Penser l'animal autrement

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Le débat autour des droits de l'animal fait l'objet d'âpres discussions quant aux critères retenus pour affirmer que les animaux souffrent, sont conscients, désirent... La philosophie du langage ordinaire donne de nouvelles ouvertures et invite à redécouvrir cet animal qui est là devant nous. Tout en combattant les thèses relativistes et en dénonçant les idées réductionnistes, l'auteur propose de nouveaux développements politiques et éthiques dans notre société, complexe et paradoxale à bien des égards dans sa relation aux animaux.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296250017
Nombre de pages : 318
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PENSER L'ANIMAL AUTREMENT

<Ç) L'Harmattan, 2010 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11279-7 E~:9782296112797

Philippe DEVIENNE

PENSER L'ANIMAL AUTREMENT

L' If'Cmattan

Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Dernières parutions Claire LE BRUN-GOUANVIC, Suite de l'admonition fraternelle à Maresisus de Jan Amos Comenius. Traduction française annotée de Continuatio fraternae admonitionis comenii ad maresium, 2010. Michèle AUMONT, Dieu à volonté: ultime confidence d'Ignace de Loyola dans le Récit, 2009. Jean-Louis BISCHOFF, Les spécificités de l'humanisme pascalien, 2010. Cécile VOISSET-VEYSSEYRE, Des amazones et des femmes, 2010. Nathalie GENDROT, L'autobiographie Casanova et Kierkegaard, 2009. Louis-José LESTOCART, esthétique, 2010. et le mythe chez
connaissance

L'intelligible

Salvatore GRANDONE, Mallarmé. Phénoménologie du nonsens,2009. Jean REAIDY, Michel Henry, la passion de naître. Méditations phénoménologiques sur la naissance, 2009. Dominique NDEH, Dieu et le savoir selon Schleiermacher, 2009. Mariapaola FIMIANI, Érotique et rhétorique. Foucault et la lutte pour la reconnaissance, 2009.

Remerciements

Cet ouvrage est issu d'une thèse de philosophie soutenue en novembre 2006, sous la direction de Monsieur Alain Renaut, Professeur à l'université de Paris-Sorbonne, à qui je tiens à exprimer tous mes remerciements pour m'avoir accueilli, m'avoir accordé sa confiance, et pour ses précieux conseils dans ce travail. Mes proches ont largement discuté et critiqué les positions prises dans mes recherches. Ils ont également relu et corrigé les épreuves. Qu'ils soient tous ici vivement et chaleureusement remerciés: Marie Benedic-Foucher, Béatrice BIot, Patrick Bobard, Florence Burgat, Brigitte François, Frédérique Kerbellec, Michèle Perrain, Carine Pinhas, Sophie Robinet, Nadine Saumade, Eva Souplet. Enfin, un tel travail n'aurait pu voir le jour sans tous ces animaux qui sont passés dans ma vie, les très proches bien sûr, chiens, chats, chevaux, mais aussi tous ces patients qui m'ont tant ouvert les yeux de la compassion et de la quête autour de leur souffrance et de notre inconfort partagé.

A Chloé, Dafné et Frédérique

Peste. - Vous l'avez dit, monsieur. Quel siècle que le nôtre! - Pour un bel esprit, une phrase n'est qu'un gant de chevreau: en un tournemain, la voilà mise à l'envers! Viola. - Oui, c'est sûr. A badiner avec les mots, on les réduit vite à des bagatelles. Peste. - C'est bien pourquoi, monsieur, je regrette qu'on ait donné un nom à ma sœur. Viola. - Comment cela, mon ami? Peste. - Eh, monsieur, son nom est un mot, et à badiner avec ce mot-là on risque de pousser ma sœur à bagatelle. Mais, à dire vrai, les mots sont devenus de vulgaires canailles depuis qu'on les a déshonorés à coups de contrats. Viola. - La raison, mon ami? Peste. - A la vérité, monsieur, je ne saurais vous la donner sans me servir de mots; or les mots sont devenus si menteurs que je répugne à m'en servir pour donner des raisons.
SHAKESPEARE,La Nuit Comédies Il, trad. V. RobertLaffont, 2000, complètes, Bouquins), p. des Rois, III, l,in Bourgy, Paris: (coll. Œuvres 743.

INTRODUCTION

L'engouement

contemporain à parler des droits de l'animal\
XVIIe

s'il

s'inspire des disputes existant entre les philosophes du

siècle, a

pris des proportions considérables depuis le début des années 1970, proportions mesurables par la somme d'articles et d'ouvrages publiés depuis cette époque. Ces débats sont le signe que l'animal est aujourd'hui un acteur essentiel de la société économique et culturelle dans laquelle nous vivons, puisqu'il a permis à l'homme d'étendre son espace géographique, par le transport, le travail, la guerre, l'alimentation à la surface du monde. Mais l'animal est aussi une source de risques comme le racontent les grands combats, par exemple, contre la peste, la tuberculose, ou plus récemment l'encéphalopathie spongiforme bovine ou les virus influenza. La question des droits de l'animal recèle un vaste champ de problématiques, qui s'étend d'une négation de l'animal jusqu'à l'idée que même l'animal, et pas seulement l'homme, a des droits: le droit de ne pas souffrir, de vivre en toute liberté, d'être défendu devant une cour de justice, au point même de vouloir étendre les Droits de l'Homme aux Grands Singes. Cette question en appelle une autre, celle de la position de l'humain lui-même, à savoir la place occupée par l'homme, son
I

Dans ce travail, l'expression « droits de l'animal» sera utilisée de manière assez

générale voulant décrire une tendance à réformer les traitements de l'animal, mais aussi une théorie juridique ou philosophique. La différence de sens sera dans tous les cas explicitée par le contexte de l'expression. Par ailleurs, nous adopterons l'usage du mot « animaux» pour désigner les « animaux non humains ».

