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Terminal n°73

160 pages
- Forum: Le temps, la gestion technique et l'utilitarisme (débat avec Jacques PRADES). - Informations techniques et scientifiques en économie sur Internet (Dominique Desbois). - Qui sont les Infocrates (Alain Bron). - LUCAS: une méthode pour favoriser l'appropriation de l'innovation (Brigitte Saintive).
Voir plus Voir moins

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EDITO SAFARI et GAMIN, le retour

D. Naulleau,

C. Richard

3

FORUM Le temps, la gestion et l'utilitarisme technique

Jacques Prades
Comité de rédaction

9 21

Débat avec Jacques Prades: à propos de La créatlon-destructrice
RÉSEAUX

Marketing et services publics

... Quelle compatibilité?
TRAVAIL

'TI1otnos Lamarche

33

TECHNOLOGIES Homo-Positlvus Informatique Les Utilisateurs

ou la métamorphose

du salarié
et Concepteurs

Grégolr. Phllonenko ASsociés: Brigitte Salntlve

43

une méthode pour favoriser l'appropriation de l'Innovation
MULTIMÉDIA
Informations techniques et scientifiques en économie

59

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(seconde partie)
IDENTITÉS POUVOIR

Dominique Desbo/s

75

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L'lntemet: qui sont lesInfocrates ?

Alain Bron

10 1

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AU DELÀ DES MOTS Équité Égalité
REPÈRES

Jacque. Bide' Jean Robelln

125 133

Déclararatlon francophones

des Associations d'Informaticiens (AILF,GREIS,IFIGE)

139

Multimédia, Intranet, Intemet et les autres. Quelques remarques après la réunion Jean-Louis Rigal des lecteurs de Terminai
BLOC-NOTES

143 149 159

Bulletin d'abonnement

terminal édité par le CIII-Termlnar (Centre d'Information et d'Initiatives sur l'Informatisation Président: Guy Lacroix

- terminal)

I

@Copyright: terminal! L'Harmattan. Directeur de publication: Jacques Vétols.
Maquette: Studio AFTER 01 436610

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16-

AJZENBERG Armand, BRI~ Michelle Ulrich, BURNIERMichel, DELAPIERREMichel, DESBOIS Dominique, DESCOLONGES Michèle, DURAND jean-PIerre, LACROIX Guy, LAMARCHElhornas, ~ULLEAU DaieI, PRINCEBernard, RICHARD Chantal, VETOISJacques, VlTAUSAndré, WEISSBERG Jean-Louis, ZIMMERMANN Jean-Beno1t
BRIEFS

Comitéd. rédaction:

R.lecture et corrections: Adr...

Sonia Debeauvals.

du comité de rédaction: 24 rue de la Chine F-75020 Paris, Tél/Fax: +33 01 40 33 45 70 Email: vetois@termlnal.ens-cachan.fr Intemet: http://termlnal.ens-cachan.fr/Termlnal/

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Couverture: Michel Raby Commission parltalr. : N° 63526 (dépôt légal à parution) I$SN : 0997-5551/mprlme en C.E.E.

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@ Éditions l'Harmattan, ISBN:

1997

2-7384-5512-3

E

SAP AR! et GAMIN,
et Chantal Richard

le retour

Daniel Naulleau

n novembre 1996. la presse dévoilait l'existence d'un inquiétant projet de refonte de la loi "Infonnatique.Fichiers et Libertés" de 1978. Ce rapportl se place dans la logique de la directive Européenne du 24 octobre 1995, impliquant une transposition en droit français avant octobre 1998.Maisil en offreune lecturetrès libéraleet une vision très utilitaristedes fichiers.Avec,en particulier,des propositionsde réduction des pouvoirs de la CNIL, des exonérations de l'obligation de déclarationpour certainstraitements,un contrOlea posteriori et des dérogations comme celle de ne plus devoir infonner les personnes fichées ou celle autorisantdes transfertsd'infonnationsvers des pays ne disposantpas d'une protectionéquivalente.

