//img.uscri.be/pth/170b57edb4bcbac722c10c81bde57f7f00bfb3b0
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

STRATEGIES PARADOXALES EN BIO-MÉDECINE ET SCIENCES HUMAINES

De
382 pages
Un nouvel outil de connaissance et d’action, voilà ce qui pourrait définir la science des systèmes ago-antagonistes. Elle est apparue à l’occasion d’une recherche médicale qui concernait un couple d’hormones dont les actions étaient à la fois de sens opposé et coopératives. Il devenait alors possible de justifier des thérapeutiques paradoxales ayant recours à la fois aux deux hormones quand un déséquilibre était observé. Il s’est avéré que les sciences humaines pouvaient bénéficier d’une approche similaires : par exemple dans le domaine de l’économie, de la gestion, du socio-politique, etc, ou à propos d’autres couples où il n’apparaît pas évident que deux « pensées uniques » peuvent s’associer dans un couple ago-antagoniste.
Voir plus Voir moins

STRATÉGIES PARADOXALES EN BIO-MÉDECINE ET SCIENCES HUMAINES

Ouvrages du même auteur

L'Arc et la Corde, Maloine, Paris, 1975. Précis de Systémique Ago-Antagoniste. Introduction aux Stratégies Bilatérales. L'Interdisciplinaire, Limonest, 1988.
Perspectives Systémiques II : Praxis et Cognition

- Colloque

de Cerisy

(ouvrage collectif sous la direction de E. Bernard-Weil et J.C. Tabary), L'Interdisciplinaire, Limonest, 1992. Du« système» à la Torah, L'Harmattan, 1995. Ouvrages collectifs où il a participé: Violence et Vérité - Colloque de Cerisy (sous la direction de J. Dumouchel et J.P. Dupuy), Grasset, Paris, 1985. Apprentissages et Cultures. Les Manières d'Apprendre - Colloque de Cerisy (sous la direction de R. Bureau et D. de Saivre), Karthala, Paris, 1988. Les Rythmes: Lectures et Théories

-

Colloque de Cerisy (sous la

directionde J.J. Wunenburger),L'Harmattan, Paris, 1992.
Les Figures de la Forme (sous la direction de J. Gayon et J.J. Wunenburger), L'Harmattan, Paris, 1992. Advances in Intelligent Computing (sous la direction de B. BouchonMeunier, R.R. Yager, L.A. Zadeh), Springer-Verlag, 1995. Proposals in epistemology: quantum mechanisms, cognition and action (sous la direction de M. Mugur-Schachter), Kluwer, 2002. Paradoxes et sciences de l'organisation (sous la direction de V. Perret et E. Josserand), Ellipse, 2002.

Collection: Biologie et Agronomie

Elie Bemard- Weil

STRATÉGIES PARADOXALES EN BIO-MÉDECINE

ET SCIENCES HUMAINES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-3337-9

AVANT -PROPOS

La transdisciplinarité authentique est encore exceptionnelle. Elle nécessite de ceux qui prennent part à ce mouvement une capacité d'ouverture assez rare, qui doit coexister avec une fermeture autour de la discipline d'origine. Expliquons-nous. La transdisciplinarité ne s'enseigne pas, à proprement parler. Elle apparaît d'abord sous la forme d'un progrès, voire d'une rupture épistémologique au sein d'une discipline donnée (c'est-à-dire d'une rupture avec les paradigmes ou modèles de pensée dominants dans cette science). Étonné et un tant soit peu anxieux, le chercheur va interroger des collègues souvent réticents, puis, faute de mieux, va voir ailleurs ce qui s'y passe. Et il aura la surprise de constater des avancées quasi similaires - quant à la méthode utilisée - dans d'autres disciplines, parfois fort éloignées de la sienne. Dès lors, il ne pourra plus poursuivre ses propres recheJ;ches sans les confronter occasionnellement, voire régulièrement, avec celles d'autres francs-tireurs. C'est ainsi que se sont réunis ou rencontrés, dans le groupe « Stratégies paradoxales en bio-médecine et sciences humaines» que j'ai l'honneur d'animer, les membre d'un panel très diversifié de chercheurs qui sont presque tous des decision-makers, que l'on peut aussi défmir comme des stratèges philosophes. Ce groupe ne constitue donc pas seulement un carrefour de connaissances venues de tous les horizons, mais il détient aussi les clés d'une praxis qui serait commune à l'économiste, au sociologue, au biologiste et au médecin, à l'administrateur et au gestionnaire d'entreprise, à l'historien, à l'informaticien, à l'épistémologue qui s'intéresse aux fmalités de la science, au séméioticien, au publiciste... Au fur et à mesure que se déroulaient nos réunions s'est dégagée une profonde identité entre les pratiques de ses participants, comme entre les
concepts qui allaient avec ces pratiques

- à condition
7

de les épurer

de tout

ce qui était spécifique et pour ainsi dire accidentel dans leurs différences.

On en trouvera la trace dans le premier chapitre ce ce livre. Mais il n'est pas permis d'en rester là, il faut sans cesse retourner dans le bain originel de notre discipline spécifique, sous peine de voir s'estomper les contours d'un modèle général qui ne se survit que par des revitalisations dans les modèles particuliers de chacun d'entre nous. Ou, plus généralement, il faut retourner dans un monde où l'expérience commune exprime de plus en plus ces mêmes règles générales d'interprétation et d'action - à qui sait les percevoir et les associer à son comportement. Dans les lignes qui précèdent, nous avons insisté sur ces processus, car il signent un mode assez particulier d'aborder la transdisciplinarité. Non pas commeune autre discipline à part entière,ni commeune idéologiequi aurait été plaquée sur une mosaïque de connaissances, mais comme une discipline construite à partir de ce qu'on pourrait appeler un étonnement devant le spectacle de la science. Au plan théorique, ce cheminement a conduit vers la constitution d'une branche particulière de la théorie des systèmes - une branche qui n'accepte une notion que lorsqu'elle a été testée dans un grand nombre de situations où elle permet d'aller plus loin, aussi bien dans la compréhension que dans les stratégies. Fait en apparence insolite, certaines de ces notions ne sont pas directement liées à nos expériences, elles sont puisées dans un fonds commun que l'on a trop négligé depuis le début de la science moderne. Non pas que nous nous référions à une quelconque « tradition », mais, nous inspirant d'une maxime de Montaigne, rien de ce qui est humain ne doit nous rester étranger. Tout est dans la manière d'en parler, et même un scientifique ne sera probablement pas dépaysé par la façon dont nous circulerons dans la philosophie, voire dans la théologie. Est-ce donc que ce livre ne s'adresse qu'à des scientifiques? Bien entendu, tel n'est pas le cas. D'abord parce que de nouvelles informations sur l'état de la science actuelle seront toujours bien accueillies, par qui que ce soit. Ensuite, parce que le courant de la science n'est qu'artificiellement séparé des autres courants qui, à un moment donné, définissent la culture, la civilisation, le modèle où chacun peut se reconnaître. Par exemplè, certaines des transformations qui se déroulent dans la science sont parfois mieux perçues par des artistes, des poètes, des artisans, qu'elles ne le sont par des spécialistes, même de haute volée. Enfm, les exposés ou discussions qui vont suivre concernent aussi les 8

problèmes quotidiens auxquels chacun est confronté, avec l'espoir que les méthodes exposées ici leur permettront de les mieux résoudre. Un mot sur la composition de cet ouvrage. Il est issu d'une série de comptes rendus, comprenant de vingt-cinq à cinquante pages, des séances du groupe «Stratégies paradoxales en bio-médecine et sciences humaines », étalées sur trois ans. Les séances comprennent d'abord une mini-conférence, encore appelée «causerie », de 30 minutes, où je procède à une sorte de «revue de presse» du mois écoulé, qui est associée à des exposés plus fondamentaux, en général sous la forme de projection de transparents, dont, en ce court laps de temps, il ne m'est pas permis de commenter tous les aspects. Puis se déroule une discussion générale pendant une heure, qui n'est pas nécessairement centrée sur ce qui vient d'être dit. Ensuite, c'est I'heure du conférencier invité (un spécialiste des sciences humaines alterne avec un bio-médecin), et une nouvelle discussion s'ensuit. Les chapitres de ce livre sont composés par d'importants extraits des transparents auxquels on vient de faire allusion, parfois légèrement remaniés ou actualisés, ou par deux ou trois exposés constitués à partir d'un regroupement de diverses interventions sur un même sujet. Ils ont été mis en ordre selon le thème général auquel ils appartiennent, tout en respectant la chronologie à l'intérieur de chaque chapitre. Afm de donner une idée de la richesse des discussions, quelques fragments en ont été intercalés dans le texte des mini-conférences: ils sont reconnaissables car encadrés et imprimés en italique. Voilà un type de présentation qui, sans prétendre que le lecteur puisse avoir l'illusion d'assister à l'une de ces réunions, permettra à ce dernier de se poser des questions et peut-être même d'y répondre. Si ce livre a un mérite, il le doit à ce creuset, où les idées et les expériences ont été confrontées avec la plus grande rigueur dans le cadre d'un véritable réseau associatif: ce creuset a permis, en ce qui me concerne, de gagner sans doute des années par rapport à un travail qui, isolé, n'aurait pas toujours su cibler ses efforts ni se fortifier au contact des critiques, ou, plus souvent, au contact des interrogations de mes collègues transdisciplinaires. Nul doute que les échos plus lointains que je pourrai percevoir n'apportent eux-mêmes une contribution à la science des systèmes agoantagonistes. Ils aideraient alors à la diffusion d'un type de pensée et de 9

stratégie dont il ne semble pas y avoir actuellement d'équivalent, et dont on peut attendre aussi qu'il apporte quelques éléments nouveaux (ou « retrouvés») pour franchir enfm les obstacle qui, à notre époque, barrent de toutes parts la formidable expansion du génie humain. Précisons aussi que, du fait de sa structure, ce livre autorise une imprégnation progressive des données relatives à la science des systèmes ago-antagonistes - exactement comme les participants qui sont arrivés vierges de tout savoir systémique (au moins explicite) il y a trois ou quatre ans, et qui paraissent en avoir aujourd'hui exploré tous les recoins. Néanmoins, comme il ne reprend pas le contenu des livres précédemment parus sur la question, certains des sujets abordés pourraient orienter vers leur consultation. Par ailleurs, même si nous citons ici un très grand nombre d'auteurs qui me semblent devoir être inclus dans ce que j'appelle le «phylum ago-antagoniste », certains noms sont absents qui ont été cités ailleurs, parfois en donnant un large aperçu de leurs oeuvres.