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Introduction

identité propre, son statut particulier qui le détennine dans l'univers, en d'autres mots ce qui l'oppose à cet état animal et qui fait de lui l'espèce autoproclamée dans la sphère du droit. Nous ne pouvons pas faire n'importe quoi sur les animaux: nombre d'actes de cruauté aujourd'hui sont condamnés par le droit et nous approuvons de telles décisions juridiques. Mais est-ce tellement la cruauté établie, abhorrée par nos pairs et condamnée par la justice, qui pose problème? Il importe peu de retenir ces domaines sur lesquels nous sommes en accord pour punir les actes de cruauté, les mauvais traitements. La limite envisagée consiste plutôt dans ce que nous partageons avec d'autres une sphère dans laquelle nous nous heurtons les uns les autres à propos de l'animal. Le vétérinaire, le tueur d'abattoirs, l'expérimentateur d'animaux sont-ils cruels? Les consommateurs qui mangent les animaux et qui se soignent sont-ils cruels? La faiblesse de nos justifications dans de tels domaines semble étonnante. Ce vaste champ de questions nous interpelle cependant: face à tant de méandres divergents, il y a lieu de perdre son chemin. Ainsi, que peut apporter le philosophe dans un tel débat? Nous partirons de ce constat: «Un problème philosophique est de la fonne: "je ne m'y retrouve pas,,2 ». Ce «je» est celui de l'auteur, seul, qui parle pour lui, qui est perdu dans ce champ de questions et de thèses dans lesquelles les uns et les autres exposent leurs concepts, leurs théories, leurs connaissances et dans lesquelles force est de constater que «je ne m'y retrouve pas ». Ce sont en fait mes mots que je ne retrouve pas quand tous parlent de l'animal. L'ambition d'un tel travail n'est pas tant celle de proposer une nouvelle thèse, celle qui sortirait comme par magie d'un chapeau et qui se placerait en opposition avec les autres thèses, mais elle consisterait plutôt à tenter de retrouver l'usage de nos mots ordinaires. Les outils de travail que nous utilisons dans ce texte sont ceux de la philosophie du langage ordinaire. Cette philosophie est issue de la philosophie analytique qui a commencé à la fin du XIXesiècle avec Frege, reprise par Bertrand Russell, et Wittgenstein avec le Tractatus.
2WITTGENSTEIN, (L.), Recherches philosophiques, M. Elie, J.L. Gautero, et al., Paris: Gallimard, 2004, ~ 123. trad.F. Dastur,

Introduction

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La philosophie du langage ordinaire apparaît lors du «tournant linguistique» de la philosophie tardive de Wittgenstein, celle qui débute avec le Blue Book écrit en 1933 mais surtout dans tout le travail des Recherches philosophique. Nous ferons appel également à l'œuvre de John L. Austin, à l'exégèse effectuée par Peter Hacker sur Wittgenstein, et à l'approche de Stanley Cavell sur la philosophie du langage ordinaire. Nous aborderons aussi l'œuvre d'Hilary Putnam, philosophe issu de la tradition analytique, qui présente une interprétation pragmatiste de Wittgenstein. L'emprunt à ces auteurs est important, les citations sont nombreuses, mais comme l'avait si justement évoqué Montaigne, «qu'on voye, en ce que j'emprunte, si j'ay sçeu choisir de quoy rehausser mon propos. Car je fay dire aux autres ce que je ne puis si bien dire, tantost par foiblesse de mon langage, tantost par foiblesse de mon sens »3. Cette approche philosophique ne saurait se séparer de la philosophie dite «continentale », celle - mal nommée - issue de la philosophie européenne en dehors du monde anglo-saxon, et dont la frontière, tout au moins historique, semble plus artificielle qu'elle ne l'est sur le terrain. Il nous semble d'ailleurs qu'au contraire cette philosophie du langage ordinaire peut éclairer par son originalité toute une tradition philosophique et littéraire spécifiquement française. Par conséquent, le lecteur ne sera pas surpris de retrouver des idées romantiques, utilitaristes ou autres, juxtaposées aux recherches austiniennes ou wittgensteiniennes. L'erreur de style ou de domaine qui pourrait y être décelée ne serait que le résultat de la méthode' erratique que nous proposons dans notre approche. La philosophie du langage ordinaire est une philosophie dans laquelle le mot «ordinaire» est compris comme exemplaire, c'est-àdire comme pouvant servir d'exemple, comme substrat de recherche, dans notre existence commune immédiate. Par «langage », il faut comprendre celui de nos mots utilisés. Quant à la « philosophie », elle est entendue ici comme tolérance de la réflexion par soi-même: la philosophie du langage ordinaire est alors une expression identifiant une recherche incessante sur les mots partagés que nous utilisons
3 MONTAIGNE, Essais, 1580, in Œuvres complètes, Paris: Gallimard, 1962, (coll. La Pléiade), Livre II, Chap.X, p. 387.

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Introduction

communément4. La philosophie du langage ordinaire ne défend cependant pas l'ordinaire ni les croyances communes, encore moins le remplacement de la connaissance scientifique par une connaissance ordinaire: la philosophie ne se pose en aucun cas en compétition avec les sciences empiriques comme la psychologie ou les neurosciences, ni avec les théories non empiriques comme l'arithmétique ou la géométrie. Elle s'occupe plutôt de clarifier des concepts. La philosophie du langage ordinaire ne cherche pas une théorie du langage idéal, ni une analyse logique du langage (c'est en ce sens qu'elle s'éloigne de la tradition analytique et de la sémiotique) mais constate plutôt ce qui est utilisé quand nous parlons et en l'occurrence quand nous parlons de l'animal. Aussi, c'est moins le fait de parler de notre monde et de nos croyances sur notre monde que le fait de découvrir l'impact que certaines manières de parler ont eu sur notre façon de considérer l'animal qui nous retiendra dans cette thèse. Cette philosophie se place dans un champ dans lequel les attitudes de la métaphysique comme celles de la science sont des vues particulières du monde. La philosophie du langage ordinaire dénonce l'écart que ces vues ont pris dans ce que nous disons et faisons, écart résultant trop souvent d'une construction sur des images idéales de notre relation au monde dans une prise de distance ou une fuite avec notre langage ordinaire. La philosophie du langage ordinaire a néanmoins le mérite, non pas de rejeter ce que la tradition philosophique a pu écrire sur l'animal, mais au contraire de reprendre les grands axes de tels développements pour les intégrer dans la dimension humaine ellemême. L'histoire de la philosophie des droits de l'animal révèle ellemême les chemins humains de la pensée philosophique, les représentations humaines de l'animal avec ses égarements, ses errances, mais aussi ses belles créations qui nourrissent aujourd'hui encore une réflexion dont nous ne saurions faire l'économie. Plus encore, la volonté de faire à nouveau table rase serait à la fois illusoire et réductrice de notre pensée dès lors que nous réinvestissons une réflexion dans un travail sur les conditions du pensable et du dicible. Ainsi, ce n'est pas à proprement parler la question de l'opinion ou de la vie privée qui est ici
4

