//img.uscri.be/pth/bebe0bbd66d954292012a21759cda484114b3c4a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

A l'ombre de Berlusconi

De
211 pages
Onze ans ont passé depuis la scandaleuse arrivée de Silvio Berlusconi dans la politique italienne. L'ombre du Cavaliere a accompagné l'histoire de la démocratie italienne au cours des vingt-cinq dernières années. Berlusconi a gagné parce qu'il a su incarner momentanément les désirs du peuple, des consommateurs, des téléspectateurs. Il marque le passage fatal de la politique spectacle à la politisation du spectacle, à l'utilisation des médias comme sujet du pouvoir. Ce livre est une tentative d'interprétation de ce phénomène politique.
Voir plus Voir moins

A

L'OMBRE DE BERLUSCONI
Les médias, l'imaginaire et les catastrophes de la modernité

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offiir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Francis PAVÉ (sous la direction de), La modernisation silencieuse des services publics, 2006. C. COQUIO et C. GUILLAUME (Textes réunis par), L'intégration républicaine des crimes contre l'humanité, 2006. M.A. ORAIZI, La culpabilité américaine: assaut contre l'Empire du droit international public, 2005. Maïko-David PORTES, Les enjeux éthiques de la prostitution, éléments critiques des institutions sociales et ecclésiales, 2005. Florence HODAN, Enfants dans le commerce du sexe. Etat des lieux, état d'urgence, 2005. V. TONEV STRATULA, La liberté de circulation des travailleurs en question, 2005. Henri SOLANS (sous la direction de), Faire société sans faire souffrir ?, 2005. Aziz HASBI, ONU et ordre mondial: Réformer pour ne rien changer, 2005. Pierre-Alain PORTE, La valeur du sport, 2005. Dimitri MIEUSSENS, L'exception corrida: de l'importance majeure d'une entorse mineure, 2005. Bernard SALENGRO, Le stress des cadres, 2005. Dominique GARRIGUES, Manuel des réformateurs de terrain, 2005. Jean-Baptiste RUDELLE, Vous avez dit progrès ?, 2005. Bernard L. BALTHAZARD, Le développement durable face à la puissance publique, 2005. Laurent SALIN, Vers une Europe vaticane ?, 2005.

Vincenzo Susca

A L'OMBRE DE BERLUSCONI
Les médias, l'imaginaire et les catastrophes de la modernité

Introduction ALBERTO ABRUZZESE

Postfaces FRANCOFERRAROTTI MICHEL MAFFESOLI

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'HannatlJln Hongrie Espace Fac..des 14-16 L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Konyvesbolt Kossuth Lu.

L'Harmattan Ualia Via Degli Misti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

12B2260 Ouagadougou 12

Traduit de l'italien par ISABELLEMANSUY

Adaptation de la version originale italienne intitulée: Berlusconi il barbaro. Radici, metafore e destinazione deI tempo nuovo A. Abruzzeze et V. Susca, Lupetti, Milano, 2004

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-7475-9867-5 E~:9782747598675

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS

7 enseigne, Alberto Abruzzese 9 21

INTRODUCTION:Berlusconi

CHAPITREI : Archéologies !.l De la métropole à la télévision /.2 La télévision et l'imaginaire collectif italien !. 3 Les deux ltalies : un schisme dangereux CHAPITREII : Phénoménologie 1I.1 Histoire d'un vendeur I/.2 Le peuple de Berlusconi 11.3 À la conquête de l'imaginaire collectif lIA Entre séduction et communion 11.5 Phénoménologie de Silvio Berlusconi 11.6 Tout en une soirée: Ber/usconi à Porta a porta 11.7 Le corps est le message CHAPITREIII: Au-delà de la culture de masse II!.1 Du moderne au postmoderne 111.2De la télévision aux new media: vers la cyberculture II!.3 Traits de la post-démocratie

51

113

CHAPITRE : Le déclin de Berlusconi IV IV.1 Le dernier corps télévisuel de la société de masse Iv.2 Ber/usconifalsifié
POSTFACES:

147

Les deux Italies et plus, Franco Ferrarotti La saturation du politique, Michel Maffesoli
NOTES
BIBLIOGRAPHIE

