Philosophie de la régénération

De
Publié par

L'aptitude du vivant à se régénérer reste un sujet d'étonnement et d'investigation, depuis l'élaboration d'une conception scientifique de la régénération au XVIIIe siècle, avec les découvertes majeures sur les polypes des deux naturalistes Tremblay et Réaumur qui bousculent les représentations du vivant. Si les bras des polypes se reconstituent, ne pourrait-il en être de même pour d'autres créatures vivantes ? Jusqu'où les êtres sont-ils capables de régénération ? Pourrait-on mettre en oeuvre une chirurgie de la régénération ?
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
Lecture(s) : 267
EAN13 : 9782296242234
Nombre de pages : 260
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Philosophie de la régénération
Médecine, biologie, mythologies

HIPPOCRATE ET PLATON

L’unité originelle de la médecine et de la philosophie, qui a marqué l’aventure intellectuelle de la Grèce, a aussi donné naissance au discours médical de l’Occident. Cette collection accueille des études consacrées à la relation fondatrice entre les deux disciplines dans la pensée antique ainsi qu’à la philosophie de la médecine, de l’âge classique aux Lumières et à l’avènement de la modernité. Elle se consacre au retour insistant de la pensée contemporaine vers les interrogations initiales sur le bon usage du savoir et du savoir-faire médical et sur son entrecroisement avec la quête d’une sagesse. Elle vise enfin à donner un cadre au dialogue sur l’éthique et sur l’épistémologie dans lequel pourraient se retrouver, comme aux premiers temps de la rationalité, médecins et philosophes.

Jean Lombard, L’épidémie moderne et la culture du malheur, petit traité du chikungunya, 2006. Bernard Vandewalle, Michel Foucault, savoir et pouvoir de la médecine, 2006. Jean Lombard et Bernard Vandewalle, Philosophie de l’hôpital, 2007. Jean Lombard et Bernard Vandewalle, Philosophie de l’épidémie, le temps de l’émergence, 2007. Simone Gougeaud-Arnaudeau, La Mettrie (1709-1751), le matérialisme clinique, 2008. Jean Lombard, Éthique médicale et philosophie L’apport de l’Antiquité, 2009.

Bernard Vandewalle, Spinoza et la médecine.

Gilles Barroux

Philosophie de la régénération
Médecine, biologie, mythologies

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10488-4 EAN : 9782296104884

LA RÉGÉNÉRATION : ARKHÈ D’UNE PHILOSOPHIE DE LA NATURE ET D’UNE HISTOIRE DU MONDE
Régénérations d’hier, régénérations d’aujourd’hui – Mythologies de la régénération – Physiologie et chirurgie à l’origine d’une approche scientifique de la régénération – La régénération comme métaphores dans les anthropologies perfectionnistes et eugénistes – Que reste-t-il à écrire sur la régénération ?

Régénérations d’hier, régénérations d’aujourd’hui Le terme de régénération, quand il appartient au vocabulaire de la biologie, désigne l’aptitude de corps ou d’organismes à reconstituer des parties perdues. Un champ de définitions et de significations beaucoup plus large suggère des mondes imaginaires ou improbables : ceux de la mythologie la plus ancienne, ceux qui sont habités par de multiples prodiges qu’on a décelés ou cru déceler dans la nature au fil des siècles… Il désigne encore une étendue indéfinie de possibilités, de projets émanant des apprentis sorciers que sont les hommes, inventeurs et expérimentateurs jamais satisfaits. Cellules souches d’un côté, espèces animales de l’autre, chacune dans des contextes expérimentaux différents, contribuent, bien malgré elles, à faire se côtoyer science et imaginaire. Un sujet aussi fécond et ambitieux ne saurait laisser dans l’indifférence les philosophes. Mais sous quel angle aborder une telle étude ? Faut-il composer un ouvrage faisant des sciences – physiologie, biologie, médecine principalement – son objet central, ou bien, convient-il plutôt de s’essayer à un livre convoquant essentiellement la mythologie et l’imaginaire ? Ne pas trancher est un crime quand on prétend à un rationalisme rigoureux : rien de plus distinct entre ces deux ensembles de mondes, rien de plus dangereux que la confusion entre l’univers des mythes et celui des faits. Mais il existe des

8

Philosophie de la régénération

mythes qui parlent aux sciences ; ils ne sont pas précurseurs pour autant de quelque découverte. Tel est le cas du sort cruel de Prométhée qui est condamné à voir son foie éternellement dévoré par les oiseaux, comme si cet organe possédait – qualité biologique effectivement existante – une aptitude à la régénération… Il y a des sciences qui produisent des mythes, des récits, des histoires. Le polype1 d’eau douce découvert par Abraham Tremblay a donné à penser que d’autres êtres vivants, plus complexes du point de vue de leur organisation, pouvaient posséder les mêmes aptitudes à régénérer leurs bras, faisant ainsi rêver les contemporains de Tremblay et ses successeurs sur les infinies potentialités de la nature, sur les mouvements perpétuels de la vie… Ces allers et retours entre mythe et science sous la forme d’épisodes, d’anecdotes ressortissent nettement plus d’un relevé anecdotique que d’une interrogation philosophique… D’autres motivations en sont donc à l’origine : quel regard les phénomènes de régénération conduisent des chercheurs évoluant dans des périodes historiques éloignées les unes des autres à porter sur l’ordre du monde, sur la nature, sur l’Homme, mais aussi sur les sciences et les techniques ? Parmi ces motivations, figure ce qui provient, le plus directement qu’il soit possible, du monde actuel, avec sa cohorte d’événements, de déclarations et d’espoirs suscités dans le domaine des découvertes et des inventions biologiques et médicales. Or, aujourd’hui, souvent à tort et à travers mais également parfois à juste titre, l’on parle de régénération : tissus, cultures cellulaires. Un nouvel acteur a fait, depuis quelques décennies une entrée remarquée, alimentant une impressionnante somme d’articles dans toutes les revues appropriées, mais également dans les magazines de vulgarisation : les cellules souches. Elles ont ainsi révélé, non pas une existence déjà connue depuis longtemps, mais des vertus, des fonctions reproductrices dont un usage expérimental n’a cessé, depuis, de s’avérer prometteur. Un processus, qui est probablement en grande partie le propre de la science, de ce
1

Polype, poulpe, du latin polypus : plusieurs bras.

