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L'homme au miroir de la science

De
181 pages
L'auteur voit dans la science une promesse de libération permettant d'élargir par la connaissance la diversité des choix offerts à l'homme, et par conséquent de mieux éclairer son libre arbitre. Cet ouvrage montre cependant les limites de cette liberté en expliquant comment l'espace apparent de notre liberté s'est réduit avec celui de nos ignorances, à mesure que progressaient les diverses branches de la connaissance scientifique.
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L’homme au miroir de la science

Biologie, Ecologie, Agronomie
Collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l’Université de Paris XII, et Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille
Cette collection rassemble des synthèses, qui font le point des connaissances sur des situations ou des problèmes précis, des études approfondies exposant des hypothèses ou des enjeux autour de questions nouvelles ou cruciales pour l’avenir des milieux naturels et de l’homme, et des monographies. Elle est ouverte à tous les domaines des Sciences naturelles et de la Vie.

Déjà parus
Jacques RISSE, L’élevage français. Évolutions et perspectives, 2010. Louis TSAGUE ; La Pollution due au transport urbain et aéroportuaire. Caractéristiques et méthodes de réduction, 2009. Marie-Françoise MAREIN, L’agriculture dans la Grèce du IVe siècle avant J.C, 2009. Jean-Claude LACAZE, Le christianisme face à la crise écologique mondiale, 2009. Michel BRAUD, Paysans du monde. Parcours d’un agronome au service de la terre, 2009. Jean-Claude GALL, Des premières bactéries à l’homme. L’histoire de nos origines, 2009. Groupe de Bellechasse, L’Alimentation du monde et son avenir, 2009. Maurice BONNEAU, Forestier dans le Haut Atlas. Maroc 1952-1956, 2009. Alain GIRET, Le Quaternaire : climats et environnements, 2009. René LETOLLE, La Mer d’Aral, 2008. René JACQUOT, Souvenirs d’un forestier français au Maroc (1952-1968), 2008. Bonaventure DOSSOU-YOVO, L’Accès aux ressources biologiques dans les rapports Nord-Sud. Jeux, enjeux et perspectives de la protection internationale des savoirs autochtones, 2008. André G. RICO, Connaître la vie pour saisir le futur, 2008. Jean-Louis LESPAGNOL, La mesure. Aux origines de la science, 2007. Emmanuel TORQUEBIAU, L’agroforesterie, 2007. Jean-Jacques HERVE, L’agriculture russe, 2007. Jean-Marc BOUSSARD, Hélène DELORME (dir.), La régulation des marchés agricoles internationaux, 2007. Jacques CANEILL (dir.), Agronomes et innovation, 2006. Gabriel ROUGERIE, Emergence et cheminement de la biogéographie, 2006. Ibrahim NAHAL, Sur la pensée et l’action. Regards et réflexions, 2006. Maurice BONNEAU, La forêt française à l’aube du XXIè siècle, 2005. Alain DE L’HARPE, L’espace Mont-Blanc en question, 2005. René LE GAL, Comprendre l’évolution,2005. Dr Georges TCHOBROUTSKY, Comment nous fonctionnons, 2005. Jean TOTH, Le cèdre de France, 2005.

Michel Gaudichon

L’homme au miroir de la science
Essai

Préface de Gilbert Boillot

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12839-2 EAN : 9782296128392

À Solange et à nos filles, Agnès et Claire

J’adresse mes remerciements à tous les amis qui m’ont aidé : Gilbert Boillot, sans qui ce livre n’aurait pas été, Michel Maillard, qui m’a guidé dans les subtilités de la langue et les aspérités de la philosophie, François Neveu, mon camarade et mon maître en égyptologie, Jean-Paul Ballorain, qui m’a notamment fait découvrir les Méditations de Descartes, Jean-Claude Colin, avec qui j’ai longuement parlé de Panaït Istrati et de la famille Elek, Gabriel Gohau, pour sa lecture critique attentive de la première version de l’ouvrage, Jeanne Lamarque et Solange, que j’ai accablées de mes rédactions successives. Je remercie également Jean Céa pour l’aide qu’il ma accordée dans la mise en forme de l’ouvrage. Enfin, je réserve une pensée pour Hélène Elek, que j’aurais tant aimé connaître.

