Science et ontologie

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Puisque notre appréhension du monde présente une diversité irréductible mais organique, l'expérience scientifique se développe sur un tout autre terrain que ne l'admet la vulgate, en particulier sur un usage radicalement transformé de la perception. La connaissance scientifique est la cartographie générale et rigoureuse du monde tel qu'il peut se percevoir ; tout cela et rien que cela.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296241190
Nombre de pages : 206
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INTRODUCTION
Les nécessités de l’édition ont imposé de répartir une exploration coordonnée en quatre volumes. Si chaque volume est axé sur un thème propre et consistant, sa compréhension n’est pas possible indépendamment de la lecture attentive des autres, en particulier du premier. Comme cette investigation s’écarte massivement de la tradition, tant dans sa manière de procéder que dans ses résultats, il n’est pas possible de résumer l’acquis des volumes précédents. Toutefois, la préface du premier volume dessine la perspective d’ensemble ; il peut être utile de s’y reporter. Dans ce troisième volume, il s’agit de caractériser en quoi peut consister la conduite active et raisonnée de l’expérience, ce qui en est modifié et utilisé des formes communes, les conditions de cette conduite et les formes que peut prendre cette conduite suivant les domaines et les formes d’expérience commune à partir desquelles elle opère. Comme c’est un principe constant qu’il ne peut y avoir de point de départ absolu ni de table rase, l’investigation se développe à partir du modèle des sciences de la nature. Je pense avoir de sérieuses raisons d’en conclure d’abord à la diversité des formes d’expérience contrôlée, ensuite à la distinction radicale entre science et ontologie et à l’impossibilité pour la première de dire le monde tel qu’il est. Ici la notion de phénomène trouve toute sa portée.

Chapitre I

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE
L’habitude nous fait opposer l’activité consciente avec ses résultats à ce que nous appelons ordinairement expérience, celle-ci caractérisée croit-on par le fait qu’elle précéderait cette activité consciente, serait la source de tout ce que cette activité pourrait contenir de significatif et serait la garantie de sa validité objective. Certes, Kant avait bien montré que ne peut se présenter à la conscience que ce qui est construit selon ses conditions, mais le résultat de cette construction formait l’expérience et n’en restait pas moins une donnée immédiate pour la conscience effective, le travail formant la connaissance effective étant postérieur et se distinguant de l’expérience. Construite, sans doute, mais antérieurement à l’activité consciente et s’en distinguant, l’expérience, conforme en cela au sens commun, est conçue comme pure donnée, rejetant toute construction consciente hors d’elle, sans qu’il soit nécessaire d’attribuer cette activité de construction et de contrôle à une entité distincte du monde – un “moi“ - mais en en faisant cependant une sphère de nature tout à fait distincte de ce que présenterait l’expérience 1. Dans ces conditions , envisager que toute forme de connaissance (légitime ou non) est expérience,

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Cette dualité commande toute la problématique de la compréhension du monde : comment appréhender l’accord entre deux sphères posées d’entrée de jeu comme hétérogènes ? À première vue, il n’en est pas de même pour Kant puisque l’activité scientifique ne ferait que retrouver dans l’expérience ce que l’activité transcendantale y aurait déjà mis. En fait il n’en est rien ; le caractère historique des formes pures montre que ce que Kant suppose comme structure transcendantale appartient, du moins tel quel, au jeu du monde. Toutefois cet argument introduit le doute plutôt que la décision. Par contre, tout ce qu’entraîne la supposition de la chose en soi dérive de considérations étrangères à la considération de l’expérience telle qu’elle se présente, ce que, précisément il s’agit ici d’inventorier.

