1940, un autre 11 novembre

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À la veille du 11 novembre 1940, les autorités d’occupation déclarent « prohibée sous toutes ses formes l’expression d’un souvenir insultant pour le Reich et attentatoire à l’honneur de la Wehrmacht ». À la Sorbonne et dans les lycées parisiens, cet ordre suscite une vague d’indignation. Initié par un petit groupe d’étudiants du Quartier latin, l’appel à un rassemblement patriotique se propage comme une traînée de poudre dans les établissements scolaires et universitaires. Le 11 novembre 1940, trois mille jeunes filles et garçons remontent les Champs Élysées, se rassemblent devant l’Arc de triomphe pour commémorer la Victoire de 1918 et entonnent La Marseillaise, défiant ainsi l’armée d’occupation d’Hitler. L’intervention de la Wehrmacht et la répression qui s’ensuit sont impitoyables : quinze blessés, un millier d’interpellations, cent vingt-trois arrestations, surtout de jeunes lycéens emprisonnés et martyrisés. Cet acte de résistance constitue, au dire même du général de Gaulle, la première réponse de la France à l’appel du 18 juin. De fait, les conséquences furent considérables, marquant la rupture entre le régime de Vichy et une partie de l’opinion publique, qui tourna désormais ses espoirs vers la France libre. Cet événement, qui aurait dû entrer dans la légende nationale, a quasiment sombré dans l’oubli. Il est temps de le redécouvrir.
Publié le : jeudi 16 octobre 2014
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EAN13 : 9791021008182
Nombre de pages : 255
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MAXIME TANDONNET
1940 : UN AUTRE 11 NOVEMBRE
« Étudiant de France, malgré l’ordre des autorités opprimantes, tu iras honorer le Soldat Inconnu »
TALLANDIER
Éditions Tallandier – 2, rue Rotrou 75006 Paris www.tallandier.com
© Éditions Tallandier, 2013 pour la présente édition numérique
www.centrenationaldulivre.fr
Réalisation numérique :www.igs-cp.fr
EAN : 979-1-02100-239-5
La cérémonie organisée par les étudiants parisiens, le 11 novembre 1940, constitue bel et bien un « acte de résistance » ; c’est ainsi que l’occupant l’a interprétée et c’est ainsi que moi-même je l’ai, dès cette époque, considérée.
er Charles DE GAULLE, 1 mars 1955
Nous vivions dans un état de fraternité incroyable. Alors vous devinez combien le 11 novembre, j’étais vibrant et bouleversé de voir l’héroïsme de mes chers élèves qui allaient déposer une croix de Lorraine sur la tombe du Soldat inconnu. Vous êtes des héros et vous êtes des héros tranquilles, des héros qui ne se rendent presque pas compte de leur audace. C’est l’illustration du caractère français dont le courage est tellement évident qu’il n’est même pas besoin de le souligner.
Paul GUTH
Ce qui était pour nous, à ce moment-là, l’image de la France que nous refusions de toutes nos forces, c’était une France dégradée, avilie. On avait envie de donner une autre image que celle-là. Cette image, c’était celle des étudiants de 40.
Geneviève DE GAULLE-ANTHONIOZ
À Thibaud, Édouard et Anne-Sophie
PRÉFACE
Le rassemblement du 11 novembre 1940, sur les Champs-Élysées et la place de l’Étoile a pris rang, dans l’histoire de la France, en tant que première manifestation publique de la résistance à la capitulation et à l’asservissement de l’une des grandes démocraties du monde. Ses auteurs étaient des lycéens et jeunes étudiants qui se rassemblèrent devant l’Arc de triomphe, malgré les interdictions de la Kommandantur, pour crier leur confiance en la victoire finale. Férocement réprimée par des armes de guerre pointées sur des adolescents aux mains nues, elle provoqua environ mille arrestations par la police avec mises en fiche comme otages éventuels, cent vingt-trois incarcérations en prisons militaires allemandes, avec ébauche de peloton d’exécution, quinze blessés graves par balles, éclats de grenade, baïonnettes et coups de crosse à la tête et deux disparus à la suite d’un conseil de guerre. Les victimes étaient en majorité des lycéens de quinze à dix-huit ans, l’âge de Guy Môcquet, qui eût été des nôtres sans son arrestation comme otage, quelques jours plus tôt. Le drame de Mers el-Kébir et l’échec de Dakar avaient affaibli la France libre ; aussi le général de Gaulle ressentit cet événement comme une bouffée d’oxygène, la première réponse de la France occupée à son appel du 18 juin. Pour la plupart d’entre nous, ce ne fut pas le geste d’un seul jour, mais le début d’un engagement dans la Résistance, les maquis, l’évasion par l’Espagne, les armées de Libération, au prix, hélas, de nombreux déportés, fusillés ou tués au combat, dont beaucoup resteront anonymes. Après la victoire, les survivants, ou beaucoup d’entre eux, ont réalisé de brillantes carrières dans la société civile ou militaire, contribuant de manière décisive à la reconstruction du pays. Je remercie Maxime Tandonnet de m’avoir demandé de préfacer son livre, apportant ainsi la caution des acteurs de cet événement à un ouvrage dont la précision historique et la qualité littéraire dépassent tout ce qui a pu être publié à ce jour. Il redresse avec objectivité les dérives de certains « historiens » qui ont voulu exploiter cet événement à des fins idéologiques, en insistant sur les mobiles exclusivement patriotiques et spontanés de ces jeunes révoltés, pour qui de Gaulle – insulté à l’époque par Doriot et les collaborateurs mais aussi par une partie de la presse clandestine, favorable au pacte entre Staline et Hitler – apparaissait alors comme le seul espoir vers la Libération.
