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La London School of Economics et le Welfare State

De
296 pages
La London School of Economics and Political Science est une pépinière d'acteurs politiques et sociaux de premier plan. Comment une institution d'enseignement et de recherche a-t-elle contribué à la théorisation et à la mise en pratique d'un système politique et social ? Quels sont les effets en retour de sa prise de position sur la scène publique ? Comment dialoguent science et pouvoir dans la Grande-Bretagne du Welfare Sate de 1940 à 1979 ?Les rapports complexes de légitimation ou de critique entre science et politique, entre savoir et pouvoir sont au coeur de cet ouvrage.
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LA LONDON SCHOOL OF ECONOMICS
ET LE WELFARE STATE
Science et politique
1940-1979 site : www.librairieharmattan.com
e.mail : harmattanl@wanadoo.fr
© L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8806-8
EAN : 9782747588065 Marie SCOT
LA LONDON SCHOOL OF ECONOMICS
ET LE WELFARE STATE
Science et politique
1940-1979
Préface de
Jean-François SIRINELLI
L'Harmattan Harmattan Kitnyvesbolt L'Harmattan Italie
5-7, rue de l'École-Polytechnique 1053 Budapest, Via Degli Artisti 15
75005 Paris Kossuth L. u. 14-16 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
Collection « Inter-National »
Série Centre d'histoire de Sciences Po
Cette série accueille certains mémoires du master de Sciences Po
Paris, sélectionnés avec la participation du Directeur du Centre
d'histoire de Sciences Po, d'un membre de ce Centre et de l'un des
responsables de la collection.
Déjà paru
B. PAVARD, Les éditions des femmes Histoire des premières
années, 1972-1979, 2005. SOMMAIRE
Préface 7
Introduction 9
Première partie
La London School of Economics et le Welfare State, une
fertilisation croisée ? Des origines aux années quarante 25
Chapitre 1 : La LSE et la réforme sociale, un long compagnonnage 27
Chapitre 2 : LSE et Welfare Suite, une fertilisation croisée ? 47
Chapitre 3 : Social Administration : comment le Welfare invente une discipline
67
Deuxième partie
La LSE et le Welfare State, un dialogue constant et complexe.
1945-1980 87
Chapitre 4 : Le Welfare State et l'engagement des universitaires de la LSE.... 89
Chapitre 5 : L'enseignement et la recherche au service du Welfare State 117
Chapitre 6 : La LSE et la formation des travailleurs sociaux 143
Chapitre7: La diffusion au Royaume-Uni et dans le monde de la Social
Administration et du Welfare State 161
Troisième partie
Crise du Welfare State, crise de la LSE, crise de la Social
Administration. 1968-1979 177
Chapitre 8 : Crise de la Social Administration ; Crise des Social Sciences 179
Chapitre 9 : Crise de l'Enseignement Supérieur, Crise de la LSE 201
Chapitre 10 : La LSE et le pouvoir conservateur 227
Conclusion 237
Sources et bibliographie 245
Annexes 253
Table des matières détaillée 287
LISTE DES ABRÉVIATIONS
CAT : Colleges of Advanced Technology
CNAA : Council for National Academic Award
COS : Charity Organisation Society
CPAG : Child Poverty Action Group
CQSW : Certificate of Qualification in Social Work
CVCP : Council of Vice Chancelors and Principals
GLG : Greater London Group
GRO : General Register Office
Unité de Recherche sur I'Education HERU : Higher Education Research Unit
Supérieure
LSE : London School of Economics and Political Science
NHS : National Health Service
ODM : Overseas Developmetzt Ministre
PIC : Population Investigation Committee
SOAS : School of Oriental and African Studies
SSRC : Social Science Research Council
UGC : University Grant Committee
Workers'Educational Association WEA : PRÉFACE
L'une des questions essentielles posées à la discipline
historique est bien celle de l'évaluation de l'influence
intellectuelle exercée, au sein d'une société, par des individus ou
des institutions. A cette question, on ne peut apporter que des
réponses partielles ou, plus précisément, des études de cas.
L'apport de celle choisie dans ce livre est d'autant plus précieux
qu'elle relève d'un choix ambitieux et que son traitement est
exemplaire.
Choix ambitieux ? La London School of Economics and
plus connue sous le signe LSE, est une Political Science,
institution d'enseignement supérieur et de recherche dont le
rayonnement national et international est indéniable. Contribuer à
son étude constitue donc une démarche d'histoire intellectuelle sur
un sujet très dense et un réel gain pour la connaissance du XX e
siècle britannique. Mais le projet de ce livre ne s'arrête pas à ce
qui suffirait pourtant à lui conférer une importance
historiographique, c'est-à-dire l'analyse du métabolisme d'un lieu
universitaire original et d'un milieu intellectuel et scientifique
spécifique. L'auteur, en fait, s'est assigné un objectif encore plus
passionnant et éclairant : la LSE a-t-elle contribué au
développement du Welfare State ? Et, si oui, selon quelles
modalités et par quels canaux ? C'est donc bien la question de
l'influence qui est ainsi directement abordée, mais sans s'en tenir
aux seuls aspects, déjà fondamentaux en eux-mêmes, de
métabolisme et de rayonnement.
La démonstration est d'autant plus stimulante et fiable qu'elle
est menée, on le verra, de façon exemplaire, à la croisée du
politique et du culturel. La connaissance de l'histoire du XX e
siècle britannique s'en trouve donc doublement fécondée, sur ces
deux versants. Et la démarche suivie démontre, une fois encore, à quel point les approches culturelles du politique constituent une
piste riche. Bien plus, une telle piste débouche, dans ce livre, sur
un autre champ d'investigation, lui aussi très précieux : on y
perçoit, en effet, et quasiment in vivo, le rôle que peuvent parfois
jouer les sciences sociales dans les processus complexes de
transferts culturels qui opèrent, au cours de la période étudiée,
autour d'elles. Celles-ci sont à la fois des creusets où confluent des
influences exogènes diverses et des matrices, dans la mesure où
elles influencent à leur tour, par des canaux multiformes, le
registre du politique. Dans ce domaine également, ce livre est, à
bien des égards, un modèle.
