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Le professeur Jean Brachet, mon père

De
221 pages
A l'aube de sa trajectoire scientifique, Jean Brachet s'est vu offrir par son Maître Albert Dalcq, embryologiste inspiré et justement réputé, un choix entre deux sujets : les acides nucléiques ou les rayons mitogènes. On peut se demander de combien le développement explosif de la biologie moléculaire eût été retardé si Jean Brachet n'avait pas fait le bon choix ! Son livre le plus connu, L'embryologie chimique, a nourri des générations de chercheurs. La fille de Jean Brachet a pris l'initiative de lui consacrer ce livre, tant que certains de ses collaborateurs sont encore là pour témoigner.
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Le Professeur Jean Brachet, , mon pere

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions
Patrice PINET, Pasteur et la philosophie, 2004. Jean DEFRASNE, Histoire des Associations françaises, 2004. Michel COINTAT, Le Moyen Age moderne: scènes de la vie quotidienne au xxe siècle, 2003 Yvon HOUDAS, La Médecine arabe aux siècles d'or, 2003 Daniel PENZAC, Docteur Adrien Proust, 2003

Richard MOREAU, Les deux Pasteur, le père et le jils, JeanJoseph Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois), 2003 Richard MOREAU, Louis Pasteur. Besançon et Paris :l'envol, 2003 M. HEYBERGER, Santé et développement économique en France au XIX siècle. Essai d'histoire anthropométrique (série médicale), 2003 Jean BOULAINE, Richard MOREAU, Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture moderne (série Olivier de Serres), 2003 Claude VERMEIL, Médecins nantais en Outre-mer (19621985),2002 Richard MOREAU, Michel DURAND-DELGA, Jules Marcou (1824-1898) précurseur français de la géologie nordaméricaine, 2002 Roger TEYSSOU, La Médecine à la Renaissance et évolution des connaissances, de la pensée médicale, du XIV au XIX siècle en Europe, 2002 Pierre PIGNOT, Les Anglais confrontés à la politique agricole commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe

des Pères fondateurs, 2002

Lise BRACHET

Le Professeur Jean Brachet, , mon pere

Préface du Professeur André] aumotte

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2004

ISBN: 2-7475-7497-0 EAN:9782747574976

REMERCIEMENTS

Je remercie les collaboratrices et les collaborateurs de mon père à l'Université libre de Bruxelles, Henri Alexandre, Juju Baltus, Nicolas Bieliawsky, Arsène Burny, Hubert Chantrenne, Paul DanbIon, Maurice Errera, Raymond Jeener, Paméla Malpoix, Etienne Pays, Viviane Pohl, Sylvie Rolin, Nicole Six, René Thomas et Paulette Van Gansen qui ont bien voulu apporter leur contribution à cet ouvrage. Je tiens aussi à remercier Christian de Duve, de l'Université catholique de Louvain ainsi que François Jacob et Jean-Pierre Changeux, de l'Institut Pasteur à Paris. Je remercie Michèle Michiels, journaliste et rédactrice en chef du mensuel Espace de Libertés qui m'a aidée avec efficacité et gentillesse tout au long de la réalisation de ce livre ainsi que Francis Divoy.

PREFACE
Par le Professeur André Jaumotte, Recteur et Président honoraires de l'Université Libre de Bruxelles de 1968 à 1981, Membre de l'Académie Royale de Belgique

Jean Brachet ou une rencontre avec J'avenir
Jean Brachet est né en 1909. Son père, Albert Brachet, a hissé le renom de l'école belge d'embryologie au niveau mondial en créant l'embryologie causale, qui allait bien au-delà de l'embryologie descriptive. Etudiant, Jean Brachet travaille dans le laboratoire d'Albert Dalcq, embryologiste utilisant les ressources de I'histochimie ou chimie des tissus vivants. A 19 ans, il y fait l'observation de problèmes non résolus liés aux acides et tente d'y répondre. Ce fut par jeu, dit-il, comme c'est le cas pour tous les chercheurs et par désir de répondre à des questions. Pendant ce temps, son père fait une tournée triomphale dans les universités américaines (hiver 1928-1929). Après la seconde guerre mondiale, la biochimie permet d'éclairer l'embryologie de nouvelle manière, en étudiant les diverses substances qui font passer l'embryon à l'état adulte. Ces recherches débouchent sur l'embryologie chimique et la biologie moléculaire. De tels hommes sont irremplaçables: ils sont les successeurs, des continuateurs mais pas des remplaçants. Ils sont ce que les Japonais appellent des trésors vivants de la nation. La biologie moléculaire s'est révélée être porteuse d'un « fond d'effets» : Jean Brachet en a découvert parmi les plus importants. Cet ouvrage les met en lumière. Avec Raymond Jenner, Jean Brachet est à l'origine du groupe d'Auderghem, dans le Jardin Jean Massart, où se trouvaient les premiers et très modestes locaux (deux petites maisons). Ainsi, pendant et peu après la guerre, se forme le 7