Régénération et observation

9

qu’on lui demande, de ce que l’on en attend dans son ensemble, s’est mis en mouvement : passer de l’observation avec toutes les déductions qui s’imposent à la pratique dans le dessein d’un usage thérapeutique. Edward Jenner avait, en 1796, personnifié ce même mouvement, en observant puis en manipulant le célèbre cow pox montrant ainsi une vertu jusque-là ignorée de ceux qui n’évoluaient pas dans le monde paysan et qui pensaient plutôt trouver la clé des phénomènes étudiés dans des lieux hautement plus scientifiques au premier abord. Désormais, le pus des vaches pouvait agir comme un préservatif contre la petite vérole, comme la première forme avouée du vaccin anti-variolique2. Louis Pasteur était loin de perdre son temps au fond des caves, en s’attardant sur les processus de moisissure3. Le monde des matières dégoûtantes apportait sa contribution à l’élaboration d’une première immunologie, dimension dont la médecine ne pourra plus se passer. Autre facette remarquable des recherches sur les cellules souches et de leurs propriétés thérapeutiques : comme cela s’est déjà produit à plusieurs reprises, la médecine devient ou redevient auto médecine. C’est du corps lui-même, de son organisme, de ses micro-organismes, que s’extraient les matériaux premiers d’une thérapeutique. Le corps humain, animal, mais aussi végétal ressemble ainsi à une maison dans laquelle on vivrait depuis bien longtemps, ressentant parfois son étroitesse et, découvrant de temps en temps, cela par l’effet de
2 Edward Jenner (1749-1823), médecin-chirurgien, partisan de l’inoculation, observe attentivement les mains des paysans de son village natal, Berkeley, couvertes de pustules semblables à celles qui sont produites par le cow-pox (vaccine) sur le pis des vaches, et il établit un lien amené à devenir fort pertinent avec le fait que ces mêmes paysans ne sont jamais malades lors qu’éclate une épidémie de variole. Vingt ans plus tard, le 14 mai 1796, il vaccine son premier sujet, James Philipps, en lui injectant le pus d’une pustule d’une femme atteinte de cow-pox. Deux ans plus tard, il publie An Inquiry into the Causes and Effects of the Variole Vaccina, qui marque le passage à une reconnaissance scientifique du principe de la vaccination. 3 Louis Pasteur (1822-1895) connut, notamment, l’un de ses premiers succès scientifiques avec la découverte d'une moisissure responsable des dégâts considérables de l'industrie du ver à soie.

10

Philosophie de la régénération

la plus grande surprise, de nouvelles pièces, des espaces inespérés permettant de considérables aménagements et améliorations. La "magie" des corps ne relève sûrement pas d’une considération actuelle. Presque contemporain de Descartes, mais peut-être moins porté sur l’usage des métaphores architecturales4, Spinoza écrivait, à propos du corps que : « Personne, il est vrai, n’a jusqu’à présent déterminé ce que peut le corps, c’est-à-dire l’expérience n’a enseigné à personne jusqu’à présent ce que, par les seules lois de la Nature considérée en tant seulement que corporelle, le corps peut faire et ce qu’il ne peut pas faire à moins d’être déterminé par l’âme »5. Tous ces éléments expriment les modalités récurrentes à partir desquelles se construit petit à petit une histoire des sciences : caractère plus ou moins imprévisible et accidentel des découvertes, espoirs engendrés, usages incertains, expérimentations problématiques… Nombre de textes savants parlent de la régénération d’aujourd’hui, et, parce qu’il s’agit précisément de textes savants, ils en parlent dans un cadre scrupuleusement encadré et déterminé dans les moindres micro détails qui le composent, mettant en œuvre les outils nécessaires dans un domaine spécialisé de la science, par exemple, celui de la biologie cellulaire ou encore, celui de l’embryogenèse contemporaine. Mis à part quelques essais, articles de vulgarisation, les
Après avoir comparé le corps à une maison qui cacherait encore bien des pièces à ses habitants, nous pensons à l’état des sciences que Descartes compare, dans la seconde partie de son Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et rechercher la vérité dans les sciences, à un ensemble de maisons mal construites et mal agencées : « Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre toutes les maisons d'une ville pour le seul dessein de les refaire d'autre façon et d'en rendre les rues plus belles; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs, pour les rebâtir, et que même quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d'ellesmêmes, et que les fondements n'en sont pas bien fermes ». 5 Éthique, livre III, scolie de la IIe proposition, trad. C. Appuhn, collection GF poche, pp.137-138. Cette considération s’inscrit, certes, dans le cadre d’une approche générale qui n’est pas précisément celle de la spéculation physiologique ou médicale,
4