Des interconnexions en catimini
Fin avril on apprend que la CNIL vient d'émettre des réseIVes sur une demande d'avis du Ministère du Travail et des Affaires Sociales pour instituer des échanges d'informations entre les organismes sociaux et l'administration fiscale. Le but de ces interconnexions est de débusquer les fraudeurs panni ceux qui se trouvent dans les fichiers sociaux, donc panni les plus démunis. Cest en ré-introduisant le NIR (numéro identifiant du type Sécurité Sociale) dans les fichiers fiscaux -numéros dont la CNIL avait laborieusement obtenu la suppression- que les échanges de données seront aisément faisables. On retrouve, là, un parfum de SAFARI2. Cette logique de recherche des fraudeurs rejoint celle d'un autre rapport, celui de Charles De Courson et Gérard Léonard d'avril 19963, qui lui aussi préconise une chasse aux fraudeurs, pas ceux qui ont placé leur
1. Voir le rapport de deux conseillers d'État, Jean Gaeremynck et Maurice MéWL "Etude des questions posées par la Directive européenne 95/46 du 24 Octobre 1995" sur http ://www.celog.frfmfo_lib/cni1[mdex.htm 2. SAFARI était en 19741e nom du projet d'un vaste fichage de la population par interconnexion. Suite à un article du Monde de Philippe Boucher du 24 mars 1974, ce projet fut stoppé et ce fut aussi le point de départ d'une réflexion conduisant à la loi de 1978. 3. DBCOURSON (Charles), LÉONARD (Gérard), Les fraudes et les pratiques abusives, Documentation Française, Paris, 1996

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argent en Suisse, mais ceux qui cumuleraient plusieurs allocations anti-precari té. Les gros fraudeurs ne risquent pas grand chose de ces interconnexions. Le rapport, lui-même, pointe que l'imp6t sur les grandes fortunes, qui rapporte 8 milliards de francs, pâtit de "certaines exonérations légales sources de pratiques abusives". fi n'est pas question d'interconnecter les fichiers fiscaux et ceux des placements boursiers, ce qui semient certainement plus rentables pour les caisses de l'État... Par ailleurs, plusieurs programmes infonnatiques pour les tmvailleurs sociaux, sont actuellement expérimentés dans des départements. Une vingtaine d'associations de tmvailleurs sociaux regroupées au sein du "Collectif pour les droits des citoyens face à l'infonnatisation de l'action sociale"4 se sont lancées dans une remise en cause de ce travail social infonnatisé, avec des journées d'étude à Lyon, Paris, Toulouse. On retrouve un débat qui avait, à la fin des années 70 et jusqu'en 1981, opposé travailleurs sociaux et médecins, à l'administration autour du projet GAMINS. Ainsi en catimini, c'est-à-dire sans débat, sans annoncer la couleur, le gouvernement Juppé, mais plus fondamentalement la technostrocture, ne retrouvent, comme solutions aux problèmes de la société, que celles qui passent par plus de fichage. Les 600 (XX) fichiers déclarés à la CNIL -qui ne représentent qu'une fraction de ceux qui existent réellement- mémorisent déjà beaucoup d'infonnations sur nos habitudes et nos comportements. On comprend la prolifération de fichiers de marketing à la recherche de nouvelles cibles6. Mais l'administration verse, elle aussi, naturellement dans les mêmes excès avec deux arguments: la lutte contre la fraude, donc au nom de la justice sociale, et la simplification des démarches administratives (les fichiers centraux devant éviter aux administrés d'avoir à répondre plusieurs fois à des questionnaires quasi identiques dans des selVices différents, c'est la quête du "guichet unique"). Les interconnexions, et donc la diffusion du NIR, en sont les outils de base. Beaucoup analysent ces deux tendances comme liberticides car la centralisation des données renforce par trop le pouvoir de l'État sur les citoyens et fait courir des risques en des périodes dans lesquelles les principes démocratiques ne seraient plus respectés. Ne peut-on avoir quelques
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4. c/o SNMPMI 23 rue de St Pétersbourg 75008 Paris, 0142 08 54 18 S. GAMIN (Gestion Automatisée de la Médecine Infantile) était un programme de suivi par profù des enfants dès leur naissance. Cette gestion informatisée du travail social fut l'objet d'une longue lutte, qui aboutit en 1981 ~ son arrêt quasi total. 6. Sur Internet des sociétés commencent, ~ partir de l'étude des connexions des usagers, ~ constituer d'immenses fichiers sur leurs habitudes et bien sûr ~ leur insu : SO millions actuellement pour rune d'entre elles aux USA avec comme perspective 300 millions en 1998. C'est l'utilisation possible des fameux "cookies", voir "la sécurité dans les réseaux", Terminal 71n2.

