LES BECQUEREL ou le devoir de transmettre

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Henri Becquerel découvre la radioactivité en 1896. L’homme qui accomplit cela est le maillon génial d’une lignée de quatre scientifiques français qui réussissent une surprenante transmission, à l’origine de cette découverte majeure. Tous polytechniciens, physiciens, professeurs au Muséum d’histoire naturelle, membres de l’Institut, ils se suivent dans une apparente similitude de destins. Leurs correspondances livrent pourtant la force des individualités. Comment alors expliquer cette continuité remarquable ? Répondre à cette problématique a été la démarche essentielle de ce livre où le récit rigoureux du factuel s’anime de l’humanité des personnages.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300439
Nombre de pages : 505
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Sylvie de RASPIDE

LES BECQUEREL
OU LE DEVOIR DE TRANSMETTRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

Cet ouvrage est la reproduction intégrale de la thèse d'histoire contemporaine soutenue par l'auteur sous le titre: Une continuité lignagère : les Becquerel au XIXe siècle et au début du .IT"esiècle.

cg L'Harmattan, 2002

ISBN: 2-7475-3119-8

A Jean-Pierre,

bien sûr.

Sommaire
Pré face ln tro du cti 0n géné rai e
Une lignée exceptionnelle Une problématique binaire: poids du milieu, poids de l'individu Sources et méthode Le plan de rédaction 13

19 21 24 27 31

Première partie. Une lignée

bourgeoise: étude de la vie privée
In trod ucti0n Chapitre 1. Alliances, modes de vie, relations familiales A. Principes de conduite matrimoniale dans la famille Becquerel 1. Le mariage, une affaire bien menée 2. La future épouse, choix raisonné, sentiments raisonnables 3. La vie des femmes, reproduction et représentation, un rôle exclusif et obligé B. Les alliances des physiciens: aspects financier et social 1. César et Cécile 2. Edmond et Aurélie 3. Henri et Lucie; Henri et Louise 4. Jean et Isabelle C. Le mode de vie 1. Le choix du domicile 2. Cadre et mode de vie d'après les inventaires après décès de César et d' Edmond 3. La sociabilité à l'époque d 'Henri D. Rapports familiaux, épreuves, conflits 1. L'intérêt des lettres familiales 2. La mort tragique d'un héritier

33
35 37 37 37 41 43 49 49 52 52 53 56 56 59 70 77 77 81

9

3. La mystique de la transmission 4 . Jean et le poids de I'héritage

90 99

E. Une approche de l'aspect religieux de la vie des Becquerel

126

Chapitre 2. Le patrimoine
Présentation des objectifs, de la méthode et des sources A. Les biens immobiliers 1. César et Cécile 2. Edmond et Aurélie 3. Henri 4. Jean B. Les biens mobiliers 1. César 2. Edmond 3. Henri et Louise 4 . Jean C. Le niveau de fortune 1. César et Cécile 2. Edmond et Aurélie D. Les livres de comptes de Cécile Becquerel Con ciusi0n

135
135 140 140 143 144 145 147 147 150 152 154 157 157 168 171 177

Deuxième partie. Une lignée de scientifiques:

étude de la vie publique
In trod ucti 0n Chapitre 1. La continuité professionnelle: In trod ucti0n A. César B. Edmond C. Henri D . Jean E. Réflexion analytique Chapitre 2. Les Becquerel dans leur temps formation et choix de carrière

179
181 183 183 185 195 198 201 205 211

10

Introduction A. La notoriété B. Influence et relations C. A-propos ou convictions politiques? 1. César 2. Hemi et Jean Co nel usi 0n

211 214 222 234 235 244 249

Troisième partie. Edition critique de lettres
In trod ueti 0n

251 253

Chapitre 1. Lettres d'Edmond à César (1849-1877)
A. Introduction: présentation, apports et limites B. Les thèmes essentiels

255
255 258
~
~

1. La collaborationscientifique
2. La gestion du domaine foncier

258
258

3. L'intimité familiale
C. Les lettres d'Edmond

260
263

Chapitre 2. Lettres d'Henri et de Jean (1905-1908)
A. Introduction: intérêt de la production et contexte B. Les trois périodes essentielles 1. Première période: lettres de Jean en 1905 2. Deuxième période: lettres d'Henri et de Jean en 1907

307
307 310 317 325
"

3. Troisièmepériode: lettres d'Henri et de Jean en 1908
Con elusi0n

352
367

Con elusi0n génér ale Sou r ces et bib Ii0gr ap hie
Les sources

369

381
383
~
~

A. Relevé "deslettres de relations B. Relevé des archives à caractère public
C.Relevé des documents traitant des aspects juridiques financ iers et

383 386
393

Il

D. Relevé des documents divers E. Relevé de la correspondance familiale F. Détail des sources du patrimoine selon les personnages Bibliographie A. Dictionnaires et index B. Sur le contexte de politique générale C. Sur l'histoire des sciences D. Sur l'histoire de l'éducation et de l'enseignement E. Caractéristiques et exemples de la société bourgeoise F. Sur l'étude des liens entre générations, la transmission, la mobilité sociale G. Sur l'étude du patrimoine H. Sur la géographie et la société du Loiret I. Etudes sur les Becquerel

397 400 403 406 406 406 407 407 408 409 410 410 410

Index des noms des personnes Annexes
Annexe Annexe Annexe Annexe Annexe Annexe Annexe 1. Tableau comparatif des montants relatifs aux contrats de mariage 2. Relevés et calculs du patrimoine 3. Distinctions honorifiques françaises et étrangères 4. Listes des travaux scientifiques 5. Généalo gies 6. Photo graphies 7.Généalo gie simplifiée

413

421 423 425 439 441 485 495 507

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Préface

Dans ce remarquable et précieux ouvrage, Sylvie de Raspide s'est attaquée à un programme d'apparence assez classique: reconstituer l'histoire de la naissance et du déclin d'une dynastie bourgeoise du XIXe siècle. Il y a évidemment deux différences importantes avec le thème du roman social. La première est qu'il s'agit d'un travail d'historien, la seconde est que la phase d'ascension tient une beaucoup plus large place que le déclin. C'est d'ailleurs presque un regret après avoir lu un ouvrage aussi passionnant, que de rester un peu sur sa faim sur les raisons de ce déclin qui semble accompagné d'une "extinction" de l'espèce. Cet ouvrage nous fait découvrir ce qui apparaît une véritable saga familiale, autour des quatre personnages centraux qui se succèdent de père en fils dans la carrière de physicien et portent le nom de Becquerel jusqu'à la célébrité. Il est une sorte de paradoxe d'aborder un tel sujet avec le simple regard de l'historien. Sylvie de Raspide a tenté et réussi l'entreprise. Elle y a ajouté une incontestable finesse psychologique et a mieux pénétré ainsi les motifs, voire les arrière-pensées des acteurs. Mais le plus attachant réside peut-être dans le domaine de 1'histoire sociale, de telle manière que ce récit se rattache aux intérêts les plus contemporains de l' histoire. Voici à coup sûr une des rares investigations où peut se constater l'interaction entre la vie scientifique et l'acquisition de relations, agréables, mais également utiles à l'ascension professionnelle. En arrière-fond, se profilent les institutions qui ont joué un si grand rôle dans la vie des Becquerel: l'Ecole Polytechnique tout d'abord, le Muséum ensuite, et en troisième lieu l'Institut, si bien que l'entrée - si tardive soit-elle par rapport à ses prédécesseursde Jean Becquerel à l'Institut, apparaît comme la couronne qui est due à l'héritier au moins autant qu'à la personnalité scientifique. Par-delà ce cas familial, se profile l'importance qu'a joué, dans la sélection des élites, le système des Grandes Ecoles et des institutions d'Etat. L'évocation d'une œuvre romanesque vient assez facilement devant le caractère des personnalités et le destin d'une telle lignée. En vérité, nous sommes là devant une entreprise d'une ampleur et d'une audace insoupçonnées. Avant tout, la dynastie des Becquerel consiste en trois grands noms de la science française du XIXe siècle: Antoine César, père fondateur, Edmond, disciple chéri et émerveillé de son père, probablement le plus grand scientifique de la lignée, puis Henri. Le destin a placé Henri Becquerel à la croisée des chemins de la science et de l'histoire, sans que véritablement il ait agi dans ce sens. Découvreur "par hasard" dira-t-on, par "tradition familiale" soulignera-t-il, d'un phénomène curieux: la radioactivité qui, en quelques années entre 1896 et 1911, engendrera la physique nucléaire et toutes ses conséquences technologiques, qui ont pesé sur l'histoire du monde au XXe siècle.

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César communiquait et collaborait avec les plus grands scientifiques français et étrangers de son temps. Fasciné, entre mille autres choses, par la phosphorescence, il avait fait collection de matériaux phosphorescents. Edmond avait assimilé les passions scientifiques de son père. Au milieu d'une œuvre immense, où il utilisait et perfectionnait la photographie, il avait beaucoup étudié la phosphorescence grâce aux minéraux de la collection, notamment des sels d'uranium. Hasard, tradition, ce sont ces sels d'uranium auxquels Henri pensera pour vérifier une idée, fausse, qu'il avait conçue avec Henri Poincaré. En comprenant que son idée était fausse, Henri, porté par la tradition, a fait une découverte scientifique aux conséquences fondamentales. Découverte dont il dira que son père Edmond l'aurait faite à sa place s'il avait vécu quelques années de plus. Ce fil scientifique du récit existe dans plusieurs livres d'histoire des sciences. La véritable trame se construit lorsqu'on le plaque sur les dates et que l'on constate comment l'histoire de la France croise l'histoire de la science. César, élève de la Promotion 1806 de l'Ecole Polytechnique, avait combattu pendant la guerre d'Espagne. Edmond, reçu à l'Ecole Normale Supérieure, puis à l'Ecole Polytechnique, démissionne des deux écoles pour travailler avec son père au Muséum. Henri entrera en huitème rang à l'Ecole Polytechnique; il y sera professeur. Il sera surtout le premier, et le seul polytechnicien jusqu'à présent, à qui sera décerné le Prix Nobel de Physique: étrange destinée! Jean, fils d'Henri, polytechnicien lui aussi, entrera comme ses trois prédécesseurs, à l'Académie des Sciences; il y sera élu en 1946, un an après l'explosion de Hiroshima, produit de la physique nucléaire. Le livre de Sylvie de Raspide nous fait passer du romanesque à la réalité. Tout d'abord, elle replace cette aventure de la science, des scientifiques et des institutions comme l'Ecole Polytechnique ou l'Académie des Sciences, dans la réalité des faits. On comprend les événements et les êtres de façon à pouvoir dégager les enchaînements. Un seul exemple: la (trop) célèbre démission d'Edmond de l'Ecole Normale Supérieure, puis de l'Ecole Polytechnique. Les documents, les hypothèses sont scrupuleusement exposés. Ce qui était légende devient factuel. On découvre un aspect inattendu du rapport de forces psychologique entre Edmond et César. Le plus autoritaire des deux était probablement le fils. La deuxième facette est l'analyse du mécanisme d'accession à la bourgeoisie. Sur ce plan, le travail de Sylvie de Raspide, qui balaie pratiquement 150 ans d'histoire est extrêmement original et passionnant. Le texte montre 16

comment la science a été un moyen de progression sociale; il décrit les détails de cette ascension ainsi que ses marques. Sur un plan plus privé, on trouve une analyse des mécanismes élémentaires de l'ascension, les alliances, le patrimoine. On apprend le terrible secret des difficultés et du destin familial du fils aîné de César, Alfred, Docteur en médecine, emporté dans la démence à l'âge de 48 ans. On découvre là, peut-être plus qu'ailleurs, l'amour du père pour son fils, le drame vécu par César, et le mécanisme d'attribution d'une légitimité morale et intellectuelle. Une dimension apparaît qui efface d'un coup le romanesque des récits habituels à l'emporte-pièce. Le "naturalisme bourgeois" y gagne beaucoup car les historiens ont parfois une appréhension devant la science. Avoir pu concilier les deux aspects, la communauté de pensée et la communauté des sentiments est remarquable. Sylvie de Raspide se livre à l'analyse des rapports personnels des personnages au travers d'une édition de leur correspondance. Deux relations dominent, tant par la quantité des documents que par les interrogations que chacun peut avoir, notamment sur la transmission de cette mystérieuse et impalpable "tradition" familiale. On découvre qu'Edmond n'était pas du tout le fils modèle et faible soumis à un père autoritaire abusif tel qu'on le présente hâtivement. Edmond savait parfaitement analyser les choses et faire prévaloir son point de vue. La dimension de l'œuvre scientifique d'Edmond est encore plus marquante quand on constate l'exceptionnelle envergure de sa pensée. On comprend qu'il ait autant marqué son fils Henri. Enfin, la correspondance entre Henri et Jean révèle le cœur du déclin et les symptômes psychologiques de la décadence. La communauté scientifique considère que Jean n'avait pas la stature scientifique de ses trois "prédécesseurs". On apprend que Jean a participé à une quasi-escroquerie scientifique, les "rayons N". La correspondance d'Henri et de Jean est particulièrement instructive sur ce plan. Elle démontre certes qu'avec les "rayons N", Jean voulait rééditer à peu de frais le coup de chance de la découverte des "rayons Becquerel" qui avaient fait la gloire de son père. Mais on constate également dans cette correspondance qu'Henri a largement poussé Jean dans cette errance. Ce texte passionnant nourrit de façon étonnante tant I'histoire des sciences que celle de la société française et son évolution.
Jean- Louis Basdevant, Mai 2002 Professeur à l'Ecole Polytechnique Directeur de recherche au CNRS.

