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Les voies de l'observation

De
256 pages
Le recours à l'observation directe doit se méfier des pièges de la perception ordinaire. L'ouvrage expose les principes et les modalités de deux voies qui se présentent comme antinomiques : une observation empreinte du modèle
des sciences exactes du XIXe siècle, et une observation qui cherche à prendre en compte l'expérience de l'observateur. Ces deux voies n'en sont pas moins toutes deux placées devant la nécessité et l'impossibilité de distinguer l'observateur et la situation qu'il appréhende.
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LES VOIES DE L'OBSERVATION
Repères pour les pratiques de recherche en sciences humaines

Collection INGENIUM dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne "... Car l'ingenium a été donné aux humain pour comprendre, c'est-à-dire pour faire"

Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 "la Méthode œs études de notre temps", méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous construisons en marchant - que restaure le vaste projet contemporain d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement, qui retrouve cette "étrange faculté et l'esprit humain qui permet de conjoindre" pour comprendre et inventer en formant des projets. Rendre intelligibles les expériences humaines où se croisent connaître et agir, comprendre et faire, constitue le fondement des "sciences de l'ingenium" . La collection INGENIUM veut contribuer au redéploiement contemporain des "nouvelles sciences de l'ingénierie"

-

que l'on appelait naguère

sciences du génie, en l'enrichissant de multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs construisent dans tous les domaines de la tragique et passionnante Aventure humaine, en s'imposant une part de cette "obstinée rigueur" dont témoignait déjà Léonard de Vinci.

La série "LES CLASSIQUES DE L'INGENIUM" veut rendre aisément accessibles des ouvrages plus anciens qui ont contribué et contribuent encore à notre intelligence de la complexité.

Ruth C. KOHN

Pierre NÈGRE

LES VOIES DE L'OBSERVATION
Repères pour les pratiques de recherche en sciences humaines

Préface d'Yves Barel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

En hommage à Yves Barel

Avec nos remerciements à Guy Berger, Matty Chiva et Daniel Kohn pour leur accueil et leur lecture attentive du manuscrit de ce livre, et pour Michel, pour cette troisième voie de l'observation dont il porte témoignage.

@ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4962-3

Préface

Les lignes qui suivent ne se veulent pas une introduction à, ou une réflexion sur l'ouvrage de R.C. Kohn et P. Nègre. Je n'ai pas la compétence requise pour ce faire. Elles sont seulement une réflexion autour de cet ouvrage, inspirée par le contexte dans lequel il est possible, et sans doute utile, de le situer. Nous vivons un moment passionnant de remise en cause des fondements, méthodes et approches de la réflexion humaine en général, et de ce que l'on appelle la science plus particulièrement. La scientificité n'est plus ce qu'elle était, comme la nostalgie. Elle a elle-même du mal à se faire à cette idée. Certes le temps paraît révolu où régnaient sans partage le positivisme et le scientisme naïfs légués par le X1X siècle, bien qu'il ne faille pas se faire d'illusions sur l'énorme résistance intérieure, quasi inconsciente, d'un grand nombre de scientifiques, de chacun de nous à la limite, à l'évacuation du modèle dix-neuvièmard Nous n'en avons pas fini avec ce simple à partir duquel nous sommes censés pouvoir retrouver le complexe, avec la causalité linéaire, avec la logique du tiers exclu, bref avec cette idée grandiose et dangereuse selon laquelle la "réalité" que l'on observe et que l'on cherche à comprendre est de l'ordre de la machine et du mécanisme, plutôt que de l'ordre de l'entité vivante. Et c'est à bon droit que l'idée subsiste, car elle est, aujourd'hui encore, à l'origine d'une quantité d'avancées scientifiques et techniques. Voyons par exemple la percée de la biologie moléculaire, dans les années 60, à partir du mécanisme mental farouche, délibérément "antidialectique" de J. Monod ou d'autres. 5

Seulement voilà: le modèle classique de la scientificité, tout en restant "incontournable", est en train de montrer qu'il ne suffit plus à la tâche, dans des domaines de plus en plus nombreux. Et l'une des raisons qui expliquent sa (toujours) grande prégnance, est moins sa force interne, que l'absence pour l'instant (pour combien de temps ?) d'un ou de plusieurs paradigmes alternatifs, réellement à même de remplir les fonctions qui sont les siennes ainsi que, au surplus, celles qu'il est incapable de remplir. Sur ce point, il y a beaucoup d'appelés, et peu d'élus. L'ironie des choses veut que ce soit à partir de l'un des berceaux historiques du mécanicisme et de la scientificité classique, qu'est née la réaction la plus vigoureuse, la plus féconde, et la plus irréversible: la physique. Les physiciens ont bien de la chance: leurs métaphores de travail les ont conduits à des résultats scientifiques éblouissants et à des performances technologiques ravissant les gouvernements, les armées et les entreprises. Moyennant quoi, ils sont intouchables et certains
d'entre eux

- Costa

de Beauregard,

Feynman, Bohm et tant

d'autres -, peuvent se payer le luxe de chercher de nouvelles voies, sans risquer le bûcher, et sans craindre de frôler ce qu'on appelait dédaigneusement la métaphysique, l'ésotérisme sans principe, bref l'absence de sérieux scientifique. Les physiciens ne sont pas ou ne sont plus seuls. il y a les travaux de R. Thom ou de Prigogine. il y a les réflexions mathématiques sur les ensembles flous, la "découverte" des objets fractals, la toute neuve "théorie" du chaos, la prise au sérieux de la complexité comme objet d'étude et peut-être comme ''paradigme'', etc. etc. Bien sûr tout cela ne fait pas encore un monde, mais, comme on disait il y a peu encore, "interpelle" ce monde.

