cahiers de doléances mentionnent plus de deux cent fois qu’il ne faut plus « deux poids deux mesures ». La Révolution pose le principe du système métrique décimal, avec une intention ouvertement universaliste10. L’étalon de longueur choisi est le méridien terrestre. Pourquoi ? Parce que chaque être humain, où qu’il se trouve sur la planète, a un méridien sous les pieds. C’est en même temps une prise de pouvoir de la

Le plus connu est celui d’Hammurabi, mais il y en eut d’autres. Communication de Jean René Brunetière, président de Pénombre. 8 Cette remarque peut aussi bien s’appliquer au système économique, qui admet comme indicateur indépassable le profit, avec des résultats sociétaux et environnementaux dont on commence à douter sérieusement. 9 Communications de Bernard Lietaer et Marie Ange Cotteret. 10 Communications de Marc Himbert et Denis Guedj.
7

6

12

L’empreinte de la technique

Science sur le système de mesure, jusqu’alors entre les mains des marchands. On ne saurait sous-estimer les conséquences de ce geste fort entre tous : choisir des références valables « à tous les temps, à tous les peuples » pour les grandeurs fondamentales de la physique. L’intelligibilité internationale de la technique en a été accrue, mais aussi, depuis qu’on peut transmettre de manière exacte et compréhensible les caractéristiques d’un objet technique sur toute la planète, les possibilités de délocalisation ont été multipliées. Les composants d’un satellite, par exemple, viennent de quelque quatre-vingt usines différentes, et s’assemblent comme prévu. On peut aujourd’hui ressentir les conséquences de ces délocalisations. La coopération d’un côté, la perte de savoir-faire et d’autonomie de l’autre. Elles ne sont pas toutes positives. Depuis 1789, un seul instrument de mesure est resté entre les mains des marchands : la monnaie. Or, un esprit scientifique ne peut éviter le constat que la monnaie est un scandale métrologique. En effet, elle n’a pas d’étalon de référence concret depuis 1971 (non convertibilité du $), le pouvoir de créer de la monnaie a été délégué aux banques et le raccordement entre les différentes monnaies se fait par les marchés financiers, lesquels sont animés de fluctuations spéculatives. Quel champ de manœuvre idéal pour ceux qui vivent de la crédulité et de la sous-information, voire de la désinformation du public ! Or, plus l’information des clients est défaillante, plus on s’éloigne de la théorie classique de l’équilibre économique. Or, l’Histoire montre, comme il a été rappelé ci-dessus, que, depuis cinq millénaires que le commerce existe, l’ingéniosité humaine a toujours déployé de multiples talents pour abuser de la confiance des acheteurs. Néanmoins, il y eut des périodes plus favorables aux abus que d’autres. On ne peut se défendre de l’impression que notre époque est de celles-là et que les effectifs employés de près ou de loin à ces activités se sont multipliés dans des proportions alarmantes. Une idée originale11, débattue lors de la soirée consacrée à la crise, a retenu l’attention : si les monnaies sont fondées sur la confiance et si les turpitudes des grandes monnaies, notamment du $, érodent la confiance du public, alors pourquoi ne pas repartir de la relation confiante de proximité que les acteurs entretiennent naturellement lorsqu’ils travaillent ensemble ? Il n’y a pas d’objection à l’existence de « grandes » monnaies. Peutêtre même serait-il opportun qu’il y ait une monnaie mondiale. Mais cela n’exclut aucunement, au contraire, la possibilité de « petites » monnaies
11

Celle de Bernard Lietaer.

Synthèse

13

dites complémentaires12, dont le développement aurait pour effet de renforcer le lien social et les circuits locaux d’approvisionnement. La revitalisation de ces circuits et du savoir-faire associé ménagerait des positions de repli au cas où le château de cartes financier mondial viendrait à s’écrouler. Cette idée a été présentée en référence à la philosophie chinoise, comme la coexistence nécessaire de monnaies « yang » (les grandes monnaies internationales) et de monnaies « yin », d’inspiration locale et domestique, exprimant la capacité de petits groupes humains de survivre par leurs propres moyens dans le milieu naturel. Une question connexe, tout aussi critique pour l’économie mondiale, mais trop peu étudiée, est celle de la vérité comptable13. L’exactitude de la représentation comptable, dans laquelle les dépenses de l’acheteur sont par définition strictement égales aux recettes du vendeur, a trop souvent fait oublier qu’elle n’est qu’une représentation. La question de la vérité comptable est une question ouverte. Elle est aussi objet de débats depuis que, sous la pression des cabinets d’audit internationaux, la norme enjoignant d’inscrire au bilan la valeur « de marché » a été adoptée (d’ailleurs par un cénacle sans légitimité, qualifié de « consanguin »). La démonstration a été faite qu’une telle norme, si elle accélère les profits pendant les périodes de croissance, accélère aussi les crises comme celle qui sévit actuellement. Ainsi, la crise actuelle a mis en évidence l'impact procyclique de cette supposée « juste valeur » qui a entraîné une survalorisation irrationnelle des actifs des établissements financiers, suivie de leur sous-valorisation. Une première conclusion s'est alors imposée. Les normes et la mesure comptable ne traduisent pas seulement la santé de la firme — comme le thermomètre, la température du corps — elles agissent sur sa santé elle-même.La question de la vérité de la mesure comptable, de sa relation avec la réalité mesurée, commence ici. Elle commence encore à partir de cet écart irréductible entre ce qui est dit par la mesure et ce qui est fait par les hommes, entre la perspective d'une société plus lisible et équitable et la prospective de techniques de plus en plus sophistiquées et influentes. Encore trop peu étudiée, la question de la vérité comptable est une question ouverte. Une part importante du colloque a été consacrée à l’évolution des pratiques agricoles et de la pensée des agronomes. Car, depuis les années 1990, il s’est produit une révolution culturelle chez les ingénieurs et les chercheurs en agronomie. Ils étaient les héritiers de la « Révolution Verte », du développement des techniques de sélection des semences associée à
12 13

Le WIR suisse, monnaie inter-entreprise, compte 60 000 usagers. Abordée par les communications de Yves Doucet et Claude Simon.

14

L’empreinte de la technique

l’utilisation intensive d’intrants (irrigation, engrais, pesticides) ; laquelle avait permis, dans les années 1960-70, de sortir l’Inde et la Chine de la famine. Cette période est désormais vue comme une industrialisation de l’agriculture : une augmentation rapide de la production dans les régions qui s’y prêtaient le mieux, les lits majeurs des grands fleuves de l’Asie du sudest. Mais, avec le temps, les dégâts environnementaux : pollution des eaux et des sols, perte de biodiversité, etc., ont créé une situation dangereuse. Les agronomes ont alors cherché une nouvelle stratégie qui continue à accroître la production, notamment dans les régions peu touchées par la révolution verte, tout en préservant l’environnement. D’où une première appellation de « Révolution doublement verte ». Aujourd’hui ils14 s’attachent à mettre au point les aménagements et les itinéraires de cette agriculture dite aussi « écologiquement intensive » : le respect de la durabilité des écosystèmes, la mobilisation des potentiels écologiques pour l’alimentation et la protection des plantes utiles, ce qui limite le recours aux facteurs de production classiques, engrais et pesticides ; être en mesure de satisfaire les besoins d’une population mondiale de neuf milliards d’habitants en 2050, lesquels auront peut-être des modèles de consommation15 plus élevés qu’aujourd’hui. Cette remise en cause des systèmes agricoles hérités du XXe siècle incite les agronomes à poursuivre leurs recherches dans deux directions jusqu’à présent négligées : 1. Recueillir les leçons des paysanneries traditionnelles16 qui ont dû assurer leurs subsistances sans les facteurs de production de l’agriculture industrialisée, lesquels ne seront plus aussi disponibles, soit trop coûteux (énergie), soit beaucoup plus rares (eau, engrais et pesticides chimiques). Cela conduit à revisiter l’histoire en observant la co-évolution des systèmes d’exploitation, des équipements et finalement des systèmes sociaux sous pression démographique. Chez certaines ethnies (tribus amazoniennes) des mesures contraignantes limitent la croissance de la population afin de ne pas changer les modes de vie, même si cela conduit à se contenter d’une civilisation dite « primitive ». Néanmoins, dans d’autres régions du globe, les populations ont su apprendre à exploiter intensivement mais durablement leurs milieux naturels