Pierre-André DUFETEL Président de l’Association des résistants du 11 novembre 1940
INTRODUCTION
Novembre 1940 : la France est au fond de l’abîme. Cinq mois auparavant, elle a subi l’un des plus effroyables désastres militaires de son histoire. L’armistice du 23 juin 1940, jugé inévitable par de nombreux Français, scelle l’humiliation nationale. Le pays est morcelé : l’Alsace et la Lorraine annexées de fait à l’Allemagne, le Nord – Pas-de-Calais sous commandement militaire allemand depuis Bruxelles, le littoral « zone interdite », le nord de la Loire soumis à l’occupation militaire et séparé de la « zone libre » par une ligne de démarcation dont le franchissement est sous le contrôle des autorités allemandes. La nation subit un pillage en règle de ses ressources industrielles et agricoles. La France est abattue, accablée, sans autre perspective crédible que l’asservissement au « Reich de mille ans ». Le 10 juillet, le Parlement réuni à Vichy, à l’exception de quatre-vingts députés et sénateurs, vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain pour « promulguer une nouvelle constitution de l’État français », ouvrant ainsi la voie à l’abolition de la République. Cinq mois après la débâcle de l’armée française face aux Panzer Divisionen et à la Luftwaffe, dix jours seulement après le célèbre discours du maréchal Pétain annonçant que son gouvernement choisissait la voie de la « collaboration », les Champs-Élysées furent le théâtre d’un événement sidérant dans le contexte de l’époque : une manifestation de lycéens et de jeunes étudiants, meurtris dans leur patriotisme, réagissant à l’interdiction de célébrer le 11 novembre 1940 prononcée trois jours plus tôt par les autorités allemandes. Quelques-uns se considèrent déjà comme « gaullistes ». Le mot n’a alors strictement aucune connotation politique ; il exprime la révolte face à l’Occupation et l’espoir préservé, même lointain, d’une libération. La manifestation du 11 novembre fut à la fois l’œuvre d’un groupe de résistants installé au Quartier latin et le fruit de la mobilisation spontanée de nombreux lycéens de Paris, en l’absence de toute considération politique, idéologique ou partisane. Les lycéens et les étudiants ont été guidés par le seul besoin de se rassembler pour exprimer à la fois leur douleur – certains portent la cravate noire du deuil – et l’espérance que symbolisent les bouquets de fleurs ou papiers découpés en forme de croix de Lorraine. La manifestation du 11 novembre marque l’engagement de nombreux jeunes lycéens et étudiants parisiens dans la résistance à l’occupation allemande et à la collaboration. Le mouvement eut plusieurs foyers à Paris : les facultés, notamment de droit, de lettres, de médecine, les grandes écoles, de nombreux lycées parisiens, en particulier Janson-de-Sailly, Molière, Buffon, Voltaire, Louis-le-Grand, Condorcet, Henri-IV, Carnot, Racine. L’initiative est partie de quelques tracts rédigés et imprimés au Quartier latin avant de se propager comme une traînée de poudre par le bouche-à- oreille. Pourtant, cet événement a été souvent minimisé par les historiens, considéré comme anecdotique. Pour s’en tenir à quelques classiques, René Rémond n’en dit pas un mot dansNotre Siècle,plus que Jean- pas Pierre Azéma et François Bedarida dansLa France des années noires. Il n’est même pas mentionné par Jean Lacouture dans sonDe Gaulle,le rebelle, ni par Éric Roussel, autre biographe du Général.La Seconde Guerre mondialede Raymond Cartier ouLa Grande Histoire de la Deuxième Guerre mondialede Pierre Montagnon sont muettes sur cet événement. L’importance quantitative de la manifestation, elle, donne encore lieu à controverse. « Combien étaient-ils ? Un consensus général répond 2 000 ou 2 500 », constate Pierre-André Dufetel, l’un des principaux acteurs du mouvement, président de