175 177 189 195 199

LISTE DES ABRÉVIATIONS

Quotidiens et revues Cs Ep Es Gio Ma Me Pa Re So St Te Un Vo Corriere della Sera Epoca L'Espresso Il Giornale Il Manifesto Il Messaggero Panorama La Repubblica Il Sole 24 Ore La Stampa Il Tempo L'Unità La Voce

Émissions de télévision Csh Din L3 PS SpTgl Sp Tg2 TR
Mauri=io Costan::.o Show Domenica in

Linea 3 Prima serata Speciale Tg 1 Speciale Tg 2 Tempo Reale

AVANT-PROPOS

Ce texte provient d'une de mes recherches sur la phénoménologie de Silvio Berlusconi, les médias et l'imaginaire italien. Cette recherche a donné lieu à un séminaire à la chaire de Sociologie des communications de masse de l'Université de Rome « La Sapienza» intitulé « Berlusconi il Barbara (Berlusconi le Barbare) ». L'allusion du titre à la saga « Conan le Barbare» (est-ce un hasard si le protagoniste en était Schwarzenegger ?) ne se voulait pas seulement une provocation, mais la constatation du caractère amphibie, ambigu - et en cela même narratif, voire mythologique - du personnage Berlusconi, c'est-à-dire d'une figure de leader profondément divisée en valeurs opposées entre elles, inconciliables. Une figure à « double sens ». Cela vaut pour l'adjectif-substantif « barbare» (en ce qu'il est porteur de destruction et, dans le même temps, de régénération) mais aussi pour toute personne qui, comme Berlusconi, en se faisant manifestation de subjectivités demeurant historiquement aux marges de la société civile (parmi les « derniers »), s'est toutefois inscrit dans l'ordre de la plus traditionnelle suprématie politique (parmi les « premiers»). Ce texte constitue une tentative de cristalliser et de mettre en œuvre la profitable et stimulante interaction qui s'est établie entre les deux domaines d'étude auprès desquelles se déroulent mes activités de recherche: la chaire de Sociologie des communications de masse de la Facoltà di Scienze della Comunicazione (Université de Rome « La Sapienza») et le Centre d'Études sur l'Actuel et le Quotidien (Université Paris-V La Sorbonne ). Mon travail n'aurait même pas commencé sans les éclairages d'Alberto Abruzzese et sans ses précieuses études sur la sociologie de l'imaginaire et de l'industrie culturelle. Je dois à Michel Maffesoli ma tentative d'étudier le berIusconisme à la lumière de l'apparition de la culture postmoderne et de la transfiguration du politique qui en découle. Je les remercie tous les deux pour leur proximité et l'affection qu'ils m'ont démontrée, mais plus encore pour avoir le courage de ne pas s'aligner sur les conformismes intellectuels. Un remerciement sincère va aussi à mes collègues et amis du CEAQ (Valentina Grassi, Stéphane Hugon, Michaël Valmore Dandrieux, Federico Casalegno, Sarah-Marie Maffesoli, Aurélien Fouillet) ; de la chaire de Sociologie des communications de masse (Andrea Miconi, 7

Stefano Cristante, Nello Barile, Fabrizio Carli, Nicola Pentecoste, Rossella Rega et les autres de la salle blle) ; de l'Istituto per 10 Studio dell'Innovazione nei Media e per la Multimedialità (Enrico Manca, Massimo Fichera, Stefano Gorelli, Vincenzo Visco Comandini, Antonio Cascino, Anna Alessi, Gianluca De Matteis Tortora, Fulvio Casale, Chiara De Cristofaro et Robert Castrucci) ; à Isabelle Mansuy qui a brillamment traduit ce livre. Merci surtout à ma famille qui m'a soutenu avec le cœur, l'esprit et avec tout ce qu'un jeune chercheur italien ne peut avoir...