Film et exposé de Michel Griffon. En termes d’alimentation, mais aussi de produits chimiques, de matériaux et d’énergie issus de la biomasse. 16 Communication de Henry-Hervé Bichat.
15

14

Synthèse

15

pour assurer l’existence de nombreux habitants (avec des densités supérieures à 50 hab/km2), qui sont à la base de grandes civilisations. C’est le cas de la Chine17 avec notamment la révolution agricole mise en œuvre par les Song, au cours du XIIIe siècle, qui présente beaucoup de similitude avec la Révolution verte de la seconde moitié du XXe siècle. En tout cas il est clair que les possibilités d’exploiter les milieux naturels sont limitées et que l’équilibre alimentaire de la Planète n’est durable à terme que si des systèmes mondiaux de régulation de la consommation, acceptés par l’ensemble des citoyens, peuvent être mis en place dans des délais pas trop éloignés. 2. L’autre grand sujet de réflexion des agronomes est fondé sur l‘estimation que les rendements au champ des principales productions agricoles augmenteront peu, même dans les situations favorables, compte tenu des niveaux déjà atteints à la fin du siècle dernier. Ce qui conduit à étudier deux pistes : élargir les analyses au-delà des champs cultivés proprement dits pour prendre en compte l’ensemble du territoire de manière à y optimiser la gestion des ressources naturelles dans la perspective du développement durable18 ; éviter tout gaspillage, au contraire optimiser la valorisation de la biomasse récoltée entre ses quatre principaux débouchés (l’alimentation, la chimie, les matériaux et l’énergie) au sein de complexes industriels dénommés « bio raffineries »19. En définitive, le changement de cap culturel qu’est la révolution doublement verte est clairement dans la problématique de l’ethnotechnologie : une technique, l’agriculture industrialisée, rend à ses débuts des services remarquables (elle sauve de la famine des millions d’êtres humains). Puis, dans un second temps, ses effets collatéraux (saturation, pollution, mise en dépendance) deviennent perceptibles puis suffisamment gênants, voire intolérables pour que d’autres façons de faire soient inventées et substituées. L’autre registre de transformation de la société par la technique, abordé dans cette semaine à Cerisy, est évidemment celui des technologies d’information et de communication, les TICs. Conformément à la méthode ethnotechnologique, ces TICs n’ont pas été analysées en elles-mêmes, mais pour leurs effets sur les comportements. Il a donc été question de la santé 20, de l’éducation21 et des jeux22. En outre, une soirée a été consacrée à la
17 18

Communication de Gonçalvo Dos Santos. Communication de Bernard Hubert. 19 Communication de Martino Nieddu et Estelle Garnier. 20 Communication de Norbert Paquel 21 Communications de Jacques Perriault, Elie Faroult, Bernard Blandin.

16

L’empreinte de la technique

« jeune création numérique »23, avec présentation de travaux d’élèves de l’école Sup Info Com. Les effets prévisibles des TICs sur le système de santé sont depuis assez longtemps dans les esprits. Par exemple, il est couramment admis que les possibilités de suivi et de surveillance de l’état des malades pourraient éviter une bonne part des hospitalisations et permettre de réagir plus vite aux accidents. Mais, si l’on observe vraiment ce qui se passe, le constat est plutôt celui d’un accroissement de la confusion. Les dossiers médicaux circulent mal, la recherche d’information sur Internet est longue et risque bientôt de mobiliser le praticien aussi longtemps que dure la consultation. D’ailleurs, il arrive maintenant que des malades prennent le temps de se documenter par eux-mêmes et finissent par en savoir plus que le médecin traitant sur leur pathologie et les remèdes possibles. En outre, la « science médicale » ayant accumulé des informations détaillées sur les symptômes, maladie par maladie, cette surabondance de données gène la perception d’ensemble de l’état du patient. De nombreux exemples montrent comment le « sens clinique » a été pris en défaut par un excès de référence aux bases de données. En fait, l’informatique, telle qu’elle est conçue actuellement, favorise une description qu’on pourrait qualifier d’industrielle ou de scientiste, faite d’une liste d’éléments séparés, alors qu’une perception globale, synthétique et intuitive de l’état du malade est nécessaire. Pour ce qui est de l’éducation, il est évident pour n’importe quel esprit rationnel et objectif que la présence d’Internet et des autres TICs rend caduques, dans leur forme et dans leur contenu, les systèmes de transmission du savoir et du savoir-faire que nous connaissons, depuis le primaire jusqu’au supérieur et à la formation tout au long de la vie. Reste à savoir : pour les remplacer par quoi ? Vaste question, qu’il n’était pas possible de traiter au fond. Les exposés se sont donc limités à des préliminaires, portant sur l’évolution des comportements induits chez les jeunes par la présence et l’usage des TICs. Il en résulte trois observations : sur Internet, la manière de se présenter n’a plus grand-chose à voir avec la socialisation usuelle. Elle est même souvent très provocante en comparaison des usages pudiques de notre société ; les jeux en ligne développent particulièrement l’aptitude à mener plusieurs tâches simultanément, y compris en réagissant en temps réel à des situations de défi ou de combat.

Communications de Ghislaine Azémard et Sylvie Craipeau. Animée par Marie Anne Fontenier (Sup Info Com Valenciennes) avec Caroline Gasnier et Benoît Leleu.
23

22

Synthèse

17

C’est l’apparition de « jeunes multicanaux »24 ; le processus d’apprentissage par bricolage, essais, erreurs et tâtonnements est la règle sur Internet. La présentation logique, structurée, didactique est au contraire l’exception. Enfin, depuis l’an 2000, la progression de l’équipement des jeunes et de l’usage des réseaux sociaux, blogs, transmission de photos et de vidéos, implication dans des jeux a été fulgurante, et transforme manifestement les comportements25. Ce qui laisse penser que la génération des « digital natives » ne laissera pas le système actuel d’enseignement se perpétuer bien longtemps. Une dernière partie de cette semaine ethnotechnologie prospective a été consacrée à la vision de la technique par d’autres civilisations et à la philosophie. Des témoignages vécus ont été apportés sur les arts martiaux26 et la société japonaise, et sur la vision indienne27 reliant des techniques (Yoga, médecine ayurvédique, etc.) et la spiritualité. D’autre part, l’interaction entre les cultures, telle que la pratiquent les organismes internationaux, a été décrite sur le cas du conseil en politiques d’innovation28 pour la Finlande, la Russie, la Chine, Madagascar et l’Arabie. La diversité des fondements cachés qui déterminent les réactions de chaque civilisation à l’apparition d’une nouveauté et l’achèvement de l’époque où les Occidentaux pouvaient prétendre donner le ton, laissent présager un développement de la connaissance des langues et des cultures et du respect mutuel des différentes formes de civilisation. Ces analyses montrent des différences importantes entre les peuples dans leurs rapports à la technique. Ce qui conduit à s'interroger sur les comportements qu'ils adopteront dans la grande transition dans laquelle l'humanité est engagée : certains peuples, comme les Japonais pour qui la technique est vécue comme un prolongement de la nature, seront-ils plus sensibles aux besoins de protéger la planète, ou plus innovateurs en technologies vertes ? Les Indiens qui fondent leur philosophie sur une forme d'acceptation du Monde seront-ils capables de porter et diffuser une posture de contrôle de la technique et de restriction des besoins et des désirs ? Des peuples innovateurs comme la Finlande seront-ils les pionniers d'une (dé)croissance verte ? La France elle même, qui se veut porteuse de valeurs universelles, sera-t-elle capable de promouvoir de nouvelles rationalités mesurant l'évolution des sociétés au delà des échanges marchands ? Et que deviendront les cultures qui ont plus
24 25

Communication de Ghislaine Azémard. Communication de Sylvie Craipeau. 26 Communication de Pierre Quettier. 27 Communication de Kiran Vyass. 28 Communication de Jean-Éric Aubert (OCDE et Banque Mondiale).