4

inquiétudes en pensant à l'usage qui va pouvoir être fait des fichiers municipaux de population créés, sans y prendre garde, dans certaines villes du Sud de la Frnnce ? Ne jouons pas avec le feu. Une fois mis en place a-t-on jamais vu détruire un fichier; il ne peut que grossir et voir ses usages s'étendre.

Des réactions nombreuses et d'origines diverses
Simultanément, des associations d'infonnaticiens et de citoyens se sont regroupées pour manifester leurs inquiétudes face aux évolutions récentes. C'est ainsi que l'AFCET, l'AILF, le CREIS,la Ligue des Droits de l'Homme et VECAM7,ont organiséune conférencede presse le 2 avril. Elles souhaitentdévelopperun débat citoyen sur le fichage. Que ce débat sorte du cénacle des juristes et de quelques spécialistes! Eux peuvent, peut-être, se satisfaired'un articlede loi qui indiqueque telle infonnation ne pourra être utilisée que pour tel but Pas nous. Comme si on ne s'empressera pas d'oublier les quelques restrictionslégales qui avaient été un jour prévues. Le besoin de discussionssemble partagé, y compris par la presse qui a fait un bon écho à cette démarche des infonnaticiens et des citoyens. Le fichageest la solutionde facilité,mais il y a des alternatives.Ainsi la carte téléphonique est un dispositif qui ne génère aucun fichier, alors qu'on aurait pu généraliserle systèmede la carte FrnnceTélécom qui elle en nécessite. D'ailleur la "Mobicarte" pour les portables, est remise en cause par certains seIVicesde l'État, car il devient possible de téléphoner avec un portable sans laisser de traces. Les interconnexions,si elles sont vraimentjustifiées, pouITaientêtre réalisées,comme cela se pratique dans des pays anglo-saxons, dans des centres spécialisés, des "data matching agencies",qui assurentce travaildans des limitesbien définies. De toute manière,la loi de 78 doit être actualiséepour tenir compte de la directiveeuropéenneet aussiintégrerl'image et la voix comme données personnelles. Mais il ne faudrait pas que toutes les dérogations envisagéesdans cette directivesoientmises à profit pour que la protection des libertés individuelleset publiquesne soitplus au premierplan.
7. AFCET 0153891889 (Association française des sciences et technologies de l'infonnation et des systèmes) AILF01 43 73 32 82 (Associationdes infonnaticiensde langue française) - CREIS http://ufr-info-p6.ibp.fr/-creis/ 01 44 27 71 13 (Centre de coordination pour la Recherche et l'Enseignement en Infonnatique et Société) LIGUE DES DROITS DE L'HOMME 01 44 08 87 23/24/26 Fax 01 45 35 23 20 VECAM http://www.globenet.org/vecam/ 01 45 78 34 05 (Veille Européenne et Citoyenne sur les Autoroutes de l'infonnation et le Multimédia)

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Même si les risques ne sont pas de même ordre, on entre dans une reflexion similaire à celle qui se développe à propos des clones et autres possibilités de la science. Est-ce que tout fichage scientifiquement possible est automatiquement un bon fichage pour la société? La loi Infonnatique et Libertés de 78 répondait très clairement que non. Avec le développement des techniques de recherche d'individus par des profils de plus en plus sophistiqués, c'est encore plus crucial. Encore une fois on s'attaque aux conséquences non aux causes. Ne laissons pas le débat entre les mains des seuls juristes et des lobbies commerciaux (banques, VPC, ...). Les associations citées ci-dessus organisent à Paris et dans les régions des "chantiers de réflexions thématiques", des débats citoyens, qui devraient déboucher sur un manifeste avec des .recommandations et des principes incontoumables8. Bien sOr, la récente dissolution du parlement peut changer les acteurs mais les deux tendances, l'une à l'interconnexion, l'autre à l'appel à la vigilance face aux dérapages liberticides resteront présentes. Terminal se situe sans hésitations dans la deuxième.