8

INTRODUCTION

Berlusconi

enseigne

Alberto Abruzzese'

Berlusconi enseigne. Ce pourrait être le titre juste pour mon introduction: le plus souvent - peut-être presque toujours - nous transmettons aux autres beaucoup plus de manière inconsciente que consciente. Non tant par ce que nous disons ou faisons avec intention, que par la manière dont nous le disons et le faisons en suivant notre instinct et celui d'autrui. Non tant par la part de nous que nous contrôlons, que par celle qui nous échappe et qui agit malgré tout. Silvio Berlusconi est certainement conscient des chances qu'il a su saisir. Il est convaincu d'avoir quelque chose à enseigner aux Italiens - du plus humble technicien des lumières à la plus grande lumière de la science - mais je ne crois pas qu'il sache jusqu'au bout ce qu'il signifie « hors de lui» et donc ce qu'il enseigne effectivement: ce que révèle la mise en scène de luimême. Lui, auteur de spectacles, sait qu'il fait partie de son propre spectacle, mais il ne connaît pas le cadre entier de la scène à laquelle il s'honore d'appartenir sans toutefois en connaître le fond. Je le dis sans aucune ironie: Berlusconi nous enseigne beaucoup plus qu'il ne sait. Ce qui pourrait vouloir dire que sur le plan de l'ignorance - ici et maintenant - tant les partisans que les détracteurs de Berlusconi sont sur un pied d'égalité: les premiers ne savent pas qu'ils enseignent ce que les seconds ne savent pas qu'ils apprennent. On pourrait ainsi définir Berlusconi comme un mauvais écolier de luimême jeté dans un monde de mauvais maîtres. Le texte qui suit est le fruit d'un séminaire d'études de la chaire de Sociologie des communications de masse de l'Université de Rome « La Sapienza» dédié à cette ignorance commune de notre temps présent. Panni les diverses contributions au séminaire - dont la gestation a placé au centre la question de la légitimité de s'occuper d'une« question de gouvernement» dans un contexte universitaire - nous avons choisi de conserver l'intervention de Ferrarotti et celle de Maffesoli. Maffesoli, grâce à sa position d'« étranger », a été particulièrement précieux en tant que garant de la « distance» d'un discours méthodologique post-moderne. Nous sommes donc satisfait de cette discussion sur le « phénomène» Silvio Berlusconi - une entrée dans la vie sociale et politique italienne qui a désonnais vingt ans, mais que beaucoup s'obstinent à représenter comme une intrusion récente, et aussi épiso9

dique que gênante. Je crois que ces pages, nourries de ce débat, peuvent servir à qui veut aborder le sujet, à la fois délicat et crucial, avec un esprit ouvert, quelle que soit son appartenance culturelle et idéologique. Quels que soient ses intérêts. Quelles que soient les voix intérieures et extérieures dont il s'inspire. Pendant ces années - et non seulement à partir de la « descente dans l'arène » de Berlusconi - tout ce que j'ai écrit sur les médias a fait référence, implicitement ou explicitement, à Fininvest et à Forza ltalia (événements petits mais significatifs de l'époque des médias de masse). Je suis profondément convaincu que pour faire de la théorie et de la pratique des médias, une réflexion attentive et responsable sur le « phénomène» du « berlusconisme » est fondamentale, à condition d'en saisir la portée qui va bien au-delà du cas spécifique, au-delà de notre petit jardin national. En quelque sorte, les élections de 1994 ont fait partie pour nous, Italiens, de ces événements - comme la chute du mur de Berlin - qui, en bouleversant les contextes dans lesquels ils se déchaînent, revêtent la puissance d'une révélation et imposent donc une interprétation, un choix, une redéfinition de sa position au monde. Mais où se situe le point de catastrophe effectif dont il faut partir pour comprendre et se mettre en relation avec le « bonheur» ou le « traumatisme» qu'a produit le triomphe médiatique et politique de Berlusconi ? Il est important de souligner à quel point certaines questions, à la valeur fortement innovante, sont restées à la marge par rapport aux routines du conflit communicatif et social de toutes ces années. Il s'agit au contraire de confirmer l'existence d'un lien étroit entre les manières d'envisager le « problème» Berlusconi et les manières d'interpréter les qualités des médias et de la consommation. Il en est ainsi de la tendance à réaffirmer une suprématie critique de l'écriture sur les langages de la télévision et du marché. Il en est ainsi de la tendance à considérer comme « vulgaire» la sphère de comportements qui échappent aux règles de la tradition politique nationale, aux principes de la citoyenneté, aux valeurs institutionnelles. Il en est ainsi de l'opposition manichéenne entre télévision et vie sociale, tellement intériorisée qu'elle en constitue une division brutalement anthropologique entre des cultures qui ont des racines différentes, et donc une vocation différente. Une division dans laquelle, toutefois, le « vécu quotidien » ne rencontre jamais les contenus et les formes de la lutte électorale: pour toutes les positions en conflit, il semble que la « vie nue» des gens soit l'instrument et non le but de la compétition. Différents dans les langages d'appartenance, et donc plus ou moins conformes à l'esprit de la télévision et du marché, les « commentateurs» des leaders politiques, qu'ils soient 10