Jean-François Sirinelli
Professeur d'histoire contemporaine
à l'Institut d'études politiques de Paris
8 INTRODUCTION
Des époux Sidney et Béatrice Webb à William Beveridge, de la
société des Fabiens au parti travailliste, des premiers
gouvernements du Labour après 1945 jusqu'au New Labour
d'Antony Giddens et de Tony Blair, les liens paraissent intimes
mais opaques, constants mais brouillés entre la London School of
Econcomics and Political Science (LSE) et le Welfare State.
L'étude des relations entre la LSE et le Welfare State implique
la mise en rapport d'une prestigieuse institution d'enseignement
supérieur et de recherche universitaire et d'un système politique et
social spécifiquement britannique, défini dans sa triple dimension
de projet théorique de transformation de la société, de programme
politique de réformes sociales, et d'un ensemble institutionnel de
services sociaux.
Il s'agit donc de mener à bien une recherche sur les
articulations entre les analyses scientifiques et les pratiques
politiques, dont la preuve n'est certes pas à faire, mais dont les
modalités et les interrelations restent à caractériser avec précision.
A travers l'étude des liens réciproques entre la LSE et le Welfare
State, nous chercherons à comprendre comment ont fonctionné les
rapports entre théories et idéologies, entre institutions
universitaires et politiques publiques en Grande-Bretagne après
1945. Cette analyse s'inscrit nécessairement à la croisée de
multiples champs de recherches historiques et de multiples
problématiques.
Le sujet pose tout d'abord des questions relevant de l'histoire
culturelle et intellectuelle à travers l'étude d'un lieu, d'un milieu,
d'un réseau et de disciplines. Le lieu est la London School of
Economics and Political Science (LSE), institution d'enseignement supérieur originale et réputée, créée à Londres en
1895 par ses « pères fondateurs », les époux Webb et les membres
de la société fabienne, pour remédier aux lacunes de
l'enseignement supérieur concernant l'étude concrète de la société
et pour favoriser la réforme sociale par l'éducation et la recherche
de la vérité. La LSE, institution spécifique et pionnière, s'inscrit
néanmoins dans le champ universitaire anglais et peut donc être
comparée au système d'enseignement supérieur britannique
(modalité de gouvernance, enseignement et recherche,
institutionnalisation de cursus et de disciplines...). Elle est à
étudier à la fois en tant que telle, mais aussi en tant que service
central et partie prenante du Welfare State éducatif ; l'éducation
destinée à éradiquer est en effet l'un des piliers du Welfare State,
l'hideuse Ignorance, l'un des cinq « géants », des cinq fléaux
sociaux identifiés par William Beveridge.
LSE sont ceux des professeurs, des Le milieu et le réseau de la
chercheurs, des étudiants qui fréquentent la LSE et en font un lieu
de création et de transmission du savoir, mais qui sont aussi
parfois des acteurs politiques et sociaux. Ne citons que les noms
les plus connus : les époux Webbs furent les fondateurs du
mouvement fabien et de la LSE ; William Beveridge, directeur de
la LSE de 1919 à 1937, rédigea les fameux rapports sur les
services sociaux à l'origine de la législation du Welfare State ;
Harold Laski, professeur de Science politique de 1930 à 1950 eut
la réputation d'être l'éminence grise du parti travailliste ; Clement
Attlee, professeur en Travail social à la LSE devint président du
parti travailliste puis Premier ministre de 1945 à 1951 ; Lionel
Robbins et Frederik von Hayek, tous deux professeurs
d'Economie à la LSE de 1930 à 1960, furent les figures
emblématiques du libéralisme classique en économie ; Richard
Tawney, professeur d'Economie politique fut considéré comme
une des consciences morales du fabianisme. Citons encore
Bronislav Malinovski, le célèbre anthropologue, Michael
Oakeshott, le successeur de Laski à la chaire de Science politique,
conservateur sceptique et gourou de Margaret Thatcher, Richard
Welfare State, premier Titmuss, le théoricien et l'avocat du
professeur de Social Administration à la LSE, Karl Popper,
professeur de Philosophie et de Logique et dénonciateur des
idéologies totalitaires, David Glass, le démographe et sociologue
10 travailliste. Tous ces penseurs et acteurs politiques ont illustré la
LSE. Forment-ils un milieu et un réseau homogène ? Un clan
catégoriel ? Une communauté scientifique ? Une ou des écoles de
pensée ?
Faut-il les définir par leurs professions et leur statut —
enseignants, chercheurs, parlementaires, fonctionnaires, exerçant
parfois plusieurs fonctions en même temps — ou bien les qualifier
par le terme plus générique d'« intellectuels » ? Comment opèrent-
ils le délicat passage entre l'amphithéâtre de cours et la scène
publique ? L'historiographie accrédite très largement l'idée d'une
« exception anglaise », en vertu de laquelle les « intellectuels »
seraient une catégorie absente de la société britannique car ils
auraient abdiqué leur rôle de critique politique et social, en se
« conformant au reste de la société plutôt que de se rebeller contre
elle »'. Qu'en est-il ? L'étude des relations entre la LSE et le
Welfare State permet d'aborder les questions de la décision et des
modalités d'engagement, d'esquisser une histoire de ces
intellectuels anglais ».
Enfin la London School of Economics and Political Science,
comme son nom l'indique, amène à s'intéresser à l'histoire
intellectuelle des disciplines, des concepts et des méthodologies. A
travers le prisme du Welfare State, se révèle un aspect original et
pionnier de la LSE: l'étude des sciences sociales et de la société,
notamment à travers la légitimation et l'institutionnalisation d'une
discipline toute vouée au Welfare State, à la formation des
travailleurs sociaux et à l'étude des politiques et des systèmes
sociaux, la Social Science and Administration. Le parti pris
disciplinaire et méthodologique, qui privilégie la collecte des faits
et une recherche à la fois « problem-centred » (recherche active et
prescriptive) et « value laden» (rôle des valeurs, des convictions
dans la recherche) n'est pas sans effet sur le développement
d'autres disciplines telles l'Economie, le Management ou la
Sociologie... Il n'est donc pas anecdotique de s'y arrêter pour
éclairer certains aspects de l'histoire des disciplines, des méthodes
I Clarisse Berthezène, Les Conservateurs britanniques dans lu bataille des idées. Le
Ashridge Bonar Law Memorial College : des « conservateurs fabiens » à la conquête des
esprits. 1929-195, Thèse Paris III Sorbonne nouvelle, Civilisation britannique, décembre
2003, p. 33 ; « The intellectual Aristocracy », in J.H. Plumb (ed), Studies in Social Histoty
A Tribute ta G.M. Trevelyan, Londres, Longmans, Green & C°, 1955, p. 241-287.
