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Lucien Cuénot

De
366 pages
Cette étude, basée sur la découverte d'archives inédites, fait revivre un des derniers grands naturalistes français du XXe siècle, Lucien Cuénot (1866-1951). Il fut le premier biologiste français à adopter d'emblée le néo-darwinisme, dans une France lamarckiste, hostile au courant darwinien anglo-saxon. Ce libre penseur fut l'un des pionniers de la génétique. L'analyse de son oeuvre scientifique, à la lumière des apports de la biologie contemporaine, offre un éclairage nouveau sur les raisons complexes de son éclipse imméritée.
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LUCIEN CUENOT
L'INTUITION NATURALISTE Mouvement des savoirs
Collection dirigée par Bernard Andrieu
L'enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs entre
des sciences exactes et des sciences humaines. Cette sorte de
mobilogie épistémologique privilégie plus particulièrement les
déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles disciplines.
L'effet de ce déplacement produit de nouvelles synthèses. Au
déplacement des savoirs correspond une nouvelle description.
Mais le thème de cette révolution épistémologique présente aussi
l'avantage de décrire à la fois la continuité et la discontinuité des
savoirs :
un modèle scientifique n'est ni fixé à l'intérieur de la science qui l'a
constitué, ni définitivement fixé dans l'histoire des modèles, ni sans
modifications par rapport aux effets des modèles par rapport aux
autres disciplines ( comme la réception critique, ou encore la
concurrence des modèles). La révolution épistémologique a instauré
une dynamique des savoirs.
La collection accueille des travaus d'histoire des idées et des sciences
présentant les modes de communication et de constitution des savoirs
innovants.
Déjà parus
Philippe ROUSSEAUX, Le théâtre de la classe. L'enseignant,
un acteur pédagogique, 2003.
Hervé ETCHART, Le démon et le nombre, 2003.
Muriel FRISCH, Evolutions de la documentation, Naissance
d'une discipline scolaire, 2003.
Herbert FEIGL, Le « Mental » et le « Physique », 2002.
Bernard ANDRIEU, L'interprétation des gènes, 2002.
Bernard BARSOTTI, Bachelard critique de Husserl, 2002.
Suzanne Sainte-Anne DARGASSIES, Recherches néonatales,
1941-1986, 2002.
Stéfan LECLERQ, L'expérience du manuscrit dans la peinture
de Francis Bacon, 2002. Annette CHOMARD-LEXA
LUCIEN CUENOT
L'INTUITION NATURALISTE
Préface de Jean Gayon
Avant-propos d'André Rossinot
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
A mes parents
en témoignage de ma reconnaissance affectueuse,
A Laurent pour sa patience et sa confiance,
A mes enfants,
L'Harmattan, 2004 ©
ISBN : 2-7475-6153-4
EAN : 9782747561532 Remerciements
Que soient remerciés ici tous ceux qui ont contribué à la réalisation de ce travail :
Le Muséum-Aquarium de Nancy,
Jean Gayon et Bernard Andrieu sans qui ce livre n'aurait pas vu le jour,
René Cuénot, le dernier fils de Lucien Cuénot, qui m'a accueillie dans la maison même
de son père à Nancy, et a bien voulu laisser publier les photos personnelles de son
père,
Les familles Merlet et Cuénot pour avoir bien voulu autoriser la consultation des
documents personnels (lettres, photos...),
L'Académie nationale de Metz pour avoir accepté de me laisser disposer d'une grande
partie des archives et documents inédits d'Andrée Tétry,
Hervé Le Guyader et Guillaume Lecointre pour m'avoir aidée à analyser l'arbre
phylogénétique de Cuénot,
Mon père ainsi que Christian Pautrot pour la patience et la disponibilité dont ils ont fait
preuve au cours de la relecture de cet ouvrage,
A la mémoire d'Henri Tintant. Préface
Lucien Cuénot (1866-1951) n'a pas eu de Prix Nobel et n'a pas été
professeur à la Sorbonne. Mais il a sans doute été celui des biologistes
français de la première moitié du vingtième siècle qui a le plus
profondément influencé la communauté scientifique et intellectuelle
française dans cette époque, et sans doute sensiblement au-delà. Unique
pionnier de la génétique dans notre pays, il a laissé tout au long de sa
carrière des ouvrages de synthèse sur l'évolution, l'adaptation, l'espèce,
célébrés pour leur clarté, leur originalité, et la qualité de l'information
Invention et finalité, un classique de la scientifique. Son livre
philosophie biologique, a étendu son rayonnement bien au-delà de la
communauté biologique. Par les trois facettes que l'on vient de
mentionner, la figure de Cuénot - expérimentateur, naturaliste et
essayiste - reste comme l'un des derniers et sans doute le plus bel
exemple en France de ce qu'on appelait à la fin du XIX e et au début du
)0(e siècle la 'biologie générale'. Madame Annette Chomard-Lexa,
biologiste lorraine, dit au début de son livre son étonnement lorsqu'elle
prit conscience de l'oubli dans lequel était tombé Cuénot. L'un des
mérites de l'ouvrage est de nous faire comprendre pourquoi l'oeuvre de
Lucien Cuénot a si profondément marqué les biologistes de son temps.
Son intérêt principal est cependant ailleurs. En s'appuyant sur
l'ensemble de l'oeuvre publiée, sur les commentaires auxquels elle a
donné lieu du vivant même de Cuénot, et sur de nombreuses sources
manuscrites ou orales, Annette Chomard-Lexa rectifie un certain
nombre d'erreurs que les études autant que les rumeurs sur Cuénot ont
entretenues.
On dit par exemple que Cuénot avait des idées mêlées sur l'hérédité
de l'acquis. Ceci est faux. Il fut le premier et l'unique biologiste français
à adopter la théorie d'Auguste Weismann dans les années 1890. Jamais
il ne changea d'avis. La question lui sembla cependant assez importante
pour chercher à reproduire les expériences de ceux qui plaidaient en
-7- faveur de l'hérédité de l'acquis, et pour examiner leurs arguments, à de
nombreuses reprises.
On a dit aussi que Cuénot avait eu sur l'évolution et sur la finalité
des pensées semblables à celles de Teilhard de Chardin. Or s'il est vrai
que Cuénot a beaucoup réfléchi sur la finalité en biologie, changeant
d'ailleurs d'opinion à plusieurs reprises, il n'a jamais partagé la vision
orthogénétique et optimiste de l'évolution qui était celle de Teilhard.
Annette Chomard-Lexa exhume des documents qui témoignent du
jugement sévère que Cuénot a porté sur Teilhard. En dépit de l'estime
personnelle qu'il avait pour celui-ci, Cuénot n'admettait pas la manière
dont il mêlait science et métaphysique.
On a enfin souvent évoqué l'horizon prétendument religieux des
réflexions de Cuénot sur la finalité. Annette Chomard-Lexa établit au-
delà de tout doute possible que « Cuénot n'a jamais eu de sentiment
religieux ». Agnostique, il n'avait rien d'un catholique engagé. Il était
certes prudent dans ses rapports avec l'Eglise, et il a par orgueil accepté
les honneurs qui se présentaient (il fut membre de l'Académie
Pontificale). Mais il est tout simplement faux qu'il ait été un « grand
intellectuel catholique », ou même un compagnon de route des
catholiques. Ce que l'on trouve en revanche dans son oeuvre, c'est un
panthéisme diffus mêlant l'émerveillement devant la nature, des
références sympathisantes pour Spinoza et d'Holbach, et une confiance
sans réserve dans la science positive, seule religion qu'il admettait. Les
plus belles pages d'Annette Chomard-Lexa sont à notre sens celles
qu'elle consacre aux rapports de Cuénot avec la philosophie et la
religion.