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et lieux auprès du CREIS (servem ou téléphone)

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III

Jacques

Prades

pose un regard réflexif sur l'économie.

Il a

publié en 1995 La création-destructrice, destruction-créatrice sance

en réponse à la thèse de la actuel, la nais-

de Joseph Schumpeter, laquelle sert de toile de informationnelle. En réfutant cette nouvelle

fond à ceux qui attendent du tumutte technologique d'une économie

utopie, il est amené à s'interroger sur l'innovation et la fonction que remplit la technique dans nos sociétés. Jacques Prades a participé à la revue Terminal jusqu'en 1994 puis s'en est éloigné pour des raisons géographiques. Il fan partie aujourd'hui du GR ESOC, Groupe de recherches en
socio-économie de l'universné de Toulouse-Le-Mirail et anime la revue

Zénon - espace, technoscienœ, ouvrage: Bernard Charbonneau:

imaginaire -. Il publie actuellement un une vie entière à dénoncer la grande

imposture aux Édnions ERES dont est extran le texte qui précède.

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7

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Le temps,
technique
Jacques Prades

la gestion et l'utilitarisme

B. Charbonneau depuis un an. J'ai cherché ici à résumer mes idées. L'accélération du temps et de la vitesse caractérise fortement notre époque. On peut tenter de relever les grandes étapes de cette accélération et d'en pointer quelques conséquences capitales. Mais la rnison ultime de cette accélération est à chercher plus loin. De là, nous pourrons peut-être avancer dans les fondements de l'expérience occidentale et la force de l'imaginaire économique. Cet imaginaire est en panne: c'est la signification de l'impasse actuelle.

C

ette contribution[l] résulte d'un croisement entre des idées déjà exprimées[2] et la fréquentation assidue de l'œuvre de

L'accélération

du temps

Notre époque est celle de la vitesse. Ni les sociétés dites primitives, ni celles de l'Antiquité, ni celles de la période féodale n'ont été fondées à ce point sur l'accélération du temps. Durant plus de dix siècles, les évolutions sociales ont été scandées par les guerres. Aujourd'hui, il n'est pas un jour, une seconde même, où nous apprenions qu'un procédé nouveau a pennis un gain de temps. La guerre de notre époque, c'est la guerre du temps. Les transports sont, à ce point de vue, évocateurs de la situation: du voyage de Madame de SévigrIé, qui descendait en Provence en calèche, au TGV, en passant par la locomotive à vapeur, les objets techniques révèlent cette accélération prodigieuse de la perception du temps. Le temps auquel je fais référence ici est, bien-sar, le temps contraint, celui que nous impose l'intensification des échanges qui, après avoir cherché extensivement des espaces de plus en plus nombreux, en est venu à comprimer les temps de fabrication et à imposer ce temps hachuré à la vie sociale toute entière.
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Parallèlement, de la clepsydre et du cadran solaire aux horloges de

Donm, de l'horloge mécanique à la miniaturisation, de la minute à la picoseconde et à la nano-seconde, l'accélération du temps provoque aussi la précision de son découpage. Notons bien la particularité historique de cette conception du temps :

ce qui nous effraie lorsquenous allonsen Afrique,c'est tout simplement ...
qu'il ne s'y passe rien! L'Occidental a toujours le sentiment durant une journée passée avec des Africains, d'avoir "perdu du temps". De même, toutes les expériences d'alphabétisation menées dans les camps de gitans butent sur une difficulté: personne n'arrive à la même heure; il est donc difficile d'organiser une classe, car celle-ci repose, sans que nous nous en rendions compte, sur un respect strict des horaires. Dans la version ironique de ''l'Homauto''[3] , écrit dans des circonstances familiales tragiques, Bernard Charbonneau colle fortement à cette idée. La même thématique anime Triste campagne[4] : Le cours du temps s'accélère; nous étions dupes de la lenteur de l'évolution d'un monde semble-t-il immuable, nous le sommes de sa rapidité: le changement va plus vite que la pensée. Cest un lieu commun que d'évoquer les montants extraordinaires de capitaux qui s'échangent sur les places financières et la rapidité des transactions qui engendre des risques systémiques en transfonnant le monde, selon l'expression de Castoriadis, en "un casino monétaire" .