1I et des concepts dans les sciences sociales anglaises, et pour
réfléchir sur les défis et les déboires de la « science appliquée ».
L'étude des relations entre la LSE et le Welfare State permet
aussi d'aborder l'histoire économique et sociale de l'Angleterre à
travers la double approche de l'histoire des représentations et de
l'histoire d'un système social.
Le discours sur le Welfare State tenu par les chercheurs de la
LSE renseigne sur la vision qu'ont les milieux intellectuels et
politiques anglais de la société (pauvreté, inégalités, pathologie
sociale : criminalité, maladies, carences éducatives), du monde du
travail et des réformes sociales. Travailler sur la LSE permet
d'appréhender les instruments méthodologiques de description et
d'analyse de la société, les enquêtes en particulier, dont disposent
et que privilégient les milieux intellectuels et politiques, et ainsi de
mieux comprendre, par l'étude du processus de théorisation,
l'élaboration des solutions envisagées et des réformes prescrites.
On peut comprendre ainsi les mécanismes de légitimation et de
consensus d'une réforme ou au contraire de critique et de rejet.
Le Welfare State est tout d'abord défini comme une théorie, un
projet et des objectifs fixés par le rapport Beveridge en 1942. Il
devient un programme politique lorsqu'il est repris par le Labour
qui fait adopter de 1946 à 1948 un ensemble de mesures politiques
et législatives à effets sociaux et économiques, les Legislative Acts
présentés par Clement Attlee lors de l'Appointed Day le 5 juillet
1948. Enfin, il s'institutionnalise dans un système de services
sociaux (Sécurité sociale, Santé et soins, Education, Logement,
Services sociaux et aux personnes) et dans une politique de
l'emploi. Il est ici étudié sous ses multiples formes.
Sans vouloir se lancer dans une discussion sur les origines du
Welfare State et aborder la question très débattue et abondamment
traitée par l'historiographie de la paternité du Welfare State — il ne
s'agit pas de discuter ici qui, de la LSE, de William Beveridge, du
Labour, de la législation antérieure, des guerres ou des Hungries
Thirties, est le principal facteur de la mise en place d'une
législation sociale avancée —, on s'intéressera à la contribution
spécifique d'une institution universitaire, la LSE.
Quel a été le rôle d'une université et de quelques
« intellectuels » dans le processus de théorisation, dans le
12 processus de légitimation et de défense par des arguments
scientifiques d'un système, dans la mise en pratique de ce système
(formation des travailleurs sociaux), voire dans le processus de
critique et de réforme de ce même système ? La LSE est un centre
producteur de discours et d'interprétations sur le Welfare State,
d'analyse et de critique, mais aussi un acteur du système à un
double titre, puisqu'elle forme les cadres du Welfare State - les
travailleurs sociaux et les administrateurs des services sociaux - et
qu'elle est aussi partie prenante du système éducatif, du Welfare
State éducatif, en tant qu'institution d'enseignement.
Si la LSE a pu influer sur la théorisation et la mise en oeuvre du
Welfare State, réciproquement, en tant qu'élément du Welfare
State, elle a aussi subi les effets des politiques éducatives
(gouvernance, financement, attribution de missions,
démocratisation et ouverture de l'enseignement supérieur,
demande de formation spécifique). De même, son implication
scientifique et politique dans le fonctionnement du Welfare State
ne s'est pas faite sans répercussions, remous et débats sur la place
et le rôle de la formation professionnelle au sein de l'université,
sur la légitimité scientifique de certaines disciplines.
Enfin l'analyse des relations entre la LSE et le Welfare State
s'inscrit dans une problématique plus large d'histoire politique :
qu'en est-il des convergences entre science et politique, savoir et
pouvoir ? Comment s'articulent réflexion et action ?
On peut ici essayer d'étudier le processus de decision-making,
de prise de décision politique, tenter de saisir les liens entre
personnel politique et chercheurs, d'identifier des espaces de
médiation et de relais, d'évaluer dans le processus de décision le
poids des ressources techniques, scientifiques et politiques ; bref
d'étudier comment, après la Seconde Guerre mondiale, l'entrée de
l'expert sur la scène politique et des sciences sociales comme
matrices ou supports des politiques publiques est légitimée et
quelles en sont les conséquences.
Pour autant, tel n'est pas véritablement l'objet de ce livre. La
complexité du processus de décision politique est telle qu'il serait
vain de vouloir modéliser les relations entre la LSE et le monde
politique et administratif du Policy-Making. La focale de cette
étude porte spécifiquement sur la LSE, le monde du savoir et de la
recherche en sciences sociales et ne tente pas une étude exhaustive
13 des vecteurs et des liens qui les rattachent à la sphère de décision
politique, même s'il s'agit d'interroger le rôle des sciences
sociales et de la LSE dans les débats et les décisions politiques.
Le Welfare State, bien plus que la LSE, a donné lieu à de très
nombreux travaux, ouvrages et articles. Ceux-ci se présentent soit
comme une description générale des différentes facettes du
système' (Education, Santé, Sécurité Sociale, Logement, Services
aux personnes...), soit comme une interprétation de points
controversés 2 (origines et paternité, questions du consensus autour
du Welfare State, relations entre les partis politiques et le Welfare
caractère révolutionnaire ou continuité et évolutionnisme du State, interprétations des intentions initiales de William
Beveridge...). La biographie établie par Josée Harris de William
Beveridge 3 fait autorité et permet d'élucider le processus de
rédaction et de decision-making du rapport Beveridge.
La LSE, quant à elle, a donné lieu à quelques travaux au statut
ambigu, entre source primaire et étude scientifique, car ils ont tous
été écrits par des acteurs de l'histoire de la LSE, anciens directeurs
ou professeurs. Le récit des fondations 4, la période Beveridge 5
(1919-1937) ou le récit des troubles des années soixante et
I. D. Gladstone, ed, British Social Welfare State: Past, Present and Future. London, UCL
Press, 1995 ; M. Jones, R. Lowe, From Beveridge ut Blair: the First Fifty Years of Britaht's
Welfare State 1948-1998", Manchester University Press, 2002 ; F. Dereck, The Evolution of
the British Welfare State : a History of Social policy from the Industrial Revolution,
Macmillan, 2003 ; H. Glennester, British Social Policy since 1945,1995, 1995, 2d Edition :
Blackwell Publishers, 2000 ; K. Jones, The Making of Social Policy in Britain, from the
Poor Law to the New Labour, The Athlone Press, 2000.