FLEMING, R.), "An abstract of Ordinary Language Philosophy", in Fir st Word (

Philosophy: Wittgenstein-Austin-Cavell, Writings on Ordinary Language Philosophy, Cranbury, N. J.: Rosemont Publishing & Printing Corp, 2004, p. 40.

Introduction

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vie privée qui est ici mise en jeu mais au contraire le caractère public des mots que nous utilisons lorsque nous parlons de l'animal. L'objectif de la philosophie du langage ordinaire telle que l'ont défrichée Wittgenstein, Austin, Hacker et Cavell, mais aussi Putnam, consiste à dénoncer la perte de l'usage et du contexte dans lequel nous parlons. Ma préoccupation, mon inquiétude, voire mon désaccord, résident alors dans cette interrogation sur les conditions qui rendent possible ce que nous disons et faisons. Le premier chapitre revient sur les principales thèses qui ont animé le débat sur les droits de l'animal, débat qui s'est considérablement transformé depuis le début des années 1970. Cet intérêt pour les droits de l'animal est étroitement corrélé d'une part avec le développement de l'élevage intensif et des méthodes d'expérimentation animale et d'autre part avec le développement de l'animal de compagnie et la prise de conscience de la dégradation des écosystèmes. Des figures comme Peter Singer, Tom Regan ou J. Baird Callicott ont marqué dès lors les discours et ont alimenté de nombreux débats - souvent houleux - sur la question des droits de l'animal. Nous essaierons de dégager les raisons de ces désaccords au regard des critères qui ont été retenus par les différents courants envisagés sur les droits de l'animal. Partant de ce constat, de quoi parlons-nous lorsque nous parlons des

droits de l'animal? De ceux qu'ils ont - déjà - de ne pas subir de
mauvais traitements, des actes de cruauté, des sévices? Se limiter à ces droits qu'ils possèdent déjà me semble d'une part acquis, mais surtout se réduisent à une peau de chagrin lorsque nous envisageons la manière avec laquelle nous utilisons les animaux dans les élevages intensifs ou dans l'expérimentation animale par exemple. Ce qui nous retient plutôt sont ces droits qu'ils n'ont pas, ces droits que nous pourrions réclamer pour eux. Il nous faut alors envisager la question' de savoir qui parle pour eux. ,A bien écouter le juriste, mais aussi le biologiste, le vétérinaire, le zootechnicien, l'éthologiste, l'économiste, le protecteur, le professionnel de l'élevage, le propriétaire de l'animal de compagnie, mais aussi chacun de nous qui est aussi consommateur, nous constatons que la position qu'occupe chacun dans son rôle définit une manière de parler de l'animal, même de parler pour lui, toute relative à la position de chaque locuteur. Suffit-il alors de juxtaposer les différentes positions

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Introduction

et constater qu'elles sont aussi acceptables les unes que les autres? Nous verrons que cette attitude relativiste est non seulement une position intenable mais relève plus encore d'une stratégie irrecevable. Mais il y a plus: chaque position retenue par chacun des locuteurs révèle la façon même qu'ont les autres de parler pour moi: ils parlent de l'animal, certes, mais ils parlent tous pour moi! Mon mutisme, face à tant de locuteurs aux compétences sans doute bien établies, n'a d'antidote que dans l'usage des mots que j'ai appris, ceux du langage ordinaire. Qui m'autorise - ou qu'est-ce qui m'autorise - à parler au nom de l'animal? Dans cette recherche, nous tenterons d'effectuer un changement de perspective, la perspective que nous offre la philosophie du langage ordinaire. L'examen des thèmes choisis pour parler de l'animal à partir des thèses élaborées par les philosophes animaliers est l'objet du second chapitre. Les critères du droit retenus en faveur des animaux ont été principalement recrutés dans le domaine des concepts psychologiques, que ce soit l'intelligence, la conscience, et même la douleur. En d'autres mots, peut-on savoir avec certitude si, à partir des critères, l'animal souffre, s'il est conscient, s'il a quelque degré d'intelligence, etc. Nous ne pouvons affirmer que tel animal souffre ou qu'il est conscient, etc. par rapport à notre connaissance, puisque nous n'avons pas de critères de connaissance objectifs pour le certifier, mais nos mots ordinaires disent qu'il souffre, qu'il est conscient, etc. La philosophie du langage ordinaire montrera une autre ouverture sur les concepts psychologiques, non pas fondée sur les phénomènes du monde, mais révélée par la grammaire. Nous dénoncerons la manière avec laquelle la métaphysique et la science ont utilisé cette grammaire des concepts. Cet affrontement historique n'est pas sans incidence sur notre propre façon contemporaine d'aborder l'animal: le concept d'animal-machine, ou celui d'animal-outil de production en sont les meilleures illustrations. Le troisième chapitre s'attache à cette relation plus proche décrite dans nos mots. Aussi pourquoi rechercher ce rôle du langage? Parce qu'il se révèle, dans notre façon de parler de l'animal, des manières étranges qui sont au-delà de tout problème de connaissance, de toute interprétation scientifique ou métaphysique puisque ces façons sont restées ancrées dans une relation connaissante à l'animal, voulant alors fonder - et c'est bien l'ambition qu'elles avaient et qu'elles ont - le

