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TERMINAL N°87

152 pages
Politiques d’entreprises, informatique et réseaux (Michel Burnier, Michèle Descolonges, Guy Lacroix, Salvatore Maugeri) - E-formation : quelles remises en cause des institutions éducatives ? (Jean-Pierre Archambault) - Nouvelle économie, toile et soutenabilité (Pierre Dumesnil).
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Politiques d1entreprise, informatique et réseaux
EDITORIAL Terminal, une nouvelle étape DOSSIER: Politiques d1entreprise, Introduction L'entreprise sans usine Interview de Michel Le Doaré Pour une sociologie de la gestion et de ses dispositifs De l'Internet aux NTIC : l'émergence d'une nouvelle informatique L 'IPT (Internet Pour Tous) nouveau est arrivé RESEAUX Us et coutumes de l'interactivité en campagne Nicolas Benvegnu Bruno Villalba

Jacques Vétois
et réseaux Michèle Descolonges

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informatique

5 7 13 31 43

Michel Burnier Salvatore Maugeri
Guy Lacroix Michèle Descolonges

53

Communication fonctionnelle, relationnelle et identitaire chez les Community Networks français MUL TIMEDIA
E-formation

Agnès Jiyoung Yun

65

: quelles remises en cause Jean-Pierre Archambault
Laurent Henin

des institutions éducatives? Usages et images d'Internet à travers la publicité
STRATEGIE Nouvelle économie, Toile et soutenabilité

81 91 109

Pierre Dumesnil

REPERES Informatique et société du Brevet Informatique Gouvernance dans le programme et Internet

Chantal Richard Jean-Luc Rinaudo Pascal Fortin

129

de l'Internet: ?

quelle légitimité pour l'ICANN
Séminaire: Technologies biotechnologies et société

133

de l'information,

Dominique Desbois Guy Lacroix

141 145 149

BLOC-NOTES

Bulletin d'abonnement

terminal
(Centre

est édité par le CIII-Terminal
et d'initiatives sur l'informatisation

d'information

- terminal)

Président: @ Copyright:

Guy Lacroix
Jacques

terminal/L'Harmattan. Vétois.

Directeur de publication:

Comité de rédaction: AJZENBERG Armand, BRIEFS Ulrich, BURNIER Michel, DELAPIERRE Michel, DESBOIS Dominique, DESCOLONGES Michèle, DURAND Jean-Pierre, LACROIX Guy, LAMARCHE Thomas, NAULLEAU Daniel, PRADES Jacques, PRINCE Bernard, RICHARD Chantal, VETOIS Jacques, VITALIS André, WEISSBERG Jean-Louis, ZIMMERMANN Jean-Benoît Relecture, mise en page: Bruno Marty Maquette originale: Michel Raby F-75020 Paris E-mail:

Adresse

de la rédaction:

24 rue de la Chine terminal @ ras.eu.org Site web: http://www.terminal.sgdg.org

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Commission terminal

paritaire: N° 63526 (dépôt légal à parution) ISSN : 0997-5551 Imprimé en CEE National du Livre

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est édité avec le concours du Centre @ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3035-3 Contributions

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Terminal accueille les contributions relevant du domaine Technologie de l'Information et Société et trouvant place dans un de ses modules ou rubriques. Toute personne désireuse de soumettre un article en vue d'une publication dans terminal est invitée à en adresser trois copies à la rédaction, en précisant le module ou la rubrique choisie ou à en envoyer une version électronique (format rtf Word) à I.e-mail de la rédaction.