Préface

Les chaînes de Prométhée
Ni ma compétence, très limitée sur le sujet traité, ni une quelconque notoriété pouvant aider à la promotion du livre, ne peuvent justifier ma présence à cette place. Il faut donc que je m’explique. Michel Gaudichon est naturaliste de formation, mais sa curiosité intellectuelle le porte bien au-delà de sa discipline. Sans doute a-t-il regretté, au moment de laisser son métier de professeur, que fussent perdus le savoir et la réflexion accumulés pendant cinquante ans de vie professionnelle. C’est en tout cas de cette façon que j’ai compris son besoin de consigner en un livre le regard personnel qu’il porte sur les sciences expérimentales élaborées par les savants des 19ème et 20ème siècles. Il forma alors le projet d’écrire une sorte d’« Histoire Naturelle » mettant en perspective Homo sapiens dans l’univers spatial et temporel depuis le big-bang jusqu’à l’époque moderne. Le travail lui prit trois ans. Quand il le pensa achevé, il demanda à quelques amis, dont je m’honore de faire partie, une lecture attentive et un avis. Avec des mots différents, tous lui dirent que son entreprise était de belle ambition, mais difficile à accompagner, même pour un lecteur cultivé dans le domaine scientifique : la densité, la richesse du texte risquaient de décourager ceux-là même à qui il était destiné. Il est vrai que l’on pouvait trouver là de quoi satisfaire une curiosité exigeante sur l’état de la science en ce début du 21ème siècle, porter sur cette science un regard d’« Honnête Homme », et finalement replacer ainsi Homo sapiens dans l’Univers. Mais ce projet, qui était celui des encyclopédistes du temps des Lumières, est-il encore réalisable aujourd’hui, et en un seul livre ? Ce premier manuscrit comportait trois parties : L’homme confronté au monde physique tel que le conçoit la science d’aujourd’hui ; L’homme confronté au vivant, un monde familier à l’auteur ; enfin L’homme confronté à lui-même. C’est évidemment dans cette troisième partie que Michel Gaudichon avait mis le plus de soi, où il avait le mieux dépassé son projet pédagogique pour s’engager dans une réflexion personnelle et dévoiler l’humaniste dissimulé

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derrière le professeur. Par les réponses qu’il apportait à certaines interrogations de notre temps, le sujet me semblait aussi le mieux capable d’attirer des lecteurs. Voilà pourquoi j’ai usé de la longue amitié qui nous lie pour l’inviter à remettre son ouvrage sur le métier, mais dans une perspective nouvelle : il commencerait par la troisième partie de son projet initial, pour donner sa vision naturaliste de l’Homme moderne, et poursuivrait ensuite, dans deux autres ouvrages à venir, remontant ainsi le temps et l’évolution jusqu’à l’aube des mondes connus. Telles furent les bases de notre collaboration épisodique d’une année. Naturellement, il n’était pas question pour moi de contester la science et la pensée de l’auteur. En l’incitant à se remettre au travail, je me devais cependant de l’aider, par un regard étranger au sien, à remanier sa troisième partie pour la rendre autonome, maintenant que la présentation des mondes physique et vivant était reportée. Mais, au risque d’outrepasser ma mission, je me suis aussi mis à la place d’un futur lecteur en posant à Michel la question qui ne pouvait manquer de venir à l’esprit au moment de refermer le livre : comment concilier le libre arbitre avec le déterminisme scientifique ? Sur le sujet, nous avions, et nous avons encore, des opinions très différentes. Rien d’étonnant à cela : l’opposition entre liberté et déterminisme, libre arbitre et destin, est le sujet d’un débat vieux comme la pensée. Devant la vivacité de notre discussion, Michel pensa cependant qu’elle pouvait intéresser son lectorat, sans doute partagé comme nous l’étions nous-mêmes, à la condition d’être reprise à la lumière de la science contemporaine et de trouver ainsi une place naturelle dans le livre. Il donne donc sa vision du libre arbitre à la fin de son ouvrage, tandis que j’expose la mienne dans cette préface. Michel voit dans la science une promesse de libération permettant d’élargir par la connaissance la diversité des choix offerts à l’homme, et par conséquent de mieux éclairer son libre arbitre. D’après moi au contraire, son livre montre clairement comment l’espace apparent de notre liberté s’est réduit avec celui de nos ignorances, à mesure que progressaient les diverses branches de la connaissance scientifique. Aujourd’hui, les sciences humaines mesurent de mieux en mieux la pression de l’environnement physique, de la tradition et du milieu social sur le comportement individuel ; la psychiatrie et la psychanalyse scrutent avec un succès grandissant l’inconscient qui nous gouverne, et recherchent désormais dans la petite enfance les racines de la personnalité adulte ; la physiologie et les neurosciences enfin explorent le système nerveux et le cerveau sans y trouver pour l’instant le moindre interstice où situer une indétermination fonctionnelle compatible avec la liberté de pensée. En poussant le raisonnement à l’extrême, la recherche scientifique contemporaine devrait finalement interdire toute liberté à l’homme, bientôt entièrement expliqué dans sa nature et ses comportements par les lois physiques, biologiques et