18

L’empreinte de la technique

ou moins refusé le modèle proposé par l'Occident et les valeurs qui le fondent ? Seront-elles encore un peu plus violentées et déstructurées par la technologie imposée par l'étranger, ou trouveront-elles des formes d'interaction fécondes, tirant parti des ouvertures offertes, notamment par les TICs, pour exprimer et développer leurs cultures dans le concert d’un monde multipolaire ? Néanmoins, la dernière partie du colloque, plus philosophique, a insisté sur le processus par lequel les techniques transforment jusqu’à la manière de penser29. Le développement simultané et partout des mêmes techniques d’information et de communication devrait favoriser la compréhension entre les différents peuples. D’autre part, les philosophes30, comme les scientifiques, insistent sur la nécessité et même l’urgence de changer de cap, car la poursuite de la trajectoire économique et technologique actuelle percute les limites de la planète31. Et cela concerne l’espèce humaine tout entière, et ses relations avec les autres espèces vivantes, lesquelles sont trop souvent hors du champ de conscience des humains. Il en résulte que la recherche en ethnotechnologie mérite d’être poursuivie, ne serait-ce que pour éclairer cette nécessaire inflexion. La suggestion a été faite d’une seconde semaine à Cerisy en juin 2011 sur le thème « Apprendre ».

29 30

Communications de Sylvie Craipeau, Bernard Blandin et Thierry Gaudin. Communication de Juliette Grange sur Auguste Comte et Gunther Anders. 31 Communications de André Lebeau et Alain Gras. C’est aussi la question qu’ont évoquée les prospectivistes russes (Sergeï Peresleginet et Irina Kuklina) invités à Cerisy.

Système technique et finitude planétaire32 André Lebeau Je me propose, dans cette intervention, de vous parler de l’impasse dans laquelle la société humaine s’est engagée, du moins je le crois. La montée de plusieurs menaces mettent en cause son futur ; on pourrait même dire son destin. Ces problèmes ont une source commune qui est le caractère fini de la biosphère terrestre, le seul habitat dont l’humanité puisse disposer. Deux facteurs déterminent la rencontre avec les limites de cet environnement planétaire : l’évolution technique et la démographie globale. L’un et l’autre conjuguent leurs actions pour multiplier les besoins de l’espèce et pour accroître ses prélèvements sur des ressources limitées. De là s’engendre une grande variété de problèmes sectoriels qui se distribuent dans des catégories bien connues : l’insuffisance des ressources renouvelables, l’épuisement des ressources non-renouvelables, la destruction de la biodiversité et l’altération de l’environnement. À ces effets directs s’ajoutent des effets secondaires comme le déplacement des zones épidémiques lié à l’altération anthropique du climat. Mais cette diversité et cette complexité ne doivent pas occulter le caractère global de la menace que porte la rencontre — on peut même dire la collision — avec les limites planétaires. En effet, les problèmes engendrés par l’enfermement planétaire présentent, sous la diversité de leurs aspects, une profonde unité qui est l’effet, non seulement de leur source commune, le système technique, mais aussi des interactions fortes qui s’établissent entre leurs diverses dimensions. Chacune de leurs manifestations possède une spécificité dont la maîtrise relève d’une expertise spécifique, mais, dans le même temps, les actions que l’on peut envisager pour maîtriser tel ou tel domaine réagissent sur d’autres domaines de sorte qu’une approche globale doit cimenter les approches sectorielles. Le problème des fins Disons un mot du problème des fins. Si l’on envisage le problème des limites planétaires en termes d’actions, il faut évidemment donner à ces actions des fins. La première que l'on puisse se donner est la pérennité de l'espèce. Suivant en cela Hans Jonas33, je retiendrai comme premier objectif de l'action, la survie de l'humanité pour une durée indéterminée mais
32 33

Conférence introductive. Hans Jonas, Le principe de responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Flammarion, col. Champs, trad. J. Greisch, 1995.

20

L’empreinte de la technique

comparable, en tout cas, à la durée de l'histoire, c’est-à-dire quelques millénaires. À l’endroit de ce choix, plusieurs observations s’imposent. En premier lieu le fait que c’est un choix éthique. Aucune rationalité ne l’impose. Cependant, si l’on se résigne à la disparition de la civilisation humaine, une réflexion sur les modalités de cette disparition n’a guère d’intérêt. On peut simplement laisser les choses suivre leur cours actuel, comme d’ailleurs le souhaitent plus ou moins explicitement certains. En second lieu, cherche-t-on seulement la survie de l’humanité ou veut-on également voir survivre la civilisation. Hans Jonas34 utilise, pour qualifier l’impératif de survie, les termes d’existence « authentiquement humaine », ce qui semble signifier que certaines formes d’existence ne pourraient être considérées comme une « survie », ou qu’en d’autres termes, l’impératif de survie est conditionnel. Il y a là, en effet, place à appréciation. L’établissement d’un système totalitaire mondial, ou à l’opposé d’un retour à la vie tribale, peuvent-ils être considérés comme assurant une survie « authentiquement humaine » ? Enfin, la question du dénombrement de l’humanité n’intervient pas directement comme un élément constitutif d’une éthique. Quand la Terre portait moins de deux milliards d’hommes, la civilisation n’était pas moins authentiquement humaine qu’elle ne l’est aujourd’hui. La croissance de la population mondiale n’a pas le sens d’un supplément d’humanité. D’autres auteurs ont choisi, pour aborder le problème de la survie, des périodes plus longues que celle que nous considérons. C'est ainsi que Roger Bonnet et Lodewijk Woltjer, l’un et l’autres des scientifiques de grande stature, ont fixé leur ambition à mille siècles, ce qui place l'époque actuelle, approximativement à mi-chemin de l'émergence de l'espèce biologique et de l'horizon qu’ils ont choisi35. Si je retiens une période beaucoup plus courte, c'est parce que les actions, dont nous allons tenter d'identifier la nature, s’imposent, elles aussi, à échéance beaucoup plus courte. C'est à l'échelle du siècle que la survie de la civilisation — sinon celle de l'homme en tant qu'espèce biologique — est en cause. De cette survie à terme rapproché dépendra qu'il y ait un sens, en termes d'action, à envisager une période vingt fois plus longue que celle qui nous sépare par exemple de Sumer, des débuts de l’histoire. En d’autres termes, avant de songer à vivre longtemps, voyons comment nous pouvons survivre aux dangers immédiats.

Idem. Roger-Maurice Bonnet, Lodewijk Woltjer, Surviving 1,000 Centuries, Can we do it? Berlin, Springer Verlag, 2008.
35

34

Système technique et finitude planétaire

21

Nature de la technique Je voudrais maintenant préciser ce qu’il faut entendre par « technique ». J’utilise ce terme pour identifier une activité dont l’objet est de donner une forme à la matière en recourant pour cela à diverses formes d’énergie. Cette définition, qui peut sembler sommaire, ne laisse pourtant rien échapper d’essentiel. Il est difficile d’en concevoir une extension à moins naturellement que, par un abus de langage semblable à celui dont usent les disciplines littéraires pour évoquer la qualité « scientifique » de leurs travaux, on n’en vienne à parler de technique — ou plutôt de technologie — sociale. La technique est le socle sur lequel repose la civilisation. Naturellement elle n’est pas toute la civilisation, mais toutes les activités humaines s’appuient sur elle, et pas seulement celles qu’on a l’habitude de qualifier de techniques, ou, par goût des anglicismes, de technologiques. Sans la disponibilité de la technique, l’humanité ne peut ni se nourrir, ni s’abriter, ni même guerroyer ne serait-ce qu’à des niveaux modestes en comparaison de ceux qu’on pratique aujourd’hui. Mais aussi, sans le luthier, pas de violoniste. Sans la disponibilité du système technique, l’expression artistique, les activités ludiques sont privées de leur support, l’économie et les sciences sociales sont privées de leur objet. Et même, pour que le stylite puisse méditer sur sa colonne, il a bien fallu que des artisans taillent et érigent cette colonne. Ce n’est pas que les activités extrêmement diverses dont s’enrichit l’existence des hommes ne soient pas fortes de leur identité propre, mais elles ne sont pas autonomes ; elles sont enracinées dans un substrat technique. Le terme de « système technique », que j’emprunte à Bertrand Gille36, traduit cette observation fondamentale qu’à chaque époque les savoir-faire que maîtrise l’homme forment un ensemble cohérent parce qu’ils sont liés entre eux par un réseau d’interactions. Dans ces interactions qui gouvernent le comportement du système, la notion familière de cause et d’effet, à laquelle l’esprit humain est spontanément porté à se référer, perd toute pertinence. On observe cependant que cette notion est si profondément enracinée dans l’esprit qu’on y recourt fréquemment pour décrire en des termes familiers le comportement d’un système complexe. C’est ainsi, par exemple, que les présentateurs des chaînes de télévision évoquent la capacité de tel anticyclone à repousser et à désagréger une dépression ce qui, évidemment, n’a pas de sens.
36

Bertrand Gille, Histoire des techniques, Paris, Gallimard, col. La Pléiade, 1978.