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appartenant de part en part à l’expérience, appelle justification et élucidation. Au lieu donc de se précipiter à examiner fondement, signification et difficultés de la seule forme reconnue actuellement comme connaissance authentique : l’activité scientifique, nous avons à chercher d’une part ce qui nous amène à traiter toute forme de connaissance comme forme spécifique d’expérience, d’autre part quelles sont nos exigences légitimes pour reconnaître qu’une forme d’expérience accède au rang de connaissance. Qu’il y ait diversité dans les modes d’expérience ne présente aucune difficulté de principe puisque nous avons eu à distinguer déjà trois formes d’expérience, ce qui est une donnée de fait. Dans ce chapitre, à la différence des précédents et des suivants, on ne doit pas suivre la démarche consistant à suivre les découpages et caractérisations reçus car il s’agit de savoir ce qui permet de cerner ce qui fait que nous pouvons reconnaître qu’une forme de connaissance est connaissance. Ne disposant que d’une seule forme actuellement indiscutable et prisonnier du préjugé assez général selon lequel cette forme serait la seule possible, nous avons à examiner les traits minimaux d’une connaissance possible à partir des exigences minimales qu’on puisse tirer de ce qui est déjà acquis. Nous aurons aussi de même à trouver si et comment nous pouvons connaître l’homme dans ce qu’il a de spécifique et aussi à trouver en quoi peut consister cette forme de connaissance qui tente de savoir non seulement ce que c’est que savoir mais comment cette forme se situe vis à vis de toutes les autres formes d’activité humaine et vis à vis du monde, une part au moins de ce qu’on appelle philosophie.I TOUTE TENTATIVE DE CONNAISSANCE
EST EXPÉRIENCE

Le titre de ce chapitre n’est pas anodin car on aurait pu l’intituler “expérience construite“, suivant en cela le préjugé traditionnel. Or les chapitres précédents ont montré que les formes déjà abordées étaient aussi construites bien qu’inconsciemment. On ne peut davantage avancer “expérience volontaire“ car d’une part l’attention dans la perception, le choix de ce qui est exprimé et de la manière dont c’est exprimé, le choix des préoccupations comportent une part volontaire. De même dans le langage, si le fonctionnement du système est inconscient, la mise en œuvre est

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suffisamment consciente. Le fait qu’une partie considérable en soit inconsciente n’est pas dirimant dans la mesure où une part tout aussi considérable est également inconsciente dans le travail de constitution des connaissances2. Par contre le fait que ce travail soit accompagné d’un effort de contrôle suffisamment explicite et continu distingue les formes que nous allons aborder des précédentes, même s’il peut y avoir occasionnellement en celles-ci quelque élément de contrôle, partiel et local. Certes, le contrôle suppose activité consciente, volontaire, formant une expérience explicite, mais c’est une norme régulatrice dont il est douteux qu’elle soit jamais entièrement satisfaite. Tout ceci reste à justifier. a) La dualité traditionnelle