Terminal, une nouvelle étape
Jacques Vétois

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es lecteurs réguliers de notre revue auront remarqué quelques évolutions dans la structure de ce numéro par rapport aux numéros précédents. Jusqu'à maintenant, le contenu de chaque numéro était partagé entre plusieurs rubriques: réseaux, technologies, travail, multimédia, stratégies, technosciences, identités pouvoirs. Nous avons décidé de réorganiser chaque numéro autour d'un dossier thématique central ouvert à des collaborations extérieures. Les autres articles trouveront leur place dans les rubriques habituelles. Ainsi ce numéro s'ouvre sur un dossier "Politiques d'entreprise, informatique et réseaux". Terminal n'a jamais eu pour vocation d'être une publication académique de recherche. Celles-ci peuvent se contenter de juxtaposer les articles classés par rubrique: leurs rôles se limitent en quelque sorte à sélectionner le meilleur dans la production des chercheurs universitaires. Temlinal se veut le lieu d'une démarche critique sur les NTIC liant la recherche universitaire, dans le domaine de l'informatique et des technologies, l'analyse des comportements sociaux, la stratégie des acteurs économiques mais egalement la prise en compte de points de vue associatifs et syndicaux. Par exemple, le dossier de ce numéro "met en évidence comment les différents outils de l'informatique et l'Internet sont utilisés comme "modèles" de gestion des communications internes et externes, ou comme "moyens" de mobilisation des salariés ou encore comme moyens de soumettre la production à l'organisation et à la tinanciarisation". Cette démarche nous semble plus nécessaire que jamais. La campagne électorale qui vient de se terminer n'a jamais abordé ces problèmes. La gauche avait tenté de légiférer mais sa Loi sur la Société de l'Information s'est transformée en une suite de mesures sans cohérence sous la pression des groupes économiques et des administrations concernées; et quand la folie sécuritaire s'est emparée de la plupart des organisations politiques, après les attentats du Il septembre 2001, des mesures d'urgence sur les communications électroniques ont été intégrées sous forme d'amendement à la Loi sur la Sécurité Quotidienne dont le caractère liberticide fut dénoncé par la Ligue des Droits de l'Homme et le Syndicat de la Magistrature. Les numéros spéciaux de la revue ("Internet", "Logiciels libres", "Vers le mammouth virtuel"...) nous ont permis partiellement de traiter d'une manière plus globale des problèmes clefs sur les rapports entre les NTIC et la société. L'introduction d'un dossier central dans un numéro devrait nous perm~ttre d'approfondir notre réflexion en mêlant travaux universitaires et problématiques des acteurs sociaux.
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Nous aborderons dans les prochains numéros les dossiers suivants:

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cybercontrôle, fichiers et libertés; logiciels libres à l'école; enjeux et impacts des biotechnologies.

Comme pour les modules, les dossiers sont ouverts à la collaboration' avec des associations, des laboratoires universitaires ou de chercheurs indépendants. Des propositions d'articles peuvent nous être envoyées par e-maill. Elles doivent comporter: les coordonnées du ou des auteur( s) : nom, prénom, association ou laboratoire, adresse postale, adresse mail, téléphone; le dossier dans lequel doit s'intégrer l'article; un résumé d'une page et, éventuellement, l'intégralité de l'article soumis. Les dates limites de soumission seront publiées régulièrement sur le site Web2 de la revue.

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1. terminal @ras.eu.org 2. http://www.tern1ina1.sgdg.org

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Michèle

Descolonges

Politiques d'entreprise, informatique et réseaux
Ce dossier sur les politiques d'entreprise met en évidence comment les différentsoutils de l'informatique, l'Internet et les réseaux sont utilisés comme "modèles" de gestion des communicationsinternes et externes, ou comme "moyens"de mobilisationdes salariés ou encore comme moyens de soumettre la productionà l'organisation et à la financiarisation. La force d'entraînement de ces nouvelles politiques semble majeure. Ainsi, dans l'entretien du responsable syndical de chez Alcatel, Michel Le Doaré (interviewé par Michel Burnier à propos de "l'entreprise sans usine"), peut-on lire que les salariés prennent tardivement conscience des dommages sur l'emploi entraînés par les politiques conduites. Ou encore, l'opération "Internet pour tous", réalisée dans une entreprise publique, rencontre un

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intérêt massif. L'un des thèmes traversant les différents
articles proposés dans ce dossier consiste à en comprendre les raisons: Salvatore Maugieri met en évidence que ces outils informatiques servent de support à des "dispositifs de gestion", c'est-à-dire à des représentations qui s'imposent dans la vie habituelle des entreprises comme des manières de penser des processus complexes : l'action, les relations sociales, etc. Ils constituent des instruments de légitimation du management, mais aussi des moyens de ré-assurance de celui-ci, lui permettant notammentde traiter sans délai les perpétuels aléas.