2. A. Capet, Le poids des années de guerre : les classes dirigeantes britanniques et la
reforme sociale 1931-1951, Publication de l'Université de Rouen n°172, 1991. R. Lowe,
"The Second World War, consensus and the Foundation of the Welfare State", Twetaieth
Century British History, Vol I, n°2, 1990, Oxford University Press. N. Whiteside,
"Creating the Welfare State in Britain, 1945-1960", The journal of . Social Policy, Vol 25,
1996. M. O'BRIEN et S.Penna, Theorising wellare : Enligtenment and Modem Society,
London, Sage, 1998. P. Thane, Foundations of the Welfare State, Longman, 1996. J. Harris,
"Political Thought and the Welfare State 1870-1940: an Intellectual Framework from
British social policy", Past & Present, n°135, 1992, pp. 116-141.
3. J. Harris, William Beveridge, a Biography, Clarendon Press, Oxford, 1997.
4. S. Caine, The History of the Foundation of the LSEPS, London, G. Bell & Sons, 1963. F.
Hayek, « The LSE 1895-1945 », Economica (02/1945).
5. W. Beveridge : The LSE and its Problems 1919-1937, 1960, George Allen & Unwin Ltd.
14 soixante-dix offrent de nombreux témoignages' et font l'objet
d'un intérêt particulier dans l'historiographie de l'Ecole. Seule une
monographie récente 2 écrite pour la célébration du centenaire de
l'Ecole brosse un tableau général et objectif, sous réserve qu'un
ancien directeur, Ralph Dahrendorf, puisse parler sans parti pris de
son action à la tête de la LSE.
Sur les liens entre LSE et Welfare State, et sur la discipline de
nous disposons des travaux la Social Administration,
biographiques retraçant les engagements et les activités des
« pères fondateurs » de la discipline, Richard Tawney 3, Richard
Titmuss4, Brian Abel-Smith ou Al H. Halsey 5. On a également des
documents produits par le département de Social Administration
sur sa propre histoire s, et notamment une étude
prosopographique 7. Un recueil s regroupant une série de
conférences prononcées à l'occasion du 75 e anniversaire de la
fondation de la discipline Social Policy and Administration
consacre trois articles à la LSE.
De manière plus générale, sur les liens entre savoir et pouvoir,
science et politique`', sur le Policy-Making et sur les usages des
sciences sociales dans le processus de décision politique, de
The Troubles at LSE 1966-67, Oxford, 1969 ; T. Blackstone, K. Gales, R. 1. H. Kidd,
Hardley, W. Lewis, Students in Conflict, LSE Research Monograph, 1970 ; C. Crouch, The
Student Revoit, 1970, The Bodley Head.
2. R. Dahrendorf, LSE, A History 1895-1995, 1995, Oxford University Press.
3. N. Denis et A.H. Halsey (ed) : English Ethical Socialism : Th.More to R.H.Tawney,
Oxford Clarendon Press, 1989 ; J.R. Williams, R.M. Titmuss et Fi .Fisher : R.H.Tawney :
a Portrait by Several Hands, Londres, Shenval Press, 1960; R. Terril : R.H.Tawney and
his Titne : Socialisme as Fellowship, Harvard University Press, 1973.
4. M. Gowing : "R.M.Titmuss 1907-1973", Proceedings of the British Academy, 1975;
D.Reisman, R..Titmuss: Wellarestate and Society, Palgrave, 1977.
Social Research and social Reform: Essays in Honour of 5. C. Crouch et A. Heath :
A.H.Halsey, 1992.
6. Link : LSE Department of Social Science and Administration 1912-1962 Jubilee,
Londres, 1962.
7. K. Russel, et allii, Changing Course : a Follow-up Study off Students Taking the
Ceruficate and Diploma in Social Administration at the LSE, 1949-1973, LSE, 1981.
8. M. Bulmer (ed) : The Goals of Social Policy, Longman, 1989, série de conférences dont
"Social work and social policy in the Twentieth Century : Retrospect and Prospect" R.
Pinker "The Webbs, the COS and the Ratan Tata, social policy from the Perspective of
1912", D.Harris ; "The Academic Tradition of Social Policy: the Titmuss Years", R. Mihra.
9. M. Bulmer, The uses of Social Research. ,Sociological Investigation in Public Policy-
Making, Londres, Allen & Unwin, 1982. M. Bulmer ed., Social Science and Social Policy,
Londres, Allen & Unwin, 1986.
15 nombreuses études ont été menées par un des professeurs de la
LSE, Martin Bulmer, qui tente de modéliser ces rapports.
Sur la tradition anglaise de recherche et d'études sociales, on
trouve quelques titres', souvent conçus comme typologie des
grandes enquêtes ou reportages sur la pauvreté en Angleterre.
Enfin sur l'utilisation problématique du terme et du concept
d'« intellectuel » dans le contexte anglais et sur les modalités
d'engagement sur la scène publique de ces intellectuels, des
réflexions méthodologiques ont été menées en France' et en
Grande-Bretagne ; .
On dispose donc d'un ensemble disparate de travaux qui aident
à éclairer cette étude. Pour autant, les rapports entre LSE et
Welfare State n'ont jamais été directement étudiés.
LSE et le Welfare State des S'intéresser aux relations entre la
années quarante à la fin des années soixante-dix est à la fois un
choix arbitraire et cohérent. Arbitraire, en ce sens que de la
fondation de l'Ecole par les époux Webb en 1895 à la direction de
l'école par Antony Giddens durant les années Blair (1997-2004),
les liens entre réforme sociale et LSE ont toujours été à l'ordre du
semble être un lieu privilégié de rencontre et de jour. La LSE
dialogue entre savoir et pouvoir, théorisation et application, et cela
durant plus d'un siècle.
Pour autant, pour des raisons formelles aussi bien que
scientifiques, il semble cohérent, dans l'optique d'une étude ciblée
des rapports de la LSE au Welfare State, de s'en tenir aux bornes
officielles de naissance et de déclin du Welfare State.