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sociologiques. Et cependant, comme la plupart de mes semblables, j’éprouve le sentiment très fort de ma liberté, au moins partielle. Il faut donc, toujours selon moi, parcourir les chemins traditionnels de la philosophie pour lever la contradiction et sortir de l’impasse. Voici donc comment je vois le problème, sans être philosophe de formation, mais après quarante ans de recherche scientifique. Les religions ont toujours eu beaucoup de mal à concilier l’idée d’un Dieu connaissant le passé, le présent et l’avenir avec le concept de libre arbitre. Les Jansénistes du Grand Siècle s’y sont perdus : si Dieu sait le futur, Il connaît aussi le destin de chacun d’entre nous. L’exercice de la liberté est une illusion puisque le résultat de chaque délibération humaine est connu de toute éternité. La version scientifique et laïque de ce problème a été très bien énoncée par Laplace : Nous devons envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir comme le passé serait présent à ses yeux (Essai philosophique sur les probabilités, 1886). Il est donc clair pour moi que l’idée d’un Dieu omniscient est parente de celle du déterminisme scientifique. Ou, si l’on préfère, que l’homme a conçu Dieu à l’image de la Loi Fondamentale de la nature. Pascal savait d’expérience l’implacable enchaînement des causes et des effets. Son Dieu n’était guère différent de l’intelligence dont parle Laplace, excluant l’un et l’autre l’indétermination préalable qu’implique le libre arbitre. Je reprends la définition de Wikipedia : Le libre arbitre décrit la propriété qu’aurait la volonté humaine de se déterminer librement – voire arbitrairement – à agir et à penser, par opposition au déterminisme ou au fatalisme, qui affirment que la volonté est déterminée dans chacun de ses actes par des forces qui l’y nécessitent. Se déterminer ou être déterminé : tel est tout l’enjeu de l’antinomie du destin et du libre-arbitre. Le libre arbitre, certes limité par des frontières naturelles ou sociales, reste pourtant une évidence que bien peu d’entre nous se hasardent à contester, je l’ai dit. Se penser en objet entièrement déterminé par son milieu et sa nature serait par trop contraire à l’expérience quotidienne, et conduirait d’ailleurs à nier la