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fonder - et c'est bien l'ambition qu'elles avaient et qu'elles ont - le droit de l'animal sur ces interprétations. À partir de la révélation découverte dans cette façon de parler de l'animal, il nous est nécessaire de reprendre les thèmes abordés par les scientifiques, les métaphysiciens, les sceptiques, qui rendent tout autre regard impossible et validant leur façon de faire à partir du seul motif que la science, ou ses épigones que sont la production et l'expérimentation, peut être capable de justifier leur action. Cette vision unique se rencontre aussi dans l'interprétation de nos récits et de nos principes. Le diagnostic d'une telle cécité est que nos mots nous échappent à nous-mêmes. Nous opérerons alors un retour à l'ordinaire dans lequel deux approches s'offrent alors à nous. La première est celle qui prend délibérément le point de vue anti-sceptique, qui est représentée par une position pragmatiste. La seconde est celle qui recherche ma voix dans mon accord avec les autres, et s'interroge sur la manière avec laquelle je peux m'impliquer dans le monde. Philosophiquement, cette ambivalence semble déjà contenue dans les interprétations pragmatiste et revendicatrice de l' œuvre de Wittgenstein. Le quatrième chapitre s'attache ainsi à envisager une position pragmatiste. En partant d'un cas qui aura été maintes fois abordé dans cet ouvrage, celui de la crise de l'élevage intensif, nous essayerons de comprendre l'étendue d'une telle question menée philosophiquement: crise des éleveurs, des scientifiques, des consommateurs, mais aussi crise des théoriciens pro-animaliers. Nous proposerons alors plusieurs hypothèses face à de tels problèmes. Une telle vision du monde nous révélera notamment à quel point notre réflexion a été entravée par des principes bloquant la recherche, principes dénoncés par Hilary Putnam. Il sera alors proposé une autre vision de l'élevage à nouveaux frais. Pourtant je garde la conviction qu'il reste des choses à dire, qui ne sont pas de l'ordre de la science, et que même l'abord pragmatique de l'animal ne saurait me combler. L'examen de l'œuvre de Wittgenstein nous montre qu'il peut proposer autre chose que du pragmatisme. C'est sur ces autres formes que nous nous interrogerons alors dans le cinquième chapitre et nous envisagerons les applications politiques et éthiques qui peuvent en être déduites.

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Introduction

peux me mettre à la place de l'animal, mais je ne peux accepter, en mon nom propre, que ma société parle pour moi dans cette négation de l'animal comme elle le fait. Etant en désaccord avec une telle société, la manifestation de mon désaccord pourra prendre plusieurs formes: celle de la désobéissance civile, celle de l'objection de conscience ou celle du militantisme. Vient alors le moment où il nous faut nous interroger sur le type de relation que nous entretenons avec notre société démocratique, c'est-à-dire celle pour laquelle une théorie démocratique serait plus favorable à l'animal sans pour autant développer une théorie inacceptable pour nos partenaires humains non paradigmatiques. Aussi, contrairement à la plupart des thèses sur l'animal qui revisitent le principe de l'égalité en absorbant l'animal comme un « même », nous développerons une éthique ordinaire de l'altérité de l'animal comme lointain, comme un tout autre, dans laquelle nous pouvons enfin « envisager » l'animal puisque c'est dans mon errance, dans mon ouverture à. l'animal dans un contexte particulier de mon discours, de mon action et de mon attention que je peux enfin le rencontrer et le reconnaître. Le point d'orgue de l'ensemble du présent travail sur les droits de l'animal consiste dans la possibilité ou l'impossibilité de la relation révélée par le langage d'un locuteur (le «je» du discours) avec sa communauté linguistique (le «nous ») et l'animal (<< »). Le langage eux décrit cette relation, n'en est pas le fondement, mais l'utiliser en prenant ses distances avec l'ordinaire rompt non pas un contrat, mais simplement le lien entre l'animal et nous. ***

CHAPITRE PRINCIPES FONDATEURS

I PERSPECTIVES

ET NOUVELLES

Un veau a naturellement, comme tous les jeunes mammifères, un comportement joueur et curieux au moindre des changements de son environnement. Si le promeneur arrive, il le fixe, campé sur ses antérieurs, se retourne et court par petits bonds vers ses congénères ou retourne voir sa mère, se colle vigoureusement à son flanc et prend une rasade de lait avant de s'ébrouer. Le veau de boucherie, à partir de deux semaines, est nourri au seau avec un aliment recomposé, conformément à un programme nutritionnel préétabli, dans un parc avec des veaux de même âge: il sera abattu généralement à vingt semaines sans avoir vu la lumière du jour et sans le moindre contact avec sa mère. Le veau est une viande tendre, blanche, qui a été retenue comme marque de distinction dans les familles aisées, puisque plus chère. Cette viande est accommodée selon des recettes célèbres comme le veau Marengo ou la blanquette de veau. La tête de veau fait à la fois recette et insulte. On peut aussi tuer le veau gras, pleurer ou rire comme un veau, enfin l'adorer surtout quand il est d'or. Pour mesurer l'innocuité de la crème de beauté du laboratoire X, les fabricants appliquent le produit testé sur les yeux d'une batterie de lapins pour évaluer le degré d'ulcération cornéenne: pratiquement tout ce qui nous entoure est testé, du produit à vaisselle au médicament. « Difficile de trouver dans notre société quelque chose qui, en dehors