La superposition de chronologies diverses et multiples peut
éclairer le choix des bornes chronologiques.
I. M. Bulmer, Essays on the History of British Sociological Research Cambridge
University Press, 1985. J .CARRÉ et J-P. Révaucher, Écrire la pauvreté. Les enquêtes
sociales britanniques aux 19' et 20' siècles., Paris, L'Harmattan, 1995.
2. M. Leymarie, J-F. Sirinelli, L'histoire des intellectuels aujourd'hui, Paris, PUE, 2003
avec des articles de C. Berthezène « Intellectuels anglais, un faux paradoxe » et de M. KELLY :
« Regards croisés sur les intellectuels français et anglais » ; Colloque Intellectuels anglais,
intellectuels français, Comparaisons et transferts, 18' et 20' siècles, 3 mars 2001, Institut Français
de Londres.
3. J. Stapleton, Political Intellectuals and Public Identifies in Britain since 1850, 2001; S.
Collini, Public Moralists : Political 7houghts and Intellectual Lift in Great-Britain. 1850-
1930, Oxford, Clarendon Press, 1991.
16 La chronologie interne et institutionnelle de la LSE n'est pas
sans intérêt. Les changements de direction sont peu pertinents. En
1937, William Beveridge quitte la LSE après dix-huit années
cruciales passées à sa tête. Il est remplacé par Alexandre Carr-
Saunders, un biologiste zoologue et démographe, qui mène la LSE
sans dommage à travers la guerre et favorise l'expansion des
sciences sociales jusqu'en 1956. Sidney Caine, son successeur
jusqu'en 1968, est un fonctionnaire, spécialiste de la gestion
universitaire, qui planifie et guide la croissance et la bonne marche
de l'Ecole au temps de son âge d'or. Walter Adams subit de plein
fouet la crise et les mouvements étudiants de 1968 que sa
nomination a en partie déclenchés et tente sans succès de réformer
les structures de gouvernance de l'Ecole.
Ralph Dahrendorf, directeur de 1974 à 1984, hérite d'une
situation de crise. Il doit faire face au retrait du Welfare State
éducatif et à l'effondrement des financements publics et opère de
profondes réformes structurelles et scientifiques pour assurer la
survie de la LSE. La nomination ou le départ de certains
professeurs ont plus de signification : la présence de Richard
Titmuss, premier titulaire en Grande-Bretagne d'une chaire de
Social Administration, la discipline étudiant le Welfare State, à la
tête du département du même nom dès 1950, et son départ et sa
mort en 1973 marquent les bornes de l'apogée de la discipline.
Evidemment la chronologie politique et sociale du Welfare
State est capitale dans la définition des bornes du sujet. Le choix
des années quarante comme point de départ de l'étude s'explique à
la fois par la parution du rapport dit Beveridge sur la Social
Insurance and Allied Services (Sécurité sociale et Services
annexes) en 1942 et du rapport Full Employment (Plein emploi) en
1944 et par l'activité législative et administrative intense durant la
guerre, véritable laboratoire du nouveau système social. C'est pour
cette raison que le 5 juillet 1948, dit Appointed Day, jour de la
présentation officielle des réformes législatives votées entre 1946
et 1948 par le gouvernement travailliste de Clement Attlee et jour
considéré comme la date de naissance officielle du Welfare State,
n'a pas été retenu comme moment charnière pour notre étude.
Cette première fondation du Welfare State est suivie d'une période
de mise en place et de croissance facilement financée dans les
années cinquante.
17 Le Welfare State trouve un second souffle dans les réformes du
gouvernement travailliste de Harold Wilson de 1964 à 1970. Il
s'agit essentiellement de « redéfinir et de réévaluer notre
socialisme en terme de révolution scientifique » I . Cet objectif se
concrétise dans le développement du Welfare State éducatif, avec
pour l'incitation à la mise en place de Comprehensive Schools
lutter contre le système d'enseignement secondaire dualiste et
sélectif hérité de la loi Butler de 1944. Dans le domaine de
Polytechnics en 1965, l'enseignement supérieur, la création des
ces institutions non universitaires, est destinée à démocratiser et à
ouvrir l'enseignement supérieur aux enfants des classes moyennes
et populaires et à favoriser le développement de disciplines
négligées, essentiellement scientifiques et techniques. D'autre
part, le rapport Seebohm de 1968 réorganise toute la structure
en la décentralisant au niveau administrative du Welfare State
local et développe les Services sociaux aux personnes (Personal
Social Services) qui ciblent des types de bénéficiaires : enfants,
personnes âgées, handicapés, malades mentaux, cas sociaux,
familles à problèmes.... Les années 1965-1975 marquent donc les
derniers feux du Welfare State, sa pleine extension et les dernières
réformes optimistes et volontaristes, aux conséquences non
négligeables pour la LSE dont la reconnaissance institutionnelle
est à son apogée.
Dès 1976, par le renoncement du Labour à la responsabilité
d'assurer le plein emploi (discours de James Callaghan au congrès
du parti travailliste) et par les débuts de grosses difficultés
Welfare State comme la LSE sont confrontés à des financières, le
crises et à des débats que l'on peut suivre jusqu'à l'arrivée des
conservateurs au pouvoir en 1979.
LSE et A ces chronologies emboîtées et souvent parallèles de la
du Welfare State, on peut superposer une autre chronologie : celle
du monde de l'enseignement supérieur, du secteur éducatif
éducatif, affecté tardivement par des universitaire, le Welfare State
réformes et dont la LSE est à la fois un bon exemple et un acteur.
Là encore, les respirations chronologiques coïncident. De 1945 à
1963, se prolonge le modèle traditionnel de gouvernance
L'Angleterre de 1945 ù nos jours, I. Discours de H. Wilson en 1964, cité par R. Marx,
Paris, Colin, « Cursus », Paris, 1991, p..97.
18 universitaire, basé sur l'autonomie des universités, sur un rapport
de bienveillance et de confiance entre élites universitaires et élites
gouvernementales qui accèdent à la plupart des demandes du
monde académique, lui-même uni par des liens de collégialité.
Alors que la croissance du nombre d'étudiants reste limitée, les
universités obtiennent des financements en constante
augmentation qui permettent le développement des activités
d'enseignement et de recherche notamment dans le domaine des
sciences sociales.
