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La recherche africaine face au défi de l'excellence scientifique

De
202 pages
Grâce aux nouvelles technologies de l'information et de la communication, la production et la circulation des savoirs s'effectue à un rythme vertigineux. Dans cette émulation planétaire de l'excellence et de la puissance, l'Afrique, tant bien que mal, essaie de ne pas rester à la traîne d'une compétition dont l'issue conditionne en partie le destin de ses populations. La recherche africaine doit se vouloir performante et prendre toute sa place dans cette confrontation dialectique sur les contenus de l'humanisme moderne.
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La recherche africaine face au défi de l'excellence scientifique

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Déjà parus
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Ecclésiologie africaine de Famille de Dieu, 2007. Pierre FANDIO, La littérature camerounaise dans le champ social, 2007. Sous la direction de Diouldé Laya, de J.D. Pénel, et de Boubé Namaïwa, Boubou Hama-Un homme de culture nigérien, 2007. Marcel-Duclos EFOUDEBE, L'Afrique survivra aux afropessimistes, 2007. Valéry RIDDE, Equité et mise en œuvre des politiques de santé au Burkina Faso, 2007. Frédéric Joël AIVO, Le président de la République en Afrique noire francophone, 2007. Albert M'P AKA, Démocratie et société civile au CongoBrazzaville,2007. Anicet OLOA ZAMBO, L'affaire du Cameroun septentrional. Cameroun / Royaume-Uni, 2006. Jean-Pierre MISSIÉ et Joseph TONDA (sous la direction de), Les Églises et la société congolaise aujourd'hui, 2006. Albert Vianney MUKENA KA TA YI, Dialogue avec la religion traditionnelle africaine, 2006. Guy MVELLE, L'Union Africaine: fondements, organes, programmes et actions, 2006. Claude GARRIER, Forêt et institutions ivoiriennes, 2006 Nicolas MONTEILLET, Médecines et sociétés secrètes au Cameroun, 2006. AlbertNGOU OVONO, Vague-à-l'âme, 2006. Mouhamadou Mounirou SY, La protection constitutionnelle des droits fondamentaux en Afrique: l'exemple du Sénégal, 2006.

Toumany MENDY, Politique et puissance de l'argent au
Sénégal, 2006. Claude GARRIER, L'exploitation coloniale des forêts de Côte d'Ivoire,2006. Alioune SALL, Les mutations de l'intégration des Etats en Afrique de l'Ouest, 2006. Jean-Marc ÉLA, L'Afrique à l'ère du savoir: science, société et pouvoir,2006.

Jean-Marc ELA

La recherche africaine face au défi de l'excellence scientifique

L'HARMATTAN

@ L'Harmattan,

2007 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02707-7 EAN : 9782296027077

Cet ouvrage s'inspire des thèses du même auteur publiées dans L'Afrique a l'ère du savoir: science, société et pouvoir

SOMMAIRE
INTR 0 DUCTI ON 9

CHAPITRE I La crise d'identité des chercheurs africains Savoirs en jeu et enjeux de savoirs Évaluer enseignements et programmes Produire les connaissances à l'ère des réseaux: de la rhétorique à la pratique
CHAPITRE II

17 19 .42 59

Investir le terrain de l'intelligence Une recherche à l'abandon S'affirmer dans les systèmes mondialisés du savoir La diffusion des savoirs sur l'Afrique en question
CHAPITRE III

71 73 88 98

Vers une économie politique de la connaissance Un nouveau partenariat Nord/Sud Pour une épistémologie des lieux de production des savoirs Métisser les savoirs Rendre la science aux citoyens
CONCLUSION