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Principes fondateurs et nouvelles perspectives

des plaisanteries, n'est pas testé sur les animaux !5». L'expérimentation animale est souvent reconnue dans les esprits comme cette incontournable difficulté qui permet de continuer à faire vivre les hommes. La pratique est inéluctable puisqu'il est peu probable que nous puissions totalement remplacer l'animal dans l'expérimentation par des modèles informatiques ou des cultures cellulaires. Le choix de la vie impose la mort, et celle-ci vaut pour tous les hommes qui choisissent la préférence humaine à celle de l'animal, choix de fait dès la première prise médicamenteuse, dès le premier vaccin ou le premier cosmétique, dans chaque repas de viande, mais aussi dans ces mets qui cachent trop souvent ces protéines animales qui constituent autant de liants de sauces, de graisses d'origine animale, etc. Choix sous-entendu acquis lorsque chacun appartient à une nation ayant une armée qui recherche et utilise l'animal dans ses expérimentations. Mais de quel droit peut-on faire souffrir des animaux pour soigner des hommes? De quel droit peut-on élever et tuer des animaux pour les manger? Un chevreuil est tombé dans une mare, il est en train de se noyer: doit-on le secourir sous prétexte que nous ne pouvons supporter un tel spectacle? Notre intervention peut survenir au détriment d'une autre espèce animale dont le rôle peut être plus profondément impliqué dans un équilibre biologique où notre action sélectionnerait une espèce moins prudente. Ne doit-on pas alors achever l'animal pour diminuer sa souffrance? Doit-on le laisser mourir noyé sous prétexte que la nature n'a pas de droits ni de devoirs et qu'elle est complètement indifférente au devenir de ce chevreuil ? L'histoire a montré que la sensibilité des humains a marqué le droit en interdisant et en condamnant bon nombre de nos pratiques faisant le malheur des animaux6 : oiseaux aveuglés pour améliorer leur chant; animaux de trait aux bâts trop chargés, chevaux et ânes battus, meurtris, épuisés; chiens éventrés, taureaux mordus au cours de combats; abattages d'animaux dans la douleur; expériences animales
5 DIAMOND,(C.), « L'expérimentation sur les animaux: un problème d'éthique », in L'esprit réaliste: Wittgenstein, la philosophie et l'esprit, trad. E. Halais et J.Y. Mondon, Paris: PUF, 2004, p. 468. 6 PERKINS,(D.), Romanticism and Animal Rights, Cambridge: Cambridge University Press, 2003, p. 16.

Principes fondateurs et nouvelles perspectives

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effectuées sans l'économie de la douleur. Qu'en est-il aujourd'hui? Les exemples sont multiples: (1) Manifestation de rodéo dans la ville de P. : des accidents mortels d'animaux suite à noyade, plusieurs animaux fracturés entraînant un abattage d'urgence, nombreuses plaies sur chevaux et bovins: non puni. (2) Revendeur de chiens se fournissant en fraude dans les pays de l'Est, nombreux chiots malades, mortalité très élevée: marchand non poursuivi malgré les nombreuses plaintes d'acheteurs victimes. (3) Transports de chevaux de boucherie effectués en train dans des conditions épouvantables entre la P. et la France: chevaux écrasés et piétinés par leurs congénères, animaux déshydratés sans abreuvement ni nourriture depuis trois jours, plusieurs animaux morts: non puni. (4) Exploitation de chevaux de tourisme jusqu'à épuisement dans le département des B.d.R. : Non puni. (5) Stockage de 1500 poulets sur une surface de 35 m2 pendant 5 jours chez le sacrificateur rituel X. entraînant la mort par étouffement 400 poulets, et chez les oiseaux restants, fractures d'ailes, plaies liées au cannibalisme, etc. : amende et interdiction d'exercer pendant deux ans et demi. (6) Chien amputé suite à une décharge de chevrotine du voisin: amende et condamnation avec sursis. (7) Cocker subissant des sévices sexuels par son maître; règlement à l'amiable, chien retiré au maître, placé dans une famille d'accueil. (8) Boucher ayant tué et dépecé plusieurs vaches sur un portique de jeux d'enfant dans son jardin de la banlieue parisienne, revendant la viande sur les marchés: amende donnée par la répression des fraudes. (9) Dans un abattoir français pratiquant l'abattage rituel (sans étourdissement), soixante bovins étaient abattus à I'heure, soit un bovin à la minute, impliquant suspension et dépeçage des bovins encore vivants et conscients.

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Principes fondateurs et nouvelles perspectives

Tous ces exemples sont des faits divers réels. Il y en a pléthore, tous ne sont pas jugés ni punis pour autant, mais un droit répond à ces cas qui relèvent des mauvais traitements, des sévices graves ou d'actes de cruauté. Cependant s'il existe un tel droit qui condamne quelquesuns de ces faits divers, force est de constater que les peines infligées aux humains dans ces situations sont sans commune mesure avec des condamnations humaines sur des victimes humaines. Puisqu'un droit protégeant l'animal contre les actes de cruauté émerge lentement, peuton pour autant en déduire qu'il existe un Droit animal? Un tel droit, s'il existe, peut-il se frayer un chemin raisonnable, justifié, dans un champ d'activités humaines accablant l'animal en l'exploitant, sous toutes ses formes? L'utilisation des cosmétiques peut-elle justifier l'expérimentation animale? Les conditions d'élevage des veaux sont-elles justifiables dans l'élevage? L'élevage des poulets de chair ou des poules pondeuses en batteries est-il justifiable? Y mettre un terme est-il pensable? La corrida est-elle acceptable? Que penser de la pêche à la baleine? Peuton encore manger de la viande dans une démarche éthique? A-t-on le droit de faire des expériences sur les animaux ? Avons-nous des obligations envers eux ? Sommes-nous responsables des animaux? Les animaux ont-ils un statut? Peut-on manger les animaux? Doit-on faire entrer les grands singes dans le cercle fermé des Droits de l'Homme? Peut-on ou doit-on faire des expériences sur les singes dans le cadre de la recherche du H.!.V. ? La question des droits de l'animal est une question complexe rassemblant des sujets aussi divers que l'élevage intensif, la gestion de la faune sauvage, l'expérimentation animale, la chasse sportive, l'abattage rituel, la protection des espèces rares, la destruction des nuisibles, les commandos de protection animale, les refuges de carnivores domestiques, le transport des animaux de boucherie, le clonage des mammifères, le trafic animal, etc. La question des droits de l'animal prend alors des allures de problème philosophique. Nombreuses sont les théories philosophiques qui se sont penchées sur ces questions. Les principales théories normatives de la modernité occidentale ont posé que seuls les humains accédaient à la communauté morale. Cette promotion humaine a été fondée sur l'affirmation de l'absence d'une intériorité animale, soit pour des raisons métaphysiques, soit pour des raisons épistémologiques, en

