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40 ans de slogans féministes

De
123 pages
Les quelque 600 slogans ici rassemblés tracent le fils rouge des combats féministes en France entre 1970 et 2010. Paroles vivantes scandées, criées, chantées dans les manifestations, ces "mots de désordre" témoignent de la créativité sans cesse renouvelée des innombrables actrices d'une histoire collective. La manifestation féministe innove dans la longue histoire des rassemblements militants.Š
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40 ANS
DE SLOGANS
FÉMINISTES
1970/201040 ANS DE SLOGANS FÉMINISTES
1970/2010
CORINNE APP
ANNE-MARIE FAURE-FRAISSE
BÉATRICE FRAENKEL
LYDIE RAUZIER“Nos drapeaux sont des foulards à fleurs”,
Les manifestations du MLF
Béatrice Fraenkel
La manifestation est devenue en quelques années un véritable objet de recherche :
historiensetpolitistesontengagélespremierstravaux,enrichisdepuispeud’approches
1sociologiques et ethnographiques . La manifestation féministe est considérée par les
spécialistes comme un phénomène remarquable, marquant un tournant dans les
manières de manifester. Car slogans, banderoles, tracts, chansons, actions et tous les
éléments constitutifs des rassemblements ont été réinventés dès les débuts du MLF,
dans les premières années de la décennie soixante-dix. La manifestation féministe
innove, elle est un événement au sein de la longue histoire des manifestations
mili2tantes .
SLOGANS: LES MOTS ET LES CHOSES
Les slogans, célébrés dans cet ouvrage, constituent une sorte de trésor du féminisme.
1 Ethnographiques.org, n°21, novembre 2010, http://www.ethnographiques.org.
2 Fillieule O. et Tartakowsky D., La manifestation, Paris, Presses de Sciences-Po, 2008. En France, lors de la première action publique et médiatique à l’Arc de Triomphe le
5“NOS DRAPEAUX SONT DES FOULARDS À FLEURS” LES MANIFESTATIONS DU MLF BÉATRICE FRAENKEL
26 août 1970, une banderole affirmait : “Un homme sur deux est une femme.” assassin” apparaissent aux unes comme des “slogans de mecs” qui n’ont pas leur
Phrase frappante, amusante, elle fait partie de la mémoire collective du MLF et, bien place dans une manifestation de femmes. D’autres, militantes des groupes maoïstes
au-delà, elle caractérise en partie la lutte des femmes. Or cette phrase est faussement et trotskistes, jugent obscènes des énoncés comme “Le machisme fait le lit du
simple car elle est à la fois vraie et fausse.Tout dépend de la définition que l’on donne fascisme” ou “Le fascisme est un viol permanent – Le viol est un fascisme non
4du mot “homme”. Le paradoxe qui s’y loge donne le ton : les féministes aiment les reconnu” . Une femme s’interroge : “Qu’est-ce qu’une manif féministe ?” Réponse:
jeux de langage. Le fameux “Une femme sans homme c’est comme un poisson sans “C’est là où on ne crie pas la même chose !” Les slogans ne sont pas seulement
bicyclette” procède de la même veine, un rapport ludique à la logique, mais ici c’est contestés au nom de choix politiques divergents, ils le sont aussi formellement. Le
l’analogie qui sert la cause. Bien d’autres ressources sont exploitées : populaire modèle du mot d’ordre, hérité du militantisme traditionnel, doit être dépassé. Le
slocomme le “Ben quoi les femmes ?”, scientifique : “Existe-t-il des hétéro sapiens ?” gan fameux, “Les sorcières peuvent aussi guérir les maux d’ordre”, l’affirme sans
sans compter le plaisir des détournements “Je suis une femme, pourquoi pas vous ?” ambiguïté.