Les causes et les conséquences de J'accélération
Cette accélération est devenue manifeste à partir de la seconde guerre

mondiale; il existe plusieurs raisons qui ont contribué à ce phénomène. rattache une importance considérable à l'invention de l'ordinateur, dans les années 40. N. Wiener, Von Neuman, Mac Culloch et plus tard Turing vont être à l'origine de cette invention capitale qui cherche à reproduire machiniquement les mécanismes cognitifs et à comprendre le fonctionnement du

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cerveau. Cet événement a, au moins, deux conséquences que l'on doit bien dissocier: - d'une part, il n'y a plus une seule activité salariale qui peut être épargnée par ce mouvement.Dans les années 60, des économistespopulaires comme J. Fourastié prétendaient que le secteur tertiaire avait une productivité faible parce qu'il ne se prêtait pas à la reproductionet donc à l'automatisme machinique. Ce n'est pratiquement plus vrai aujourd'hui, 10

tellement l'infonnatique a la capacité d'envahir toutes les fonnes du travail salarié, et particulièrement les activités cérébrales: du secrétariat à la surveillance, de la médicalisation à l'espace, de la vente à renseignement. Les conséquences économiques sont évidemment gigantesques (il y a quelques années, j'avais travaillé sur l'évolution de la structure des co6ts impliqués par l'arrivée de l'infonnatique). Elles sont en partie à l'origine du chômage actuel qui, dans une société qui a réduit l'activité humaine au travail, est source d'exclusion sociale. - d'autre part, cette tr~fonnation importante a une autre conséquence : l'infonnatique modifie les relations entre le savoir et la pensée. Une confusion tenninologique est souvent commise entre ces deux tennes. Pour le dire rapidement: "On peut savoir quelque chose sans rien comprendre et on peut comprendre sans penser" Je voudrais développer cette phrase lapidaire :

- le tenne de "savoir" peut être réselVéà des connaissances qui se
capitalisent (à l'image d'une petite locomotive qui accroche des wagons scientifiques. littéraires, technologiques, et puis à l'intérieur de chacun d'entre eux, des sous-savoirs, etc.). Ce tenne de capitalisation est très utilisé dans la pédagogie anglosaxonne et sous-tend une large partie de l'architecture de l'Education Nationale, de la maternelle à l'université. - "on comprend" lorsqu'on articule plusieurs "savoirs", c'est-à-dire lorsqu'on les combine (pour reprendre la métaphore du train, nous dirons qu'il s'agit de l'activité du chef de gare). C'est à ce niveau qu'Internet présente un quelconque intérêt. -la troisième strate est celle de la pensée. Là, nous sommes dans un domaine plus difficile puisque la pensée échappe aux catégories usuelles de la raison. On n'enseigne pas la pensée. Tout au plus peut-on chercher à la circonscrire, c'est-à-dire à préciser les conditions nécessaires de son émergence. fi me semble qu'il y en a quatre. On commence à penser -lorsqu'on dépasse le niveau de l'expérience: il s'agit donc d'une attitude réflexive, quoi qu'en dise G. Deleuze, avec sa métaphore du surf : une pensée, ça prend appui, ça ne surfe pas !