l’association des résistants du 11 novembre (1) (2) 1940 . L’historien René Josse estime leur nombre entre 3 000 et 10 000 . Les archives de la préfecture de police, ouvertes en 2000, font état de 1 041 interpellations par la police française, dont une immense majorité de lycéens et d’étudiants, et plus d’une centaine d’arrestations par les Allemands. Quelle fut la proportion des lycéens et étudiants appréhendés ? Un sur deux ? Un sur dix ? Davantage ? Les témoignages font état d’une véritable nasse disposée autour du rassemblement par les Allemands et les policiers français, dont il était extrêmement difficile de s’extraire. Dès lors, tout laisse à penser que le nombre des interpellés représente un pourcentage élevé des jeunes qui se trouvaient à l’Étoile au moment de l’assaut de la Wehrmacht : aux alentours de un sur trois – ce qui est considérable – sur la base de
l’échantillon des 280 « résistants du 11 novembre 1940 » ayant adhéré à l’association qui porte ce nom. Il est dès lors à peu près certain que le nombre total des manifestants, à l’apogée du mouvement sur la place de l’Étoile, en fin de journée, n’a pas excédé le nombre de 3 000 – estimation analogue à celle de Pierre-André Dufetel. Une participation maximale de 5 000 personnes, sur l’ensemble de la journée, semble raisonnable, compte tenu des regroupements intervenus le matin et en début d’après-midi, des allers-retours sur les Champs-Élysées de nombreux jeunes qui sont repartis avant d’avoir pu atteindre la place de l’Étoile. Dans l’absolu, au regard de critères contemporains, le rassemblement du 11 novembre 1940 ne peut pas être considéré, du point de vue du volume, comme un mouvement massif, colossal. Néanmoins, il est essentiel de le resituer dans son contexte. Le rectorat de Paris compte alors 37 000 élèves scolarisés dans le (3) secondaire en 1940 et seulement 15 500 étudiants dont la moitié venus de province . Une manifestation antiallemande, réunissant environ un dixième des lycéens et étudiants de Paris – 5 000 sur 50 000 – dans le contexte de l’Occupation, c’est à l’évidence un événement considérable. Rapporté aux effectifs actuels de l’Éducation nationale à Paris – 200 000 collégiens et lycéens et 300 000 étudiants – cela donnerait, grosso modo, 50 000 manifestants ! Le 11 novembre 1940 doit donc être interprété non comme un mouvement marginal, mais comme une vraie mobilisation, représentative d’une partie de la jeunesse lycéenne et étudiante parisienne, unie dans son rejet de l’occupation nazie. Le mouvement se développe sous la forme de petits groupes remontant vers l’Étoile aux cris de « vive la France », « vive de Gaulle », « à bas Hitler ». Quelques manifestants, alliant humour et insolence, brandissent des « gaules » – des cannes à pêche – à la face des Allemands et clament « vive de… ». À 18 heures, tandis que la grande masse des lycéens et étudiants rassemblée autour de l’Arc de triomphe entonne La Marseillaise, une compagnie de la Wehrmacht intervient pour réprimer le rassemblement avec l’aide de policiers parisiens. L’impact de cette manifestation a été profond sur le plan symbolique : ce fut le premier signe d’une réaction de la population française à l’invasion et à l’Occupation, un puissant encouragement pour de Gaulle, qui écrit dans sesMémoires de guerre:
Pourtant, si favorable que pût être l’effet produit [par l’appel du 18 juin], il nous fallait bien constater que, dans les deux zones, l’opinion était à la passivité. Sans doute écoutait-on partout la « radio de Londres » avec satisfaction, parfois même avec ferveur. L’entrevue de Montoire avait été sévèrement jugée. La manifestation des étudiants de Paris, se portant en cortège derrière « deux gaules », et dispersée par la Wehrmacht à coups de fusils et de mitrailleuses, donnait une note émouvante et réconfortante.