Querelles et réconciliations autour de l'animal

25

des raisons métaphysiques, soit pour des raisons épistémologiques, en accordant cependant aux animaux des droits indirectement en fonction de nos propres préoccupations morales. La non-reconnaissance de ces droits s'est trouvée renforcée avec la Déclaration des Droits de l'Homme, cloisonnant par là même les espèces' animales en deux groupes, les humains et les non-humains. Cette scission entre les deux groupes s'est paradoxalement accentuée avec l'avènement de la théorie des espèces de Darwin dans laquelle l'humain découvrait qu'il existe historiquement une continuité entre espèces, et notamment un lien de parenté étroit entre les grands singes et l'espèce humaine. Cette thèse est renforcée aujourd'hui par l'étude comparée des génomes humain et animal puisque la différence entre les espèces consiste en une différence de degré et non de nature (les grands singes possèdent 98 % de notre patrimoine génétique). Cette position, dans laquelle les animaux ne bénéficient que de peu de droits, hormis ceux qui sont en rapport avec les intérêts humains ou reliés à une morale humaine, est-elle acceptable?

I

- QUERELLES

ET RECONCILIATIONS

AUTOUR DE L'ANIMAL

À la recherche de critères fondateurs L'étude des droits relatifs aux animaux non humains s'est élaborée philosophiquement dans la recherche de critères fondateurs. Ces critères varient cependant selon le point de vue envisagé: ainsi les critères retenus d'un côté sont fondés sur les capacités de l'animal, par exemple la capacité à avoir des intérêts ou à souffrir; d'un autre côté, ce sont les valeurs typiquement humaines qui sont retenues, comme la liberté ou l'utile, pour nous obliger envers l'animal; d'autres enfin vont jusqu'à nier l'existence même de ces devoirs, considérant l'animal comme une chose. Les terrains sont très variés dans leur objet d'étude. Une espèce animale, ou un écosystème, possède-t-elle (il) des propriétés relevant d'une considération morale? Faut-il faire une partition entre animaux domestiques et animaux sauvages? Quelles sont les manières avec lesquelles les théories morales sont envisagées entre les éthiques déontologiques, conséquentialistes, holistes, pluralistes? Un tel examen

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peut-il mener à choisir une théorie particulière, conduisant à réaliser une synthèse à partir de cette analyse? Des critères de capacité Tous les animaux ne sont pas égaux7. Les animaux ne sont pas tous logés à la même enseigne. Tout porte à penser que la mouche domestique, ou encore les ténias n'auront pas droit aux mêmes égards que le chien, le chat, le cheval ou la poule pondeuse! Et ces égards sont ceux des humains dans leurs activités. Si le statut de l'animal évolue au gré du monde économique, des mœurs de nos sociétés, de la politique ou de la science, la reconnaissance de droits pour les animaux s'établit en fonction des intérêts qu'ils suscitent pour l'homme. Nombreuses sont les activités humaines: elles sont probablement aujourd'hui l'élément le plus déterminant dans l'écriture juridique, d'abord en tant que pratique déterminant les catégories d'animaux rencontrés dans les différents codes du droit: animaux d'expérimentation, taureaux de corridas, animaux de rente en élevage, animaux de compagnie, gibier, etc. Même au sein d'une catégorie, celle d'un élevage par exemple, l'animal engraissé n'a pas le même statut que celui de reproducteur. À la lecture de ces catégories, il apparaît d'emblée qu'il n'y a pas un droit de l'animal mais des droits, souvent contradictoires, en fonction de la catégorie de l'animal utilisé par l'homme. De manière plus théorique, les philosophes ont essayé de dégager ce qu'il pouvait y avoir de tellement spécifique chez l'homme pour le dégager de la sphère animale, de chercher à expliquer ce qui pouvait nous rendre plus dignes en nous isolant dans ce caractère moral et juridique dans lequel nous nous promouvons. La plupart de nos systèmes retiennent dans le droit le caractère unique de nos activités: les humains sont les seuls êtres vivants à faire X, excluant du même coup les autres animaux. Qu'en serait-il si un critère relevant d'une capacité purement humaine pouvait être retenu pour exclure les autres de la sphère du droit? Nous pourrions, certes, imaginer certaines
7 SINGER, (P.), "All animals are equal", in Philosophic exchange, vol. l, no 5, (Summer 1974), p. 243-257.