noyau de ce qui allait devenir le département de biologie moléculaire de l'Université de Bruxelles. Jean Wiame et Hubert Chantrenne ont travaillé à Auderghem pendant la guerre, immédiatement après, Maurice Errera est venu se joindre à l'équipe, suivi, quelques années plus tard, par René Thomas. Par ses découvertes, ce centre encore modeste sur le plan matériel, attire de nombreux chercheurs belges et étrangers. Très vite, il devient un véritable institut international. L'université prend la décision de construire de nouveaux bâtiments et choisit l'autre côté de la Forêt de Soignes, RhodeSaint-Genèse. Le site de Rhode est occupé dès 1965 et devient un haut lieu d'une recherche qui ne cesse de se développer et de s'amplifier: son audience internationale croît encore. Mais les grandes crises de croissance se préparent. Une modification de la politique de recherche de l'Euratom, qui rétrécit son champ d'investigation fondamental à la radiobiologie, crée une première atteinte grave en 1967. Les premières recherches relatives aux applications de la biologie moléculaire furent la source d'une nouvelle difficulté liée à l'évolution de la structure de l'Etat belge qui, de la forme unitaire, évoluera progressivement vers l'état fédéral en 1993. Le département de biologie moléculaire (DBM) est situé à Rhode-Saint-Genèse, commune dite à facilités linguistiques. Or, si l'enseignement a été communautarisé, la recherche appliquée a été régionalisée. Localisé en territoire flamand, ce département ne pouvait plus recevoir de contrats de recherche appliquée, vu que l'institution mère, l'Université libre de Bruxelles, était en région bruxelloise. Le premier contrat important de recherche appliquée (Professeur Bollen) nous a forcés à une délocalisation en région wallonne, au Centre de recherche industrielle (CRI) que l'Université venait de construire à Nivelles.Plus tard, en 1994, un regroupement fut décidé sur un site unique en région wallonne, l'IBMM, Institut de Biologie et de Médecine moléculaire, localisé à l'Aéropôle de Gosselies. L'unité était réalisée dans un cadre renouvelé mais au prix d'une séparation géographique avec l'Université, que ce soit son site de la plaine 8

des Manœuvres ou le site d'Anderlecht qui regroupe la Faculté de Médecine et l'Hôpital universitaire Erasme. En 1988, Jean Brachet n'a pas connu ce projet. Comment l'aurait-il jugé? Quel aurait été son avis au vu de la nouvelle réalisation, qui coïncide heureusement avec de nouveaux moyens de communication, faciles et rapides comme le courriel et Internet? Il est évident que ceux qui ont œuvré avec ardeur à faire vivre le centre de Rhode pendant 35 ans et lui ont donné une renommée internationale ont quitté le lieu avec nostalgie. Place à l'avenir pour le site de Gosselies qui joint recherche fondamentale et appliquée et qui a déjà donné naissance à de beaux enfants, des «spin-off» pleines de promesses: Hemogen, Delphi Genetics et Euroscreen (à Gosselies et à Bruxelles, site d'Erasme). Comment Jean Brachet aurait-il participé aux grandes découvertes qui continuent de se succéder en biologie, par exemple la découverte des cellules souches embryonnaires humaines et leurs possibilités d'applications (1998) ou la découverte de l'interférence ARN (1998) ou encore le séquençage complet du génome humain (2000) ? C'est dire s'il reste une pensée de référence. Ses travaux, mondialement reconnus, ont valu à Jean Brachet de prestigieuses reconnaissances: le prix Francqui, le prix Heineken, le prix Mayer (deux fois). Il était membre de multiples académies et titulaire de nombre doctorats honoris causa. Le prix Nobel est toujours le résultat d'un choix entre divers « nobelisables ». On peut affinner que Jean Brachet appartenait à ce groupe restreint des « nobelisables ». Jean Brachet était un expérimentateur de génie, moins porté sur la théorie et le raisonnement abstrait, mais doué d'une intuition et d'un esprit de synthèse hors pair. Il était pour ses disciples un maître aimé, admiré, à l'autorité incontestée, un exemple de rigueur morale et de droiture. Il cachait ses qualités d'homme et de chercheur-créateur sous une modestie souriante, un sourire illuminé par la connaissance. Son œuvre durant plus d'un demi-siècle fit partie du développement prodigieux de la biologie moléculaire, une 9