Ainsi, la première marque tangible de refus de l’Occupation sur le territoire national est venue des jeunes Français, entre seize et vingt ans, d’un milieu social plutôt urbain et instruit, mais pas forcément aisé. Le geste des manifestants a été vilipendé par les partis et la presse collaborationnistes, qualifié de trahison, de crime contre le rapprochement franco-allemand. Il a été le plus souvent dédaigné dans leur environnement social et familial, condamné par les autorités de Vichy et l’administration de l’Éducation nationale, parfois qualifié de gaminerie, de provocation inutile et puérile. Cependant, la répression sévère et souvent cruelle – passages à tabac et simulacres d’exécution – eut un premier effet immédiat sur la vie quotidienne à Paris : elle a sérieusement ébranlé le mythe de « l’occupant correct ». La manifestation fut, pour de nombreux étudiants et lycéens, le point de départ d’un engagement actif dans la Résistance. Même si, en novembre 1940, la notion de Résistance n’est pas encore répandue, le rassemblement de l'Étoile en fut à l’évidence l’un des ferments. Pourquoi cet événement, qui aurait pu entrer dans la légende nationale, a-t-il quasiment sombré dans l’oubli ? Il est temps, en tout cas, de le redécouvrir.
Notes o (1)RevueIcare169, 1999., n o (2)Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n 47, 1962.
(3)données par Jérôme Carcopino, recteur de Paris, après le 11 novembre 1940 dans ses Statistiques mémoires intitulésSouvenirs de sept ans, Fayard 1953.
Un choc invraisemblable
I.
GÉNÉRATION TRAHIE
La France de la défaite aura eu un gouvernement de vieillards, la France d’un nouveau printemps devra être la chose des jeunes.
Marc BLOCH,L’Étrange Défaite
J’avais dix-huit ans, je devais aller à la Comédie-Française pour la première fois. J’étais en avance, par cette journée tiède d’arrière-automne, je décidai d’aller me promener sur les Champs-Élysées. Là, je trouve des terrasses remplies de soldats allemands en permission, apparemment amateurs de bonne cuisine et de petites femmes. Et puis, soudain, une rumeur, j’entends chanterLa Marseillaise, je suis happé par un groupe, je me retrouve manifestant sans l’avoir voulu… Dans ma classe de terminale au lycée Rollin, futur Jacques-Decour, il y avait des garçons qu’on devinait engagés dans la Résistance, et deux pronazis qui entrèrent dans la milice et finirent mal – des immondes qui, quand le professeur citait Bergson, braillaient : « Juif ! Juif ! » – et puis des attentistes dont j’étais, la plupart étant de cœur pour de Gaulle. Nous écoutions la radio anglaise. Je dois dire que pour moi l’effondrement de l’armée française avait été un choc terrible. J’avais été aussi atterré par le revirement de la presse, je pense spécialement àLa Petite Gironde, qui était passée de « nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » à « ils sont très corrects, nos vainqueurs ». Mais ce 11 novembre, j’ai eu l’impression que se fissurait le silence dans lequel la France était plongée depuis juin. J’entendis la voix de la France qui ressuscitait, par la rumeur des Champs-Élysées et aussi le soir en assistant à la représentation duCidjoué par Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud.
(1) L'auteur de ces lignes, Jean-Claude Brisville , fils d’un industriel parisien installé à Montmartre, a dix-huit ans le 11 novembre 1940. Jeune homme simple, sérieux et sans histoire, passionné de littérature et de théâtre, il a ainsi vécu la manifestation des lycéens et des étudiants, non pas en héros, mais en jeune Français au patriotisme blessé comme tant d’autres, qui voit du fond de l’abîme renaître une première lueur d’espoir. Qui sont les lycéens et étudiants de 1940 ? Que pensent-ils ? Que croient-ils ? (2) En 1940, seule une frange infime d’une classe d’âge, 2,7 % , poursuit ses études jusqu’au baccalauréat e t accède ainsi aux études supérieures. Les lycéens qui parviennent à ce niveau sont le plus souvent des enfants de médecins, de professeurs, d’architectes, de hauts fonctionnaires. Cependant, grâce aux efforts de e démocratisation de la III République, un nombre croissant des jeunes venus de catégories plus modestes, en particulier des métiers du commerce, de la petite entreprise et de l’artisanat, obtient ce diplôme et s’ouvre ainsi l’accès à la réussite universitaire. Le latin, le grec et l’histoire ancienne sont alors les matières nobles de l’enseignement. Le baccalauréat, qui comporte deux spécialités – littéraire (philo) et scientifique (mathélem) –, est une épreuve sélective, élitiste, d’un haut niveau d’exigence. Nés entre 1920 et 1924, ils sont les enfants du « baby-boom » de l’après-1918 : 700 000 naissances par an contre 300 000 pendant les hostilités. Ils ont grandi dans le souvenir de la guerre de 1914-1918. Leur père, leurs oncles sont anciens combattants. Tous ont des proches morts dans les combats. La bataille de la Marne, l’horreur des tranchées, Verdun, le courage et le calvaire des poilus hantent leur vie intérieure. Les histoires de la Grande Guerre sont, depuis leur plus tendre enfance, le sujet des conversations familiales. Leur éducation est profondément imprégnée des valeurs patriotiques. Non seulement les parents mais aussi
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