6

Et les sciences humaines et sociales, dans tout cela? Après la mort (définitive ?) d'un marxisme se voulant scientifique, après l'échec de leur "sémiotisation" à partir de la linguisti~ que, nouvelle candidate à l'hégémonie dans ce secteur, après la renaissance de l'homme mis à mort par certains structuralismes, après le fiasco explicatif et prévisionnel de la science économique qui se crut longtemps la fine fleur de l'analyse de la société, après tout cela, les sciences sociales et humaines
paraissent

- et sont

-, dans un piteux état. Elles sont à la re-

cherche d'une identité, et la quêtent fébrilement dans deux directions : un discours qui veut à la fois noyer et sauver les sciences sociales, par l'éclat du style, le tour ''poétique'' de la pensée, le rapprochement de l'art et de l'imaginaire du romancier, la négation désinvolte du sérieux du "réel", l'inoculation d'un peu de philosophie à l'analyse sociale. Moyennant quoi, on observe un raidissement réactif bien compréhensible, un retour en force d'une scientificité néo-classique à la Boudon. La schizophrénie est là. Les sciences sociales ne se résignent ni à abandonner leur fantasme d'imitation des sciences pures et dures, ni à sy accrocher comme si de rien n'était. il n'est pas si facile de garder son calme et de chercher une troisième voie, fût-elle provisoire, dans cette situation, c'est-àdire d'adopter une attitude qui ne fût ni nihiliste, ni en déphasage historique devant les exigences nouvelles de la recherche sociale et humaine. Pourtant, certains "sy collent". Voilàpourquoi j'aime bien le travail de. R. C. Kohn et P. Nègre. Ce sont manifestement des visiteurs du troisième type. lis y ont d'autant plus de mérite et de courage que leur domaine
d'intérêt

- l'observation

en science sociale et humaine -, me

paraît un piège magnifiquement conçu pour faire délirer la pensée sur la scientificité et l'objectivité du regard, et toute cette sorte de choses. Dans un ouvrage qui est le contraire d'un bavardage, qui se veut et qui est précis, concret, techni7

que, s'insèrent de manière harmonieuse toute une série de développements sur les nouvelles exigences de la pensée humaine, développements qui ne sont ni du verbiage, ni de la crispation scientifique quelque peu ringarde. Au centre de ce livre, ily a la relation observateur - observé, le relativisme, l'indécidabilité, l'indétermination, la complexité prise au sérieux. il y a ce que Wittgenstein - eh ! oui, Wittgenstein -, évoque quelque part quand il dit à peu près qu'il cherche moins à séparer le dur du mou, qu'à trouver ce qu ily a a de rigoureux dans le mou. Car c'est bien de cela qu'il s'agit: apprendre à constuire une nouvelle rigueur, scientifique ou non, qu'en avons-nous àfaire ? Ce qui me paraît dominer les préoccupations de R.C. Kohn et P.Nègre, c'est finalement la constatation de l'existence du paradoxe de la fus ionséparation de l'observateur et de son "réel" à observer. C'est-à-dire l'existence d'une forme d'un paradoxe à portée encore plus générale, celle de la nécessité et de l'impossibilité de distinguer entre un intérieur et un extérieur des choses. L'observation, chez nos auteurs, finit par être un rapport total, polysémique. Nous assistons à la naissance ou à la renaissance d'une authentique globalité, d'une complexité qui ne s'effraie ni ne se complaît d'être telle. Et ce que j'aime pardessus tout, c'est que cela s'est pensé et écrit dans une sorte de
sérénité

.

-je

ne trouve pas d'autres mots -, avec le souci de la

nuance, la reconnaissance qu'il y a de l'à-peu-près dans le jeu du monde et dans ce que l'on en perçoit, l'absence de crispation scientiste ou anti-scientiste, l'oubli de fanfaronner sur le peu de sens ou le peu de réalité de toutes choses, une fanfaronnade à laquelle, aujourd'hui, ne résistent guère certains grands esprits, sans doute dépités par tous les vilains tours que le monde garde dans son sac. Yves Barel- 27 septembre1990 8