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Dans l'opération Internet pour tous, analysée par Michèle Descolonges, on comprend que la mobilisation de l'intérêt des salariés en faveur d'outils représentant la modernité et livrés à coûts réduits, est un lien ténu entre ceux-ci et les dirigeants de l'entreprise - en dépit de relations débarrassées des "corps intermédiaires" que ces derniers tentent d'instaurer. Mais il n'est pas certain que l'adhésion des salariés-consommateurs garantisse un accord des salariés-subordonnés sur les orientations de l'entreprise. C'est, en effet, à un nouveau modèle d'entreprise, fondé sur les services et la communication, que nous serions conviés. Un essai de définition de celui-ci traverse les quatre articles. Selon Guy Lacroix, l'Internet qui avait encouragé le développement d'un modèle de coopération entre chercheurs, trouverait en entreprise une nouvelle postérité, en favorisant l'innovation, grâce à un encadrement des processus via les machines. De ce point de vue, le knowledge management, représenterait une perspective prometteuse sur le plan conceptuel, parce qu'il unifierait des processus de rationalisation issus d'une informatique intégratrice avec une prise en compte des mécanismes de l'innovation. Mais, écrit Michel Burnier, en avant-propos de l'entretien de Michel Le Doaré, il n'est pas certain que les sociétés "intellectualisées" -fondées sur le concept d'externalisation-décentralisation -reconversionaient, davantage que les autres, la possibilité de capter des marchés. Par ailleurs, en faisant "commerce d'ellemême", l'entreprise engendrerait davantage de problèmes humains qu'elle n'en réglerait. C'est ainsi par des actions régies par l'opportunité et le mouvement, et non par des règles stables, que la distribution de biens informatiques à moindre coût ("Internet pour tous") pourrait représenter une "innovation sociale", selon les employeurs, écrit Michèle Descolonges. La logique de la "responsabilité sociale des entreprises" en fournirait le cadre. S'il existe un nouveau modèle d'entreprise, il s'imbriquerait -voire, se dissoudrait ?- dans des manières de voir et de faire existants, et renforcerait "l'arsenal stratégique" des individus et des groupes. Salvatore Maugieri en appelle à "l'irréductibilité" et l'hétérogénéité des mondes sociaux, suggérant qu'un fossé se creuse entre les salariés et des managers condamnés à l'innovation. En dépit de l'entretien avec un responsable syndical d'Alcatel et d'une indication des interrogations d'organisations syndicales à propos d'une opération "Internet pour tous", les convictions, hésitations et postures adoptées par les organisations syndicales sont ici trop rapidement esquissées: il resterait à les approfondir, à partir de cas précis. Tout comme il conviendrait de revenir sur les raisons pour lesquelles les réseaux semblent secourir un "ordre social en crise", propose Guy Lacroix. Il

L I entreprise sans usine
Interview de Michel Le Doaré, responsable syndical chez Alcatel *
Michel Burnier

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n juin 2000, une déclaration du PDG d'Alcatel, Serge Tchuruk, met le monde économique en émoi: il s'agit désormais pour les entreprises d'externaliser complètement leur production. C'est le projet de "l'entreprise sans usine". L'affaire est entendue, le "hard" est devenu beaucoup moins rentable que le "soft". La nouvelle économie n'est plus celle des produits matériels, mais celle des services, et plus concrètement des logiciels et de la communication. La production est définitivement soumise à l'organisation et à la financiarisation. Fabriquer des objets et des machines, y compris à fort contenu technologique, n'est plus vraiment un problème. Cela doit être délégué à des sous-traitants dont les marges de bénéfice seront forcément inférieures aux profits des pôles dominants de savoir-faire, de recherche, de marketing. En se recentrant sur les fonctions tertiaires supérieures, les sociétés dirigeantes "intellectualisées" devraient être mieux en mesure de capter les nouveaux marchés, et accessoirement de réaliser une plus-value, si l'on peut dire, sur le dos des sous-traitants. Telle est du moins la théorie. En réalité, les choses sont bien plus compliquées. D'une part, parce que l'abandon de la maîtrise des supports matériels de la production peut à terme créer des difficultés dans la maîtrise même des systèmes d'information. D'autre part, parce que l'expérience a prouvé maintes fois qu'un sous-traitant bien positionné pouvait prendre le pas sur son donneur d'ordres. On se souviendra d'Intel, devenu plus puissant que la maison mère IBM. Néanmoins, le concept d'extemalisation-décentralisation-reconversion fait rapidement son chemin dans le monde de l'industrie, et Alcatel en est le chantre en Europe. Quelles en sont les principales applications? Il s'agit d'abord, tout en conservant un noyau fort de compétence (recherche-développement, marketing et bien sûr gestion financière), de délocaliser les fabrications, de préférence là où se trouve la main-d'œuvre bon marché (pour Alcatel, la Chine, le Brésil, etc.). Ensuite, les sites productifs existant sont eux-mêmes constamment reconvertis en fonction de l'évolution des marchés. Un site qui fabriquait des cartes électroniques sera par exemple relancé dans la téléphonie
* L'interview ci-après n'a pas été fidèlement retranscrite et l'on voudra donc bien pardonner les inévitables erreurs dues à la réécriture des propos de Michel le Doaré, que nous remercions pour sa précieuse col1aboration.
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mobile, puis dédié aux logiciels de transmission de données. Il pourra demain ne plus s'occuper par exemple que des services aux entreprises. Aux aléas des marchés commerciaux se surajoutera la pression des marchés financiers et boursiers, orientés par l'exigence d'un retour sur investissement de plus en plus rapide, parfois sur moins d'une année.
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Enfin, la réalité même de l'entreprise, comprenant des immeubles,