10

CHAPITRE I THÉORIE ET PRATIQUE DES SYSTÈMES

AGO-ANTAGONISTES

1

La science des systèmes, ou systémique, ne paraît pas avoir trouvé la place qu'elle semblait pouvoir revendiquer dans la constitution de l'epistémè actuelle, c'est-à-dire dans la mise à jour des paradigmes (ou des modèles) qui défmissent les orientations générales des diverses sciences. Une explication pourrait résider dans le fait que si les travaux des chercheurs en systémique (et dans la cybernétique qui l'avait précédée) depuis une cinquantaine d'années ont effectivement apporté des concepts qui ont fait souche ici et là, sans que l'on sache toujours quelle était leur provenance, en revanche certains de ces travaux suscitaient des réactions qui n'étaient pas forcément liées à l'incompréhension ou à une quelconque hostilité de principe. Est-il possible de garder l'inspiration qui a porté le proj et systémique, tout en faisant droit à ce que ces critiques ou ces réserves ont de justifiées? C'est une telle alternative à ce que l'on entend ordinairement par systémique que ce chapitre se propose d'exposer sous la dénomination de « théorie des systèmes ago-antagonistes »2. Elle s'est développée au cours des vingt dernières années, d'une manière polycentrique, jusqu'à la découverte par chacun de ces foyers de recherche qu'il existait quelque part des orientations assez voisines ou complémentaires. Un grand nombre de ces chercheurs se retrouve d'ailleurs maintenant au sein d'un groupe de recherches se consacrant au thème des «Stratégies
1 Ce texte, à quelques modifications près, a paru dans la revue Le Débat, n° 106, septembre-octobre 1999, pp. 106 - 120, Gallimard. 2 Elie Bemard- WeH est notamment l'auteur de : L'Arc et la Corde, Maloine, Paris, 1975; Précis de systémique ago-antagoniste. Introduction aux stratégies bilatérales. L'Interdisciplinaire, Limonest, 1988; Du «système» à la Torah, L'Harmattan, Paris, 1995. Il

paradoxales », qui requiert pour la majeure partie des membres de ce groupe la référence à cette « théorie des systèmes ago-antagonistes ». Toutefois une sorte d'état d'esprit pré-systémique ago-antagoniste paraît fort diffus, quoique inégalement selon les disciplines (plutôt présent dans les sciences sociales, cognitives, séméiotiques, et même physiques, économiques que dans d'autres domaines), et il paraît former une condition favorable pour l'acceptation de la conceptualisation dont nous rendons compte ici, comme à son prévisible enrichissement. Pour défmir cette théorie, le plus simple serait de dire qu'il s'agit d'une manière, peut-être nouvelle, de concevoir le monde comme composé de couples d'opposition, et d'agir sur lui par des actions également bilatérales: d'où la possibilité d'une vision «stéréoscopique », avec un rendu du « relief» que l'on n'a pas avec un seul oeil (la pensée « unique») et le recours à des stratégies d' « ambidextre» et non pas de « manchot», avec les facilités qui paraissent devoir en découler. Il nous faut préalablement défmir les termes d'agonisme et d'antagonisme: l'antagonisme correspond à l'opposition de deux forces agissant sur un récepteur commun, l'agonisme à leur coopération (au minimum, le fait d'appartenir à un même couple). Une propriété qui apparaîtra avec de plus en plus d'évidence au cours des développements qui vont suivre est qu'il s'agit d'un modèle du vivant, ou, en tout cas, d'un modèle qui touche à la viabilité des systèmes naturels et artefactuels. Les motivations des chercheurs à l'origine de la «théorie des systèmes ago-antagonistes » sont à cet égard fort diverses: en ce qui me concerne, c'est une expérience bio-médicale qui est à l'origine de mon orientation. Grosso modo, il s'agissait de la nécessité de découvrir une nouvelle logique pour pouvoir aller plus loin et plus vite dans le transfert aux applications thérapeutiques des connaissances nouvelles sur les systèmes biologiques, qui s'accumulaient certes, mais sans toujours une évidente contrepartie d'ordre pratique. Pour ce faire s'est imposée la nécessité de renoncer à un certain type de monisme conceptuel: chercher la cause d'une maladie dans tel ou tel gène, telle ou telle hormone ou neuromédiateur, tel chaînon dans un processus métabolique. En fait, plus productif que la notion « fourre-tout» d'une origine plurifactorielle nous a semblé le raisonnement consistant à évaluer systématiquement des (dés)équilibres entre agents ayant des actions opposées. C'est actuellement un concept en plein développement, et l'on n'aurait pu écrire il y a seulement dix ans: « Les équilibres dynamiques sont les caractéristiques 12

de la biologie »3. D'autres chercheurs ont été motivés par les impasses ou les difficultés qu'ils ont rencontrées dans les sciences humaines ou physiques. Une brève introduction à la systémique en général n'est peut-être pas inutile. Il s'agit, comme chacun le sait d'ailleurs, d'une réaction à l'une des tendances de la science moderne qui allait dans le sens d'une recherche caractérisée par un point de vue réductionniste. L'addition de tous les éléments ainsi identifiés par elle devait suffire pour accéder progressivement à la connaissance de l'ensemble ou du tout dont ils faisaient partie. Une science du tout, de l'ensemble (ou des systèmes) devait alors trouver sa place à côté de cette science réductionniste (nous ne parlerons guère des propositions plus radicales qui veulent inverser la tendance réductionniste en assurant l'exclusivité d'une science de type systémique, premier exemple que nous rencontrerons dans ce chapitre d'une « pensée unique» visant à remplacer une « pensée unique» opposée ). Des formules, comme « le tout est plus que les parties» ou « le tout est moins que les parties» sont fort connues (la seconde veut dire, il faut parfois le rappeler, que le tout risque d'occulter certaines des potentialités des parties). Elles s'associent à la notion de contextualité, visant à ne considérer le fonctionnement d'un élément que par rapport à tous les autres dans le système étudié, mais aussi par rapport aux systèmes présents dans l'environnement, et notamment par rapport à l'environnement constitué par l'observateur de ces systèmes. En particulier, ces liens contextuels peuvent prendre l'aspect de « hiérarchies enchevêtrées» quand ils réunissent deux objets dont il n'est pas possible de dégager celui qui serait l'élément hiérarchique dominant.
Auto-organisation, hétéro-organisation - Jusque-là, nous ne voyons pas trop de raisons de distinguer la « théorie des systèmes ago-antagonistes » de ce fonds commun. Il n'en sera plus de même quand nous rencontrerons certains concepts évoqués ou créés pour la circonstance, et qui semblaient devoir jouer un rôle bénéfique dans la compréhension des relations entre le tout et les parties.

3 H. Schneiweiss, «Protéine-phosphatases: médecine/sciences, 14 (1988), pp. 259 - 261. 13

l'autre plateau de la balance »,

La systémique n'a jamais voulu biaiser avec les grandes lignes de son programme. Toutefois, désireuse de gagner en influence dans la communauté scientifique, elle en partageait, sans toujours en avoir conscience, quelques-uns de ses préjugés - ou son idéologie latente. L'un d'entre eux consiste dans une hostilité déclarée à la notion de transcendance. L'immanentisme de la majorité des scientifiques (y compris dans les sciences humaines) peut se comprendre, après avoir compté les coups que, depuis six ou sept siècles, certaines autorités religieuses ont asséné aux scientifiques au nom de «vérités» dites révélées. Mais il y a transcendance et transcendance. Nous sommes arrivés à un stade où le seul immanentisme, sous la forme quasi sacrée, à son tour, de la méthode expérimentale, devient lui-même un obstacle au développement de la science. C'est le centre des objections que nous adressons à la notion d'autoorganisation. Pour nous, elle est à concevoir dans un couple agoantagoniste avec 1'« hétéro-organisation », de même que l'immanence demande à être considérée dans ses liens avec la «transcendance». Prenons-la ici dans son sens minimal, telle qu'elle s'est imposée à nous sous la forme du recours à la méthode de l'abduction, qui introduisait des principes dont il n'était pas permis d'affirmer qu'ils étaient le fruit direct de l'expérience. Cette «transcendance », en d'autres termes, a beaucoup à voir avec ce que les philosophes nomment, depuis Kant, le « transcendantal». L'auto-organisation aime à considérer des systèmes formés d'éléments n'ayant que des interactions locales elles-mêmes régies par le hasard (mais pourquoi sont-ils déjà là ensemble, à mi-chemin entre un lieu de rencontre aléatoire et ce qui va en «émerger» grâce à ces interactions locales ?). Ces éléments peuvent être des termites « devant» leur future termitière, ou des « habitants» sur le point de construire une ville, ou des cellules ou amas de cellules se préparant à construire un organisme (en caricaturant, il faudrait dire qu'un estomac, un cerveau et des muscles... vont se rencontrer par hasard et faire émerger un organisme). Le tabou - le mot n'est pas trop fort - est qu'on ne saurait donner la moindre explication de cette émergence par des considérations transcendantales du type« projet », représentation de la tâche à accomplir, ou encore blue-print (expression assez fréquemment rencontrée, quoique ces plans imprimés en bleu semblent moins utilisés que jadis dans les 14

