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Traité de l'Habitude

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De façon générale, l’habitude est un penchant acquis par l’exercice des mêmes sentiments, ou par la répétition fréquente des mêmes actions. Elle éduque la nature et la change ; elle donne de l’énergie aux sens, de la facilité et de la force aux mouvements du corps et aux facultés de l’esprit ; elle émousse la force de la douleur. Comment naît l’habitude chez les êtres vivants, particulièrement chez les humains? Quelle est sa nature et son évolution ?


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Traité de l’Habitude

 

 

 

 

 

 

Léon Dumont & al.

 

 

 

 

 

 

Editions Le Mono

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Habitude

 

L’habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C’est une ancienne ménagère
Qui s’installe dans la maison.
 
Elle est discrète, humble, fidèle,
Familière avec tous les coins ;
On ne s’occupe jamais d’elle,
Car elle a d’invisibles soins :
 
Elle conduit les pieds de l’homme,
Sait le chemin qu’il eût choisi,
Connaît son but sans qu’il le nomme,
Et lui dit tout bas : « Par ici. »


Travaillant pour nous en silence,
D’un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l’œil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.
 
Mais imprudent qui s’abandonne
À son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;
 
Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement.

Sully Prudhomme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Inspiré des travaux d'Aristote et de Leibnitz, le philosophe Félix Ravaisson{1} définit l'habitude comme une disposition à l'égard d'un changement, engendrée dans un être par la continuité ou la répétition de ce même changement. Rien n'est donc susceptible d'habitude que ce qui est susceptible de changement; mais tout ce qui est susceptible de changement n'est pas pour cela seul susceptible d'habitude. Le corps change de lieu, mais on a beau lancé un corps cent fois de suite dans la même direction, avec la même vitesse, il n'en contracte pas pour cela une habitude : il reste toujours le même à l'égard de ce mouvement.

De façon générale, l’habitude est un penchant acquis par l’exercice des mêmes sentiments, ou par la répétition fréquente des mêmes actions. Elle « instruit la nature et la change ; elle donne de l’énergie aux sens, de la facilité et de la force aux mouvements du corps et aux facultés de l’esprit ; elle émousse le tranchant de la douleur »{2}.

L'habitude n'implique pas seulement la mutabilité en quelque chose qui dure sans changer, elle suppose un changement dans la disposition, dans la puissance, dans la vertu intérieure de ce en quoi le changement se passe et qui ne change point. Or l'inertie n'est pas une puissance déterminée, susceptible d'être convertie en une disposition constante, lit-on sous la plume de l’Abbé Roland-Gosselin{3} qui reprend l’analyse de Ravaisson. C'est une puissance indéfiniment variable comme le mouvement même, et indéfiniment répandue dans l'infinité de la matière. Pour constituer une existence réelle, où l'habitude puisse prendre racine, .il faut une unité réelle; il faut donc quelque chose qui, dans cette infinité de la matière, constitue l'unité, l'identité. Mais, dans toute l'étendue du règne inorganique : ou les éléments qui s'unissent ne changent, en s'unissant, que de rapports entre eux (union mécanique); ou ils s'annulent réciproquement, en se faisant équilibre (union physique); ou ils se transforment en une résultante commune, différente des éléments (combinaison chimique).

Dans les trois cas, c'est un passage immédiat de la puissance à l'acte; et, hors de l'acte, il ne demeure pas de puissance qui en soit distinguée et qui y survive. Il n'y a donc pas là de changement durable qui puisse donner naissance à l'habitude, et de puissance permanente où elle trouve à s'établir. L'habitude n'est donc pas possible dans le règne inorganique.

Comment naît l’habitude chez les êtres vivants, particulièrement chez les humains ? Quelle est sa nature et son évolution ?