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- lorsqu'on désirepenser: il faut qu'il y ait "intentionnalité".Je crois
deviner dans la pensée de BernardCharbonneauquelque-chosedu genre : l'Homme a besoinde reposerson espritsur des certitudes-Dieu,la science, le travail[5].Le savoir calme son angoissealors que la pensée réveille la douleur.
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se place dans un rapport strictement individuel, qu'EmmanuelMounierappelait"personnel".
lorsqu'on accepte l'idée que la pensée est un exercice lent. Je me souviens d'une phrase de J. Marie Domenach : "Notre époque exploite les idées et les sentiments à peine fonnés, de sorte qu'il est difficile d'établir une discussion sur des bases stables". L'explosion des savoirs (la linguistique, la sémiologie, la psychologie cognitive, l'infonnatique, etc.) ne facilite pas le travail de la pensée : parce que leurs évolutions sont rapides, ces savoirs s'opposent à la lenteur de l'exer-

- lorsqu'on

-

cice de la pensée; parce qu'ils émergent de collectifs de pensée, ils ne participentpas d'un exercicesolitaire,car ils sont destinésà la masse; ils n'impliquentpas nécessairementde désir, parce qu'ils sont fabriquéspour êtreutiles; ils ne sontpas réflexifs.Fondéssurla simulation,surla représentation symooliquede la réalité, sur la fonnalisationlogico-mathématique,
etc., ces savoirs échappent en partie à l'exercice de la pensée (il doit être clair que la pensée ne peut s'élaborer sans tenir compte de leurs évolutions ).

En conclusion, on peut dire qu'il y a à la fois extension fonnidable du machinisme intellectuel et incapacité à reproduire les schèmes cognitifs ultimes. fi faut bien voir que ce dernier aspect est moins décisif qu'il ne parait à première vue, d'une part parce que les possibilités de la machine sont de plus en plus élargies, d'autre part parce que l'infonnatique arrive après des siècles d'assujettissement de l'homme et qu'il s'agit de remplacer... un être qui a perdu beaucoup de ses facultés!

Au delà des causes immédiates, quelle-est la raison ultime du processus décrit?
Si l'infonnatique est à l'origine d'une nouvelle accélération, elle n'en est pas la raison ultime. Cette accélération s'est manifestée dans le déplacement des secteurs : les productivités réalisées dans l'agriculture ont poussé la population vers le secondaire, puis vers le tertiaire. Mais il faut redoubler de prudence en ce qui concerne l'arrivée de la "société de l'infonnation", du "quatrième secteur" ou encore de la "société post-moderne". Les économistes, comme les sociologues ont un goGt très prononcé pour le mythe de la répétition (après le troisième secteur, voici le quatrième !) Durant trois siècles, on va voir en réalité un seul mouvement: tout d'aoord l'industrialisation de l'agriculture, puis l'industrialisation des 12

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selVices, c'est-à-dire l'industrialisation de la société, en somme, l'importance croissante du machinisme dans les activités manuelles, puis dans les activités intellectuelles. Le tenne de "machinisme" est, certes, réducteur (peut-être parce que trop symbolique pour comprendre le mouvement en œuvre. Celui de "système technicien", employé par J. Ellul, est beaucoup plus à même d'exprimer la mise en prothèse réticulée de la société: le remplacement des êtres vivants par des appareils artificiels unis par des liens de dépendance (j'ai essayé de montrer que ces liens ne provenaient, ni d'une logique des besoins, ni du désir, violé ou pas, mais d'une nécessité d'usage). Gilbert Simondon appelait "concrétisation" cette auto-référence fonctionnelle où les différentes parties s'interpénètrent les unes les autres dans un objet technique. Bertrand Gille avait évoqué l'idée de "systèmes techniques" pour exprimer une thèse relativement semblable au niveau des systèmes, et non plus de l'objet dans une histoire courte, celle qui nous sépare de l'Antiquité. André Leroi-Gourhan au travers de la "tendance technique" illustrait sur l'histoire longue l'idée d'une morphogénèse. Une des thèses fortes de Jacques Ellul dans Le système technicien est que ce qui importe dans les technologies de l'information réside dans la jonction des différents sous-systèmes entre eux, beaucoup plus que dans le nouveau secteur qu'elles seraient susceptibles de faire naître. Tous ces travaux sont intéressants parce qu'ils montrent que la technique est devenue du lien social. La technoscience est un concept inventé pour signifier deux choses: d'une part, la dépendance de la science vis-à-vis de la simulation, de la formalisation logico-mathématique propres à la technique, elle même assujettie à l'utilitarisme (cette expression est évidemment limite, car à son tenne, elle épuiserait les capacités même de la science). D'autre part, si la science recouvre aussi le discours des scientifiques (celui d'un R. Thom par exemple), la technoscience désigne la prn.tiqueindustrielle de la science en marche. Enfin, le concept montre une certaine unité dans ces dispositifs. Si j'accorde une forte importance à cette mise en prothèse réticulée, ce qui m'oppose à J. Ellul et tous les auteurs cités vient du fait que je ne crois pas que le fonnalisme de la technique ait supplanté l'exigence de l'économie dans nos systèmes. B. Charbomeau est bien plus prudent que son ami et je ne crois pas qu'on puisse attribuer cette différence à la seule répartition du travail entre les deux hommes (hypothèse évoquée par les biographes de ces auteurs).