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responsabilité. Un non-sens, en quelque sorte. Il faut s’y faire : la science et ses applications, fondées sur le déterminisme, et la responsabilité individuelle, fondée sur la liberté, comptent parmi les principaux piliers de nos sociétés modernes. Et puisqu’il m’est impossible de « penser » le libre arbitre dans le cadre du déterminisme naturel, je suis donc contraint de l’admettre contre ma raison. Contradiction insoluble ? Pour Michel Gaudichon il s’agit d’un faux problème. Selon lui, l’homme est évidemment soumis aux lois de la nature ; mais le déterminisme n’est pas un mécanisme autonome, implacable et égalitaire qui soumet de façon identique les choses, les êtres et l’Homme. Que les choses en soient les jouets passifs, soit ; mais, à l’opposé, l’Homme apprend à se libérer du déterminisme au fur et à mesure qu’il en démonte les rouages, Telle est la thèse qu’il défend à la fin de son ouvrage. De toute façon, et nous sommes bien d’accord là-dessus, Michel et moi, il serait aussi absurde de nier le libre arbitre que de renoncer à la lecture scientifique du Monde comme le veulent par exemple les créationnistes d’aujourd’hui, surtout après les éclatants succès que la science et la technique ont connus depuis deux siècles. Ne faut-il pas voir plutôt dans cette lecture « logique » de l’univers l’outil d’une adaptation optimale à notre milieu de vie ? Notre cerveau, instruit et structuré au contact d’une Nature soumise au déterminisme, peut-il sans danger penser hors d’une rationalité qui a fait la preuve de son efficacité ? N’oublions pas que Dieu Lui-même a d’abord été postulé pour répondre à l’interrogation sur la cause première du Monde, cette autre borne que la science ne pourra sans doute jamais franchir. Posée autrement, la question devient alors: cet univers que nous interrogeons d’après les données de nos sens n’est-il pas notre caverne de Platon, qui nous impose ses lois et ses limites, mais nous laisse dans l’ignorance de l’Ailleurs éventuel ? Gilbert Boillot

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Prologue

Homo sapiens, une espèce, notre espèce
L’homme se distingue des animaux, ses frères de sang, par son pouvoir d’échapper à l’emprise du présent pour revisiter sa mémoire et imaginer le futur, notamment son futur ; il dispose d’une vue panoramique du temps. Il puise dans son passé les éléments de sa mémoire qu’il juge utiles à ses projets, sa mémoire du futur selon le mot d’Antonio Damasio ; ce faisant, il pense. Sans adhérer à la dichotomie brutale Homo faber/Homo sapiens, chère à Henri Bergson (car « pour faire », à la manière humaine, il « faut penser »), on peut avancer sans risque que la pensée fut d’abord tournée vers la production alimentaire de survie. C’est cette pensée ouvrière que célèbrent les musées de l’outil : outils de l’âge de pierre, des âges du cuivre, du bronze, du fer, enfin outils de l’ère moderne dont le musée de Troyes met en valeur – ô combien ! – la prodigieuse diversité. Mais, dès les premiers temps de la Préhistoire, l’homme chercha aussi à se concilier les forces occultes, dont la bienveillance conditionnait la réussite de ses actes : déjà la pensée religieuse était à l’œuvre, au moins dans cette fonction utilitaire. A ses moments de liberté, la pensée se préoccupait de l’inutile : créer le beau, imaginer l’invisible et le prolongement de la vie. La pensée abstraite interrogeait le religieux et s’adonnait à l’esthétique. La pensée scientifique émergea plus tard, dans les grandes civilisations qui fleurirent à travers le monde. Mais partout elle s’arrêta plus ou moins tôt sur le chemin de la Connaissance. Réactivée en Occident à l’aube de la Renaissance, elle connut alors un prodigieux essor, cette fois ininterrompu. La connaissance scientifique, fondée sur la quête de la Preuve et de la Cohérence, est ainsi devenue le principe unificateur de la pensée rationnelle. La faculté de penser ne vient pas à l’être humain comme une grâce révélée. Elle naît et se développe en un long apprentissage au contact de l’environnement. Dès sa prime enfance, le petit d’homme moderne voit bouger les choses, les gens, les parties de lui-même dans son minuscule univers borné