22

L’empreinte de la technique

Le système technique évolue dans le temps de façon à peu près imprévisible. En tout cas les tendances majeures que, rétrospectivement, on peut discerner dans cette évolution ne sont pas déterminées par une volonté centrale. On les constate, mais on ne les prédit pas. Les efforts des futurologues du siècle dernier n’ont pas su discerner l’émergence prochaine des techniques informatiques et encore moins leur explosion. A contrario, d’autres événements comme la technique spatiale, ont été attendus depuis des siècles, mais n’ont pu se matérialiser que lorsque les éléments indispensables, venus de divers secteurs de la technique, ont été disponibles. D’autres enfin, dont les fondements dans la connaissance scientifique sont pourtant bien maîtrisés, se font longuement attendre, comme la production d’énergie par fusion des atomes. Plusieurs caractères majeurs marquent la spécificité du système technique humain. D’une part, la rapidité et surtout l’accélération de son évolution ; d’autre part, la montée vers la complexité des artefacts qu’il produit. Ce sont là des caractères qui distinguent fondamentalement la technique humaine des techniques animales. À l’échelle du temps de l’histoire, les techniques animales sont stagnantes. Comment interpréter la différence des rythmes d’évolution ? Les caractères de l’évolution de la technique humaine sont naturellement l’effet des spécificités de l’organisme humain : le cerveau et la main. Si on en reste là, on est dangereusement proche du truisme, et surtout, on peut justifier l’ampleur du phénomène technique, mais on n’apporte aucun élément d’explication à l’accélération du rythme évolutif. C’est ici qu’il faut prendre en compte la rétroaction que l’évolution technique exerce sur elle-même. Il existe en effet un mécanisme très général par lequel un phénomène, quelle que soit sa nature, tend à s’accélérer : c’est le mécanisme de « rétroaction » dans lequel l’état du phénomène intervient sur le rythme de son évolution. J’ai donc recherché des mécanismes par lesquels la technique pourrait rétroagir sur elle-même. Deux mécanismes de cette nature sont à l’œuvre depuis les origines. Je les ai qualifiés de rétroaction combinatoire et de rétroaction informationnelle. La rétroaction combinatoire engendre de nouveaux artefacts en combinant des savoir-faire acquis. La rétroaction informationnelle s’exerce par le biais de la capacité des artefacts de fournir une mémoire. L’apparition des mémoires exosomatiques introduit, dans la technique humaine, une rétroaction informationnelle spécifique qui transcende ce qu’autorise le cerveau humain. Elle permet notamment la mémorisation des savoir-faire complexes qui résultent du mécanisme combinatoire. Le rôle du mécanisme combinatoire dans l’évolution de la technique humaine nous conduit évidemment à nous interroger sur les raisons de son

Système technique et finitude planétaire

23

absence dans les techniques animales. Pour que l’acquisition d’un savoirfaire engendre une évolution, il faut qu’existe une capacité de transmission des acquis, de génération en génération, ce qui implique mémorisation et communication. Là réside la différence essentielle entre l’homme et les animaux. Ce n’est pas la main, c’est le cerveau et le langage capables, en s’appuyant sur des artefacts, de transmettre d’une génération à la suivante des acquis culturels. Les savoir-faire animaux reposent, dans leur quasitotalité, sur la mémoire génétique. Ils sont transmis, de génération en génération, sans modification et l’expérience acquise par leur exercice au cours de la vie de l’individu n’est pas transmise par ce canal, pas plus a fortiori qu’aucune combinaison de savoir-faire. L’évolution correspondante relève donc du rythme lent qu’impose l’évolution darwinienne. Ces mécanismes profonds de l’évolution technique nous éclairent sur son imprévisibilité. Elle provient du fait que cette évolution repose pour une part sur des rencontres fortuites entre savoir-faire d’où naissent de nouveaux actes techniques, mécanisme qui fut longtemps dominant, qui fut même exclusif et qui est à l’œuvre depuis les premiers balbutiements du phénomène technique. Cette évolution repose pour une autre part, sur les progrès de la connaissance scientifique — connaissance de la matière et du vivant — qu’elle permet de mémoriser et de transmettre, qui sont largement imprévisibles et qui sont eux-mêmes alimentés par une rétroaction spécifique, la perfection croissante des outils que la technique rend disponibles. Ces mécanismes nous éclairent aussi sur la montée des artefacts vers la complexité, résultat des combinaisons qui s’établissent entre une variété sans cesse croissante de savoir-faire. La collision avec la biosphère Abordons maintenant le problème de la collision avec les limites de la biosphère qui est au centre de notre propos. Le phénomène technique est la source unique de cette rencontre. La technique est en effet l’outil qui permet d’accroître indéfiniment le rythme des prélèvements que l’homme impose aux ressources planétaires. Le niveau de puissance atteint par le système technique est ainsi directement à l’origine de cette confrontation. À cela s’ajoute l’effet induit de la technique sur l’évolution démographique. L’explosion démographique à laquelle nous assistons est d’abord le phénomène de pullulement d’une espèce qui a réussi, en s’appuyant sur les techniques qu’elle développe, à éliminer tous ses prédateurs, et à asservir, pour la satisfaction de ses besoins, de nombreuses espèces animales et végétales : rien d’autre que ce qu’on peut attendre du jeu normal de la sélection naturelle. Les seules menaces extérieures que fasse

24

L’empreinte de la technique

encore peser, sur la multiplication de l’homme, l’existence d’autres formes de vie sont le fait non des grands prédateurs qui menaçaient les primates dont nous sommes issus, ni même des insectes qui leur disputaient les ressources alimentaires, mais elles proviennent des micro-organismes qui ont incorporé les corps humains et les animaux d’élevage dans leur niche écologique. Pourtant, il est clair que la limite des ressources environnementales sur lesquelles se fonde l’existence humaine aurait été atteinte depuis longtemps si la technique humaine n’était intervenue pour la repousser. C’est là une dimension du problème de la survie de l’humanité : l’évolution technique permet de résoudre une partie des problèmes dont elle est la source. Cette rétroaction a été malencontreusement ignorée ou sous-estimée par ceux qui se sont penchés, dans le passé, sur le problème des limites et qui, comme Malthus37 ou Meadows38, se sont trompés, non sur le fond, mais sur les échéances. L’extrême rapidité de l’évolution technique fait que ses effets ne peuvent être négligés à l’horizon encore incertain des événements qui sont en gestation. Comme il est naturel, certains extrapolent le passé et y voient une source de salut indéfini. Ils postulent, avec un optimisme béat et sans savoir comment cela se fera, que la technique résoudra spontanément les problèmes qu’elle a créés. Les tenants de la vulgate néolibérale et les idéologues du « laissez-faire » se sentent ainsi justifiés à ne pas réexaminer leurs dogmes ; d’autres y voient la menace accrue d’une issue fatale. Quelle image peut-on se former d’un phénomène — la collision de l’humanité avec les limites de la planète — dont il n’existe aucun précédent depuis les origines de la civilisation et même depuis les origines de l’espèce humaine ? Pour construire une vision de la rencontre avec les limites de la planète, on est conduit à rapprocher deux éléments : la dimension matérielle de la collision avec l’environnement terrestre et les réactions de la société humaine à l’émergence des tensions engendrées par cette collision. L’incertitude qui affecte le futur procède donc de deux sources distinctes. On a, d’une part, l’appréciation des effets de l’activité humaine sur la biosphère — qui est affectée d’une incertitude que l’on peut qualifier de scientifique, que l’on peut réduire mais non éliminer — et, d’autre part, la rétroaction que la connaissance de ces effets produit sur le comportement de la société. Ce second élément introduit une incertitude d’une autre nature que l’on pourrait qualifier de sociétale et qui relève des sciences humaines.
T. R. Malthus, An essay on population, London, Dent Dutton, 1958. D. H. Meadows, D. L. Meadows, J. Randers et W. W. Behrens, « Rapport sur les limites à la croissance », Halte à la croissance, Paris, Arthème Fayard, trad. J. Delaunay, 1972.
38 37