ateliers des architectes ou des ingénieurs, remplacés qu'ils sont par des disquettes ou des CD-roms). Il est d'ailleurs intéressant que les preuves théoriques avancées pour démontrer la réalité de l'auto-organisation, telle du moins que l'on vient de la défmir, utilisent volontiers cet outil informatique, comme on va le voir. Toujours est-il que l'explication communément donnée de l'apparition émergente de nouvelles propriétés dans un système demeure assez floue. Si les auteurs refusent, donc, l'intervention d'une hétéro-organisation, ils paraissent aussi récuser une origine décelable dans la structure du système (sa microstructure) avant que n'émerge un système de niveau supérieur (sa macrostructure). À tel point que je me suis permis d'écrire: « Un coup de baguette magique, pftt ! et l'émergence sort de leur chapeau ». Un examen plus rigoureux demanderait de tester la présence de cette hétéro-organisation au cours de divers processus biologiques (ou de cette immergence puisque l'émergence reste néanmoins une importante conquête de la science moderne, à condition, toutefois, de la coupler avec une immergence au sein du couple ago-antagoniste correspondant). On pourrait l'aborder, pour commencer, sous le point de vue dit phylogénétique, c'est-à-dire celui des mécanismes de l'évolution, puisque la notion d'auto-organisation fait maintenant partie de l'outillage conceptuel de certains de ses théoriciens. S'opposant à l'usage exclusif de ce concept, apparaissent des contraintes ou des invariants qui rythment (le mot est peut-être un peu fort) l'apparition des espèces. Ces contraintes et ces invariants représentent un thème popularisé par divers auteurs comme Christian de Duve (quant aux propriétés communes à tous les vivants), Jay Gould (quant aux contraintes internes qui ferment certaines portes pour la création d'espèces nouvelles), John Maddox ou Erwin Lazlo, dont je pourrais irrespectueusement résumer certaines de leurs remarques en disant: «Plus ça change, plus c'est la même chose », ou encore le Professeur André Langaney, enseignant au Museum de Paris et à l'Université de Genève, qui a écrit dans un article de Pour la science (mars 1997), en critiquant certains aspects du néo-darwinisme (qui prône
l'exclusivité du mécanisme mutation

- sélection)

: «Si [la théorie de la

sélection] s'applique a posteriori à ces changements [dans l'organisation des phénotypes ou du génome], ceux-ci supposent des mécanismes qui orientent parfois des variations des lignées évolutives avant qu'elle n'exerce un tri». Il existe donc un courant évolutionniste, darwinien au 15

demeurant, qui s'accommoderait fort bien de la coexistence d'une autoorganisation et d'une hétéro-organisation. Nous-mêmes avons proposé un « modèle de la vie» où la « poussée» de l'évolution (à laquelle le terme
de eonatus spinozien se prête bien)

- une

«poussée»

non sans rapport

justement avec le concept d'auto-organisation - se heurte à une série de contraintes ago-antagonistes: couple énergie/information, couple stimulation/excitation, couple trophotrope (entretien de la machine vivante)/ergotrope (performances de cette machine), couple génotype/phénotype, couple expression des gènes/répression des gènes,... toutes contraintes dépendant alors du concept d'hétéro-organisation. Une autre voie pour tester la présence d'une hétéro-organisation consisterait en un abord cette fois-ci ontogénétique, c'est-à-dire concernant le développement d'un individu ou d'une famille d'individus. Les chercheurs sur « la vie artificielle», notamment ceux qui travaillaient à l'Institut de la Complexité à Santa-Fe, se sont pendant longtemps intéressés à ce type d'auto-organisation avec la rigueur, pour ne pas dire parfois le dogmatisme, dont nous avons essayé de préciser les principales caractéristiques4. Ces travaux ont donné de nouvelles impulsions à l'étude des sociétés animales et, également, à la modélisation des comportements qui y ont été mis en évidence. C'est à partir de ces modèles à base expérimentale, puis de tous ceux, cette fois-ci purement théoriques, qui ont été élaborés par les partisans de l'auto-organisation (sans hétéroorganisation), que nous allons poursuivre notre argumentation. Par exemple, un modèle de la ruche (reproduisant la disposition concentrique du miel, du pollen et du couvain) excluerait d'avance toute autre présupposition que des interactions locales: aucun des insectes ne jouerait un rôle hiérarchique, y compris la reine, aucun d'entre eux n'a «la représentation de la tâche à accomplir ». Ces auteurs pensent pouvoir valider ces mécanismes en simulant ce phénomène avec un modèle mathématique (comprenant même une équation pour le comportement de

4 Toutefois, d'autres voix ont fini par se faire entendre, et j'ai pu ainsi faire paraître un article intitulé: « Transcendance, an essential concept for system and complexity sciences to spread out », dans Ie journal Complexity (2001 ; 6 : 2333). Nous avions fait précéder l'article par une citation d'André Malraux: « Quand aucune transcendance n'entre en jeu, le sentiment le plus secret et le plus poignant des hommes est le suivant: comment faire pour ne pas penser l'essentiel? » 16

la reine)5. Mais la loi inhérente à toute modélisation, mathématique ou non, est que le modèle ait quelque chose qui lui corresponde dans le système concret. Si les phénomènes d'auto-organisation « obéissent », comme c'est ici le cas, à un système d'équations aux dérivées partielles, alors le concept d'auto-organisation s'effondre, du moins quand la tentative d'explication se réduit à ce seul pôle. Le blue-print qu'ils récusaient, ce sont eux qui en prouvent la nécessité, car, sans en être conscients (!), ils ont introduit (immergé) eux-mêmes dans la modélisation une hétéro-organisation. Ces remarques restent valables, je crois, pour la totalité des modèles dits d'auto-organisation, et qui sont légion. Sans y changer un iota - et nous verrons qu'il en est de même pour d'autres champs « unilatéraux », pour ne pas dire « uniques» de l'activité
scientifique

-,

il est permis

de reconnaître

l'authentique

valeur de ces

recherches, mais à condition de les associer à une autre perspective strictement opposée, ce qui ne les empêche pas alors de se valoriser mutuellement. Il faut d'ailleurs reconnaître que certains chercheurs prennent conscience de l'impossibilité de conserver le concept d'auto-organisation dans toute sa pureté. Le plus souvent, ils n'en viennent pas à porter le débat sur un plan théorique, mais la conduite de leurs recherches témoigne d'une vision des choses assez proche de celle de la « théorie des systèmes ago-antagonistes ». Cette communauté peut être révélée par le vocabulaire employé, car il traduit le sentiment, la conclusion expérimentale ou la théorie sous-jacente accompagnant leurs travaux: je montre volontiers un transparent reproduisant un encadré de Pour la science6, où l'auteur estime que « l'embryon [photographié] résulte d'un auto-assemblage programmé». Ce principe « est prometteur, dit-il, mais les ingénieurs de recherche commencent à peine à comprendre le type de structures qu'ils pourraient obtenir et le type de tâches qui pourraient être confiées à ces structures. L'auto-assemblage programmé est un concept du XXIe siècle ». Il devrait en être de même pour le couple ago-antagoniste formé par l'auto-organisation et l'hétéro-organisation, qui rend plus acceptable encore l' « incohérence» logique, proche des « injonctions paradoxales»
5 S. Camazine, J. Sneyd, 1. Jenkins et 1. Murray, «A mathematical model of selforganized pattern formation on the combs ofhonybee colonies », J. Theoret. Bio/. 1990; 147: 553 - 571. 6 G. Whitesides, «L'auto-assemblage des matériaux », Pour la science, Novembre 95, 217, 114 - 117.

17

de Gregory Bateson (sois spontané, mon fils), c'est-à-dire la combinaison d'un programme et de l'autonomie du système qui l'exécute! Nous nous inquiétons également des inférences pratiques et organisationnelles, que pourrait susciter la «demi-vérité» de l'autoorganisation. Selon elle, un système, social par exemple, trouverait le meilleur type d'équilibration des pouvoirs et de développement si l'on introduisait une auto-organisation dans son fonctionnement. Les spécialistes du management ont beau jeu de s'écrier que les stratégies dites émergentes, correspondant à de telles conclusions, ont peu de chance d'arriver aux résultats que l'on en escompte, si elles ne sont pas combinées avec des stratégies dites délibérées - celles-ci entrant dans le cadre de la planification stratégique (ils reconnaissent que l'autoorganisation est capable de créer de nouveaux types d'organisation, certes, mais qui ne contribueront pas nécessairement à la solution des problèmes posés par le dysfonctionnement de l'entreprise). Pour terminer sur ce point, si la réalité de quelque chose qui correspondrait au concept d'hétéro-organisation semble probable, ou en tous cas, logiquement nécessaire, il est difficile de préciser son statut, c'est-à-dire, principalement, la manière dont se fait l'articulation entre celle-ci et le processus d'auto-organisation. Selon nous, le statut de l'hétéro-organisation n'est pas plus difficile, ni plus aisé à appréhender que l'autre pôle ago-antagoniste, dont on a donné et donnera encore des exemples, lorsqu'il a fallu l'annexer aux concepts monistes traditionnels. Les «huit caractéristiques» qui suivront devraient aider en ce sens, comme d'ailleurs le terme d' « articulation» qui a été choisi plus haut pour défmir le type de relation entre auto- et hétéro-organisation, et qui rejette tout lien de subordination entre l'un et l'autre pôle. Laissons l'autoorganisation inventer ses formes, comptons sur l'hétéro-organisation pour que ces formes témoignent de leur viabilité, en respectant les orientations à vrai dire peu contraignantes de la «théorie des systèmes agoantagonistes» ! Complexité, simplicité - Un autre des concepts popularisés par la systémique (et pas seulement par la systémique) est celui de complexité. Son principal intérêt, selon nous, est d'attirer l'attention sur les relations de tout système avec les différentes parties qui le composent et avec celles qui constituent son environnement. En particulier, je suis admiratif de certains travaux sur la définition mathématique de la complexité. Ainsi, il 18