Introduction

générale

Une lignée exceptionnelle
L'étude de l'index biographique de l'Académie des sciences! permet de constater que si la succession du père au fils, voire aux fils, n'est pas rare, celle sur plusieurs générations l'est bien davantage. Il n'y eut que les Bourdelin2, et surtout les cinq hommes de la lignée Cassini qui traversa trois siècles3. On peut citer aussi les familles où les frères sont des scientifiques: les trois frères Delisle 4 ; les trois frères Du Vemey5 ; les trois frères Fabry6 ; les frères Geoffroy et leurs fils? et, bien sûr, les frères Jussieu et leurs neveux8. La France du XIXe siècle n'offre pas d'autre exemple de dynastie scientifique comme celle des Becquerel. Une telle lignée est exceptionnelle, déjà par sa longévité. Si certaines dynasties industrielles alsaciennes se sont poursuivies au delà de la cinquième génération9, les familles patronales atteignant ou dépassant la troisième génération sont rares!o. Certes, la lignée Becquerel peut sembler classique dans la mesure où elle s'inscrit bien dans le schéma de reproduction des élites au XIXe siècle!!. Toutefois, hériter d'un nom,
1 Institut de France, Index biographique de l'Académie des sciences, 1666-1978, Paris, Gauthier-Villars, 1979. 2 Claude Bourdelin (1621-1699) ; son fils, Claude Bourdelin (1667-1711) ; son fils, LouisClaude Bourdelin (1696-1777). Le premier est apothicaire, les autres sont docteurs en médecine. 3 Jean-Dominique Cassini. 1625-1712; son fils, Jacques Cassini 1677-1756; son fils, César-François Cassini de Thury. 1714-1784; son fils, Dominique Cassini. 1748-1845; son fils, Hemi Cassini. 1781-1832. Tous astronomes, sauf le dernier qui était botaniste. 4 Guillaume Delisle (1675-1726); Joseph-Nicolas Delisle (1688-1768); Louis Delisle (mort en 1741) Astronomes et géographes. 5 Joseph-Guichard Du Verney (1648-1730) ; Pierre Du Verney (1653-1728) ; Christophle DuVerney (1661-1748). Tous les trois chirurgiens. 6 Eugène Fabry (1856-1944) ; Louis Fabry (1862-1939) ; Charles Fabry (1867-1945). 7 Etienne Geoffroy (1672-1731) ; Claude-Joseph Geoffroy (1685-1752) ; le fils d'Etienne, Estienne-François Geoffroy (1725-1810) ; le fils de Claude-Joseph, Claude-François (17291753). Etienne Geoffroy Saint-Hilaire(1772-1844) est leur parent. 8 Antoine de Jussieu. 1686-1758 ; et ses deux frères, Bernard (1699-1777) et Joseph (17041779). Tous les trois docteurs en médecine et botanistes. Leur neveu, Antoine-Laurent de Jussieu 1748-1836 ; et son fils, Adrien 1797-1853. Tous les deux botanistes également. 9 Michel Hau, "La longévité des dynasties industrielles alsaciennes", Le Mouvement social, n° 132, Paris, Les Editions ouvrières, 1985, p. 9 à 26. 10 Maurice Lévy-Leboyer, "Le patronat français a-t-il échappé à la loi des trois générations ?", Le Mouvement social, n° 132, Paris, Les Editions ouvrières, 1985, p.3 à 8. Il Christophe Charle et Régine Ferré, Le personnel de l'enseignement supérieur en France aux X/Xe et XXe siècles, Paris, Ed. du CNRS, 1985, 283 pages.

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gérer un patrimoine, donc faire fructifier les acquis des autres générations représente une tâche réalisable. Par contre, il est beaucoup moins sûr que l'intelligence et les dons personnels puissent faire partie de l'héritagel. Une étude généalogique récente situe la famille Becquerel au XVIIe siècle comme celle d'un laboureur du Beauvaisis qui se rattache ensuite à la petite bourgeoisie marchande parisienne. Elle s'établit à Châtillon-sur-Loing, dans le Loiret, à la fin du XVIIf siècle2. Les cahiers généalogiques établis à l'époque d'Edmond Becquerel, et rédigés de sa main, confirment cette origine3. Les Becquerel se rendent acquéreurs des biens d'un des derniers descendants des anciennes familles protestantes, du temps de Coligny4. La famille est installée à Châtillon, mais demeure également à Paris. Qualifiée de bourgeoise étant donné son mode de vie et sa position dans l'échelle sociale, elle donne naissance à une lignée remarquable par la richesse de la production scientifique qu'elle a engendrée. Les Becquerel forment une lignée de quatre hommes. Le grand-père, Césars, le père, Edmond, le fils, Henri, et le petit-fils, Jean, se suivent dans la carrière professionnelle comme dans la vie. Ils furent tous des scientifiques et tous physiciens, polytechniciens, membres de l'Académie des sciences, professeurs au Muséum d'histoire naturelle. Il s'agit assurément d'une dynastie du savoir ayant réalisé la transmission du statut social et intellectuel sur trois générations. Henri entre dans la postérité en découvrant la radioactivité en 1896. Toute sa vie cependant s'inscrit dans la continuité de cette lignée qui fut la sienne. Du fondateur, César, né le 7 mars 1788 à Châtillon-sur-Loing6, à Jean qui meurt le 4 juillet 1953

Voir les études de Georges Weisz, sur l'héritage des positions parmi les scientifiques, p. 55 à 60 ; et Agnés Lechat, sur l'autoreproduction sociale des milieux intellectuels, p. 70 à 76. 1Voir à ce sujet les récents travaux sur l'hérédité. Michel Duyme, Annick-Camille Dumaret et Stanislas Tomkiewicz, "How can we boost IQs of dull children? A late adoption study", Proceedings of National Academy of Sciences, Etats-Unis; juillet 1999, volume 96, n° 15, p. 8790 à 8794. 2 Jean Marie Voignier, Avant la physique ou l'irrésistible ascension des Becquerel, Le Pont de Pierre, mars 1996, 21 pages. Cette étude a été réalisée par un historien amateur à l'occasion du centenaire de la découverte de la radioactivité. Elle s'appuie essentiellement sur les archives notariales et s'arrête à César Becquerel. 3 Fonds Bonneviot. Cette généalogie indique que le grand-père de César, Pierre-Hector Becquerel, né à Paris, s'installe à Châtillon en 1763. Il est lieutenant du roi. 4 Archives de l'Académie des sciences. Dossier César Becquerel. D'après les notes manuscrites d'Edmond rédigées en 1878. Il n'y a pas dans les fonds privés de documents qui renseignent sur ces acquisitions. S Selon l'usage des correspondances familiales, le prénom usuel, c'est-à-dire le second, est donné ici aux membres de la famille Becquerel. Pour connaître les prénoms exacts de l'Etat civil, se reporter aux généalogies en annexe. 6 Extrait des registres de Châtillon-sur-Loing pour 1788. Actuellement Châtillon-Coligny. Fonds Polytechnique, VI 2 a 2 1806.

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sans descendance, c'est une singulière passation du savoir et des pouvoirs pendant un siècle et demi. Cette constatation de départ amène une question essentielle à la compréhension de la mobilité sociale: comment? Comment cette lignée a-t-elle pu tenir ainsi la durée? Quels mécanismes familiaux, culturels, sociaux ont permis cette apparente similitude de destins? Trois fonds privés, jusque-là jamais étudiés, fournissent, avec en particulier les correspondances qu'ils contiennent, les sources nécessaires pour tenter de comprendre l'histoire de la lignée. Ce n'est pas le contenu des quatre carrières scientifiques que l'on se propose de retracer ici; il s'agit de repérer les différents facteurs de la continuité familiale et de mettre à jour, en découvrant le contexte particulier de la famille et les personnalités de chacun, l'évolution de la lignée de César à Jean.

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Une problématique poids de l'individu

binaire: poids du milieu,

Le déterminisme du milieu intervient indubitablement dans cette reproduction. Il est familial, dans la mesure où l'enfance et l'adolescence opèrent un conditionnement particulier, et social, en produisant un terrain naturel favorable à l'enracinement de la réussite professionnelle et sociale. Il importe donc d'étudier le contexte familial et social. C'est la trame sur laquelle se tissent tous les rapports humains et la clef des moyens permettant la transmission. Un questionnement multiple est nécessaire pour comprendre ce travail de modelage réalisé par le milieu. Il intéresse les deux domaines de la vie: la vie privée, réservée à l'intimité de la famille, et la vie publique, celle des rapports avec la société. Ces deux aspects se mènent parallèlement, du moins en apparence: un cercle autour de l'individu pour l'une, et une ouverture plus ou moins importante sur le monde contemporain pour l'autre. Pourtant, si l'espace vécu est différent, les frontières sont loin d'être aussi bien marquées. Les lieux de vie communiquent. La vie publique influence la vie privée, et inversement. Ainsi, la vie privée est un milieu restreint, protégé, plus ou moins fermé, où les sentiments d'appartenance sont plus marqués qu'ailleurs. La vie publique peut apparaître plus contraignante. La position sociale, ou du moins ce qui en est perçu à tort ou à raison, conditionne toutefois bien souvent les relations au sein d'une même famille et établit des prérogatives, des préséances, des non-dits puissants, connotant la teneur des échanges familiaux. De la même façon, l'état de la fortune, domaine privé par excellence, joue un rôle majeur sur la sociabilité, la recherche des alliances, et donc l'ouverture à l'extérieur. Toujours dans le domaine privé, la dimension psychologique et affective de la relation entre père et fils intervient dans l'éducation et reste sous-jacente à tout choix de formation et de carrière professionnelle qui ouvre sur le domaine public. Cependant, s'ils s'interpénètrent parfois, ces deux domaines n'en restent pas moins séparés: l'image de l'homme privé n'est pas celle de l'homme public. Il y a donc bien deux approches à faire, deux éclairages pour appréhender un seul individu. La connaissance de celui-ci va du cercle restreint (influences de l'enfance, de la famille, du mariage, études du patrimoine et du mode de vie), aux cercles plus ou moins élargis autour de l'individu (calculs de formation et de carrières, trajectoires professionnelles, positionnement social et politique). D'autre part, puisqu'il s'agit essentiellement de comprendre le mode de transmission de cette lignée, c'est son fondateur, César, qui débute toute réflexion et le dernier, Jean, qui la conclut.

