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La crise des abeilles

De
187 pages
En 2006, un mal mystérieux frappe de nombreuses ruches du sud des États-Unis. Il s’étend ensuite sur tout le continent. Des millions d’abeilles meurent ou disparaissent. L’oeuvre d’un virus ? D’un parasite ? Les chercheurs se perdent en conjectures, mais rapidement l’étau se resserre autour des pratiques agricoles industrielles.
L’usage accru de pesticides, notamment des néonicotinoïdes, est mis en cause. Une pratique qui affecte non seulement les abeilles, mais aussi la diversité génétique des espèces végétales, voire la biodiversité dans son ensemble ! Comment en sommes-nous arrivés là ?
La crise des abeilles nous révèle les dessous de cette tragédie silencieuse. L’ouvrage constitue un réquisitoire sévère contre le laxisme scandaleux des agences de surveillance. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis : il faut interdire les produits chimiques les plus dangereux. Pour le futur des abeilles, pour l’avenir de l’alimentation mondiale et pour notre santé.
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1. L’APOCALYPSENAURAPASLIEU,MAIS
Chaque printemps, dans le Mào Xiàn, un district du Sichuan dans le sud-ouest de la Chine, des milliers de paysans grimpent dans des pommiers pour déposer du pollen sur les fleurs nouvellement écloses. Une initiative qu’ils doivent prendre dans les 5 à 10 jours suivant les premières fleurs, s’ils veulent ensuite obtenir de beaux fruits. La pollinisation est un processus essentiel à la reproduction des plantes à fleurs. Par ce mot, on désigne le transpot du pollen des étamines vers le pistil, afin que se forment les fruits et les graines. Normalement, les abeilles sa uvages ou domestiques accomplissent cette tâche, en échange de nectar et de pollen. Attirées par les odeurs des fleurs et à la recherche de nourriture, elles se frottent au pollen ou en emportent dans des sacs situés sur leurs pattes arrière; en butinant, elles transfèrent involontairement le pollen d’une fleur sur le pistil d’une autre fleur. Mais dans cette région de Chine, depuis une trentai ne d’années et pour des raisons mystérieuses, il n’y a plus assez d’insectes pollin isateurs. En déposant délicatement le pollen fleur après fleur, chaque ouvrier engagé par l’arboriculteur peut polliniser de 5 à 12 pommiers par jour. Selon un journaliste duMondea assisté à l’opération en avril qui 2014, «le meilleur outil pour la pollinisation à la main est une tige au bout de laquelle est fixé soit un filtre de cigarette, soit une pointe d ’effaceur scolaire. Autour du cou, les hommes et les femmes-abeilles portent une petite boîte à chewing-gum emplie de pollen récolté des fleurs d’autres pommiers, séché au sole il et moulu». Ailleurs en Chine, des vergers de poiriers sont aussi pollinisés à la main , mais il s’agit d’une tradition très ancienne, au contraire des pommiers du Mào Xiàn.
Un monde sans insectes pollinisateurs?
L’image d’une multitude de travailleurs agricoles perchés dans les arbres et pollinisant à la main représente-t-elle l’avenir d’un mondes a n sabeilles? Depuis une quinzaine d’années, les signes d’un déclin global des abeille s sauvages et domestiques se multiplient. En Amérique du Nord et en Europe en pa rticulier, on observe des pertes massives de colonies d’abeilles. Selon la majorité des experts, cette situation est «multifactorielle». Autrement dit, elle n’est pas due à une cause unique, mais à plusieurs causes agissant ensemble. Nous y reviendrons, mais la question pour le moment est de savoir si ce qui se fait en Chine constitue un avenir prévisible pour la planète. À l’évidence, la solution du «main à fleur» n’est p as envisageable dans des pays développés, compte tenu du coût élevé de la main-d’ œuvre. Le modèle chinois n’est certainement pas généralisable, mais cela permet d’imaginer la catastrophe économique et écologique d’un monde sans pollinisateurs nature ls. Trois statistiques résument la question.
Presque 90 % des espèces à fleurs survivent uniquement grâce à l’action des insectes pollinisateurs. En milieu tempéré, ce sont 70 % de la flore sauvage qui dépendent des abeilles sauvages et domestiques, ce qui montre à quel point la biodiversité globale serait affectée par un effondrement des populations d’abeilles. De plus, quelque 75 % de la production mondiale de cultures alimentaires reposent sur le travail de ces insectes, les abeilles et les bou rdons étant les principaux pollinisateurs. C’est une menace qui plane sur l’agriculture sur le plan mondial. La pollinisation concerne la majorité des arbres fruitiers, un grand nombre d e légumes, des oléagineux comme le colza et le tournesol, des fourrages comme le trèfle et la luzerne et – non les moindres – le café et le cacao. Tout cela représente une industrie d’une valeur considérable. Selon un rapport de 2016 de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), elle est estimée entre 276 et 537 milliards de dollars américains par an. Pour ne prendre que trois exemples frappants, l’industrie des amandes en Californie, celle du café au Costa Rica et celle des bleuets au Canada et aux États-Unis, totalement dépendantes de la pollinisation, seraient frappées de plein fouet.