Système technique et finitude planétaire

25

Seuls comptent, en telle matière, les comportements collectifs de l’espèce. Le comportement d’un individu isolé, la clarté de sa vision, la pertinence de ses préconisations, n’ont évidemment aucun effet à moins que, d’une façon ou d’une autre, ils ne se propagent et ne déterminent des comportements collectifs. Là réside une difficulté majeure dans la construction d’une vision de l’avenir ; les comportements collectifs ont le caractère de phénomènes émergents dont le lien avec les déterminations individuelles ne relève aucunement d’une rationalité simple. Cependant, on peut admettre que la vision commune que les hommes se forment de leur futur exerce une influence sur leur comportement collectif. Les individus agissent, pour une part en fonction des facteurs génétiques qui déterminent en quelque sorte l’identité de l’espèce humaine, pour une autre, en fonction de leur acquis culturel auquel précisément appartient l’image qu’ils se forment du futur. Cette vision est un privilège exclusif de l’espèce humaine ; elle est peut-être insuffisante pour engendrer une action collective pertinente, mais, en l’absence de cette vision, l’émergence de cette action collective n’a aucune chance de se manifester. Il faut donc, pour agir sur le futur, tenter de prévoir les formes qu’il pourra prendre et apprécier les menaces et les incertitudes qui s’attachent à cette prévision. Les contraintes de la survie Quelles sont les contraintes qu’impose sa survie à la société humaine ? Une société capable de survivre indéfiniment doit se plier à un certain nombre de contraintes. Quelle que soit la connotation négative qui s’attache au terme de stagnation, la stagnation des besoins matériels d’une société pérenne est une contrainte dont le caractère absolu s’impose tout autant d’ailleurs que la difficulté d’y satisfaire. Toute société qui, comme c’est le cas de la société actuelle, fonde son économie sur un taux de croissance, se heurte inévitablement, dans un environnement fini, à une ou plusieurs impasses. Sur un siècle, un taux de croissance de 1% conduit à un triplement, sur dix siècles à une augmentation par un facteur 21 000. Inversement, à supposer qu’un doublement des principaux paramètres qui définissent la société contemporaine soit acceptable — ce qui n’est nullement le cas — sur une durée de six millénaires comme celle qui nous sépare des débuts de l’histoire, il correspondrait à un taux de croissance non mesurable de un dix millième par an. À cette échelle de temps, la stagnation des besoins, et par voie de conséquence, celle des populations, est un impératif absolu de survie. La capacité de prévision objective fondée sur des méthodes empiriques demeure la source essentielle d’une vision commune et objective

26

L’empreinte de la technique

de l’évolution des altérations de toutes natures que l’homme apporte à son environnement. Toutes les prévisions comportent des marges d’incertitude scientifique ou sociétale, mais malgré ce foisonnement des incertitudes, la collision de l’ensemble de l’humanité avec l’enfermement planétaire revêt le caractère d’une certitude globale à laquelle conduisent des réflexions assez sommaires. Elle émerge d’abord de l’évolution de la population mondiale. Dans le meilleur des cas, la population mondiale atteindra huit à neuf milliards dans les prochaines décennies. Le premier effet de cette pullulation de l’espèce humaine est que le découpage du domaine terrestre en territoires est complet. L’homme contemporain est ainsi sujet à un double enfermement. À l’enfermement planétaire dont il n’a pas, ou pas encore, pris pleinement conscience s’ajoute l’enfermement dans les territoires nationaux39. Ce caractère de la société humaine jouera sans doute un rôle déterminant dans ses réactions aux tensions de l’enfermement. Il expose en particulier au risque que les pénuries de ressource et les dégradations de l’environnement soient ressenties d’abord de façon conflictuelle, comme des atteintes à la prospérité nationale. Le second élément de certitude est que le nivellement par le haut des inégalités est radicalement impossible. Amener la population mondiale actuelle au niveau occidental de consommation des ressources exigerait plusieurs planètes Terre. La certitude globale est que les tendances actuelles qui décrivent l’évolution de l’humanité ne peuvent se poursuivre sans qu’on se heurte tôt ou tard à des barrières physiques. Pour invalider cette perspective, ce ne sont pas des inflexions marginales qui suffiront ; il y faudra un renversement des tendances lourdes, avec ce que cela entraînera de risques de bouleversements. Ce renversement se produira un jour par la force des choses, mais ce sur quoi il faut réfléchir, c’est sur les chances qu’il se produise de façon harmonieuse et maîtrisée plutôt que par les procédés naturels, c’est-à-dire la famine et les épidémies. En d’autres termes, il faut déterminer les actions de nature à infléchir globalement le cours des choses. Une logique du futur Je voudrais maintenant essayer de dégager très succinctement la logique dans laquelle — selon moi — s’inscrit le futur de l’espèce humaine. Cette logique relève d’un schéma simple, celui de la confrontation des comportements collectifs caractéristiques de l’espèce humaine aux tensions qu’engendrera la saturation de son espace vital.

39

Cf. A. Lebeau, L’enfermement planétaire, Gallimard, 2008.

Système technique et finitude planétaire

27

Les comportements les plus stables des sociétés humaines sont organisés autour de l’identité de l’espèce et il me semble évident qu’ils reposent sur une base génétique, celle-là même qui fait qu’un homme est un homme et qu’un chat n’est pas un chien. Ils ont été façonnés, ces comportements, par l’évolution darwinienne et ils possèdent de ce fait une très grande permanence et surtout une très grande universalité. Ils forment donc une base commune des comportements collectifs. Il en va tout autrement de la superstructure culturelle qui n’a, a priori, aucun caractère universel. Dès son origine, elle est diverse car sa source est contingente. L’ensemble est le produit d’une évolution qui s’est déroulée, jusqu’à une époque très récente, en l’absence de toute perception des limites globales de l’espace vital. Il en résulte qu’il est totalement inadapté à la prise en compte de ces limites. Il est adapté au dialogue ou aux confrontations entre groupes et aux relations de dominance, mais il ne l’est nullement à la confrontation aux limites de la planète. Les comportements collectifs qui procèdent de l’évolution darwinienne de l’espèce et les tensions engendrées par la saturation de son espace vital vont déterminer le destin de l’homme. Parmi les premiers, la tendance naturelle de l’espèce à constituer des groupes hiérarchisés qui s’affrontent — et dont les États-nations constituent la forme ultime — est clairement un héritage d’une évolution dans un espace qui était perçu comme sans limites et comme telle elle est porteuse d’une lourde menace. Que faire ? Que faire pour affronter une conjoncture à laquelle n’existe, dans l’histoire de l’espèce humaine, aucun précédent dont on puisse s’inspirer ? Sans doute faut-il se convaincre, d’abord, qu’on ne peut la surmonter par des ajustements à la marge des pratiques actuelles. J’hésite à utiliser le terme de révolution pour désigner ce qu’il faudrait faire, parce ce mot porte une lourde connotation de désordre et que le désordre — au-delà de ce qui existe déjà — est un luxe dont l’humanité n’a plus les moyens. Mais l’ampleur des transformations à entreprendre mérite sans doute cette qualification de révolution. Pour identifier des lignes directrices de l’action, une démarche inverse de celle qu’utilise habituellement la prospective s’impose où l’on part de la situation présente pour construire un ensemble de scénarios plus ou moins probables et déterminer celui ou ceux dont il serait opportun de favoriser l’émergence. Cette démarche est adaptée à l’exploration de l’avenir à horizon de quelques décennies. Elle est inadaptée à la détermination de lignes d’action qui soient propres à atteindre, dans le long terme, un état de la société dont les caractères essentiels sont imposés par la contrainte