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

L'observation en sciences humaines est une observation de l'homme par l'homme. A partir de cette proposition ne peuvent que se développer des approches et des procédures diverses, car elle entraîne un rapport double qui pose maintes questions, pour celui qui observe comme pour celui qui est observé. Cet ouvrage tente d'en élucider un certain nombre. Parce que ces questions leur sont communes, il prendra ses exemples aussi bien en psychologie qu'en psycho-sociologie, sociologie ou sciences de l'éducation. Nous retenons comme principe qu'aucune réponse ne doit être évincée a priori de la réflexion et d'une éventuelle utilisation dans une démarche de recherche. Nous situant d'emblée dans la mouvance actuelle des sciences humaines, nous serons ainsi amenés, non pas à rejeter, mais à relativiser la place de la situation expérimentale, trop souvent perçue comme la seule alternative possible à la vision du sens commun. Que ce soit en recherche ou dans un examen à visée diagnostique, la notion d'observation est couramment utilisée pour désigner tout aussi bien: - un temps d'une démarche de connaissance (généralement le premier: la phase d'exploration), dans un lieu qui lui est parfois spécialement affecté (le patient est "en observation" dans une structure spécialisée), éventuellement sous forme de test), c'est-à-dire le type d'action développée par l'observateur, - les données recueillies (observations cliniques, observations statistiques, dossier d'examen), le produit fmi, en quelque sorte. 9

-

une instrumentation (un recueil systématique de données,

Désignant à la fois l'action, son résultat et la méthode utilisée, l'observation peut apparaître comme une démarche qui se produit elle-même. L'observation participerait ainsi de l'action et de sa représentation, tout en s'en distinguant. Dans le fonctionnement au quotidien, cette intrication des niveaux ne pose guère question. Mais lorsque l'observation se veut construite selon une autre manière, chacun de ces aspects se met à vivre pour lui-même et à poser problème: - tension autour du statut des perceptions qui structurent l'observation, - tension autour de la position d'acteur et d'observateur dans la situation observée, comme de la position de récepteur des observations faites, - tension autour du type de relation établie entre l'observateur, l'observé, le destinataire. Penser l'observation conduit à la "réfléchir" au double sens du terme, c'est-à-dire non seulement montrer quelles en sont les pratiques mais également l'apprécier d'un point de vue théorique. Cet ouvrage s'appuie sur le postulat que les tensions évoquées précédemment sont inhérentes aux caractéristiques de l'observation humaine et ne peuvent donc être évincées de la réflexion sur la démarche de recherche. La problématique pose et intègre le jeu des contradictoires qui tissent chacune des dimensions de l'observation. En d'autres termes, nous nous efforçons de garder en vue ce qui fait obstacle à la constitution de l'observation en tant que moyen scientifique, pensant que c'est dans ces obstacles mêmes qu'est fondée sa spécificité. L'objet comporte alors l'observateur, l'observé, le destinataire: leurs places et leurs déplacements, comme les relations entre eux, envisagés dans l'espace et le temps de leur rencontre. La méthode est un travail de décomposition-recomposition de la perception et des rapports ordinaires, tels qu'ils sont institués dans les modes d'observation construits à des fins scientifiques. Nous voulons souligner ainsi que nous envisageons l'observation en tant que processus complexe, dont nous nous engageons à étudier les flux, les mécanismes, les composante. Envisager l'observation comme un processus, c'est la considérer comme un ensemble de phénomènes auquel on peut assigner une unité, et que l'on peut considérer comme actif et organisé dans le temps. 10

Une telle conception conduit à sortir de la logique habituelle, pour laquelle l'observation est morcellée, en étant considérée tantôt comme une méthode, tantôt comme un temps dans une démarche de recherche, ou encore comme un lot d'informations collectées. Car c'est plutôt la prise en compte de l'intrication de ces divers aspects qui nous paraît constituer la spécificité d'une observation construite. C'est dans cette perspective que nous dessinerons, sous un angle fonctionnel, les flux, les mécanismes et les composantes de ce processus. Ceci nous conduira notamment à la proposition selon laquelle il n'y a pas de techniques "neutres" ; leur pertinence est à questionner en fonction de leur inscription dans un ensemble construit par le chercheur. C'est dans la cohérence des divers vecteurs que se trouve le premier fondement de la scientificité. L'observation ne saurait en aucun cas être examinée sans le cadre dans lequel elle s'insère. Notre approche est conçue en termes de pensée paradoxale. Nous souhaitons que le développement du thème de l'observation puisse également être l'occasion d'expliciter quelques grandes lignes de ce mode de penser non-aristotélicien qui nous paraît ouvrir de nouvelles perspectives pour les démarches en sciences humaines.
Le paradoxe, "c'est ce qui étonne ou ce qui choque parce qu'on est mis face à une situation où un être ou une chose est ou semble être, fait ou semble faire, pense ou semble penser, une chose et le contraire de cette chose1." (Barel, 1988). Quelque chose peut ainsi apparaître comme étant l'acteur et le terrain de son action. S'ouvrir au paradoxe, c'est accepter la co-présence d'éléments pourtant contradictoires. C'est rester ouvert à une logique en boucle infmie, où le message est aussi son méta-message. C'est entrer ainsi dans un processus de connaissance où contenant et contenu alternent vertigineusement. Dans une logique polyvalente où se brisent en éclats les catégories de la connaissance aristotélicienne, celles-la mêmes sur lesquelles se sont construites les sciences humaines modernes et, plus généralement, la raison occidentale.