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activités comme celle de parler8, mais aussi comme celles de faire des mathématiques, ou de jouer au football ou au golf, comme étant des activités purement humaines sur lesquelles le droit se fonderait. De façon plus dramatique, ce genre d'argument réducteur nous rappelle trop les arguments, employés naguère et, hélas, encore aujourd'hui, et qui mènent à la barbarie des nettoyages ethniques. Nous avons pu aussi imaginer que puisque nous faisons des mathématiques, et du golf, et du football, et bien d'autres choses de l'ordre du meilleur et du pire, nous nous trouvons dans une situation dans laquelle notre nature humaine n'est pas déterminée. Nous sommes même indéterminés. Place est alors laissée à notre vrai dessein, celui d'inventer par soÎ-même notre nature humaine9, jUstifiant une fois encore notre accession au droit et nous donnant à nouveau un argument pour en exclure les autres animaux. Or, si ces critères inacceptables ramenant à notre caractère humain ne peuvent se conjuguer avec nos partenaires d'espèce non paradigmatiques comme les handicapés mentaux ou les enfants en bas âge, nous faut-il alors nous résoudre à caractériser cette humanité par des critères morphologiques à la manière de LockelO? Ou faut-il retenir des critères comme celui de la souffrance? Seule la sensibilité deviendrait l'unique frontière défendable quant à la prise en compte des intérêts des animaux II. Quels critères minimums devrait-on retenir pour atteindre le statut d'animal «privilégié» dans un «nous» qui s'opposerait alors aux « autres », et qui a recouvert dans I'histoire les limites de la tribu puis de la nation, de la race puis de l'espèce humainel2? Doit-on choisir des critères de convergence comportementale dans lesquels, par exemple, l'homme et le chat partagent le même foyer, ou des critères d'intelligence répondant à des tests préétablis comme l'existence de capacités proto-rationnelles chez les Grands Singes.? Pourtant, rétorque
8 PATTERSON, F.); GORDON,(W.), "The case for the Personhood of Gorillas", in ( CAVALIERI, P.); SINGER,(P.), The Great Ape Project: Equality beyond Humanity. ( New York: St. Martin's Press, 1993, p. 61. 9PETERSON, (A.L.), Being Human: Ethics, Environment, and Our Place in the World, Berkeley and Los Angeles: University ofCalifomia Press, 2001, p. 3. IOLOCKE, J.), Essai philosophique concernant l'entendement Humain, LII, chap. ( XVII, Amsterdam, 1755, trad. Coste, Paris: J. Vrin, 1972, p. 262. "SINGER,(P.), "AIl animaIs are equal", op. cil., p. 243-257. 12CAVALIERI, (P.); SINGER,(P.), The Great Ape Project: Equality beyond Humanity. New York: St. Martin's Press, 1993, p. 5.

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Peter Singer, «Marquer cette frontière par quelque caractéristique comme l'intelligence ou la rationalité serait la limiter d'une manière arbitraire. Pourquoi ne pas choisir quelque autre caractéristique comme la couleur de la peau ?13». Singer retient la « valeur intrinsèque », qui tient compte des intérêts de tous les êtres sensibles, autrement dit des êtres étant capables d'éprouver du désir et de la douleur. Cette «valeur intrinsèque» s'oppose à l'approche déontologique de Tom Regan qui propose la « valeur inhérente» des animaux: ce sont les animaux que Regan appelle« sujets-d'une-vie », animaux qui ont la capacité d'avoir des croyances, des désirs, des préférences, des émotions, une identité psychologique, et la capacité de prévoir et de pouvoir mémoriser des événements. Ces capacités donnent le droit pour les espèces considérées de pouvoir être traitées avec respect. Il est sans doute marquant que l'opération qu'effectuent Singer et Regan avec l'avènement de la valeur intrinsèque et celui de la valeur

inhérente consiste à transformer un critère de nature - don c critère tranché entre l'homme et les animaux - en un critère de fonction,
permettant d'argumenter sur une différence de degré entre les hommes et les animaux. Il y a chez ces philosophes cette volonté de modifier le paysage dessiné autour du droit sur l'animal: «l'être sensible» du Code Pénal est alors assimilé par les protecteurs des animaux à une « personne ». En 1993, est paru le livre-manifeste de Paola Cavalieri et de Peter Singer, et dans lequel écrit aussi Tom Regan, The Great Ape Projectl4, réclamant l'extension des droits fondamentaux de l'Homme aux Grands SingeslS, à savoir le droit à la vie, le droit à la liberté et le droit à ne pas subir des traitements cruels, selon un argument évolutionniste, dans lequel il n'y a pas de capacité proprement humaine. Pourquoi dès lors admettre les Grands Singes comme espèces élues et ne pas attribuer de tels droits à d'autres espèces comme les dauphins, dont les capacités d'intelligence seraient - en de nombreux points au moins - équivalentes à celles des Grands Singes? Mais n'est-ce pas là travestir les Droits naturels de l'Homme et leur ôter toute substance? Le
13 SINGER, (P.), "AlI animaIs are equal", op. cit., p. 243-257. 14 CAVALIERI, (P.), SINGER, (P.), The Great Ape Project: Equality beyond Humanity. New York: St. Martin's Press, 1993.
15 CAVALIERI, (P.),

« Les droits de l'homme pour les Grands Singes Non Humains »,
Le Débat,janv.-fév. 2000, n° 108, p. 162.

trad. P. E. Dauzat,

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Le débat des droits de l'animal doit-il s'orienter vers les conditions dans lesquelles l'appartenance aux Droits de l'Homme est possible? Des conflits de critères entre écocentristes et libérationnistes Si historiquement, dans les années 1980, les thèses de Regan et de Singer étaient en conflit quant à la prédominance d'une valeur inhérente ou intrinsèque de l'animal, aujourd'hui elles sont reconnues par la plupart des philosophesl6 comme assez proches tant les différences

existant avec les autres théories sur l'animal - notamment les théories
écologiques - sont éloignées des leurs. Les thèses de Regan et de Singer prennent en compte essentiellement les grands vertébrés et dénoncent principalement les méthodes d'élevage et l'expérimentation animale dans des positions assez lointaines des conceptions des philosophes environnementalistes comme J.Baird Callicott17, avec qui ils sont en conflit latent. Un point d'achoppement perdure en ce sens que les thèses de Regan et de Singer peuvent être considérées toutes deux comme des éthiques individualistes tandis que les éthiques environnementalistes peuvent être envisagées généralement comme des éthiques de masse. Comment un libérationniste comme Peter Singer peut-il, par exemple, approuver la chasse visant à réguler la surpopulation de certaines espèces, ou reconnaître des entités non sensibles telles que les écosystèmes comme ayant une valeur morale, comme ayant un intérêt? La régulation des espèces sur les zones de chasse, afin d'éviter le développement excessif de certaines espèces nuisant au biotope ou au développement d'autres espèces animales et/ou végétales, amenant même à éviter la souffrance et la mort par famine à de nombreux individus de l'espèce en question, est bien souvent nécessairel8. Une chasse thérapeutique est alors moralement requise pour les espèces dites à gestion obligatoire. A-t-on le droit de laisser disparaître à jamais une espèce en laissant une autre espèce pulluler?
16CALLICOTT, B.), "Environmental Ethics, Introduction" in ZIMMERMAN, E.), (J. (M. et al., (ed.), Environmental Philosophy: from Animal Rights to Radical Ecology, 4th ed., Upper Saddle River, New Jersey: Pearson Education, 2005, p. 5-15. 17 GOODPASTER,(K..E.), "On Being Morally Considerable", in The Journal of . Philosophy, LXXXV, 6, June 1978, p. 308-325. 18V ARNER, (G. E.), "Can Animal Rights Activists Be Environmentalists?", in Environmental Ethics and Environmental Activism, ed. Donald Marietta and Lester Embree, Lanham, Md. Rowman and Littlefield, 1995, p. 169-201.