Outre les rectifications qu'elle apporte, cette biographie permet au
lecteur de mesurer l'ampleur de l'oeuvre scientifique de Lucien Cuénot.
Zoologiste avant tout, Cuénot était un spécialiste des invertébrés. Il
affectionnait les groupes peu étudiés (échinodermes, sipunculiens,
priapuliens, etc.) Il s'est aussi hasardé à faire un arbre phylogénétique
général des animaux. Longtemps, le Palais de la Découverte a exposé
une version simplifiée de cet arbre. Il faut souligner l'originalité de
l'entreprise : dans la période 1900-1950, les paléontologues français ont
- 8 - délibérément et systématiquement évité de faire des arbres
phylogénétiques, particuliers ou, à fortiori, généraux.
Le naturaliste Cuénot était aussi porté à la théorie. Annette
Chomard-Lexa décrit en détail son engagement darwinien et
weismanien dans les années 1890, sa théorie de la préadaptation, ses
discussions critiques sur le néo-darwinisme puis la théorie synthétique,
ses profondes pensées sur le concept d'espèce et d'adaptation.
La contribution expérimentale de Cuénot à la génétique naissante
n'est enfin pas oubliée. C'est évidemment cette contribution qui dans les
années 1900 à 1930 a conféré à Cuénot une notoriété internationale. Il
fut un temps l'un des plus respectés généticiens de la souris. L'on sous-
estime d'ailleurs parfois la reconnaissance dont il a fait l'objet en France
même. En 1912, l'Académie des Sciences lui décerna le prestigieux Prix
Cuvier pour ses travaux de génétique. Plus tard, nous révèle Madame
Chomard-Lexa, sur la base du témoignage de René Cuénot (fils du
biologiste), on lui proposa une chaire de génétique à Paris, qu'il déclina.
Sur ce sujet de l'hérédité, Annette Chomard-Lexa clarifie un point
qui était obscur. Cuénot se rendit au Congrès d'eugénique de New-York
en 1921 en compagnie de Lucien March et de Georges Vacher de
Lapouge. Mais d'après Madame Chomard-Lexa il n'aurait pas été
membre de la Société française d'eugénique. Ceci contredit une
affiiination courante chez les historiens des sciences. Selon Madame
Chomard-Lexa, Cuénot n'aurait jamais développé de thèmes
proprement eugéniques. Il aurait plaidé au contraire pour le métissage
comme moyen d'accroissement de la vigueur des populations. Nul
doute que les historiens liront avec attention les développements de
l'ouvrage, et souhaiteront aller plus loin.
Comme on le voit, le livre d'Annette Chomard-Lexa restitue une
image complète, rectifiée, et souvent insolite, du biologiste influent qui
fut Lucien Cuénot. Comme l'auteur le dit elle-même, il s'est agi de
situer l'oeuvre par rapport à l'homme, et par rapport aux contextes divers
dans lesquels il s'est situé. L'une des surprises les plus inattendues de
l'ouvrage vient dans la section où il est question de la création et de la
construction du Musée de Zoologie de Nancy. Cuénot ne fut pas
seulement le héros scientifique, par le biais des 15 000 spécimens de sa
-9- collection qu'il exposa. Ses contacts américains dans les années 1920
semblent avoir joué un certain rôle dans la conception architecturale du
Musée. On y trouve en effet un écho des réalisations de Franck Lloyd
Wright. Il fallait sans doute que l'auteur fût lorraine pour mettre à jour
cette dimension de la vie de Lucien Cuénot.
Jean Gayon
Professeur à l'Université Paris-l-Panthéon Sorbonne
- 1 0 - Avant-Propos
La renommée de Lucien Cuénot est universelle. C'est en effet ce
biologiste nancéien d'adoption, parisien de naissance, qui a démontré le
premier que les lois de l'hérédité s'appliquaient aussi aux animaux.
Lucien Cuénot se lance très jeune dans la génétique animale. Ses
travaux publiés en 1902 ont un retentissement considérable au sein de la
communauté scientifique internationale qui découvre ainsi l'unité du
monde vivant. Les lycéens ou collégiens du monde entier apprennent
comment se transmettent les caractères blancs ou gris du pelage des
souris sans savoir que ces lois ont été découvertes par Lucien Cuénot.
Même dans sa propre ville, où il a vécu soixante ans, Lucien Cuénot est
toujours un inconnu. Cent ans après ses célèbres découvertes, cet
ouvrage vient combler ce vide et son auteur, Annette Chomard-Lexa,
retrace l'oeuvre et le parcours de l'homme et du scientifique dans le
contexte des grandes découvertes du dix-neuvième et du vingtième
siècle.
En juillet 1858, indépendamment l'un de l'autre, Charles Darwin et
Alfred Wallace présentent à Londres à la séance de la Linnean Society,
deux mémoires sur la théorie de l'évolution par sélection naturelle. Puis
Gregor Mendel découvre les lois de l'hérédité. La théorie dite du
néodarwinisme est née. Elle doit beaucoup aux réelles contributions que
Lucien Cuénot lui apporte par la suite. Mais ses mérites ne s'arrêtent pas
là. De 1908 à 1912, il entreprend un travail de pionnier sur le cancer et
démontre qu'un carcinome de la souris était héréditaire.
Alors conservateur du Musée de zoologie depuis 1898, Lucien
Cuénot propose en 1930 la construction rue Sainte Catherine d'un
bâtiment original, sans fenêtres, spécialement destiné à la conservation
et à l'étude des collections de zoologie. Aujourd'hui dénommé Muséum-
Aquarium de Nancy, géré par la Communauté Urbaine du Grand
Nancy, en partenariat avec l'Université Henri Poincaré, ce bâtiment est
à l'aube de sa rénovation. Dans le cadre de sa compétence en matière de culture scientifique et technique, le Grand Nancy est à l'initiative de la
nouvelle muséographie qui rendra hommage aux études et aux
approches pédagogiques de Lucien Cuénot, notamment par le biais de
son arbre généalogique du règne animal. Synthèse d'une partie de ses
travaux, cet arbre, élaboré en 1936, a pour point de départ un organisme
unicellulaire. Il fut repris par l'artiste Marcel Guillard en 1945 et
présenté à l'Exposition Universelle au Palais de la Découverte à Paris,
puis offert au Muséum-Aquarium de Nancy par la famille de Lucien
Cuénot en 1994.
Les découvertes de Lucien Cuénot sont innombrables. Annette
Chomard-Lexa a recensé avec un soin extrême l'ensemble de ses 300
publications qui se sont succédé de 1886 à 1951, l'année de sa mort. En
scientifique et historienne, Annette Chomard-Lexa a retracé avec
rigueur l'aventure d'un des plus grands biologistes du début du
vingtième siècle, qui a été en étroite relation avec les personnalités les
plus en vue de l'histoire de l'évolution et de la génétique. Ce livre
permettra aux lecteurs de découvrir ce que Lucien Cuénot a apporté à
l'histoire du monde vivant et constitue le point de départ d'une nouvelle
reconnaissance.