science fondamentale qui a vu rapidement ses applications se développer. Avec elle, sont nés des problèmes éthiques sur lesquels notre société s'interroge plus que jamais. Devant ce développement et ce succès, comment ne pas réfléchir aux avatars du groupe de biologie moléculaire de l'Université de Bruxelles, aux difficultés qui ont jalonné son financement et à la prouesse de le maintenir dans la frange de la science qui se fait? En 1985, dans le Rapport à la Fondation Roi Baudouin intitulé «La recherche scientifique au service du pays », nous avons fait des recommandations pour optimiser l'apport de la recherche scientifique au pays. Bien peu a été réalisé. Aujourd'hui, nous constatons la corrélation entre le financement de la recherche, les produits nouveaux incluant la recherche-développement récente et le taux de croissance de l'économie. Il suffit de comparer, dans l'Union européenne, les chiffres des statistiques économiques des divers pays. Les meilleurs chiffres sont ceux des pays nordiques qui consacrent 3% de leur PIB à la recherche. Que reste-t-il à faire? L'Union européenne l'a étudié et affirme vouloir développer une coordination et une concertation effectives des politiques nationales de recherche, en les faisant converger vers des objectifs, des compétences et des moyens partagés. L'Union s'est engagée à élever les dépenses de recherche à 3% du PIB, soit une fois et demi le taux actuel d'ici 2010 (c'està-dire rattraper le taux actuel de la Suède et de la Finlande). Puisse-t-il en être ainsi. J'y croyais pour la Belgique en 1985 avec le Rapport sur « La recherche au service du pays». Je l'espère aujourd'hui pour l'avenir de l'Union européenne.

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INTRODUCTION
Par Lise Brachet

Après le décès de ma mère, le 8 février 1999, soit onze ans après celui de mon père, le Il août 1988, j'ai vidé et rangé la maison avec mes frères, Etienne et Philippe. Quel ne fut pas mon étonnement en entrant dans le bureau de mon père de constater que tout y était en place, comme s'il venait de quitter la pièce quelques minutes plus tôt! Des publications scientifiques, sa pipe, se trouvaient sur son bureau, tandis que dans le premier tiroir, je trouvais sa montre, son bourre-pipe, son stylo argenté. Mon émotion fut telle que je dus m'asseoir quelques minutes pour reprendre mon souffle; je m'attendais à ce qu'il entre dans la pièce d'un instant à l'autre. Plus tard, en rangeant la cave, j'ai retrouvé une vieille boîte à cigares en bois remplie de différentes médailles reçues au cours de sa carrière. Un autre jour encore, au grenier, dans des malles contenant rideaux et vieux coupons de tissu, des boîtes contenant les écharpes honoris causa dont il a été honoré dans maintes universités. La passion de mon père pour son travail ne m'a pas laissée indifférente. J'ai pensé alors rédiger ce livre pour raconter son histoire. Comme Obélix tombé dans la potion magique lorsqu'il était enfant, mon père est tombé dans la science, la recherche