La publication en 1963 du rapport Robbins, du nom du célèbre
professeur d'Economie de la LSE, nommé à la tête d'une
Commission royale sur l'enseignement supérieur, marque un
tournant et témoigne de la nécessité des réformes et des tentatives
d'encadrement de l'expansion universitaire. Les mouvements
d'étudiants dès 1966 et le début des restrictions financières
témoignent des transformations survenues. Enfin, à partir de 1975,
la crise du Welfare State éducatif universitaire entraîne la fin d'un
système et des réformes radicales. Pour les étudiants, c'est la fin
de la gratuité. Le pouvoir politique accroît son intervention par le
biais de la sélectivité : le financement public dépend désormais de
l'évaluation, du classement et des indicateurs de performance.
Pour se prémunir de la tutelle gouvernementale, les universités —
et notamment la LSE pionnière en la matière - mettent en place des
stratégies alternatives.
Enfin, il s'agit aussi d'esquisser, à l'échelle non plus de
l'institution mais de ses membres, une chronologie de
l'engagement politique d'intellectuels anglais et de ses modalités.
Là encore, les bornes chronologiques choisies semblent
pertinentes et significatives. Si les années quarante et cinquante
marquent le temps de l'optimisme, de la légitimation des sciences
sociales et de l'intervention de l'expert sur la scène politique
(participation au gouvernement, création d'institutions) et à
rebours si l'expert légitime les réformes et les politiques
publiques, les années soixante marqueraient le temps de la prise de
distance critique. Enfin les années soixante-dix seraient celles d'un
retrait de l'expert en sciences sociales, mis en demeure par le
pouvoir politique d'être « utile », « pertinent » ou de se taire.
Ces quelques tentatives pour dégager des chronologies
parallèles et concordantes soulèvent cependant de nombreuses
19 interrogations que cette étude sur les rapports entre la LSE et le
Welfare State pourrait peut-être éclairer. Y a-t-il un dialogue
épisodique ou constant entre science et pouvoir ? Comment
s'enchaînent les phases de dialogue et de connivences et les
phases de rejet ou d'indifférence ? Quels sont les facteurs des
fluctuations des relations entre savoir et pouvoir (intensité des
problèmes sociaux, contexte politique, économique, social,
productivité des techniques sociales...) ? Y a-t-il une coïncidence
chronologique claire ou diffuse entre les réformes politiques et
sociales du Welfare State et les travaux de la LSE ? Y a-t-il des
fluctuations et des inflexions dans l'influence scientifique de la
LSE sur la réforme sociale ?
Les sources utilisées pour éclairer les rapports entre LSE et
Welfare State reflètent le parti pris de ce travail. Je me suis centrée
sur une institution universitaire pour analyser son rayonnement et
son influence dans le domaine des réformes politiques et sociales,
et les répercussions à rebours de cet engagement. Il ne s'agit donc
pas d'étudier le processus de naissance ou de fonctionnement du
Les archives et sources sont donc essentiellement Welfare State.
celles de la LSE et de ses professeurs, et non celles des institutions
gouvernementales (agences ou départements ministériels ou
autorités locales). Il ne s'agit donc pas de savoir comment étaient
commandés et reçus les travaux de la LSE ou comment était
perçue la LSE par les organismes et milieux politiques en charge
de la mise en oeuvre du Welfare State.
Par contre, le recours non exhaustif à la presse permet de sortir
d'un contexte purement universitaire pour voir comment étaient
diffusés et compris les travaux académiques de la LSE et informe
sur une des modalités de l'engagement public des professeurs de
la LSE.
Pour autant, l'essentiel des sources utilisées provient des
archives très riches de la LSE. Aux archives institutionnelles de la
LSE s'ajoutent des archives privées et personnelles déposées par
des membres de la LSE. Trois grands fonds ont été choisis pour
consultation : le fonds William Beveridge, le fonds Richard
Titmuss et le fonds Brian Abel-Smith, le premier en raison de sa
_double fonction de « père » du Welfare State et de la LSE, les deux
autres en raison de leur rôle à la tête du département de Social
20 Administration de la LSE et de leur engagement politique et
scientifique autour du Welfare State.
Pour compléter les sources purement institutionnelles, souvent
peu vivantes et statiques, consensuelles et muettes sur les crises ou
les conflits, le recours aux fonds d'histoire orale a été très utile. La
LSE a en effet réalisé une série d'une vingtaine d'interviews dans
les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Ces interviews,
réalisées par des professeurs de la même discipline que
l'interviewé selon une grille assez large de thèmes à aborder,
permettent d'éclairer de manière extrêmement vivante la vie
interne des départements et d'avoir des jugements très crus sur des
personnes, des groupes et sur les forces et les faiblesses
scientifiques de ces mêmes départements. On trouve pareillement
un fond « Reminiscence » qui recueille des témoignages
d'étudiants, tandis que la grande enquête auprès des élèves de la
section Social Science and Administration de 1949 à 1973 1
présente certes des informations statistiques mais aussi des extraits
sélectionnés de témoignages d'étudiants. Pour compléter les
sources institutionnelles, la lecture des mémoires et journaux des
directeurs et des professeurs s'avère précieuse.
Enfin, pour saisir le discours et les analyses des professeurs et
des chercheurs (des intellectuels) de la LSE sur le Welfare State ou
sur la Social Administration, la consultation des ouvrages, des
articles scientifiques et des conférences qu'ils ont écrits ou
prononcés est indispensable.
Le croisement de toutes ces sources doit permettre de cerner les
rapports entre LSE et Welfare State, science et politique, recherche
et engagement.
Tous les documents et extraits cités ont été traduits par mes
soins. L'utilisation de termes anglais non traduits dans le corps du
texte français reflète des hésitations sur les notions et leur possible
traduction. Les noms de ministères, d'organisations officielles,
d'institutions spécifiquement anglaises sont tantôt traduits en
français et suivis de l'original anglais entre parenthèses car la
traduction est alors considérée comme peu satisfaisante, tantôt
1. K. Russel, et allii, Changing Course : a Follow-up Study of Students Taking die
Certificate and Diploma in Social Administration at die LSE, 1949-1973, LSE, 1981.