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En somme, de la vie privée à la vie publique, c'est une approche intimiste que l'on se propose de faire en regardant vivre chacun des quatre Becquerel et leurs familles: ils se marient, ils ont des enfants, ils travaillent et traversent des périodes de joies, mais aussi de difficultés, voire de souffrance, comme tout être humain. Ce regard porté sur les Becquerel permet de mieux comprendre leur vie. Non que l'on puisse prétendre appréhender toute leur dimension humaine profonde, toutefois les sources permettent une approche beaucoup plus réaliste et éclairante sur le sujet que si l'on s'en tenait à la seule description du milieu. Car il ne faut pas perdre de vue l'intervention de l'individu dans le schéma familial et social préétabli, qui est tout aussi importante à envisager que l'empreinte du milieu, à moins que l'on puisse écrire que les conséquences en sont plus déterminantes, ce qu'il faudra établir. En effet, une lignée est composée d'hommes, en l'occurrence quatre, aux personnalités bien différentes. Sans oublier les autres personnages de la famille dont l'influence peut s'avérer marquante. Les caractères, les aspirations et réactions personnelles des Becquerel sont obligatoirement situés en filigrane de l'image apparente de leur vie. Les assises économiques, culturelles et sociales de cette lignée intéressent, mais, au-delà, le regard porté sur les individus reste primordial. Car la reproduction ne vaut que si elle s'appuie sur l'adhésion, consciente ou non, de l'individu qui est susceptible d'entrer dans le moule prévu pour lui. Et considérer seulement le milieu serait faire peu de cas de la capacité des hommes à juger et à décider. On ne peut nier leurs contraintes; on ne peut pas davantage ignorer leur possible libre arbitre. Ainsi, tout en conduisant une réflexion sur le déterminisme du milieu, il y a lieu de s'interroger, chaque fois que les sources le permettent, sur la manière et la force dont les particularités individuelles interviennent dans ce processus de transmission. C'est la question du poids de l'individu par rapport au milieu. La mise à jour des profils individuels est concomitante à celle de l'empreinte générale. C'est cette approche des individus qui peut révéler ce que la continuité recèle de différences, voire de ruptures. Pour ce faire, il faut prendre en compte toutes les données tant physiques que psychologiques qui élaborent un individu. Certains détails, banals en apparence, dont l'importance apparaît par leur récurrence; les non-dits dominants sur certains sujets; le poids des mots mis à jour par l'analyse du vocabulaire des lettres: il faut être attentif à tout ce qui éclaire les personnalités, révèle la portée des événements, justifie les actes. La mise en évidence de traits de caractère propres à chacun, de la charge psychologique et émotionnelle vécue, et des modes de réaction qui en découlent est possible. C'est cet objectif que l'on poursuit en sélectionnant les documents susceptibles de contenir des indications probantes. Les lettres familiales sont les plus à même de renseigner. Les passages significatifs sont relevés et cités à l'appui des remarques qui peuvent être faites. Ces extraits sont transcrits le plus fidèlement possible (ponctuation et orthographe), autant que le permet leur lisibilité. 25

Transcrire ces lettres de façon intégrale n'était pas envisageable du fait de leur quantité, mais surtout parce qu'il fallait éviter la transcription systématique de détails jugés anodins (certains problèmes domestiques, par exemple) dont le peu d'intérêt ne pouvait qu'alourdir l'étude et masquer les éléments que l'on se propose de mettre en évidence. Néanmoins, la démarche devient assez différente lorsque, justement, les détails anodins prennent toute leur importance et que l'absence d'intérêt apparent de certaines remarques ainsi écrites s'avère contenir un sens particulier. A partir de ces dernières constatations, l'édition critique de lettres qui représentent un témoignage d'une situation tout à fait intéressante et originale s'impose. C'est le cas pour certaines lettres permettant d'envisager au plus près les liens et les relations entre père et fils.

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Sources et méthode
Les sources des archives publiques et, surtout, privées sont suffisamment riches pour permettre toutes les approches envisagées. L'histoire des Becquerel n'a jamais été écrite jusqu'à présent, à l'exception de courtes biographies, anciennes pour des éloges funèbres, ou, plus récemment, à l'occasion du centenaire de la découverte de la radioactivité1. Les trois fonds des archives privées n'ont donc jamais été étudiés. Ils appartiennent à des propriétaires particuliers qui sont, soit des parents de la seconde épouse d'Henri, Louise, soit le beau-fils de Jean et son épouse. Rencontrés à l'occasion de la célébration du centenaire de la découverte de la radioactivité à l'Ecole polytechnique, ils ont aimablement accepté de confier leurs archives sur une longue période pour permettre leur exploitation. Ces fonds contiennent des documents très divers avec, en particulier, des lettres familiales et amicales reçues par la famille Becquerel; des lettres de savants français et étrangers; des documents à caractère public provenant de ministères, académies, préfectures, etc. ; des documents juridiques et financiers: liquidations de successions, inventaires, testaments, sous seings privés, contrats, actes de vente, factures, etc. ; coupures de presse, faire-part, livres de compte ..? Les archives publiques complètent ces fonds, avec essentiellement les déclarations de succession et les contrats de mariage. Il a fallu effectuer un tri, un classement et bien sûr un choix, parmi tous ces documents conservés pêle-mêle depuis l'époque de César. L'objectif était de conserver tout document susceptible de renseigner et d'éclairer le sujet. Or le degré d'intérêt et la pertinence des documents sont variables. S'ils sont évidents pour des lettres manuscrites témoignant des échanges familiaux, des relations sociales, cela l'est beaucoup moins quand il s'agit d'un lot de factures, de relevés bancaires, d'un brouillon raturé. Cela dit, c'est justement ce travail de tri, cette véritable plongée dans le quotidien des Becquerel, qui éduque le regard et la pensée, avec ce qui apparaît d'emblée important, ce qui peut sembler sans intérêt ou anecdotique et se révéler par la suite très éclairant. En même temps, s'affine et s'approfondit la perception des personnages et de leur vie. Cette imprégnation permet tout un travail de réflexion et de maturation: les recoupements, remises en cause, comparaisons, approfondissements qui en découlent sont les outils de l'analyse critique. Bien sûr, il faut admettre que c'est à travers son propre vécu, sa propre identité,déterminant plus ou moins ses références, que l'historien appréhende les hommes et les événements et donc choisit des axes de recherche. Bien des éléments de sa recherche sont, quoiqu'il en veuille, soumis à son approche subjective. En ce sens, aucun choix n'est jamais totalement objectif dans la mesure où il se fait sous
1 Voir Bibliographie. 2 Voir Sources.

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cette influence. Elle est du domaine de la conscience affleurante, du subconscient, et c'est quand elle est le moins perçue qu'elle imprègne le plus fortement. Ainsi le choix des documents conservés lors du dépouillement, leur nature, la place qui leur est donnée dans le sujet, ce qui est dit ou non dit, la façon de le dire, tout ceci relève d'une démarche particulière issue d'une orientation de la pensée. Du reste, on sait bien qu'une simple énumération de faits, selon sa présentation, induit plus ou moins la réflexion du lecteur, et que tout l'art de l'ellipse consiste à dire le moins pour suggérer le plus. Toutefois, il est entendu que, de la façon la plus lucide possible, la rigueur guide la pensée et impose que les sources soient à l'origine de toute réflexion. Le document, confronté à d'autres documents, donne l'impulsion au débat et lui seul permet les hypothèses, ou les prises de position quand elles sont possibles. Il n'en reste pas moins que toute thèse exige de mettre en évidence et implique une démonstration. La conviction de l'historien, c'est-à-dire son opinion objective et subjective sur le sujet, est le préalable à cette démonstration, sous peine d'être peu convaincante. Or, ce sujet est neuf. Evidemment, on ne peut prétendre qu'il l'est dans l'approche du milieu bourgeois; il l'est beaucoup plus pour celle de la particularité scientifique de ce milieu; il l'est tout à fait en ce qui concerne l'histoire des Becquerel. Pour cette raison, des approches complémentaires, différentes, voire contradictoires, sont assurément souhaitables dans l'avenir pour une meilleure connaissance de cette lignée. Le choix des documents est une première étape. Ensuite, c'est un plan de recherche à thèmes qui est le plus à même de permettre une accumulation d'informations dans les sujets les plus divers. Ce plan découle du questionnement posé par la problématique. Il se compose de deux grandes parties incontestablement intriquées, comme cela a déjà été souligné, que l'on distingue par souci de clarté: la vie privée et la vie publique. Pourtant les sources ne permettent pas une étude exhaustive dans tous les domaines et pour chaque personnage. Bien qu'il faille parfois donner un sens à certaines absences, on se trouve confronté à des vides que l'on peut déplorer. Ils maintiennent des zones d'ombre qu'il ne faut pas interpréter trop hâtivement car elles peuvent résulter de la perte fortuite d'une partie des archives ou de leur dispersion. C'est le cas, en particulier, on le verra, pour Edmond Becquerel. L'étude ne prétend pas être exhaustive, elle ne peut l'être. L'intérêt n'est pas dans la connaissance complète de tous les personnages, dans tous les domaines. Cela supposerait des possibilités de temps et de sources peu réalisables. Toutefois, une trame se dessine, une chaîne se noue, qui mettent en place une vision large sur la famille, sur ses liens et ses cassures. Le détail importe et mène à l'essentiel qui est de repérer les signaux identifiant cette famille dans le contexte du temps afin de savoir de quelle façon elle s'y insère ou pas, et de suivre, dans le parcours d'un groupe familial capable de produire une lignée de la science, les marques de causalité entre les faits.

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La démarche classique de l'analyse des documents consiste à établir une fiche détaillée pour chacun. Toutes les informations contenues dans un seul document sont alors relevées sur une même fiche. On peut ainsi disposer de la teneur entière de l'archive: nature, origine, informations, portée, questions. Mais il est apparu d'une part que l'utilisation des informations allait être problématique (dans quelle fiche se trouve telle donnée, sur tel sujet et tel ou tel personnage ?), d'autre part, que les indications données par un document, par exemple une lettre entre père et fils, n'étaient pas toutes susceptibles d'éclairer le sujet. Le classement des fiches selon les fonds ou selon les personnages ne paraît pas davantage judicieux pour permettre la réalisation d'une synthèse. La méthode adoptée consiste donc à faire de l'information, considérée à priori, l'objet d'une fiche (une relecture devant être faite parfois), et non pas de l'ensemble du document. Et cela sans perdre de vue évidemment l'origine de cette information (nature, fonds, date). Les fiches sont classées ensuite selon les thèmes du plan de recherche. Ainsi, par exemple, pour une seule lettre il peut y avoir plusieurs fiches classées à alliances, opinions politiques, carrières, etc. Cette étape terminée et les informations étant collectées, la question s'est posée de conserver le plan de recherche pour la rédaction. Quelle était la méthode la plus satisfaisante pour mettre à jour et présenter les faits, soumettre les réflexions critiques et poser les conclusions que l'on peut en déduire? La question mérite que l'on s'y arrête car l'entreprise n'est pas aisée. La difficulté, en effet, n'est pas celle d'une biographie. Il faut éviter la lourdeur d'une simple compilation de quatre biographies successives. En fait, trois possibilités s'avèrent possibles et diversement intéressantes. 1 - Le plan "étude des faits - étude critique". Il consiste dans une première partie à présenter les faits de la vie de chaque physicien sans chercher à amener une discussion. Puis, la deuxième partie, plus dynamique, introduit une réflexion sur les profils individuels, et établit des comparaisons. L'avantage de cette approche est de poser en préambule un énoncé factuel bien structuré avant de s'essayer à son interprétation. Les inconvénients sont largement plus importants. La présentation des faits se traduit par une accumulation de données sans questionnement et la deuxième partie, celle justement de l'interrogation et de l'analyse, oblige le rédacteur à de continuels renvois aux faits déjà cités. Ce plan apparaît déséquilibré et brouillon. 2 - Le plan selon les personnages. Conçu en quatre parties correspondant à l'étude des quatre Becquerel, son intérêt est de pouvoir placer les savants dans cette continuité qui est au cœur de la problématique et d'établir clairement les relais et enchaînements qui en découlent. L'inconvénient majeur déjà évoqué est celui de la succession de quatre vies. Or, mettre en évidence la reproduction ne suffit pas. La réalité des hommes est sûrement beaucoup plus complexe. Ce plan ne permet pas d'approcher les échanges

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humains de manière satisfaisante, il oblige, du reste, comme le précédent, à de fréquents retours en arrière si l'on veut comparer les hommes entre eux. 3 - Le plan selon des thèmes On a montré l'utilité de ce plan pour la recherche (toutes les directions sont possibles), et ses limites (tous les thèmes ne peuvent être également explorés pour les quatre hommes). C'est ce plan qui a été retenu pour la rédaction. Le nombre et la direction des thèmes sont adaptés aux résultats des recherches. Ces dernières ayant permis une meilleure compréhension du sujet, des regroupements sont effectués, des thèmes sont supprimés, des directions nouvelles sont ajoutées. En particulier, il devient nécessaire de conserver certaines lettres familiales dans leur intégralité et de leur donner un statut différent. Ces lettres sont à l'origine d'une troisième partie dans le plan de rédaction. Il est apparu plus indiqué, en dehors de la présente approche méthodologique globale, d'envisager les choix de méthode pour explorer certains sujets, de même que les problèmes rencontrés, à l'intérieur des chapitres ou paragraphes concernés. C'est le cas en particulier pour l'étude du patrimoine. L'aspect parfois répétitif de l'étude, de César à Jean, pouvait difficilement être évité, quel que soit le plan d'ailleurs. Car il y a lieu d'envisager les faits pour les quatre Becquerel, en ce qui concerne les éléments principaux de la reproduction: les alliances, le patrimoine, les études. Mais l'accent est mis également sur les relations humaines, particulièrement entre père et fils, sur les motivations profondes des comportements familiaux et sociaux, sur la relation à l'argent et au pouvoir. Les faits sont établis, parfois déjà connus en ce qui concerne la vie publique, parfois découverts, surtout quand il s'agit de la vie privée, mais audelà des faits leur signification humaine possible est soulignée chaque fois que les indices sont probants.