anciens ou nouveaux, ont toutefois du mal à concevoir ce qu'ils entendent effectivement« représenter ». Quel que soit leur horizon d'attente, quelle que soit la sensibilité dont ils prennent la charge. Quelle que soit la subjectivité pour laquelle ils se dépensent et achètent. Si Froio, dans son livre dédié au Cavaliere incantatore (<< Cavaliere enchanteur », 2004), fait référence à Le l'un des nombreux gestes de mauvaise éducation de Berlusconi, en rappelant celui qu'il a perpétré au préjudice de Scalfaro, pourquoi alors ne pas rappeler que ce dernier entra dans la chronique de la respectabilité catholique pour avoir giflé une dame à la robe trop décolletée? En situant l'électeur idéal de Berlusconi dans un peuple d'« ignorants, de femmes au foyer et de vieux» l'audience des programmes télévisés de la première partie de la soirée - on peut avoir raison (en partie) sur la donnée objective. Néanmoins, cela ne signifie pas que cet électeur peut être opposé au mâle adulte et cultivé, au citoyen qui lit le journal, qui est allé à l'école et à l'université et va voir les films d'auteur, protégeant son statut avec des appels et des girotondi'. Il s' agit de lapsus significatifs qui se traduisent en erreurs de communication mortelles. Pour simplifier: la cassure entre le « peuple» de la tradition civique et progressiste italienne et le « peuple» de Berlusconi passe par le malaise de ce dernier face au langage du premier, de son « capital culturel ». De même que la cassure entre l'art de parler, propre des cadres politiques traditionnels, et l'art de se faire écouter, propre des cadres émergents sur la scène médiatique (grande partie du placenta du succès berlusconien) ne naît pas des contenus mais des styles de communication. Mais dans les médias, la passion et la fantaisie des mots - leur effet émotionnel - font substance, font corps: il suffit de penser combien Berlusconi perd de consistance dès qu'il doit affronter les règles discursives de la politique parlementaire, combien il s'embrouille, mais comment aussi il reprend vie à l'improviste dès qu'il s'en sort avec quelque intempérance comportementale qui lui est si typique, avec quelque bavure si ouvertement en conflit avec les règles de savoir-vivre du système. C'est précisément ce type d'incorrection qui plaît à ceux qui ne se reconnaissent pas dans ce système,avant tout d'un point de vue expressif. Il arrive ainsi que gouvernement et opposition se mettent en scène beaucoup plus sur le plan des formes (sur lesquelles comptent les sensibilités émergentes dans l'expérience de la consommation) que sur celui des contenus (dont se préoccupent des portions bien plus restreintes de l'électorat). C'est à dire sur le plan des moyens plutôt que sur celui des messages. Mais lorsque McLuhan déclara que le médium est le message, il voulait dire que c'est l'appartenance à un espace déterminé de communication - par exemple à la télévision plutôt qu'au livre ou au journal- qui constitue la nature spé1l