André Rossinot
Maire de Nancy
Président de la Communauté Urbaine du Grand Nancy
- 12 - Introduction
Ouvrir pour la première fois depuis cinquante à cent ans des
ouvrages poussiéreux, des manuscrits, des lettres encore dans leurs
enveloppes, jaunis par le temps et oubliés du monde des vivants, ne se
fait pas sans émotion : la vie est plus forte que tout, le passé a bien peu
d'intérêt pour l'homme de science, avide de découvertes, vivant dans le
futur proche. Mais s'arrêter un instant, relire ces auteurs oubliés, c'est
prendre soudain conscience que le monde est un éternel
recommencement : les hommes poursuivent sans cesse le but d'accroître
leurs connaissances, leur emprise sur le monde et la matière dont ils
cherchent à percer les mystères, et tel Faust, sont prêts à vendre leur
âme au diable pour leur quête de l'éternité. Mais la nature ne se laisse
pas prendre si facilement, elle est imprévisible. L'évolution biologique
est par essence imprévisible. La quête du naturaliste, assoiffé de
connaissances, ne lui laisse aucun repos.
Retourner sur les traces de Lucien Cuénot, c'est revivre presque un
siècle de découvertes exaltantes mais aussi d'incompréhensions, de
balbutiements, de frustrations, de dérives. C'est aussi revivre la
formidable aventure de l'évolution de la vie telle qu'elle put enfin être
comprise grâce à la génétique, la science du XX e siècle dont nous
vivons maintenant les applications pratiques, celles qui firent rêver,
espérer tant d'hommes et qui donna aussi de bien lugubres pensées aux
totalitaristes de ce siècle. Car l'évolution n'exista véritablement en tant
que discipline scientifique qu'à la deuxième moitié du XX e siècle. Elle a
bouleversé le fondement même des sociétés occidentales depuis Darwin :
la sélection naturelle, la contingence, autant de concepts révolutionnaires
qui n'allaient pas être acceptés d'emblée car les répercussions sociales
étaient et sont encore trop grandes.
Si je suis née, si j'ai grandi et si j'ai toujours vécu en Lorraine, si j'y
ai fait toutes mes études de biologie, c'est avec étonnement aujourd'hui
- 13 - que je découvre l'oubli de cet homme de science, qui fut pourtant un
zoologiste de tout premier plan, académicien couvert d'honneurs, un des
rares biologistes français d'audience internationale à figurer dans les
bibliographies anglo-saxonnes de la première moitié du XX' siècle.
Formée à l'Université de Nancy vers 1980, je n'ai retrouvé mention du
nom de Lucien Cuénot que dans le cours de zoologie du Professeur
Condé, zoologiste arrivé au laboratoire de la rue Sainte Catherine au
sortir de la guerre. Et encore, s'agissait-il d'une ou deux lignes au sujet
de la théorie de la préadaptation.
Lucien Cuénot, bien qu'il ne fût pas lorrain, a vécu soixante ans à
Nancy où il mourut le 7 janvier 1951: naturaliste imminent, pionnier de
la génétique, il contribua grandement à faire rayonner l'université de
Nancy, en digne successeur de Godron. Il vécut une époque exaltante
avec la découverte vers 1900 de la génétique mendélienne à laquelle il
participa au tout premier plan, avec l'avènement de la théorie
synthétique de l'évolution vers 1940 intégrant génétique des populations
et darwinisme modernisé. Il contribua inlassablement — on le sait
moins, la mémoire est ingrate — à défendre envers et contre tout le
transformisme darwinien contre le néo-lamarckisme mais aussi contre
le créationnisme. Et c'est dans un climat français de farouche hostilité
face à ce courant de pensée que l'inclassable Cuénot, néo-darwinien
insatisfait, proche d'un Jean Rostand qui plus tard sut lui rendre
hommage, naturaliste intuitif teinté de philosophie bergsonienne,
traversa son époque avant de laisser un testament intellectuel dans un
ultime élan pathétique. Cuénot était animé par la volonté de tout
connaître, tout comprendre, sans cesser d'exercer son esprit critique,
embrassant toute la vie animale passée et présente, entreprise
démesurée pour un seul homme
La découverte de nombreuses archives et documents totalement
inédits et inconnus jusqu'à ce jour, tant privés que professionnels, ont
rendu l'homme attachant à plus d'un titre. Ce qui ressort d'emblée chez
cet homme, c'est cette quête incessante, la quête d'une
Weltanschauung* ; on ne reste pas insensible face à ce courant de vie
formidable, cette insatiable soif de connaître qui l'animait, surtout au
travers des lettres et notes écrites de la main tremblante d'un homme qui
- 14 - se savait aux portes de la mort. Ce qui séduit particulièrement, c'est le
libre-penseur, adogmatique, indépendant et que l'on ne peut rattacher à
aucune chapelle. Et c'est l'imagination qui, grâce à l'impressionnante
collection de photographies consultées, a emmené l'auteur sur les traces
d'une biologie d'un autre âge, mais qui pourtant était en train de
construire celle d'aujourd'hui. Des plages d'Arcachon aux laboratoires
de Roscoff, de la 'chambre aux souris' de la place Carnot aux séances
en habit de l'Académie des sciences, des explorations des mines de fer
abandonnées aux vieilles vitrines du musée de zoologie de la rue Sainte
Catherine — qui vient de tirer un trait définitif sur le Musée Cuénot tel
qu'il fut conçu à l'origine, en le rénovant, ceci dit sans nostalgie aucune
— un monde renaît, un monde perdu, un monde ni meilleur ni pire que
le nôtre mais animé sans aucun doute d'un enthousiasme, d'un espoir de
tous les possibles, et d'un émerveillement que nous avons perdu.
Mais l'ambition de ce travail est aussi de rétablir une part de vérité :
l'image de Lucien Cuénot, véhiculée depuis 50 ans, doit être revisitée. Il
y eut à l'époque quelques phrases assassines et sans fondement,
inspirées par des idéologies dogmatiques : elles ont suffi à faire tomber
l'ceuvre de Lucien Cuénot dans l'oubli. Il fut classé dans le groupe des
néo-darwiniens insatisfaits car certes, Lucien Cuénot refusa d'accorder
un rôle évolutif important à la sélection naturelle. Et il n'a pas pris en
compte les phénomènes évolutifs en termes de pools génétiques de
populations, s'en tenant à l'individu et à son patrimoine héréditaire. Il
s'est vu classé dans le groupe des biologistes français qui n'ont pas
voulu se rallier avec enthousiasme à la nouvelle théorie synthétique de
l'évolution et il fut rangé trop vite, par les jeunes générations, parmi les
finalistes, les spiritualistes. Ce travail, par une analyse approfondie des
60 années de recherches naturalistes de Cuénot, porte un regard neuf sur
l'ceuvre. Il importe de faire remarquer que durant tout ce travail, ce sont
essentiellement les livres personnels de Lucien Cuénot qui ont été
utilisés ; ainsi l'ouvrage est construit autour des personnages avec
lesquels il a communiqué et autour des connaissances scientifiques dont
on peut être sûr qu'il possédait.
Plus récemment, des lectures insuffisamment approfondies jusqu'à
confondre thèse et antithèse, un a priori idéologique incapable de sortir
-15- du vieux débat éculé entre matérialistes et finalistes, un manque de recul
conduisant à des reproches anachroniques, une méconnaissance de la
biologie actuelle, contribuèrent à entretenir la circulation de lieux
communs. A cet égard, saluons les biologistes Hervé Le Guyader et
Armand de Ricqlès qui ont su récemment porter un regard neuf sur
Cuénot. L'intérêt des historiens des sciences pour Lucien Cuénot
remonte à 1976 avec l'étude canadienne de Camille Limoges ; elle
semble pourtant n'avoir pas eu d'écho en France. Denis Buican y
contribua également quelques années plus tard. Enfin, l'excellente
connaissance du darwinisme historique a conduit Jean Gayon à
s'intéresser aussi à Lucien Cuénot.