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Le plan de rédaction
Il faut mettre à jour les mentalités qui sont à la base de tout comportement. Il est également important, pour mieux identifier les personnages, de relever ce que ces comportements peuvent avoir de conforme ou de particulier en les comparant à ceux généralement observés dans la bourgeoisie du XIXe. Plusieurs documents, placés en annexe, permettent d'approfondir et d'illustrer la thèse: le détail des dots perçues au moment des différents mariages; celui des relevés et des calculs effectués dans l'étude du patrimoine; la liste des distinctions honorifiques et celle des travaux scientifiques; les généalogies des membres de la famille Becquerel et des familles alliées; les photographies des physiciens et de leurs épouses, de même que celles des maisons familiales. La complexité des généalogies nécessite cependant une étude attentive. Or, il y a une réelle difficulté, pour qui n'est pas encore familiarisé avec l'histoire de la famille Becquerel, à identifier rapidement et à placer sur l'échelle du temps les quatre physiciens, leurs épouses et leurs enfants. Une généalogie simplifiée est donc placée en dernière page, elle facilite la situation des principaux personnages évoqués. L'étude de la lignée Becquerel commence donc par celle de sa vie privée. Au début de la réflexion, les femmes de la famille tiennent une grande place. Le choix des alliances est un aspect important des mécanismes sociaux et économiques de la transmission. Il était difficile d'envisager d'abord l'enfance des Becquerel, les témoignages dont on dispose à ce sujet, très fragmentaires, se placent plus naturellement dans l'étude des relations entre les membres de la famille. C'est donc le mariage, étape essentielle de la vie, qui est choisi pour entrer dans l'histoire des Becquerel. D'ailleurs, l'importance des femmes doit doublement être prise en compte: épouses, elles représentent une véritable passerelle vers un milieu ou vers une fortune; mères, elles assurent la postérité de la famille. Avaientelles un rôle à jouer en tant que femmes? Et comment se définit celui qu'elles tiennent comme épouses et mères? Le mode de vie est également à considérer. Il est, par bien des côtés, le reflet du statut social et de la fortune. Il dépend d'eux aussi. Il peut, toutefois, révéler certains particularismes. Entrer dans le lieu de la vie privée, voir le décor des Becquerel, leur table, savoir s'ils recevaient et comment ils recevaient; tous ces détails affinent la perception du milieu et la dégage réellement de la tentation de ne voir que les stéréotypes bourgeois du XIXe. Il faut entrer ensuite dans leur histoire familiale pour tenter de comprendre quels sont les faits qui ont pu marquer les hommes. Les modes d'expression et les codes, les traditions, la vie affective et spirituelle, mais aussi la mort, les conflits révélés ou profonds: ces éléments qui font une famille éclairent la compréhension.

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De même que, par son influence sur les choix de la vie privée et de la vie publique, on ne saurait oublier de s'interroger sur l'état du patrimoine: la position de fortune transmise, mais aussi les formes de placement et les priorités opérées. Quittant le cercle de la famille, les Becquerel entrent dans la vie publique et font aussi partie du monde contemporain. Ils se préparent d'ailleurs assurément à cela et c'est le but de la formation. La similitude de leurs parcours indique le choix fait par chacun d'eux de s'inscrire dans la continuité de leur père. On pourra alors se demander si ce choix était délibéré ou imposé, et quelles ont pu être les autres alternatives. D'autre part, par quels moyens ont-ils assuré cette reproduction? Le choix de la science les introduit dans un milieu professionnel et intellectuel particulier. Leur notoriété les met sur le devant de la scène publique. Quelle place y ont-ils tenue? Comment étaient-ils identifiés par leurs pairs, par leurs contemporains en général? C'est toute la question de la position et du poids de cette famille de scientifiques dans la marche du siècle qui se pose ainsi. A ce stade de l'étude, la compréhension des hommes et des faits s'est approfondie. La publication in extenso de lettres significatives échangées entre les hommes de la lignée s'insère alors pour donner sur la dimension intime, sentimentale, de la transmission, un témoignage indispensable par ce qu'il apporte de confirmation et de nuances dans l'étude du processus de la reproduction sociale de la lignée.

Première partie Une lignée bourgeoise: étude de la vie privée

Introduction
L'approche de la vie privée permise par les documents disponibles, en particulier les lettres de la correspondance familiale et amicale, connaît des limites certaines. Tout d'abord, il est évident que tous les événements survenant dans la vie d'un individu ne laissent pas obligatoirement de traces écrites; ensuite, les archives dont on dispose donnent, en quelque sorte, une photographie d'un moment et l'isolent d'autres éléments qui, connus, seraient peut-être en mesure d'orienter différemment l'analyse. D'autant que les circonstances des époques et les comportements humains sont susceptibles d'évoluer avec le temps. Au reste, les documents étudiés peuvent un jour, lors de la découverte d'archives actuellement ignorées, se trouver nuancés ou même contredits par d'autres documents. On se doit donc, pour faire l'étude de la vie privée, de rester humble face à la complexité humaine que les archives ne livrent jamais complètement. Pour cette raison, ce sont des hypothèses et non pas des certitudes qui s'imposent à chaque paragraphe de l'étude. Cela dit, ces hypothèses restent intéressantes pour la compréhension des quatre Becquerel et de leur milieu familial. C'est à l'époque de leur mariage et de leur union avec une autre famille que l'on se propose d'entrer dans la vie privée des Becquerel. Comment concevaient-ils le mariage? Quelle était la place des sentiments? Quels furent les apports financiers et relationnels? Une fois mariés, les Becquerel s'installent avec leurs épouses dans un domicile. Où était-il situé et pourquoi ce choix? Les inventaires après décès de César et d'Edmond montrent quel était leur décor et comment ils y vivaient. La vie à l'intérieur des maisons est du domaine de l'intimité familiale. Sans pour autant espérer saisir tous les aspects de cette vie privée, il est également possible de pousser leur porte et de poser le regard sur les échanges entre les membres de la famille. L'entente et l'affection, mais aussi les rivalités, les ressentiments et les blessures: l'intimité des Becquerel peut livrer tout le registre des rapports familiaux. Pour éclairer ce contexte, peut-on chercher l'influence possible d'une spiritualité? Il Yaurait une grande présomption et bien peu de réalisme à prétendre sonder les âmes. Tout au plus peut-on s'attacher à repérer les marques extérieures de leur pratique religieuse. Enfin, la dernière question que pose cette approche de la vie privée concerne les relations des Becquerel avec l'argent. Certes, passer ainsi de l'évocation du religieux à celle du patrimoine est difficile. Il n'y a aucun lien entre les deux questions et leur enchaînement n'a pas de sens particulier. C'est seulement la suite d'une réflexion qui, après avoir envisagé les mentalités et les comportements familiaux, s'interroge sur un autre aspect de la vie privée, tout aussi

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intime et secret dans beaucoup de familles, celui de l'argent. Lié indiscutablement au mode de vie et aux comportements qu'il explique en partie, ce dernier est d'une importance majeure, surtout à une époque où il conditionnait l'accès au savoir et à l'ascension sociale. Le patrimoine d'une famille appartient aussi à l'étude des mentalités. Dans l'approche du mode de vie, les inventaires après décès donnent déjà des indications sur les placements opérés et les dépenses. Ces dernières sont envisagées de plus près grâce à des livres de comptes de César et Cécile Becquerel. De plus, les documents juridiques et fiscaux qui règlent les successions permettent de voir comment l'argent était transmis. Ici, cet aspect de la vie privée n'autorise pas que des hypothèses; son étude se base sur des documents dont on ne peut mettre en doute l'exactitude.

Chapitre 1
Alliances, mode de vie, relations familiales A. Principes de conduite matrimoniale dans la famille Becquerel
1. Le mariage, une affaire bien menée
Le dépouillement des correspondances familiales et amicales des fonds privés a permis de relever quelques indications intéressantes concernant le mariage et l'opinion qu'on en avait. Il paraît très à-propos pour débuter ce chapitre de citer une phrase relevée dans un court résumé généalogique établi en 1914 par un proche cousin des Becquerell. Il est question d'hommes de la famille ayant fait des mariages «insuffisants» ou «fâcheux» : «Ces derniers descendants des Becquerel se sont ainsi mis en dehors du monde auquel appartenait leur famille». Se mettre en dehors du monde, c'est-à-dire se déclasser, perdre son rang dans la société. Voilà la conséquence redoutée d'un mauvais mariage et celui qui commet cette faute risque d'entraîner sa famille. Il n'est pas dit: «le monde auquel appartient leur famille» mais bien «appartenait». N'est-ce pas montrer le rejet, la dégradation de toute une famille? De là vient la nécessité d'exclure les éléments coupables pour préserver le reste de la famille. L'occasion sera donnée dans un autre paragraphe de s'interroger davantage sur cette question en considérant le mauvais mariage et ses conséquences2. Il Y a lieu d'abord de relever les quelques références concernant le mariage réussi après cette entrée en matière mettant l'accent, s'il en était besoin, sur la gravité de cet engagement pour les familles et pour la société bourgeoise toute entière. «C'est chose grave que le mariage mais dans cette affaire comme en beaucoup d'autres il y a toujours quelques chances douteuses auxquelles on ne peut s'arrêter quand les plus importantes sont satisfaisantes. Une famille honorable, une demoiselle très aimable sous tous les rapports et l'espoir d'une fortune suffisante sont des motifs bien propres à fixer un choix3». Cet ami qui écrit à César au sujet
1Fonds Bonneviot. Photocopie d'un résumé sur la généalogie des Becquerel signé René Filleul, 1914. René Filleul est le petit fils d'Etienne Becquerel-Despréaux, cousin germain de César Becquerel, et de Rosine Girodet, la nièce du peintre. 2 Voir 1er partie, 1er chapitre,La mystique de la transmission; Jean et le poids de l'héritage. 3 Fonds Bonneviot. Lettre de Charles de Haldat à César Becquerel. 19 février 1851.

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du projet de mariage de ce dernier pour son fils Edmond, donne les critères essentiels. Le ménage, en effet, pour reprendre les termes d'Adeline Daumard est «la cellule de base de la bourgeoisie parisienne» 1. Il s'agit donc d'une affaire qui doit être menée à bien afin de procurer l'alliance avec une famille honorable. Ici, c'est le rang social, le milieu qui sont évoqués. Une fortune suffisante, c'est-à-dire permettant de maintenir ce rang est souhaitable. La position de fortune des deux futurs était attentivement discutée2. Jean-Pierre Chaline note pour Rouen le fréquent décalage entre les apports respectifs des futurs époux, une majorité de futurs profitant d'une belle dot, même si un quart des hommes apportent
davantage3.

La dot est un élément important dans le choix d'une future épouse. Le mariage d'une nièce de César le montre. Elle se marie une nuit de décembre 1830, à minuit, à Clamecy dans la Nièvre4. C'est la tante Cécile Becquerel qui se charge à Paris de toutes les emplettes pour habiller ces dames qui ont le souci de modérer leur dépenses. La mère de la mariée évoque la grande agitation qui sévit à Paris dans cette fin d'année 1830. Elle craint des événements graves, cela lui donne: «de vives inquiétudes pour vous, pour nous tous, pour la France entière6». Le futur époux a vingt-cinq ans. En cas de guerre, il peut être enrôlé comme célibataire. Le mariage est donc avancé et doit se faire sans cérémonie, en famille, avec juste «un dîner ordinaire» pour le lendemain. De plus, il se fait en secret, aucun des habitants de Clamecy ne devant être prévenu «dans la crainte qu'ils n'en écrivent quelque chose et nous voulons que ce soit un mystère7». Les mariages nocturnes étaient-ils chose fréquente? Dans ce cas il est difficile de comprendre à quels impératifs ils pouvaient obéir. Il semble beaucoup plus probable que les événements politiques soient à l'origine de l'heure si tardive de la cérémonie. Pas de faste pour ce mariage qui se fait de nuit, dans l'urgence. Cette précipitation se justifie-t-elle par le seul désir de marier les fiancés pour qu'ils ne soient pas séparés? Ne s'agit-il pas plutôt
Charles de Haldat du Lys. 1770-1852. Médecin et physicien, directeur de l'Ecole de médecine de Nancy, membre de la section de physique générale de l'Académie des sciences en 1842.
1

Adeline Daumard, Les bourgeois de Paris au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 1970, 382

pages. p. 172. 2 Fonds Bonneviot. Brouillon de César faisant le point sur la fortune de son fils et d'une prétendante. 3 Jean Pierre Chaline, Les bourgeois de Rouen, une élite urbaine au XIXe siècle, Paris, P.F.N.S.P., 1982, 509 pages, p. 282. 4 Fonds Bonneviot. Il s'agit de Laure Sanglé Ferrière qui épouse le docteur Heuilhard d'Arcy, le 28 décembre 1830. Lettre d'Anne Françoise Sanglé Ferrière, née Becquerel, à Cécile Becquerel, 23 décembre 1830. Françoise est la sœur de César Becquerel. S Fonds Bonneviot. Lettres de Françoise Sanglé Ferrière à Cécile Becquerel, 1 et 9 décembre 1830. 6 Idem, 23 décembre 1830. 7Idem, 1 décembre 1830.