28

L’empreinte de la technique

planétaire. Il faut au contraire partir des contraintes qui s’imposent à cet état futur, déterminer les cheminements qui pourraient permettre de progresser et naturellement, les obstacles que rencontrent ces cheminements. Cela nous conduit à réfléchir en termes d’objectif à long terme, de lignes d’action propres à les atteindre et naturellement de difficultés propres à ces actions. Je n’ai ni le temps, ni surtout la capacité de vous proposer sur cette base une réflexion stratégique aboutie. Je crois d’ailleurs qu’il n’en existe pas. Je me bornerai à illustrer mon propos de quelques exemples. La démographie Le premier de tous les problèmes du long terme est celui de la démographie mondiale. Il est, comme je l’ai déjà dit, un effet induit de l’évolution technique par l’intermédiaire des progrès de la technique médicale, de l’accroissement de la production alimentaire et du progrès des systèmes de transport qui ont donné les moyens d’enrayer une famine n’importe où dans le monde. Cette montée de la population mondiale s’est produite dans un contexte d’inégalité dans le niveau de consommation des ressources, inégalité dont la machinerie politico-économique se préoccupe fort peu. Le résultat en est, comme je l’ai relevé, que les ressources terrestres sont incapables de pourvoir aux besoins d’une population qui aurait le niveau de vie américain ou européen. Ce problème démographique est aussi celui que les politiques sont le moins enclins à aborder de front. Les raisons de cette timidité ne sont que trop apparentes. Elles procèdent des obstacles redoutables qui barrent la route de l’action et qui sont de plusieurs sortes. Toute tentative pour contrôler l’usage de la fonction de reproduction des individus se heurte à une détermination génétique de l’animal humain qui se sublime aisément en termes d’atteinte aux libertés fondamentales. Il n’y a guère que les régimes autoritaires, comme le régime chinois, qui puissent s’y risquer. Ils tentent de le faire, non dans l’intérêt de l’humanité tout entière, mais parce qu’une croissance démographique trop forte est contraire à leur intérêt national. On rencontre là un second obstacle, la divergence entre l’intérêt global et les intérêts nationaux, car si la réduction de la population globale est un impératif de survie, la croissance de la population d’un pays peut aller dans le sens de l’intérêt national. C’est ainsi que, dans un passé récent, Alfred Sauvy40 s’est fait longuement l’avocat d’une croissance de la population française ; reste à voir d’ailleurs si l’on vit mieux avec soixante millions de français qu’avec quarante. Toute tentative
40 A. Sauvy, « Le faux problème de la population mondiale », Population, 4ème année, n°3, juillet-septembre 1949, pp. 447-462.

Système technique et finitude planétaire

29

pour formuler une politique mondiale se heurte donc de plein fouet aux souverainetés nationales, aussi n’en formule-t-on aucune. À cela s’ajoute le rôle temporel des religions qui, soit interdisent les pratiques visant à contrôler les naissances, soit tiennent les femmes dans une situation de dépendance qui leur interdit de contrôler leur faculté de procréer. Tout cela explique la pusillanimité de l’autorité politique à l’endroit d’un problème qui est l’une des sources de tous les autres et qui concerne au premier chef les pays les moins développés. Mise à part l’action d’un pouvoir politique autoritaire, on ne dispose guère que des actions visant à augmenter le niveau d’éducation des femmes et à les instruire des moyens de contrôler leurs gestations. Ces actions sont plus efficacement conduites par les ONG que par les gouvernements, peut-être parce que les ONG ont développé une capacité d’ingérence qui heurte moins les détenteurs de la souveraineté nationale. Reste au pouvoir politique à encourager cette action par tous les moyens dont il dispose et, à défaut de s’exprimer, de prendre conscience de la primauté de ce problème. Nous nous sommes d’ores et déjà éloignés de l’objectif d’une population mondiale stable alimentée par des ressources renouvelables, et très proches du point où prévaudra le moyen de régulation qu’utilise la nature, la famine. L’énergie Le second exemple que j’aborderai est celui de l’énergie. L’homme, ou plus précisément le système technique, ne produit pas d’énergie, il l’emprunte à des sources extérieures et il la consomme ou plus précisément il la dégrade. Les sources d’énergie accessibles sont au nombre de deux : le rayonnement solaire et les déséquilibres thermodynamiques qui se sont accumulés dans l’écorce terrestre. Pour ces derniers, ce sont d’une part les produits carbonés — pétrole, charbon, gaz naturel — en déséquilibre avec l’atmosphère terrestre, c’est-à-dire susceptibles d’y brûler, et d’autre part, les éléments qui, par fission comme l’uranium ou par fusion comme le deutérium, sont susceptibles de libérer l’énergie nucléaire qu’ils ont accumulée dans les chaudières stellaires. Les réserves de matériaux carbonés ont été engendrées par l’action du rayonnement solaire sur la matière vivante. Si l’on veut bien excepter l’énergie des marées, qui emprunte à l’énergie cinétique des corps célestes, ce sont là les seules sources d’énergie qui seront jamais à la disposition des hommes : le rayonnement solaire et les réserves terrestres. Le système technique s’est édifié sur l’exploitation de ces sources d’énergie et singulièrement, au XXe siècle, sur les réserves de charbon et de pétrole. Seule l’énergie du rayonnement solaire est renouvelable, mais elle

30

L’empreinte de la technique

est diffuse. L’énergie empruntée aux produits de la synthèse chlorophyllienne est certes renouvelable, mais à un rythme très inférieur à celui de la consommation des réserves qu’elle a accumulées au cours des âges géologiques. L’atmosphère terrestre transforme une fraction infime de l’énergie solaire qu’elle reçoit en énergie mécanique, celle du vent qu’exploitent les éoliennes, mais le niveau instantané de production est aléatoire comme l’est le vent. Restent les deux formes d’énergie nucléaire dont la première, la fission, outre les inconvénients qu’elle présente, repose sur des ressources limitées et non-renouvelables. Seule l’énergie de fusion dispose de réserves telles qu’on peut les considérer comme inépuisables, mais elle n’est pas techniquement maîtrisée. À cela s’ajoute que l’énergie n’est pas stockable en grande quantité autrement que sous forme d’un corps combustible, comme le carburant d’une automobile. La consommation des réserves carbonées au rythme actuel couple le problème des ressources énergétiques à deux autres problèmes. D’abord à celui de l’épuisement à échéance très proche de la ressource pétrolière, à échéance un peu plus éloignée du gaz naturel et nettement plus éloignée du charbon. Il s’y ajoute la menace d’une altération majeure du climat, à moins que l’on ne parvienne à séquestrer le CO2 produit par les centrales à charbon dans des réservoirs souterrains. Enfin, on peut envisager de remplir les réservoirs des véhicules routiers et des avions avec les produits de « l’agriculture énergétique », mais alors le problème de la production énergétique se couple avec celui de la production alimentaire par l’intermédiaire du caractère fini des surfaces cultivables. Nous avons affaire, on le voit à travers cet exemple, à un système dont toutes les composantes sont interdépendantes.