Il

scientifique, l'embryologie en particulier, et y a grandi dans la maison de la rue de Naples, à Bruxelles. Mon grand-père Albert était un éminent embryologiste Ge me souviens avoir séché sur son traité du développement embryonnaire du tube digestif en 3e candidature de médecine) et ma grand-mère, Marguerite Guchez, une des premières femmes belges à avoir commencé des études de médecine, qu'elle interrompit après sa cinquième année quand elle devint amoureuse de son professeur, Albert Brachet, de vingt ans son aîné. Ils se marièrent, eurent deux fils, Jean et Pierre, et elle se consacra à leur éducation. Mais toujours elle suivit les travaux de recherche de son mari et l'épaula et accompagna dans ses travaux. Je pense que rue de Naples, on devait beaucoup parler de sciences (comme chez nous d'ailleurs) et lorsque mon père commença des études de médecine, il se mit vite à fréquenter pendant ses heures creuses, le laboratoire d'Albert Dalcq (élève de son père et plus tard notre professeur d'anatomie à mon frère Etienne et moi) où il s'initia à la recherche et commença ainsi à vivre une passion qui ne le quitta plus: la recherche, ses recherches Ge ne parle pas encore de la passion qu'il eut pour ma mère, la première ayant parfois porté quelque peu ombrage à l'autre, puisqu'il allait chaque jour à son laboratoire pour y travailler, exception faite des dimanches). Il rédigea sa première publication à vingt ans et fut nommé assistant à l'ULB quelques jours avant d'avoir passé ses derniers examens de médecine, un conseil de sages aînés lui ayant fait confiance. Il avait rencontré ma mère, Françoise de Barsy, à Bouillon où ma grand-mère (Denise de Barsy-Camion) avait organisé pour ses quatre enfants, Claire, Pierre, Françoise et Anne, un merveilleux week-end, digne de la comtesse de Ségur, où les amis des enfants et nombreux cousins étaient invités. Promenades, parties de tennis, de kayak sur la Semois, délicieux repas, animèrent ce week-end où mon père se retrouva, entraîné là par un de ses meilleurs amis, François Howet, qui était aussi celui de Pierre de Barsy. Ce fut le coup de foudre entre mon père et ma mère. Ils s'éloignaient de temps en temps de leurs nombreux amis pour faire quelques pas 12

ensemble, déjouant ainsi la surveillance du chaperon de ma mère, et se parler. Ma mère étudiait le piano au Conservatoire à Bruxelles et aurait continué sa formation à Paris chez Alfred Cortot si elle ne s'était pas fiancée. Les présentations de ma mère à sa future belle-mère eurent lieu bien plus tard. Celle-ci lui demanda quelles études elle avait faites et combien de langues elle parlait. Hélas, l'étude du piano et la seule langue connue, qui était le français, ne suscitèrent guère beaucoup d'enthousiasme. Ma mère a toujours eu un peu de tristesse d'avoir senti ce mépris et mon père l'a toujours encouragée à jouer du piano. Elle nous a régalés, tout au long de notre jeunesse, mes deux frères Etienne, Philippe et moi, avec sa musique, ses chants, sa bonne humeur. Elle vénérait Jean-Sébastien Bach, le grand équilibre de sa musique, et bien d'autres musiciens classiques, et plus tard adora le jazz (Oscar Peterson, Thelonius Monk, Art Tatum) et nous fit découvrir Porgy and Bess. Nous nous sommes retrouvés tous les trois en train d'apprendre piano ou violon. Peu après leur mariage, mon père fut invité à aller travailler en France, à Roscoff où ma mère l'accompagna et commença à travailler comme laborantine. Elle s'appliqua de son mieux, mais au bout de quelques semaines, se sentit mal avec des nausées soudaines. On s'aperçut que ce n'étaient pas les produits employés dans le laboratoire mais bien les manifestations d'une première grossesse: Etienne allait arriver! En 1934, mon père bénéficia également d'une bourse pour poursuivre ses recherches à Cambridge auprès du professeur Joseph Needham, un des plus grands embryologistes anglais (qui, passionné par la Chine et sa civilisation, devint plus tard un sinologue éclairé). Il avait été nommé assistant à la Faculté de médecine pour le cours d'ostéologie mais cela ne le passionnait guère d'expliquer aux étudiants la description des structures osseuses et des insertions musculaires.