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de marier rapidement la jeune Laure, fille aînée d'une nombreuse famille de la bourgeoisie de province, tant est grande la crainte que le parti qu'on lui a choisi ne parte... et ne revienne pas. On ne dispose pas du nom du notaire ayant rédigé le contrat de mariage fort probable. La dot de Laure n'est donc pas connue, mais il n'est pas difficile de supposer qu'elle ne devait pas être très importante. En effet, les lettres de son père, receveur des Finances à Clamecy, à César Becquerel laissent plutôt voir les difficultés à installer dans la vie de nombreux enfants que l'aisance donnée par la fortune. Or une fille sans dot trouve difficilement à se marier. Lorsque deux familles se convenaient et décidaient de s'allier, le mariage avait lieu. Certaines de ces unions sont évoquées dans la correspondance Becquerel. La famille est d'abord invitée à un grand dîner de présentation puis, peu de temps après, a lieu la signature du contrat de mariage. Ne sont alors présents que les membres de la proche famille mais une soirée peut être organisée à la suite comme pour le mariage d'une demoiselle Cruveilhier, famille alliée des Becquerell, où un grand concert est prévu avec quatre cents invités. Le contrat peut être signé sur plusieurs jours comme ce fut le cas pour César Becquerel2, mais c'est le seul cas relevé. Les noces sont célébrées peu de jours après3. Les contrats de mariage de César Becquerel4, de ses fils Edmond 5 et 6, ceux de son petit fils Henri?, ont pu être étudiés. Le régime matrimonial Alfred adopté est celui de la communauté des biens réduite aux acquêts, c'est-à-dire que les époux ne mettent en commun, en principe, que les biens acquis à titre onéreux durant le mariage. Le contrat de mariage indique seulement la communauté de biens, la mention "réduite aux acquêts" ne figure pas. Mais le contrat précise les biens qui seront repris par chacun des époux à la dissolution de la communauté, en l'occurrence au moment du décès de l'un d'eux. C'est dans les liquidations de succession, déclarations de mutation ou inventaires après décès que l'intitulé du régime: communauté réduite aux acquêts, apparaît. Une étude d'Adeline Daumard indique que ce régime est le plus courant dans la bourgeoisie8. Le contrat des Becquerel fixe la dot du futur époux et de la future épouse, indique le montant du trousseau de la jeune fille et évalue également pour chacun l'ensemble des vêtements, linge, bijoux, argenterie ou effets mobiliers apportés. Garçons et filles d'une même famille étaient en général dotés de façon égale sans qu'il y ait de privilégié. C'est ce que relève A. Daumard dans son livre
Le fils aîné de César, Alfred Becquerel, a épousé Elisa Cruveilhier une sœur de cette dernière dont il s'agit ici. 221,22,23, et 24 juillet 1813. 3 De 2 à 5 j ours après, dans le cas des Becquerel. 4 Archives nationales. MC.ET.XXXIX 715. 5 Idem. MC.ET.CXIX 797. 6 Idem. MC.ET.XLVIII 723. 7 Idem. MC.ET.CXIX 894 et XXVIII 1618.
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1

le 7 février 1842. C'est

Adeline Daumard, Les bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Aubier, 1987, 426 pages. p. 208.

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sur la bourgeoisie parisienne. Elle ajoute toutefois que des intellectuels ou employés de l'Etat qui menaient un train de vie supérieur à leur fortune avaient tendance à avantager leur fille pour qu'elle puisse s'établir!. Les fils de César ont été dotés à peu près de la même façon, le cadet, Edmond, recevant une somme de 10 000 francs en plus, peut-être en raison du fait que sa dot, les trois-huitièmes d'une ferme, ne lui rapportait pas immédiatement. En revanche leur sœur Pauline est nettement plus avantagée, elle bénéficie d'une dot de 104 000 francs, ce qui représente trois fois plus que la somme allouée à chacun de ses frères2. La dot est versée par les parents en avancement d'hoirie sur leurs successions futures. En général, les bourgeois étaient dès leur mariage en possession d'un capital versé en avance d'hoirie3. Mais les Becquerel ne perçoivent pas tout de suite la totalité de ce capital. Ils en reçoivent une partie, une somme de 10 000 francs par exemple et les intérêts de la somme restante, ou le cas échéant de la totalité, au taux de cinq pour cent par an, sont payés par les parents tous les six mois, parfois tous les trois mois, à partir de la date du mariage. La femme d'Alfred perçoit sa dot en totalité quelques années après son mariage, mais il faut parfois attendre la succession. La femme de César ne la percevra jamais. Les contrats précisent que la dot consentie doit revenir aux parents donateurs en cas de décès du bénéficiaire, à moins qu'une donation en usufruit entre époux d'une partie des biens ne soit rajoutée. Parfois, d'ailleurs, ce droit de retour aux ascendants est supprimé quand les époux signent plusieurs mois après leur mariage une donation entre vifs qui stipule que le survivant a la jouissance de tous les biens meubles et immeubles appartenant au donateur lors de son décès. En cas d'existence d'enfant, la donation est réduite à la moitié des mêmes biens en usufruit mais ne subit aucune réduction pour cause d'existence d'ascendants4. A. Daumard interprète ces donations entre époux comme une marque de l'affections. Mais cela paraît bien être le minimum, vis-à-vis d'épouses que le veuvage pouvait laisser plus ou moins démunies et sans possibilité d'envisager le travail, que de se soucier de leur avenir matériel. Il faut noter cependant que ces donations étaient, en
1Adeline Daumard, Les bourgeois de Paris au X/Xe siècle, op. cit. , p. 176.177. 2 Contrat de mariage entre Pauline Becquerel et Prosper Ménière, 14 avril 1838, Me Delamotte-Cahouet, Paris. Ce renseignement provient de la liquidation de la succession Becquerel du 23 juillet 1878. Archives nationales. MC ET CXIX 901. 3 Adeline Daumard, Les bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, op. cit., p. 209. 4C'est le cas de Louis-Hector et d'Anne Becquerel. Mariés le 9 février 1784, donation du 5 août 1813, Me Chambette, Paris. Fonds Sorel. C'est également le cas des deux fils de César. Donations entre Alfred et Elisabeth Becquerel le 29 novembre 1843 (mariés le 7 février 1842) chez Me Delamotte et Huilier, Paris. Indications relevées dans la liquidation de communauté des 22 et 27 mai 1862. Fonds Bonneviot. Donations entre Edmond et Aurélie Becquerel le 10 mars 1853 (mariés le 23 juin 1851) chez Me Colmet, Paris. Fonds Bonneviot. 5 Adeline Daumard, in Histoire économique et sociale de la France, "Progrès et prise de conscience des classes moyennes", Paris, PUF, 1976, tome III, p. 909.

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ce qui concerne les Becquerel, réciproques. De même, l'avenir de l'épouse, mais aussi de l'époux survivant, était parfois assuré par une rente viagère 1.

2. La future épouse, choix raisonné, sentiments raisonnables
En plus des critères de rang social et de fortune, Charles de Haldat écrivant à César précise que la demoiselle doit être très aimable sous tous les rapports. C'est le cas, semble-t-il, de l'union envisagée pour Edmond puisqu'il connaît la famille et renseigne César: «[...] sur la demoiselle et Madame sa mère les données sont très favorables». Avant d'envisager l'importance de "Madame sa mère", on peut se demander quelles sont ces données permettant d'attribuer à une jeune fille le qualificatif d'aimable. Le mot vient du verbe aimer. Pourtant il n'est pas ici question d'amour dans le sens où l'entend la culture contemporaine actuelle. La future épouse était choisie d'abord par les parents qui prenaient des renseignements sur la famille et s'adressaient parfois à leur notaire pour être mis en relation2. Adeline Daumard précise cependant: «Au moment où il était conclu, le mariage était peut être une affaire, le rapprochement de deux fortunes ou de deux milieux; la vie commune le transformait en une véritable union3». Il faut pourtant ajouter que si les sentiments amoureux pouvaient exister dès les premières rencontres ou bien naître par la suite, ils n'étaient en aucun cas une condition préalable au mariage. Quand le neveu d'Henri Becquerel, en 1904, informe son oncle de son mariage avec une jeune orpheline pas très riche, il lui dit avoir toujours été habitué dès sa «plus tendre jeunesse à ne trouver le bonheur que dans la satisfaction des sentiments les plus intimes et les plus désintéressés du cœur4». La déclaration de foi de ce jeune homme épris détonne tout à fait avec les habitudes de l'époque dans une bourgeoisie si soucieuse de maintenir son rang et même de le conforter par un brillant mariage. Il précise que cette union se passera «dans l'intimité la plus stricte et avec la simplicité la plus extrême comme cela s'était déjà fait pour mon si bon et regretté père». Il suit l'exemple de ce père, le frère d'Henri Becquerel, qui fit déjà un mariage que l'on peut qualifier uniquement d'amour puisque les considérations de milieu et de fortune semblent en avoir été exclues. Il y aura lieu de revenir sur ces cas particuliers en voyant également celui du fils d'Henri, Jean Becquerels. Ces trois hommes, en faisant passer leurs sentiments devant toutes les considérations communément admises et respectées, paient fort cher le prix de leur refus des

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C'est le cas pour le mariage de Pauline, la sœur d'Edmond Becquerel. Fonds Bonneviot, lettre de Me Beaufeu à Cécile Becquerel, 8 mars 1838. 3 Adeline Daumard, Les bourgeois de Paris au XIX siècle, op. cit., p. 172. 4 Fonds Sorel. Lettre de Paul Becquerel à Henri Becquerel, 6 décembre 1904. 5 Voir Rapports familiaux, conflits, épreuves ; Jean et le poids de 1'héritage.

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C'est le cas entre Alfred et Elisabeth Becquerel.

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conventions. Ils font un mauvais mariage jugé très préjudiciable pour la famille et sont de ce fait mis de côté, voire exclusl. Cela dit, un mariage conventionnel n'empêche pas forcément les sentiments. Ils étaient toutefois tenus en bride, l'extrême pudeur paraissant bien être de mise dans ce milieu. Le regard du lecteur n'est jamais indiscret en lisant les lettres des époux Becquerel. Les formulations affectueuses sont brèves, identiques d'une lettre à l'autre et de ce fait purement formelles, elles servent à clore un échange épistolaire et accompagnent les salutations respectueuses à transmettre aux parents et beaux-parents. Les sentiments étaient de toute évidence réservés à l'intimité des familles et n'étaient pas confiés aux lettres. Ajoutons cependant que les correspondances entre hommes semblaient ne pas devoir obéir à la même règle de retenue. On ne dispose pas à ce sujet, il est vrai, des lettres écrites par les Becquerel mais de celles qu'ils recevaient. Il est toutefois intéressant de constater que les amis n'hésitaient pas à écrire leur affection. Ainsi ce camarade de la guerre d'Espagne demandant à César Becquerel: «Si vous êtes en correspondance avec Lamezan2, mandez lui que je l'embrasse sur les deux yeux, les deux joues, et la bouche et que je le prie de ne pas m'oublier3». On ne sait si César transmit la tendre commission qui peut apparaître comme une plaisanterie de jeunes soldats, quoique le ton général de la lettre s'y prête assez peu, ou révéler la grande fraternité des armes, mais les dames ne recevaient pas pareilles embrassades. N'a jamais non plus été adressé aux épouses ce <~e t'aime et t'embrasse de tout mon cœur» d'un camarade de collège4. Le XXe siècle a galvaudé la formule, laquelle ne s'utilise plus, par contre, en toute innocence entre hommes. Au XIXe siècle, les époux Becquerel s'écrivaient : <~et'embrasse de tout cœur», <~e t'embrasse tendrement», «ton ami bien affectionné», «ta meilleure amie», «ta tendre amie», jamais ces mots n'étaient précédés ou suivis de ce "je t'aime" que l'amitié masculine utilisait alors: «Ce n'est pas de la flatterie que l'éloge sincère d'un ami et je te le dois. Je te le fais d'autant mieux de cœur qu'il m'apprend à t'aimer toujours davantage5». Ces exemples précis mettent l'accent sur une constatation faite dans la tonalité générale des lettres entre hommes: les sentiments entre hommes s'exprimaient mieux que ceux entre hommes et femmes. Seule exception, Cécile Becquerel, dans les premiers temps de son mariage avec César, adresse à son mari des lettres exubérantes et inquiètes où elle répète sans cesse le chagrin de l'absence. Son mari lui manque trop, elle l'implore ou le somme de revenir auprès d'elle, elle ne supporte plus la douleur de son absence, elle est terrifiée par le malheur qui pourrait lui arriver: «Ma pauvre tête se
1Voir supra: Le mariage, une affaire bien menée. 2 Il s'agit sûrement de Jean-Louis Lamezan, X 1805, Génie. 3 Fonds Bonneviot. Lettre de Guillemain à César Becquerel, 3 mai 1813. Il s'agit sûrement de Michel Guillemain, X 1805, Génie. 4 Fonds Bonneviot. Lettre d'Hippolyte de Romand à César Becquerel, 21 septembre 1817.
5 Idem.