des installations, des machines, des hommes, des traditions, devient totalement floue. Car chacun de ses établissements est mis dans le pot commun de ce qui est com_mercialisable. Chaque segment industriel est susceptible d'être loué, réassocié, vendu, racheté, revendu, et ainsi de suite. En quelque sorte, l'entreprise fait commerce d'elle-même comme elle fait commerce de ses produits et compétences. Tout est donc mouvement et fluctuation. Dans ce maelstrom industriel et financier, le grand problème est évidemment humain: les rationalisations sont mal ressenties, difficiles à accepter, périlleuses pour l'emploi et pour les cultures locales. Et nul ne peut dire aujourd'hui si la nouvelle stratégie managériale sera gagnante ou si elle conduira les sociétés européennes à une soumission accrue à l'économie américaine. D'autres facteurs, non étudiés ici, devraient être pris en compte, tels que la puissance ou l'impuissance des instances politiques et financières à construire une Europe indépendante. Le cas d'Alcatel, inspiré de l'industrie électronique américaine (l'idéologie de l'entreprise sans usine a été inspirée par les pratiques de CISCO), est donc particulièrement riche de perspectives pour l'industrie européenne, confrontée à la tertiarisation, c'est-à-dire à la prééminence de l'économie des services et de la communication. Un regard extérieur à la direction de l'entreprise, celui d'un syndicaliste ayant pour tâche de négocier la restructuration d'Alcatel, nous a paru utile à éclairer les enjeux sous-jacents du projet d"'entreprise sans usine." Terminal- Pouvez-vous nous donner quelques indications sur la composition d'Alcatel en termes d'établissements et d'emplois? Michel Le Doaré (LD) L'entreprise employait 190000 personnes de par le monde en 1996, 120000 en 2000 et n'emploiera plus que 80000 salariés à la fin de 2002. Elle est implantée un peu partout, aux EtatsUnis, en Chine, au Brésil, au Mexique, etc., et pour l'Europe, en Allemagne, Italie, Espagne, Belgique. En Chine, Alcatel embauche actuellement des milliers d'ingénieurs-logiciels pour le marché de la communication d'entreprise et de la communication en général. Alcatel a racheté de nombreuses sociétés d'informatique et de télécommunications aux Etats-Unis, mais cela a été un échec et il y a eu de nombreux licenciements. Des licencien1ents ont eu lieu récemment en Allemagne et en France, entre autres à Lannion (centre de recherche et de fabrication de centraux téléphoniques publics). Cependant les études en matière de serveurs et de nouveaux réseaux informatiques de transport de données sont réalisées aux Etats-Unis, où les fabrications sont assurées par des sous-traitants.
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Mais la grande affaire est l'industrialisation du transport de la voix humaine par Internet (protocole IP). Des expérimentations à petite échelle ont déjà lieu, y compris en France. Terminal - Quelles sont les principales activités d'Alcatel en France? LD Elles se répartissent entre Colombes (1537 salariés, essentiellement des ingénieurs en R & D et du marketing, du suivi de gros clients) ; Brest (917 salariés, fabrication et intégration de PABX (autocommutateurs privés, NDLR) et terminaux, activités de recherche, études, marketing, plus un centre de formation pour Il 000 personnes par an : clients, installateurs ; Illkirch-Strasbourg (1537 personnes après arrêt de la fabrication, consacrées aux études et aux centraux téléphoniques) ; quant à l'usine de Laval, qui employait 825 personnes et produisait des téléphones portables, elle a été vendue à l'américain Flextronics dans le cadre d'un plan de redressement de l'activité GSM. Les filiales françaises d'Alcatel sont ABS (Alcatel Business Systems), CIT (production de centraux téléphoniques publics, située à Eu en Normandie) et Space Industries (satellites). La fabrication de circuits imprimés a été vendue et les composants optroniques -destinés aux circuits de fibres optiques- battent de l'aile. Un réseau de vente Alcatel a été vendu à Platinum Equity, fonds de pension américain. Quant à l'usine de Brest, elle vient d'être cédée à Jabil Circuits, ancien sous-traitant d'Alcatel, pour la partie fabrication, tests et mises en conformité des centraux et réseaux de communication. Alcatel conserve à Brest l'ingéniérie logicielle, les services aux entreprises et la formation professionnelle (Alcatel University). TerminalQui sont les propriétaires et managers d'Alcatel ?