Tout au long de ce livre, et sauf exception qui sera signalée, phie figurant dans les citations sont de l'auteur indiqué.

l

les différences

de typogra-

Il

Ce livre n'en est pas moins conçu comme un manuel à l'usage d'apprentis-chercheurs. Constatant le contraste entre ce qui apparaît comme un retour à l'emploi de l'observation dans les sciences humaines et le manque de précisions sur les moyens de sa mise en œuvre, nos propositions ne négligeront pas les préoccupations du chercheur débutant. Qu'est-ce qui se passe lorsqu'on observe? Comment s'y prendre? Que faire de ses observations? Nous ne ferons pas autre chose, dans la première partie, "Penser l'observation", que nous interroger sur les tensions soulevées dans l'observation, pour qui entend entreprendre une démarche construite. Partant de l'observation ordinaire (Chapitre Un), nous présentons et analysons ensuite les principales méthodes historiquement repérables (Chapitre Deux), avant de proposer un modèle de l'observation centré sur les modes de communication de l'observateur avec ses partenaires (Chapitre Trois). Il nous apparaît ainsi que deux voies se présentent au choix du chercheur, dont l'une aspire à la scientificité généralisante et l'autre à une connaissance de la singularité, ligne de partage qui court à travers les présentations traditionnelles des méthodes. La deuxième partie, "Construire l'observation", présente des repères pour la mise en œuvre du processus. Elle commence par poser les questions du choix de l'outil lui-même et de la position que l'observateur envisage de se donner dans la situation (Chapitre Quatre). Elle développe ensuite, en deux chapitres, les applications des deux voies qui ont été indiquées au terme de la première partie: l'une à visée objectivante (Chapitre Cinq), l'autre à référence implicative (Chapitre Six). L'ensemble est ponctué d'exemples pris plus particulièrement dans deux champs privilégiés: l'école et la petite enfance. Nous avons choisi de revenir dans certains cas plusieurs fois sur les mêmes recherches. Nous entendons donner ainsi une certaine unité aux références, tout en permettant, par l'évocation d'autres thèmes, une possible transposition des procédures à des champs sociaux diversifiés. Mêlant réflexion et pratique, exemples et théories, nous souhaitons contribuer à "faire bouger" la technique: pour penser la complexité, il faut des outils complexes et complexifiants, plutôt que compliqués. À la recherche d'un artisanat de l'observation, nous tâchons de sortir du bricolage sans entrer, pieds et poings liés, dans la technologie. 12

PREMIERE PARTIE

PENSER L'OBSERVATION

CHAPITRE 1 Les données d'observation
L'observation n'est-elle pas présente dans nos actes de tous les jours? Tout le monde n'observe-t-il pas tout le temps, naturellement ? Cette observation de la vie quotidienne, avec l'''accent de réalité" qui lui est propre, ne peut-elle être prise directement comme base de référence pour un recueil de données? De quoi donc est-elle constituée, pourquoi en sortir, et comment en changer? Le détour théorique nous paraît indispensable pour aborder ces questions. Entamons donc la route là où tout commence: dans "l'acte élémentaire" de la perception.

A L'HEUREUSE IGNORANCE DE L'HABIfUDE 1 La perception en question
Pour le sens commun, la perception apparaît naturelle, spontanée, tissée par les messages des sens, donnant une connaissance immédiate du monde. Nous sommes loin, semble-t-il, d'un acte de pensée. "Je l'ai vu de mes yeux" signe la certitude. Il n'est pas besoin de faire référence à une attention délibérée, la démarche se caractérisant tout au contraire par son aspect automatique et involontaire. Le sens de ce que nous percevons nous est fourni instantanément, de manière intuitive et synthétique, sans effort apparent. La perception est d'emblée parfaite. Nous reconnaissons immédiatement, nous interprétons d'évidence et nous nommons d'instinct" La réalité des choses semble s'imposer à nous et l'esprit ne peut ensuite qu'enregistrer les faits recueillis. Nous n'envisageons pas l'éventualité de changer quoi que ce soit dans notre façon de voir.

-

-

15

Selon cette perspective, la perception se fonderait sur la possibilité que nous aurions de tout voir, dès lors que le permettraient les conditions physiques où nous nous trouvons: luminosité, position de l'observateur, proximité et dimensions de l'objet, etc. Il y aurait une immédiateté du monde, et les sens (vue, audition, odorat, toucher, goût) en seraient les capteurs. La stimulation sensorielle serait preuve de la matérialité d'un fait. L'observateur recueillerait les faits comme l'abeille le pollen des fleurs. En aucun cas la perception naturelle ne saurait être conçue comme dérivée d'une idée (et a fortiori d'une théorie), ni d'un souci de cohérence avec celle-ci. Tout au contraire, la pensée interviendrait après coup pour donner du sens aux faits ainsi engrangés spontanément. Le perçu est assimilé à la réalité, ce qui évite d'avoir à mettre en question la perception en tant que variable. Pourtant, lorsque l'analyse décompose cette immédiateté, la liste s'allonge rapidement des distorsions qui minent déjà la perception elle-même. Depuis des dizaines d'années, les psychologues ont mené des études dans le domaine de la perception. Tous leurs résultats indiquent clairement qu'il ne saurait s'agir d'un enregistrement passif, décalque mécanique de la réalité, pur et simpIe reflet de ce qui est reçu, mais bien d'un acte dynamique. Percevoir est une activité où se noue la double nature de l'homme, "animal sensible doué de raison". La perception invente et construit la réalité, au fur et à mesure qu'elle la découvre. Percevoir, c'est se saisir de, recueillir, c'est aussi identifier. La vision est une forme de pensée et, en tant que telle, "coorganisée en fonction de structures et stratégies mentales qui (en) déterminent la cohérence et l'intelligibilité" (Morin, 1981).
La preuve la plus simple en est le renversement des images reçues sur la rétine. Le cerveau les redresse et les traite à sa manière. Roi des illusions, il les maltraite aussi, en transformant les droites en courbes ou en mesurant selon ses propres normes des droites pourtant égales. Nous sommes loin de connaître tout ce qui se joue dans de telles erreurs de nos "sens". Dans l'illusion de Herring (à gauche, ci-après), l'erreur viendrait de la tendance de nos "sens" à sur-estimer les valeurs faibles et à sous-estimer les valeurs fortes, ce qui produit ici une surestimation de la longueur des rayons qui sépare le centre des parallèles. L'illusion de Müller-Lyer (à droite, ci-après) est sans doute le plus connu de ces "jeux de l'esprit" : de fait, 16