Si nous considérons toute forme de connaissance, ou du moins tout ce qui se présente comme tel (légitimement ou non), deux traits inséparables s’imposent : d’une part le mode de fonctionnement de l’activité théorique est différent de toutes les autres formes d’activités et de tous les processus que nous trouvons dans le monde 3 ; d’autre part cette activité est strictement localisée dans certaines régions du monde qui appartiennent entièrement à ce monde. Le fait que l’activité de ces régions (les hommes) soit spécifique ne suffit pas à placer ces régions hors et en face du monde. La question est alors de savoir comment cette activité s’articule sur les autres modes de fonctionnement du monde. Pour le dire autrement, la connaissance n’est pas en face du monde, elle se présente comme une manière de se présenter du monde opérée par des régions du monde (les hommes), régions constituées, pour la majeure part au moins, de la même manière que toutes les autres régions et, en tant que vivants, de la même manière que les autres vivants. Ce que cette activité a de spécifique renvoie d’abord à ce que cette région a de spécifique, non pas hors du monde mais constitué sur la base de ce monde : il est alors peu
Part généralement refoulée parce qu’elle ne paraît pas pertinente, parce que, aussi, ce serait dérangeant pour l’idéologie d’une science qui serait pure raison, mais part indéniable 3 La question de savoir s’il leur est irréductible, en totalité ou en partie, reste ouverte.
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probable que ce qu’il peut y avoir de spécifique soit séparable des autres modes de fonctionnement, à fortiori incompatible. Toutefois, s’il s’avère que l’activité de connaissance présente une ou plusieurs dimensions spécifiques et que ces dimensions sont articulées sur celles plus générales constituant le monde, il est probable que cela nous entraîne à reconsidérer ce qui constitue le monde, en particulier à ne pas se borner à chercher l’articulation du côté de ce que nous présente la seule forme de connaissance reconnue dans le passé récent 4. Toutefois, il faut commencer par examiner cette forme pour en dégager ce qu’elle peut avoir de significatif. D’autre part, si l’activité de connaissance appartient au monde et ne saurait être imaginée hors de la sphère de l’expérience, réciproquement, ce qui est réputé le partenaire immédiat de l’activité théorique, c’est-à-dire l’expérimentation, est lui-même construit, au moins dans la forme reconnue jusqu’à présent, c’està-dire scientifique 5. Que la perception commune soit construite antérieurement à sa saisie consciente, n’a plus à être établi ; qu’elle dépende aussi de l’intérêt et de l’attention qui restructure le spectacle en le hiérarchisant a été montré précédemment ; mais la perception dont use le chercheur est loin d’être identique à la perception commune. De même le langage n’est conscient que dans son usage local et son fonctionnement enveloppe toute pensée explicite, mais l’usage scientifique lui impose des contraintes qui le modifient, en faisant non pas une autre langage mais un usage différent des autres. En effet, cela même sur lequel le chercheur va opérer, tant pour découvrir que pour tester et contrôler, comporte un ensemble d’interventions dont la portée est soit ignorée, bien que leur intervention soit consciente dans son application, soit largement sous-estimée. En premier lieu, seule la vision opère et non l’ensemble de la perception, choix qui résulte de la pratique
Ainsi, s’il est loin d’être exclu de chercher le corrélat cérébral des opérations intellectuelles, rien ne nous autorise à réduire l’articulation possible à cette sphère puisque, déjà, les opérations scientifiques doivent aussi s’articuler sur ce que perception et langage ont de spécifiques. Or ces derniers sont aussi des rapports au monde, tenant du monde. 5 Il y aura à rechercher, symétriquement, le domaine et la forme de construction corrélatif des autres formes de connaissance envisageables.
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historique et n’a jamais été fait ni justifié explicitement, choix dont le résultat accompagne consciemment toute observation mais ignoré dans sa généralité et par suite dans sa signification. En second lieu, ce qui est vu n’est jamais le résultat de la simple action d’un phénomène brut sur l’œil mais celui de l’action d’une situation qui est construite à la fois intellectuellement et physiquement et qui n’a de sens qu’en fonction de cette situation. On oppose habituellement observation et expérimentation mais cela ne tient que lorsqu’on persiste à imaginer qu’on perçoit spontanément la seule portion du spectacle considérée comme intéressante, laquelle peut, physiquement, être indépendante de l’action de l’observateur. Cela masque deux points aveugles connexes : d’une part on ignore qu’il faut choisir non seulement la partie du spectacle qui est retenue mais ce qui dans cette partie est retenu comme significatif, d’autre part on ignore que cela n’est vu tel que vu qu’en fonction du spectacle, c’est-à-dire de la situation liant l’observateur à son objet, situation qui dépend de l’intervention de ce dernier. Pour prendre une situation aussi simple que possible, où l’intervention de l’observateur semble nulle, ces actions structurant le corrélat de l’interprétation apparaissent clairement : l’astronome/astrologue babylonien mesurant la position d’un astre selon sa hauteur angulaire et son orientation ne modifie bien évidemment pas les positions respectives de la terre et de l’astre. Cependant, le fait de se placer à tel moment (jour et heure significative pour l’interprétation), en tel lieu, en prenant tels repères (le nord et l’horizon en l’occurrence), en usant d’un instrument gradué ( si rustique soit-il), produit une situation telle que vue qui serait différente s’il se plaçait à un autre endroit, en un autre moment, avec une préoccupation différente, usant d’un appareil différent. Bref, la situation telle que vue conditionne ce qui est significatif dans le spectacle, situation qui est produite par l’observateur. Il découle de cette activité consciente et contrôlée, au moins dans sa particularité adaptative, que s’y ajoute une autre forme encore d’usage contrôlé de la perception : l’ensemble des perceptions et des commandes qui gouvernent les gestes et actions pour produire cette situation. Il n’y a alors qu’une différence de