(réponse au “Je suis communiste pourquoi pas vous?” du PCF), “Je ne suis pucelle
que tu crois”, etc. Dans un autre registre, la simplicité d’énoncés tels que “Notre
corps nous appartient”, “Notre ventre est à nous” ne doit pas être sous-estimée. En 1979, un premier inventaire de slogans paraît dans Le sexisme ordinaire. Classés
Ces slogans sont autant de formules saillantes, incisives et efficaces. par ordre alphabétique, de nombreux énoncés sont datés et resitués dans leur
Les slogans sont aussi des enjeux politiques. Le 5 octobre 1975, en soutien à des mili- contexte d’apparition. La liste établit des distinctions entre les “mots ou slogans et
tants basques emprisonnés, se tient à Hendaye une manifestation internationale de autres mots de désordre”, d’une part, et “les mots qui s’obstinent à rester d’ordre, ou
3 5femmes. Elle se termine par un débat houleux entre manifestantes . Les positions ceux dont le ridicule tuerait même les sexicides si elles les laissaient faire” .
sont tranchées. Les unes regrettent que la marche n’ait pas été silencieuse, d’autres En 2011, sans prétendre à l’exhaustivité, le corpus recueilli est beaucoup plus
récusent l’emploi d’un certain nombre de slogans. Des formules comme “Franco important (environ 600 slogans). Photos, vidéos militantes, archives, ouvrages, de
nombreux documents ont été exploités pour réaliser l’inventaire. Sa publication
montre que la valeur attribuée depuis les débuts du MLF à la création de nouvelles
formes militantes s’est maintenue quarante ans durant. L’atelier d’écriture féministe
3 Cf. Manifestation à Hendaye, 1975, film vidéo réalisé par Anne-Marie Faure et Isabelle Brun du collectif Vidéa. n’a jamais cessé de produire la langue de ses combats. Après quarante ans de luttes,
4 Le sexisme ordinaire, Paris, Éditions du Seuil, 1979, p. 137.
il est temps d’en constituer l’archive.5 Ibid., p. 358.
7“NOS DRAPEAUX SONT DES FOULARDS À FLEURS” LES MANIFESTATIONS DU MLF BÉATRICE FRAENKEL
UNE CULTURE GRAPHIQUE Cette description accorde une large place au matériel militant. La manière d’écrire, de
fabriquer les panneaux,pancartes et banderoles,l’usage de dessins,de figurines :tout
Or, si les slogans ont été assez vite thésaurisés, leur forme graphique a moins attiré compte, tout fait sens. C’est un nouvel artisanat contestataire qui se déploie.
l’attention. Pourtant l’impact des formules ne peut être complètement dissocié des Lorsque l’on scrute les photos et les films en privilégiant cette perspective, il ne fait
formes matérielles qui les ont incarnées. Les militantes qui racontent la manifestation aucun doute que les formes des lettres, par exemple, sont en rupture avec celles des
6historique du 20 novembre 1971 dans Le torchon brûle n° 3 décrivent à la fois les manifestations de 68. Les graphies féministes, souvent écrites en couleur, montrent
mots et les choses : “Dès la République, des attroupements se sont formés autour de des styles cursifs, familiers, très différents des lettres capitales à angles bien droits,
la multitude de pancartes très colorées posées autour du métro. Succès de curiosité, typiques des inscriptions traditionnelles,largement utilisées par la gauche et l’extrême
discussions ; tout le monde veut des tracts […] Tout à coup, deux femmes arrivent gauche. L’usage de marionnettes, d’images publicitaires détournées, de ballons, de
avec une magnifique gerbe de fleurs en papier et une grande pancarte en forme de déguisements renforce le décalage :la nature spectaculaire de tout défilé est non
seufaire-part ’Plusieurs milliers de femmes chaque année sont victimes de l’avortement lement assumée par les femmes mais elle est transformée en arguments. Le MLF se
clandestin’ […] Nos drapeaux sont des foulards à fleurs ; des centaines de ballons distingue de tous les autres mouvements de contestation. Or, ces formes nouvelles
couverts de slogans seront lâchés. Des pancartes en forme de figurines représentent ont choqué et parfois ont profondément troublé les militants traditionnels.