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LD Alcatel a été privatisée depuis bien longtemps. Elle appartient à des groupes financiers: des fonds de pension américains et anglais, la Société générale. Ces groupes veulent une rentabilité importante et rapide. Le PDG, Serge Tchuruk, polytechnicien de 64 ans, est un ancien patron de Total. II a séjourné longtemps aux Etats-Unis et la presse dit qu'il "manage à l'américaine." Son dauphin était d'ailleurs un américain, mais il a été limogé à la suite des difficultés des années 1990. Alcatel est la pointe avancée de la restructuration industrielle. C'est le modèle CISCO élaboré en 1998-99 : toute fabrication doit être sous-traitée. Terminal

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- Comment

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définir le projet énoncé par S. Tchuruk dit de

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"l'entreprise sans usine" ?

LD - Le terme américain est celui de fabless: une industrie sans fabrication. Or, malgré cela, il n'y a pas eu de licenciements à Brest, même s'il y en a eu à Lannion. Ailleurs ont eu lieu des reconversions, mais pas de fermetures d'usines. Alcatel a donc bien joué. Au plan professionnel, Alcatel voit son personnel changer radicalement: de 1995 à 2002, le part des ouvriers et techniciens est passée de 50 % à 37 %, celle des ingénieurs et cadres de 36 % à 52 %. Les OS et administratifs sont très peu nombreux, voire absents.
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Terminal

- Quel est alors l'avenir d'Alcatel

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LD - On peut avoir des craintes. Par exemple, en ce qui concerne les cartes électroniques de transport de la voix sur IP, il est question de réintégrer cette fabrication pour des raisons de qualité. De ces cartes dépend la bonne marche des systèmes de communication. Or, tout le monde sait en fabriquer, Inais pour les faire fonctionner correctement, il faut des logiciels fiables, des tests complexes, des compétences pointues pour mesurer les réactions des composants. Il est ainsi question de monter un grand sous-traitant européen. Mais alors pourquoi démolir pour ensuite reconstruire? D'autant qu'on n'a pas constaté de gains en flexibilité. mais peut-être veut-on un esclavage de type asiatique, avec des salaires bas et de la précarité. D'autre part, tout le Inonde ne sera pas, même en Europe, diplômé en génie logiciel. Il faudra bien employer des jeunes titulaires par exemple d'un BEP. C'est aussi cela qu'il faut considérer, et les menaces qui pèsent sur le tissu économique local. A Brest, la quantité de PABX fabriqués diminue et il faut de moins en moins de monde pour en produire: Jabil, racheteur de la fabrication, n'a aucun projet sérieux, aucun produit complémentaire qui permettrait de garder les emplois sur le site de Brest. Comme le disait un syndicaliste de la CGT lors d'une manifestation de 3000 personnes en avril 2002 : "Jabil est un clone américain de Solectron, de Flextronics qui a fermé l'usine de Lunéville, de Sanmina... Ce sont des entreprises de sous-traitance qui achètent autant d'usines qu'elles en ferment suivant les bénéfices qu'elles peuvent en tirer. Des charognards qui pompent la richesse et qui s'en vont après! " D'ailleurs, les licenciements de 2001 n'ont pas empêché Jabil de continuer à acheter des usines. Une usine Intel de 900 salariés en Malaisie, deux usines Marconi à Liverpool et Coventry, un site en Italie et un autre au Texas. Le 28 février 2002, il a encore signé une lettre d'intention pour acheter l'usine Compaq en Ecosse. C'était trois jours avant de signer pour l'achat de Brest. Tout ceci nous fait dire qu'Alcatel vend à Jabil Circuits un plan social différé! Alcatel va-t-il garder longtemps un établissement de 200 personnes alors que la politique du groupe est au recentrage des activités et que les 34 500 suppressions d'emplois actuellement, en cours dans le groupe, laissent de nombreux sites Alcatel en Europe à moitié vides? Terminal - Quelles sont les réactions des salariés devant de telles restructurations? LD Jusqu'en janvier 2002 nos avertissements et tracts faisant état des menaces pesant sur l'entreprise n'ont pas eu d'impact. La direction générale répétait que tout allait bien et que les syndicats fabulaient. Mais lorsqu'au repas de début d'année la direction a annoncé que "nous allions être vendus", les salariés ont compris que nous disions la vérité. mais la prise de conscience est arrivée trop tard pour empêcher la vente. Il ne nous restait qu'à mettre des garde-fous, en défense des salaires, des conditions de travail... 10