existe deux types de complexité7, la complexité aléatoire et la complexité organisée. La première, dite de Chaitin-Kolmogorov, est la taille du plus petit programme capable de donner le plan d'un système. La seconde, de C.H. Bennett, fait référence au temps de calcul avec ce plus petit programme, comme mesure du contenu d'un système. L'intérêt de cette distinction est aussi de suggérer que les deux défmitions appartiennent à un couple ago-antagoniste. En effet, ces deux mesures peuvent être appliquées au même système, avec d'ailleurs des « proportions» relatives très différentes d'un système à un autre système. La complexité d'un certain volume de gaz relève essentiellement de la première défmition. En revanche, la complexité d'un système fractal va être représentée essentiellement par la seconde, du moins dans les cas où, comme on le sait généralement, certaines parties des images vidéo cherchant à nous imposer une réalité virtuelle sont calculées à partir d'équations parfois d'une simplicité biblique, mais dont le temps de calcul peut être considérable (à partir des équations proposées par Benoît Mandelbrot ou par d'autres auteurs comme Gaston Julia). Ou encore, la complexité organisée (temps de calcul) d'un chat peut être très grande, selon le degré de précision que l'on exige, mais la complexité aléatoire associée serait encore plus élevée si l'on voulait rendre compte du nombre, de l'emplacement et de la longueur de chaque poil pour un chat désigné (le programme serait extrêmement long à établir dans ce cas, mais le temps de calcul serait faible, puisqu'il ne s'agirait au fond que de recopier le programme ). Pourquoi relatons-nous ces problèmes, habituellement réservés aux spécialistes? C'est qu'ils vont nous permettre, avant d'enchaîner sur le couple complexité vs (versus) simplicité, d'attirer l'attention sur un fait dont l'importance ne saurait échapper: la seule prise en compte de l'existence d'un couple ago-antagoniste dans une classe de systèmes, là où il était encore ignoré, peut entraîner presque immédiatement le développement d'aperçus nouveaux, et, ce qui ne gâte rien, de stratégies originales. Nous sommes intervenus, à partir de 1991, dans un débat concernant le contrôle de la dynamique chaotique, qui avait débuté pendant les années quatre-vingts. Ce contrôle était destiné à faire disparaître une dynamique chaotique, dans la mesure où elle semblait

7 Cf. Jean-Paul Delahaye, Logique, informatique et paradoxes, Pour la science, 1995, pp. 65-69. 19

pouvoir faire courir un risque au système (biologique surtout, mais aussi relevant de l'ingénierie) qui en était le siège. Sans entrer dans le détail, il s'agissait d'envoyer des small perturbations (de faibles stimulations) au bon moment, dans le but de remplacer le régime chaotique par des oscillations régulières. Plus rarement, on a proposé un « anti-contrôle », car on s'était aperçu que certains systèmes biologiques (le cerveau notamment) fonctionnaient mieux avec une certaine «dose» de chaos. Mon intervention était due au fait que la «théorie des systèmes agoantagonistes », dans sa version mathématique, permettait de simuler à la fois des processus chaotiques et, théoriquement, leur contrôle, si celui-ci paraissait nécessaire. Mais les développements de cette recherche personnelle ont été influencés, d'abord à mon insu, par la présence d'un couple ago-antagoniste composé par la dynamique chaotique elle-même vs la topologie de ces attracteurs étranges. Un court exemple permettra de bien saisir ce que recouvre ce vocabulaire sans doute déconcertant pour le non-spécialiste, même si une longue pratique de la transdisciplinarité m'a convaincu que de tels propos étaient généralement accessibles. Le rythme cardiaque paraît régulier chez le sujet normal, au moins pendant une période de repos et de détente. En fait, il n'en est rien: quoique ayant donné lieu à des discussions passionnées, un consensus semble apparaître de nos jours sur l'existence d'une dynamique chaotique, que seule une analyse mathématique de ce rythme va mettre en évidence. Dans ce cas, on parle de chaos de faible « dimension », pour le distinguer de chaos de « dimension» élevée, qui, lui, peut être préjudiciable à la vie d'un malade (au cours de la fibrillation ventriculaire par exemple). La «topologie» de l'attracteur étrange est aussi simple à défmir : ce sera la moyenne de la fréquence des battements cardiaques. Pourquoi ce double objectif n'est-il que rarement envisagé dans le contrôle de la dynamique chaotique? Sans doute parce que, de nos jours, le paradigme dominant de la recherche est plutôt le mono-objectif, surtout si on lui propose un double objectif très gênant pour qui n'en verrait que la contradiction apparente. C'est que, si la dynamique chaotique interdit de prévoir dans le détail quel sera le comportement du système (des techniques de prévision ne sont valables que pour quelques secondes ou quelques minutes), la «topologie» représente, elle, un invariant, à certaines conditions du moins. Or, la façon dont la logique dominante a structuré les cerveaux tend à s'opposer à ce qu'on puisse 20

considérer un système comme étant à la fois chaotique et invariant. La preuve en est que l'on a pu clamer que l'homéostasie était obsolete (l'homéostasie est ce qui permet justement de «revenir» à la bonne position en rapport avec les normes du système) et que la dynamique chaotique allait la remplacer, telle la wisdom of the body (la sagesse du corps)8. Il suffit, pour échapper à ce dilemme, de se rappeler qu'il y a un « ordre dans le chaos» - une formule que je n'ai pas inventée et qui fait le titre d'un livre important sur la question de la dynamique chaotique9, mais que l'on n'applique habituellement pas au problème soulevé ici. Voici un autre exemple de la manière dont chemine 1'« inspiration» ago-antagoniste. Un chercheur en théorie du signal, Frédéric Barbaresco, s'enquérait, il y a cinq ou six ans, des ouvrages où il aurait pu prendre connaissance des développements les plus récents de la systémique. Je lui communiquai quelques titres. Voici quatre ans, il m'annonça avoir mis au point un algorithme d'un type original qui améliorait la détection des échos-radars. C'est dans un schéma de la «théorie des systèmes ago-

antagonistes» qu'il avait trouvé une part notable de son inspiration. Il
s'agissait de la métaphore de l' «échafaudage volant» dont je parlerai plus loin dans le passage consacré aux huit caractéristiques de la« théorie des systèmes ago-antagonistes ». Le couple ago-antagoniste qui se trouve au centre de son travail est celui de l'a posteriori vs l'a priori, plus précisément celui formé par les contraintes en rapport avec les data (ce qu'on enregistre des échos-radars) vs les contraintes en rapport avec ce que l'on considère comme des informations a priori sur le fonctionnement du détecteur. C'est donc bien la prise de conscience du fonctionnement ago-antagoniste d'un certain couple familier à tous les automaticiens, qui l'a conduit à privilégier une direction de recherche apparemment nouvelle

- des

idées qui sont évidemment

à mille lieues de celles à partir desquelles

s'est d'abord édifiée la «théorie des systèmes ago-antagonistes», et qui ont pourtant quelque chose de commun avec elles. Même si cette digression a été longue, il faut à mon avis la compléter par une maxime supplémentaire, ou tout simplement une évidence: le recours à la «théorie des systèmes ago-antagonistes» ~st inopérant si celui qui s'est orienté vers elle ne possède pas une parfaite

8 A.L. Goldberger, « Cardiac chaos », Science 1989 ; 243 : 1419. 9 P. Bergé, Y. Pomeau et Ch. Vidal, L'Ordre dans le chaos, Paris, Hermann, 1984. 21

connaissance du système où il va chercher à l'insérer. On est loin d'une science des systèmes qui enverrait ses missi dominici réformer telle ou telle science particulière, avant qu'ils n'aillent poursuivre leur tâche dans un autre secteur ! Nous parlions donc de la complexité et des ouvertures qu'elle offrait à l'activité scientifique. Encore faudrait-il qu'un tel concept ne devienne pas un stéréotype, un mot de passe pour une sous-classe (comme on dit un sous-ensemble, terme qui n'a rien de péjoratif!) de la communauté scientifique, et, pour tout dire une « tarte à la crème». En effet, la notion de complexité devient alors une justification pour ne pas essayer d'aller plus avant dans la compréhension des phénomènes, ou un alibi pour renoncer à tout type de stratégie globale dans les cas où ces phénomènes demanderaient l'intervention de decision-makers avisés. Comme dans la publicité qui vantait les mérites d'une console de jeu vidéo, certains thuriféraires de la complexité semblent s'écrier: «La complexité, c'est plus fort que moi! » Pour sortir de ces aveux, non pas exactement d'ignorance ou d'impuissance, mais des aveux au moins paralysants pour ceux qui attendaient de la complexité une libération et non un enfermement (parfois sous la forme d'une profession de foi orgueilleusement revendiquée et légitimée par une sorte de dérive ou de perversion épistémologique ambiante), il semble que l'on pourrait envisager un couple ago-antagoniste composé de la complexité vs simplicité. Comme il a été rappelé supra, les images de la réalité virtuelle en informatique sont partiellement fabriquées à partir de fractales, dont les équations peuvent être apparemment d'une grande simplicité: les variations d'un petit nombre de paramètres permettent de tracer des figures d'une complexité infinie, au sens propre du terme. Ce n'est pas d'ailleurs un hasard si le modèle ou le paradigme ago-antagoniste possède une structure fractale ou holographique, c'est-à-dire identique à lui-même en tous points repérables dans le réseau de la complexité. En d'autres termes, le logos (ou le paradigme) ago-antagoniste est présent quel que soit le niveau où l'on se situe dans un système (les « lois» qui régissent le fonctionnement de l'entreprise dans sa globalité comme dans les intra- ou interrelations de ses bureaux, services ou ateliers, restent les mêmes que celles qui gouvernent ses échanges avec l'environnement - des « lois» certes, mais aussi les
stratégies qui s'élaborent à partir de ces « lois »).