les institutions répressives : un médecin surmonté des mots ’au nom de la vie ?’ ; un
prêtre ’au nom de Dieu?’ ; un patron ’au nom du fric ?’ ; un juge ’au nom de la loi ?’ ;
7une image de femme porte : ’Ils ne décideront plus pour nous.’ Des dizaines de pan- Le film Où est-ce qu’on se mai ? tourné par le collectif Les Muses s’amusent nous
ercartes couvertes de dessins reprennent tous les thèmes:’Double travail / demi-salaire’, montre en une longue scène le tout début de la manifestation du 1 mai 1976. Nous
’Libérez les inculpés pour avortement’, ’Famille-pollution : à bas le pouvoir mâle’, y voyons les manifestantes arriver petit à petit, seules ou en groupe, avec leurs
pan’Enfants désirés : enfants aimés’…” neaux, leurs banderoles, leurs pancartes. La caméra se promène, capte ce
foisonnement d’objets plus ou moins bricolés, de lettres, de couleurs qui s’affichent librement.
Certaines fabriquent leur panneau sur place, juste avant de partir. Les commentaires
fusent:“Tu as vu là bas ? ’Matérialisme Hystérique’,c’est formidable !”Tout le monde
regarde, apprécie, rit. Plusieurs groupes répètent des chansons.
6 Le torchon brûle, n°3, février 1972. Le texte est reproduit ci-après.
er7 Où est-ce qu’on se mai ? 1976, film vidéo réalisé par Delphine Seyrig et Ioana Wieder, Les Muses s’amusent. Cette manifestation du 1 mai a donné lieu à des heurts violents entre féministes et
9“NOS DRAPEAUX SONT DES FOULARDS À FLEURS” LES MANIFESTATIONS DU MLF BÉATRICE FRAENKEL
cégétistes. Dans leur film, Ioana Wieder et Delphine Seyrig ont recueilli les témoigna- tuées à faire des manifestations, mais aussi en tant que graphistes, typographes,
ges de plusieurs femmes syndiquées.L’une explique combien le slogan“Oui papa,oui imprimeuses, artistes. Il suffit de regarder les premiers numéros du Torchon brûle: ils
8chéri, oui patron – Y’en a marre !” a choqué les hommes de la CGT . En quelques ont été réalisés en partie par des femmes issues des écoles d’art et de graphisme qui
mots, elle résume le face-à-face entre les deux groupes : “Le cortège était différent possédaient des connaissances techniques de haut niveau et une culture artistique
9des autres. Les autres ils avaient des banderoles rouges et des banderoles noires avec étendue . Les manifestations n’étaient certes pas conçues comme des performances,
des lettres alors que là y avait plein de dessins plein de déguisements, puis c’est la plupart des femmes créaient leurs pancartes en amateurs. Mais la contre-culture
quand même beaucoup plus chouette d’être dans une manif de femmes, beaucoup féministe circulait par les revues, les affiches et inspirait les actions militantes.
plus gai, ça chante.” De leur côté, les chroniqueuses (sous pseudonymes ou anonymes) de la rubrique “Le
Deux cultures militantes s’affrontent. La manifestation féministe est tellement hors sexisme ordinaire” des Temps modernes, qui furent aussi des créatrices de slogans,
normes, provocatrice qu’elle déclenche des hallucinations. Certains syndiqués se font montre d’une grande sensibilité aux écritures urbaines de la contestation. Ce ne
plaindront d’avoir eu les fesses piquées avec des aiguilles, d’autres d’avoir vu des sont pas seulement les slogans féministes qu’elles relèvent dans leurs textes, mais,
“lesbiennes nues” dans le cortège!!! plus largement, de nombreux graffitis rencontrés dans la ville. Elles nous rappellent
Ces détails montrent combien l’ensemble des pratiques manifestantes du MLF, slo- dans quelle ambiance graphique se déroulaient les luttes. Par exemple Anni-Elm
gans, chants, vêtements, mais aussi banderoles, écritures, couleurs, formait un tout raconte : “Sur la façade d’un bloc de béton, dit d’habitation, d’une banlieue
concensidérant. Il est certain que nombre des militantes possédaient des savoir-faire spéci- trationnaire, j’ai lu cette inscription, bombée à la peinture verte : ’Toi tu dors, et moi
10 11fiques, non seulement en tant que membres actifs d’organisations politiques, habi- j’écris dans le silence de la nuit’ .” Ou encore “Il y a des traces de pas au plafond ”
note-t-elle à la station Maubert-Mutualité.Certaines inscriptions servent de modèles.