La pollinisation, un service écologique essentiel
La pollinisation désigne le processus de transport de grains de pollen depuis les parties mâles d’une fleur ou d’un cône vers les parties femelles d’une fleur ou d’un cône. Selon les espèces, elle met en jeu différents modes de transport. Parfois, ce sont des facteurs physiques comme le vent et l’eau qui interviennent: le pollen est transporté par ces éléments naturels. Mais à 80 %, la pollinisation se fait par des animaux qui se frottent aux plantes en fleur et accrochent des grains de pollen. Ils les transportent ensuite et les relâchent sur des plantes de la même espèce, toujours de manière involontaire. Des oiseaux, des rongeurs, des chauves-souris et des marsupiaux sont susceptibles d’effectuer ce transport de pollen, mais les insectes – ailés, de préférence – sont de loin les plus nombreux à effectuer cette tâche, qui peut se définir comme un service écologique gratuit. Ce sont principalement des hyménoptères (principalement abeilles et guêpes), des diptères (mouches syrphes en particulier), des lépidoptères (papillons) ou des coléoptères (charançons). La pollinisation par les insectes, dite entomophile, est indispensable à la fécondation d’une majorité d’espèces de plantes à fleurs que l’on cultive pour leur graine (colza, tournesol, sarrasin), leur fruit (pomme, poire, kiwi, melon), leur racine ou leur bulbe (carotte, radis, oignon), leur feuillage (chou, salade).
Pour les cultures à très grande échelle, par exemple celle des amandiers en Californie (85 % du marché mondial des amandes en coque) et ce lle du colza au Canada, les agriculteurs ont besoin d’une pollinisation efficace et au bon moment. Pas question pour eux de se fier au service écologique gratuit fourni par les abeilles sauvages. Des services de pollinisation sont offerts par des apiculteurs q ui louent leurs ruches d’abeilles domestiques au moment voulu, déplaçant celles-ci en grand nombre souvent sur des centaines, voire des milliers de kilomètres. Cette industrie au service de la grande agriculture est en expansion. Pourrait-elle disparaître, provoquant alors l’effondrement de
ces grandes productions agricoles? Notre alimentati on serait-elle alors réduite aux céréales et aux fruits et légumes qui n’ont pas besoin des insectes?
Une cause populaire idéale
Une alimentation réduite, un monde sans abeilles, c’est du moins la vision apocalyptique, labee-pocalypse, que certains appréhendent, notamment des documentaristes comme le réalisateur suisse Marcus Imhoof, dans son filmMore than Honey, sorti en 2012 (en version française,Des abeilles et des hommes) et les britanniques George Langworthy et Maryam Henein dans leur filmVanishing of the Bees, sorti en 2009, mais aussi, des groupes environnementaux internationaux comme la Xe rces Society ou certaines sections nationales de Greenpeace, toujours à la re cherche de dons du public pour les soutenir. Les abeilles ont bonne presse. Elles sont perçues c omme étant de sympathiques insectes, du moins pour qui ne craint pas trop les piqûres (elles piquent bien moins que leurs cousines les guêpes). Le grand public les voi t essentiellement comme des productrices de miel, un aliment sain et apprécié, mais des sondages, dont un réalisé par le Centre d’information sur la biodiversité en Norvège, ont montré qu’une bonne partie de la population ignore le rôle des abeilles dans la p ollinisation des plantes cultivées, et pourquoi ce rôle est essentiel à l’agriculture. On ignore aussi généralement l’existence de nombreuses espèces d’abeilles sauvages et leur rôle de pollinisateurs des plantes sauvages et cultivées, ce en quoi leur sort est lié à celui des abeilles domestiques. Mais qu’à cela ne tienne, le grand public les envis age comme de formidables productrices de miel, astucieuses et affairées dans leurs ruches, bien guidées par des apiculteurs dévoués. Nombre de ceux-ci d’ailleurs ouvrent leurs portes, la visite de ruches étant un atout touristique reconnu en région. Ce mi el est aussi le sujet d’histoires symboliques, de contes et de légendes, il tient une place importante dans notre imaginaire collectif. Cet aliment aux nombreuses vertus est lié à l’histoire de l’humanité, c’est une vedette «super bio». Les enfants l’adorent. Les bibliothèques sont remplies d’ouvrages sur les abeilles, des bandes dessinées aux traités techniques. Sur Internet, l’information est abondante, le mot «abeille» générant en un seul clic plus de 12 millions de résultats. C’es t peut-être l’insecte le plus étudié au monde, la recherche scientifique qui le concerne es t plus développée que sur n’importe quel autre insecte au monde, on croule sous les étu des. Pour les défenseurs de l’environnement, les abeilles possèdent un potentie l de mobilisation extraordinaire. Les personnes qui se soucient de leur santé vantent le miel et vont parfois jusqu’à citer ses vertus thérapeutiques, qui sont peu connues, il est vrai. Le miel soulage les gorges enflammées, mais de plus, il cicatrise les brûlures et les plaies. Cette application est d’ailleurs reconnue par le monde médical, les infir mières de nombreux pays n’hésitant pas à faire des pansements au miel sur les plaies qui cicatrisent difficilement. De tous les points de vue, voilà une cause très pop ulaire. Mobilisons-nous contre le déclin des abeilles, défendons ces précieux insectes, sauvons-les!