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Il rencontra bientôt Raymond Jeener, jeune professeur à la Faculté des sciences, passionné de recherches sur la physiologie animale, qui avait épousé la fille du professeur Jean Massart. Il y avait alors, dans les Jardins botaniques Massart, deux vieilles petites maisons inoccupées et laissées à l'abandon, Raymond Jeener proposa à mon père de s'y installer tous les deux pour y travailler, chacun dans leur domaine. Ces maisons ainsi « squattées» furent l'embryon du laboratoire d'Auderghem, où ils mirent en commun une centrifugeuse (Jeener) et un microscope (Brachet) et eurent ensuite l'aide de madame De Saedeleer, tour à tour secrétaire et technicienne. Raymond Jeener et Jean Brachet furent rejoints par Hubert Chantrenne et Jean Wiame et, en 1945, par Maurice Errera, puis en 1948 par René Thomas. Plus tard, l'ULB transforma ces deux petites maisons, fit des travaux dans une ancienne écurie qui la jouxtait et qui devint un grand laboratoire. Au premier, une salle polyvalente traversait le bâtiment dans le sens de la largeur, qui était bibliothèque, restaurant à midi, salle de cours ou de travaux pratiques. Le tout fut recouvert de petites briques, donnant à l'ensemble une allure de fermette. C'est ainsi que je l'ai connue, dominant la pente où se trouvaient étagées plantes médicinales et autres, parcourues de petits étangs ou ruisseaux, enjambées de ponts entre roseaux et canards. Tout en bas coule la Woluwe, petite rivière qui va former les étangs du Rouge-Cloître. Il y avait sur le premier étang une barque et ma mère nous emmenait certains samedis ou mercredis après-midis. Nous pouvions ramer de toutes nos forces, jusqu'à une île habitée d'oiseaux et de saules pleureurs et qui me semblait aussi belle que celle de Robinson Crusoë. Nous allions d'abord dire bonjour à mon père, assis à son bureau, regardant dans son microscope, puis courions dans le bâtiment admirer les vivariums où somnolaient axolotls et tritons, et parfois une de ses collaboratrices nous faisait la démonstration du «papier magique» qui changeait de couleur lorsqu'il était trempé dans un liquide acide ou base. Au début, c'est dans son bureau que se donnaient cours et T.P. (cours Brachet-Jeener). L'atmosphère était familiale, la porte de son bureau toujours ouverte afin que chacun se sente 14

libre de venir lui parler de l'une ou l'autre chose. n écoutait
attentivement, la pipe entre les dents. Plus tard, le «labo du Rouge-Cloître », tel qu'on l'appelait, prit de l'essor. D'autres chercheurs vinrent y travailleri, de nombreuses découvertes y virent le jour. Ce fut l'époque du «petit ludion », un appareil mis au point par Linderstrôm-Lang (qui ressemblait à un petit personnage de verre, avec une bulle dedans, montant ou descendant dans une colonne de liquide, suivant la température, et servant à mesurer la respiration cellulaire d'une amibe ou autre petite entité biologique) . Jeener et Brachet lancèrent de nouveaux collaborateurs dans l'étude de «petits granules», futures «ribosomes». Il y en avait d'autant plus que les cellules étaient plus actives en synthèse des protéines. Il fallait purifier ces petits granules. Paulette Van Gansen et Marcel Grenson firent leur mémoire de licence sur les queues de pigeon, où ils devaient mesurer une protéine facilement identifiable: la kératine qui se renouvelle abondamment dans cette partie de l'oiseau. Les petits granules étaient purifiés dans une centrifugeuse (offerte précédemment par le physicien Emile Henriot à Albert Brachet). Elle se trouvait dans la cave, vu le danger de sa manipulation: pas de couvercle, pas de freins. Il fallait lancer le moteur avec une lanière après être monté sur une échelle, puis arrêter cette toupie manuellement en la poussant (on se servait d'un gant de boxe !) et puis se cacher derrière un mur en béton! Cette machine créa un attachement entre Jeener, Brachet et les autres téméraires utilisateurs. Al' étage, dans la pièce mansardée servant de bibliothèque, salle de cours, d'interrogatoire et... de restaurant, madame Cox, imposante, préparait le repas de midi : soupe, salade, café bien tassé. Souvent, lors d'un anniversaire ou du départ d'un chercheur étranger, le repas de midi devenait une «tète» arrosée joyeusement de vin, agrémenté de tartes et autres desserts. Les sujets de conversation étaient variés, chacun parlant d'un livre, d'un film, de son travail ou des événements politiques. 15

Mon père, qui voyageait régulièrement, ramenait ses impressions de voyages en commentant un article ou l'autre lu récemment dans une revue scientifique. Il y avait aussi monsieur Derboven, qui avait occupé une des deux petites maisons et qui y était resté comme menuisier, bricoleur et concierge; madame De Saedeleer (dont le mari travaillant à la VUB - l'université néerlandophone - et venait gentiment faire les photos des activités du labo) ainsi que Suske et Dédé dont l'aide était fort précieuse (vaisselle du labo, préparation et coloration des coupes histologiques, etc.). Mon père avait la même estime pour eux que pour les chercheurs.