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degré dans l’intervention de l’observateur selon qu’on parle d’observation ou d’expérimentation. b) Un même monde

Ainsi, ni l’activité constructive ni l’intervention consciente et contrôlée ne peuvent distinguer, sinon dans la spécificité de leur mise en œuvre (avec leur conséquences), la dimension d’expérience sur laquelle opère la constitution de connaissance, ce qu’on pourrait appeler “contenu“, et la dimension d’expérience en quoi consiste cette constitution, c’est-à-dire l’élaboration théorique. En quoi donc peuvent résider leur rapport ? Le premier point dont on ne peut sous-estimer toute la portée est leur appartenance au même monde. Nous avons déjà souligné dans le premier chapitre que la supposition d’un monde “en face“ et autre que “ce qui connaît“, ou du moins radicalement autre que cette représentation elle-même, tant dans son contenu que dans les traits constitutifs qui en font une représentation, est très insuffisamment soutenue par les erreurs des sens comme par la multiplicité des doctrines. Tout ce qu’on peut en déduire est que des rapports entre des parties du monde ainsi que, éventuellement, entre des modes d’existence peuvent être partiels, multiples, imparfaits. Bien plus, on peut en déduire qu’ils le sont et que cette distance entre les régions et entre les formes d’expérience est un des aspects de ce qui marque ce monde, à savoir la distance de tout à tout ; distance qui ne peut cependant être assimilée à la pure séparation. Ainsi, la distance elle-même comporte degrés et variétés. Trois raisons suffisent à justifier que notre connaissance, de même que toute forme d’expérience, appartient au même monde que tout ce qui peut se présenter dans toute forme d’expérience. En premier lieu, lors même que les rapports sont minimes ou conflictuels nous ne trouvons jamais dans tout ce qui peut se présenter aucune région du monde ni aucune forme d’expérience qui soit radicalement étrangère à au moins quelque autre, a fortiori étrangère à toute autre sous peine de ne pouvoir jamais être saisie. Ce n’est pas seulement dans la consistance du spectacle perçu, consistance qu’on pourrait attribuer à la seule activité de ce qui perçoit, ni dans la consistance rationnelle que construit la représentation scientifique, consistance que certains attribuent à la

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seule exigence de l’“esprit“, c’est d’abord à l’expérience physique, corporelle de l’interaction que nous trouvons que rien ne se présente tel qu’il n’y aurait aucune espèce d’interaction possible entre certaines régions et que, cependant, ces régions pourraient se présenter dans l’expérience, c’est-à-dire n’être pas étrangères à cette région qui perçoit. Certes, on ne pourra jamais affirmer dans l’absolu qu’il ne peut y avoir de réalité radicalement étrangère à la nôtre, car nous aurions un point de vue surplombant qui nous permettrait d’avoir accès à l’une comme à l’autre de ces sphères et à leur hétérogénéité radicale, mais cela ne peut concerner notre question car cette sphère radicalement étrangère demeurerait. par là hors de notre atteinte. C’est une supposition vide. Supposer un “esprit“ d’une nature radicalement différente de celle du monde relève de cette supposition car celui-ci n’atteindrait jamais que lui-même. Le fait que se présentent en lui des “impressions“ paraissant venir d’un extérieur ne peut prouver qu’une chose : qu’il ne serait pas transparent à lui-même. En outre, cet esprit ontologiquement séparé du monde devrait être indépendant de ce monde pour communiquer avec d’autres entités de son ordre, donc sans langage. La seconde raison tient à ce que tout ce que nous trouvons dans l’activité formant l’expérience n’est pas séparable de ce qui se présente dans cette expérience. Non seulement la région percevante fait partie du spectacle mais la structure du spectacle dépend inséparablement de ce qui se présente et de l’insertion active de cette région (cf Vol. I, Ch II) donnant une figure spécifique à ce qui se présente. Mieux encore, l’examen des processus physiques constituant notre perception montre la stricte appartenance de la part physiologique du percevant à la structure du monde perçu. Ce qui distingue la part propre au percevant, ne relevant pas du mode d’existence de la structure du monde perçu telle que saisie sous le mode scientifique, est le mode d’existence propre au perçu tel que perçu, irréductible au précédent dans son mode mais non dans son contenu. Si le percevant appartient au monde en tout ce qu’on peut en saisir, si ce qu’on peut trouver de spécifique dans son activité 6
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C’est-à-dire distinct du fonctionnement physiologique.