Régénération et observation

11

questions de régénération cellulaire évoluent pour l’essentiel dans un ensemble d’échanges d’expériences, d’observations et d’hypothèses compris et utilisés par un cercle réduit de chercheurs. Sans avoir soi-même évolué durablement dans une ambiance de culture cellulaire expérimentale, nul moyen n’existe, étant exempt de toute expérience scientifique adéquate, de rentrer dans ce cercle. L’univers scientifique et technique des modalités de régénération actuelle propres aux micro-organismes appartient, en tant qu’étude, aux biologistes. Le projet de ce livre vise un objectif de nature différente : interroger les usages philosophiques et scientifiques du terme et de l’idée de régénération. Une telle notion, ainsi dénommée, a connu sa première grande période de notoriété au XVIIIe siècle dans le cercle aux frontières improbables des physiologistes, des chirurgiens et, plus largement, des philosophes et autres curieux de la nature. Point n’est besoin, pour cela, de restituer une quelconque histoire linéaire du concept de régénération, si tant est que l’on puisse évoquer ou, pis encore, invoquer un concept en tant que forme finie et aboutie à ce sujet. C’est pourquoi évoquer une notion plutôt qu’un concept, sans être absolument satisfaisant du point de vue de la précision, apparaît moins restrictif et définitif. Il existe, en revanche, un réel intérêt philosophique et épistémologique à mettre en lumière des points d’intersection entre les différents champs de la connaissance et de la pensée que sont la philosophie, la physiologie, la médecine et la chirurgie, mais également l’histoire et la mythologie. Cette notion de régénération, qui ressurgit un petit peu à la manière d’un Phénix au fil des découvertes, se présente bien plutôt comme un faisceau que comme un concept. Elle tisse des fils et joue avec les frontières du savoir. Certains personnages expriment avec force, avec vivacité ce jeu au travers de leurs écrits. Charles Bonnet est l’un deux, quand il publie, en 1769, une Palingénésie philosophique ou Idées sur l’état passé et sur l’état futur des êtres vivants. La lecture de cet ouvrage donne, à elle seule, envie d’écrire sur une notion qui paraît ouvrir tant de

12

Philosophie de la régénération

possibilités, tant de conjectures, mais nullement pour épouser avec l’application de l’élève qui imite son maître, les mêmes pas que cet illustre auteur. Il n’est donc pas question, ici, de proposer, en réveillant de vieux démons, une œuvre à intention cosmique, englobante ; il n’est pas question d’ériger ou même de rechercher une totalité dans cette idée de régénération. L’exemple de Bonnet est particulièrement intéressant : voici un naturaliste qui n’hésite pas à user de cette autre appellation de la régénération – palingénésie – comme d’un faisceau à partir duquel il devient loisible de mettre en œuvre une nouvelle combinaison du monde, de ses ordres, de ses mouvements. Or, la palingénésie recèle des ambivalences sémantiques qui la font, d’un côté, aller vers la régénération comme processus physique et naturel, et, d’un autre côté, pencher vers la résurrection, vers le texte qui se veut originel, vers la scène première qui exprime la possible renaissance. La lecture d’un tel ouvrage suscite donc l’envie d’apporter un prolongement en explorant plus en profondeur l’univers de ces conjectures et des références qui les accompagnent et les habillent. Le philosophe qui se propose d’écrire sur ce sujet est donc conduit à préciser son objet : philosophie, science, histoire, mythe. À partir de quel point de vue, à partir de quelle posture, ou encore de quelle spécialité écrire sur ce sujet ? Là est le piège, mais là réside aussi la chance. Il faut accepter – ce qui constitue toujours un risque à prendre – de ne pas cantonner son travail à une seule spécialité. Ni biologiste que nous ne sommes nullement, ni médecin que sous sommes encore moins, il reste le point de vue du philosophe. Mais de quel philosophe ? Puisqu’il s’agit d’un faisceau, invitant donc à penser la multiplicité plutôt que l’unicité, il existe des philosophies de la régénération, c’est-àdire des constructions théoriques qui formulent des hypothèses et tracent des orientations à partir des observations effectuées, conduisant à conclure qu’il existe bien, dans la nature et dans le monde, des êtres – individus, espèces, mais aussi sociétés,

Régénération et observation

13

nations, esprits… – qui se régénèrent soit en totalité soit en partie. Si la régénération se présente comme un faisceau conceptuel ou même notionnel, en quoi est-il possible de parler de la régénération comme d’un arkhè d’une philosophie de la nature et d’une histoire du monde ? Un certain sens logique voudrait que l’on choisisse entre arkhè et faisceau, puisque ce sont deux termes qui se distinguent nettement par leur degré de détermination et de solidité. Là où un faisceau désigne un ensemble entremêlé de fils, de voies, de lignes, ou encore un nœud, l’arkhè désigne, étymologiquement, le fondement. Ce que l’on attend d’un fondement, c’est qu’il s’avère solide, capable de supporter le poids… de l’histoire du monde ! L’arkhè désigne également, toujours dans le sens d’une solidité nécessaire, le principe. En proposant l’usage de ce terme au XVIIe siècle dans le registre de la philosophie naturelle, JeanBaptiste Van Helmont désire, sur la base de travaux issus de l’observation et de l’expérimentation en chimie, substituer à l’ancienne théorie des quatre humeurs6, un principe plus exigeant et affiné. Il va chercher dans le secret des organes les causes de l’état général de l’homme, en santé comme en maladie. Aussi, plutôt que résultante d’un déséquilibre des humeurs, la maladie provient de la fermentation d’une semence qui, par quelque accident de la nature, aurait pénétré dans le corps. Ce processus ne peut se rendre intelligible aux yeux du médecin que si ce dernier comprend l’existence d’un principe directeur interne à chaque organe : l’arkhè. Cet arkhè est d’abord un principe général de vie à partir duquel se déduisent en quelque sorte les différentes maladies, dont la réponse
6 La théorie humorale trouve son origine avec la médecine hippocratique (IVe siècle avant J.C.) et une consécration avec Galien (131201). Cette théorie détermine quatre entités liquides principales dans le corps : le flegme ou pituite, le sang, la bile et l’atrabile ou bile noire. Chaque corps, chaque être se trouve composé de ces quatre humeurs inégalement combinées, générant, par la prédominance de l’une de ces quatre humeurs, un tempérament différent. De l’équilibre ou du déséquilibre de ces humeurs provient l’état de santé ou celui de maladie.