Le chercheur
Jean Brachet lisait énormément de revues scientifiques. Il enregistrait tout et en parlait à ses collaborateurs, à table au déjeuner, suscitant réaction et interrogations. Si un sujet lui semblait intéressant pour l'un d'entre eux, il le lui proposait. Ses idées, ses intuitions désarçonnaient souvent ses collaborateurs; ils étaient loin d'être toujours convaincus de la véracité de ses hypothèses. Mais souvent, aussi étrange qu'ait pu paraître telle ou telle intuition, la suite des événements démontrait qu'il avait raison. Ce don stimulait les autres par ce qu'il avait de fascinant, mais aussi dérangeant, parce qu'ils avaient l'impression bien souvent qu'il en avait le monopole. Il aimait la confrontation avec ses collaborateurs, des échanges de point de vue, d'idées, de concepts. C'était le « creuset ». Il avait un don d'écoute et acceptait toujours la controverse, sachant qu'elle était rarement stérile. Ensuite, il prenait un ton agacé et disait:« Arrêtez de discuter maintenant! Faites une expérience, simple et compréhensible ». Il était conscient qu'il y avait ainsi des «coups de sonde» qui deviendraient plus ou moins indispensables pour avancer, et il fallait expérimenter de nouveaux réactifs ou de nouvelles techniques pour corroborer le tout. 16

Il avait mis au point des techniques de cytologie quantitative qui lui permirent de découvrir la présence de RNA dans les cellules du thymus et de vérifier son hypothèse que l' ARN ne se trouvait pas seulement dans le système végétal mais aussi animal. Il eut l'idée de centrifuger des œufs et, ayant ainsi isolé les chromosomes, démontra que l' ARN ne disparaissait pas et faisait donc partie du matériel génétique. Il démontra aussi que l' ARN se trouve en abondance dans les cellules qui se divisent rapidement, notamment dans les cellules cancéreuses: elle avait donc un rôle important dans la synthèse des protéines. Au lieu de s'intéresser aux classifications et descriptions macroscopiques pour comprendre la vie, il faut s'intéresser à ce que les organismes vivants ont en commun (plutôt qu'à leurs différences). TIpensait aussi que la vie peut être expliquée par la physique et la chimie et que c'est dans la structure de la cellule et sa chimie que se trouvent les problèmes de base. En 1940, il y avait peu de connaissances en biochimie. Jean Brachet avait été à Cambridge chez Joseph Needham et y avait appris des méthodes simples d'investigation et acquis ou construit du micro-équipement, y compris le micro-respiromètre de Linderstrôm-Lang. Dans ce laboratoire où les conditions étaient difficiles, c'était indispensable. Jean Brachet avait observé la corrélation entre acides ribonucléiques et la synthèse des protéines (non sens pour les chimistes alors). Il s'agissait de l'exploration d'un nouveau domaine, tout à fait inconnu.

Le début des travaux sur la synthèse des protéines
Pendant la guerre, il n'y avait plus d'argent pour la recherche. Brachet, Jeener et Chantrenne combinèrent, en 1940 l'emploi de RNAse et de la coloration UNNA, avec l'ultracentrifugation. Le colorant UNNA - pas cher - contient deux composants essentiels: l'un rouge - la pyronine - met en évidence le RNA, l'autre vert -le vert de méthyle - met en évidence le DNA. 17

Brachet constate qu'au plus les cellules sont actives dans la synthèse des protéines, au plus leur cytoplasme est rouge (en fait, bourré de ribosomes) avec son microscope et le colorant UNNA, il met en évidence le fondement de la régulation du métabolisme cellulaire, du DNA à la protéine. Ils travaillaient sur plusieurs projets qui se recoupaient et exploraient toutes les possibilités des mesures histochimiques dont ils pouvaient disposer avec leurs faibles moyens. En 1942, ils avaient obtenu des résultats bien établis montrant que le nucléole contient une grande quantité de RNA. En 1944, ils pensaient que le RNA contenu dans les granules nucléoprotéiques est le DNA responsable de la synthèse des protéines. En 1947, il était clair que les particules de protéine ribonucléique étaient des candidats pour servir de plasmagène. Brachet, Jeener et Chantrenne mirent au point un schéma biochimique des processus permettant la synthèse des protéines. Cette façon de procéder à leurs recherches était bien différente de celle de Watson et Crick, ou de Jacob et Monod, ou d'autres qui employaient plutôt des méthodes venant de la physique, ou encore d'analyse génétique appliquée à des microorgamsmes. Au cours des années 50, il y eut de nombreuses rencontres et discussions entre les chercheurs du Rouge-Cloître et d'autres, spécialement ceux de l'Institut Pasteur. Ils se voyaient à l'un ou l'autre symposium en Europe ou aux USA (Cold Spring Harbor) et s'invitaient les uns les autres pour donner des séminaires. Chaque groupe connaissait les idées principales ressortant du travail de l'autre groupe. La découverte clé de Jacob et Monod fut que l'information n'était pas dans le RNA des ribosomes mais dans un messager qui s'accole au ribosome pour être transféré. Après la guerre, les conditions demeurèrent précaires au labo jusqu'en 1950, quand le docteur Pommerat vint visiter le labo puis donna des crédits provenant du Rockefeller Center (notamment une centrifugeuse moderne et un spectrographe Beckman). 18