22

Les caractéristiques de l'ago-antagonisme - Reste une troisième spécificité de la « théorie des systèmes ago-antagonistes » par rapport à la science des systèmes en général, celle qui a trait à sa défmition, pour ainsi dire, et à l'objet de ses recherches, c'est-à-dire les couples agoantagonistes et leurs combinaisons en réseaux ago-antagonistes. Certes, depuis que nous avons commencé à défmir cette combinaison de conflit et de coopérativité il y a maintenant vingt-sept ans, l'étude de ce concept s'est largement développée, ce dernier s'est pour ainsi dire banalisé, depuis l' « antagonisme organisationnel» (Edgar Morin) jusqu'à la devise du mouvement Confrontations: «Pour une conflictualité ouverte, viable, productive ». Mais une telle idée, toute nue si j'ose dire, n'a qu'une valeur limitée, si l'on ne se préoccupe pas des changements radicaux dans notre rationalitélO qu'elle suppose, ou des techniques assez déconcertantes qui permettent de les mettre en oeuvre. Bien mieux, un tel paradigme est apparu de-ci de-là avant même que nous en parlions, on le trouve chez Roger Caillois dans ses analyses anthropologiques, chez François Perroux dans sa théorisation de l'économie. Il a été anticipé de longue date par tout un courant de pensée. Évoquons seulement pour la période moderne les noms de Hegel, Kierkegaard, Nietzsche, Freud. On peut y ajouter parmi les contemporains Lacan, Lupasco, Bateson. Mais, bien avant eux, on en discerne l'intuition chez d'immenses personnalités comme les auteurs de la Bible hébraïque, les présocratiques, saint Bonaventure, Moïse de Leon (auteur du Livre du Zohar), Maître Eckhart, Pascal.. . Quelques citations de ce dernier auteur montreront à quel point de vue
je me place

- d'autant

qu'il s'agit de citations en général non rapportées

par

les systémiciens qui leur préfèrent une citation presque trop proche de leurs préoccupations, telle que: «Donc, toutes choses étant causées et causantes... je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, et le tout sans connaître particulièrement les parties » (fragment 84 de l'édition J. Chevallier). À cette référence, intéressante mais par trop générale, nous en préférons d'autres qui semblent concerner cette branche particulière de la science des systèmes que constitue la science des systèmes ago-antagonistes. Celle-ci, par exemple: « Tous errent d'autant
10 Là encore

- et

il ne s'agit pas de consensualisme

à tout prix

-, la

rationalité

systémique ago-antagoniste n'implique pas la disparition de la rationalité réductionniste dominante, ces deux types de rationalité constituent pour ainsi dire la Rationalité, une rationalité divisée et d'autant plus féconde. 23

plus dangereusement qu'ils suivent chacun une vérité, leur faute n'est pas de suivre une fausse vérité, mais de ne pas suivre une autre vérité» (f. 789). Ou bien encore: «Et d'ordinaire il arrive que, ne pouvant concevoir le rapport de deux vérités opposées, et croyant que l'aveu de l'une entraîne l'exclusion de l'autre, ils s'attachent à l'une, ils excluent l'autre, et pensent que nous au contraire» (£ 788). Des pensées qui concernaient surtout les théologiens, mais qui, aujourd'hui, semblent valables pour le scientifique et pour rappeler à l'ordre tout chercheur tenté par la «pensée unique », ou tout chercheur qui estime pouvoir la critiquer en adoptant la «pensée unique» opposée. Je mentionnerai pour fmir ce précepte: «Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut envisager par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car il voit qu'il ne se trompait pas et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés; or on ne se tache pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s'être trompé... »(f. 93). Une pensée qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit quand on se donne comme but de faire comprendre et adopter la « théorie des systèmes ago-antagonistes » et qui entre d'ailleurs dans le cadre des « stratégies paradoxales» -, non pas pour vaincre l'adversaire en feignant de l'approuver, mais parce que la vérité pourrait se trouver dans la coexistence des opinions contraires. Toutefois, il convient de trouver à ces intuitions de la littérature universelle une explicitation théorique adaptée à la culture scientifique actuelle. À charge donc, pour les responsables de la« théorie des systèmes ago-antagonistes », de montrer quelle est la voie pour faire coexister ces contraires! C'est dans ce but que nous avons composé une liste de huit caractéristiques qui peuvent sans doute déjà constituer une réponse à des questions que le lecteur avait commencé à se formuler. La première caractéristique correspond à la définition des couples ago-antagonistes. La structure en question comprend les deux forces ago-antagonistes, aux deux extrémités d'une ligne horizontale, et, sur une ligne verticale et médiane, en bas, le récepteur sur lequel elles agissent, en haut une sorte d' « ordinateur», non identifiable mais logiquement nécessaire, qui règle leurs équilibres agoniste et antagoniste: équilibre antagoniste tel que x = y + a, équilibre agoniste tel que x + y = m, des équilibres que le système doit restaurer après toute perturbation (a est en général égal à zéro, sauf dans certains circonstances, la bisexualité 24

psychique par exemple, où a est différent de zéro et de signe contraire chez l'homme et la femme). Dans le cas d'un dysfonctionnement de l' « ordinateur », x - y 7 a, x + y 7 m, il y a toujours régulation, mais une régulation pathologique, et ce dysfonctionnement est à l'origine de l' « autonomie pathologique» (cf. infra). Une telle défmition est inhabituelle, car, si la notion de couples oppositionnels, notamment dans les systèmes anthropologiques, est familière depuis les travaux de Claude Lévi-Strauss, on s'est posé beaucoup moins de questions sur la nature même de ces couples. Ils constituent certes comme un squelette des mythes ou des règles de circulation des femmes dans les société traditionnelles, mais il importait d'en extraire la « substantifique moelle », une moelle en rapport avec la totalité de la matière vivante que supporte ce squelette. La « théorie des systèmes ago-antagonistes » ne peut pas se contenter de poser l'un en face de l'autre des termes opposés, mais elle se doit aussi d'envisager tous les types d'équilibre ou de déséquilibre qui peuvent surgir au sein de ces couples (nature et culture, cru et cuit...) - un axe de recherches pourtant esquissé, plus qu'affIrmé, par l'auteur cité. La notion traditionnelle de couple oppositionnel (présocratique ou taoïste) est aussi incomplète sans la notion d'agonisme. Prenons un exemple assez loin, en apparence, de ces références: un équilibre antagoniste tel entrées vs sorties (dans un budget) ne permettrait pas de différencier un agent payé au S.M.I.C. d'un P.D.G. si chacun d'entre eux dépensait tout ce qu'il gagne. L'agonisme dans cet exemple correspond au flux d'argent qui passe, allant des entrées aux sorties. Il faut également considérer le passage du couple équilibré à un couple déséquilibré comme en rapport avec un glissement des normes d'agonisme et d'antagonisme. Sur le tableau de bord du «pilote» (l' « ordinateur ») se sont affichées des valeurs erronées de ces normes. Une métaphore aidera à expliciter cette première caractéristique. On peut discuter la place et la valeur d'une telle image pour un exposé théorique; toutefois le fait qu'elle ait pu inspirer un chercheur en théorie du signal permet sans doute de la prendre au sérieux. Très simplement, il s'agit d'un échafaudage volant, soutenu par deux cordes reliées à deux moteurs sur le toit de l'immeuble, qui sont eux-mêmes régulés par un « ordinateur ». Ce système de contrôle assure le maintien de l'horizontalité [x (longueur de la corde de gauche) = y (longueur de la corde de droite)] 25

en toutes circonstances (sécurité du travailleur):

c'est la régulation
[x

antagoniste. Il fixe aussi la longueur totale des cordes

+ y = m (m

correspondant au niveau d'un étage donné)], de façon à ce que l'échafaudage volant soit à la bonne hauteur sur la facade (efficacité de la tâche) : c'est la régulation agoniste. La deuxième caractéristique a surtout de l'intérêt pour ceux qui connaissent « la thermodynamique loin de l'équilibre» étudiée par I. Prigogine. Le modèle mathématique actuel de la « théorie des systèmes ago-antagonistes», luttant en permanence pour maintenir la tension équilibrée des forces qui le composent, fait partie des modèles soumis à cette thermodynamique. Toutefois, la notion d'équilibration par rapport à une norme, comme indiqué ci-dessus, ne fait pas obligatoirement partie des propriétés de ces modèles loin de l'équilibre. Il convient donc de rappeler que la « théorie des systèmes ago-antagonistes » (mathématique) possède deux états d'équilibration: physiologique (les normes sont respectées), pathologique (le modèle fonctionne toujours mais a « choisi» de mauvaises normes). Ajoutons que l'équilibration peut être asymptotique (deux équipes de tireurs de corde bloqués dans leurs efforts), ou plus souvent oscillant régulièrement autour du point d'équilibre (deux scieurs de long), ou encore oscillant mais d'une manière chaotique (tels deux acteurs qui ne jouent jamais exactement de la même manière, mais sans trahir l'intrigue qui les réunit). La troisième caractéristique concerne les réseaux ago-antagonistes faits de la combinaison, elle-même ago-antagoniste, de modèles agoantagonistes élémentaires. Deux conséquences seulement seront signalées ici: 1) une telle structure des réseaux, à elle seule, dialectise « hiérarchie» et « autonomie », puisque tout changement de niveau dans le système nous met en présence du même logos ago-antagoniste (exemples en biologie, où, par exemple, le processus stimulationinhibition court comme un fil rouge à tous les niveaux et dans tous les sous-systèmes de l'organisme); 2) cette structure explique pourquoi l'action sur une partie limitée de ce réseau, en cas de déséquilibre global, peut réussir à rééquilibrer tout le réseau. La démonstration mathématique en a été donnée (avec Pierre Nelson) et elle est du reste pratiquement évidente: comment pourrait-on agir efficacement sur un système s'il 26

