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Mémoire et histoires de l'automatisation du contrôle aérien

De
255 pages
Ce récit de la genèse du CAUTRA (Coordinateur Automatique du Trafic Aérien), en adoptant la manière biographique pour parler d'un système technique, cherche à saisir le processus à travers lequel un objet technique devient un acteur parmi d'autres de l'histoire humaine. En effet, technicien ou ingénieur ne se souviennent pas, tant les objets techniques inscrivent l'oubli dans leur matérialité et transforment en évidence efficace ce qui était circonstances et controverses.
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Que l'on dise encore, par un abus de mots courant, qu'il y a trois temps, le passé, le présent, le futur, oui qu'on le dise : après tout, cela m'est égal et je ne m' y oppose ni ne le blâme, pourvu toutefois que l'on entende ce que l'on dit et que ni le futur ni le passé ne sont quelque chose d'actuel. De fait, il y a dans le langage peu de mots propres pour beaucoup de mots impropres, mais on sait bien ce que parler veut dire. Augustin, Les Confessions, Livre XI

AVANT- PROPOS

Pourquoi publier, plus de dix ans après sa réalisation cette recherche de sociologie et d’histoire sur le Coordinateur Automatique du Trafic Aérien (CAUTRA) ? Bien des raisons pourraient militer pour la décision inverse, ne serait-ce que l’importance prise depuis par la sociologie des techniques (un travail entrepris aujourd’hui serait sans aucun doute considérablement enrichi de ces nouveaux apports). Par ailleurs, l’automatisation du contrôle aérien a connu des évolutions non négligeables dont la prise en compte modifierait sensiblement (quoique non fondamentalement) ce texte, surtout si l’on prend en considération la perspective centrale adoptée ici d’une « sociobiographie » fondée sur la conscience du présent et de ses enjeux. Il apparaît cependant que, malgré ces limites inhérentes au temps qui passe et à la dimension exploratoire du texte (il s’agit d’un travail de thèse), les raisons d’ouvrir ce travail à un plus large public l’emportent. D’abord par l’émergence d’un réel intérêt pour l’histoire de cette part cachée de l’histoire de l’aéronautique qui est celle du contrôle aérien. L’installation prochaine de la tour de contrôle de l’aéroport du Bourget comme espace dédié à la mémoire de la navigation aérienne marque symboliquement cette reconnaissance tardive de l’activité du contrôle aérien comme un fait d’histoire, c’est-à-dire de culture. Ensuite parce qu’il semble que le parti adopté ici de rendre compte des représentations et des pratiques des acteurs, sans occulter leurs dimensions techniques et en insistant sur la puissance du sens donné aux objets techniques par leurs concepteurs et leurs usagers, conserve une certaine singularité.

Ma reconnaissance va d’abord aux acteurs de la DGAC qui, de diverses manières, ont rendu possible ce travail et en particulier à Jean-Marc Garot pour m’avoir accueillie au CENA et pour sa confiance. Je remercie aussi mes amis et collègues du CETCOPRA dont la réflexion s’est constamment mêlée à la mienne et en particulier Cécile qui a accompagné cette publication. Sans oublier Florent Gaudez et Bruno Péquignot qui ont recueilli ce texte dans leur collection.

PRÉFACE Bernadette Bensaude-Vincent

Décrire un objet technique comme une personne, dont on raconte la biographie cela pourrait passer à première vue pour une coquetterie de style. La métaphore paraît d’autant plus osée que le nom propre CAUTRA ne désigne même pas un objet technique visible, qui serait construit pièce à pièce et soumis à l’usure de tout matériau. Cet acronyme désigne un système informatique de contrôle de la navigation aérienne, totalement immatériel et d’autant plus efficace qu’il demeure invisible, effacé derrière le ballet bien réglé des avions évoluant dans un trafic qu’on voudrait aussi fluide que le milieu aérien. Pourquoi donc personnifier un système d’automatisation? Serait-ce une façon indirecte de suggérer que les automates sont appelés à remplacer les humains ? En choisissant la métaphore de la biographie, Sophie Poirot-Delpech adopte en effet une position très engagée sur la place des techniques. Mais ce n’est pas pour transmettre le message claironné par les technocrates de tous bords. Loin de suggérer que les humains doivent inexorablement céder la place aux machines et n’ont d’autre choix que de se soumettre, loin de suggérer l’autonomie des techniques, elle propose au contraire de traiter l’objet technique comme un acteur parmi d’autres dans l’histoire humaine. Le système de contrôle aérien n’est pas le nième épisode dans le progrès inexorable de la maîtrise et de la rationalisation du monde. Il s’inscrit certes dans l’histoire des plans-calculs du contexte militaro-industriel d’après guerre. Mais il n’est pas le produit de ce contexte. Il est décrit comme une singularité qui fait événement dans l’histoire. Il engage des porteparole passionnés, qui ont incorporé le projet. Il crée des conflits entre compagnies informatiques rivales, entre corps d’ingénieurs et hommes de terrain, etc. Mais tout en suscitant des controverses, le