Le mythe de l’apocalypse selon Einstein
La réalité est que l’apocalypse des abeilles n’aura pas lieu. Bien que, disons-le tout de suite, les populations sauvages déclinent fortement au niveau mondial et que les élevages d’abeilles domestiques soient aux prises avec de très sérieux problèmes. Pour des biologistes réputés comme Nigel Raine au Canada, Dave Goulson au Royaume-Uni et Yves Le Conte en France, le pire n’est pas avéré et on peut encore l’éviter. Tant que les professionnels que sont les apiculteurs invente nt des parades aux nombreux maux affectant les ruches, nous disent ces chercheurs, l es abeilles domestiques sont en quelque sorte protégées. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas urgence à agir sur la crise actuelle, réelle et profonde. Il est d’ailleurs étonnant de constater que l’idée d’une humanité sans abeilles viendrait d’Albert Einstein. Le grand physicien aurait en eff et un jour déclaré: «Si les abeilles disparaissaient de la surface de la Terre, il ne re sterait à l’homme pas plus de quatre années à vivre.» Or, comme l’a très bien argumenté l’entomologiste américain Keith Delaplane, de l’Université de Georgie à Athens, il n’existe aucune preuve qu’Einstein ait jamais prononcé cette phase, qui est apparue dans les médias bien après sa mort, donc sans qu’on puisse l’authentifier en interrogeant so n auteur présumé. Il est par ailleurs suspect qu’un physicien, tout génie qu’il soit, se soit prononcé avec une telle précision sur un sujet qu’il ne connaissait pas. En fait, les versions successives de cette petite phrase laissent penser que c’est une pure invention médiatique. Il reste que les interrogations que sous-entend la phrase attribuée à Einstein sont légitimes. Dans un article publié dans la revue de la British Beekeepers Association en 1 2013 , Keith Delaplane les résume ainsi: «Est-ce que la vie humaine dépend de la pollinisation par les abeilles? Non. Jusqu’à quel point la qualité de la vie humaine dépend-elle de la pollinisation par les abeilles? Cela dép end de la partie du globe que vous habitez et des plantes qui y sont cultivées.»
Quelle est l’importance de la pollinisation par les insectes?