fallait traiter tous les déséquilibres qui s'y trouvent présents (en biomédecine, en management, en socio-politique) ? La quatrième caractéristique s'appelle la division constituante, terme emprunté à Jacques Lacan (la division constituante séparant le sujet de l'objet du désir). Dans le cas présent, elle interdit tout contact direct entre les deux pôles avec ses risques de court-circuit, elle interdit donc aussi toute synthèse, ou l'établissement d'un ordre préférentiel entre les deux forces d'un couple ago-antagoniste. On ne peut échapper à un nouveau paradoxe puisque les deux forces s'ignorent, en quelque sorte, et pourtant oeuvrent ensemble dans une communauté de but. Quand on a acquis l'usage de la « théorie des systèmes ago-antagonistes », ce défi à la logique (une certaine logique) s'estompe. Cette caractéristique pourrait être rapprochée des propositions faites par des philosophes contemporains réagissant à une certaine interprétation de l'hégélianisme par un autre type de dénomination des deux premiers termes de la triade spéculative, la thèse et l'antithèse, et excluant toute survenue d'une prétendue synthèse: il s'agit de la « disjonction affirmative» chez Gilles Deleuze, du « conflit des régimes hétérogènes» chez Jean-François Lyotard, ou des « oppositions pures» chez Pier Paolo Pasolini. La « division constituante» a aussi un rapport avec un des Leimotive de la culture depuis une quarantaine d'années, celui du « manque», de la faille, de la « schize » Avec, toutefois, cette différence insigne que, si le « manque» (ou la « division constituante») ne peut assurément être suturé, il ne manque pas d'occasions où il peut être momentanément comblé par une équilibration parfaite, ou par un accord, une résonance si l'on préfère, entre deux pôles ago-antagonistes). Cette division constituante peut, à notre avis, être appréhendée à partir d'un poème de Henri Michaux : Marcher sur les deux rives d'une rivière est au contraire un exercice, d'ailleurs pénible. Assez souvent on voit un homme, (étudiant en magie), remonter un fleuve, marchant sur l'une et l'autre rive à la fois: fort préoccupé, il ne vous voit pas. Car ce qu'il réalise est délicat et ne souffre aucune distraction. Il se retrouverait bien vite, seul, sur une rive, et quelle honte alors. » (H. Michaux, L'Espace du dedans. Au pays de la magie, Paris, Gallimard, 1966, p. 253). 27

La cinquième caractéristique concerne les dichotomies de la «théorie des systèmes ago-antagonistes», c'est-à-dire une série de propriétés incompatibles en principe entre elles, mais qui doivent apparaître dans tout modèle de cette science, comme dans les systèmes réels qui paraissent s'y conformer. Nous ne pouvons procéder ici qu'à une simple énumération: le modèle doit être à la fois ouvert et fermé (comme l'école devrait l'être à mon avis), synchronique et diachronique, identique dans l'esprit de l'observateur et dans le système observé, simple et complexe, il doit permettre de combiner hiérarchie et autonomie, réalisme et conventionnalisme... La sixième caractéristique s'intitule l'homéostasie pathologique ou l'autonomie pathologique. Il s'agit de cette obstination d'un système agoantagoniste déséquilibré à satisfaire les nouvelles normes. Ce système n'aura de cesse de s'opposer aux efforts du stratège (médecin, politique...) qui s'efforce de réinstituer les normes anciennes ou, à la rigueur, d'imposer de nouvelles normes agonistes susceptibles de rétablir un fonctionnement antagonistiquement équilibré. Le système caricature en quelque sorte son fonctionnement à l'état d'équilibre dynamique quand il cherchait à s'opposer aux perturbations en provenance de l'environnement. La septième caractéristique s'adresse aux faux couples agoantagonistes, dont font partie les couples déséquilibre vs équilibre, bien vs mal, ordre vs désordre, et peut-être vie vs mort. Quand le modèle agoantagoniste fonctionne bien, c'est lorsqu'il établit des équilibres bipolaires, ce n'est pas son rôle de régler l'équilibration entre l'équilibre et le déséquilibre, entre le bien et le mal - même s'il a trop souvent des difficultés à atteindre son véritable but. D'autre part, le modèle agoantagonistes se fraye un chemin dans une mer de désordre, mais c'est un facteur d'ordre, qui n'a pas à réaliser une équilibration entre ordre et désordre. Donnons tout de même une précision supplémentaire sur le terme désordre: depuis qu'ont débuté nos recherches sur la dynamique chaotique, le désordre dont il s'agit correspond à ce qu'on entend par « bruit», et non au désordre apparent des «attracteurs étranges» qui recèlent, eux, un ordre interne (cf. p. 20). La huitième caractéristique se définit comme le renvoi nécessaire des modèles « universels » à un méta-modèle. Elle est particulièrement 28

difficile à exposer, quoique, à un certain moment, la perplexité du lecteur ou de l'auditeur pourra muer en une certitude aveuglante (pour des raisons relevant uniquement d'une logique bien comprise). S'il existe un modèle d'application « universel », il faut toujours supposer qu'il comporte un méta-modèle, dont on ne peut rien dire de plus, puisque le langage du modèle émane de lui et ne peut remonter à sa source. Autrement dit, l'universalité du modèle est limitée par plus universel que lui - encore qu'une catégorie logique ayant cours dans le modèle, telle l'universalité, perd de sa signification quand elle vise à caractériser le méta-modèle. Le méta-modèle des modèles « universels» peut être aussi compris comme l'origine de l' « événement irruptif du don », belle formule de Jacques Derrida, « reprochant» à Hegel, dans Glas, de ne pas avoir tenu compte du fait que son modèle universel, le « savoir absolu », lui avait aussi été donné par une instance dont il n'avait pas perçu la nécessité logique. Pour nous cependant, il est permis de considérer le méta-modèle du modèle ago-antagoniste, comme le « lieu )) de la liberté et de la créativité, car il y a une part de la réalité qui échappe à quelque modèle « universel» que ce soit. Ainsi nous renouons avec une attitude « raisonnable », et qui peut être contestée par certaines ambitions scientifiques que la « théorie des systèmes ago-antagonistes» ne saurait satisfaire: il n'est pas possible de modéliser de bout en bout un comportement humain, ses allers retours dans le méta-modèle échappent logiquement à tout effort de modélisation. Voici un exemple concret qui met en jeu les huit caractéristiques. Il s'agit d'un exemple pour ainsi dire séminal puisqu'il est au point de départ de la théorisation qui vient d'être exposée. Durant mon internat dans le service du Professeur Jacques Decourt, j'avais été frappé par l'intérêt qu'il avait accordé au problème des antagonismes surrénoposthypophysaires. Schématiquement, on avait observé que la destruction (expérimentale ou due à un processus pathologique) de la neuro-posthypophyse entraînait un diabète insipide (émission de 5 à 10 litres d'urines par jour) consécutif à la disparition d'une hormone, l'hormone antidiurétique. Si ensuite l'anté-hypophyse était détruite, alors on observait la disparition du diabète insipide, mais seulement du fait qu'une autre hormone, diurétique, la cortisone, sécrétée par les glandes cortico-surrénales sous le contrôle de l'antéhypophyse, avait à son tour disparu. On en concluait donc qu'un symptôme, la polyurie, dépendait 29

d'un déséquilibre entre deux agents, et qu'il n'était pas possible de le faire dépendre d'un seul de ces agents. Une telle façon de raisonner, encore assez rare à l'époque, méritait d'être complétée pour rendre compte de diverses pathologies et pour orienter leur traitement, particulièrement celui des déséquilibres avec excès de cortisone et encore plus d'hormone anti-diurétique, qui ne pouvaient être corrigés par l'administration de cortisone. C'est ainsi que j'ai été amené à prendre en compte la dimension agonistique. La constitution du modèle que nous avons présenté a permis de progresser, à la fois dans la compréhension des phénomènes et dans l'établissement de stratégies thérapeutiques nouvelles. Nous ne citerons que la découverte des effets de l'hormone anti-diurétique comme stimulant la croissance des cultures de cellules malignes en 196811, et les recherches concernant la mise au point de traitements bipolaires. Puisque le traitement dicté par le « bon sens» (donner de la cortisone en cas d'excès d'hormone anti-diurétique) n'était habituellement pas suivi d'effets, alors il fallait administrer aussi de l'hormone anti-diurétique, pourtant déjà présente en excès dans l'organisme. On a pu apporter diverses preuves du bien-fondé de cette stratégie, notamment par la comparaison entre les effets de la cortisone seule et ceux d'une combinaison cortisone plus hormone anti-diurétique12. Comment se retrouvent les buit caractéristiques de la science des systèmes ago-antagonistes dans un tel modèle biologique? La première y est de toute évidence, la métaphore de l'échafaudage volant s'y applique bien (avec la cortisone et la vasopressine à ses deux extrémités), pouvant
Il É. Bernard- Weil et C. DaLage, « Inhibition by cortisol of the favourable effect of lysine-vasopressin on the growth of HeLa cell cultures », Experientia 1968 ; 24 : 1001. [En effet, il existait une « case» vide, quant aux actions de l'hormone anti-diurétique (ou vasopressine) sur la division cellulaire, en face de celles de la cortisone, que nous supposions inverses des effets (inconnus) de la vasopressine]. 12 É. Bernard- WeH, « Evaluation of the addition to corticoids of a growth factor (vasopressin) in the palliative therapy of malignant brain tumours », Neurol. Res. 1991; 13: 94-101. La première publication sur l'administration d'une combinaison de vasopressine et de cortisol au cours de certaines affections neurologiques - a été le fait de 1. Haguenau et B. WeH, «Rôle des troubles du métabolisme de l'eau dans la genèse de quelques tableaux neurologiques. Action de la cortisone et de l'extrait post-hypophysaire », Bull. Mém. Soc. Méd. Hôp. Paris 1954 ; 70 : 753.