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aux limites tangibles de la chambre puis de la maison. Il se perçoit au centre d’un monde peuplé de mouvements familiers qui se détachent sur l’immobilité des meubles et des murs. Après que son horizon physique s’est ouvert au loin, l’enfant garde de son expérience primordiale la vision intime d’un espace immobile, structuré par les plans, les droites et les angles droits de l’enveloppe qui le stabilise et le rassure, et au sein duquel il se perçoit comme observateur et acteur privilégié des scènes qui s’y déroulent. Il ressent cela comme des évidences sensibles, substrat tenace de son développement mental. Ces évidences acquises dans l’enfance furent révoquées en doute par la pensée rationnelle, qui soumit les phénomènes naturels et leur perception à un examen critique systématique. La remise en cause des certitudes a priori de la conscience ouvrait le temps des grands renoncements. Premier renoncement : abandonner, avec Copernic et Galilée, la certitude que l’homme est au centre de l’univers. Second renoncement : ne plus croire que la carte du ciel, à laquelle se fiaient les navigateurs pour fixer le cap dans un océan sans repères, est établie à jamais. Il y a moins d’un siècle, Lemaître avait prévu, et Hubble a vérifié depuis, que les étoiles bougent aussi… Troisième renoncement : ne plus considérer l’espace comme une forme universelle et intangible, celle d’un contenant accueillant tout objet et tout phénomène de l’univers et doté d’une géométrie rigide dominée par les droites. C’était l’espace formel selon Descartes et Newton, un espace indépendant du temps. La théorie de la relativité lui substitua, au début de 20ème siècle, un espace-temps dont la forme dépend des objets qui le peuplent ; un mollusque d’espace-temps, selon la propre expression d’Einstein, qui remplaça la « boîte» cartésienne prolongée à l’infini comme outil de repérage des objets et des événements. Non, décidément, rien n’est stable dans l’univers physique. Rien n’est stable non plus dans la fine pellicule de vivant qui tapisse la Terre. Les religions du Livre enseignaient que Dieu en avait créé toutes les espèces, qu’il les avait dotées de l’aptitude à se perpétuer identiquement de génération en génération, enfin que l’Homme avait bénéficié d’une création séparée et reçu la nature en héritage. Progressivement mise en question dès le 18ème siècle, la doctrine créationniste fut définitivement réfutée par Darwin au 19ème siècle. Parce qu’il contrevenait à la Parole divine et que l’homme, découvrant qu’il devait désormais chercher ses ancêtres parmi les animaux, y perdait son orgueilleuse prééminence, le transformisme suscita bien des résistances et des réticences avant de triompher au sein de la communauté scientifique. L’idée que rien n’est éternel dans l’univers qui contient l’homme ne s’est imposée que dans la première moitié du 20ème siècle. Dans l’infiniment grand, une étoile explose parfois en une resplendissante agonie ; dans l’infiniment

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petit, le compteur Geiger atteste que des atomes se désintègrent avec une fréquence de métronome. Est-il besoin d’insister sur les événements qui, sous nos yeux, marquent l’avènement et la finitude de toute chose ? Le mouvement et le changement animent l’univers dans toutes ses parties, à toutes les échelles. Ils sont de plus irréversibles. Un atome, une étoile ne renaissent jamais de leurs éléments dispersés, l’homme ne renaît jamais de ses cendres. Les mouvements cycliques, comme le périple annuel de la terre autour du soleil, peuvent donner l’illusion d’un éternel recommencement. Mais, dans une perspective élargie, le mouvement orbital de la terre se transforme, en une course cosmique hélicoïdale. Une dynamique sans retour est la signature d’une histoire, en l’occurrence l’histoire de l’Univers tout entier, incluant l’histoire particulière de la Terre. L’évènement terrestre qui, dans ce livre, retiendra notre attention est l’émergence toute récente de l’homme, ce drôle d’animal capable de porter un regard rétrospectif sur son histoire propre, enracinée dans l’histoire de la vie et celle son substrat minéral. C’est cette mémoire de sa propre gestation reconstruite au cours de l’histoire de l’univers – dans laquelle l’homme s’inscrit ici en perspective – que cet essai tente d’éclairer. Non seulement le propos en est vaste, mais il s’amplifie constamment dans des proportions qui défient toute approche exhaustive. Le temps est révolu où l’ « honnête homme » pouvait espérer embrasser la totalité du savoir. L’objectif de ce livre est donc forcément modeste. Il s’agit de dégager des idées très générales et cependant suffisantes pour appréhender de façon pertinente la plupart des grands concepts de la science. Quelques milliards d’années après son émergence, la biosphère accouche, de la lignée des hommes. Pourquoi si tard et pourquoi là ? A la surface de la Terre règne la complexité : complexité physique et complexité biologique, l’une et l’autre mouvantes, interpénétrées et interactives. Il est hautement probable que cette complexité mixte est singulière dans l’Univers. Les Alpes et l’Antarctique, le mistral et le courant de Humboldt, les marsupiaux d’Australie et les iguanes des îles Galapagos appartiennent en propre à la Terre, même si des montagnes et des mers, des vents et des courants, des formes de vie peut-être, existent ailleurs dans l’Univers. Deux forces principales, nourries par deux énergies indépendantes – la chaleur interne du globe et la lumière du soleil – burinent continûment le visage de la Terre dans l’irréversibilité du temps et la multiplicité de paramètres. Le feu interne élève les montagnes et creuse les océans, distribue les continents, les écarte ou les rapproche, les soude puis les casse et en fait dériver les fragments, selon des lignes de force que souligne la linéarité des chaînes montagneuses. D’autres lignes de force, dessinées par les vents dominants et les courants