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Le débat entre les Libérationnistes et les philosophes environnementaux est difficile, voire aporétique, dans bien des situations. Animal Liberation de Singer et Animal Rights de Regan, qui défendent respectivement les intérêts de l'individu et l'individu luimême, sont en contradiction radicale avec les défenseurs des éthiques écocentristesl9. Callicott résume la situation en considérant qu'il y a deux communautés: la communauté animale sauvage et la communauté animale domestique, dans lesquelles les devoirs sont différents. Les visions de Singer et de Regan sont de nature à viser un individualisme de manière anthropocentriste généralisant les règles de domestication dans un monde idéal de paix: c'est alors oublier les caractéristiques de nature des espèces animales vivant à l'état sauvage où la notion de bienêtre n'a rien à voir avec celle existant dans la domestication. Faut-il envisager une éthique individuelle qui prenne en compte les questions de souffrance et de conscience de manière individuelle, ou au contraire, faut-il prendre en compte la part caractéristique des espèces avec leur spécificité, ou celle des écosystèmes qui ignorent l'individu animal? Les tendances dans ce débat évoluent aujourd'hui dans la reconnaissance d'une identité individuelle pour l'animal domestique et d'une identité d'espèce attribuée à l'animal sauvage. Mais n'est-ce pas notre façon de voir et nos activités qui orientent le débat? La démarcation entre sauvage et domestique permet de poser toute l'originalité des relations entre l'animal et l'homme. Une recherche fondée sur l'opposition entre espèces domestiques et espèces sauvages est-elle cependant fiable? Le Code Rural définit une espèce sauvage par la négative: « Sont considérées comme espèces animales non domestiques celles qui n'ont pas subi de modification par sélection de la part de 1'homme20 ». La frontière entre le sauvage et le domestique consiste en une opposition entre deux types de rapports: ils ne sont plus fondés sur la chasse, la capture, voire la tenue en captivité, mais sur l'intérêt commun de vie et de partage21. Le contact entre l'homme et l'animal s'est bien sûr accru avec la domestication, non pas de l'un
CALLICOTT, (J. B.), "Animal Liberation: A triangular affair" in In Defense of the Land Ethic: Essays in Environmental Philosophy, Albany, N. Y.: State University of New York Press, 1989, p. 15-38. 20CODERURAL,art. R. 211-5 et art. R-213-5. 21pUJOL,(R.) ; CARBONE,(G.), Histoire des mœurs: l'homme et l'animal, Paris: Gallimard, t.l, 1990, (coll. La Pléiade), p. 1349. 19

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envers l'autre, mais dans une relation commune, dans une interrelation. Cette relation est allée jusqu'à une étroitesse des plus profondes dans les mœurs: vie commune autour du foyer, organisation humaine en fonction des caractéristiques des espèces, dans l'organisation de I'habitat, du rythme de vie, mais aussi interdépendance physiologique comme l'allaitement des enfants par les mammifères et celui des animaux par les femmes22. Cette relation étroite dans la domestication est pleinement réalisée avec l'animal de compagnie qui partage le foyer familial. Mais cette relation étroite semble aujourd'hui bien loin de la réalité dans l'élevage. Les animaux sont de plus en plus enfermés dans des bâtiments permettant de diminuer le temps de travail sur un animal: par exemple cinq heures de travail étaient requises pour un porc charcutier en 1960, trente six minutes en 199923.Peut-on encore parler de relation quand, dans un élevage extensif de bovins, les seuls rapports de l'animal à l'homme se résument à un marquage et un abattage? Néanmoins, le terme de domestication reste un terme ambigu même en dehors de ce caractère relationnel. Il fait appel à des notions de détention, de sélection génétique, de reproduction en captivité, de soumission. Ces notions risquent de manquer leur impact, car il est de nombreux exemples limites qui n'entrent pas dans cette définition: certains animaux de zoo, comme le zèbre, se reproduisent facilement en captivité, s'acclimatent bien à des conditions de pacage, mais ne peuvent en aucun cas être utilisés ou dressés. Par ailleurs, des animaux comme l'éléphant d'Asie, utilisé au travail depuis 5000 ans, ne peuvent entrer dans la définition d'animal domestique, puisqu'ils ne répondent à aucun des critères cités24.Dans le cas du dressage des fauves au cirque ou de l'utilisation des rennes chez les Lapons, peut-on encore parler de domestication? L'animal sauvage, quant à lui, reste une res nullius pouvant être appropriée par occupation, c'est-à-dire pouvant être acquis par la simple prise de possession d'un bien vacant, comme peuvent l'être la capture ou la cueillette, autorisée par un permis de chasse suivant certaines
22 Ibid., p. 1346. 23pORCHER, (J.), Eleveurs et animaux: réinventer le lien, Paris: PUF, 2002, note 1, , .. . . fiB2055. USSARIE, (D)., « D e 1 ongme du C ams fiami'l /ans », P rat/que Me d IcaIe ei '' '''' Chirurgicale,janv. fév. 1997,1. 32, n° 1, p. 7.
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