14

Philosophie de la régénération

thérapeutique se trouve assurée par la maîtrise des principes de la chimie7. Est donc convoqué, dans cet exemple, un arkhè pour expliquer le fonctionnement général du corps, la dynamique de la vie ; l’on comprendra par-là une sorte de principe vital, en tout cas d’entité aussi puissante qu’a pu l’être l’âme des métaphysiciens. Ce qui sert de principe et/ou de fondement ne saurait supporter l’ambiguïté à grande échelle. L’arkhè relève de la lumière, de l’évidence ou encore de la certitude. Tout ce qui vient d’être dit, tout ce qui se dira encore sur la régénération, ne saurait satisfaire aux critères de l’arkhè. Celleci relève, en effet, bien plus du faisceau, de l’écheveau, du brouillon encore que du fondement de quoi que ce soit. Sauf à considérer une autre orientation : cette notion de régénération, très sensiblement polysémique, ne peut prétendre à une fonction archétypique, mais ne cesse de parler de l’arkhè, du fondement, au sens de l’origine, des choses premières. La régénération renvoie, en tant qu’ensemble d’hypothèses, d’interrogations, de discours, aux actes premiers, primitifs, archaïques de l’économie animale, de la vie. Sans être arkhè elle-même, la régénération parle donc, et sans modération, de l’arkhè. Et ce qui se présente ainsi comme un principe ne cesse de s’observer dans la nature, d’abord à l’œil nu de l’observateur, ensuite à l’aide de microscopes de plus en plus perfectionnés, sans même parler des performances de l’ingénierie informatique et de l’imagerie médicale de plus en plus poussée. Un seul exemple, déjà ancien puisqu’il ramène aux naturalistes des XVIIe et XVIIIe siècles, peut étayer ce constat. Avec le développement d’un être à partir de l’une de ses parties à l’instar des fameux polypes d’eau douce admirés par Abraham Tremblay, il s’agit bien, ici, d’un acte premier, au sens d’une combinaison de mouvements et de mécanismes qui permettent la vie. Régénérer s’entend dans le sens de
« Tout ce qui vient au monde, écrit-il, doit nécessairement posséder un principe interne de ses mouvements, capable d’exciter et de diriger la génération », Van Helmont, Ortus medicinae, Amsterdam, L. Elvizir, 1648, p.40-44.
7

Régénération et observation

15

redéployer, mais aussi dans celui de réparer. En effet, certains organes, certaines parties osseuses n’offrent-elles pas des vertus similaires dont pourrait s’inspirer les chirurgiens ? L’histoire de la régénération est donc d’abord une histoire de l’archaïsme. Cette idée est efficacement synthétisée par Axel Kahn, dans son ouvrage, Le secret de la salamandre, quand il restitue l’histoire de la régénération à travers le constat d’une perte concernant les êtres vivants les plus élaborés: « Or, malgré quelques ersatz, nous avons perdu l’essentiel de l’aptitude naturelle à se régénérer, au profit, notamment, de la cicatrisation. Il nous faut donc entamer une exploration de nos ressources intimes afin d’exhumer d’antiques processus »8. La fascination hautement explicable et légitime des hommes de science d’aujourd’hui devant les propriétés régénératives des cellules souches peut se comparer avec celle des physiciens devenus capables de contempler, par les lunettes des plus puissants télescopes, les premiers pas de notre galaxie : un retour à une origine trop souvent, trop longtemps fantasmée. Et, en effet, l’origine du vivant et de l’homme lui-même ne fut-elle pas d’abord une histoire de régénérations ? Cette histoire laisse de nombreux vestiges dans le monde contemporain, et l’Atlantide que constitue la régénération perdue pour nous autres êtres humains, peut se retrouver, à peine enfouie ou au contraire tout à fait visible dans nombre d’autres espèces vivantes. Or, il apparaît que la régénération en tant que principe premier de reproduction est inversement proportionnelle au degré de complexité du vivant. Plus les êtres sont simples du point de vue de leur organisation, plus ils possèdent de vertus régénératives. Ainsi les planaires, petits vers de 0,5 à 3,5 centimètres, apparus il y a environ six cents millions d’années, sont capables de faire l’objet de 279 coupes et donc de 279 régénérations et, de plus, très rapides, dans la mesure où on les coupe le plus près possible de la tête (7 jours). Les étoiles de mer, apparues il y a cinq cents millions d’années, sont capables
Axel Kahn, Fabrice Papillon, Le secret de la salamandre, La médecine en quête d’immortalité, Nil éditions, Paris, 2005, Introduction, p.14.
8