l'erreur de mesure y est "de taille" ! L'interprétation de la vision peut contaminer les autres sens. Par exemple, de deux objets ayant exactement le même poids, le plus petit paraîtra sensiblement plus lourd.

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Figure 1. Illusions d'optique
Percevoir, donc, c'est aussi "comprendre, parvenir à connaître". "Pour percevoir, il faut avoir saisi une signification." (Stoetzel, 1963). Ce qui met en jeu la mémoire, l'intelligence, l'attention, l'imagination, la réceptivité émotive, etc. En d'autres termes, la perception ne peut être envisagée ni comme une simpIe activité sensorielle, ni comme une fonction mentale indépendante des autres potentialités et de l'expérience acquise de l'individu. "L'oeil est intelligent" au sens où la vision est avant tout phénomène mental. L'exemple classique de cette intrication des fonctions est celui des témoignages, à l'occasion de la reconstitution d'un fait divers. La simple addition des points de vue conduit parfois à des assemblages hétéroclites. Quant à leur convergence, elle n'est pas automatiquement signe de vérité, mais peut-être, bien au contraire, l'expression d'un jeu d'influences réciproques ou d'œillères communes. "Voir? Voire..." s'écrie E. Morin (1981), qui souligne la "composante hallucinatoire" que comporte la perception. Celle-ci s'ordonne instantanément en fonction d'une
apparente rationalité, jusqu'à

- et

y compris

- la notation

de faits

purement imaginaires. La rapidité de l'interprétation et son efficacité permettent sa confusion avec une immédiateté - donc une transparence - de la perception. C'est que, comme l'indique Bergson, "percevoir n'est qu'une occasion de se souvenir". Au terme d'un processus complexe de codage et de transmission à partir des stimuli sensoriels, c'est le cortex qui va déterminer la localisation de l'objet, sa forme et son identité, lui donnant sa 17

cohérence et son intelligibilité. Il développe, pour ce faire, des stratégies aussi économiques et rapides que possible, s'appuyant donc préférentiellement sur des représentations raisonnables, c'est-à-dire déjà validées par nos expériences antérieures et notre environnement. En conséquence, notre perception est liée à des schèmes perceptifs relevant de notre personnalité, des cadres sociaux et culturels, de toute notre histoire passée ou immédiate.
La théorie de la forme (gestalt) insiste sur le rôle de "signal" que constituent certains aspects d'une situation regardée. Les théoriciens de la forme ont dégagé des "lois" d'organisation de la perception. Ainsi apparaît-il que nous avons tendance à regrouper les éléments qui se ressemblent ou qui sont les plus proches afin de créer une forme, gommant la juxtaposition des éléments dans l'espace ou le temps, pour ne garder que la figure d'ensemble. Et cette dernière sera préférentiellement une forme simple.

Confrontés à une forme complexe, nous essaierons, spontanément, de la lire à partir d'un sens que nous avons cru y discerner, et autour duquel se structurera l'ensemble de la perception. Les éléments suggèrent une forme, et celle-ci, une fois reconnue, devient organisateur des éléments. Pour que le "réel" coïncide avec ce que nous y lisons, nous valorisons certaines dimensions, en négligeons d'autres, rapprochant celles-ci de celles-là. Fonctionnant à l'économie et au rationnel, c'est à partir du déjà vu/déjà connu que nous attribuons une signification générale à une scène. Le risque est de ramener le complexe au simple. Les illusions d'optique constituent des exemples de telles "erreurs" de jugement. En fait, pour la plupart d'entre elles, il ne s'agit pas de véritables illusions, mais d'illusions qui naissent du fait d'interprétations par habitudes qui sont, en ce cas d'espèce, en "porte-à-faux" par rapport à l'objet. Les illusions révèlent, en les grossissant, certains de nos mécanismes spontanés. Par exemple, spécifier une forme, c'est, du même coup, distinguer celle-ci du fond sur lequel elle s'origine, en privilégiant un des deux aspects. Le message sensoriel est unique mais ses composants sont ambigus. Nous entrons là dans le champ des perceptions instables. Ce que nous "visibilisons", l'espace d'un instant, a pour corollaire un travail d'''invisibilisation'' tout aussi important de ce que nous tenions quelques instants auparavant. 18

Le dessin ci-après est bien connu et peut illustrer notre propos. Quel âge a donc cette femme?