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Le fondement de l'expérience occidentale
On peut se représenter le fondement de nos systèmes comme un tétrdèdre, ou si vous voulez un prisme à trois faces, qui représenteraitla raison calculantesur une face, la raisontechniciennesur une autre et l'individualisme sur la troisième: la raison calculante est celle d'une marchandisation de la vie sociale: savez-vousqu'au Japon, on vient de créer un magasin de locationde chiens et de chats pour le week-end? La raison prothésisteest celle qui transfonnetoutesnos vies sur le mode de la technicisation.L'école est le cas le plus trivial: on a transfonné la culture en une vaste opération de transmission de données. Et la raison individualiste renforce l'individu contre la société, l'appropriation privée contre l'usage collectif. L'automobile en est l'exemple le plus extrême[6].. K. Marx avait proposé une entrée par le salariat qui pennettait de déduire les deux autres raisons: l'exploitation ouvrière, au fondement du capitalisme, passait par la rationalisation du travail qui visait à séparer l'homme de sa classe. Ce faisant, il n'y a chez Marx aucune prise en compte du "fait technique". A l'opposé, A. Leroi-Gourhan a proposé une genèse des objets techniques sur l'histoire longue, mais débarrassée de toute considération économique. D'où des sauts épistémologiques incroyables entre un domaine d'analyse et un domaine de prescriptions stratégiques chez les auteurs se réclamant de ce courant. Ces deux perspectives sont fausses. Je ne pense pas que l'on puisse déduire une face des autres sans forcer le raisonnement. A la base, elles ont des origines assez différentes (l'hypothèse que j'évoque est que l'histoire de France est la seule à véritablement épouser les contours du modèle). Ce n'est que maintenant que nous voyons converger les trois faces. au fur et à mesure que nous atteignons le sommet de cette expérience occidentale. Durant ces trois derniers siècles, cette expérience est traversée par un imaginaire que j'appelle, pour m'amuser, l'imaginaire du dentiste: fondée sur la volonté de faire de l'argent dont l'origine est la souffrance engendrée par un manque de prévention dont les causes sont multiples, la solution est technique, parce que fortement localisée et conduit presque toujours à une prothèse. Bien que le processus de fabrication de la prothèse soit largement identique, chaque prothèse est individuelle et l'acte chirurgical est conSidéré comme non-collectif. Dans ce prisme d'imaginaires, je voudrais prendre le cas particulier de l'imaginaire économique. 14

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La particularité de l'imaginaire économique
Sa particularité tient au fait que l'imaginaire économique est impérialiste dans sa nature même, parce qu'il perçoit des choses qualitativement différentes comme mesurables entres elles. Par exemple, il nous est quasiment impossible de dire quoi que ce soit qui ait un sens en établissant une comparaison qualitative entre un tableau de Dali et l'art aztèque. Mais il nous est tout aussi impossible de dire si laver le ,linge au lavoir est moins bien que le laver en machine. Bref, ce que je veux dire, c'est.que toutes ces choses sont incomparables parce que qualitativement différentes. Or l'imaginaire économique est cette représentation sociale qui est
née lentement entre le XYlèmeet le XVIIJèmesiècle, et va consister à hiérar-