21 maintenus en anglais. Le champ du vocabulaire universitaire
donne lieu à des difficultés en raison de l'« exotisme » du système
anglais pour un observateur français. Les termes de Welfare State
et Social Administration, récurrents dans le texte, sont aussi
maintenus en anglais, autant par facilité que par la difficulté de
trouver une solution satisfaisante de traduction. Pour le premier, si
son usage est attesté dès les années trente dans les pays
scandinaves et aux Etats-Unis, il n'est utilisé que dans les années
quarante en Grande-Bretagne et l'introducteur en serait
l'archevêque de Canterbury, Mgr Temple. Les possibles
traductions françaises sont totalement insatisfaisantes. « Etat-
Providence » est trop connoté religieusement pour être utilisé ;
l'expression d' « Etat Social » est réservée à la description du
système bismarckien dont la philosophie et les modalités sont
l'exact contraire du modèle anglais ; l'expression « Etat du Bien-
Etre social » est angélique et peu parlante ; le terme d' « Etat des
services sociaux » désigne les multiples petites réformes de
l'entre-deux-guerres par opposition justement au Welfare State,
système globalisant et intégré de vastes institutions sociales.
D'autre part, le Welfare State lui-même se décline en de multiples
facettes. Il est une idéologie, un programme politique, un
ensemble législatif et une architecture de services sociaux, et il
serait trop fastidieux en français de tenter par des périphrases de
définir précisément ce que recouvre le terme. Pour ces deux
raisons, le mot anglais est conservé.
L'autre notion jamais traduite est celle de Social
du nom de la discipline académique qui traite de Administration,
l'étude du Welfare State et de la formation des travailleurs
sociaux. Cette discipline spécifiquement anglaise naît au début des
années cinquante à la fois sous la forme d'une chaire universitaire
de Social Administration et par la création d'un département
académique. De même que le Social Service State de l'entre-deux-
guerres est remplacé par le Welfare State, ce terme remplace celui
de Social Science, ensemble hybride recouvrant à la fois la
Sociologie, l'étude des politiques sociales et la formation au
travail social. C'est de la différenciation avec la Sociologie que
naît cette discipline à la fois appliquée et théorique de Social
Social Studies ou Administration, parfois appelée aussi
Policy. Ce flottement terminologique en anglais révèle bien les
22 glissements disciplinaires qui reflètent eux-mêmes les évolutions
historiques du monde social. Pour pouvoir suivre ces hésitations, il
m'a paru nécessaire de maintenir le terme anglais, d'autant que,
n'ayant pas d'équivalent disciplinaire en France, toute traduction
aurait pris la forme d'une périphrase peu lisible.
Pour traiter du sujet et respecter les grandes inflexions
chronologiques, une analyse chrono-thématique des rapports entre
la LSE et le Welfare State s'impose.
Une première partie centrée sur les années quarante expose
l'héritage d'une tradition de long compagnonnage entre la réforme
sociale et la LSE et explore la complexe question des fertilisations
croisées entre le Welfare State, la LSE et la Social Science puis la
Social Administration. Cette première partie pose la question des
continuités et des ruptures qui, sur le plan politique comme
scientifique, sont révélatrices.
Une seconde partie, des années cinquante à la fin des années
soixante, retrace l'apogée du dialogue entre LSE et Welfare State
et en décline les modalités, de l'engagement des enseignants à
l'activité des départements de la LSE en passant par les liens entre
la recherche et le policy-making, l'élaboration politique, et la
formation des travailleurs sociaux dans l'université. La diffusion
en Grande-Bretagne et dans le monde d'une discipline scientifique
née à la LSE, et indirectement de l'idéologie et de la pratique du
Welfare State, est sans doute le meilleur indicateur de cet âge d'or.
Enfin, une troisième partie analyse, dans les années soixante-
dix, la crise réciproque du Policy Making et des sciences sociales
qui relance les débats sur les relations entre académie et scène
publique ; les transformations à double sens que subissent une
institution universitaire et le Welfare State éducatif, et la rupture
que constitue, pour les intellectuels de la LSE, l'arrivée au pouvoir
d'un gouvernement résolument conservateur et opposé au Welfare
State.
Il s'agit bien évidemment de se garder de toute approche
déterministe dans l'analyse des liens entre la LSE et le Welfare
State et de toute tentative de modélisation mécaniciste des rapports
de causalité et de conséquences. La complexité du dialogue et des
rapports d'influence entre monde du savoir, monde social et
23 monde politique prévient d'ailleurs toute dérive. Pour autant, ce
travail tente d'éclairer ces rapports à travers l'étude d'une
institution universitaire originale, la LSE, et de cerner les formes
de l'engagement intellectuel, autant de l'institution collective que
de ses membres.
Il faut enfin mentionner que cette analyse des relations entre
LSE et Welfare State a privilégié l'étude du département et de la
discipline de Social Administration, c'est-à-dire la science du
Welfare State. Le Welfare State présente un champ d'application
extrêmement large : services sociaux, politiques sociales,
politiques des revenus, politiques économiques, politiques de
l'emploi, voire droit social... Aussi de nombreux départements de
la LSE sont susceptibles de voir leurs enseignants, leurs
enseignements, leurs problématiques de recherche affectés par le
Welfare State. Pour des raisons pratiques, la recherche a été
Social Administration, qui présente à la fois les liens centrée sur la
les plus étroits et les plus directs, et qui est sans doute le lieu le
plus original et le carrefour le plus exposé des rencontres entre
science et application. Néanmoins, des incursions non exhaustives
ont été faites dans d'autres disciplines.
24 Première partie
LONDON SCHOOL OF ECONOMICS ET
WELFARE STATE, UNE FERTILISATION
CROISEE ?
Des origines aux années 1940 Chapitre 1
La LSE et la réforme sociale, un long compagnonnage
Avant d'analyser les relations de compagnonnage entre la LSE
et la réforme sociale, laissons la parole à des professeurs, à des
étudiants ou à des personnes étrangères à l'institution à propos de
la réputation qui accompagne le nom de l'Ecole dès sa fondation.