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Nous avons négocié sous la pression de la rue et obtenu des garanties économiques, comme l'exclusivité pour Brest des PABX pour l'Europe "si le marché se développe" (il s'agit des nouveaux autocommutateurs de données, NDLR), la non décentralisation en Espagne des terminaux de centraux... Même les gens qui étaient contre les syndicats, surtout des cadres et des ingénieurs, se sont sentis pris pour des idiots et certains sont venus manifester à Paris. Des œufs ont été lancés sur les dirigeants. A Brest, la lutte a été menée de manière démocratique: les questions sont réglées en assemblée générale du personnel et tout est mis à plat. Par contre, le poids syndical est assez faible: une centaine de syndiqués CGT sur 950 salariés. La CGT est seule présente, mais nous suscitons la création d'un syndicat CFDT d'ingénieurs et de cadres, car il est mal vu pour eux d'être à la CGT. Il n'y a pas concurrence entre la CGT et la CFDT car nous avons une grande tradition de solidarité intersyndicale. TerminalQuelle méthode de travail va être mise en place par Jabil ?

LD Par un accord intervenu en mai 2002, Jabil s'engage sur une durée de trois ans à ne pas licencier, à maintenir les conditions de travail, les salaires, les libertés syndicales. De plus, l'établissement de Brest obtient l'exclusivité pour l'Europe, l'Afrique et le Moyen-Orient, de la production et de l'intégration des nouveaux produits Data (notamn1ent les autocommutateurs de données) et bénéficie d'un partenariat stable avec Alcatel, en particulier pour les centraux téléphoniques publics. Les plans d'investissement, de formation et de développement, de même que la convention collective, seront garantis pour un minimum de trois ans.

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Cependant, à la date de l'entrée en vigueur des accords (le 1er juin

2002), des changements dans le style de gestion et de travail sont déjà intervenus. Dans cette entreprise traditionnellement politisée et syndicalisée, la nouvelle direction commence à introduire une hiérarchie plus marquée de chefs et de sous-chefs. En outre, Jabil Circuits développe sa propre méthode de travail: le QTEC, autrement dit la qualité, le travail d'équipe (Teamwork), le pouvoir des salariés (Empowerment), l'amélioration continue (Continuity). Il
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Pour une sociologie de la gestion et de ses dispositifs
Salvatore Maugeri
"Avoir été, c'est une condition pour être." Fernand Braudel, La méditerranée, Flammarion, 1985, p. 8.