Figure 2. Image de femmes
Spontanément, certains y voient une femme jeune, plutôt élégante, les autres une vieille, telle une sorcière. Deux "portraits" en un, dont, de prime abord, chacun ne voit qu'un seul. S'arracher à sa vision première n'est pas une mince affaire. À partir de cet exemple, Y. Barel (1979) nous invite à entrer dans la complexité des choses, à concevoir et à voir à la fois leurs contradictions et leur unité/identité, les différences et les ressemblances entre les élbments de tout système. Les commentaires que nous reprenons ici sont suivis d'une discussion des gravures d' Escher, autres illustrations du même ordre de phénomènes. L'auteur commente cette image comme illustration du paradoxe de "la redondance" dans une forme particulière, la superposition. Il s'agit de se rendre compte qu'un "objet" n'est pas monolithique, univoque, mais que les "éléments" le composant peuvent se combiner de maintes façons et que, en même temps, notre vision va choisir et organiser ces éléments d'une manière particulière. Dans l'image que nous voyons ici, les deux visages sont formés avec les mêmes bouts de dessin, bien que ceux-ci prennent place et sens différemment selon le portrait que 19

l'on voit. "Ce qui diffère, est et devient d'une certaine manière, la même chose... deux objets distincts ou distinguables occupent tout ou partie du même espace... l'objet, pris dans sa totalité, n'est pas un objet mais un ensemble d'objets différents qui, pourtant, ne forment qu'un objet." Barel continue en signalant que l'équivoque n'existe que parce que nous avons là une figure sans fond. Dès que ce dessin serait présenté dans un contexte, soit un salon de thé 1900, soit un âtre de ferme, par exemple, le contexte nous conduirait sans hésitation à la "normale" : "la représentation univoque d'un objet. À condition de respecter la méta-règle implicite selon laquelle l'objet doit être cohérent avec son contexte."

Notre perception ne nous paraît immédiate que parce qu'elle fait l'économie de la réflexion de ce méta-niveau. Elle le postule. Lorsque le processus naturel est pris en défaut, éclate au grand jour combien "ce sont les préjugés immanents à la perception qui nous trompent et nous conduisent à une déception" (Parain-Vial, 1966) .
Un autre exemple peut illustrer cette phrase, au pied de la lettre. Un éducateur travaillant dans une institution pour enfants fut doté d'un appareil de photo sophistiqué capable d'enregistrer des images plus rapidement que l'oeil humain. Il installa l'appareil de telle sorte qu'il resta focalisé en permanence sur une fille" épileptique" . Sur les 5000 clichés tirés, lui-même et ses collègues en choisirent 50 pour faÏre un album. Ni le médecin ni les parents ne reconnurent sur ces photos d'une enfant souriante et détendue la fille "handicapée". Il Y avait eu rupture de sens. Le "réel" donnait tort à l'idée établie.

Nous avons introduit par ces deux exemples le poids du contexte spatial et historique. Il est facile de multiplier les exemples. Ainsi avons-nous appris à imaginer l'espace. Nous avons intériorisé la notion de perspective, laquelle est très éminemment un produit social, comme l'indiquent l'histoire de la peinture ou notre apprentissage de la photographie. La Renaissance a produit une autre logique de la perception, chez l'homme d'Occident. Notre œil s'est cultivé: il a appris à voir la troisième dimension en représentation plane. Le poids de ces règles de compréhension transparaît lorsque nous nous trouvons devant le produit d'une autre culture, comme des ftesques égyptiennes, par exemple. De multiples recherches ont montré, par ailleurs, combien la perception naturelle est cultivée par le langage dans lequel elle 20

s'exprime. La langue est la matière première de nos pensées comme de nos paroles, au point de départ comme au point d'arrivée de toute notre activité mentale. Or langage et pensée ne se laissent comprendre que dans le cadre de la culture dans laquelle ils se développent; à travers eux, la perception "spontanée" se fonde sur des données implicites ou explicites relevant de la psychologie populaire (Stoetzel, 1963) en même temps qu'elle se voit infléchie par la pression de conformité des groupes d'appartenance. Il faudrait ajouter d'autres facteurs à risques: les projections individuelles, qui font voir - ou, tout aussi bien, empêchent de voir - certains faits, les interprétations ou les appréciations qui s'expriment directement ou de manière détournée. Il y a, en outre, "une pression sociale vers l'uniformité de perception, de sentiment, d'action dans un groupe, comme une pression vers l'uniformité (consonance) à l'intérieur d'un individu" (Ancelin Schützenberger, 1972). Suivant le contexte institutionnel, le seuil de tolérance personnel, lui-même en lien avec les facteurs d'âge, sexe, aptitudes intellectuelles et relationnelles, dominantes physiologiques, etc., la sélection, la mise en forme et l'interprétation des faits s'organiseront selon un mode à chaque fois spécifique. Ainsi, pour la psychologie traditionnelle, la sensation ne peut être appréhendée directement par notre conscience. Celle-ci prête forme et sens aux stimuli initiaux. C'est dire que la perception est conçue comme une construction mentale et non pas comme une donnée de nature. Le débat est alors ouvert pour une compréhension théorique de son processus. Cependant, le dit débat ne peut que rebondir aussitôt, car ce regard sur la perception ordinaire ne peut lui-même se construire qu'à partir d'un autre point de vue.