16

Philosophie de la régénération

de régénérations bidirectionnelles. Ensuite, c’est-à-dire en progressant dans l’échelle des êtres de plus en plus complexes, les régénérations se font de plus en plus partielles : les crustacés, doués de régénération unidirectionnelle, les lézards pour leur queue ou certains crapauds pour leur tête…9 L’homme est exclu, et cela sans appel, d’un tel bestiaire. Mais il n’est pas le seul, des milliers d’espèces partagent cette absence de régénération. Absence ou disparition ? Les différentes théories proposant des hypothèses d’ampleur sur l’origine de la vie et sur ses développements, dont la plus importante est, sans conteste, celle de Charles Darwin durant la seconde moitié du XIXe siècle, tendent à montrer que l’évolution n’est pas seulement une histoire de développement, d’adaptation, de sélection, de variation, mais en même temps, une histoire d’abandons. Des fonctions se perdent, des organes, vidés de leur fonction première, s’amenuisent jusqu’à disparaître totalement sous peine de devenir nuisibles au nouvel équilibre du corps. Les allers-retours théoriques si paradigmatiques en biologie et, sans doute au-delà, entre phylogenèse et ontogenèse insistent sur cette histoire faite d’abandons. Un embryon humain en se développant, en épousant une acception moderne de l’épigenèse, perd en même temps des éléments. S’il naissait avec toutes les caractéristiques qui accompagnent les différents stades de son embryogenèse, ne ressemblerait-il pas à une sorte de monstre ? Et n’a-t-on pas eu souvent, dans une sorte de vulgate scientifique qui n’est pas si ancienne, tendance à comparer ces étapes de l’embryogenèse à celles de l’évolution, ou, avant même de parler d’évolution, à une histoire des espèces ?10
9 Nous nous sommes référés, pour ce passage, notamment à l’ouvrage d’Axel Kahn, Le secret de la salamandre, p.63 à 65, dans un chapitre évoquant la régénération comme un paradis perdu, montrant justement cette relation en quelque sorte inversement proportionnelle entre complexification des êtres, des organismes, et disparition des processus de régénération. 10 Idée qui renvoie à un moment de l’histoire de la biologie, particulièrement en Allemagne. A été avancée l’idée, dès la première moitié

Régénération et observation

17

Plus généralement, ce qui fait que nous ne pouvons échapper totalement à la régénération, au sens où nous évoluons dans une histoire imprégnée par cette origine, réside dans notre ancestrale provenance de ce que François Jacob appelle la grande « soupe primitive des acides aminés ». C’est, pour le dire brièvement, la biologie cellulaire qui a révolutionné et régénéré, sans doute en tant qu’acteur principal, cette notion de régénération, au moins du point de vue de ses conséquences. C’est parce que nous appartenons à une histoire première, qui est celle de procaryotes devenus pour certains d’entre eux – heureux dégénérés ! – eucaryotes, que nous sommes irrémédiablement liés à des processus qui continuent à être d’actualité dans l’univers silencieux des cellules de nos organismes. La vie, au sens biologique du terme, offre donc de très nombreux exemples de régénération, soit en tant que vestige d’un passé lointain mais réel, soit en tant qu’événements contemporains aussi incessants qu’innombrables. Dans les années 1830, bien avant la publication de l’Origine des espèces en 1859, mais déjà dans le haut de cette vague qui va secouer toute la biologie, Darwin note qu’une conception évolutionniste du
vivant mènerait également11 à l’examen le plus minutieux de l’hybridité, de la régénération, des causes de changement, afin de savoir d’où nous sommes venus et où nous allons, quelles circonstances favorisent le croisement et quelles les contrecarrent ; ceci et l’examen de passages directs de l’organisme dans les espèces pourraient conduire à des lois de

du XIXe siècle, que tous les embryons des vertébrés présentent de grandes ressemblances au tout début de leur développement. Cette logique se retrouve condensée dans la pensée de l’embryologiste allemand Karl Ernst von Baer énonçant, en 1826, que « l’ontogenèse résume la phylogenèse ». Cette idée a connu une suite, quelques années plus tard, avec le physiologiste allemand Ernst Haeckel. 11 Ce "également" fait référence à ce que Darwin écrivait avant ce passage concernant les vertus d’une vision transformiste appliquée à l’anatomie comparée, récente et fossile, ou encore à l’étude des instinct, etc.

18

Philosophie de la régénération changement qui seraient alors le principal objet d’étude pour 12 guider nos spéculations

C’est dans un univers mêlant archaïsme et modernité qu’ont très souvent pris leur départ de nouvelles recherches fondamentales aux impacts considérables, c’est dans un tel univers qu’a pris ses marques la recherche sur les cellules souches. L’idée de souche désigne bien une dimension originaire, au sens où l’on parle de cellules capables de produire d’autres cellules et, surtout, des cellules de types différents. En tant que cellules souches, elles ne sont pas spécialisées, mais possèdent justement la puissance de produire des cellules spécialisées. Les cellules souches constituent elles-mêmes une famille assez complexe : cellules totipotentes, aptes à produire des cellules de types très différents, cellules pluripotentes, plus spécialisées, cellules multipotentes, encore plus spécialisées. Le développement cellulaire se lit lui-même comme un processus inexorable de spécialisations. En ce sens, "fabriquer" un embryon, "faire" du vivant, c’est se spécialiser en produisant d’incessantes divisions, en provoquant autant de différenciations. Génétique et biologie cellulaire sont conduites à remonter les chaînes du mécanisme de la vie : programmation génétique, développement cellulaire, avec comme une finalité, non la seule, la possibilité du retour et de la réparation. Déprogrammer une portion du programme génétique, revenir aux cellules souches et commander, en quelque sorte, une autre spécialisation, refaire, en partie, l’histoire de cette spécialisation : ce sont autant d’activités, d’options qui prennent corps dans les pratiques médicales contemporaines et à venir. Les cellules souches en culture, mais également des êtres vivants, souris, rats, etc. font l’objet d’expérimentations aux fins d’éviter à l’homme, par exemple, certains désagréments
12 Notes de Charles Darwin dans la même période durant laquelle il alimentait de toutes ses observations et réflexions des cahiers de notes, véritable brouillon de ses preuves ultérieures et de ses théories. Texte cité par Denis Buican, dans son livre, Darwin dans l’histoire de la pensée biologique, Ellipses, 2008, p.79.