cifique de cette appartenance, sa subjectivité. Gouvernement et opposition disposent de contenus politiques tendanciellement analogues (ou du moins homologues), mais de dimensions communicatives différentes. En outre, tandis que l'opposition fait référence à des stratégies dont la qualité est extérieure à l'espace des sensibilités médiales, le gouvernement n'a pas de stratégies mais il fait référence - même inconsciemment, spontanément - à des tactiques communicatives. Dans un présent où les contenus innovants résident à l'intérieur du caractère tactile des formes expressives, les uns et les autres perdent toute possibilité stratégique effective. Ils la perdent par excès ou par défaut de communication. C'est ainsi que les uns disposent d'une classe politique qui s'enroule sur elle-même et que les autres ne réussissent pas à créer une nouvelle classe politique. Toutefois, le passage de la tradition des stratégies à celle des tactiques - du long au court terme, de la rigidité à la flexibilité, des cultures de produits aux cultures de processus - est le résultat le plus fertile des phénomènes de déstabilisation générale du système italien dans son changement vers la dimension post-fordiste du travail et de la consommation: de nombreux cadres qui font référence à Berlusconi tirentou du moins pourraient tirer - avantage de ce saut de qualité, tandis que les cadres des partis traditionnels en subissent les effets les plus négatifs. Même une tension morale évidente risque de produire des résistances chez ceux qui - poussés par un climat de déréglementations diffuses - sont portés à y voir une obligation et non une libération. Le « bonheur» durable des fêtes télévisuelles requiert un langage « dionysiaque» pour faire son chemin, pour prendre la parole. Il faudrait le garder à l'esprit dans la mesure où aucun politique, même le plus éthiquement convaincu, ne considère que la politique soit l'espace dans lequel peuvent être sous-évaluées les conditions de la rencontre et les opportunités qui s'y offrent. « Un éclat de rire vous submergera» : cette vieille menace envers le pouvoir constitué est passée dans les mains de ceux qui devaient en être les victimes. Il y a quelque chose dans les mécanismes de la politique - appareils d'État, appareils administratifs, bureaucraties, partitocraties, procédures législatives, élections, etc. - qui ne s'émeut pas tant d'avaler le Berlusconi « chanteur» ou les grillons parlants qui sont contre ou pour lui. Je suis encore convaincu qu'il existe un rapport fort entre la crise de la télévision généraliste (là où une pluralité de sens difficilement unifiables en un modèle de société réglé par la quantité plutôt que par la qualité, s'oppose aux identités collectives) et la crise de la démocratie représentative. Berlusconi est au centre de ces deux crises, il exploite l'une et l'autre de manière rétrograde: la première par le pouvoir que la télévision de la plus grande visibili12

té a encore sur le système politique, et la deuxième par la faiblesse des statuts culturels qui servent de principe inspirateur au rapport entre minorités et majorités. Voilà donc que la direction à donner aux séminaires d'études centrés sur les points trop faibles ou trop forts de la communication politique trop à l'intérieur ou trop à l'extérieur de ses instruments, gérants et clients actuels - devrait passer résolument à un autre scénario qui ne serait plus préconstitué par le couple télévision / démocratie mais par celui nouveaux médias / post-démocratie. Il n'est pas vrai que BerIusconi est un « acteur social» du post-industriel, comme certains le soutiennent. La projection directe de ce leader sur certaines zones caractérisées par une culture postindustrielle (qui veut dire « avancée» ainsi que « arriérée» par rapport aux sujets, valeurs et instruments de la société moderne, donc une culture « décentrée ») continue à être une erreur aussi bien de l'opposition que des forces actuellement au gouvernement: erreur de la première parce qu'elle formule des campagnes de communication qui ne visent à substituer au visage de l'électeur que celui de BerIusconi ; erreur des secondes parce qu'elles croient en Berlusconi comme s'il était le contenu à suivre plutôt que le phénomène à interpréter. De fait, Berlusconi est entré en concurrence avec les professionnels de la politique de ces dernières années dans la tentative extrême de sauver / développer lui-même et donc le monde qui l'a généré, la Modernité qui a été sa Marâtre, le Père qu'il n'a pas eu. En tant que « dernier arrivé », Berlusconi agit pour se garantir cette même possibilité de domination que les processus de fragmentation de la société civile sont en train d'attaquer. À sa suite, je crois qu'il n'y a aujourd'hui que d'esclaves ou de personnes qui espèrent authentiquement dans ['efficacité et l'utilité - voire la nécessité - de BerIusconi comme garant d'un système politique non pas différent mais rénové, non pas anti-moderne mais plus moderne. En cela, de nombreux opposants leur ressemblent. Il y a quelque chose de plus qu'une réciproque instrumentalisation dans le fait que la rencontre politique des parties s'est aujourd'hui complètement concentrée sur une bataille judiciaire, comme si, quelle que soit son issue, l'horizon politique pouvait redevenir pour chacun « celui d'autrefois ». Reste donc l'urgence de s'interroger sur ce qui a constitué le véritable point de catastrophe à partir duquel 1'« événement» Berlusconi a été possible. Je reste convaincu par les thèses que j'ai avancées dans un petit livre que j'ai écrit « sur le coup» lors des élections de 1994, Elogio dei tempo nuovo. Perché Berlusconi ha vinto (<<Éloge d'un temps nouveau. Pourquoi BerIusconi a gagné »), un texte que je réécrirai aujourd'hui presque te[ quel, sûr que jusqu'à aujourd'hui il a été totalement méconnu aussi bien des partis 13