 

 

 

 

 

 

De l’Habitude{4}

 

L’habitude se présente à nous comme un fait universel, comme un des attributs de la force envisagée sous le point de vue le plus général. On se plaisait autrefois à considérer les facultés, les fonctions, les propriétés comme autant de pouvoirs essentiellement inhérents à telle ou telle substance particulière, irréductibles, modifiables seulement dans certaines limites déterminées et manifestant simplement dans les phénomènes une partie de ce qu’elles renfermaient à l’état latent. Aujourd’hui au contraire, c’est une tendance générale en philosophie que de résoudre toutes les propriétés physiques ou biologiques et même les fonctions de l’intelligence, en forces élémentaires, à ne voir partout que des manières d’être acquises soit dans les relations avec le milieu, soit dans le développement d’un individu, soit dans l’évolution d’une espèce. La notion de l’habitude répond mieux qu’aucune autre à cette idée d’acquisition progressive, engendrée dans une force sous l’action d’une cause extérieure, fortifiée par la répétition et transmissible chez les êtres vivants au moyen de l’hérédité. Au lieu de la considérer comme une seconde nature, venant modifier ou seulement masquer la première, on en arrive à présenter la nature même des êtres comme un résultat d’habitudes, les organes comme des produits d’habitudes se surajoutant les unes aux autres et les individualités vivantes comme autant de systèmes d’habitudes réagissant les unes sur les autres, dans un équilibre incessamment variable.

 

I

L’habitude, avons-nous dit, est un fait universel. En dehors des complications auxquelles elle peut être soumise, elle n’est dans les êtres vivants que ce qu’elle est déjà dans le monde inorganique.

Cette proposition pourra sembler paradoxale, et nous devons reconnaître qu’elle se trouve en contradiction avec les théories soutenues par la plupart des philosophes français. M. Ravaisson, dans une thèse très-estimée à juste titre et à laquelle nous ferons d’ailleurs plus d’un emprunt, se place à ce point de vue des facultés irréductibles dont nous parlions tout à l’heure et fait consister l’habitude dans un changement intime de la substance même d’un être de nature immatérielle ; il entend par là que le changement n’est pas seulement dans un organe ou dans son fonctionnement, mais dans une âme ou dans le principe même de la vie. L’habitude n’est pas un état, dit-il, c’est une vertu ; or, comme il ne trouve pas, en dehors du monde vivant, des substances, des énergies individuelles susceptibles d’être modifiées dans leur puissance, M. Ravaisson nie que l’habitude soit possible dans le règne inorganique, et c’est à peine s’il lui accorde quelque accès dans la vie des végétaux.

M. Albert Lemoine, dans un livre posthume que nous aurons également à citer plus d’une fois, a développé tout récemment encore une opinion semblable. « De tout temps, dit-il, on a remarqué que l’habitude n’a point de place dans le monde inorganique… Ce fait devrait être sérieusement médité par ceux des savants de nos jours qui prétendent effacer toute limite réelle entre les êtres bruts et les êtres vivants. Si la vie n’était qu’une manifestation supérieure des forces mécaniques, physiques ou chimiques de la nature, il faudrait trouver dans le règne inorganique au moins les premiers rudiments de l’habitude, ou bien il faudrait expliquer comment un phénomène, une loi, un élément aussi considérable peut apparaître tout à coup à ce degré de l’échelle des êtres, sans avoir sa raison ni dans les degrés inférieurs, ni dans quelque nature toute spéciale des êtres vivants. Tant qu’on n’aura pas rattaché l’habitude aux phénomènes ordinaires de la mécanique ou de la chimie, elle devra demeurer, pour tout esprit aussi ami des faits positifs qu’ennemi des hypothèses aventureuses, comme une des barrières qui, dans l’état actuel de la science, séparent le monde des corps bruts du monde des êtres vivants. » M. Lemoine cherche à s’appuyer sur l’autorité d’Aristote qui disait : « On aura beau jeter une pierre en l’air mille fois, elle n’y montera jamais sans une force qui la pousse. » Rien n’est plus vrai ; mais il nous semble qu’on pourrait en dire autant de l’homme et des animaux dont on voudrait faire les sujets exclusifs de l’habitude ; car ce n’est certainement pas en jetant les oiseaux en l’air qu’on leur a appris à voler.