Il faut utiliser à la fois la rigueur du travail de l'historien et du
scientifique. Le regard de l'historien demande de mettre un temps de
côté les connaissances scientifiques actuelles et d'oublier les évidences
comme la structure et le fonctionnement du code génétique et la
biologie moléculaire, inconnus jusqu'à la mort de Cuénot. Il demande
aussi d'éviter autant que faire se peut de projeter sa propre vision du
monde, ce qui est difficile. Mais, si l'on en est déjà conscient, le terrain
est déjà mieux préparé. Il faut ensuite refaire le chemin de la
découverte, petit à petit, avec ses incertitudes, et alors, les
connaissances de la biologie actuelle viennent éclairer d'elles-mêmes
rceuvre.
Il y a aussi la difficulté que représente les différents niveaux de
lecture de l'oeuvre : aujourd'hui, la biologie, et ce depuis 50 ans, est
devenue biologie cellulaire et moléculaire. L'évolution est une science
en soi, qui dispose d'une théorie, le darwinisme. Or l'immense majorité
des grands biologistes ne travaille plus depuis longtemps au contact de
la nature. Ce qui semble avoir fait défaut dans la compréhension de la
pensée évolutionniste de Lucien Cuénot, c'est l'intuition naturaliste.
Tout se passe comme si l'observation naturaliste était regardée
aujourd'hui comme un passe-temps d'un autre âge ; anecdotique et
dépassée, elle fut jugée non nécessaire et non suffisante puisque la
biologie moderne orientait la compréhension du vivant au niveau de la
cellule et de la molécule depuis une quarantaine d'années, avec l'a priori
que l'étude des parties du vivant suffiraient à expliquer le tout.
- 16 - L'approche populationnelle consista en l'utilisation de modèles
mathématiques statistiques, où le meilleur côtoie le pire. Ainsi,
aujourd'hui, que l'on soit historien des sciences, philosophe des sciences
ou scientifique, nous avons perdu contact avec cette approche première,
qui consiste simplement à poser son regard sur les êtres vivants dans
leur milieu naturel. Or, ce sont justement les naturalistes qui furent
taxés de finalistes, par leurs remarques embarrassantes, n'entrant pas
dans le modèle bien huilé de la nouvelle théorie synthétique de
l'évolution. On a eu vite fait de leur coller les étiquettes de
métaphysiciens ou spiritualistes. Ils en sont d'ailleurs responsables eux-
mêmes. Mais comme tente de le montrer ce travail, l'approche
naturaliste peut conduire à une toute autre vision du monde dont
l'importance n'est pas des moindres.
Aujourd'hui, les processus génétiques et épigénétiques de la
biologie du développement nous font découvrir la formidable
inventivité du génome, l'admirable unité du règne vivant, fournissant
toutes les raisons de penser que, décidément, Cuénot était,
intuitivement, un grand biologiste, un des derniers grands naturalistes
français, et qu'il méritait un coup de chapeau à l'aube de ce XXI e siècle
et quelque cent ans après l'avènement de la génétique.
— 17 — Chapitre I
Lucien Cuénot, un homme au tournant du siècle
« Aux heures de doute et de lassitude, rappelons-nous aussi que l'homme de
science ne meurt pas tout entier ; il reste quelque chose de lui dans le patrimoine
intellectuel de l'humanité, aussi longtemps que celle-ci existera sur cette terre ; les
idées et les faits qu'il aura semés durant sa vie se mêlent aux autres connaissances
humaines, pour contribuer à la moisson de l'avenir. »
Cuénot, Discours, 1898, p. 14.
Lorsque l'on a la chance de vivre longtemps, on laisse
malheureusement l'image d'un vieillard à la postérité : les rares auteurs
français qui se sont penchés sur Cuénot ont souvent insisté sur la
dernière période de sa vie (les années 1930-1950) avec sa théorie
finaliste, sa vision sombre de la vie aux portes de la mort. Mais Lucien
Cuénot, mort à 84 ans, fut un homme jeune d'une extraordinaire
maturité scientifique : découvrant les lois de Mendel chez la souris en
1902, il devint le premier généticien français. Arrivé à Nancy en 1890,
il y vécut toute sa vie et y mourut en 1951. Zoologiste éminent et grand
spécialiste des échinodenues, auteur d'une théorie évolutive originale,
couvert d'honneurs, auteur de très nombreux articles, de plusieurs
ouvrages qui ont marqué leur époque, il sut enthousiasmer les étudiants
et le public durant plus de cinquante ans et remettre en cause ses idées
jusqu'au bout.
Les jeunes années parisiennes
III a Nous sommes pendant la guerre de 1870-1871 ; Napoléon
perdu la guerre contre la Prusse. Après un hiver terrible, les Allemands
sont aux portes de Paris. Le gouvernement de Thiers, installé à
Versailles, n'arrive pas à calmer les émeutes révolutionnaires dans Paris
où s'est constituée la Commune. Le père de Lucien Cuénot, postier aux
— 19 — Batignolles, rejoint les Versaillais après avoir combattu les Allemands.
Il avait perdu alors tout contact avec sa femme et son fils, restés dans
Paris assiégé. Lorsque les Versaillais rentrèrent dans Paris, par un
dimanche après-midi où Madame Cuénot promenait son fils dans les
rues du quartier des Batignolles où ils habitaient, le jeune Lucien attira
l'attention de sa mère : « Tiens, c'est papa! ». Monsieur et Madame
Cuénot, séparés depuis la déclaration de guerre se retrouvèrent et la
petite Jeanne naquit trois ans plus tard (Entretien, Cuénot R., 2001).
Lucien Claude Jules Marie Cuénot est né le 21 octobre 1866 à
Paris, rue Legendre dans le )(Vif arrondissement (Courrier, 1952, p. 2).
En réalité, il possédait des racines paternelles franc-comtoises : son père
et son grand-père étaient nés dans le département du Doubs à Ornans, la
ville natale du peintre Gustave Courbet. Un oncle de Lucien Cuénot,
enfant de choeur, servit d'ailleurs de modèle à Courbet dans son
Enterrement à Ornans. Sa mère, née Merlet, était originaire de
Versailles (ibid.). C'est à elle qu'il ressembla physiquement, ayant hérité
de sa forme de visage et de son regard. Il comptait aussi dans sa branche
maternelle un oncle archiviste en Eure-et-Loire, Lucien Merlet,
correspondant de l'Institut. La tradition chartiste semble s'être perpétrée
dans cette branche (Marot, Hommages, 1986, p. 11).
Il conserva un mauvais souvenir du siège de Paris (ibid.). Une
anecdote persista : celui du chocolat qui avait fondu sur le marbre de la
cheminée parce qu'il contenait de la gélatine (Les Nouvelles littéraires,
Entretien, 1933).