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relève d’un mode de saisie distinct de celui de ce que nous présente le processus physiologique et si ce dernier est le résultat de l’activité de le région percevante, si cette activité est ce que nous avons à élucider mais qui, en tant qu’activité de saisie par cette région, saisit le monde selon un mode d’existence distinct, si, de plus cette activité est inséparable de la perception et de son mode d’existence, on ne voit pas comment on pourrait introduire à l’intérieur de la région opérant la saisie du monde une scission, rendant radicalement inaccessible le monde selon sa propre nature. La troisième raison est que des éléments du monde tel qu’il se présente interviennent dans la formation de nos connaissances. C’est reconnu, généralement pour les disqualifier pour ce qu’on suppose pures suppositions illégitimes (ce qui est parfois justifié mais reste à examiner cas par cas), à savoir tout ce qu’on exclut de l’activité scientifique, mais doit aussi être reconnu à l’intérieur de cette dernière. Préoccupations personnelles, idéologiques, financières, etc. interviennent manifestement dans la formation des connaissances scientifiques aussi bien que dans les autres tentatives de connaissance. Cette intervention montre l’appartenance directe de ces activités au jeu du monde. La question n’est pas de savoir si cette intervention existe mais de mesurer son importance sur plusieurs points : tout d’abord, quel son degré cas par cas ? ensuite, est-elle forcément perturbatrice et en quoi ? ensuite encore, en quoi concerne-t-elle, pour chaque forme envisageable, la modalité de connaissance ou bien son contenu, ou les deux ? enfin, participe-t-elle à la constitution de cette connaissance dans son contenu et ses processus, dans sa portée ontologique ou dans sa portée idéologique ? Toutefois, si toute forme de connaissance, ou même toute prétention à la connaissance, appartient au monde, il ne s’ensuit pas qu’elle soit entièrement réductible aux processus que la représentation scientifique, par exemple, nous montre comme constituant le fonctionnement du monde. De l’appartenance au même monde ne résultent pas le monomorphisme de la saisie du monde ni l’uniformité de l’expérience.

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En admettant que le monde a par lui-même – indépendamment de toute sorte d’expérience – une manière d’exister7 propre, le fait que toute forme d’expérience appartient au monde, n’entraîne pas que ces formes soient identiques ou même seulement semblables à la manière d’exister du monde. Tout ce qu’on peut envisager est que, si le monde comporte une consistance complète, toute manière d’exister propre à une région ou à un mode d’existence doit s’articuler sur la manière d’exister du monde. Cependant, pour l’instant au moins, cette consistance complète du monde demeure un postulat. Par contre, à proportion où il serait vérifié, l’articulation entre les régions et entre les modes d’existence qui le constituent devrait être également complète. Mais cela ne vaut que pour les formes ou manières d’exister et non nécessairement pour leurs réalisations concrètes si on entend par articulation accord, absence de conflits et de destructions. Ainsi la tectonique des plaques obéit entièrement aux lois physiques et au résultat du jeu des forces cosmologiques ayant formé la terre : ce n’est pas seulement le remplissage par les sédiments, la montée des montagne neuves, mais également leur usure, les tremblements de terre, les perturbations de toute sorte et leur impact sur l’ensemble du jeu de la surface terrestre, y compris les conditions de la vie humaine qui sont conformes au jeu, réalisant cette manière d’exister. Lorsqu’il s’agit d’expérience, la face physiologique au moins relève de la même articulation : les hallucinations, les “erreurs d’optique“, relèvent autant du fonctionnement du couple récepteurs – cortex que les perceptions jugées “vraies“. Mais, dirat-on, les exemples précédents relèvent de la relation causale et un coup démolissant un visage est aussi conforme au jeu de la nature qu’une caresse. Lorsqu’il s’agit du genre d’expérience dont nous attendons qu’elle nous présente quelque chose du monde “tel qu’il est“, au moins sous un certain biais, nous avons affaire à une sorte de rapport totalement différent. Si la cerise est bien le fruit du cerisier et la vapeur d’eau le résultat de l’élévation de température,
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Bien que plus lourde, l’expression “manière d’exister“ est préférable aux terme de nature ou d’essence, pour ce que ces derniers comportent de charge historique, et ne peut pas non plus être équivalent à toute forme s’exprimant en termes de corps de propriétés ou de dispositions, pour ce que ces notions ont également de problématique et de limité.