CAUTRA soude un collectif. En s’immisçant et circulant parmi les hommes, il unit le personnel de la tour de contrôle, qui crée peu à peu ses propres normes, mais aussi crée des liens avec les pilotes et le personnel au sol. Cette biographie est bien celle d’un « quasiobjet » au sens de Michel Serres. En adoptant ce regard très nouveau sur une innovation technologique, Sophie Poirot-Delpech avance des thèses aussi hardies qu’originales et profondes. L’objet technique a certes pour vocation de fonctionner en accomplissant des opérations, mais il est aussi producteur de sens. Non seulement il vise l’efficacité, mais il tisse un « monde », en croisant un environnement naturel avec un univers culturel. Ainsi dans le conflit entre deux calculateurs qu’évoque le chapitre sur « le CAUTRA divisé », l’affrontement entre les options techniques, également efficaces, recouvre un affrontement entre des visions du monde rivales. Toute alternative technique qui tente sa chance sur le marché concurrentiel fait d’altermondialisme et trouvera ses partisans grâce au monde qu’elle laisse entrevoir. Pour déchiffrer le sens plus ou moins caché dans les objets techniques et leur monde associé, il faut accéder à leur histoire enfouie, grâce à un travail de terrain, en dialogue et en immersion. Car la réalité des objets techniques, même exposés dans un musée, dissimule leur vérité, ce qui a été vécu, incorporé et mis au travail pour agir sur le monde. L’aviation est un terrain idéal qui permet à Sophie Poirot Delpech d’avancer une autre thèse majeure qui a déjà marqué toute une génération d’étudiants. La technique, alors même qu’elle avance grâce à la mémoire des bugs, des pannes, des accidents, est fondamentalement amnésique. Le succès passe par l’oubli et suppose une part d’aveuglement pour s’imposer dans une relation de confiance avec les usagers. Comme l’histoire des sciences, l’histoire des techniques efface les traces de ses errements, des « casualties » et autres sortes de contingences qui ont escorté ses débuts. En un temps où l’on s’efforce d’accompagner les technologies émergentes en mobilisant les sciences humaines, de « monitorer » leur développement dans une démarche proactive et non plus « réactive », à grands renforts de feuilles de route et autres

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exercices de prospective, ce livre ose dire qu’on ne peut maîtriser l’avenir d’une technique, qu’elle est toujours en devenir en suspens. L’automate qui permet d’afficher sur les écrans la trajectoire des avions en vol est emblématique d’une nouvelle génération d’objets techniques qui se rapporte non pas directement à la nature mais à d’autres objets techniques. Ce n’est pas un automate cartésien qui permettrait de se « rendre comme maître et possesseur de la nature », il ne contrôle qu’une petite portion, quelques mètres carré de ciel et il est assujetti aux avions qui eux mêmes sont asservis à la tour de contrôle. On est dans un système complexe de dépendances mutuelles, Sophie Poirot Delpech y insiste : les techniques de contrôle ne confèrent pas la maîtrise, elles transforment le monde en un laboratoire où nos capacités techniques sont toujours testées, à l’épreuve des circonstances.