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dérange [...], se plaint-elle!». «Que veux tu, je n'ai pas de raison, mes nerfs sont si forts agités que l'éther même ne peut les calmer [...], [je] t'attends avec une impatience trop forte même, car elle me fait un mal affreux2». Il est vrai que Cécile est considérée, et se juge elle-même d'ailleurs, comme une jeune femme fragile et d'une grande nervosité. Dans la même époque, son père écrit à César: «Nous soupirons tous après la lettre qui nous annoncera votre retour, elle rendra la vie à cette pauvre Cécile qui se forge mille chimères qui la rendent malheureuse et nous attristent à l'excès3». Ainsi les plaintes de cette jeune femme, en 1814 mariée de fraîche date, séparée de son mari soldat par la tourmente des combats contre les armées alliées qui ont envahi la France, enceinte et souffrante de surcroît, sont celles d'une "pauvre" femme ne pouvant se rendre maîtresse d'elle-même et dominée par des chimères. Elle est perçue comme un être immature, presque malade. Elle n'est ni forte ni raisonnable et c'est cette déraison qui excuse qu'elle se laisse ainsi aller à ses sentiments. Pourtant à une époque où la guerre, la maladie et la mort étaient les chagrins habituels des familles, son désespoir est bien réel. Des années plus tard, ses lettres ont retrouvé le ton de la modération. Mais cette phrase de son mari laisse voir encore bien des choses: «Je crois bien que tu ne seras pas fâchée de me voir arriver car ta pauvre tête s'alarme sans doute de mon absence. Il me semble qu'il me manque aussi quelque chose de ne pas être à côté de toi, c'est un motif pour ne pas retarder mon retour»4. La femme doit se discipliner en réfrénant ses impulsions. Cet extrait d'un roman moralisant de Joséphine de Gaulle l'enjoint à son héroïne: «Apprenez à maîtriser votre tempérament, toujours trop enclin à dépasser les limites qui vous sont assignées5».

3. La vie des femmes, reproduction obligé

et représentation,

un rôle exclusif et

Ainsi le critère de choix pour une union réussie n'était pas l'amour, celleci se fondait sur des sentiments, des valeurs autres. Une demoiselle aimable était une jeune fille réservée qui avait appris auprès de sa mère toutes les règles, toutes les qualités pour tenir à son tour son rôle de femme. C'est pour cela que la future belle-mère devait convenir autant que sa fille, puisque c'est elle qui l'éduquait, qui
1Fonds Bonneviot. Lettre de Cécile Becquerel à César, 23 janvier 1814. 2 Idem. Lettre du 27 janvier 1814. 3 Fonds Bonneviot. Lettre de Guillaume Darlu à son gendre, César Becquerel, 14 janvier 1814. 4 Fonds Bonneviot. Lettre de César Becquerel à sa femme, Cécile, Il mars 1823. 5 Joséphine de Gaulle, Marie et Laure, Paris, Gaume frères, 1838. Cité dans: Bonnie Smith, Les bourgeoises du Nord, Paris, Perrin, 1989,234 pages. p.163 et 164.

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lui inculquait la qualité primordiale de dévouement au mari et aux enfants 1, qui lui transmettait tout ce qui en faisait une jeune bourgeoise. "Madame sa mère" représentait l'exemple de cette vocation accomplie. Elle était le modèle, la garantie de ce que serait la fille. D'ailleurs, dans le roman bourgeois, la jeune orpheline est marquée par un tel handicap que parfois toute sa vie en est bouleversée2. La jeune fille apprenait également les arts d'agrément, mais il n'était pas question d'éveiller chez elle un goût, une vocation d'artiste. A. Martin Fugier le souligne bien: «Etre artiste signifie se produire en public, et cela suffit à vous assimiler aux prostituées. L'honnête femme appartient à la sphère privée, elle se réserve pour son mari et sa famille». L'art et la culture recommandés pour les jeunes filles devaient être atténués pour ne pas risquer de contrarier leur vocation fondamentale d'épouse, de mère, de maîtresse de maison3. Cécile, l'épouse de César Becquerel, avait cependant quelque talent puisqu'elle a pu réaliser les portraits miniatures de plusieurs membres de la famille4. L'éducation familiale était très importante mais Mgr Dupanloup5 pensait, et sûrement d'autres avec lui, que la femme <<transmetl'esprit avec son sang», elle devait donc être aussi cultivée6. On se préoccupait à la fin du Second Empire de dispenser aux jeunes filles une éducation intellectuelle. Françoise Mayeur cite Duruy? écrivant à l'Impératrice en 1866 : «Je ne voudrais pas en faire des basbleus. Mais l'influence de la mère sur l'éducation du fils et sur la direction de ses idées est trop grande pour qu'on ne s'inquiète pas de voir les femmes rester étrangères à la vie intellectuelle du monde moderne8». Dupanloup et Duruy n'étaient certes pas d'accord sur les moyens, l'un plaidait pour une éducation catholique, l'autre envisageait des cours laïques pour compléter la formation des filles9. Mais tous deux avaient la même vision de la femme. Ce n'est pas pour son
1Anne Martin Fugier, La bourgeoise, Paris, Grasset, 1983, 315 pages, p. 16. 2 Bonnie Smith, Les bourgeoises du Nord, op. cit.. Dans la dernière partie, l'auteur fait l'analyse de la naissance de l'héroïne dans le roman bourgeois. 3 Anne Martin Fugier, La bourgeoise, op. cit., p. 27. 4 Ces portraits sont relevés dans l'inventaire après décès d'Edmond Becquerel en 1891. Fonds Sorel. 5 Félix Dupanloup. 1802-1878. Directeur du petit séminaire de Saint-Nicolas-duChardonnet, il lutte en faveur de la liberté de l'enseignement et fut un des promoteurs de la loi scolaire de mars 1850. Il est le chef des catholiques libéraux et évêque d'Orléans à partir de 1840, député de l'Assemblée nationale de 1871 et membre de l'Académie française en 1854. 6 Françoise Mayeur, L'éducation des filles en France au X/Xe siècle, Paris, Hachette, 1979, 207 pages. F. Mayeur cite Mgr Dupanloup p. 52. 7 Victor Duruy. 1811-1894. Historien et homme politique français, il fut ministre de l'Instruction publique de 1863 à 1869. Membre de l'Académie française en 1884. 8FrançoiseMayeur,L'éducation desfilles en France au X/Xe siècle, op. cit., p. 113. 9 Bonnie Smith, Les bourgeoises du Nord, op. cit., p. 143 à 145.

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épanouissement personnel que l'on songe à son éducation, mais uniquement pour parfaire son rôle de reproductrice. Car voici la raison d'exister des femmes pour la société, et pour ellesmêmes d'ailleurs. Certes, la maternité réserve assez de joies pour ne pas lui trouver une justification purement sociale, mais au XIXe siècle cette dernière était majeure et bien des familles bourgeoises entretenaient le culte de l'héritier. La capacité d'une femme en tant que mère était reconnue et... attendue. Les femmes de la famille Becquerel n'échappent pas à cela. Parfois la grossesse espérée se faisait désirer, comme dans le cas de Pauline, la fille de César Becquerel, ou bien ne venait jamais dans celui d'Elisa, la femme de son fils aîné. Pauline attendra un an et demi l'annonce d'un enfant et s'en ouvre plusieurs fois à sa mère, la tenant au courant, chaque mois lui apportant une déception plus grande. Un jour, en voyage en bateau à vapeur sur la Seine, elle est prise de vomissements devant les autres passagers: «Vraiment ce devait être une chose et pénible et risible pour les passagers de me voir gémir et pleurer pour des douleurs qu'on attribuait à une toute autre cause que la véritable\>. On ne s'y trompe pas, ce qui lui paraît risible aux yeux des autres, ce n'est pas qu'on la croit enceinte mais bien qu'elle ne le soit pas. Elle est pourtant mariée depuis à peine cinq mois2. Son fils Emile naît en novembre 1839, il sera son seul enfant. Dans les cahiers généalogiques dressés par Edmond puis Henri Becquerel3, le terme employé pour les familles sans enfant est très courant mais reste évocateur: sans postérité, c'est-à-dire sans héritier, sans continuité, sans futur. Les Becquerel cependant eurent tous un nombre d'enfants limité: Louis-Hector eut quatre enfants dont deux seulement arrivent à l'âge adulte (Françoise et César) ; César eut trois enfants (Alfred, Pauline et Edmond) ; Edmond, deux (Henri et André-Paul). On constate également, bien que l'on soit dans l'ignorance d'éventuelles fausses couches, les femmes étant muettes à ce sujet dans leurs lettres, que les grossesses, la première étant proche du mariage, sont par la suite assez espacées4. Henri, le fils d'Edmond, qui était très soucieux de la transmission du patrimoines, bien que marié deux fois, n'a eu qu'un enfant, Jean, dans lequel il a placé tous ses espoirs; ce dernier, également marié deux fois, s'éteint en 1953 avec
1 Fonds Bonneviot. Lettre de Pauline Ménière, née Becquerel, à sa mère Cécile, 6 septembre 1838. 2 Pauline épouse le docteur Prosper Ménière le 19 avril 1838. 3 Fonds Bonneviot. Ces cahiers de grand format ne sont pas reproductibles dans l'état et leur réduction les rend peu lisibles. Les renseignements qu'ils contiennent ont été utilisés pour faire les généalogies mises en annexe. 4 Ci-après les prénoms des parents sont suivis de la date du mariage mise entre parenthèses puis des dates de naissance de leurs enfants. Anne et Louis-Hector: (9 février 1784) novembre 1784, 1788, 1791, 1795. Cécile et César: (29 juillet 1813) juin 1814, 1816, 1820. Aurélie et Edmond: (23 juin 1851) décembre 1852, 1856. Henri et Lucie: (13 janvier 1877) février 1878. 5 Voir Rapports familiaux, conflits, épreuves; La mystique de la transmission.

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la lignée. Un fils, un héritier, était susceptible à chaque génération, sauf en ce qui concerne Jean, de prendre la suite du père. C'est ce qui peut expliquer un malthusianisme du reste assez fréquent dans la bourgeoisie. Le choix inverse peut être fait. Un nombre élevé d'enfants justifie, en effet, en partie, la longévité des
dynasties industrielles alsaciennes
1

.

La sœur de César, Françoise, représente l'exemple contraire de la famille. Mariée à 23 ans, elle mettra au monde au moins neuf enfants, et peut-être plus car il a été constaté que les enfants morts en bas âge ne figuraient pas toujours dans la généalogie. Deux mourront, ses premiers nés, à l'âge d'un ou deux ans. Plus tard, elle perd un petit garçon de quelques années, tombé à la renverse dans une chaudière d'eau bouillante. Alors prête à accoucher, entourée de la famille impuissante, elle le voit mourir au bout de plusieurs heures2. Des années plus tard, elle perd un quatrième enfant, un garçon âgé de vingt-trois ans3. Quand cet enfant, son dernier-né, s'annonce, elle a plus de quarante ans. Persuadée d'avoir atteint la ménopause, cette «petite révolution» qu'elle dit attendre tranquillement, elle réalise enfin cette nouvelle grossesse qui la trouve totalement anéantie et elle la qualifie de malheur. Elle écrit à sa belle-sœur et à son frère César: «Comme vous m'aimez, je ne doute pas que vous et mon frère ne preniez part à ma peine; elle est grande je vous assure... et tout ce que je demande à Dieu, c'est d'avoir assez de courage pour ne pas succomber... Je vous avouerai cependant que ma tête est encore ce que j'ai de plus malade [...]4». Les accouchements difficiles à l'issue tragique, comme ce fut le cas en particulier pour la première épouse d'Henri, étaient fréquents, les décès d'enfants également. Les correspondances familiales et amicales évoquent souvent ces drames. Les femmes de la bourgeoisie, pourtant, n'avaient socialement pas d'autre choix que le mariage. Elles ne pouvaient pas envisager le travail, d'une part parce qu'elles n'avaient pas de formation adéquate, d'autre part parce que ce n'était pas, pour la mentalité bourgeoise, dans l'ordre des choses. Il faut souligner cependant que le travail de jeunes filles ou jeunes femmes sans ressource est parfois évoqué dans la correspondance des Becquerel comme un choix très difficile, certes, mais honorable. Ainsi, par exemple, une nièce de César qui, veuve, demande un débit de tabac pour pouvoir élever ses deux enfants5. Il est vrai, et cela mérite d'être
1 Michel Hau, "La longévité des dynasties industrielles alsaciennes", Le Mouvement social, n° 132, Paris, les Editions ouvrières, 1985, p. 9 à 26. 2 Fonds Bonneviot. Lettre de Mr Sanglé Ferrière à César Becquerel, 22 février 1814. Il s'agit du beau-père de Françoise Sanglé Ferrière. 3 Louis Sanglé Ferrière, lieutenant d'infanterie, meurt au siège de Rome, le 28 juin 1849. Fonds Bonneviot, généalogie établie par Edmond et Henri Becquerel. 4 Fonds Bonneviot. Lettre de Françoise Sanglé Ferrière née Becquerel à Cécile Becquerel, 15 janvier 1826. 5 Fonds Bonneviot. Lettre de François Sanglé Ferrière à César Becquerel, 14 novembre 1846. Il s'agit d'Anna Sanglé Ferrière, épouse Collet.