Régénération et observation

19

aux lourdes conséquences pathologiques (cancers…) que lui réservent les cellules rétives à l’accomplissement de leur destin, celui d’une inévitable apoptose13. Mais elles peuvent également contribuer à des expériences de greffes, dès lors que l’on est en mesure d’intervenir sur la spécialisation de ces cellules souches… Et, inévitablement, mais ceci est bien loin d’être de leur faute, elles peuvent générer de folles espérances comme de cauchemardesques délires, rappelant que la science présente toujours, tel Janus Bifron, deux visages. Mais ces visages ne sont autres que ceux des mêmes apprentis sorciers. Autant d’articles sensationnalistes ramènent quotidiennement leurs lecteurs à cette autre réalité, celle de l’impatience humaine, celle du désir de faire, d’utiliser et d’exploiter trop souvent avant de comprendre et d’anticiper. Il n’y a qu’à lire les impressionnantes listes de titres sur les cellules souches proposées par les moteurs de recherche sur internet pour en saisir cette dimension. Ces titres agitent fréquemment le spectre de la vie éternelle : « les cellules souches porteuses d’immortalité », ou, « le gène de "l’immortalité" des cellules souches identifié », ou bien encore, « La course vers l’immortalité » ; pourtant, l’immortalité ne supposerait-elle pas que l’on a tout son temps ? Le texte qui suit le premier de ces titres, se réclamant de Futura-Sciences, écrit par un certain docteur Olivier Namy, mérite d’être cité : « Le gène clef permettant aux cellules souches embryonnaires de rester jeunes indéfiniment a été découvert. Cette découverte pourrait permettre de transformer des cellules adultes en cellules ayant les propriétés des cellules souches embryonnaires humaines. Ceci permettrait d'éviter d'avoir recours aux embryons comme source de cellules souches à visées thérapeutiques »14. Le but
Nous pensons ici à un ouvrage passionnant, biologiquement comme philosophiquement, de Jean-Claude Ameisen, La sculpture du vivant: le suicide cellulaire ou la mort créatrice, Paris, Seuil, 1999. 14 Le gène de "l'immortalité" des cellules souches identifié, par le Dr. Olivier Namy - Futura-Sciences, lu dans : http://www.futurasciences.com/fr/news/t/vie-1/d/le-gene-de-limmortalite-des-cellules-souchesidentifie_2128/
13

20

Philosophie de la régénération

n’est pas ici de discuter le degré de véracité des propos mais d’interroger la fonction du discours. Il faut attendre longtemps dans le texte pour comprendre qu’il s’agit d’abord de souris, qui ne sont pas immortelles pour autant, et que « L'intérêt thérapeutique de reprogrammer des cellules adultes est encore un horizon lointain ». Pour autant, ce texte est typique d’une forme de vulgate qui, mêlant un texte scientifique, évoquant les différentes cellules souches, des expériences effectivement menées sur des souris, trouve finalement une bonne partie de sa justification dans le sensationnalisme que l’en tête affiche. Toute personne peu au fait de ce qu’il en est réellement des usages qui peuvent être faits des cellules souches, mais désireuses de participer à un accroissement de la longévité, qui plus est en restant jeune et, de préférence, beau, sera alors susceptible d’être accrochée par le titre : « On a découvert le secret de l’immortalité… », à moins qu’il ne s’agisse de quelque habitué d’internet, faisant rigoureusement la part des choses15… Indiscutablement, la régénération, par-delà son versant biologique et scientifique, renferme dans la galaxie sémantique qui lui est propre, l’idée d’immortalité, mais pas n’importe quelle immortalité, celle de la jeunesse, de la vigueur, images les plus évidentes et les plus séduisantes de la vie. L’histoire de ce mot est, en un sens, indissociable de celle du mot éternité. De quelle éternité parle la régénération, qui suscite tant de recherche, tant d’espérance et tant de folie ? Dès lors que la recherche scientifique, insérée dans une histoire, dans un édifice social complexe, se doit – et cela est légitime – de s’adresser au
Autre exemple, dans le cadre d’une revue autrement plus recommandable que les exemples donnés à partir d’internet, la revue Science et vie, N° 1103, août 2009, dans un dossier consacré à « La science aux portes de l’impossible », nous pouvons trouver un article consacré à l’éventualité d’une jeunesse éternelle grâce à l’utilisation du pouvoir des cellules souches. Y sont relatés les propos de Aubrey de Grey, prophète de la « sénescence négligeable », préconisant une théorie « selon laquelle les processus du vieillissement pourraient être maîtrisés au point de prolonger l’existence, tout en gardant la pleine possession de ses moyens », p.45.
15

Régénération et observation

21

public, et même à un public large, existe une difficulté réelle de réduire à néant les interférences hyperboliques que génèrent des lectures, des interprétations fondées sur des espérances. Les cultures cellulaires comme les souris de laboratoire partagent un sort commun, aux yeux de beaucoup de profanes : celui de n’être qu’une passerelle, qu’un accès obscur même s’il est nécessaire à la lumière que représente le redoublement ad infinitum du pouvoir de l’homme sur son corps, sur sa santé. Ce qui est intéressant, c’est de savoir si, finalement et bientôt, l’homme sera à même de repousser les limites de son espérance de vie, et cela dans des conditions optimum. C’est donc dans le contexte d’une ambiguïté résiduelle et sensible que la régénération fait parler d’elle, même quand elle évolue dans les laboratoires discrets des centres les plus confirmés et réputés de la recherche biologique et médicale. Comme toutes les autres découvertes, toutes les autres expériences, elle interroge ce que l’on peut appeler la valeur de la science. Cette ambiguïté qui caractérise le statut même de la science, qui interroge sa valeur, Karl Popper la synthétise sans doute remarquablement quand il dénote que « Pourtant16, la science a plus qu’une valeur de simple survie biologique. Elle est plus qu’un instrument utile. Bien qu’elle ne puisse atteindre ni la vérité, ni la probabilité, son effort pour atteindre la connaissance, sa quête de la vérité, sont encore les motifs les plus puissants de découverte scientifique »17. Mythologies de la régénération Acceptant d’évoquer sans les confondre ces différentes facettes inhérentes à la constitution de l’idée de régénération, la première réponse à la question posée est à rechercher dans les différents mythes qui refusent de voir disparaître définitivement les grandes figures des récits qu’ils mettent en œuvre. Pourtant,
16 Ce qui suit le constat que la science ne peut parvenir au statut de connaissance au sens de progression linéaire vers une vérité indubitable. 17 Karl Popper (1902-1994), Logique de la découverte scientifique.