chiser les biens en les quantifiant et en les mesurant, de telle sorte qu'un objet ne se définisse plus par les relations qu'il engendre, mais puisse se mesurer indépendamment des autres. Une machine à laver vaut 2500 francs. Cette quantification a ceci d'exceptionnel: elle pennet de dire que "plus", c'est "mieux". Autrement dit, elle pennet de passer insensiblement de "l'être" à "l'avoir" et vice versa. Ainsi pourra-t-on dire que la machine à laver le linge économise du temps, et donc que c'est mieux que d'aller au lavoir, ou encore que nous vivons mieux qu'hier parce que nous possédons plus de téléviseurs par ménage qu'il y a dix ans. En cela, l'imaginaire économique est impérialiste, parce qu'il impose un ordre hiérarchique unique entre les différentes sociétés existantes. Cette mise en équivalence générale s'appuie sur une valeur fondatrice qui est "le travail". D. Méda écrit dans son beau livre: Le travail (de Marx) n'est pas celui de l'Esprit (de Hegel), mais le travail quotidien des honunes, le travail réel, réalisé avec des outils, de la sueur, de la douleur et de l'invention. Sur ces bases, Marx construit une vaste opposition entre le vrai travail qui est l'essence de l'homme, et la réalité du travail, celle qu'il observe tous les jours à Manchester. et qui n'est qu'une forme aliénée. Le travail est l'essence de l'homme, parce que l'histoire nous montre que l'homme est devenu ce qu'il est par le travail.

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Marx a remis Hegel sur ses pieds; il a montré qu'il existait deux points de vue pour regarderl'économieque les marxistesont appelée plus tard "l'économiebourgeoise"et "l'économiecritique"-, mais il reste prisonniernon pas des catégoriesde l'économie(on se souvientde l'introduction du livre 1 du Capital),mais de l'imaginaireéconomiquelui-même, fondé sur le travail comme valeur.Pourquoile travail est-il une valeur ?
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Parce qu'il contient un principe de perfonnance conjointement à un principe de nonnativité. Rappelez-vous que dans La Grèce ancienne, le travail était le fait des esclaves, le logos était le fait du citoyen; donc le principe de perfonnance ne pouvait émerger des hommes libres (c'est--dire des citoyens qui énonçaient la nonnativité). Le travail comme valeur, c'est l'association du travail bien fait et rapidement fait qui légitime l'homme en tant que citoyen. L'idéologie du Parti communiste contenait cette même assimilation, poussée à l'extrême. Le cadre étant fixé, les catégories mises en place, il reste à l'économiste à les agencer. Au départ, il a fallu un afflux démographique, une
mobilisation générale au travail, une extension géographique qui s'associait

aux nouvelles machines de plus en plus perfectionnées. Les modalités d'organisation du travail devinrent plus intensives. De véritables systèmes techniques apparurent dont la finalité est l'accroissement continuel de la productivité. On peut reprendre le modèle de Kaldor pour exprimer les séquences dans le très court terme: les gains de productivité provoquent une baisse des c06ts et/ou une hausse des revenus. Plus les coats sont bas, plus les prix peuvent baisser, provoquant un élargissement de la demande qui est à l'origine d'une nouvelle croissance, laquelle est renforcée par la hausse des revenus pennise par celle de la productivité. Ce processus est chaotiquepuisqu'il s'appuie sur des systèmes techniques en évolution permanente: des pans entiers de l'économie s'effondrent, de nouvelles grappes d'innovation apparaissent, cycle que J. Schumpeteravait appelé"la destruction-créatrice". Les finnes se battent entre elles pour imposer leurs produits et en retirer des profits.L'économistenommecela "la compétitivité". Productivité, croissance, compétitivité s'ins~rent dans le bien-être
général qui est le développement pour le développement.

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C'est ce canevas qui, durant trois siècles, va être modifié, ajourné, aménagé et discuté par les économistes, ce qui, du reste, est loin d'être inintéressant. Charbonneau conclut: Ainsi a pu nattre une science réservée à quelques initiés qui ne justifiait plus seulement l'aliénation d'une classe à une autre mais celle d'un peuple entier à la nécessité
économique [7]. connaJ.1aujourd'hui une panne. Cet assujettissement

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