C’est le cas du slogan : “Visitons résolument cette manifestation”, inspiré,
apprend8 Martine Storti, Libération du 3 mai 1976 ; repris dans M. Storti, Je suis une femme, pourquoi pas vous ? 1974-1979. on dans Le sexisme ordinaire,“de celui que nous avions lu sur les murs du Marais lors
Quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération…, Paris, Michel de Maule, 2010, p. 96-97. de la visite d’un haut dignitaire chinois en France – notamment au Palais deVersailles
9 Voir Michèle Larrouy, “L’aventure de la presse féministe”, dans Martine Laroche et Michèle Larrouy, Collectif des ARCL,
12Mouvements de presse des années 1970 à nos jours, luttes féministes et lesbiennes, Paris,Archives Recherches Cultures ’Visitons résolument Versailles’ ”.
Lesbiennes, 2009, p. 181.
Quelques erreurs de fabrication sont devenues mémorables: “Je me souviens des10 Le sexisme ordinaire, Paris, Éditions du Seuil, 1979, p. 18.
11 Ibid., p. 319. restes de la banderole de 1 500 mètres de long qu’on n’a jamais pu accrocher sur la
12 Ibid., p. 177.
13tour Montparnasse parce que les fenêtres ne s’ouvraient pas ”, mais aussi des coups13 Ibid., p. 333.
11“NOS DRAPEAUX SONT DES FOULARDS À FLEURS” LES MANIFESTATIONS DU MLF BÉATRICE FRAENKEL
extraordinaires comme la banderole “Grrreveuses” déployée sur la façade de Beau- d’autres paroles, de donner à voir un monde différent. La nature utopique des défilés
bourg le 8 mars 1980.Trente ans plus tard, le 8 mars 2010 une bâche de huit mètres du MLF provoque une joie contagieuse.
proclamant “Le voile islamique insulte la liberté” est accrochée au pont de Grenelle
par la Ligue internationale du droit des femmes. Il y eut aussi les centaines de
pancartes plantées sur une pelouse, à l’image des cimetières militaires de Normandie, le MANIFESTATIONS HISTORIQUES, ÉVÉNEMENTS,TOURNANTS
6 mars 1993 lors de la Journée internationale des femmes pour les victimes de la
guerre yougoslave, contre la guerre, les viols et les tortures. Lors de l’anniversaire des 40 ans du MLF, en 2010, la question s’est posée de dater le
début du mouvement. Choisir l’action réalisée en 1970 à l’Arc de Triomphe n’a pas
fait l’unanimité. Pour certaines c’est en 68 que tout a commencé, pour d’autres c’est
Les objets, les supports, les formes graphiques sont solidaires des slogans. Les écrits bien en 70, mais à l’Université de Vincennes, etc.
des manifestations valent tout autant comme œuvre de langage et comme manière Sans rentrer dans le débat – la question des origines est toujours sans fond – nous
d’exposer les inscriptions, de les montrer sur le parcours du cortège. Le MLF est un pouvons nous interroger sur le statut plus général des manifestations dans l’histoire
atelier d’écriture exceptionnel, il est aussi une fabrique remarquable de matériel du MLF. Il ne fait aucun doute que plusieurs d’entre elles sont traitées comme de
vérimanifestant. tables événements, possédant chacun leur personnalité. Dans la décennie 70-80, on
Rappelons qu’en 1973, Simone de Beauvoir présentait la Ligue du droit des femmes retiendra cinq manifestations qui sont régulièrement évoquées et peuvent être
consien ces termes :“Cette association se propose plusieurs buts et entre autres de s’élever dérées comme des repères pour l’histoire militante des femmes en France.