du centre centre-droit que de ceux du centre-gauche (un discours hors de leur temps, et donc avec quelque espérance de vivre vraiment le temps de celui qui ne fait pas de politique mais la subit). Dans 1'«éloge» de ce premier traumatisme - maintenant accru par une durée plus longue - je faisais dépendre l'ignorance des cultures institutionnelles face à Berlusconi de la cécité qu'elles avaient démontrée à l'égard du terrorisme rouge. Le voile noir entre politique et société n'a pas été déchiré jusqu'à nos jours (la stupidité manifestée à l'égard des ligues a créé la force de Bossi; celle envers la consommation diffuse et personnelle a créé la force de Berlusconi). Et pourtant, entre-temps, chacun des pouvoirs qui ont été responsables de ce refoulement sauvage des contenus « réels» du terrorisme italien a accompli un saut culturel réellement considérable dans l'acquisition du rôle des médias - du corps vivant des relations humaines - à l'intérieur de chaque pratique sociale, y compris la politique. Le souple mais dense manuel dédié au marketing électoral, (E)lezioni di successo (<< Élections (leçons) de succès »), d'Alberto Cattaneo et Paolo Zanetto (Etas, 2003) - fait de théories et de documentation - en est un témoignage significatif. Je pense qu'il est utile de le commenter brièvement ici parce qu'il concerne l'essence d'une analyse non sur le « temps nouveau », mais sur le« temps de Berlusconi ». Nous pouvons peut-être y trouver la réponse à la question que nous nous sommes posée sur le point de catastrophe à partir duquel il fallait expliquer le berlusconisme non comme pathologie du Cavaliere - qu'il soit bleu ou noir - mais du système politique national dans son entier. Cattaneo et Zanetto ont exposé une série de cas italiens et étrangers dans lesquels la pensée et l'action politique ont été conçues comme un « produit» (exactement comme une savonnette ou un soap opera) : campagnes de leaders qui ont gagné ou perdu la compétition électorale grâce à leur réussite comme « objet de consommation» (objets qui prennent vie dans la relation entre les acquéreurs et les vendeurs). Il en résulte un tableau de tendance, transversal aux cultures et aux traditions des partis, même ceux historiquement plus réfractaires à croire que le marketing est légitime et qu'il peut constituer la solution à leurs problèmes. Les auteurs ne cachent pas qu'ils sont convaincus que Berlusconi ajoué un rôle particulièrement innovant dans ce tableau. À l'intérieur d'un cadre néo-libéral et contre tout cadre autoritaire, ils considèrent que confier la politique aux médias en tant que véhicules du marketing est un signe de démocratie (ils rappellent à ce propos que le fondateur du commerce politique et des techniques de sondage de la demande a été Franklin Delano Roosevelt en 1936). Par conséquent ils suivent les traces de toutes les théories sur l' advertising (les années 1930 américaines 14