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océaniques et animées par le soleil, canalisent les masses d’air et les masses d’eau, qui émoussent les reliefs jusqu’à effacer les montagnes, creusent les rivières, ensablent les rivages, bref façonnent les paysages. L’âpre physionomie de la côte bretonne déchiquetée par les vagues et remodelée dans d’incessants repentirs, illustre bien la puissance et les caprices des actions conjuguées de l’air, de l’eau et du feu. Dans un environnement diversifié à l’infini, la vie exerce sa faculté d’autoorganisation créatrice en puisant l’essentiel de son énergie dans le rayonnement solaire, alors qu’à ses débuts, elle exploitait l’énergie interne du globe : la photosynthèse a largement supplanté la chimiosynthèse. Pragmatique, la vie s’adapte à la multitude des cadres de vie : les biotopes. Le climat, qui résulte de la répartition inégale, à la surface du globe, de l’énergie solaire redistribuée par l’air et l’eau, est un paramètre directeur de la diversification des espèces. Pour faire extrême, subsister dans le grand nord implique, chez un animal, d’autres aptitudes physiologiques et comportementales que subsister dans le désert. De plus, les espèces animales habitant un même biotope se diversifient en fonction de leur spécialisation alimentaire – leur niche écologique –. Sur le long terme, les mouvements de l’écorce terrestre introduisent un facteur aléatoire dans l’évolution des espèces. Lorsque Madagascar s’est séparée du continent africain, les espèces qui s’y trouvaient ont continué d’évoluer de façon autonome. Les lémuriens (des mammifères voisins des singes) ne se trouvent nulle part ailleurs. Si le berceau de l’humanité est estafricain comme beaucoup le pensent aujourd’hui, c’est donc dans le jeu complexe et irréversible de coïncidences qu’il faut en chercher l’origine. Il n’y avait pas de raison « nécessaire » pour qu’il en fût ainsi. Par contre, il ne pouvait être que là où vivaient certains primates ayant atteint un degré d’organisation cérébrale permettant d’aller plus loin. Hasard et nécessité... Les découvertes accumulées en quelques siècles dans le domaine de la biologie ont progressivement estompé le splendide isolement que les religions monothéistes avaient assigné à l’espèce humaine. On sait maintenant que, de même que toute autre espèce vivante, elle est justiciable d’une analyse en termes de gènes et de protéines enclos dans le petit espace de la cellule. Faut-il cependant enfermer le phénomène humain à l’intérieur de ses antécédents biologiques ou lui assigner une dimension propre ? C’est donc dans une rétrospective conduisant à la nuit des temps que s’inscrit notre espèce, dont l’émergence, petit rien temporel au sein de la saga cosmique, n’y ménage pas moins une césure ontologique : il y a l’« avant », c’est-à-dire le temps d’un univers aveugle à lui-même et l’« après », où vient le « temps de la prise de conscience du temps » dans le cerveau de l’être pensant.

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