Le laboratoire du Rouge-Cloître devînt trop petit et l'Université construisit le laboratoire de Rhode-Saint-Genèse (rue des Chevaux) grâce aussi à des subsides des Communautés européennes (Euratom). Le déménagement eut lieu à la fin de l'année 1964 et en 1965. Jean Brachet déléguait volontiers ses collaborateurs vers tel ou tel sujet, afin qu'ils se fassent connaître, et chacun avait d'ailleurs son domaine de prédilection. Ainsi, il fit nommer Maurice Errera chargé de cours en biophysique et radiologie, matière que celui-ci enseignera durant 28 ans et il aida Jean Wiame à être engagé à l'IRSIA. Il fonda après la guerre, avec Jeener, Massart (de Gand) et Zénon Bach (de Liège) une association de recherche de biologie physico-chimique censée agir comme groupe de pression sur le FNRS. Ils eurent leur propre fondation qui organisait des colloques pour permettre aux jeunes chercheurs de présenter leurs travaux et de s'exprimer en public.

Ma mère, Sissy
Ma mère rendit notre petite maison du Logis à Boitsfort magique par la musique qui y planait. Elle jouait admirablement du piano, répétait inlassablement des passages difficiles surtout lorsqu'elle jouait les sonates avec José Pingen, le professeur de violon de Philippe. Toutes ces mélodies me sont entrées dans l'oreille pour toujours et je sursaute à chaque fois lorsque j'en entends l'une ou l'autre inopinément à la radio. Elle nous mit au piano, Etienne et moi, et Philippe au violon. Elle chantait souvent avec une jolie voix soprano (elle chantait aussi à la chorale protestante) et égayait ainsi notre quotidien. Notamment cette rengaine: « Dans la vie, faut pas s'en faire, moi je ne m'en fais pas, toutes ces petites misères seront passagères, moi je ne m'en fais pas! ». Elle adorait cuisiner et lorsque nous eûmes la maison du Dramont, elle se fournissait en idées et recettes locales, notamment à l'épicerie de madame Ruffini (qui trônait, énorme, 19

les bras appuyés à son comptoir surmonté de morues séchées, parlant un sabir mi-italien mi-français), auprès de Denise Piantoni qui pendant des années vint l'aider au ménage et à la cuisine, ou au marché où maraîchers et poissonniers bavards adoraient expliquer quelque recette du pays.

Pierre Bracket, mon oncle
En 1936, la guerre civile éclata en Espagne. Le général Franco, désireux de renverser le Front populaire élu récemment, prit la tête des troupes nationalistes. Pierre Brachet, jeune diplômé de la Faculté de Droit à l'ULB, se joignit à un groupe d'environ deux cents étudiants qui partaient en Espagne se battre aux côtés des Brigades internationales afin d'aider les républicains à sauvegarder leur liberté. Sa dernière lettre, écrite à Madrid, et retrouvée il y a quelques années par un de ses amis, donne des nouvelles et laisse entrevoir l'espoir de revenir en Belgique pour Noël. Mais il ne reviendra pas. Ma grand-mère reçut une lettre lui annonçant qu'il était «porté disparu» lors d'une mission difficile (prise d'assaut d'un village situé sur une colline et tenu par les franquistes qui bombardèrent les assaillants). Porté disparu: était-il vivant, mort, blessé? Ma grand-mère (veuve depuis 1934) partit pour l'Espagne dans l'espoir d'avoir des nouvelles de son fils Pierre et se joignit à ceux qui soignaient les blessés. Mettant à profit ses connaissances médicales, elle resta là jusqu'à la fin de cette guerre et eut des nouvelles de son fils par des camarades: il était bien mort sous les obus.