Il prépara son certificat d'études dans une institution privée —
l'enseignement laïc et obligatoire date de 1882 — puis obtint une bourse
de la mairie de son quartier pour poursuivre ses études au Collège
Chaptal (ibid.). Tout jeune, il développa un goût pour l'observation de la
nature et fut remarqué plus tard par un professeur d'histoire naturelle du
Lycée Chaptal. Cela paraît paradoxal qu'un petit Parisien puisse trouver
à Paris des sujets d'observation naturaliste mais à cette époque, Paris
n'était pas encore la ville qu'elle est devenue, on y trouvait tout d'abord
des chevaux, les oiseaux y étaient encore nombreux, il y avait plus de
parcs et de jardins publics, et il était encore facile de sortir rapidement
en campagne avant que celle-ci ne soit gagnée par la banlieue. Cuénot
- 20 - Lucien Cuénot à 5 ans
Lucien Cuénot à la pension Jeannet en 1877
—21— profitait de ses voyages scolaires offerts aux meilleurs élèves du
collège et des ses excursions dans les fortifications et les environs de
Paris pour ramener et collectionner tous les animaux, plantes, roches et
fossiles qu'il trouvait (ibid., p. 3 ; Tétry, 1978, p. 243), et rassemblait
dans un album des gravures d'animaux sauvages (Archives Tétry). Plus
grand, au cours de ses promenades aux portes de Paris, il ramenait
grenouilles, crapauds, couleuvres, etc. Un moment tenté par la géologie,
il comprit vite que c'était la paléontologie qui l'attirait et décida de
suivre des cours de zoologie après le baccalauréat (Courrier, 1952, p. 3).
L'âge d'homme
Le jeune Lucien Cuénot, épris de la curiosité des choses de la
nature, souhaita désormais consacrer sa vie à l'étude des animaux, des
minéraux, de la géologie ; il lui fallait pour cela entrer dans
l'enseignement supérieur (Entretien, Article, Daudet L., 1938). Il réussit
brillamment son baccalauréat et entra directement à la Sorbonne en
1883 à l'âge de 17 ans, décidé à approfondir ses connaissances en
sciences naturelles (Cuénot, Discours, 1948). Les cours d'alors sentaient
la poussière, « des professeurs fatigués donnaient des cours fastidieux et
le muséum oublieux de ses gloires sommeillait » (Cuénot, Discours,
1848 et Introduction, Manuscrit de L 'évolution biologique). Pourtant les
cours d'Henri de Lacaze-Duthiers l'enthousiasmèrent (Cuénot,
Introduction, Manuscrit de L 'évolution biologique) et il admirait Yves
Entretien avec Delage et Alfred Giard (Les Nouvelles Littéraires,
Lefèvre F., 1933). Il fut reçu premier en licence en 1885 (Courrier,
et alla passer un mois au laboratoire de zoologie marine de ibid)
Roscoff (Correspondance Cuénot à Courrier R., 14 août 1943). A ce
moment, il pouvait choisir entre la recherche ou l'enseignement et il
opta pour la recherche. Son service militaire se passa à Beauvais (Les
Nouvelles Littéraires, ibid.).
- 22 - Lucien Cuénot, Paris, 1886
Lucien Cuénot, Senlis, août 1888.
Sa soeur Jeanne est à sa gauche
— 23 — Il retourna à Roscoff de mai à juillet 1886 pour entreprendre son sujet
de thèse sur les échinodermes (ibid.) et obtint son titre de Docteur ès
sciences naturelles en 1887. Il avoua avoir préparé sa thèse, livré à lui-
même, sans conseil, fréquentant un laboratoire de la Sorbonne
« sombre, étroit, fort incommode » (Cuénot, Discours, L'Epée
d'académicien, 1935). Soutenue le 11 novembre 1887 devant un jury
composé d'Edmond Hébert, Henri de Lacaze-Duthiers et Gaston
Bonnier, cette thèse présentait sa contribution à l'étude anatomique des
astérides. Ce travail histologique et anatomique fut réalisé au laboratoire
de zoologie expérimentale d'Henri de Lacaze-Duthiers à la Sorbonne,
puis poursuivi au cours de deux séjours au bord de la mer, dans les
stations maritimes de Roscoff puis de Banyuls (Courrier, ibid.; Cuénot,
Thèse, 1887). Nommé préparateur d'anatomie et de physiologie
comparées à la faculté des sciences de Paris, il entreprit des études de
médecine qu'il ne poursuivit pas (Courrier, ibid.) car il fut nommé en
janvier 1890 chargé de cours complémentaires de zoologie à la faculté
des sciences de Nancy (Cuénot, Discours, 1948). Il s'y installa avec ses
parents et sa soeur Jeanne en janvier 1890 (Courrier, ibid.). En 1895 il
dispensait la zoologie pour le certificat d'études supérieures de
physique, chimie et sciences naturelles (P.C.N.), rendu obligatoire pour
les futurs étudiants en médecine. Déjà à cette époque, il laissait un
souvenir admiratif pour la clarté d'élocution, et l'intelligente pédagogie
dont il faisait preuve. La faculté des sciences était située place Carnot. Il vivait
avec sa famille dans un appartement situé dans un petit passage entre la rue
Saint-Dizier et la rue des Dominicains. Cet appartement abritait toute une
faune (grenouilles, insectes, escargots ...) dont s'occupait sa famille (Entretien,
Cuénot R., 2000). Il continua à fréquenter la station de Roscoff pendant les
vacances de 1893 jusqu'à son mariage. Il y retrouvait d'autres zoologistes
passionnés comme Yves Delage et Emile Racovitza (Album famille Cuénot,
Annotations). En 1897, de retour à Nancy, il remerciait son cher et illustre, son
éminent maître, Henri de Lacaze-Duthiers, de la cordiale hospitalité du
laboratoire, « sorte de couvent laïque » mais constatait déjà que Roscoff avait
bien changé sous l'affluence des baigneurs (Correspondances avec Lacaze-
Duthiers, 27 mai 1893, août 1893 et 4 septembre 1897). Il profita de sa vie de
- 24 -- célibataire pour excursionner (Aix-les-Bains, les Vosges tous les ans
avec l'Ecole de pharmacie) et pour faire de l'escrime (ibid.). Il retrouva
un ami, un certain Allotte, étudiant à l'Ecole forestière de Nancy en
1894: des relations amicales se nouèrent avec des élèves de cette école
et il devint ainsi l'ami, puis le 'maître' de Philibert Guinier (1876-1962)
qui fut directeur de cette même école en 1921 et membre de l'Institut
(Courrier, 1952, p. 6, Encyclopédie lorraine, 2000, p. 177).
En août 1898, il se rendit à Londres et à Cambridge avec une
délégation française comprenant entre autres le géologue Schlumberger
et le zoologiste Alphonse Milne-Edwards (Album famille,
Annotations). En 1899, il perdit son père victime d'une mauvaise chute
dans un escalier de cave (Cuénot R, ibid.). Il attendit 1900, le 31 juillet,
pour se marier à la mairie du X earrondissement de Paris avec Geneviève
de Maupassant, née le 24 février 1881 à Paris (Courrier, ibid.). Le père
de celle-ci, issu d'une famille aristocratique champenoise (Vertus), avait
fait fortune dans les Chemins de fer de l'Est. De cette union, naquirent
six enfants : Nelly (1901-1988) qui fût directrice du dispensaire
d'hygiène sociale à Baccarat, Lucienne dite Lucette (1902-1988), Alain
(1905-1988) chirurgien-accoucheur à Arcachon, Claude (1911-1992)
normalien, docteur ès lettres et professeur agrégé de lettres au lycée
Henry IV, Marc-Antoine (1914-1962) ingénieur agronome au Maroc et
René né en 1917, titulaire d'un D.E.S. en histoire et géographie et
bibliothécaire à Nancy (Courrier, ibid. ; Cuénot R, ibid.). Cuénot perdit
en 1947 son épouse, femme et mère de famille dévouée qui sut le
décharger des soucis domestiques : il semble qu'il garda le regret de
n'avoir pas pu partager sa passion scientifique avec elle et qu'elle
regretta de ne pas avoir eu l'occasion de sortir souvent car son mari était
casanier (Correspondance, Merlet M.M., 22 décembre 1947). Il est
probable que sa profession lui apportait suffisamment de relations
enrichissantes et de voyages et qu'il trouvait au sein de sa famille le
repos compensateur. Il reconnut aussi ne pas avoir suffisamment
développé l'art d'être grand-père. Son fils ajoute que son père ne se
soucia jamais de l'éducation de ses enfants, il semblait régner un certain
laxisme, entre une mère très maternelle et un père souvent absent
(Cuénot R., ibid. ; Correspondance, Merlet M.M., 22 décembre 1947).