Dans son analyse, Delaplane commence par nous faire réfléchir sur une autre citation qu’on lit un peu partout: «Sur trois bouchées d’ali ments que nous consommons, une d’entre elles est produite avec l’aide des pollinis ateurs comme les abeilles mellifères ou abeilles domestiques.» Soit dit en passant, cette v ersion est la première phrase du somptueux site Internet BeesMatter/Précieuses Abeil les, une «initiative d’information» lancée par des partenaires de l’industrie agrochimi que canadienne, détail que vous n’apprendrez que si vous lisez les toutes petites lettres au bas de la page principale du site. Le chercheur américain retrace l’origine de cette affirmation à un ouvrage de référence très connu, écrit en 1976 par l’entomologiste S.E. McGregor: «Un tiers de notre alimentation, affirme-t-il, dépend directement ou indirectement des plantes pollinisées par des insectes.» Delaplane fait valoir que cette estimation est généreuse et ne s’applique qu’aux économies riches dans lesquelles le bœuf nou rri de foin, les oléagineux et les fruits forment une partie importante de l’alimentation. En réalité, fait-il valoir, le degré de dépendance envers la pollinisation animale varie be aucoup. Très peu de cultures reposent totalement sur la pollinisation. Et celles qui en dépendent, un peu ou beaucoup, tendent à avoir des rendements inférieurs aux autre s, si bien qu’au total – il cite à cet
égard une étude récente de l’Organisation des Natio ns unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) – la part de notre alimentation dépendante des abeilles, du moins dans les pays des latitudes tempérées, serait inférieure d’une dizaine de points en pourcentage à ce que prétend cette fameuse phrase provenant d’u ntextbookvieux de 40 ans. «Une bouchée sur trois» serait donc un autre mythe! Admettons. Tout de même, il y a plusieurs manières d’apprécier l’importance de la pollinisation. On peut, comme le fait l’Institut national de la reche rche agronomique (INRA) en France, rappeler que les abeilles sont indispensables à l’a griculture et qu’elles ont un impact positif majeur sur les rendements et la qualité des récoltes. On peut alors examiner les tonnages alimentaires récoltés, et non la diversité de ce qu’il y a dans nos assiettes. «Si on parle de tonnage, note l’INRA dans un communiqué, 35 % de ce que nous mangeons dépend directement de leur travail silencieux. Si on parle de diversité, ce sont 84 % des espèces cultivées en Europe, et 80 % des espèces sa uvages qui ont besoin de leurs pattes pour s’échanger du pollen et se reproduire.» On n’a pas ici considéré l’Amérique du Nord, mais si on se fie au rapport de l’IPBES me ntionné plus haut, les pourcentages quant aux espèces cultivées et sauvages sont assez comparables sur les deux continents. Voilà donc qui est clair. En somme, la diversité de l’alimentation en Occident est extrêmement dépendante des insectes pollinisateurs, mais au niveau des tonnages produits par l’agriculture, on se situe aux alentou rs du tiers du total. Cependant, la demande envers des cultures réalisées grâce à la po llinisation par les insectes est en croissance au niveau mondial, et cela constitue une raison supplémentaire de s’inquiéter de la crise des abeilles. Pour sa part, Keith Delaplane souligne que les défe nseurs des abeilles n’aident pas leur cause en agitant la possibilité d’une apocalyp se qui verrait la disparition d’Homo sapiens.«On devrait plutôt poser la question en termes de qualité de vie, suggère-t-il en conclusion de son article. Dans la mesure où nous favorisons une offre alimentaire variée, dont la production se fait avec un minimum d’attein tes à l’environnement, les abeilles représenteront toujours une très, très haute valeur pour les humains.»
1. Keith Delaplane,On Einstein, Bees, and Survival of the Human Race, Kenilworth, British Beekeepers Association, 2013.
2. INDUSTRIEUSESABEILLES
Les insectes et les plantes ont une histoire commun e qui date de fort longtemps. Elle commence au Permien, il y a quelque 250 millions d’ années, lorsque les premiers coléoptères ont pondu leurs œufs dans les cônes de cycas, des plantes à ovule nu (des gymnospermes), proches parents des conifères primit ifs. C’était la première relation mutuellement bénéfique entre une espèce d’insecte et une plante. L’histoire se poursuit et se développe il y a envir on 100 millions d’années, lorsque émergent les plantes à fleurs, les angiospermes, ai nsi appelées parce qu’elles portent des graines dans un récipient protégé, par oppositi on aux gymnospermes, dont les graines sont nues. Ce récipient est l’ovaire, il po rte des ovules qui se développent pour donner des fruits. Le pollen germe sur le pistil, m ais comme la reproduction est majoritairement sexuée chez ces plantes (sauf rares exceptions, tel le pissenlit, qui fait de la parthénogenèse) et que les plantes sont immobile s, elles ont, pourrait-on dire, un sérieux problème à résoudre: comment transporter le pollen de l’une sur le pistil de l’autre? Pour le régler, certaines espèces comptent sur le vent, qui n’est pas toujours un agent très efficace, mais lorsqu’on produit d’énormes qua ntités de pollen, on peut s’en tirer; c’est le cas de conifères, de graminées et d’arbres comme les bouleaux ou les noisetiers. D’autres espèces, qui poussent au bord de cours d’eau par exemple, s’appuient sur l’eau. Certaines se fient aux oiseaux, comme les colibris, d’autres aux chauves-souris, surtout sous les tropiques. Mais le mécanisme de pollinisat ion le plus fréquent repose sur les insectes. En 100 millions d’années, ils se sont con sidérablement diversifiés et ils se chargent, selon les espèces, de quasiment toutes les niches écologiques sur Terre.
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