Ses collaborateurs
Hubert Chantrenne avait terminé sa licence en Chimie en 1940. Ce fut ensuite l'école de la famille (dans l'Hérault). De retour en Belgique, il retourna à l'ULB, désirant faire sa thèse de doctorat en chimie biologique. 20

Il entra dans le service de J. E. Bigwood où il fréquenta beaucoup la bibliothèque, à la recherche d'un sujet intéressant. Puis, un soir de 1941, il alla écouter une conférence à l'Institut des Hautes Etudes donnée par Jean Brachet. Et ce fut l'engouement pour les propos de ce jeune homme timide, au langage clair et précis, limpide, passionnant... Jean Wiame lui apprit que Jean Brachet travaillait au laboratoire du RougeCloître. Ils se rencontreront un peu plus tard. Jean Brachet cherchait alors de nouveaux collaborateurs et s'enquit des études faites par Chantrenne et du grade obtenu (la plus grand disii).Il lui proposa de venir travailler avec eux. Chantrenne était aussi un grand timide. Plus tard, il venait nous voir en vacances d'été à Asquins et appréciait l'ambiance familiale. Comme il n'y avait pas de cours de biochimie, Jean Brachet y remédia et le fit nommer chargé de cours.

Maurice E"era
Jean Brachet et Maurice Errera se sont connus à Paris pendant la guerre 14-18. Albert Brachet, professeur d'anatomie et d'embryologie à la Faculté de Médecine à Bruxelles, avait été invité par son collègue le professeur Nicolas à Paris à être professeur adjoint d'anatomie et d'embryologie à l'Ecole de Médecine à Paris, tandis qu'Alfred Errera, professeur d'analyse infinitésimale à la Faculté des Sciences à Bruxelles, se trouvait alors sur le front de l'Yser en tant qu'officier de l'armée belge. Il venait parfois en permission voir sa femme à Paris où elle s'était installée, attendant la fin de la guerre. Aussi, un beau jour, mesdames Brachet et Errera se promenant aux Jardins du Luxembourg avec leurs enfants (Maurice Errera - 4 ans, Jean 9 ans, Pierre 7 ans) se rencontrèrent. Assises sur un banc pour y échanger les dernières nouvelles, elles regardaient jouer leurs enfants. Jean et Pierre avaient une belle toupie multicolore, et Jean la faisait tourner sous l'œil admiratif de Maurice qui essaya à son tour, mais trop

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jeune, il n'arriva pas à un aussi beau résultat et se sentit plein d'admiration pour son aîné.

La guerre 40-45
En 1941, l'ULB, refusant de donner la liste des employés et professeurs juifs qui y travaillaient, comme le demandaient les occupants allemands, dut fermer ses portes. En réaction, l'occupant décida d'envoyer en prison des professeurs particulièrement connus ou ayant des idées de gauche. C'est ainsi que mon père se retrouva à la Citadelle de Huy pendant trois mois avec d'autres, Van Den Dungen, Léon Comil, Ganshof, Van der Mersch. Maurice Errera vint le réconforter de plusieurs visites. Son microscope lui manquait beaucoup. Des professeurs furent accueillis dans d'autres universités, comme Jeener par André Gratia à Liège. Maurice Errera fut gravement blessé pendant la guerre. Une vingtaine de volontaires de la Résistance, membres du groupe G, dont il faisait partie, furent envoyés à Deinze pour y aider un bataillon canadien en difficulté. Maurice Errera se retrouva soudain projeté à terre par l'explosion d'un obus tiré par erreur par l'artillerie canadienne, une jambe arrachée à quelques mètres de lui. Les Canadiens lui donnèrent les premiers soins, puis il fut transféré en Angleterre où il réapprit à marcher avec une prothèse. Après la guerre, Maurice, revenu dans sa maison à Uccle, se demandait avec amertume ce que serait son avenir de chercheur scientifique. Mon père, ayant appris le drame vécu par son ami d'enfance, vint lui rendre visite pour le réconforter et lui dire qu'il apporterait son soutien à tout projet présenté au FNRS. Ce qui fut fait. Après Hiroshima, il lui proposa de prendre en charge l'étude de l'effet des radiations sur l'ADN. Maurice, pacifiste convaincu, accepta avec enthousiasme et rejoignit le groupe Brachet, Jeener, Chantrenne, Wiame, au Rouge-Cloître. En 1956, l'ONU organise un appel international de candidatures pour une nouvelle organisation scientifique: 22