- 25 - Fernand de Maupassant possédait une propriété à Arcachon. En
fait, il dirigea la construction de la voie ferrée qui reliait Bordeaux à
Arcachon. C'est ainsi qu'Arcachon devint station balnéaire et Monsieur
de Maupassant — qui s'était arrogé le droit de reprendre la particule
perdue lors d'une union roturière — fut à l'origine du casino ; s'il fit des
affaires immobilières fructueuses à Arcachon (où l'on trouve encore une
villa Maupassant, et, à côté, une villa Nelly du nom de la première fille
de Cuénot), cela ne l'empêcha pas de perdre sa fortune et de venir
s'installer à Nancy avec sa femme (Entretien, Cuénot R., 2001).
Arcachon possédait une station de biologie marine, émanation de la
faculté des sciences de Bordeaux. Toutes ses longues vacances — la
rentrée universitaire avait lieu début novembre — se passèrent en
famille à Arcachon jusqu'en 1919 (Courrier, ibid.) : à la vie de famille
avec les bals costumés, se succédaient les excursions dans les dunes, la
pêche en mer, les travaux de laboratoire et la rédaction de publications
sur la faune du bassin d'Arcachon (Album famille, Annotations). Il y
rencontrait Georges Bon et Anna Drzewina (dédicace Bohn et
Drzewina, La chimie de la vie, 1920 ; photos Album famille). Plus tard,
ce sera Houlgate (Calvados) ou Saint-Gildas (Morbihan) près de la
famille Merlet (ibid.).
Cuénot professeur
Il fut nommé titulaire de la chaire de zoologie de Nancy en 1898, à
l'âge minimum requis, soit 32 ans (Courrier, ibid.) Il consacra surtout
ses premières années à la préparation de ses cours : l'enseignement le
passionnait, ses cours étaient réputés pour leur grande clarté. Ses
croquis au tableau noir se faisaient selon une convention de couleur
de Lacaze-Duthiers (Tétry, toujours respectée, dans l'esprit des dessins
Hommage, 1967, p. 6). Il illustrait toujours ses cours d'échantillons qui,
nombreux, venaient encombrer la table. Il venait régulièrement aux
séances de travaux pratiques où, sortant de sa poche un humérus de
taupe ou une dent de carpe, il posait des questions embarrassantes à ses
- 26 - Lucien Cuénot, à Arcachon, avec son épouse Geneviève
née de Maupassant et leurs deux premiers enfants,
Nelly et Lucette, en octobre 1903
La villa de Maupassant à Arcachon
— 27 — étudiants. A un jeune ecclésiastique, il répondit un jour : « Votre dessin
est d'une imprécision toute théologique ! » (Courrier, 1952, p. 6).
Un témoin (qui souhaite conserver l'anonymat) étudiant dans les années
1940 à Nancy, rapporte à l'auteur du présent ouvrage qu'à cette époque
les blagues de potache plutôt grivoises du professeur nancéien
circulaient encore allègrement, preuve s'il en est de l'influence qu'il eut
sur la jeunesse estudiantine. En amphithéâtre, où notre homme exposait
doctement la supériorité des hommes d'Amérique du Sud, mieux
fournis par la nature qu'ailleurs, une étudiante, furieuse et choquée,
s'apprêta à quitter les lieux : notre docte professeur, malicieux, envoya à
la volée : « Ne vous pressez pas Mademoiselle, le bateau pour
l'Amérique du Sud ne part que dans quinze jours ! ». Lors d'un examen
du baccalauréat, alors qu'une jeune fille arrivait en retard à sa
convocation, le Professeur Cuénot lui rappela fermement le règlement
et ajouta : « Prenez la queue des hommes, Mademoiselle, et attendez
que ça vienne ! ». Les excursions organisées pour la licence et dirigées
par le Maître (forêt de Haye, pelouses calcaires...) laissent un excellent
souvenir (Tétry, Hommages, 1967, p. 7) et semblaient se dérouler dans
la bonne humeur si l'on en juge par les photos de l'album de famille.
Outre les cours de zoologie, Cuénot donna régulièrement un cours de
biologie générale — appelé plus tard zoologie générale — plus
spécialement destiné au Certificat d'évolution ; il fit des disciples, sut
enthousiasmer les jeunes étudiants. Ce cours avait lieu le mercredi
(document Instruction publique 1927-1928) et médecins, pharmaciens,
professeurs agrégés, philosophes, forestiers, agronomes, etc., y
assistaient. Le Maître y présentait les dernières découvertes de
l'hérédité, de l'évolution, de l'adaptation, de la sexualité : apprendre à
bien penser, à développer son esprit critique, établir ce qu'est une
expérience bien faite, tels étaient les objectifs de Cuénot (Tétry, ibid.).
Son cours de P.C.N. servit de modèle à tous les traités de zoologie
élémentaire écrits ensuite. Il donna aussi des cours de zootechnie
générale (zoologie agricole). Ses cours furent à l'origine de l'oeuvre
didactique qu'il entreprit par nécessité à partir de 1911 avec sa première
Genèse des espèces animales. Auparavant deux ouvrages de jeunesse
eurent un certain succès au point d'orienter les vocations de jeunes
- 28 - lecteurs (Marot, Hommages, 1967, p. 14) : Les moyens de défense dans
la série animale et L'influence du milieu sur les animaux. Les ouvrages
de cette première époque avaient l'originalité d'être écrits dans un esprit
nettement darwinien, bien que déjà marqué par l'empreinte originale de
sa pensée (préadaptation...), à l'opposé des ouvrages de biologie de
l'époque en France, tous teintés de lamarckisme. La Genèse des espèces
animales connut deux versions réactualisées et remaniées en 1921 et en
1932, L'évolution biologique, édition posthume de 1951, écrite en
tandem avec Andrée Tétry et pouvant être considérée comme l'ultime
version réactualisée de sa Genèse. Tous ces ouvrages frappent par
l'abondance de cas, d'exemples pris dans les travaux publiés en France
comme à l'étranger — travaux essentiellement anglais et allemands.
Chacun de ces ouvrages bénéficiait ensuite d'une mise à jour
bibliographique permanente directement dans le texte. En 1925, il
frappa encore un coup fatal au lamarckisme avec L'Adaptation, ouvrage
inspiré de Godron dont il est le digne successeur et à qui il dédia ce
livre. Il écrivit aussi un ouvrage imposant en s'attaquant à la notion
même d'espèce : L'Espèce, paru en 1936. Il prit sa retraite de professeur
le 30 septembre 1937. L'année suivante, il obtint le titre de directeur de
recherche à allocations réduites car il suivait encore trois thèses. Mais il
confia dans un courrier du 5 décembre 1938 à Robert Courrier
secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences — les vicissitudes de
son nouveau statut de retraité. Robert Courrier (1895-1986) était
physiologiste et endocrinologue à Nancy qu'il quitta après la première
guerre mondiale pour Strasbourg. Il fut secrétaire perpétuel de
l'Académie et auteur de la nécrologie de Lucien Cuénot. Il était aussi
un sympathisant lamarckiste (Encyclopédie lorraine, 2000, p. 33-34).