-

30

s'élever sur la façade de l'immeuble en cas de stress, tout en conservant à peu près toujours son horizontalité tant que l'on reste dans la physiologie, et« s'inclinant» durablement lorsque l'organisme entre dans la pathologie. La deuxième caractéristique mentionne la possibilité d'une équilibration oscillante autour d'une moyenne, c'est justement le cas de ces hormones au cours du cycle des 24 heures. La troisième caractéristique nous rappelle que le couple hormonal en question n'est pas le seul à intervenir dans les domaines de la régulation hydrique, mitotique (division cellulaire) et immunitaire que nous avons étudiés. Il fait partie d'un réseau agoantagoniste où l'on trouve bien d'autres couples d'agents régulateurs, mais une action thérapeutique sur un seul couple est susceptible de rééquilibrer globalement le réseau. La quatrième caractéristique, celle de la division constituante, correspond à l'hétérogénéité des ces hormones au point de vue des structures et des mécanismes d'action, à l'impossibilité de concevoir une synthèse entre ces deux éléments aussi bien qu'une prééminence de l'un d'entre eux sur l'autre, et au fait que chacun cherche en quelque sorte son « avantage» tant qu'il n'est pas «modéré» par les régulations du système. Des dichotomies de la cinquième caractéristique, nous ne retiendrons que celle d'un même modèle dans l'esprit de l'observateur et dans le système observé - une condition semblet-il pour l'établissement de ce type de modèle biologique. La sixième caractéristique, celle de l'homéostasie (ou de l'autonomie) pathologique, est évidemment au premier plan, elle a pris ici le nom de « réponse neuroposthypophysaire à la surcharge en corticostéroïdes». Sa prise en considération est liée pour nous à l'avenir des possibilités thérapeutiques en général. Trop de maladies développent encore une résistance aux thérapeutique unipolaires, même celles basées sur les plus récentes, et incontournables, découvertes de la biologie moléculaire. Nous laisserons au lecteur le soin de retrouver dans cet exemple bio-médical ce qui a été dit à propos de la septième caractéristique (les faux couples ago-antagonistes). Quand à la huitième caractéristique, celle du métamodèle des modèles universels, elle y est bien présente malgré ses connotations en apparence métaphysiques. La «création» d'un couple dont les éléments étaient déjà connus (cortisone et hormone antidiurétique) mais n'avaient pas encore été mis en relation dans une unité fonctionnelle, viable et organique, ne pouvait se faire qu'après un «passage» dans le méta-modèle - quitte à« redescendre» dans le modèle pour «gérer» ce couple, en rechercher les propriétés concrètes et 31

expérimentales, en comprendre l'intervention dans les états de santé et de maladie. Rappelons-nous ce que pensait Norbert Wiener, l'un des fondateurs de la cybernétique moderne: une découverte scientifique ne peut être le fait d'une machine à combiner les faits connus, elle suppose la capacité d'un être humain à établir des rapports (cross-connection) grâce auxquels se fait l'irruption dans notre monde de la véritable nouveauté. * * * Cette méthode qui consiste à «voir avec ses deux yeux» et à agir «avec ses deux bras» ne peut qu'être bonne en son principe. Tout un chacun peut faire l'expérience directe de cette approche «par les deux côtés» qui ne pourra plus être oubliée lorqu'il aura vu les colonnes séparées, parfois brisées, qui supportaient ses concepts et ses problèmes irrésolus, se dresser à nouveau, réunies par leur linteau, et traversées de lumière. Toutefois, le risque est grand de la voir accusée de prétendre se hisser au niveau d'un modèle des modèles, d'une structure des structures, d'un paradigme monolithique, intolérant, dogmatique et totalitaire. De telles déviations, le présent chapitre a dû montrer qu'elles ont été évitées, mais il paraît opportun de revenir pour terminer sur les trois raisons invoquées à ce propos. La première est que si le modèle de la régulation des couples agoantagonistes est fort utile pour accroître les pouvoirs de la cognition et de la praxis, et ce, apparemment, dans les domaines les plus variés, on peut aussi ne le considérer à certains égards que comme un outil, un instrument qui ne saurait dicter sa loi à celui qui l'utilise. Les normes de l'antagonisme et surtout de l'agonisme restent du ressort de l'individu, et/ou de la collectivité, qui les fIXent. La deuxième raison est que, si nous ne pouvons pas dire exactement que ce modèle général n'a pas d'existence réelle - après avoir noirci une vingtaine de feuillets à son propos -, il n'en est pas moins avéré que la réalité de ce modèle général est virtuelle, qu'il n'existe qu'« en puissance». En revanche, dès qu'il s' « incarne» dans un système concret (ou, si l'on préfère, s'il apparaît en tant qu' « entéléchie»), alors toutes les caractéristiques et les propriétés décrites s'y retrouvent. La troisième raison est liée à ce que nous avons dit à propos de la huitième caractéristique. Contrairement à des modélisateurs peut-être plus 32

modestes que nous en apparence, l'idée d'un méta-modèle sur lequel le modèle de la «théorie des systèmes ago-antagonistes» n'a aucune prise est constamment présente, et le chercheur qui adhère à cette science ne doit pas s'en délivrer un seul instant. Respectons le principe de raison suffisante, il implique que rien n'est sans cause, y compris le principe de raison suffisante lui-même. Ce méta-modèle tue dans l'oeuf toute aspiration à l'élaboration d'un modèle universel, qui permettrait de modéliser l'ensemble des modalités du comportement humain (et peut-être aussi de la nature). Il met, on l'a vu, la liberté et la création à l'abri de telles tentatives. J'ajouterai même que l'on ne peut professer sa foi dans la liberté, la créativité, la démocratie et les droits de l'homme... et dans la rationalité, sans prendre fait et cause pour un tel concept.

33

CHAPITRE II SOCIO-ÉCONOMIE ET SYSTÉMIQUE AGOANTAGONISTE

1998
(1) Davantage... davantage - La perception d'un système agoantagoniste jouant dans la presque totalité des phénomènes socioéconomiques est plus répandue que l'on ne pourrait le penser. Il faut en chercher les traces dans certains nouveaux modes de conceptualiser (et d'agir), et, à cet égard, nous ne pouvons nous empêcher de rappeller une phrase très révélatrice (et très inattendue) d'Érik Izraëlewicz dans son article «L'État ou le Marché: un faux débat. Comment concilier davantage de marché et davantage d'État? » paru dans Le Monde du 20 mai 1997. L'auteur de cet article entendait réagir au « et de l'État, et du marché» qui se substituait pour Dominique Strauss-Kahn et Lionel Jospin au «ni l'État ni le marché» du précédent septennat (une formule qui était censée défmir la« société mixte »). Ainsi se réalisait une «prophétie» ou un « souhait» datant de vingttrois ans, à la dernière page de L'Arc et la Corde (Maloine, Paris, 1975) : « Serait-ce trop utopique, au lieu de prévoir un règne prochain d'amour et de fraternité, d'annoncer l'Aujhebung, le dépassement ou la réconciliation des égoïsmes, étant entendu que, conformément à la dialectique d'esprit hégélien et binaire exposée dans ce livre, ces derniers subsistent et même s'exaspèrent au sein de leur accord, comme une corde vibrante au fur et à mesure que l'arc fléchit? » [le mot « égoïsme» reste valable chaque fois qu'on envisage isolément l'un des éléments d'un couple ago-antagoniste ; quant au caractère hégélien, nous avons constaté par la suite que la Science de la logique de cet auteur était loin d'être le prototype le plus pur de la systémique ago-antagoniste].

35

Cette nouvelle problématique du «davantage... davantage» paraît contagieuse - encore que l'épidémie progresse lentement - puisque nous pouvons lire dans Le Monde du 24 avril 1998, sous la plume de Roger-Pol Droit: «Mais cette "chose publique" [la république planétaire] est en train de devenir globale. Elle est à repenser à présent dans un monde qui se trouve à la fois de plus en plus divers et de plus en plus uniforme. Il lui faut tisser ensemble des cultures, des codes, des habitudes jusqu'alors séparés. Et renoncer à les maintenir encore dans un carcan rigide. Toujours plus d'unité, toujours plus de multiplicité... On demande des esprits au coeur large» (souligné par nous). Et il ne faut pas selon nous s'arrêter dans cette voie: davantage de décisions de la Commission de Bruxelles, et davantage de « subsidiarité »; davantage d'ouverture dans l'école et davantage de fermeture; davantage de frein et davantage d'accélérateur, pour aller plus sûrement vers les buts qui nous attendent (à la fois des buts que nous formons et ceux qui nous attendent) ; davantage de constructivisme et davantage de recours à l'inconstruit... Toutefois, il y a des limites pour le « davantage », en un moment ou un espace donné. C'est là toute la difficulté, il faut savoir appréhender la
valeur de la norme agoniste - celle qui fIXe le taux de la croissance et du « davantage» - en se demandant: « Quelle est la "meilleure" valeur pour

la circonstance? », de la même manière que l'ingénieur calcule la résistance des matériaux pour déterminer la portée de ses porte-à-faux sur le vide. (2) « Monsieur Jospin doit rendre ses arbitrages sur les collectivités locales », par Jean-Louis Andreani et François Grosrichard, dans Le Monde du 14 mai 1998 - Avant d'aborder la discussion, il paraît bon de rapporter le point de vue émis au cours d'une réunion précédente par Lucien Mehl, à propos de l'équilibre entre collectivités territoriales et autorité préfectorale. Signalons que les passages entre < et > sont des commentaires personnels qui n'ont pas été prononcés, au moins sous cette forme, pendant la discussion. Nous avons retranscrit cette discussion, surtout pour rendre compte de l'atmosphère de ces réunions, mais d'autres discussions auraient tout aussi bien pu refléter l'inventivité et je dirais même la passion raisonnée qui animent tous les participants. 36