2 - Les théories de J'ordinaire
Théorie. Le mot dérive du "theoros", personnage de la cité grecque chargé d'observer des événements publics importants, et qui venait faire rapport de ce qu'il avait perçu de son point de vue, c'est-à-dire de l'éminence où il avait grimpé. La "théorie" n'est pas pure abstraction mais expression d'un système qui trouve sa cohérence dans l'explicitation de la perspective particulière choisie par un observateur. L'observateur ainsi posté ob21

serve selon le mode d'observation ordinaire: il fonctionne dans l'immédiateté exigée par le quotidien. Ille fait néanmoins à partir d'une "prise de position" qui permet cette distance. Celle-là même d'une "théorie". C'est ce qui se joue pour le problème qui nous concerne. En d'autres termes, la perception ordinaire n'est nommée telle que par un point de vue qui s'en distingue. Mais les regards portés sur le fonctionnement ordinaire sont eux-mêmes chargés du moment de l'histoire et de l'espace où est posté le theoros. Du thème de la maya des traditions spirituelles orientales, ou des injonctions des Evangiles qui répètent à l'envie un appel au réveil de ceux qui "ont des yeux pour ne pas voir", le fil pourrait être suivi au cours des siècles, qui conduirait jusqu'aux conclusions de certains physiciens modernes, qui mettent en question la nature de la matière (Science et conscience, 1980). Cependant, si les différences de formulation peuvent paraître recouvrir une dénonciation commune de l'illusion perceptive, les divergences d'écoles apparaissent, dès lors qu'il s'agit d'en repérer les causes. Les découpages qu'elles effectuent, et la terminologie qu'elles utilisent, portent la marque des référents théoriques dans lesquels elles prennent place. C'est dire que le décodage même de la perception ordinaire ne peut se faire sans mettre en jeu la personne (ou l'organisme) qui effectue l'analyse

- de

même que, se-

lon la physique contemporaine, la matière élémentaire paraît se réorganiser sur un mode ou un autre, selon le regard (l'instrument) qui la scrute. En schématisant, il nous semble possible de distinguer deux grandes tendances, l'une privilégiant l'influence du milieu, l'autre la dimension individuelle. . S'agissant de la dimension individuelle, les travaux ne manquent pas, qui se sont efforcés de présenter une classification des types perceptuels. Ils font pendant, en quelque sorte, à la croyance du sens commun en des qualités natives de "bon" et de "mauvais" observateur. Il s'agit de définir des caractéristiques qui seraient inscrites biologiquement dans la personne, qui feraient partie de sa définition-même, dans son mode d'aperception du monde. Il est aisé de montrer combien ces explications s'inscrivent elles-mêmes dans la vision du monde qui structure l'œuvre de leur auteur. 22

En voici deux exemples inscrits dans des cadres théoriques tout à fait contrastés: - R. Mucchielli (1974) rapporte les expériences d'A. Binet qui, dans la ligne de ses travaux sur les types d'intelligence, repère quatre types d'observateurs : le type descripteur, le type évaluatit: le type érudit, le type imaginatif et poétique. Classification individualisante précurseur de la notion de "quotient intellectuel" qui a tant contribué à objectiver, en le lapportant aux capacités personnelles, le phénomène de l'échec scolaire. - C.G. Jung, pour sa part, distingue quatre "fonctions", qui domineraient de manière plus ou moins marquée suivant les individus: pensée, sentiment, sensation, intuition. La fonction est défmie comme "une activité psychique qui, dans des conditions et des circonstances différentes, garde son caractère propre et agit d'une manière détenninée, indépendamment de ses contenus" (A. Teillard, 1968). Chaque être humain possède, certes, les quatre fonctions, mais l'une d'elles est généralement plus développée et plus consciente que les autres. C'est elle qui structurera le recueil des données et leur valorisation, en même temps qu'elle engendrera un certain type de comportement, en réponse aux stimuli ainsi défmis.

Il convient d'opposer à ces courants individualisants, les démonstrations scientifiques qui ont mis en lumière les facteurs sociaux de la perception, détaillant les modelages qu'elle peut subir du fait des appartenances sociales et groupales. Certaines de ces expériences sont des classiques du genre, comme celle montrant combien l'évaluation de la grandeur d'une pièce de monnaie peut varier suivant le statut socio-économique de ceux à qui elle est présentée. Plus généralement, ce sont les coordonnées spatiale et temporelle avec lesquelles nous appréhendons le monde, qui devraient être considérées comme des acquis intériorisés, jusqu'à les prendre pour des échelles naturelles. Dans ses livres (1978 ; 1984), E. Hall montre combien les différences culturelles peuvent produire des modes distincts de structuration de l'espace et du temps. Tout ceci conduit très directement à des débats qui dépassent de loin notre propos initial, puisqu'ils engagent le chercheur sur rien de moins que la question simple et cruciale de la liberté et du déterminisme humains. Le discours théorique sur la perception ordinaire "objective", pour ainsi dire, cette opposition fondamentale, en en faisant, pour les uns, un produit social, alors que les autres n'y voient qu'une donnée naturelle.