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souligné, qu'il ne s'agit pas dans ce cas d'un travail manuel malS d'un petit commerce. Le travail était difficilement concevable, il était même le plus souvent impossible, pour une femme de la bourgeoisie; elle se trouvait dans une situation de totale dépendance sur le plan économique et ne pouvait pas davantage choisir une voie différente, hors du mariage. Une femme entretenue était l'exemple pernicieux d'un individualisme portant atteinte à l'image morale de la femme, pilier de la famille, elle-même à la base de la société. Elle a existé dans la famille Becquerel mais, exclue des correspondances ou évoquée par nécessité et toujours en termes voilés, elle a été ensevelie sous une chape de silence. Cette question sera revue en abordant les cas individuels des Becquerel. Le mariage était la seule ambition des jeunes filles, à moins d'entrer en religion pour échapper au rôle classique qui leur était dévolu ou par conviction religieusel, ou bien de disposer d'une fortune personnelle suffisante leur permettant de ne dépendre de personne et de vivre seule. Mais le rôle de fille riche célibataire, en dehors de l'indépendance financière et du pouvoir que cela supposait au sein d'une famille, n'était pas assorti de toutes les libertés. De plus, il n'était pas considéré de façon très positive par la société et par les jeunes filles elles-mêmes, tant le rôle d'épouse et de mère était valorisé. Les filles quittaient donc la tutelle de leur père pour se retrouver sous celle du mari. Pauline, la fille de César, en est un exemple. Lorsqu'elle écrit à sa mère, son mari lit ses lettres, ajoute un mot rectificatif à ses propos ou bien la corrige. Il s'en explique ainsi: «Il vous semblera, Madame et chère maman, qu'un maître d'études a corrigé la composition de votre fille et ce n'était pas sans besoin. Elle prétend qu'elle ne se gêne pas avec sa mère; ce qui est un tort car elle prend ainsi l'habitude de négliger son écriture et son style. Mais je suis là, Dieu merci, et en bon pédagogue je redresserai la petite». Une autre fois, il parle ainsi de sa femme: «La princesse a été si bien servie à souhait toute sa vie, chacun s'est si bien empressé de lui plaire en tout point que la plus légère contrariété la met au désespoir, il faut que tout le monde se précipite au devant de ses moindres désirs, elle n'admet pas un obstacle à ses vœux [...]2». L'image qu'il renvoie de Pauline, qui a alors vingt-trois ans, est celle d'une enfant capricieuse et gâtée, d'une petite fille dont il faut redresser les défauts. On revient à cette perception de la femme comme un être dont la maturité n'est jamais atteinte, imparfait mais perfectible par l'autorité de l'homme, en l'occurrence son mari, qui lui manifeste indulgence et condescendance mais qui entend la corriger.

1Voir Une approche de l'aspect religieux dans la vie des Becquerel. 2 Fonds Bonneviot. Lettres de Pauline Ménière née Becquerel à sa mère, Cécile, non datée et 7 septembre 1839.

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Car l'épouse, mère des enfants, est également la femme d'intérieur qui tient la maison et qui sert de faire valoir à son mari dans la société!, d'où la nécessité qu'elle ait les qualités requises. Dans son étude de l'histoire des mentalités à travers celle des vêtements, Philippe Perrot montre comment les hommes de la bourgeoisie depuis la Révolution ont fait le choix d'une rigueur vestimentaire, celle du drap noir, devant contraster avec les couleurs et les fantaisies portées par l'aristocratie de l'Ancien Régime: «C'est pour la bourgeoisie l'expression vestimentaire de sa justification idéologique et de sa légitimité sociale2». Sa femme, par contre, porte toujours dans les soirées mondaines des toilettes splendides. Elle expose ainsi la prospérité du maître de maison, elle est sa devanture sociale3. C'est d'ailleurs la maîtresse de maison qui est chargée de la sociabilité et qui tient salon4. Comment les femmes elles-mêmes s'arrangeaient-elles de cette situation d'altérité, d'infériorité et de dépendance? Conditionnées depuis l'enfance, préparées à ce rôle bien défini qui leur était réservé à l'exclusion de tout autre, se satisfaisaient-elles de leur vie? A ce sujet, Adeline Daumard remarque: «Nombreuses sont les plaintes relatives à l'inutilité, au vide de la vie des femmes5». Les lettres de femmes de la correspondance Becquerel, épouses ou sœurs des savants, ne comportent pas de récriminations affichées dans ce domaine, ce qui ne signifie pas qu'elles n'en avaient pas mais seulement qu'elles ne les exprimaient pas. Cependant une constatation, au vu des lettres du XIXe comme du début du XXe siècle, retient tout à fait l'attention. Les grands sujets de préoccupations féminines sont la maternité, les malaises, les problèmes domestiques. La maternité, et non pas les enfants, on le verra, dont la vie est étrangement absente de leurs lettres, a déjà été envisagée. Les malaises, que l'on distingue des problèmes de santé, font partie de leur quotidien. Il est en effet frappant de relever leur fréquente évocation. Maux de tête ou fortes migraines souvent associés à des contrariétés plus ou moins importantes; états "nerveux", ce mot semblant recouvrir d'un voile commode toutes les indispositions physiques et psychologiques, subies ou servant de signes d'appel, ignorées de la science ou peu considérées, que les femmes tentaient de calmer en prenant un bain ou grâce à l'éther. Dans cette époque corsetant si fort les femmes, physiquement et moralement, ces maux n'étaient-ils pas plutôt des mots, inconsciemment chargés d'exprimer ou d'extérioriser leur malêtre?

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Philippe Perrot, Les dessus et les dessous de la bourgeoisie, Paris, Editions Complexe,

1981, 344 pages. p. 63. 2 Idem. p. 58. 59. 3 Idem. p. 64. 4 Anne Martin Fugier, La bourgeoise, op. cit., p. 15. 5 Adeline Daumard, Les bourgeois de Paris au XIXe siècle, op. cit., p. 187.

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B. Les alliances des physiciens: aspects financier et social
1. César et Cécile
Alors sous-inspecteur des études à l'Ecole polytechnique, César Becquerel obtient l'autorisation du ministre de la Guerre d'épouser Cécile Darlu et demande à cette occasion un congé de deux moisI. Ils se marient à Paris le 29 juillet 1813, il a vingt-cinq ans, elle en a dix-neuf. Les familles sont déjà alliées, César épouse la belle-sœur de sa cousine issue de germain. Leur contrat de mariage montre que leurs dots sont de même valeur et qu'il ne s'agit pas d'un riche mariage2. Par contre le beau-père de César, Guillaume Darlu, attaché des Postes, apparaît comme un homme ayant une certaine influence politique. Les lettres que César écrit à ses parents pendant la guerre d'Espagne où il est officier du Génie pendant les campagnes de 1810,1811 et 1812, parlent souvent de lui3. Il facilite l'acheminement du courrier, il est surtout chargé d'obtenir du ministre de la Guerre le retour de César en France. Ce dernier écrit à son père en août 1810 : «Je vais te faire une réflexion sur l'alliance que monsieur Darlu veut faire un jour avec notre famille. Si monsieur Darlu veut mettre tout dans le temps convenable il ne peut le faire qu'en me faisant nommer officier d'ordonnance de l'Empereur ce qui est un très joli poste, ces officiers ne quittant jamais l'Empereur et jouissant de très gros appointements [...]4». De Tarragone, un an après, il en parle encore: «Tu as du recevoir une lettre de moi dans laquelle je t'annonce que je désirerais ma rentrée en France... ce qui serait dans le cas où monsieur Darlu pourrait me faire nommer officier d'ordonnance de l'Empereur car j'aurais avec (le) grade bientôt la décoration. Il y a plusieurs (officiers) de mon arme qui occupent ce poste. Je te prie de me communiquer ce que tu auras décidé avec la maison Darlu. Il est inutile de te rappeler ce que je t'ai toujours dit sur le compte de cette respectable famille, ainsi tes intentions sont absolument les mêmes que les miennes. Je crois que monsieur Darlu (veut) obtenir (directement) la demande que (je) viens de te faire (et que) le ministre de la Guerre est assez puissant, (et) assez attaché à cette famille, pour la faire accorder à une personne qui désire s'introduire dans cette même famille. (Si) tu ne peux pas réussir, je me vois obligé de rester plusieurs années en Espagne qui n'est pas un séjour fort agréable et qui me privera
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2 Voir tableau comparatif des montants relatifs aux contrats de mariage des Becquerel en annexe. Un mariage est qualifié de riche quand l'apport de chaque conjoint dépasse 100 000 F, d'après Adeline Daumard, Les bourgeois de Paris au X/Xe siècle, op. cit., p. 204. 3 Fonds Sorel. Etats de service de César Becquerel, 1817. Ces lettres n'existent plus, seules ont été conservées quelques photocopies aimablement prêtées par Monsieur Zurfluh. Malheureusement leur mauvaise qualité d'impression ne les rend pas toujours lisibles. 4 Fonds Zurfluh. Lettre de César Becquerel à son père, Louis-Hector, 10 août 1810.

Archivesde Polytechnique,VI 2 a 2, 1806.

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du plaisir de te revoir de longtemps car il faut de puissants moyens pour en sortir. Je te répète que monsieur Darlu peut obtenir réellement cette faveur s'il fait quelques demandes, car je connais plusieurs officiers du Génie qui, étant présentés par un homme puissant, ont réussi. J'ai oublié de te dire ci dessus que j'ai déjà été proposé deux fois pour la décoration. Je te charge d'embrasser pour moi maman, et de lui dire que je ne désire rien (de plus) que de pouvoir être auprès d'elle pour lui témoigner toutes les (manifestations) de tendresse que j'ai pour elle1». Le ministre de la Guerre, le duc de Feltre2, est attaché à la famille Darlu car il leur est apparenté ainsi que l'indique cette lettre qu'il écrit à César, après son mariage avec Cécile, une lettre où il le nomme «Cher cousin3». C'est de MmeDarlu, née Préponnier, que vient la parenté, elle est sa cousine issue de germain4. Le ministre et son épouse sont d'ailleurs présents à la signature du contrat de mariage de César Becquerel et de Cécile Darlu. En janvier 1814, quand les armées alliées envahissent la France, César, marié, participe à la défense du pays. Son beau-père use de son influence pour le faire rentrer chez lui où sa femme Cécile, on l'a vu, l'attend avec beaucoup d'anxiété: «Tout en regrettant l'excès de votre zèle à exécuter les ordres que vous avez reçus, j'en ai tiré le plus heureux augure pour votre prompt avancement et c'est dans cette vue que j'ai fait valoir ce zèle en écrivant au Ministre qui, d'après ce que vous me marquez, l'a apprécié. [...] Nous espérons que votre lettre au Ministre secondera nos vœux en vous faisant expédier votre ordre de retours». Mais ce n'était pas aussi simple à obtenir en période de guerre. Darlu, plusieurs mois plus tard, travaille toujours pour son gendre: «En parlant de Poste, vous dire que je m'occupe de vous, c'est ne vous apprendre rien, car vous en êtes sûrement bien persuadé; je ne passe presque plus de jours sans pousser des bottes au Matador à votre sujet, il les reçoit toutes sans en parer aucune, de là se fortifie mon espérance que je remporterai la victoire sur lui: il attend pour s'avouer vaincu qu'il ait triomphé d'un autre côté, mais il y a une armistice indéterminée qui le taquine et me désole parce que ce n'est que lorsqu'elle aura cessée qu'il m'adjugera le Palme après laquelle je soupire tant pour votre bonheur, votre tranquillité et la jouissance de mes vieux jours6». Bien que rédigée dans un style peu clair, vraisemblablement pour assurer une certaine discrétion au message, cette lettre montre assez les
1 Idem. Lettre de César à son père, 3 septembre 1811. Les mots placés entre parenthèses sont ceux qui manquent sur la photocopie. 2 Remi Clarke, duc de Feltre. 1765-1818. Chef d'état-major de l'armée du Rhin en 1793, il est suspendu comme suspect et rentre en faveur grâce à Bonaparte, ambassadeur en Toscane en 1801, ministre de la guerre de 1807 à 1814, il se rallie aux Bourbons, il est ministre de la guerre sous Louis XVIII et maréchal de France en 1816. 3 Fonds Bonneviot. Lettre d'Henry Clarke, duc de Feltre, à César, 1 février 1815. 4 Fonds Bonneviot. Tableaux généalogiques dressés par Edmond Becquerel. 5 Fonds Bonneviot. Lettre de Guillaume Darlu à César Becquerel, 14 janvier 1814. 6 Idem. Lettre de G. Darlu à César, 27 septembre 1814.