Lucien Mehl, Conseiller d'État honoraire, propose d'établir de nouveaux types de rapports entre collectivités territoriales et autorité préfectorale. Contrairement à ce qui est communément admis, la décentralisation ne doit pas comporter d'affaiblissement de l'État. De par son expérience professionnelle, au sein du Conseil d'État, il est capable d'entrer dans le détail de la mutation souhaitée: non pas accumuler de nouveaux règlements ni revenir à l'état antérieur, mais faire jouer un type de régulation réciproque et équilibrée entre, d'une part, une collectivité jouissant de pouvoirs supplémentaires et devenant donc encore plus autonome et, d'autre part, une « présence» préfectorale renforcée, multipliant les contacts sur le terrain et les délibérations communes - tout en excluant le contrôle indirect et a posteriori tel qu'il a été institué, sous l'angle du contentieux, avec le recours au tribunal administratif. <On pourrait résumer le propos en disant qu'il s'agit de créer un couple ago-antagoniste avec les deux centres de décision. À notre avis, cette possibilité, dont la réalisation n'alourdirait en rien le budget des collectivités ou de l'État mais en permettrait au contraire une meilleure utilisation, demande un minimum de consensus sur la validité de tels raisonnements, c'est-à-dire une évolution dans ce qu'on appelle «the common knowledge», la «connaissance commune». Or, nous avons montré, en examinant certaines manifestations journalistiques ou autres de cette « connaissance», qu'il existe des signes en faveur d'une telle évolution. Des centres producteurs d'idées et de stratégies comme le nôtre (ou d'autres équivalents) pourraient certes y contribuer, en explicitant pour ainsi dire les raisons et les conditions de cette mutation, mais les premières « applications» concrètes joueraient à leur tour un rôle favorable dans la diffusion et le renforcement de cette pensée - qu'il s'agisse de stratégies politiques, économiques ou autres (nous faisons allusion dans certains comptes rendus à l'existence de véritables stratégies bipolaires en économie ou de stratégies thérapeutiques similaires en médecine, en particulier dans le chapitre IV». Lucien Mehl reprend ce type de raisonnement à propos des excès réglementaires de la Commission de Bruxelles (un zèle administratif que le Code d'Hammourabi en son temps, et s'agissant des fonctionnaires de son Empire, avait critiqué) et dénonce la manière dont est traité le concept de subsidiarité. Certes, l'État-nation est autorisé à résoudre certains problèmes sans que le contrôle de cette Commission s'exerce. 37

Mais les problèmes relevant de la subsidiarité sont définis par la même Commission - ce qui ôte tout contenu réel à la notion de subsidiarité. <Le couple ago-antagoniste Commission versus État-nation serait alors détruit aussitôt que formé>. Le problème de la fiscalité et des équilibres budgétaires est enfin abordé par lui, spécialiste reconnu de ces questions, et là encore d'autres descriptions et d'autres solutions se dessinent où l'on voit intervenir des modes de cognition et de praxis propres à notre groupe (et à la contribution personnelle de Lucien Mehl). On voit donc deux tendances s'exprimer dans l'article en question: la première, personnifiée par Dominique Voynet, est favorable au renforcement des régions, tandis que la seconde, de Jean-Pierre Chevènement souhaite que soit affirmé nettement le rôle directeur de l'État. Cependant, un élément agoniste est présent dans ces deux stratégies opposées, à savoir que chacun de leurs défenseurs paraît en escompter fmalement un bénéfice à la fois pour la région et pour l'État. Mais il ne suffit pas qu'il y ait un peu d'agonisme pour former un couple antagoniste avec deux points de vue opposés. La même question apparaît en effet sur le caractère directif: voire contraignant, des principes d'aménagement du territoire (Voynet), ou sur l'obligation ou non du regroupement des communes à partir d'un certain seuil de population (Chevènement). Tous deux, sans le préconiser, admettent apparemment un certain degré d'association entre directivité et spontanéité dans le fonctionnement des régions. Un autre couple ago-antagoniste, toujours à propos du même problème ou du même système, est constitué par la « sortie» du pacte de stabilité fmancière : les collectivités locales demandent que le concours financier de l'État ne se base plus seulement sur l'inflation, mais au moins en partie sur le taux de croissance. Chevènement y est favorable, tandis que Strauss-Kahn s'y oppose et plaide pour une péréquation financière accrue entre collectivités. L'arbitrage du premier ministre ira-t-il vers une solution agoantagoniste ou vers des décisions unilatérales? Rappelons qu'il ne s'agit pas tant, dans l'optique de Lucien Mehl et de la science des systèmes agoantagonistes, de donner raison à la fois aux deux tenants d'une ligne opposée - ce que, effectivement, les intéressés et le public auraient du mal à comprendre - que de trouver un dispositif qui permettrait leur 38

coexistence productive avec, à la clé, des résultats inconcevables pour la rationalité qui ne sait que choisir un parti aux dépens de l'autre. Une telle solution devrait faire bénéficier l'ensemble des citoyens du renforcement des pouvoirs des collectivités et de l'Etat, en sachant créer un couple ago-antagoniste à partir de l'identification (déjà bien effectuée par les juristes) des deux éléments actuellement séparés [ils seront toujours séparés dans un couple ago-antagoniste (cf. la « division constituante»), mais réunis cependant par le fait qu'ils appartiendront à la même unité fonctionnelle] . * * *

(3) « L'Europe selon Hans Tietmeyer, Président de la Banque Centrale Allemande », in Le Monde du 9 mai 1998 - « Si, par exemple, nous avions une politique budgétaire expansive en Allemagne, la Banque Centrale Européenne (BCE) pourrait être contrainte à durcir la politique monétaire. Tous les autres pays devraient en subir les conséquences. Pour éviter les malentendus: la discipline budgétaire [européenne] n'est pas incompatible avec une politique de croissance et d'emploi raisonnable. Bien au contraire, elle l'encourage, du moins à long terme ». Commentaires - Nous voilà prévenus. Il serait urgent que la BCE forme un couple ago-antagoniste avec « quelque chose », pour mettre fm à cette obsession d'une stabilité monétaire considérée par de nombreux spécialistes comme pouvant entraver le développement rapide de l'emploi (sans avoir à attendre le « long terme», expression prononcée au cours de cette interview). Rappelons qu'un couple ago-antagoniste suppose une séparation très nette entre ses deux éléments, l'autonomie de la BCE n'est donc pas en cause. Il n'en reste pas moins qu'on peut (et doit) être autonome à l'intérieur d'un système. Quel système (à deux têtes) peuton alors inventer? Qu'est-ce qui pourrait permettre, par exemple, des entorses temporaires à la sacro-sainte stabilité afm d'engager une politique de plein emploi, qui, réussie, autoriserait un retour à la stabilité monétaire (une confusion entre la fm et les moyens est à l'origine de la rigidité défendue par certains banquiersl : rigidité dans les buts, souplesse dans
1 Certes une reprise « spontanée» de la croissance a déjoué un peu ces pronostics. Toutefois, il reste à établir la relation exacte entre la conduite de la politique 39

les moyens, voilà une formule encore incompréhensible, comme si la dynamique des systèmes était une discipline non enseignée et non pratiquée dans certains secteurs du monde des économistes) ? Un mot encore: l'arbitrage par une tierce personne ou structure (entre la BCE et les instances politiques européennes) représenterait une solution à notre sens naïve. La science des systèmes ago-antagonistes fait intervenir, on l'a vu, un troisième terme dans la régulation du couple agoantagoniste, mais ce troisième terme n'est pas de même nature que les deux éléments du couple (cf. Anaximandre: l'apeiron, le « sans-limites », qui assure l'équilibrage du foyer de la Cité grecque et de ses membres répartis sur un cercle à même distance du foyer). Bien mieux, ce troisième terme est à la fois la cause et l'effet de l'inclusion des deux éléments dans une unité fonctionnelle. Il est pour ainsi dire sécrété par les pôles du couple en voie de formation, quoiqu'il soit aussi préexistant en puissance lorsque le couple s'est créé (par exemple, le couple collectivités territoriales vs représentants de l'Etat doit pouvoir fonctionner agoantagonistiquement, en absence de tout« tiers» institutionnel que ce soit). Finalement, c'est le couple même formé par la BCE et les structures européennes qui serait la clé du problème, comme c'est le couple formé par les représentants de la Banque Centrale de États-Unis et le gouvernement de ce pays qui explique en partie les bonnes décisions prises de part et d'autre quant aux stratégies adoptées (la banque qui n'a pas comme objectif essentiel des taux élevés et une stabilité de la monnaie, un gouvernement dont la politique budgétaire est en harmonie ou en résonance avec la politique monétaire de la banque). Un tel accord
ne peut résulter encore une fois d'une institutionnalisation des deux partenaires est entière - , et il serait donc l'autonomie intéressant de

-

comprendre comment cette entente, féconde jusqu'à présent, a pu s'établir... grâce à une communauté de culture et de valeurs, et lesquelles? Précisons enfm, pour ôter (une partie de) son mystère à cette création d'un couple ago-antagoniste, qu'il faut un désir à la base, comme dans le couple humain qui se forme pour féconder un oeuf. Le travail du groupe Stratégies paradoxales serait donc d'élaborer, en aval du désir, une machinerie qui reproduise, dans son domaine, la machinerie à l'oeuvre dans le développement embryonnaire.

monétaire européenne et ses capacités à accélérer, ou entraver, la croissance même s'il est d'autres facteurs susceptibles d'agir en ce sens. 40

-