Les seuls philosophes qui aient protesté contre une manière de voir si répandue, devaient être naturellement ceux qui, tourmentés du besoin de généralisation qui est le commencement de la science, cherchent à ramener les faits de l’univers à des principes aussi simples et aussi peu nombreux que possible et à combler par conséquent l’abîme qui n’existe qu’en apparence entre le monde inorganique et les règnes vivants. Auguste Comte par exemple trouvait que la loi de l’habitude aurait dû être, en principe, scientifiquement rattachée à la loi universelle de l’inertie, telle que l’entendent les géomètres dans la théorie positive du mouvement et de l’équilibre. « Peut-être, ajoutait-il, y aurait-il lieu à revenir jusqu’en un certain point sur la notion philosophique fondamentale qui me semble faire, d’une telle propriété, un attribut trop exclusif de l’organisme animal, lequel, dans toute hypothèse, en demeurerait néanmoins plus éminemment susceptible, en vertu de sa beaucoup plus grande souplesse. En effet, il n’y a pas jusqu’aux appareils purement inorganiques qui ne comportent spontanément une plus facile reproduction des mêmes actes, d’après une réitération convenablement prolongée et suffisamment régulière ; ce qui est bien le caractère essentiel de l’habitude animale, surtout quand on se borne à l’envisager dans les fonctions qui dépendent de l’irritabilité… L’étude approfondie des phénomènes sonores ne nous révèle-t-elle pas la faculté de contracter de véritables habitudes, c’est-à-dire des dispositions fixes d’après une suite suffisamment prolongée d’impressions uniformes ; cette faculté qui semblait exclusivement appartenir aux êtres animés, n’est-elle pas ainsi clairement indiquée, à un degré plus ou moins grand, pour les appareils inorganiques eux-mêmes? »

Tout le monde sait qu’un vêtement, après avoir été porté un certain nombre de fois, se prête mieux aux formes du corps que lorsqu’il était neuf ; il y a eu un changement dans le tissu, et ce changement est une habitude de cohésion. Une serrure joue mieux après avoir servi ; il a fallu d’abord plus de force pour vaincre certaines résistances, certaines aspérités du mécanisme ; cette destruction des résistances est un phénomène d’habitude. On a moins de peine à replier un papier dans le sens où il a été déjà plié antérieurement ; cette diminution de peine rentre dans ce caractère essentiel de l’habitude, d’après lequel le fait exige, pour être reproduit, une moindre somme de causalité extérieure. Les sons d’un violon s’améliorent par l’usage entre les mains d’un artiste habile, parce que les fibres du bois contractent à la longue des habitudes de vibration de plus en plus conformes aux rapports harmoniques ; c’est ce qui donne une valeur inappréciable à certains instruments ayant appartenu à de grands maîtres. L’eau, en coulant, se creuse un canal de plus en plus large et plus profond, et même après avoir cessé de couler, elle reprend, quand elle revient, la direction qu’elle-même s’était tracée dans son cours ; de même les impressions des objets extérieurs se façonnent dans le système nerveux des voies de mieux en mieux appropriées, et ces phénomènes vitaux se reproduisent sous des excitations semblables après avoir été interrompus un certain temps. C’est par cette action des courants, si facile à observer dans le monde inorganique, que M. Herbert Spencer a admirablement expliqué, dans les êtres vivants, la genèse d’un nerf. — Même dans la simple cristallisation des corps, on trouve déjà des traces de l’habitude ; il est certain, du moins, que l’influence du milieu modifie la forme des cristaux. Le sel commun cristallise dans l’eau pure sous la forme cubique ; mais si l’eau contient certains acides (de l’acide borique par exemple), les angles des cubes sont tronqués. Le carbonate de cuivre, cristallisant dans une solution contenant de l’acide sulfurique, forme un prisme hexagonal ; mais si l’on ajoute de l’ammoniaque, on voit apparaître différentes variétés d’octaèdres rhombiques ; enfin, si l’on introduit dans la solution de l’acide nitrique, le prisme devient rectangulaire. Il importe de faire observer...

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