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les premières ne “représentent“ en rien les seconds. Dans une représentation cybernétique de la perception, le fait qu’un robot apporte correctement la réponse programmée à un élément de la situation extérieure, n’implique pas qu’il ait quelque chose de ressemblant à ce que nous appelons une “image“ de la situation, mais seulement qu’une chaîne causale a été établie entre la réception d’un certain type de configuration d’un flux lumineux et une action mécanique 8. Notre figure basale de la connaissance sous toutes ses formes envisageables comporte que notre “état de conscience“ soit conforme à “ce que dont nous avons conscience“ sans modifier ce dernier. La représentation physiologique de la perception montre sans doute un enchaînement assurant l’articulation fiable entre des états du monde et des états du cerveau, mais nous avons vu que ces états du cerveau, bien que corrélés, ne pouvaient pas être identiques au perçu tel que perçu, parce que leur mode d’existence est différent, parce que le second “occupe“ un espace distinct des premiers et parce que leur mode d’écoulement est distinct. La question est alors de comprendre l’articulation entre ces modes. Si le monde est consistant, nous sommes assurés d’une juste articulation entre les divers modes constituant les diverses formes d’expérience, mais cela ne garantit pas que le jeu effectif réalise un accord complet et un accord bien formé. La première et décisive raison est que la mise en œuvre est toujours locale (tant dans l’extension du monde que dans son écoulement) et partielle. La seconde tient à la complexité des expériences qui ne sont jamais monomorphes puisqu’elles consistent en l’articulation de plusieurs modes d’existence et sont l’opération d’une région complexe, l’homme, dont l’intégration est pour le moins en devenir. En considérant maintenant ces formes que nous appelons connaissances (et sans préjuger de leur légitimité pour ne considérer que leur manière d’exister), cette stratification ou intrication des modes est encore plus poussée. Pour en rester à la forme reçue : la connaissance scientifique, la perception sur laquelle elle s’élève est déjà complexe ; s’y ajoute les interventions, à la fois motrices et conceptuelles relevées plus haut. Comme
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L’interposition d’algorithmes d’apprentissage et d’élaboration ne fait que complexifier le processus sans en changer la nature causale.

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activité humaine, elle est également processus cérébral, relevant à la fois des conditions générales de ce dernier mais dans des zones différentes de celles de la perception : ceci ouvrant la question des rapports entre les opérations constituant l’une et l’autre : problème physiologique mais dont on ne peut repérer les corrélats cérébraux que dans l’exercice de ces deux formes d’expérience telles que nous en avons conscience. Nous avons donc alors à considérer l’articulation entre des deux faces conscientes de la pensée scientifique entre elles et avec la face physiologique. c) Aucune connaissance n’est purement contemplative