contre toute discrimination faite aux femmes dans des affiches, écrits et paroles La première grande manifestation, historique, est celle du 20 novembre 1971. Elle a
14publiques .” Faisant écho à ce programme tout en le dépassant, les manifestations pour objectif que le débat sur l’avortement et la contraception soit pris en main par
proposent de montrer d’autres affiches, d’autres écrits, de faire circuler dans la ville les femmes elles-mêmes. Pour le MLF naissant, c’est la première épreuve militante,
l’épreuve de la mobilisation. On sait qu’elle fut réussie puisque de nombreux
mouvements acceptèrent de s’y joindre, notamment le Planning familial et le FHAR. En fait
on pourrait considérer que cette manifestation signe la viabilité du féminisme. Alors
le MLF s’affirme comme puissance de revendication populaire, la cause des femmes
s’installe dans l’espace public.14 Les temps modernes, décembre 1973, cité dans Le sexisme ordinaire, op. cit., p. 37-38.
13“NOS DRAPEAUX SONT DES FOULARDS À FLEURS” LES MANIFESTATIONS DU MLF BÉATRICE FRAENKEL
La première manifestation de nuit a lieu le 10 juin 1974. Une longue banderole “La contradictions de leur propre engagement. On retrouve des tensions du même ordre
nuit nous voulons sortir seules sans risques, sans protecteur” est portée sur l’un des lors de la manifestation internationale à Hendaye en 1975.
côtés du cortège. Ce défilé non mixte est remarquable à plusieurs titres. En particulier Enfin la manifestation du 6 octobre 1979 à Paris, clôt une décennie de luttes par une
parce qu’il illustre parfaitement le caractère performatif des manifestations de démonstration inédite de la vigueur du féminisme.Non mixte,elle a été d’une ampleur
femmes vis-à-vis de la ville et de son espace public. Car si les slogans réclament le inégalée.
droit de circuler librement et enjoignent aux femmes de reprendre la rue, le fait même
de manifester,de marcher ensemble dans la ville,réalise cette revendication.La
manifestation ne se contente pas de formuler des vœux, elle les accomplit. Elle forme une L’ACTE DE MANIFESTER
sorte de corps collectif soudé, grâce auquel chaque participante reprend la rue.
D’autres manifestations de nuit suivront,celle d’octobre 77,ou encore celle du 8 mars Quelle que soit la cause défendue, l’acte de manifester a souvent pour effet premier
79 pour laquelle fut conçue l’affiche “Femmes prenons la nuit”. de renforcer la détermination des militants. On a pu dire que la manifestation était
surtout autocentrée, que ses bénéfices étaient avant tout internes.
À partir du moment où la non-mixité s’est imposée dans le MLF,la manifestation
fémierLe 1 mai 1976 fut la manifestation de toutes les tensions. Le slogan des Pétroleuses niste ne pouvait se réduire à la mise en valeur d’objectifs traditionnels : se faire
“Battues violées c’est nous les inculpées. À bas, à bas la justice bourgeoise” fit débat connaître, convaincre, mobiliser, forcer l’agenda politique. De même que les femmes
dans le Mouvement : la justice n’est-elle pas tout d’abord patriarcale et non bour- en marche dans les manifestations de nuit revendiquent le droit à la rue et effectuent
15geoise ? Mais ce furent surtout les heurts violents avec le syndicat CGT qui marquè- ce qu’elles revendiquent puisqu’elles prennent véritablement la rue, on peut se
rent la mémoire féministe. De plus, l’affrontement entre deux cultures, syndicale et demander si la manifestation féministe non mixte n’est pas en elle-même une
expéféministe, a été vécu par nombre de femmes syndiquées comme un révélateur des rience de liberté, d’émancipation. Mais si prendre la rue la nuit peut se faire grâce au
corps collectif que constitue toute manifestation, oser la non-mixité est peut être une
expérience personnelle, intime, dont les retombées sont aussi subjectives. Le slogan
“Nos luttes changent la vie entière” exprime parfaitement ce niveau de lecture de
l’expérience manifestante.
De nombreux récits autobiographiques attestent que la rencontre avec le féminisme15 Ibid., p. 176.