ont marqué le décollage définitif des communications de masse - radio, cinéma sonore et télévision - et des stratégies publicitaires) : pour vendre un produit avec succès, celui-ci doit avoir un « cœur» (un leader réussira dans sa campagne électorale s'il a quelque motif clair pour se faire acheter) ; pour construire le produit, il faut comprendre les besoins du public tant du point de vue qualitatif (ce qui sert à s'exprimer de la bonne manière) que du point de vue quantitatif (ce qui sert à battre ceux qui ont la capacité de communiquer aussi bien la diversité de leur produit). Même en s'arrêtant seulement à ces règles, on comprend qu'elles sont peu scandaleuses. Absolument acceptables. Les auteurs utilisent simplement une compétence sur des contextes sociaux caractérisés par une société de masse: ici, à la différence des contextes ruraux et urbains pré-industriels et prémodernes, l'orientation des personnes envers un leader ne peut que dépendre de simulacres collectifs. Pour que les intérêts et les besoins des électeurs puissent faire corps avec la figure du leader, il faut que le simulacre collectif - celui qu'on voit à la télévision - ait un visage, des vêtements et des manières correspondants à de tels intérêts et besoins. Jusque là, on peut être d'accord avec l'enthousiasme avec lequel les auteurs saluent le virage imprimé par Berlusconi à la politique. Le marketing et la communication ne servent pas seulement à identifier les besoins (les sondages sont déjà marketing et communication), à rendre perceptible à l'électorat ce qu'i! veut ou ce qu'il croit vouloir (la distinction n'est pas polémique mais veut seulement dire que toute la vie quotidienne des personnes et des groupes demeure dans cette ambiguïté), à gagner et recouvrir de succès la victoire (toute souveraineté se sert de prothèses qui, en accroissant son corps, lui donnent une valeur symbolique et pragmatique). Mais ils servent aussi - ce qui est important bien que cela puisse paraître aberrant à certains - à savoir gouverner et administrer (dans tout régime de gouvernement démocratique, il existe un écart notable entre les contenus et les formes du consensus: souvent, la faiblesse des premiers compense la force des seconds, et vice-versal'efficacité requiert de la conviction et la conviction requiert de l'efficacité; la réalisation des contenus requiert du temps, donc des messages persuasifs qui ne sont toutefois pas encore des contenus). Toutefois, cela dit, une considération préliminaire et deux problèmes surgissent, étroitement liés entre eux. D'abord, la considération d'un quelconque intérêt pour l'Italie: le berlusconisme n'est pas le point de maturation où les règles et les stratégies du marché sont subsumées par le comportement tactique et stratégique du politique, mais l'entrée pure et simple des cadres, les moyens et les instruments d'une classe anti-politique dans la sphère publique, 15

uniquement parce qu'elle est mercantile. Le premier problème concerne la signification d'un marketing entièrement conçu à l'intérieur des conditions expressives de la qualité collective prédominante - généraliste et simulacrale - des langages quotidiens. Le second problème concerne la signification que les limites historiques et sociales de ce marketing - celui que Cattaneo et Zanetto espèrent encore comme perspective et garantie future - revêtent face à des conditions expressives aussi différentes que celles qui émergent dans la société post-télévisuelle et post-fordiste. Le premier problème: suffit-il d'avoir sondé avec une plus ou moins grande impartialité ou une plus ou moins grande invention les besoins ou les fantaisies de l'électeur pour être capable d'un « bon gouvernement» - c'est-àdire pour fonctionner comme leader, mais dans l'intérêt commun de la sphère publique? Le « cœur» du leader suffit-il en tant que seule garantie de son électorat et de celui d'autrui? Même en restant dans une logique de produit, le système de valeurs du marché, une dimension communicative fondée sur la fiction et le spectacle, nous savons que, si cela suffisait, nous aurions une sorte de cercle vicieux entre la demande et l'otITe, une sorte d'impasse de la créativité, nécessaire pour rendre dynamique la consommation, un faible indice d'innovation, une inévitable tension défensive. On me dira qu'en« testant» bien la demande, on accomplit une sélection ciblée des objectifs, on les négocie. Néanmoins, les « experts» savent combien pèsent au contraire les routines de l'entreprise, la faible aptitude à risquer. Le second problème: un scénario de profonde désocialisation comme celui actuel ne s'adapte pas facilement à la construction de produits de consommation de type généraliste. La compétition sur le plan de l'écoute (sondages ou sensibilité) et de la voix (manières de parler et d'apparaître) a ses racines dans la société des simulacres de masse, pas dans l'interactivité des réseaux. La compétition ou bien joue alors un rôle de résistance à l'égard de la pluralité centrifuge des sociétés réticulaires, du sentir post- et anti-moderne, ou bien doit accepter une capacité innovante dans laquelle le « besoin» du consommateur collectif et le « cœur» du producteur unique (c'est précisément à cette simulation d'unicité-universalité que concourent les « collaborateurs du président ») ne sont pas les points les plus forts du territoire à gouverner, mais les plus faibles. Tandis que le savoir politique national semble s'aligner sur le savoir économique, en adoptant ses instruments et son absence de scrupules, une profonde distance est en train de se creuser entre le destin de la politique (si elle en a encore un, ce n'est pas celui des cultures politiques actuelles) et le destin du marché (dans lequel, quoi qu'il en soit, jouissant d'expériences et de 16