« J'ai eu à la Faculté des ennuis assez graves ; il était entendu avec mon
successeur et ancien élève que je garderais un laboratoire monté dans
l'Institut de zoologie pour me permettre de continuer à travailler. Une
fois nommé, il a changé complètement de manière, et très adroitement,
feignant de faire une demande de transfert, il a mis en demeure la
faculté de choisir entre lui et moi. Celle-ci, composée maintenant de
jeunes, n'a pas hésité, et j'ai été mis à la porte sans ménagement ».
- 29 - Paul Rémy (1894-1962) fut successeur au poste de Cuénot : cet
ancien élève, licencié de sciences naturelles en 1920, docteur en 1925,
assistant de zoologie à Nancy, avait été nommé auparavant maître de
conférence à Strasbourg, sur recommandation de Cuénot lui-même
(Correspondance Cuénot à Courrier R., 10 mars 1932). Les principaux
sujets de recherche de Paul Rémy furent le prolongement de ceux de
Cuénot : la saignée réflexe, le déclenchement de la métamorphose,
l'excrétion et la phagocytose, la respiration des vertébrés, la ' géonémie'
— faune épigée, faune cavernicole dans les Balkans en 1930, ainsi qu'à
Sainte-Reine près de Toul. Il participa également à l'expédition Charcot
au Groenland. Cuénot l'avait chaudement recommandé à l'Académie
des Sciences comme en témoigne une lettre à Robert Courrier du 10
mars 1932. D'après René Cuénot (Entretien, 2000), on ne peut accuser
Rémy d'avoir chercher à écarter son père qui exagéra sans doute la
situation.
En 1938, au cours d'un entretien, le professeur nancéien se
prononçait sur une question d'actualité, qui allait conduire après la
guerre à la création du CNRS : « Doit-on créer une catégorie de
chercheurs, qui ne feraient que des recherches, ou combiner, comme
cela est en ce moment, le professeur, la recherche et la direction
d'élèves? ». La position de Cuénot était très claire : le chercheur isolé se
stérilise rapidement et se spécialise à outrance. Le chercheur doit être en
même temps professeur, bon ou médiocre. C'est en faisant des cours
que l'on acquiert l'érudition indispensable, que l'on voit les lacunes de la
science. Il est excellent de diriger des élèves, mais Cuénot souhaitait
aussi que l'on débarrassât le professeur accablé de la paperasserie
administrative (Entretien, Article, Daudet L., 1938).
A l'aube de sa carrière scientifique : le discours auto-prophétique
de 1898
S'ouvrir à la biologie en général n'a d'autre objectif que la
recherche de la vérité et doit être également « une source d'idées
philosophiques d'intérêt majeur pour l'homme » (Cuénot, Discours,
- 30 - 1898, p. 5). Cette idée annonce la carrière future de Cuénot, dont les
ouvrages écrits surtout dans le dernier tiers de sa vie peuvent être
considérés comme du matériel biologique de réflexion philosophique.
Cette idée fut d'ailleurs exploitée par sa disciple Andrée Tétry plus tard.
La biologie, par accumulation de petits faits, doit conduire au progrès
général : agriculture, chimie végétale, parasitisme du bétail, sans oublier
ce terrible fléau qu'est le cancer (ibid., p. 5-9). Le biologiste éclaire
aussi un autre abîme, la signification de la vie et « il a mis au jour de
grandes idées qui font maintenant partie du patrimoine intellectuel de
l'humanité ». Il conseillait d'ailleurs aux futurs agrégés de philosophie
de venir passer un an dans un laboratoire d'histoire naturelle (ibid., p.
11), prémonition du travail qu'allait bientôt élaborer le philosophe Henri
Bergson ; discours prophétique aussi lorsqu'il écrivait (ibid, p. 13) :
« De temps en temps un ouvrier génial, ou simplement heureux,
découvre des filons inconnus, des trajets inédits... » ; ou encore : « Il
n'est pas paradoxal de prétendre que les découvertes fécondes se
produisent presque fatalement à un moment donné, par l'accumulation
de petites découvertes patiemment mises à jour [...] encourageant les
jeunes générations à creuser son filon, sans crainte, sans se préoccuper
de ce qu'il y a au bout, dans l'unique souci de la vérité, nous serons
récompensés quoi qu'il arrive par les joies du travail, de la recherche
libre et de la découverte ».
La consécration scientifique
Ses admirables travaux de redécouverte des lois de Mendel chez la
souris, quelque temps avant William Bateson avec lequel il entretint
toujours des rapports amicaux, la découverte de la létalité génétique
quelques années plus tard, ainsi que ses travaux sur l'hérédité du cancer
chez la souris (sujet totalement inconnu à l'époque), tout cela le
propulsa sur la scène scientifique internationale. Primés au congrès de
Boston en 1907, ses travaux pourtant furent mal compris, minimisés,
ignorés et même critiqués dans le milieu scientifique français. Thomas
Hunt Morgan, le père de la génétique américaine sut par contre lui
-31 -- rendre hommage. En 1908, il fut invité à Londres où il exposa son
travail sur l'hérédité. Avait-il mal préparé son exposé ? Toujours est-il
qu'il mêla involontairement l'allemand et l'anglais, ce qui vexa les
Anglais — à l'époque, l'entente cordiale franco-anglaise faisait front
contre Guillaume II — et pour cette raison, il n'obtint jamais de siège à
l'Académie de Londres (Entretien, Cuénot R, 2001). A cette époque, ses
travaux de recherche étaient effectués au sein du laboratoire de zoologie
de la faculté de sciences place Carnot. Les locaux étaient exigus, les
installations sommaires (Guinier, Discours, 1935). Il contracta
imprudemment, dans la 'chambre aux souris', une grave infection
parasitaire sans remède à l'époque, la lambliase ; il avait l'habitude de
venir observer ses souris et déposait négligemment sa cigarette sur le
couvercle des cages. « Il ne se remit que lentement et avec peine » selon
Lienhart (1962).
La déclaration de guerre en 1914 mit fin aux travaux de génétique.
Lucien Cuénot fut mobilisé, mais il avait déjà cinq enfants et était sur le
point d'atteindre la limite d'âge. On le chargea néanmoins avec deux
professeurs de Nancy de conduire, par la route de Nancy à Toul, un
groupe de chevaux réquisitionnés. Un général en tournée d'inspection le
découvrit dans une écurie militaire de Toul ; il l'envoya aussitôt à Paris
lui confiant un poste important dans ses services. Sa famille alla se
réfugier à Arcachon, où Cuénot alla lui aussi poursuivre ses travaux
zoologiques (Entretien, Cuénot R, 2000). Il fut ensuite professeur au
lycée Poincaré car l'université était fermée, logeant dans le local destiné
aux étudiants (le futur G.E.C., Groupement des Etudiants Catholiques).