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n septembre 2001, les éditions La Dispute éditaient un ouvrage collectif intitulé Délit de gestion. J'ai eu le bonheur de diriger ce volume, qui rassemble huit contributions, la plupart œuvres de jeunes chercheurs membres du laboratoire Printemps de l'UVSQ (Université de Versailles-Saint-Quentin-en- Yvelines), ou qui se sentaient proches des problématiques développées par celui-ci. Dans cet article, je me propose de revenir sur les points saillants de ce travail collectif. Je ne chercherai pas à en résumer les thèses, ce qui serait par trop redondant, mais essaierai d'en préciser les clés d'accès en même telnps que les perspectives qu'il ouvre à la recherche en sciences sociales. A l'image de l'objet qu'il s'est donné, ce livre, bien qu'écrit par des sociologues, constitue une sorte de Inanifeste pluridisciplinaire. Appréhender le travail, les entreprises ou les organisations à travers les "dispositifs de gestion", c'est en effet se contraindre à des approches mêlant sociologie, psychosociologie, sciences de la gestion, de la cognition, du langage, de la communication, des techniques et de l'innovation... Autant dire le travail d'une vie... C'est pourquoi je suis conscient des imperfections, des limites, des ellipses et de la trop grande nonchalance de certaines des affirmations qu'on trouvera dans le texte proposé ci-dessous. On nous excusera en considérant qu'il ne s'agit pas ici d'un dénouement scientifique, mais d'un commencement. C'est sur l'intérêt, la pertinence de ce chantier de recherche, plutôt que ses résultats effectifs, que nous demandons à être . "1 Juges. . . Prégnance des "mondes sociaux"

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On sait au moins depuis E. Durkheim (Durkheim, 1991-1893) qu'une longue tradition visant à décrire et comprendre les effets de différenciation sociale entraînés par la division du travail s'est développée en sociologie pour rendre compte de la dynamique des sociétés
1. Cette réflexion bénéficie également des discussions conduites à l'occasion des premières journées d'étude consacrées aux dispositifs de gestion, organisées par Valérie Boussard, à l'UVSQ (Actes à paraître aux éditions L'Harmattan, colI. "Logiques Sociales"). 13

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(Lahire, 2001)2. Plutôt que d'être le "deuxième à Rome", écrit Durkheim dans sa thèse, les individus préfèrent "être les premiers en leur viIJage". Aussi, chacun s'essaie-t-il à briller dans l'activité pour laquelle il se sent le mieux armé: la guerre, la religion, les études, l'artisanat, l'art, etc., creusant du même coup une subdivision du social appelée à se pérenniser, à s'insHtutionnaliser sous l'effet de la concurrence même qui s'y déploie. Ainsi s'expliquerait le lent processus de différenciation qui se met en place avec la densification des groupes sociaux et l'intensification de leurs échanges internes. C'est bien une lutte pour le prestige qui est à la source de ce processus. Elle s'explique par le fait que diviser les jeux et enjeux, en multipliant les "champs de bataille", permet à un plus grand nombre d'individus de se "réaliser" et de s'imposer comme modèle d'excellence -tout au moins dans la "sphère" qui est la sienne. La division du travail n'a donc pas seulement une explication économique, contrairement à ce que pouvait en laisser entendre un Adam Smith (Smith, 1976-1776), mais avant tout symbolique.. . Pour appuyer l'idée que la création de ces espaces de lutte à la fois économique et symbolique entraîne quasi-mécaniquement un "enkystement" des représentations, valeurs et attitudes et une différenciation poussée des visées et aspirations des individus, on peut également se tounler vers M. Weber (Weber, 1996-1920). Cet auteur souligne, à partir de l'exemple de la religion, l'existence dans tout groupe social de différents "registres d'action", animés d'une "légalité" propre, constituant des "sphères" d'action spécifiques, dont le sociologue doit tenir compte pour comprendre les phénomènes qu'il étudie: l'unité axiologique, symbolique, de même, pourrait-on dire, que l'utilité pratique de la société est ainsi fortement contestée. Au lieu d'un monde unifié, intégré, polarisé par les mêmes valeurs, les Inêmes fins, les mêmes visées, on serait en face d'une constellation d'activités, d'intentions et d'aspirations hautement différenciées. C'est également ce que laisse entendre le travail de N. Elias. L'auteur allemand (Elias, 1975-1939) a consacré une part de ses réflexions à la description de la lente autonomisation du "politique" depuis le xve siècle et, com.me les auteurs précédents, il met en lumière ce qui semble être une loi -très spensérienne- de l'évolution sociale: en même temps qu'elles se fragmentent, qu'elles se différencient en de nombreux sousensembles hétérogènes, les sociétés modernes -organiques, dans le N a langage durkheimien- se voient animées par des logiques d'actions de a N plus en plus diversifiées, de plus en plus autonomes, jusqu'à accoucher 'e:u 'N ~I d'un monde buissonnant, d'une infinité de microcosme sociaux, d'une V) "pluralité de mondes sociaux" que le sociologue ne peut ignorer dans sa ~ ~ volonté de compréhension du social... Un autre grand classique a frayé e:u ~ cette voie de la différenciation, dès la fin du XIXesiècle; c'est SiInmel .~
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2. Le thème de la division du travail fait débat, lui, depuis Platon et Atistote. Il connaît une longue éclipse jusqu'à A. Smith, au XVIIe siècle, retombe dans l'indifférence avant d'être pris résolument en charge par l'économie et la sociologie à partir du XIxe siècle, avec Marx, Spencer, Schmoler et Durkheim (Boudon et al., 1993)... La problématique de la différenciation sociale devrait donc formellement être resituée à l'intérieur de ce débat multiséculaire. Ce n'est évidemment pas notre propos ici. 14