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INTRODUCTION

Vers la fin des années 1950, les possibilités qu’offre pour la circulation aérienne l’invention des ordinateurs se manifestent et les projets d’automatisation du contrôle aérien se multiplient : aux Etats-Unis, bien sûr, terre mère de l’informatique mais aussi en Angleterre, aux Pays Bas ou en France. De leur côté, les constructeurs s’intéressent à ce marché plein d’avenir : IBM ou la société française Bull élaborent des systèmes de détection de conflits entre aéronefs. L’optimisme règne. Le ciel récemment exploré est d’emblée considéré comme un terrain privilégié pour les rêves cybernétiques. Apparemment libre et sans contraintes, il apparaît comme un modèle d’espace de communication où pourra circuler librement l’information. Les premiers grands systèmes informatiques temps réel s’installent aux Etats Unis, pour la défense aérienne de l’Etat américain d’abord puis, bientôt, pour la réservation des places des compagnies aériennes. Au sol et plus discrètement, l’activité des contrôleurs aériens attire elle aussi les passionnés de la « nouvelle science » en apparaissant comme un modèle du genre. Le travail des contrôleurs en effet semble alors pouvoir se résumer à faire circuler de l’information pour produire de la décision, c’est-à-dire la définition même que des chercheurs comme Newell et Simon donnent de l’intelligence : « Tout cela nous conduit à l’idée que l’intelligence qu’elle soit enchâssée dans un être humain, dans un chien ou dans un computer, peut être représentée par un système capable de produire des symboles »1. Or, que pouvait-on observer au début des années 1990, période où ce travail a été mené ? La question du contrôle aérien apparaît comme beaucoup plus complexe et le « mystère » de cette
1 Allen NEWELL ET H.A SIMON, « Computer simulation of human thinking ", in Science, vol. 134, 22 décembre 1961, p. 19.Cité par H. DREYFUS, Intelligence Artificielle, mythes et limites, Paris, Flammarion, 1984. p. 41.

activité ne s’est pas dissout dans les arbres de fonctionnement de l’intelligence humaine. Pire, à cette époque, la plupart des fonctions effectivement automatisées avaient été imaginées et conçues dans la première moitié des années 1960. Que s’est-il passé ? Le premier constat est que le processus d’automatisation du contrôle aérien s’est lové dans la même trajectoire que l’intelligence artificielle. Hubert Dreyfus a bien montré comment cette discipline a constamment prédit pour un avenir proche des réalisations qui ne devaient voir le jour que beaucoup plus tard voire jamais. Ces discours en forme de promesse qui ont accompagné les débuts de l’informatique apparaissent aujourd’hui comme des « prophéties auto-réalisatrices » et le décalage entre l’utopie des nouvelles technologies et la réalité historique soustend les interrogations souterraines de ce travail. L’utopie cybernétique en effet, que l’on peut résumer dans la projection d’un monde pacifié par une communication entre les êtres et les choses en termes d’information, n’a pas produit ce que les pionniers rêvaient mais elle a produit autre chose. Pour comprendre cet écart, le parti adopté ici est de plonger le monde formalisé des technologies et des utopies dans le monde impur du social et de l’histoire. La traduction du ciel en un espace électromagnétique permet aux aéronefs de se repérer dans l’espace à trois dimensions comme aux abords du sol et leur offre la possibilité de se couler dans ces matrices virtuelles que sont les systèmes d’atterrissage. Un réseau tout aussi subtil rend ce réseau présent à lui-même, celui des communications. Des messages transitent du bord vers le sol, par la radio ou par les échos des avions reflétés sur l’écran de contrôle. Tous sont retraduits par un système de traitement de l’information. Le « Macro-système aéronautique2 » a précocement noué deux figures clés de l’époque contemporaine : les réseaux et la communication qui leur permet d’exister. Les techniques qui sont de toujours un médiateur et un constructeur de notre rapport au
2 Sur cette notion, cf. A.Gras et S.L.Poirot-Delpech, Grandeur et dépendance. Sociologie des macrosystèmes techniques, Paris, PUF,1993

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monde paraissent aujourd’hui, comme invariablement, se mouler sur ces figures. De l’électricité, en passant par le téléphone, le train ou le circuit du froid, le réseau s’impose comme le cadre inévitable de notre action et de notre compréhension du monde. Le réseau n’a inventé ni la richesse ou la pauvreté, ni l’invention ou la normalisation, ni la démocratie ou la tyrannie, le progrès ou l’exclusion, ni le social ou le politique, mais constitue la forme contemporaine sous laquelle toutes ces dimensions semblent se donner à voir et à comprendre. Comment, dans ce contexte, penser technique et société ? Un certain nombre de chercheurs en sciences humaines s’affranchissent du mépris de la technique caractéristique de la culture des « humanités » et prennent la technique pour objet. Parmi ces travaux, deux axes seront ici privilégiés: du côté de l’ « usage » et du côté du laboratoire. Du côté de ce que l’on peut appeler, avec Jacques Perriault et Victor Scardigli la « logique de l’usage » ou de « l’appropriation », des travaux sociologiques mettent en évidence qu’un objet technique n’est jamais utilisé de la manière prévue par ses concepteurs : l’usager le détourne, l’ignore et se l’approprie et altère par là même la réalisation du projet qui pouvait l’animer. Cet éclairage guida ma première approche de l’activité de contrôle. J’ai mené en effet dans le cadre d’un programme de recherche dirigé par Victor Scardigli et Alain Gras, une enquête de type socioanthropologique sur le collectif des contrôleurs aériens. Cette étude, démarrée peu de temps après le lancement de l’A 320, premier avion fortement automatisé, se déroulait parallèlement dans les cockpits d’avion et visait à percevoir et à comprendre en quoi l’introduction d’automates modifiait le lien social et la relation que les opérateurs entretenaient avec leur activité. J’ai retiré de cette première phase le sentiment que l’activité de contrôle telle que la décrivent les spécialistes de l’intelligence artificielle ou les ergonomes ne rendait que très imparfaitement compte de la nature de ce métier. L’homme, en effet, en même temps qu’il accomplit une tâche, produit du sens et son action n’est