22

Philosophie de la régénération

ne pas mourir n’est pas nécessairement accéder au bonheur. Qui aurait envie de partager l'éternité endurée par Prométhée ? Ce mythe, qui montre le foie comme organe régénérateur, pour le plus grand bonheur des oiseaux qui dévorent celui de Prométhée, ne fait pas de l’immortalité le plus grand des biens, et la condamnation faite par Zeus aux hommes de trouver une limite à leur vie est peut-être un bien inestimable au regard des malheurs que paraissent réserver certaines formes de l’éternité. Plus proche de l’idée de régénération se trouve le Phénix, plus proche également des situations rencontrées par les hommes : construire, voire tout détruit et tout reconstruire… Une autre forme de mythologie mérite d’être prise en compte, mythologie interne au genre humain : celle des héros, des hommes qui ont été faits dieux ou demi-dieux par la suite. C’est une mythologie qui a été engendrée par les acteurs de la science – les médecins, les chirurgiens – qui ont cru voir l’éternité, la régénérescence, la jeunesse assurée pour de longues et encore plus longues années, à la pointe de leurs mélanges médicamenteux, de leurs bistouris, de leurs éprouvettes… Se dégage alors une aura le plus souvent illégitime de ces hommes qui paraissent (et cherchent le plus souvent à paraître) avoir forcé par leur "talent", par leur "génie", les portes de l’immortalité… Moins prestigieuse, moins fondatrice, cette mythologie est pourtant fonctionnelle, au sens où le désir d’être celui qui contribue à prolonger la vie, en usant de cette notion de régénération, a motivé dans leurs recherches, dans leurs expériences, nombre de ces hommes, dont certains ont laissé un nom ; d’autres n’ont pas eu cette chance, ou cette malchance. Ce sont des hommes qui n’apparaissent pas être d’irréductibles charlatans ; mêlés à des travaux d’importance, ils trébuchent en quelque sorte, lorsqu’ils pensent avoir mis le doigt sur ce qui pourrait être considéré comme la finalité suprême et en même temps comme la fin de la médecine : l’ajournement indéfini de la mort. Un tel ajournement, exprimé de manière récurrente sous forme d’annonces plus ou moins incroyables, est

Régénération et observation

23

explicitement justifié à une période de la médecine qui était encore bien loin des multiples performances actuelles, où l’on était bien incapable de faire repartir un cœur, même si on le considérait déjà comme une pompe, comme une machine. Le médecin montpelliérain Jean-Jacques Ménuret de Chambaud, écrit, en plein âge d’or de l’Encyclopédie18 l’article MORT, article dans lequel il remarque l’on peut effectivement guérir la mort (et non pas guérir de la mort au sens de sauver de justesse, d’éviter la mort). En effet, la juste observation et compréhension des mouvements animant les différentes parties du corps peut, dans certains cas, permettre de les remettre en marche, tout comme un mécanicien scrutant le fonctionnement d’une machine intervient au moment du déclenchement de la panne, afin de remettre en ordre de marche le circuit de la machine. Ménuret de Chambaud énonce ainsi avec assurance que

Est-ce ici l’expression d’une naïveté ou d’une folie démesurée, à une époque marquée par une difficulté extrême de repérer les justes signes de la mort, difficulté parfois insurmontable conduisant certains médecins à faire enterrer un
18

C'est un axiome généralement adopté qu'à la mort il n'y a point de remède ; nous osons cependant assurer, fondés sur la connaissance de la structure et des propriétés du corps humain, et sur un grand nombre d'observations, qu'on peut guérir la mort, c'est-à-dire, rappeler le mouvement suspendu du sang et des vaisseaux, jusqu'à ce que la putréfaction manifestée nous fasse connaître que la mort est absolue, que l'irritabilité est entièrement anéantie, nous pouvons espérer d'animer ce 19 principe, et nous ne devons rien oublier pour y réussir

Nous nous sommes donnés, pour la composition du présent ouvrage, la règle typographique suivante : lorsque nous écrirons Encyclopédie, cela renverra systématiquement au Dictionnaire raisonné de Diderot{ XE "Diderot" } et D’Alembert{ XE "Alembert" } et à aucune autre œuvre encyclopédique, laquelle sera alors désignée par le titre spécifique qui lui revient. De même, les noms et titres de tous les articles de l’Encyclopédie seront typographiés en PETITES CAPITALES, afin d’être clairement distingués d’autres sources ou d’autres registres. 19 Article MORT, Encyclopédie, Vol.X, p.726, col.1.