Si l'on en croit les témoignages d'anciens étudiants de la LSE
réunis en 1977 dans le recueil My LSE', l'Ecole est considérée
2comme un « foyer du communisme » . « Il est possible que Harold
Laski, plus que tout autre (...) soit responsable du mythe de la LSE
"rouge" » et des « accusations [portées contre l'institution] d'être
favorable aux thèses socialistes » 3. Jacqueline Wheldon, ancienne
étudiante membre du parti travailliste, témoigne d'une réunion en
1946 réunissant des étudiants d'Oxford où doit intervenir Harold
Laski : « Qu'est-ce que la LSE? (...) Ils expliquèrent très
gentiment et à ma grande surprise, ce qu'était la LSE et cela
ressemblait à quelque chose entre une branche spéciale du Parti
travailliste et une société secrète. Le parti travailliste était au
pouvoir depuis 1945. Nous étions en 1946 » 4 . Evoquant toujours
les années d'après-guerre, Al H. Halsey, étudiant en Sociologie à
la LSE de 1947 à 1952, puis professeur de Social Science and
Administration, affirme : « C'était comme s'il y avait un ordre du
jour explicite de changement social dont tout le monde était très
conscient. La LSE vivait dans une grande proximité avec le
gouvernement, son propre gouvernement, un gouvernement
travailliste (...) qui avait un très fort soutien de l'ensemble du
corps, selon moi, des étudiants et au moins des enseignants les
1.J. Abse (ed.), My LSE, London, Robson Books, 1977.
Norman MacKenzie, étudiant de 1939 à 1943, p. 53. 2. J. Abse , op.cit.,
op.cit, Introduction, p..9. 3.
4. J. Abse , op.eit, Jacqueline Weldon, élève de 1946 à 1954, p. 129.
27 plus jeunes de la LSE (...) [La LSE] avait la réputation d'être le
lieu où l'on allait pour s'initier aux changements sociaux radicaux,
aux mouvements progressistes (...). C'était vraiment la LSE de Laski
à cette époque-là » .
Robert McKenzie, ancien étudiant de 1947 à 1949, devenu
professeur de Sociologie à la LSE, spécialiste des partis politiques,
tente quant à lui d'expliquer la « réputation tenace d'être une
institution de gauche » 2 qui accompagne l'Ecole :
« Le fait est que (...) la majorité des architectes de ce que je
nomme (...) Révolution : British Style ont été associés à l'école :
ses fondateurs Sidney et Béatrice Webb ; Richard Tawney, dont
les écrits sur l'égalité ont eu une influence énorme sur le
développement de la pensée travailliste ; William Beveridge
(directeur de l'Ecole, 1919-1937) qui, bien que n'étant pas
socialiste, fut l'auteur de deux des documents de guerre qui ont
été une des bases de la politique intérieure du parti travailliste ;
Clement Attlee, le nouveau Premier ministre, qui enseigna un
temps à l'Ecole, tout comme Hugh Dalton, le Chancellor de
l'Echiquier {ministre des Finances], une figure proéminente de
l'enseignement de la politique économique dans l'entre-deux-
guerres ; et Harold Laski, le professeur de Science politique, qui,
en 1945-1946, a été le très controversé président de l'Exécutif
national du parti travailliste. Il était alors inévitable que la
« révolution de 1945 » soit perçue comme une invention de la
London School of Economics and Political Science » 3 .
Keneth Minogue, étudiant à la LSE de 1952 à 1954, puis maître
de conférence en Sciences politiques à la LSE de 1955 à 1970,
évoque les « origines légendaires de l'Ecole. Dans la première
phase de sa vie, l'Ecole était profondément une institution
britannique, et ses préoccupations scientifiques étaient étroitement
liées à un mouvement vers la réforme. Des personnalités comme
Harold Laski et Morris Ginsberg ont développé les idées fabiennes
des fondateurs et ont travaillé à la fois à éclairer et à améliorer le
monde. L'Ecole était étroitement liée au parti travailliste »4 . Pour
Stephen Kingsley, professeur en Sciences politiques dans l'entre-
1. LSE ORAL HISTORY, Interview du prof. A.H. Halsey par C. Crouch en 1988.
2. J. Abse, op.cit, Robert McKenzie, étudiant de 1947 à 49 et professeur de Sociologie à la
LSE, p. 97.
3. J. Abse,Op.cit, Robert McKenzie, p. 89.
4. J. Abse, op.cit, K. Minogue, étudiant de 1952 à 54, professeur de Science politique à
partir de 1955 jusqu'en 1970, p. 175-176.
28 deux-guerres, la « réputation très à gauche [serait] partiellement
due au nom des Webb [à] l'atmosphère du fabianisme, des Webb,
de Richard Tawney et de Kingley Martin, la mentalité du New
Stateman »'. Enfin, Donald MacRae, professeur de Sociologie à la
LSE de 1946 à 1982, confirme cette réputation en affirmant : « il y
avait sans aucun doute cette atmosphère de civil virtue (vertu
citoyenne), faire le bien et croire en la collectivité (...). Que la
LSE ait joué un très grand rôle pour améliorer le sort des gens
ordinaires est vrai (...). Le département de Social Administration
est, parmi les départements de l'Ecole, l'un de ceux qui, en vérité,
a fait le Bien » 2
Il serait fastidieux de multiplier plus encore les citations.
Tous les témoignages tournant autour de la LSE s'accordent sur
deux points : d'une part, l'étroitesse des liens entre l'institution
universitaire et le monde politique et un présupposé concernant
l'influence occulte et puissante de l'Ecole ; d'autre part, le rapport
privilégié entretenu par l'Ecole avec le fabianisme, le travaillisme,
voire le socialisme, la réforme et les mouvements de gauche en
général. Qu'en est-il véritablement ? S'agit-il d'une spécificité de
la LSE? Comment s'est-elle manifestée avant les années
quarante ?
1. Le pacte de fondation : la réforme sociale par l'éducation
Les stéréotypes évoquent tous « une faute première », un
« péché originel » qui s'enracinent dès la période de fondation de
l'Ecole par les époux Webb en 1895. Sans porter de jugement de
valeur, il apparaît nécessaire de préciser en quoi la réforme sociale
et la LSE sont liées et sous quelles formes dès 1895, afin de mieux
comprendre les continuités et les ruptures de l'après-Seconde
Guerre mondiale.
Les origines et la fondation de la London School of Economics
ont fait l'objet de plusieurs récits directs des acteurs, notamment
dans la correspondance et les journaux des époux Webb, de
George B. Shaw, le dramaturge fabien, de Edward Pease, co-
L LSE ORAL HISTORY, Prof. S. Kingley, interview par K. Minogue en 1973.
2. LSE ORAL HISTORY, Prof. D. MacRae, interviewé en 1991 par D. A. Martin.
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