Il peut sembler abusif et polémique de se demander si la connaissance laisse intacte son objet, comme la figure traditionnelle le postule assez généralement alors que la connaissance scientifique se construit à partir d’un ensemble d’activités pour une part au moins purement physiques, qu’elle se pose (explicitement depuis Descartes) comme entreprise de maîtrise de la nature, qu’elle se vérifie par des manipulations physiques, et qu’elle doit la reconnaissance publique de sa validité à l’efficacité qu’elle donne sur la nature 9. Cependant, il n’en reste pas moins qu’on estime que sa validité intrinsèque serait indépendante de son impact sur la nature et que la signification de cette prise reste massivement inexplorée. Cependant si nous considérons l’intrication de l’homme et de ses activités dans le monde et l’intrication de la dimension consciente sous toutes ses formes avec ses activités, on ne peut soutenir que la connaissance laisse le monde indemne, et ceci pas seulement par les “applications“ qu’on en dérive. Si nous ajoutons que nous avons à envisager toutes les formes de connaissance déjà essayées, sans même en exclure d’autres qui pourraient se présenter plus tard, l’impact que ces formes pourraient avoir amplifie le domaine d’investigation et renforce l’obligation de recherche. Les questions dérivant de cette constatation, outre qu’elles concernent d’abord la nature de cet impact, relèvent d’une part de l’impact en retour que ces modifications du monde peuvent avoir
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Même si les résultats de cette efficacité peuvent se trouver évalués négativement.

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sur les connaissances respectives, d’autre part de l’impact en retour de chaque connaissance sur les autres10. Un trait commun à toutes les formes d’impact sur le monde et en particulier sur les conditions de la vie humaine est la dimension d’évaluation avec toutes ses conséquences pratiques qui modifient le monde, dimension qui relève d’un tout autre ordre que la saisie de ce qui se présente tel quel, puisqu’il s’agit de mesurer – pour le dire grossièrement pour l’instant – ce qui se passe par rapport à ce qu’on suppose devoir se passer. Si tout ce que nous pouvons atteindre du monde est expérience, c’est-à-dire forme consciente d’interaction, il semble que ce qu’est le monde indépendamment de ces interactions nous soit inaccessible. Cependant, si toutes ces formes et leur interaction appartiennent au même monde et à proportion où celui-ci a quelque consistance, le jeu de leur articulation réciproque a toute chance d’apporter un éclairage substantiel sur la manière d’être du monde. Il n’est pas superflu d’insister ici sur le fait qu’une telle investigation se déroulant entièrement à l’intérieur des formes d’expérience et de leur articulation autorise, ou mieux appelle, une ontologie réaliste qui n’a rien de métaphysique, du moins au sens reçu à savoir la tentative d’atteindre un arrière-monde. II LE TERRAIN DE CONSTITUTION Enfermés dans l’illusion que l’unité de la raison entraîne nécessairement l’uniformité de son fonctionnement, on croit qu’il ne peut y avoir qu’une seule manière légitime de former une connaissance 11. De cette uniformité supposée découle l’intérêt exclusif apporté d’abord aux normes, ensuite aux conditions pour y satisfaire, découle par là l’uniformité de ces normes et des conditions pour y satisfaire, du moins dans leur traits les plus fondamentaux.