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entre individuel et collectif, P. Bourdieu (1980) propose le concept d'habitus. Ces habitus, "systèmes de dispositions durables et transposables", structurent les pratiques et les représentations en permettant à leurs auteurs de croire qu'ils ne font que suivre le "bon sens", puisqu'aussi bien ces habitus ne font qu'exprimer les règles du monde social dans lequel ils s'exercent. Il y a comme un bouclage en feed-back. "Produit de l'histoire, l'habitus produit des pratiques, individuelles ou collectives, donc de l'histoire; il assure la présence active des expressions passées qui, déposées en chaque organisme sous la forme de schèmes de perception, de pensée et d'action, tendent, plus sûrement que toutes les règles formelles et toutes les normes explicites, à garantir la conformité des pratiques et leur constance à travers le temps." La "force de commutation" reconnue à l'habitus devrait permettre de dépasser les débats traditionnels entre liberté et déterminisme. "Il faut bien présupposer l'existence d'un retournement, si mystérieux soit-il, du dépot en disposition, quelque chose qui active le passif, actualise le passé. L'habitus est au moins une façon de nommer ce commutateur." (Héran, 1987). Le concept n'en est pas moins lui-même marqué par le système théorique dans lequel il est inscrit. Dans une tout autre perspective, Merleau-Ponty (1945) évoque les "habitus" du corps ou les "habitudes", pour proposer à son tour "un nouveau mode d'analyse" - qu'il qualifie parfois

.Pour dépasser ce qu'il estime être un faux antagonisme

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d'existentielle

- qui permettrait

de "dépasser les alternatives

clas-

siques de l'empirisme et de l'intellectualisme, de l'explication et de la réflexion". S'appuyant sur le thème central du corps moteur, Merleau-Ponty fait de l'habitude "ni une connaissance ni un automatisme (mais) un savoir qui est entre les mains". Ainsi ce courant de pensée fait-il appel à l'''intelligence du corps", celle même qui fut évincée un temps par la hégémonie de la raison. Ce qui nous intéresse, c'est le mode de fonctionnement de ces habitudes perceptives. Or, sur ce point, les convergences théoriques ne manquent pas. Elles soulignent la garantie d'efficacité ainsi assurée à l'activité ordinaire, efficacité qui peut être attribuée à un positionnement aux marges du conscient. La perception "spontanée" est éminemment opérationnelle. Elle structure de manière quasi-instantanée les données de la situation, en assurant leur repérage, leur tri, leur qualification, leur hiérarchisa24

tion, selon des modalités d'organisation qui cpnjuguent l'infinie diversité des stimuli à la gamme restreinte des aptitudes et des finalités individuelles. Dans l'expérience de l'acteur, individuel et collectif, monde externe et monde interne forment un système inextricable. Ils s'ajustent et se renforcent, sans qu'il soit possible de dire ce qui est cause et ce qui est effet. La démarche d'auto-validation permet de conforter un processus où recueil d'informations, communication et action en situation n'apparaissent pas comme distincts mais, tout au contraire, se justifient l'un l'autre en un jeu de renvois qui les rendent indissociables. "La représentation rend interchangeables le percept et le concept." (D. Jodelet, 1984) Les idées "prennent corps" , les notions abstraites deviennent images. Par objectivation, les concepts se font signes visibles, attributs des personnes et des choses. Immédiatement ordonnées selon des catégorisations spontanées et une apparente logique, les perceptions orientent les comportements suivant des processus qui prouvent la justesse de leurs "vues", empêchant du même coup de réaliser que "le verdict est fait avant le procès" et le mot pris pour l'objet~ Ainsi rendues crédibles, les représentations gagnent en inertie. Leur pouvoir d'attraction se renforce, tel un champ gravitationnel dont il est de plus en plus difficile de s'extraire. Toute perception nouvelle se voit marquée, par un processus d'ancrage qui joue aussi bien dans la sélection des éléments que dans leur interprétation et dans l'orientation des conduites. La croyance au caractère naturel de la perception a pour avantage premier d'éviter la mise en question, ou en d'autres termes, de "suspendre le doute" au sujet de la perception immédiate du monde. Comme l'exprime A. Schutz (1987), "il est caractéristique de l'attitude naturelle qu'elle prend tels quels le monde et ses objets jusqu'à ce que s'imposent des évidences contraires. Aussi longtemps que fonctionne le cadre de référence établi, c'est-àdire le système de nos expériences assurées et de celles des autres, aussi longtemps que les actions et opérations effectuées sous sa gouverne donne des résultats escomptés, nous faisons confiance à ces expériences. Nous ne nous intéressons pas à savoir si ce monde existe réellement ou s'il est simplement un système cohérent d'apparences consistantes. Nous n'avons aucune raison de jeter un doute sur nos expériences confirmées..." Les habitudes perceptives assurent avant tout un état d'équilibre stable entre la vision du monde, le positionnement comme ac25