Que conclure de cette présentation très schématique à laquelle on pourrait en ajouter bien d’autres sur le climat, la biodiversité, la raréfaction des ressources minérales, et concernant les comportements humains, l’avenir des armements, de la guerre, de l’ingérence des religions dans la gouvernance politique ? Je me bornerai à proposer, en manière de conclusion, quelques réflexions qui mériteraient, me semble-t-il, d’être approfondies. D’abord, de quels outils faut-il se doter pour gérer le long terme ? On ne peut accepter l’idée que le marché, à supposer qu’il optimise la gestion du court terme, pourvoie, on ne sait trop comment, à préserver aussi l’avenir lointain. Il faudrait donc, premier problème, non le répudier, mais le mettre à sa place, qui est grande, et ne pas lui attribuer un pouvoir universel par une

Système technique et finitude planétaire

31

idéologie inverse, celle du « tout État », qui a conduit aux désastres des économies dirigées. Cela amène à s’interroger sur le rôle des États pour pourvoir aux mécanismes de l’offre et de la demande, cette demande que les générations futures ne sont naturellement pas en mesure d’exprimer. Or, cette action des États, lorsqu’il s’agit non pas seulement de réglementer, mais d’entreprendre, est extrêmement timide — avec toutefois l’exception des armements. La meilleure illustration de cette timidité est la faiblesse des moyens que l’on consacre à maîtriser la fusion nucléaire, alors qu’il y a là — peut-être — l’unique moyen d’échapper à une pénurie définitive de l’énergie. Mais à échéance d’un demi-siècle, le marché est muet et l’État hésitant. On doit également s’interroger sur l’exercice de la souveraineté nationale dans certains domaines, comme précisément celui de l’énergie. Il me semble que l’Europe devrait être justement fière d’être la seule région du monde dans laquelle les limites de la souveraineté nationale reculent progressivement devant l’intérêt communautaire. Encore faut-il observer que — paradoxalement compte-tenu des origines historiques de l’Union dans la Communauté du charbon et de l’acier (CECA) — la politique énergétique demeure une prérogative nationale. J’exprimerai enfin le regret que l’effort de modélisation sociétale entrepris par Meadows et l’équipe du MIT n’ait pas connu les suites qu’il méritait, même si l’obtention du Japan Prize a constitué pour Meadows une reconnaissance tardive41. Les modèles sociétaux ont une faiblesse et une vertu. Ils ne valent pas mieux que les hypothèses et les données dont on les alimente, mais, s’agissant de maîtriser le comportement d’un système complexe, ils introduisent, ce qui est essentiel, une contrainte de cohérence. Ils interdisent de recourir à ce que François Mauriac considérait comme un privilège de l’opposition politique, s’affranchir de la contrainte de compatibilité entre ses diverses positions. L’humanité sera confrontée, dans les quelques siècles qui viennent, à un problème sans précédent qui demande que, dès aujourd’hui on identifie des actions critiques et qu’on se donne les moyens de les mener. Il appelle également une démarche de gestion du long terme qui ne se borne pas à adapter tant bien que mal des outils du court terme qui n’ont pas été façonnés pour cela. Posséder des théories plus abouties du long terme et une conception de l’action ne garantisent évidemment pas que l’action s’y
Dennis L. Meadows a reçu en 2009 le Japan Prize, plus haute distinction scientifique japonaise, pour sa contribution au développement durable à travers le rapport au Club de Rome de 1972, Limits to Growth.
41

32

L’empreinte de la technique

conformera, mais à tout le moins cela permettra de mieux juger de ce qu’on devrait faire pour préserver l’avenir de notre espèce humaine et, par là même, de le rapporter à ce que, effectivement, l’on fait.

1ère partie : Le festival des mesures

Le mètre des Lumières, première mondialisation42 Denis Guedj43 Qui oublierait que de toutes les disciplines, la métrologie est la plus sociale, la plus politique ? Par elle, les rapports sociaux se tissent toujours et partout. Une information métrologique ne prend son sens qu’insérée dans un échange marchand ou symbolique. Que m’importe que ceci pèse 1 kg ou mesure un arpent si je suis seul à le savoir. Les mesures sont liées au pouvoir. Le plus souvent l’usage a fait le travail en amont pour définir les unités, mais le pouvoir politique se les accapare pour avoir la main sur les échanges et les faire tourner à son profit. Le mètre est enfant de la Révolution française : le concept naît de l’action conjointe, sans équivalent dans l’histoire, de la philosophie, des sciences et de la politique. À l’orée de la Révolution, près de 3 000 unités de mesures sont en usage sur le territoire. Parfois la valeur d’une unité diffère d’une province à l’autre, d’une ville à l’autre. Depuis Charlemagne, tous les rois de France se sont battus pour imposer l’unification des mesures dans leur royaume. Aucun n’y est parvenu. La Noblesse, principale détentrice du pouvoir métrologique s’y est sans cesse opposée. Durant les États généraux (1789), parmi ses doléances les plus fréquentes, le peuple demande « un poids et une mesure, le même sur tout le territoire ». La Nuit du 4 août abolissant les privilèges, les privilèges métrologiques sont supprimés. Le verrou millénaire vient de sauter, l’uniformisation des mesures est enfin possible. Le peuple demande l’uniformité des mesures, les politiques et les scientifiques répondent universalité. Véritable coup d’état idéologique qui fait révolution. Cette exigence d’universalité va dominer le processus de définition de la nouvelle unité. Le matériau philosophique et politique mis en oeuvre pour l’édifier est tiré de philosophie des Lumières : uniformité, universalité, unité, raison, nature, système. À ce titre, on est fondé à parler du « Mètre des Lumières » : « Nos éléments de mesure ne doivent pas être empruntés aux seules données sensibles, ils doivent se rapporter également à

42

La Méridienne, R. Laffont, 1997 ; réed. Points, 2008. Ce roman raconte l’expédition de deux astronomes, Delambre et Méchain, chergés de mesurer le méridien entre Dunkerque et Barcelone. Voir aussi Le Mètre du Monde, Seuil, 2000, essai-récit, généalogie du mètre des Lumières. 43 Écrivain, professeur d’histoire des sciences et d’épistémologie à l’université Paris-VIII.

36

L’empreinte de la technique

ces fonctions universelles de comparaison et de dénombrement, d'association et de distinction qui constituent l'essence de l'intellect »44. En ces temps de Révolution on n’œuvre ni exclusivement pour la France, ni exclusivement pour le présent. On travaille pour l'éternité et dans l'universalité. Le Conventionnel Barrère le rappelle : « La Convention Nationale doit se regarder comme chargée du bonheur du monde et de l'alliance entre tous les peuples ». Ce que l'on veut concernant cette uniformité des poids et mesures, c'est non seulement l'édifier, mais c'est « l'asseoir éternellement ». Pour y parvenir, le nouveau système doit s'offrir une base qui pu être reconnue par tous les peuples de la Terre et, qui étant invariable parce qu'elle serait prise dans la Nature, pu convenir à tous les temps, et à tous les lieux. Après avoir « oscillé » entre le pendule qui bat la seconde et le méridien terrestre, l’Académie et les Assemblées optent pour ce dernier. Suivant les termes de la loi, le mètre, défini comme la dix-millionième partie du quart du méridien, est l’unité usuelle. L’unité réelle est le méridien terrestre, c’est-à-dire la Terre elle-même. Ainsi, à chaque acte de mesurage, la Terre est invoquée pour la légitimer. Un quintil Un quintil éclaire l’inégalable ambition qui présida à la naissance du système métrique :  tous les hommes sont égaux ;  tous les méridiens sont égaux45 ;  tous les hommes ont un méridien sous leurs pieds ;  si le mètre est une partie du méridien,  tous les hommes seront égaux devant la mesure des choses. Il sera procédé à la mesure de l’arc de méridien entre Dunkerque et Barcelone. Ce méridien a été mesuré à deux reprises au cours du siècle. Rien ne serait plus simple que d’utiliser les résultats acquis par les précédentes expéditions. Mais … « L'Académie n'a pas jugé pouvoir s'en rapporter aux mesures déjà faites. Elle a senti que travaillant pour une nation puissante, par les ordres d'hommes éclairés embrassant dans leurs vues tous les hommes et tous les siècles, elle devait s'occuper moins de chercher ce qui serait facile, que ce qui approcherait le plus de la perfection »46.