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difficultés de Darlu pour attirer l'attention du ministre de la Guerre visiblement engagé dans des tractations politiques plus importantes à cette époquel. Enfin, comme il le désirait, César est admis à la retraite avec le grade de chef de bataillon en février 1815, ce que confirme la lettre qu'il reçoit du duc de Feltre2. Plus tard, en 1822, c'est encore Darlu qui intervient auprès du duc de La Rochefoucauld-Doudeauville3, alors directeur des Postes, pour obtenir une bourse' dans un collège de Paris pour le fils aîné de César4. Les relations entre César et ses beaux-parents apparaissent assez chaleureuses, si l'on en croit le ton affectueux des lettres de M. et MmeDarlu5. G. Darlu manifeste beaucoup d'estime à son gendre et, à la fin de sa vie, d'une écriture diminuée par la maladie, il remercie sa fille et César: «Agréez tous les deux ma sincère reconnaissance des importants services que vous m'avez rendus, je ne les oublierai jamais6». La nature de ces importants services n'est pas précisée. Cependant les remerciements s'adressent autant à sa fille qu'à son gendre: il ne s'agit donc pas de politique mais plus vraisemblablement du règlement de problèmes financiers. Les Darlu, en effet, étaient totalement ruinés. En 1828, Mme Darlu écrit à César: «J'ai écrit hier à Cécile, je lui parle de nos malheurs passés que nous avons supportés sans avoir la même ressource et dans un temps encore plus

malheureux7».Cette évocation d'une période difficile est à mettre en relation avec

la convention signée en octobre 1816 entre M. et Mme Darlu, César et Cécile Becquerel. Elle établit en effet, peu d'années après leur mariage, que ces derniers renoncent totalement à la dot de Cécile qui ne sera donc jamais perçue. Seul le montant du trousseau reste acquis. Leur situation semble ne pas devoir se redresser puisqu'à la mort de G. Darlu en 1832, les dettes absorbent toute la succession. A la mort de sa mère en 1855, Cécile reçoit une pendule en bronze doré et deux flambeaux. Les 5000 francs qui restaient à Mme Darlu et qu'elle avait confiés à César, servent à régler les dettes et les frais de sépulture8.

1Napoléon a abdiqué en avril 1814, les Bourbons sont de retour sur le trône. 2 Fonds Sorel. Etats de service de César Becquerel. Fonds Bonneviot. Lettre du duc de Feltre à César, 1 février 1815. 3 Ambroise Polycarpe, duc de La Rochefaucauld-Doudeauville. 1765-1841. Nommé directeur des Postes en 1821, puis ministre de la Maison du roi en 1824. 4 Fonds Bonneviot. Lettre de Guillaume Darlu à César Becquerel, 27 août 1822. 5Idem. Vingt huit lettres de Mr et Mme Darlu de 1813 à 1832. 6Idem. Lettre de Mr et Mme Darlu à Cécile et César Becquerel, 2 janvier 1830. 71 demo2 février 1828. 8 Archives nationales. Liquidation de la succession Becquerel. MC ET CXIX 901. Pour le montant de la dot et du trousseau voir tableau en annexe.

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2. Edmond et Aurélie
Le 23 juin 1851, Edmond, fils cadet de César Becquerel, épouse à Paris Aurélie Quénard. Il a trente et un ans, neuf ans de plus que sa femme. Des lettres reçues par André Quénard, son beau-père, en 1834, mentionnent dans l'adresse: "ancien notaire" à Courtenay, dans le Loiret. Ce que confirme l'acte de naissance d'Aurélie en 1829 sur lequel Quénard est notaire royal!. Dix ans après, cet ancien titre n'est plus mentionné mais remplacé par celui de propriétaire. C'est un homme féru de poésie. Un poète amateur lui demande de le lancer dans le milieu littéraire et lui adresse un long poème dont voici les premiers vers: Trop généreux Quénard, illustre innovateur, Arbitre du génie et des arts amateu';, ... Cela donne à penser qu'il avait quelque crédit dans ce milieu. Il écrit ainsi à des personnalités de l'époque aux horizons politiques bien différents. Il reçoit, du reste, une lettre de Lamartine le remerciant de l'envoi d'un épître politique bienveillant, et une de Chateaubriand, quoique bien peu chaleureuse et qui commence par ces mots: « Vous savez Monsieur que l'on ne se connaît pas ...». Quénard avait fait un portrait de lui d'après une œuvre de Girodet et l'écrivain le trouvait bien peu ressemblant. Il n'a guère plus de succès auprès de Jouy qui lui trouve un meilleur talent dans l'écriture que dans le coup de crayon3. Aurélie est bien dotée, comme sa belle-sœur Pauline. Outre une somme de 40 000 francs en avancement d'hoirie dont le ménage perçoit les intérêts, un capital de 60 000 francs est versé en deniers comptant. Cela représente une riche dot à laquelle s'ajoutent les espérances de la jeune fille, ses parents possédant des biens fonciers4. Aurélie est leur unique héritières.

3. Henri et Lucie; Henri et Louise
Le fils aîné d'Edmond, Henri, épouse en premières noces, à vingt-quatre ans, la fille du professeur Jules Jamin, physicien, professeur à la Faculté des sciences de Paris et à l'Ecole polytechnique, membre de l'Académie des sciences. La dot de Lucie n'est pas négligeable puisqu'elle se monte à un capital de 20 000 francs, ce qui reste modeste, mais aussi à une rente de 5 000 francs sur l'Etat français, rente estimée à 106 100 francs. Henri apporte une dot moins
1 Archives de la mairie de Courtenay. (Loiret). 2 Fonds Bonneviot. 3 Fonds Bonneviot. Lettre de Lamartine à André Quénard, 2 août 1848. Lettre de Chateaubriand à A. Quénard, 29 juin 1824. Lettre de Jouy, 27 décembre 1823. 4 Voir tableau en annexe, et chapitre sur le patrimoine. S Fonds Sorel. Inventaire après décès d'Aurélie Becquerel, née Quénard, du 26 juin 1890, Me Fay Paris.

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importantel. Ils se marient à Paris, le 15 janvier 1877. Lucie, de quatre ans sa cadette, met au monde leur fils Jean treize mois après et décède des suites de cette naIssance. Henri se remarie le 16 août 1890 avec Louise Lorieux. Le père, Edmond Lorieux, est inspecteur général des Mines. Henri entre ainsi dans une famille qui ne compte pas moins, lui compris, de huit polytechniciens2. Les biens qu'il amène à la communauté, constitués de biens en toute propriété mais aussi de ses droits dans la succession de sa mère non encore réglée, seraient une grande fortune s'il s'agissait d'un tout jeune homme. Henri a trente-huit ans, il est installé dans la vie, son apport est confortable. Louise, bien qu'avec une somme inférieure, est richement dotée. Cela représente à eux deux, pour commencer leur vie commune, une solide fortune3. Le frère de Lucie, Paul Jamin, écrit à Henri à l'occasion de ce mariage, l'assurant qu'il est temps pour lui de «réparer» son passé avec une <~eune femme qui accepte d'un excellent cœur de (lui) refaire une existence4». Quand Henri se remarie avec cette jeune fille de vingt-six ans, son fils a douze ans et sa mère, qui s'était beaucoup occupée de ce dernier, est morte quatre mois plus tôt5. Louise qui

devient ainsi la maman 6 d'un jeune garçon, presque un adolescent, n'aura jamais
d'enfant à elle. 4. Jean et Isabelle

Le mariage de Jean est un événement majeur dans l'histoire des Becquerel. Les conséquences sont évidentes: par ce mariage, Jean transforme ses relations avec son père et change radicalement sa position dans le groupe familial et social. Son comportement dissident à ce sujet est à mettre au cœur de la problématique sur la transmission dans cette lignée. Ce sujet est donc largement abordé dans la partie qui concerne les relations entre Henri et Jean. Il faut cependant commencer par situer les faits. Jean se marie à Londres, dans le district de Saint Gilles, le 1er mai 1905. Le livret de famille est délivré par la mairie du XVIIe arrondissement de Paris où le

1Inventaire après décès. Archives nationales. MC ET CXIX. 901 et voir tableau en annexe. 2 Source Ecole polytechnique. 3 Voir tableau en annexe et chapitre sur le patrimoine. Les comparaisons sont établies en se référant à : Adeline Daumard, Les fortunes françaises au X/Xe siècle, op. cit., p. 136, 137, 211. 4 Fonds Sorel. Lettre de Paul Jamin à Henri Becquerel, 12 août 1890. 5 Aurélie Becquerel, née Quénard, décède à Courtenay le 2 avril 1890, à l'âge de soixante et un ans. Son mari meurt un an après. 6 Jean dans les lettres à son père l'appelle "maman" et Henri également lui parle de sa maman.

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mariage est transcrit le 22 mai 1905, et le certificat de marIage est établi à Londres 1. Isabelle Joséphine Flore d'Haussy a vingt-cinq ans. Elle est née le 20 août 1880 à Lille2. Elle est domiciliée à Londres à la même adresse que Jean, mais c'est une adresse temporaire utilisée pour les circonstances. Son père, Eugène d'Haussy, sur le certificat de mariage est "commission agent", ce que l'on peut traduire par courtier. L'extrait d'acte de naissance d'Isabelle indique qu'il est comptable, son épouse se nomme Médonia Agar. La mention contrat de mariage est barrée sur le livret de famille. Le mariage civil est suivi d'un mariage religieux le 4 mai 1905, comme l'atteste la demande que fait Jean en 1926 pour que la nullité soit prononcée par les instances religieuses3. Un document, photographié et conservé par Jean, contient davantage de renseignements sur sa femme. Il s'agit d'une lettre qu'Isabelle adresse au directeur du casino de Monte Carlo quatre ans avant son mariage4. Elle montre que la jeune femme est une habituée des salons de jeux de Monte Carlo où elle perd beaucoup d'argent, avec sa mère d'abord, puisqu'elles y passaient tous les hivers depuis quatre ans, seule ensuite. Isabelle proteste contre l'interdiction qui lui est faite désormais d'entrer dans les salons. Elle est entretenue à Paris par «un homme comme il faut», selon son expression, un «ami» qui se charge d'elle, ce dernier pouvant très bien être Jean bien qu'il n'y ait aucune preuve de cela. Isabelle joue à la roulette et semble bien maîtriser ce jeu puisque, quelques années plus tard, elle écrit à son mari, alors à Monte Carlo, des conseils très précis pour jouer au mieux5. Il ne peut y avoir de doute, la femme de Jean est une "femme d'aventure", ainsi qu'on les désignait alors comme le précise Philippe Perrot. C'est une demimondaine: «Mondaine déclassée, elle a rompu avec la société dont elle est issue par le scandale d'un divorce ou d'une aventure irrégulière [...] sans cesser de partager des habitudes, des manières et un langage du meilleur ton6». Isabelle est «l'irrégulière» dont parle le cousin des Becquerel avec un certain mépris? Jean va être atteint par ce mépris car, s'il est admis pour un homme d'avoir des relations avec une demi-mondaine perçue comme une femme tenant «de la prostituée, de l'actrice, de la femme à la mode, tout à la fois8» et de lui donner son argent et son
1Fonds Petitgand. 2 Fonds Petitgand. Copie d'un extrait des registres aux actes de naissance de Lille pour l'année 1880. 3 Fonds Sorel. Evéché de Meaux. Convocation de Mme Henri Becquerel pour témoignage, 17 mai 1926.
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Fonds Petitgand. Lettre d'Isabelle d'Haussy au directeur général des salons de jeux de

Monte Carlo, 19 décembre 1901. SFonds Petitgand. Lettre d'Isabelle Becquerel, née d'Haussy, à Jean, 28 mars 1910. 6 Philippe Perrot, Les dessus et les dessous de la bourgeoisie, op. cit., p. 303. 7 Voir supra: Le mariage, une affaire bien menée. 8 Anne Martin Fugier, La bourgeoise, op. cit., p. 15.

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