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compréhensible que si on la restitue dans ses dimensions symboliques. Cette insuffisance est d’ailleurs perceptible dans les développements actuels de l’intelligence artificielle. Pour consolider l’identité humaine que ses développements définissent ou présupposent, elle a besoin de s’allier à un certain nombre de disciplines qui agissent de concert avec elle dans un travail de fragmentation de l’homme. Ainsi sont apparus un certain nombre de concepts tels « le facteur humain » ou « l’erreur humaine ». L’homme devient un « facteur » au même titre que les autres éléments du dispositif. C’est cette anthropologie négative et non la portée locale des recherches en question qui est inquiétante. Cette vision du monde réalise une tendance que Marx avait bien perçue au 19e siècle : l’homme devient un facteur de production. La notion d’erreur humaine découle directement de cette forme de pensée. Au cours de nos premiers contacts avec le monde du contrôle, mon intérêt pour l’histoire me fit ajouter à la grille commune d’entretien quelques questions sur l’histoire technique du contrôle afin d’aborder l’automate, non plus du seul point de vue de sa place dans la salle de contrôle, mais de celui de l’histoire de son introduction. Or, je me heurtai à une zone d’ombre et à une absence relative de mémoire technique chez la plupart des contrôleurs aériens. Quand le souvenir intervenait, c’était pour faire revivre les grandes pannes ou les « basculages » d’un système à l’autre. La technique dans les salles de contrôle est surtout présente quand elle est absente. Si les questionnements sur l’histoire des techniques restaient sans réponse précise, d’autres dimensions épanchaient la mémoire : un incident, une peur ou encore des luttes syndicales et des grèves clandestines. Cette absence de mémoire technique faisait écho à une autre affirmation : il n’y avait pas lieu de parler d’une histoire de l’automatisation puisque le contrôle n’était pas automatisé. A l’opposé des représentations et opinions recueillies dans le cockpit, la question de l’automate ne semblait pas poser de problème particulier. Dans les salles claires obscures où pullulent écrans radar, claviers alphanumériques, micros et casques, la technique n’est que la

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servante du dialogue continu qui se noue entre ciel et terre, entre le contrôleur et le pilote. Or ce dialogue, s’il a connu des changements essentiels dans sa forme semble, semble perçu comme immuable dans son sens. L’homme contrôleur restait, du point de vue du sol, l’officiant principal de la sécurité aérienne. Mais si le contrôle n’était pas automatisé, qui était donc ce « Coordinateur Automatique du Contrôle Aérien » (CAUTRA) qui achemine des informations sur le plan de vol et ses modifications, extrait les informations du traitement radar, corrèle celles-ci avec celles-là, « crache » des strips « à jour » sur l’imprimante des positions de contrôle et met en présence sur des écrans le vol des avions ? Un objet de recherche émergeait peu à peu de ces moments heureux (où tout est encore possible) que sont souvent les débuts d’un travail de terrain. Si la mémoire technique n’était pas chez les contrôleurs, elle devait être ailleurs : dans les archives, chez les techniciens chargés de l’installation ou de la maintenance ou chez les ingénieurs qui avaient conçu les systèmes. Ce fut l’un d’entre eux, alors chef du Centre d’Etudes de la navigation Aérienne qui repéra dans le vaste programme que nous lui soumettions cette discrète proposition sur l’histoire de l’automatisation du contrôle aérien en France. C’est le CENA, dans le cadre d’un contrat passé avec le Centre de Recherche sur l’Innovation Industrielle et Sociale (CRIIS), qui en permit le financement et, pour une part importante, la réalisation. Ce contrat me permit de pénétrer dans le « laboratoire », là où les innovations technologiques se pensent et se décident. A aucun moment cependant je n’ai perdu le « prisme » des contrôleurs, mais l’ai articulé à celui des ingénieurs. Pourtant, au fil du récit, le lecteur remarquera que la figure des premiers. Ce trait est le résultat d’une histoire : les premiers automates rentrés dans la salle de contrôle ont été élaborés dans ce qui sera qualifié ici de « laboratoire monde », c’est-à-dire en se soumettant précocement à l’épreuve du réel grâce à l’institutionnalisation de l’expérimentation in vivo. Or, au gré des changements institutionnels, de l’évolution technique, sociale et économique de l’informatique, ce « laboratoire monde » s’est mué en laboratoire au sens classique du terme, scientifique ou industriel, où le réel est traduit, réduit, maîtrisé dans l’espace clos