15change durablement la vie de nombreuses femmes. La participation à une manifesta- retourne cette faiblesse en force : ce sont les corps qui deviennent les supports
légition joue souvent un rôle déclencheur dans ce processus. L’entrée dans un groupe times de la revendication, non parce qu’ils sont semblables mais parce qu’ils subissent
militant peut commencer par la confection de banderoles. “Parce que je parlais un une même oppression. Or, on l’a vu, le cortège de la manifestation féministe ne
peu russe, on m’a chargée de coller dans le bon sens des lettres cyrilliques prédécou- s’exprime pas d’une seule et même voix, il se veut protéiforme, polyphonique,
pées dans un joli tissu de satin rouge. […] Ce 8 mars pour la première fois j’ai eu polygraphique, en jeu constant entre un corps collectif qui agit et des individus qui se
16l’impression d’être là où je ’devais être’ .” rencontrent. Il est possible de penser que l’expérience vécue de la manifestation
Puis, la participation à de nouvelles manifestations vient confirmer et préciser les féministe ait été celle d’un collectif curieusement soucieux de la singularité de ses
engagements des unes et des autres. Au début du film réalisé par le collectif Videa membres.
17sur la manifestation d’Hendaye , on entend en voix off la déclaration d’une
participante : selon elle, les femmes sont venues avant tout pour se rencontrer. Cette décla- Pour conclure interrogeons-nous sur les formes actuelles des manifestations : qu’en
ration peut laisser penser que la manifestation est surtout autocentrée et que se est-il de la culture graphique du MLF, de l’impertinence de ses slogans, de la force de
retrouver dans l’action, faire des choses ensemble quel qu’en soit le motif contribue ses rassemblements ? Les nouvelles féministes ont largement pris le relais quelle que
à “changer la vie entière”. soit l’échelle des événements considérés. Si La Marche mondiale des femmes a porté
Mais ce serait se méprendre sur la nature du MLF. Car, si l’on s’en tient à cette mani- l’internationalisme des luttes féministes à un niveau planétaire,tous les pays arborant
festation filmée, on voit combien les motivations politiques sont aussi centrales pour le même logo,un groupe comme La Barbe excelle dans les micro-actions.Armées d’un
de nombreuses femmes. La diversité des motivations et des causes qui poussent simple postiche, elles font irruption dans les hauts lieux du pouvoir, du Sénat au Comité
chacune et les unes et les autres à manifester, loin d’être un problème peut être consi- olympique, de l’assemblée générale d’Air France à la Conférence des présidents
dérée comme un avantage. La manifestation féministe, en particulier quand, non d’université, ridiculisant les formes surannées de la misogynie des Grands. Dernière
mixte, elle valorise un lien a priori très faible, celui d’appartenir au genre féminin, née des organisations politiques en France, Osez Le féminisme défile avec ses
banderoles, tasseaux,drapeaux et badges designés avec soin,pendant que nombre de femmes
perpétuent des formes individuelles d’engagement en portant des messages
confectionnés sur place selon l’inspiration du moment. Depuis quarante ans, les féministes
n’ont cessé de renouveler l’art de prendre la rue. En 2008, elles proclament “la rue
16 Génération MLF, 1968-2008, Paris, Éditions des femmes, 2008, p. 240.
17 Manifestation à Hendaye, op. cit. l’espace la place pour nous”: tout un programme à venir.
17Récit de la manifestation du 20 novembre 1971
Le torchon brûle, n°3, 1971
L’itinéraire par lequel nous demandions une autorisation de parcours a été refusé par
la Préfecture : de la République nous pensions terminer devant les grands magasins ;
mais un samedi après-midi, nous risquions de rencontrer beaucoup trop de femmes
de tous les milieux sur notre passage et il aurait fallu détourner les bagnoles ! Nous
avons donc dû emprunter le chemin traditionnel, beaucoup plus désert.
Heureusement les gens étaient aux fenêtres.
La presse n’a pas annoncé la manifestation malgré nos conférences de presse et les
communiqués transmis.
Notre préparation, pour une fois, avait été assez bonne: 10 000 tracts ; une affiche (la
statue de la Liberté enceinte brandissant le poing dans le sigle génétique féminin
ebrisé). Un groupe de quartier, le 18 , avait même organisé un débat la semaine
précédente, auquel était notamment invitées les signataires du Manifeste du quartier ;
environ 50 femmes sont venues, dont une dizaine a rejoint le groupe.