(Simmel, 1981-1894). Lui aussi a consacré une partie de sa sociologie à décrire l'importance de ces "cercles" nombreux dans lesquels chacun de nous inscrit son action -sa vie-, et qui supposent la Inise en œuvre de logiques d'action, c'est-à-dire de schèmes cognitifs, affectifs et mentaux, parfaitement localisés, adaptés à un contexte et inopérant dans un autre, ce qui entraîne des frictions et un sentiment d'inconfort chez les individus, au passage d'un "cercle" à un autre. Les sociologies d'inspiration phénoménologique et constructiviste, comme l'interactionisme symbolique dès les années 1920 ou l'ethnométhodologie, à partir des années 1960, sont les héritiers directes de cette inspiration et ont largement contribué à révéler cette pluralité des mondes sociaux. Ces sociologies ont souligné combien ces mondes se construisaient à partir tout à la fois d'une activité, d'une organisation et d'une division du travail, c'est-à-dire de lieux ou d'espace et de règles spécifiques, mais aussi de technologies particulières, entièrement liées à la situation. Plus près de nous, on peut invoquer le travail de P. Bourdieu et son concept de "champ". On peut dire d'une certaine manière que tout le travail de cet auteur vise à mettre en lumière le processus de différenciation sociale qui anime la dynamique sociale et le phénomène d'autonomisation des jeux et enjeux de luttes matériels et symboliques qui l'accompagne et structure la modernité. Plus récemment encore, les sociologues et économistes conventionnalistes ont également pointé l'existence de régimes de "justification" propre à chacune des "cités" constitutives des formes de socialité structurant les organisations (Boltanski, Thevenot, 1991), c'est-à-dire d'espaces d'échanges sociaux régulés par des normes et des valeurs spécifiques, parfois simplement juxtaposées, parfois en concurrence les unes avec les autres pour réguler les activités de travail. On peut certes contester la pertinence ou la nouveauté de ces analyses récentes, mais on se contentera de souligner qu'elles s'inscrivent dans la même veine "différentialiste" en soulignant l'extrême fragmentation matérielle et symbolique de la structure sociale et/ou des organisations qui la cOlnposent. On peut dire que notre travail collectif reprend à son compte cette thèse d'un monde social différencié, atomisé à l'extrême. Il fait sien égaleInent l'idée de logiques d'action propres à chaque monde, et corrobore le point de vue concomitant selon lequel, les activités, les lieux et les technologies, comme les schèmes de perception, de représentations et d'action, c'est-à-dire les dimensions cognitives, psychologiques, affectives et mentales de l'action, sont partie prenantes de ces logiques. Il en résulte que les choix des individus en situation de travail dépendent fortement de l'ensemble de ces éléments, à chaque fois contingents. C'est du même coup à partir d'études solidement localisées, situées et appréhendées dans leur détail, qu'on est à même de reconstruire les logiques sociales à l'œuvre. Ce parti pris ne signifie en rien se condamner à une microsociologie luxuriante autant que stérile, car chacun sait que les activités de travail, les organisations ou les technologies sont le fruit d'une construction sociale lente, au cours itératif, de même que relève d'une lente et répétitive élaboration sociale, la mise en place des schèmes de perception, de représentation et d'action. Le plus difficile, on le sait, est justement de penser l'articulation entre ces procès collectifs de longue durée et leur déroulement forcément
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