Certes, l’étude détaillée de toutes ces interventions croisées relèvera de l’histoire et de la sociologie de la connaissance, mais nous avons à trouver d’abord les formes propres de ces interventions en tant que rapport des modes d’existence caractérisant chaque forme d’expérience. 11 Ceci, quelle que soit la diversité des méthodes, la variété des procédures et des domaines.
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C’est mettre la charrue avant les bœufs. Entreprise entièrement compréhensible dans l’effort de dégager la connaissance vraie de la simple opinion et dans la découverte de méthodes sûres et efficaces, la connaissance scientifique émergente a dû délimiter progressivement son propre domaine mais n’a su le faire qu’à l’intérieur de l’image globale d’une connaissance uniforme 12, donc en lutte aussi contre ce qui prétendait être identiquement connaissance. C’est au nom de la manière dont on étendait les normes scientifiques et les conditions pour les satisfaire à toute forme de connaissance possible qu’on a été amené à disqualifier toute autre tentative, non seulement passée mais à venir. Prisonnier de ce modèle, il n’y a jamais eu d’investigation explicite et systématique des conditions constitutives d’une connaissance possible et on a transformé une situation de fait en critère absolu, décidant de ce qui est connaissance en vertu de son caractère scientifique, excluant ce qui n’y satisfait pas et condamnant des tentatives légitimes, celles qui visent les activités spécifiquement humaines par exemple, à tenter d’y satisfaire en apparence, ce qui ne peut que les paralyser.13 On a donc à se décider enfin à chercher avant toute chose ce qui fait qu’une forme d’activité peut prétendre à la connaissance, sans imposer arbitrairement des critères dont l’universalité est seulement postulée. Dans cette situation nouvelle, manque le fil directeur, fil qu’on ne peut trouver que dans ce qui commande ce à quoi va être suspendue toute activité effective pour pouvoir prétendre au titre de connaissance légitime. Si les conditions de réalisation dépendent des normes, celles-ci dépendent à leur tour de ce qu’on vise lorsqu’on prétend connaître. C’est cette visée, ou cet ensemble de visées, de droit et de fait que nous avons à clarifier en premier lieu. L’habitude nous pousserait, dans un état d’esprit kantien, à chercher en premier lieu quelle ou quelles visées peuvent être légitimes et quelle peut être la source de cette légitimité, mais, outre la quasi certitude de retomber dans le piège traditionnel, ce
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Dont l’arbre cartésien est une expression jamais efficacement démentie Il n’est pas question ici d’essayer de redonner le label de connaissance à des activités humaines qui ont fait la preuve de leur vanité ou même de leur nocivité, mais on ne peut trancher sans examen et cas par cas de cette vanité.

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serait supposer connu ce qui est précisément en question. On est alors mené à anticiper à titre de principes heuristiques quelques propositions sur ce que pourrait être une connaissance, compte tenu de ce que nous avons pu déjà remarquer dans les sortes d’expérience déjà parcourues. Comme le langage ordinaire est condition de saisie communicable de toute sorte d’expérience et bien qu’il intervienne dans la structure de chacune, cette aptitude à tous les usages et à satisfaire toutes les visées ne peut nous servir ici de guide. On se bornera donc à la confrontation entre perception et pensée commune en cherchant ce qui leur manque pour former une connaissance authentique. On ne saurait cependant en attendre plus que des suggestions car on peut en tirer seulement à quelle sortes d’attentes ces sortes d’expériences répondent, comment elles y répondent et quelles sont leurs limites par rapport à des attentes qui les dépassent. Ces dernières peuvent être envisagées de plusieurs manières. Tout d’abord il y a celles qui sont considérées comme légitimes, ensuite il y a celles qui sont considérées (indépendamment de la manière dont on essaie d’y répondre) comme illégitimes ; ensuite il y a celles dont on estime que leur réponse relève d’autre chose que de la connaissance , enfin celles qu’on n’a pas encore envisagées parce qu’elles ne sont pas encore apparues dans l’histoire humaine. Dans tous les cas une difficulté rédhibitoire semble manifeste : pour pouvoir déceler ces attentes, apprécier leur légitimité et déterminer de quelle sorte d’activité elles peuvent attendre leur réponse, il faudrait que nous ayons suffisamment établi ce qui est précisément en cause : la nature de la connaissance car, si nous ne savons pas ce que c’est que savoir ni quelle(s) forme(s) il peut prendre, toute position sur les points précédents serait arbitraire. Ce serait vrai si la variété des formes possibles venait d’une diversité radicale des attentes. Si, au contraire les attentes envisageables sont modulées par les domaines abordés mais en vertu d’une visée unique commune on peut espérer dégager des formes déjà apparues une première figure de cette visée ultime, figure qu’il y aura à corriger et compléter lorsque l’examen de quelque forme spécifique l’exigera. Cette première figure est le principe heuristique que nous cherchons. Pour cela nous aurons à

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