115 117 132 .141 154

Pour une culture des sciences dans les sociétés africaines

189

INTRODUCTION

Pour élargir l'horizon de la réflexion sur les relations entre les sciences et les sociétés en Afrique, je dois préciser le sens des questions qu'il faut aborder ici et la pertinence des défis à relever face au projet de participer à la vie scientifique à l'ère de la mondialisation. Forme spécifique du savoir, la science a ses acteurs et ses producteurs, ses institutions et ses réseaux, ses rites et ses temples, ses revues et ses publications. Elle crée ses mythes comme celui d'Einstein. Elle vénère ses martyrs depuis Archimède, mort de la main d'un légionnaire romain, à la prise de sa ville de Syracuse qu'il avait défendue par de formidables machines de guerres issues de son savoir. La science, enfin, a ses récompenses et ses prix, ses mécènes et ses fondations!. Et, bien sûr, comme je l'ai indiqué, elle a son esprit, ses principes et ses méthodes, ses théories et ses paradigmes. Pour comprendre ce phénomène de société et de culture dont le développement nécessite des investissements matériels et financiers importants, il a semblé jusqu'ici, dans les milieux d'analyse, qu'il fallait privilégier la science qui se produit en laboratoire afin d'en faire un objet d'investigation anthropologique et sociologique. Tout se passe, en fait, comme si, en parlant de la science et des scientifiques, on devait accorder une place secondaire et un statut inférieur aux
1 Pour se faire une idée de ces sujets, cf. P. Deheuvels, op. cit. pp. 112-122.

connaissances qui se produisent sur l'humain et le social. Or, le besoin de ces connaissances se fait sentir dans le monde des affaires qui accorde un rôle crucial à la motivation, à la négociation, à la communication, à l'écoute et à l'inconscient, au social et au mental dans les relations de travail et la gestion des ressources humaines2. J'ai montré les limites des préjugés scientistes et positivistes qui se reproduisent à travers le débat sur le caractère scientifique des sciences humaines et sociales et leur valeur dans le système des connaissances. Si je reviens sur ce sujet, c'est parce que les mutations actuelles de l'économie obligent à reconsidérer l'importance de ce que Moles appelait « les sciences de l'imprécis ». Il s'agit, en fait, des sciences de l'immatériel qui dévoilent l'ampleur et l'actualité des champs de recherche et d'action. En effet, en observant la mobilisation des milieux d'affaires autour des nouveaux créneaux qui créent des emplois, il faut comprendre qu'en dehors des secteurs de l'économie conventionnelle liés à la « révolution industrielle », le capital investit aujourd'hui dans les domaines comme l'image, le désir et l'imaginaire, le temps du loisir et du divertissement, le sexe et l'amour, le corps et la mort dans un contexte intellectuel et scientifique où, à l'évidence, les savoirs construits dans les laboratoires de physique et de chimie ne jouent aucun rôle. Observons l'industrie de la mort en Amérique du Nord. Elle nécessite un puissant effort de publicité pour les entreprises funéraires qui ont détrôné les Églises et tentent d'inventer de nouveaux rituels. Dans ce contexte, la mort elle-même est une marchandise3. Pour
2 Sur le recours aux sciences humaines dans la gestion des affaires, lire: « À quoi servent les sciences humaines?» Sciences Humaines. Hors Série, no 25, juin/juillet 1999. J. F. Chanlat, Sciences sociales et management, Paris, Eska, 1998. 3 St-Onge, L'Industrie de la mort, Québec, Éditions Nota bene, 2001.

10

qu'elle soit gérée selon les lois du marché, les entreprises funéraires doivent se tourner vers des spécialistes en marketing dans un système social et culturel où l'exploration des nouveaux mythes, des symboles et des rituels des sociétés contemporaines et leur incidence dans les logiques de marché imposent l'intervention et l'expertise des sciences humaines et sociales. Rappelons aussi l'efficacité des processus de persuasion qui, à l'insu de nombreux acteurs, visent à créer les besoins et les désirs en conditionnant les individus à travers les mécanismes de la publicité qui explorent les facteurs inconscients et subconscients des consommateurs. Pour vendre, il faut découvrir des « ressorts à déclencher l'action» à partir de l'inconscient. Comme le montre Vance Pasckard dans une enquête approfondie sur la singulière puissance des méthodes scientifiques mises à la disposition des firmes commerciales, «les publicitaires deviennent des gens des profondeurs »4. Notons aussi ce phénomène en apparence très banal: «la rapidité des processus de production et de codification de la nouvelle connaissance et les coûts faibles et décroissants du stockage de la connaissance codifiée donnent au problème de l'attention une nouvelle acuité. Plus que jamais, c'est l'attention et non plus l'information qui devient la ressource rare. Filtrage et sélection de l'information deviennent des fonctions importantes. L'abondance engendre également un problème de localisation de la connaissance pertinente pour l'entreprise» 5. Bref, «les activités de recherche et de connaissance codifiées ainsi que celles de filtrage et de sélection deviennent des activités d'importance économique
4

V. Packard, La persuasion clandestine, Paris, Calmann-Lévy, 1958, p. 27 ; lire
de la profondeur », in Mythologies, Paris, Seuil,

aussi, R. Barthes, «publicité 1957, pp. 77-79. 5 D. Foray, op. cit. p. 99.