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de l’expérimentation qui fait, parfois, « jouer » des contrôleurs devant une représentation simulée du trafic aérien. La mémoire et l’oubli. En outre, je ne compris que plus tard pourquoi cette idée de comprendre l’histoire de l’automatisation du contrôle aérien avait pu résonner fortement dans l’institution : non seulement le CAUTRA avait été le prétexte à une crise institutionnelle, mais cette crise entrait en résonance avec des problèmes contemporains liés à l’impératif économique et à l’augmentation du trafic. Dans ce contexte, se posait à nouveau avec acuité le problème du devenir de l’automatisation du contrôle. Les structures au sein desquelles il se développait semblaient craquer de tous les côtés : étouffées de l’intérieur par l’expansion du système et pressées de l’extérieur par les perspectives européennes d’harmonisation des systèmes de contrôle que la mise en place d’une régulation des flux centralisée à Bruxelles semblait amorcer. En outre, les recherches initiées dans les années 1960 aboutissaient alors à l’introduction d’un nouvel outil pour le contrôleur qui marquait une évolution importante. Ce climat de crise ranimait la mémoire et m’a permis de « faire parler les objets » en les replongeant dans le processus qui les avait vus naître et, ainsi, de donner corps à ce décalage entre l’avenir prophétisé et le devenir réalisé. Il faut que les sociologues se défassent de l’idée qu’il n’y a du social qu’au niveau de l’usage. Dans le sillage de Bruno Latour et Steve Woolgar, les travaux d’anthropologues en laboratoire se sont multipliés en mettant en évidence la distinction entre science ou technique « faite » et « en train de se faire » tout en montrant l’hétérogénéité des éléments concourant à la stabilisation d’un objet technique ou d’un fait scientifique3. Ma présence au CENA ajoutait à cette visée celle touchant à la possibilité de restituer à des objets déjà stabilisés dans un usage régulier l’histoire incertaine qui a été la leur : les objets rivaux évincés, les controverses autour de
3 B. Latour et S.Woolgar, La vie de Laboratoire, Paris, La Découverte, 1988.

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leur spécification, les enjeux dont avait été investi le projet de leur existence. En d’autres termes, comment ébranler l’évidence d’un objet qui marche en restituant l’univers de possibles dans lequel il était plongé avant qu’il ne « marche ». L’entreprise est d’autant plus ardue qu’un objet technique constitue un puissant « cadre social » de la mémoire collective. Tout objet technique est une mémoire faisant perdurer des expériences humaines stabilisées en des âges les plus divers ; mais la caractéristique propre de cette mémoire est l’oubli, car ces traces du passé sont gommées en tant que telles par la visée propre de la technique : l’efficacité. Mémoire à l’œuvre dans l’instantanéité de son fonctionnement, la technique, et bien souvent le technicien ou l’ingénieur, ne se souviennent pas, tant les objets techniques inscrivent l’oubli dans leur matérialité et transforment en évidence efficace ce qui était problèmes multiformes et controversés. La présence d’anthropologues dans des laboratoires scientifiques ou technologiques participe du mouvement qui tend à rapatrier les approches ethnologiques des sociétés exotiques où elles se sont forgées sur le terrain des sociétés occidentales. Cet effet de retour est particulièrement percutant lorsqu’il s’applique au laboratoire, lieu précisément où s’élabore au quotidien ce qui est censé constituer la différence décisive entre nos sociétés et toutes les autres : la science moderne et expérimentale4.. En effet, les représentations que les sociétés modernes se sont forgées de l’univers, du temps, comme de l’être humain découlent une part importante de la science expérimentale de la même manière que les objets et activités techniques qui structurent notre rapport au monde et aux autres sont souvent passés par des laboratoires. La part de la technique en tant que telle dans le processus de production des faits scientifiques, ce qui faisait dire à Bachelard que la science moderne était une phénoménotechnique 5, mais aussi la rhétorique scientifique à l’œuvre dans le processus d’invention
4 Que ces lieux ne soient plus considérés comme des sanctuaires fermés au profane manifeste peut-être l’amorce d’un processus de laïcisation de la science qui nous indique, a posteriori, le rôle quasi-religieux de cette dernière dans les sociétés modernes, ce que les fondateurs de la sociologie (notamment Durkheim) avaient seulement pressenti. L’énoncer eût été remettre en cause le cadre même la science positive dans lequel ils voulaient instituer et légitimer leur propre discipline. 5 Cf. par exemple, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 1984.