Enfin, nous avions contacté différentes organisations (Association des femmes chefs
de famille, Planning familial, etc.).Victoire extraordinaire : le bureau national du
Plan21RÉCIT DE LA MANIFESTATION DU 20 NOVEMBRE 1971 LE TORCHON BRÛLE
ning a décidé d’appeler ses adhérents à la manifestation. Il avait été entendu que les peaux sont des foulards à fleurs ; des centaines de ballons couverts de slogans seront
membres d’organisation viendraient à titre individuel ; il n’y a donc eu aucune bande- lâchés. Des pancartes en forme de figurines représentent les institutions répressives :
role, pas plus de femmes du PSU, ni du Mouvement pour la liberté de l’avortement, ni un médecin surmonté des mots “au nom de la vie ?” ; un prêtre “au nom de Dieu?” ;
des syndicats, ni du Front homosexuel d’action révolutionnaire, ni du Mouvement. un patron “au nom du fric ?” ; un juge “au nom de la loi ?” ; une image de femme
Dès la République, des attroupements se sont formés autour de la multitude de pan- porte : “Ils ne décideront plus pour nous.” Des dizaines de pancartes couvertes de
cartes très colorées posées autour du métro. Succès de curiosité, discussions ; tout le dessins reprennent tous les thèmes : “Double travail / demi-salaire”, “Libérez les
monde veut des tracts. Nous en avons profité pour entrer au magasin de la Toile inculpés pour avortement” ; “Famille-pollution : à bas le pouvoir mâle”, “Enfants
d’Avion. C’est l’heure creuse et les vendeuses lisent les tracts avec énormément désirés : enfants aimés”, “Nous ne sommes pas des poupées”, “Mariage, piège à
d’intérêt ; elles nous indiquent les endroits où il y a d’autres vendeuses et nous cons”, “Nous sommes toutes des homosexuelles”, “Nous aurons les enfants que
demandent des papiers pour celles qui sont allées déjeuner. Une camarade reconnaît nous voulons”,“Omo, boulot, marmots, y’en a marre”,“Travail-Famille-Patrie, y’en a
esur la place une vieille dame qui était au débat du 18 ; elle est venue avec une amie : marre”, “Roulées par le patron, baisées à la maison”, “La pilule pour les hommes”,
“Nous sommes trop âgées pour vous suivre, mais nous avons voulu assister au “Contraception, avortement, libres et gratuits”. Le FHAR a une banderole “À bas la
départ.” virilité fasciste”.
Tout ça fait un effet énorme. Une jeune pompiste à qui on demande ce qu’elle pense
de la manif s’extasie :“Ah! c’est joli.” Elle dit :“C’est pour l’égalité des sexes ? Je suis
VERS 14H, ON S’INQUIÈTE : d’accord.” Une femme qui participe à la marche nous dit :“Je n’aurais pas cru ça
posIl n’y a, semble-t-il, que quelques centaines de personnes.Tout à coup, deux femmes sible ; il y a cinquante ans que j’attends ça.” Dans l’ensemble nos tracts sont bien
arrivent avec une magnifique gerbe de fleurs en papier et une grande pancarte en accueillis par les femmes, les passants, les commerçants. Bien des femmes expriment
forme de faire-part : “Plusieurs milliers de femmes chaque année sont victimes de leur accord:“Les jeunes sont moins cons que nous.” Dans un café, une femme de
cinl’avortement clandestin.” Elles sont affolées car le cercueil a disparu! Entre-temps, la quante ans s’indigne:“Qu’est-ce qu’ils font tous ces hommes dans la manifestation ?
manifestation a démarré et en remontant le cortège à la recherche du cercueil (il est Ce n’est pas eux qui avortent!”
en tête), nous nous apercevons qu’il y a foule. Mais une autre refuse catégoriquement le tract en disant que ça ne l’intéresse pas.
Le nombre de participants doublera pendant le trajet : environ 4 000 personnes dont – Mais les autres ?
800 hommes. Les larges boulevards et les trottoirs sont pleins de monde. Nos dra- – Qu’elles se débrouillent.
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