Il

grandissante pour les performances de l'économie fondée sur la connaissance» 6. Dès lors que l'immatériel est un lieu d'affaires, l'imaginaire et le symbolique sont un champ de recherche dont les résultats trouvent leur application dans les secteurs d'une économie dont le fondement n'est plus la maîtrise des lois de la nature mais le fonctionnement de l'univers social. En un sens, au-delà du discours technocratique, la nouvelle économie réhabilite les domaines de recherche en rupture avec la vision mécaniste du monde propre à l'Occident moderne. Plus précisément, en recentrant les affaires autour de l'immatériel, cette économie met en crise l'hégémonie du modèle d'intelligibilité qui, depuis la révolution galiléenne, se fonde sur la géométrisation de la nature et de la science. Face aux impératifs de l'économie du savoir, on voit la nécessité d'une science plus ouverte qui prend en charge la complexité et la pluralité des regards comme je l'ai rappelé plus haut. Ce qui s'impose aujourd'hui à l'attention, c'est l'enjeu économique que constituent les capacités cognitives de l'être humain. Ces capacités mettent à l'épreuve les forces d'invention et d'innovation. En d'autres termes, par-delà les ressources agricoles et forestières, pétrolières et minières, on redécouvre les puissances de l'imaginaire dans le monde des affaires. C'est ce que révèlent les industries culturelles dans un système économique et social où le capital financier investit le regard et le désir à partir des images cinématographiques qui révèlent les capacités de production et de création. En dépit des rapports de force qui tendent à contrôler le champ de la recherche au profit des puissants lobbies engagés dans les biotechnologies, les industries de la guerre à travers l'enrôlement de la physique, de la chimie et de la biologie dans l'armement, c'est vers les jeux- vidéo et
6

D. Foray, op. cit. p. 100.

12

le multimédia que se concentre la nouvelle économie. Pensons, en particulier, à l'empire des médias. Ce qui fait ici problème, c'est le savoir lui-même comme source de richesse. Bien plus, l'on tend à considérer la connaissance comme un bien économique dont la production et la gestion sont un enjeu stratégique. Dans cette perspective, l'économie de la connaissance a fait de la recherche un objectif central des stratégies industrielles. Cette économie conduit au développement d'un «tertiaire scientifique »7. Bref, la montée en puissance de l'économie de la connaissance s'accompagne de la prise de conscience du rôle moteur et de la diversification des acteurs de la recherche et de leurs relations. Cette mutation invite à prendre en compte l'importance du capital humain et à redécouvrir les chercheurs comme les acteurs émergents de la nouvelle économie. Plus radicalement, il nous faut resituer les capacités de connaissance au cœur des relations entre le Nord et le Sud. Dans la mesure où de nouveaux secteurs s'ouvrent à l'économie en rupture avec les modèles et les structures liés à la traditionnelle division internationale du travail entre les pays industriels et les pays producteurs de matières premières, il convient de renouveler le débat sur la science en s'interrogeant sur les conditions de visibilité de l'Afrique dans le monde du savoir. Dans cette perspective, nous devons mesurer l'ampleur des enjeux géopolitiques qui s'imposent à l'analyse. Compte tenu des inégalités en matière de connaissance, ces enjeux obligent à poser les questions nouvelles sur la manière de faire la science autrement en créant des liens novateurs et alternatifs susceptibles d'introduire des changements dans la pensée et d'élargir les bases permettant à l'Afrique de participer à la science-monde
7