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technologique semblent annuler la distinction entre science et technique au profit d’une dénomination commune : les technosciences. Cependant, le socio-anthropologue doit savoir distinguer entre laboratoire scientifique et laboratoire technologique afin de respecter une des obligations afférentes à son approche, à savoir la prise en considération des représentations que les communautés et acteurs étudiés se font du sens de leur existence. Or, ingénieurs et scientifiques différents essentiellement par l’idée qu’ils se font de leur « œuvre » au sens qu’Hannah Arendt donne à ce terme. Qu’elle soit déchiffrée, produite, construite ou révélée, c’est bien la connaissance vraie que vise le scientifique. L’ingénieur, quant à lui, s’il adhère aux vérités scientifiques qu’il va mettre en scène dans son laboratoire - ses recherches pouvant même le mener à en ébranler certains aspects -, reste marqué par la visée propre de son métier : l’efficacité technique, la production d’objets qui vont changer le monde et les relations entre les hommes. Il n’est pas d’objet technique auquel ne soient associées des représentations de l’utilisateur idéal comme du « meilleur des mondes » où il pourrait évoluer. Et c’est bien précisément parce que le laboratoire technologique constitue un de ces lieux de pouvoir où se joue la définition de l’homme contemporain que la présence d’anthropologues dans des laboratoires est non seulement intéressante mais légitime. Ainsi, une socio-anthropologie des laboratoires technologiques n’aurait que peu d’intérêt si elle se contenait de décrire les collectifs de chercheurs. Il lui faut aussi rendre compte du mode de présence des objets comme de ceux qui sont le plus souvent physiquement absents du laboratoire technologiques mais sans qui toute cette activité n’aurait aucun sens : les utilisateurs. Il est une question que ce texte laisse ouverte. L’invention, la possibilité de choix technologiques différents du point de vue de leur sens peut s’observer à ce niveau local, mais semble s’annuler, ou se diluer dans les effets globaux, largement uniformes de l’automatisation, non seulement du contrôle aérien mais de la société. Ce travail donnera quelques voies pour comprendre ce passage mais surtout, je l’espère, saura suggérer quelques chemins pour résister à l’empire du même.

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Chapitre I UNE HISTOIRE DE PLEIN VENT

Une sociobiographie. Baptiser une recherche socio-historique sur un système technique "biographie" est moins une analogie qu'une métaphore destinée à soulever un certain nombre de questions. A travers l’automatisation du contrôle aérien est visée l’étude d’ un système technique concret, construit, porté par des hommes et des collectifs particuliers, inscrit dans une historicité. Mais si cette histoire est locale, elle n'est pas pour autant interne : il s’agira de faire buissonner dans un même texte les composants qui interviennent dans la réalisation de ce système technique, à leur heure et avec leur forme singulière. Or, cette visée pose un problème qui n’est pas seulement de style : comment mêler sans incohérence machines, concepts, trajectoires singulières d'êtres humains, fonctions, contraintes économiques, convictions politiques, mouvements sociaux, affects ... La façon la plus courante de résoudre ce problème est de fragmenter l'objet ou le réel en points de vue, chaque vision faisant émerger un profil dont le trait, s'il est réussi, semble rendre compte de l'ensemble de l'objet. La cause illumine la chose, la rend lisse, sans mystère. Or, plus qu'une organisation structurée, c'est un "agencement" - au sens que Gilles Deleuze a donné à ce terme qui a été composé ici. « Le difficile, c'est de faire conspirer tous les éléments d'un ensemble non homogène, les faire fonctionner ensemble. Les structures sont liées à des conditions d'homogénéité, mais pas les