On sait à l’époque que tous les méridiens ne sont pas égaux. On parle déjà d’ellipsoïde de révolution. 46 Discours de Condorcet à l'Assemblée, 26 mars 1791.

45

Le mètre des Lumières, première mondialisation

37

Où a-t-on vu que des hommes qui ont l'ambition de fonder un monde nouveau se satisfassent des résultats acquis dans le passé et se vautrent dans la facilité ! La perfection est leur dessein, l'exactitude leur horizon ; tous leurs efforts tendent à s'en rapprocher du plus qu'ils peuvent. Ces hommes de l'absolu travaillent pour l'idéal et pour les principes, autant qu'ils oeuvrent pour la transformation concrète de la vie quotidienne. « La mesure de cet arc qui exige tant de soins et de temps ne donnera sans doute qu'un petit degré de précision de plus, que les mesures anciennes, mais ces opérations étant dignes du peuple français, qui doit en tout servir de modèle à tous les peuples, et par la précision des calculs et par celle des instruments, qu'on y a employés. Les résultats qu'elles donneront laisseront toutes les nations dans l'impossibilité de faire jamais mieux »47. Le socle du système : Terre, Dix, Eau Ce système entièrement construit ne devant rien à l'usage, ne peut, par conséquent, s'appuyer sur lui. Ne pouvant s'appuyer sur lui, il se doit de reposer sur un socle dont la solidité soit apte à le légitimer : Terre-DixEau48. Ainsi sont mobilisées les valeurs d'universalité, d'invariabilité, d'éternité, de pérennité, de perfection, déclinées à partir de la solidarité qui en cette fin du XVIIIe siècle unit le couple Raison-Nature. Et aussi la volonté de régénération : faire table rase du passé proche, réinitialiser le Monde (réforme du calendrier, changement du nom des lieux, etc.). Invariable, inaltérable. Entreprise unique que cette mise en oeuvre méthodique de principes philosophiques et politiques revendiqués comme tels dans une réalisation à caractère scientifique. Réalisation qui va concerner le quotidien de milliards d'hommes et qui, deux siècles après sa création, tient toujours aussi solidement sur son socle. Les nouvelles mesures sont non seulement entièrement crées mais, pour la première fois dans l’histoire, elles font système. Elles font triplement système : dans leur architecture, leur échelle, leur nomination. Depuis toujours, longueur et poids ont été soigneusement dissociées (on parle des poids ET mesures). À présent, elles sont liées. La longueur, le mètre (de metron, mesure) est placé à la base du système ; de lui dépendent les autres unités, surface, volume, capacité, masse et … monnaie, le franc. Le système métrique est décimal ; multiples et sous-multiples se déclinent sur une échelle unique, le dix. Système encore dans les
Gaspard Monge, adresse de la Commission des Poids et Mesures, 17 Nivôse an II (6 janvier 1794). 48 Le kilogramme est défini comme la masse d'un décimètre cube d'eau (dm3).
47

38

L’empreinte de la technique

nominations. Semblablement à la nomenclature chimique qui vient d'être mise au point par les chimistes français, les créateurs du système métrique décimal vont élaborer une nomenclature métrique49. Mètre, litre, gramme, are et stère pour les racines. Les sous-multiples — deci, centi, milli — sont tirés du Latin, les multiples — déca, hecto, kilo, myria — sont tirés du Grec, les deux langues « universelles » du XVIIIe. Comptons ! Cinq mots-racines et sept mots-préfixes. Douze mots pour nommer la totalité des mesures ! Les quatre unifications « Nous nous sommes constamment efforcés d'amener tous nos frères à l'unité des principes, à l'unité des forces, à l'unité de la République » (Carnot). Par bien des côtés, il s’agissait plus, en ces moments, de faire un pays que de faire une Révolution. La République une et indivisible doit avoir un seul système de mesures, le même pour tous. Unité métrologique, unité dans la langue (une langue commune à tous les citoyens afin qu’ils puissent se comprendre « directement »). Unité dans la loi (une loi, la même pour tous, pas de privilège). Unité géographique (les départements, sont égaux en droits, à l’inverse des provinces). Seule l’unification du temps, le calendrier décimal, a essuyé un échec. Ne touche pas au temps ! En instaurant l'égalité devant loi, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen proclame qu'il n'est pas de différence de « nature » entre les individus. Le système métrique décimal agit semblablement avec les choses : toutes les choses sont égales devant le mesurage. Toutes seront mesurées avec le même mètre. Pour exemple, toutes les longueurs sont désormais mesurées avec le « même » mètre : le gros drap, la pièce de soie, la distance entre deux lieux, la taille d’un homme. La nature des choses, leurs qualités, sont gommées ; seuls comptent leurs dimensions géométriques ou physiques, longueur, surface, capacité, volume, masse. Dans la sphère économique, la marchandisation, c’est-à-dire l’expulsion de la valeur d’usage, procède semblablement à la sphère métrologique où l’on assiste peu à peu à une « purification » métrique.

49

Ce sont les mêmes savants, chimistes pour la plupart, qui ont établi la nomenclature chimique en appliquant aux mesures les mêmes principes. La composition du nom indique la nature de l'unité nommée. La nomenclature métrique s'articule sur deux niveaux : les motsracines, les mots-préfixes. Les premiers choisis par convention, les seconds pour information. Ces derniers, chargés de distinguer les unités de la même classe, indiquent le degré où l'on se situe dans l'échelle décimale.

Le mètre des Lumières, première mondialisation

39

Quelles transformations du monde ont entraîné le passage des anciennes mesures au système métrique ? Les anciennes mesures, nées de l'usage, sont fonctionnelles. Le plus souvent définies à partir du corps de l'homme (toise, pouce, pied, etc.), basées sur l'analogie. Cette référence au corps de l'homme est commune à toutes les cultures, et à ce titre, on peut également parler d'universalité. Elles sont basées sur le caractère spécifique des choses mesurée. Ce qui entraîne que chacune tient son nom et sa valeur d'un corps et d'une pratique particulière. Chacune est insérée dans des échelles différentes ; avec ses multiples et sous-multiples, elle entretient des rapports spécifiques, particuliers. Chacune à son degré d'exactitude propre. Les mesures liées à la pharmacopée et au pesage des métaux précieux se déploient à travers des subdivisons plus fines que celles vouées au pesage des céréales, par exemple. Elles ne sont pas invariables. Liées qu'elles sont aux objets et aux pratiques, elles changent avec eux. Leur immuabilité serait signe qu'elles « restent bloquées » et par conséquent qu'un écart non justifié s'installe entre elles et ce qu'elles mesurent. Les anciennes mesures nous parlent du monde qu'en partie elles ont façonné. S'agissant des choses, elles nous disent que la grandeur, au sens mathématique du terme, n'est qu'une parmi les qualités d'une chose et, le plus souvent, pas la plus importante. Que le rapport aux choses est synthétique. Les choses sont considérées dans leur unité, et non découpées dans leurs diverses dimensions. Que les choses de même type ne se différencient pas uniquement par l'intensité de leur mesure (i.e. deux champs ne se différencient pas seulement par leur surface). Que les choses de types différents ne sont pas équivalentes. En conséquence, elles ne peuvent être mesurées avec le même instrument de mesure. Que, donc, loin de gommer les différences, le mesurage s'appuie sur elles. S'agissant de la société, les anciennes mesures nous disent que la diversité des mesures est à l'image de la diversité du monde. Que la société dans laquelle elles mesurent est une société des métiers (des « corps » de métiers), qui tiennent à marquer leurs différences. « Dis-moi avec quoi tu mesures, je te dirai ce que tu fais ». Semblablement aux vêtements qui portent la marque de l'activité, les mesures sont un signe de cette activité. Et comme eux, elles ne sont pas uniformes. La diversité des mesures tient à la diversité des métiers. Que la société dans laquelle elles mesurent est une société « des ordres ». Le roi, le seigneur et l'évêque, évoluant chacun dans leur sphère, auront chacun leur mesure. Pour un même individu, ces différents espaces se chevauchent et souvent s'opposent. De là, naît le « désordre » métrologique. Que ce monde