D. Foray, op. cit.

13

au moment où la société elle-même ne peut rester indifférente aux questions soulevées par les choix et les conséquences de la recherche scientifique. En d'autres termes, si l'on ne peut accepter le partage du monde entre les pays producteurs et les pays consommateurs de connaissances, il importe de redécouvrir la nature réelle et la dimension des problèmes qui se posent autour du financement de la recherche en Afrique. Bref, il faut se demander comment affronter les inégalités entre le Nord et le Sud afin de créer les conditions véritables d'émergence des «savoirs hors d'Occident ». Ce défi nous fait prendre conscience de l'importance des décisions qui dépendent de l'exercice du pouvoir dans sa relation avec la science et la société. Car, le discours sur la science ne peut se limiter à l'examen des processus complexes par lesquels les chercheurs bâtissent leurs résultats et construisent la réalité en référence à un contexte social et culturel particulier où s'enracinent les compromis et les controverses, les textes et les concepts qui contribuent à la construction des faits scientifiques. Au-delà de la vie en laboratoire qui ouvre aux anthropologues et aux sociologues de nouveaux objets d'étude, il semble important de retrouver l'articulation du savoir, de la société et du pouvoir. Cette optique impose des analyses prospectives et stratégiques des problèmes de la science dans une société qui bascule dans l'économie de la connaissance. Il importe ici de résister à la tentation de la séparation et du cloisonnement entre les disciplines. En effet, si les processus cognitifs relèvent de la « production» dans le cadre des stratégies de négociation des chercheurs à partir de l'intelligence qui, comme matière grise, est une ressource stratégique, on peut se demander dans quelle mesure la production de la connaissance s'inscrit dans l'espace du politique. Afin de répondre à cette question, sans négliger les relations souvent difficiles entre les scientifiques et ceux qui gouvernent dans un système total où, en dehors des fondations privées, les scientifiques dépendent de l'État 14

tandis que l'État lui-même ne peut se passer des hommes d'analyse et de réflexion comme conseiller, expert ou stratège, il convient de reconsidérer le rapport au savoir en examinant les questions qui surgissent entre la science, l'État et la société.

15

CHAPITRE I

La crise d'identité

des chercheurs

africains

*

SAVOIRS

EN JEU ET ENJEUX DE SAVOIRS

Restant à l'écoute de l'Afrique où une nouvelle génération de chercheurs se prépare à prendre l'initiative de la recherche dans les champs d'étude longtemps investis par les chercheurs du Nord, on doit renouveler l'analyse des enjeux que présente le déplacement du centre de gravité de la production des connaissances vers de nouveaux territoires de la recherche et de l'invention. En d'autres termes, si la science n'est pas seulement manipulation des forces naturelles sous l'horizon des décisions politiques comme le montre JeanJacques Salomon à travers l'expérience occidentale8, c'est le statut de l'Afrique comme sujet de la science qui fait problème dans le système mondial. Dans ce système, il faut vérifier dans quel sens l'accès à la science doit être considéré comme un enjeu de pouvoir compte tendu des stratégies de contrôle de cette activité qui met entre les mains des pays du Nord cet outil puissant qu'est la science. Faut-il le rappeler: comme le souligne Evry Schatzman, «la science et la technologie représentent aujourd'hui un enjeu économique et social au sens large. L'appropriation des connaissances scientifiques et techniques et leur intégration dans les
8

J. J. Salomon, op. cit.

processus de production sont devenus une arme dans la compétition internationale. En effet, la recherche, source d'innovations, permet de mettre sur le marché des produits nouveaux d'importance pour l'intérêt public. Le troisième enjeu des politiques de la science est stratégique, au sens où il faut considérer que la maîtrise des domaines de la recherche est vitale pour assurer à une nation des outils de son indépendance (...). Le dernier enjeu de la recherche est militaire. Il concerne pour un État moderne tout ce qui touche, de près ou de loin, à sa défense })9.Dans ce contexte, la volonté de puissance qui transforme les rapports entre la connaissance et l'action à l'échelle planétaire, oblige de savoir si, dans un vaste espace de décisions et de contrôle, les pays riches ne tendent pas à passer par la science pour étendre leur emprise y compris jusqu'au niveau des systèmes conceptuels et des cadres théoriques à partir desquels la connaissance scientifique se construit. Tel est le thème de la réflexion de l'étape de cet ouvrage. Précisons l'importance de ce thème. Si la connaissance elle-même est un pouvoir, les questions posées par sa production doivent être reliées à celles de sa diffusion, de son partage et de sa gestion au niveau local et global. À cet égard, les problèmes du savoir sont inséparables des choix de société. En les resituant dans les relations entre le Nord et le Sud, on mesure l'ampleur des enjeux de la science dans un système économique dominé par les grandes puissances. Dans ce contexte, la question de l'accès â la science et du décentrement des lieux de production des connaissances pose un enjeu politique. Cet enjeu permet d'articuler l'épistémologie de la transgression que j'ai esquissée et la sociologie de la connaissance qui rappelle que la science n'est pas un système autonome dans l'ensemble social. Il aide aussi
9

E. Schatzman, « Le statut de la science », op. cit, pp. 719-721.

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