(ibid.). De son En 1917, il faillit être tué par l'explosion d'un pont
élevage de souris d'avant-guerre qu'il fut contraint d'abandonner, il ne
resta qu' « un ensemencement de tout le quartier de la rue en souris
brunes et en souris blanches » (Correspondance Cuénot A. au Docteur
Michon, 23 septembre 1954). En 1921 il alla aux Etats-Unis. Il faisait
partie de la délégation de la Société française d'eugénique au congrès
international tenu à New York en septembre 1921. Il rencontra Thomas
Hunt Morgan dans son laboratoire en Californie (Entretien, Cuénot R.,
2001). D'après une courte note parue dans les comptes-rendus des
sciences en avril 1923, Cuénot atteste qu'il put examiner les mutants
- 32 - alaires de drosophile apparus dans l'élevage de Morgan. Ce fut pour lui
une déception de constater l'état d'avancement et les résultats
enthousiasmants des travaux américains. Plus tard, il eut à subir les
rudes conditions de la recherche universitaire en province : pénurie de
moyens financiers, avenir incertain pour tout jeune chercheur préparant
une thèse en province. Le jacobinisme français ne date pas d'hier. Dans
une lettre au secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences (10 mars
1932), Cuénot se plaignait qu'on fasse à Nancy « des briques
réfractaires, du lait, des machines électriques, des chimistes analystes,
des agriculteurs mais la science pure, étouffée, sans crédit et sans gloire
administrative, passe à l'état de parente très pauvre ».
L'oeuvre scientifique
Rapidement donc, il connut une consécration scientifique plus
internationale d'ailleurs que nationale avec ses travaux sur l'hérédité en
1902, en recevant le prix Nicolas II au 7e congrès international de
Zoologie de Boston en 1907. Ses travaux furent délibérément oubliés
par les collègues de l'époque tous lamarckistes et peu prompts à adopter
le mutationnisme ; il fut pourtant le premier zoologiste à retrouver les
lois de Mendel chez l'animal
L'oeuvre scientifique de Cuénot, membre d'une trentaine de
sociétés, académies, comités nationaux et internationaux, est imposante :
outre ses ouvrages, il écrivit 286 notes et mémoires originaux, 34
articles et chroniques, 239 analyses critiques — notamment dans la
Revue générale des sciences, exposa presque 100 conférences et dirigea
16 thèses d'état (Courrier, 1952). A sa mort, on compte environ 15
notices nécrologiques et de nombreux articles de presse régionale,
nationale et internationale (Courrier, 1952, p. 23-58). Dans les livres
personnels de Cuénot, utilisés tout au long de cette étude, sont collées
ou annotées les revues critiques nationales et internationales faites à la
Genèse de 1911 et 1932, sortie de chacun de ses ouvrages, comme la
L'adaptation de 1925, L'espèce de 1936, Invention et finalité en biologie
de 1941. Quant à L'évolution biologique parue après sa mort,
— 33 — l'abondante revue critique internationale se trouve dans les archives
Tétry. Cuénot avait une audience certaine en Angleterre, Allemagne,
mais aussi en Suisse, Hollande, Belgique, U.S.A. La revue de ces
critiques montre à quel point Cuénot était lu à l'étranger et notamment
dans les pays anglo-saxons : Nature, The Times, The Quaterly Rewiew,
Journal of Hérédity, Science... Georges Gaylord Simpson, l'un des
artisans de la théorie synthétique de l'évolution, dans son ouvrage
majeur édité en 1944 aux U.S.A. ne citait qu'un seul français dans sa
bibliographie, Lucien Cuénot avec sa Genèse de 1921 et L'adaptation
de 1925 (Simpson, 1950).
Cuénot a parcouru dans son ensemble tous les grands thèmes de la
biologie générale de son époque. Mais il resta surtout — outre le grand
spécialiste des échinodermes — le premier généticien français et le
défenseur d'une thèse évolutive de la préadaptation. C'était un homme
qui fut couvert d'honneurs et qui aimait cela. Tout au moins, il semble
n'avoir jamais refusé les honneurs comme savait si bien les rendre la Ill e
République. Son seul refus fut celui d'aller à Paris où il se vit pourtant
proposer une chaire de génétique : installé en famille à Nancy, dans une
grande maison avec jardin, entouré d'amis, il avait su s'attacher à la
Lorraine et lui resta fidèle (Cuénot, cité par Courrier, 1952, p. 4). C'est
sans doute avec fierté qu'il arbora en 1931, le bicorne et l'épée
d'académicien gravée à ses armes, quatre petites souris, trois grises et
une blanche, un oursin couronnant le pommeau, des feuilles de chardon
couronnant la fusée et symbolisant l'attachement à la Lorraine devenue
pays d'adoption (Discours de Cuénot et Guinier, L'Epée d'académicien,
1935). L'épée fut réalisée par deux artistes nancéiens, Colotte et Bossut,
grâce à une souscription auprès des amis et élèves du Maître (ibid.). Il
prétendait ne pas aimer les discours (ibid.) : les
- 34 - Lucien Cuénot en habit d'académicien (1935)
Ex-libris de Lucien
Cuénot, réalisé par
Gilberte Zaborowska
en 1917
— 35 — siens étaient empreints de simplicité et d'humour, à la différence des
discours ampoulés de l'époque. Le 23 octobre 1935, devant un parterre
d'académiciens, à la séance publique annuelle des cinq Académies, où
on lui avait demandé de présenter (Académie des sciences, 8 août 1935)
« un travail qui n'a pas besoin d'être original, mais doit posséder un
caractère suffisamment général pour intéresser un public mondain, qui
n'est pas spécialisé, mais intéressé aux choses de l'esprit », Cuénot
surprit son auditoire par une introduction pour le moins cocasse dans ce
temple de la Connaissance : « Vers 1881, un fabricant de gants, Joseph
Mertz, inventa, dit-on, le bouton-fermoir à ressort, ou bouton-
pression... » (L'invention en biologie, 1935) ; il termina son discours
en citant Pascal : « Nous ne savons le tout de rien » (ibid.). Ce
discours eut à l'époque « un énorme retentissement, tant parmi les
philosophes et savants que dans le public » (Matisse, Correspondance,
12 juin 1937).
Le 27 août 1948, à 82 ans, le gouvernement lui remettait la cravate
de Commandeur de la Légion d'honneur. Cette cérémonie avait lieu
dans les locaux de la Revue Scientifique (Bounoure, 1952) en présence
notamment de Georges Duhamel et Jean Rostand (Photos, Archives
Tétry). Pour l'académicien Georges Duhamel, qui fut très touché par
l'annonce de sa mort, Cuénot faisait partie, avec Charles Nicolle, des
hommes qui lui permirent de « tracer (son) sinueux chemin » (Duhamel,
1952, Chronique). Charles Nicolle était professeur au Collège de
France, prix Nobel de physiologie et de médecine en 1928 pour sa
découverte du vecteur du typhus entre autres. Cet homme à
l'indépendance farouche fut aussi romancier. Il était considéré comme
un des plus extraordinaires caractères du monde scientifique de son
époque. Il semble qu'il dut sa place à l'Institut grâce à Cuénot qui se
désista en sa faveur (Correspondance, 3 décembre 1929). Nicolle, face à
l'inconnaissable de la biologie, se contentait d'admettre que le cerveau
de l'homme n'était pas en mesure de comprendre la nature (Rostand,
1966, p. 160; Nicolle, 1936, p. 38-41), alors que Cuénot ne put s'y
résoudre. Duhamel fut « profondément remué par les réflexions de
Cuénot sur l'adaptation organique, et, notamment, sur la structure de ces
petits outils de l'être vivant, qui, par leur perfection et leur aspect
- 36 -