agencements. L'agencement, c'est le co-fonctionnement. C'est la sympathie, la symbiose » 6 Cette sociobiographie cherche bien à agencer dans un récit des éléments qui n'ont, ni la même temporalité, ni la même texture, ni la même densité. On va se permettre de sauter d'un niveau de compréhension à l'autre pour donner à notre objet la richesse d'un patchwork, c'est-à-dire une mise en relations de textures, de points, de grains et de couleurs hétérogènes mais qui imposent par leur assemblage un nouveau type d'harmonie. Dans cet agencement, le mode biographique permet la mise en récit, ou en intrigue. Le temps chronologique comme cause et strict agent dynamique peut être un puissant sédatif, mais l'inscription dans le temps vécu ravive la mémoire, fait histoire en racontant des histoires. Plus encore, ce texte a le souci de marquer et de préserver les singularités : celles des instants qui peuvent, pris dans la durée, devenir des événements ; celles des individus et celle des techniques. L'attention portée aux structures, plus qu’aux conjonctures, par l’histoire comme par la sociologie, risque de faire manquer ce qui fait la force possible d'un événement, ou d'un individu, du singulier en somme : produire de la différence, créer des bifurcations qui font emprunter à l'histoire des chemins inattendus. On verra par exemple qu'une panne de quelques heures peut, dans des circonstances particulières, amorcer un processus qui va bouleverser le devenir du CAUTRA. Dans ce travail d'inspiration sociologique, les personnages bien réels sont, d'une certaine manière des "quasi-personnages" (Ricœur), des "représentants" (Boltanski), des "porte-parole" (Latour), mais le choix du récit de type biographique autorise à prendre en considération ce que la stricte sociologie doit souvent écarter : ce sont des êtres vivants, marqués par leur ineffable singularité, des êtres d'affect et de subjectivité. "Renoncer au partage entre le singulier et le général", selon la formule de Luc Boltanski, s’avère ici un projet d’autant plus délicat que l’on prend le parti de conserver aux personnages leur identité réelle Nous verrons également que la technique est à la fois la traduction de
6- G Deleuze, Dialogues, Paris, Flammarion, p. 65-66.

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compromis, solidification plus ou moins momentanée de relations sociales, mais aussi l’expression d'investissements. Ce qui surprend dans le CAUTRA, ce sont les rencontres qu’il a nouées entre la passion et la raison. Certaines figures de cette histoire l’ont, au sens strict, incorporé7 le CAUTRA, l’ont voulu à leur image. Bien sûr, ils sont des représentants (de conceptions techniques, politiques, économiques comme de leur institution) mais toutes ces dimensions se mêlent dans des singularités irréductibles. Comme le collectif n'est pas la seule addition des individus, l'individu n'est pas non plus la somme des dimensions collectives qu'il traduit et représente. Dans nos conclusions, nous verrons que, dans les différentes phases qui se succèdent dans l'histoire du CAUTRA, ce qui fait la "différence" entre les projets ne sont pas seulement les qualités techniques intrinsèques, l'intelligence des acteurs, les moyens mis en œuvre, l'issue des querelles et l'étendue des alliances mais aussi l'investissement des êtres dans un projet qu’ils considèrent comme une « œuvre » au sens d’Hannah Arendt.. A propos d’Aramis, rival malheureux d’Orlyval, Bruno Latour conclut que le projet a échoué, pour avoir manqué d'amour. La métaphore de la biographie renvoie à une méthode pratiquée de façon récurrente par la sociologie. Les biographies de l'Ecole de Chicago comme celles plus récentes des "histoires de vie"8 ont en commun de se poser en alternative par rapport à une sociologie jugée desséchée par l'esprit de système et la fragmentation des points de vue. Elles ont marqué, au début du siècle comme plus récemment, un retour vers la multiplicité, le mélange originair. Cette métaphore, donc, traduit le questionnement sous-jacent à ce travail : chercher à percer l'identité de cet acteur, à la fois muet et parlant, passif et efficace, objet et sujet, quasi-objet, quasi-sujet par une enquête menée auprès des gens qui l'ont conçu, utilisé, aimé et haï. Matériellement absent9, le CAUTRA est mis en présence par les souvenirs et
7- Sur cette notion de l'"incorporation" de l'objet dans le processus d'invention, cf. Hélène MIALET, Le sujet de l'invention, Thèse de doctorat de philosophie, Université Paris 1, 1994. 8- Daniel BERTAUX, Destins personnels et structure de classe, Paris, PUF, 1977. Plus généralement, voir Jean PENEFF, La méthode biographique, Paris, Armand Colin, 1990. 9-Mis à part un panneau de circuits intégrés de MITRA placé devant mon bureau et en couverture de cet ouvrage.