24

Philosophie de la régénération

peu trop vite des malades en état de catalepsie ? N’est-ce pas aussi le désir de faire accomplir à la médecine, aux médecins, leur mission jusqu’au bout, ce qui veut dire, en fait, un peu audelà de ce bout que constitue la tâche de guérir ?
Je n'ignore pas – continue Ménuret de Chambaud – que ce sera fournir dans bien des occasions un nouveau sujet de badinage et de raillerie à quelques rieurs indiscrets, et qu'on ne manquera pas de jeter un ridicule sur les Médecins, qui étendront jusqu'aux morts l'exercice de leur profession. Mais en premier lieu, la crainte d'une raillerie déplacée ne balancera jamais dans l'esprit d'un médecin sensé l'intérêt du public, et ne 20 le fera jamais manquer à son devoir

Certaines théories physiologiques et médicales, comme, ici, le vitalisme – théorie fondée sur l’idée d’une sensibilité organique apte à produire et à maintenir le mouvement de la vie dans le corps – contiennent ainsi dans le développement même de leur science l’idée le plus souvent radicalement déraisonnable, avec le recul de l’histoire, d’une possibilité conceptuelle de réaliser ce qui était jusqu’ici impensé mais tant espéré. Tel est bien le sens de l’idée que l’on puisse guérir la mort, c’est-à-dire la réduire à un disfonctionnement quasiment incident. Et en un sens mythologique, et, plus encore, en un sens scientifique, l’idée de régénération abonde également dans la formulation d’une telle espérance. N’est-ce pas, en effet, ce que l’on pourrait attendre de la régénération, la découverte d’une vertu générale du corps jusque-là ignorée, que l’on pourrait activer par quelques petites manipulations, et qui réparerait chaque partie endommagée en rendant ainsi la médecine caduque ou réduite à la portion congrue ? La nature reprendrait alors ses droits, à chaque cas ses cellules souches : plus d’accident cardiaque fatal, plus de cancer, plus aucune forme de dégénérescence, de perturbation aux lourdes conséquences pathologiques… Surtout, sans prétendre pour autant à la disparition du pathologique, c’est à un amoindrissement radical des formes les plus graves qui
20

Ibid.

Régénération et observation

25

attaquent les organismes d’aujourd’hui, qu’aboutirait la maîtrise de nouvelle techniques fondées sur un usage moderne de la régénération cellulaire. Sans toujours aller aussi loin dans le catalogue des ambitions, l’usage de procédés régénératifs a eu d’autres finalités, comme la préservation de la puissance sexuelle, de la jeunesse, et, dans ce contexte, la régénération, sans prétendre à garantir l’éternité, peut au moins entretenir et fortifier la vivacité du corps. L’on entre ici dans un registre qui ne semble pas absolument abandonné aujourd’hui : l’obsession de l’entretien de la jeunesse, de la vigueur, par le secours d’une médecine procédant à base d’injection, de manipulation de différentes semences arrangées sous forme de potions plus ou moins agréables à ingurgiter. Un exemple attire notre attention : celui du médecin du XIXe siècle, Charles-Édouard BrownSéquard, Arsène d’Arsonval, auteur de Recherches sur les extraits liquides retirés des glandes, et d’autres parties de l’organisme et sur leur emploi, en injections sous-cutanées, comme méthode thérapeutique, qui a fait quelques adeptes patentés, comme un certain Jules Gauthier . Charles Édouard Brown-Séquard (1817-1894) figure dans les ouvrages d’histoire de la médecine comme un homme d’expérimentation, qui conduit des travaux sur le système nerveux et laisse son nom à un syndrome lié à la moelle épinière. Il occupe la dernière partie de sa vie à injecter certains produits dans les testicules, ce qui constitue une opération de régénération qui mérite d’être relatée. Comment, d’une vie de travaux austères, un médecin tel que Brown-Séquart en arrive à se voir en maître d’une certaine forme de régénération de la puissance sexuelle de l’homme ? Brown-Séquard ne part pas de rien pour développer ses expériences. Les conclusions qu’il tire le conduisent à étendre l’intérêt thérapeutique à bien des hommes et, même, à des femmes. Le fondement théorique sur lequel il travaille est celui de la médecine des glandes, l’adénologie, dont les prémisses remontent au siècle précédent, avec, par exemple, les travaux de

26

Philosophie de la régénération

Théophile de Bordeu21. Avec Bordeu, l’on a déjà, en effet, un médecin qui analyse avec minutie les mécanismes d’excrétion et de sécrétion des glandes, en montrant à quel point ces parties de l’organisme avaient été délaissées par la science médicale et, pourtant, à quel point elles jouent un rôle d’importance dans l’équilibre général du corps. Brown-Séquard examine avec attention les différentes sécrétions effectuées à l’endroit des testicules : externe avec le sperme et interne, « pénétrant dans le sang avec les principes chimiques de désassimilation nutritive de la glande »22. Fraîchement nourri, à l’époque, du vocabulaire de la science nouvelle – micro-organisme, cellule (en un sens moderne) – Brown-Séquard explique ainsi que l’injection de tels liquides dans l’organisme permet à tous les coups une forme de régénération de la force, de la puissance vitale, entendons également, de l’appétit sexuel même si pour tout cela, il faut sacrifier quelques taureaux, chiens, chats et autres lapins… L’éloge de Jules Gauthier n’a sans doute pas fait que du bien à la réputation de Brown-Séquard :

Un beau jour, brusquement, comme un coup de foudre, nous arriva la nouvelle fantastique que l’illustre savant avait découvert ce fameux art de réconforter la vie, que l’on avait en vain cherché si longtemps. Au moyen d’un vaccin spécial, d’un philtre véritable dans lequel entrait une bonne part le liquide testiculaire – pourquoi ne pas le dire ? – le docteur BrownSéquard régénérait le monde, cette machine humaine si facilement détraquable, si solide que l’on puisse être. C’est avec effroi que l’on considère l’épaisseur du Dictionnaire de médecine, toute une rangée d’énormes volumes, où, depuis A jusqu’à Z, chaque page, chaque ligne, vous parle de votre démolition plus ou moins prochaine.

Théophile de Bordeu (1722-1776), Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action, Paris, 1751. 22 Brown-Séquard, Arsène d’Arsonval, Recherches sur les extraits liquides retirés des glandes, et d’autres parties de l’organisme et sur leur emploi, en injections sous-cutanées, comme méthode thérapeutique, Archives de physiologie normale et pathologique, N°3, Paris, Masson, juillet 1891, Introduction, p.1.

21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.