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discours qu'il suscite, les traces matérielles laissées dans les archives, sa présence dans les salles de contrôle, le vaste réseau dans lequel il s'inscrit et qui vont permettre de montrer, à chaque fois qu’il sera possible, par quels chemins et médiations il est devenu ce qu'il est. Enfin, la notion de Biographie vient apporter sa pierre à la réflexion initiée par Gilbert Simondon sur le « Mode d’existence des objets techniques ». Le CAUTRA n'existe que par les hommes qui l'ont conçu, ceux qui l'utilisent, ceux qui le maintiennent, ceux qui le financent, par les logiciels, les algorithmes. Il est le produit d'une aventure humaine à la fois locale et globale, singulière et générale. Le CAUTRA ne choisit pas de s'arrêter, ne fait pas grève (c'est d'ailleurs, pour bien des acteurs rencontrés, une de ses grandes qualités), il n'a pas d'état d'âme. Le CAUTRA n'a pas de désir même si son extension peut rappeler une logique de pouvoir. Mais, bien souvent, il fait "comme si". En panne, il déclenche la colère et les événements en donnant à l'Aéroport d'Orly des allures de camp de réfugiés. Quand il répond mal à une demande, il est souvent apostrophé : "mais qu'est-ce qu'il me fait alors !". Il peut susciter la familiarité : dans le Sud, on peut l'appeler "la CAUTRA" ou bien CAUTRA, tout court, comme on dit Dupont. Le CAUTRA, mine de rien, avec son air de ne pas y toucher, a changé en trente ans un métier, transformé les relations entre les hommes, bouleversé la structure d'autorité de l'institution.Mais il n'en reste pas moins que sa présence, elle, n'est pas "quasi" ou "comme si" et oblige à poser sérieusement le problème social de la cohabitation entre les hommes et leurs artefacts.

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Faire parler les objets. Raconter cette histoire passe par un apprentissage particulièrement ardu. Pour transgresser le partage établi entre le monde de la culture et celui de la technique, le conteur doit se transformer en "tiers instruit", comprendre et s'imprégner des objets eux-mêmes et de leur fonctionnement. Raconter l'histoire du CAUTRA sans donner toute sa place à la technicité serait dépouiller et, en quelque sorte, trahir notre objet. Mais est-ce à dire que toute sociologie des techniques passe nécessairement par une formation d'ingénieur ou de technicien ? Comme toute thèse est d'une certaine façon un plaidoyer pro domo, est revendiquée ici la fécondité d'une extériorité qui permet d'ébranler les évidences, de poser des questions intempestives. Par exemple, des patientes explications techniques parfois dispensées, on peut dégager les "enjeux" que l'objet a scellés quand il s'est stabilisé. La présence massive de la technicité semblera peut-être ardue au lecteur avide de nouvelles généralités sur le sujet brûlant de « Techniques et société », d'autant que, dans la tradition française, le travail empirique n'a pas toujours bonne presse. « La minutie, comme le remarque avec humour Jean-Claude Passeron, ou l'originalité n'importe guère au lecteur pressé ou au suiveur hâtif. Ce qui le fascine, c'est un principe de télescopage dialectique qui réveille en lui le dormeur hégélien rêvant".10 Nonobstant, cette présence des objets est un enjeu important dans un travail qui, traversant l'écran opaque de la transparence, cherche à sortir de l'oubli les composantes non techniques qui y sont gelées. Donner une présence concrète à la technique, c'est donner une place à ce qui n'est souvent considéré que comme un épiphénomène pour les sociologues. On verra au contraire qu’interroger les techniques au niveau des problèmes qu’elles posent et du sens qui leur est donné permet de se situer en deçà des clivages institués et de renouer le fil entre les questions que posent les chercheurs et celles qui se posent aux ingénieurs.
10- Jean-Claude PASSERON, Le raisonnement sociologique, Paris, Nathan, 1991, p. 81.

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