moyens infiniment supérieurs aux institutions de la politique, est à l'œuvre depuis longtemps l'expérimentation de produits qui ne gagnent pas sur la base de la quantité, mais sur la base de la qualité et de pouvoirs-langages qui émergent des périphéries et non des centres de l'habiter). Les théories du marketing politique valent donc seulement dans la cohérence des présupposés de la société moderne, c'est-à-dire d'un sujet de l'histoire occidentale qui s'est perpétué - même s'i! a traversé d'extraordinaires mutations et révolutions - de la Renaissance au Ground Zero de Manhattan. Si cette cohérence « préétablie» est en crise ou si nous désirons qu'elle entre en crise, alors le type d'auto-régénération linéaire et centralisée - de vedette - typique du marketing de produit entrera aussi en crise. En conclusion, le « produit» Berlusconi ne se suffira pas à lui-même, ni à ses « clients », à ses « distributeurs », à ses « promoteurs}) ou à ses « consommateurs », de même que les campagnes de communication de ses adversaires, quel que soit le degré de modernisation qu'elles peuvent atteindre, ne suffiront pas sur le marché des voix. Le marketing de la politique semble une nouveauté - pour un contexte réfractaire aux cultures de consommation comme celui italien (et pas uniquement) il peut seulement le sembler oufaire semblant de l'être - et pourtant, comme nous l'avons vu, ce n'est absolument pas une nouveauté. Il apparaît avec la naissance 'du Moderne. C'est le« minimum}) qui sert - et a servi - à ses stratégies de pouvoir. C'est pour cela que l'Ouest a gagné sur l'Est du monde, les démocraties sur les dictatures, la publicité sur la propagande, la séduction sur la réclusion, le plaisir sur la torture. La personne sur les liens sociaux. Mais c'est précisément pour cela que le marketing ne sert pas à abandonner des paradigmes et des pratiques de la modernité. Il ne sert pas à trouver les contenus avec lesquels sortir de la crise de ses valeurs. L'« endroit» où chercher l'exigence et l'urgence de ces contenus est l'épisode qui pour nous, Italiens, a eu la même puissance métaphorique que le Il septembre 2001 a eu pour les États-Unis d'Amérique: le crime Moro commis par les Brigades rouges. Là où le bien et le mal se confondent. Où la « vie nue» des êtres humains - esclaves et patrons - est mortifiée et lacérée. Où l' événement devient surtout visible et pourtant inouï. La réaction fut la même: ne pas comprendre que les catastrophes viennent de l'intérieur et non de l'extérieur de la société. Que les destinées magnifiques de la démocratie produisent des effets monstrueux (le vingtième siècle en est la démonstration). Il me paraît nécessaire de me répéter, mais je n'aime pas me citer. Pourtant, cette fois, je ressens le besoin de rappeler deux de mes textes. Le premier est un passage du petit livre auquel j'ai déjà fait référence (et qui m'est revenu 17

en mémoire en voyant le film anti-politique que Bellocchio a dédié à la séquestration et à l'assassinat de Moro): « Dans la parabole dont je reparcours quelques passages, Berlusconi est enlevé à la place de Moro. La solution comme je l'ai dit - est riche de significations. Moro - grâce à sa prison brigadiste et à la photo de son cadavre - est devenu un symbole de la civilisation contre la barbarie, du désir de vie contre la pulsion de mort, de l'individu contre les systèmes, de la culture contre les armes à feu, de la confession contre la propagande. Il l'est devenu - selon le schéma classique du bouc émissaire, du sacrifice régénérateur - indépendamment de tout jugement politique ou moral argumenté sur sa figure de chrétien démocrate et d'homme d'État; indépendamment de toute signification acquise avant sa re-production dans les médias comme victime collective du terrorisme (mortel héritage de la reproduction mécanique de la réalité, mise en œuvre par l'industrie culturelle de masse). Et, en tant que symbole, Moro a fait débuter une dynamique sociale qui, de fait, s'est réellement entrecroisée avec la naissance du terrorisme immatériel de la télévision sur les ruines du territoire physique édifié par les vieilles institutions des partis et de l'État. Et maintenant, il ne convient pas à notre imaginaire collectif de séquestrer Berlusconi et d'en faire un martyr ». Pour comprendre, il faut retourner en arrière. Au début des années 1980, c'est-à-dire à un stade déjà avancé du développement de la culture de la consommation et des médias qui avait débuté en 1968 (révolution occidentale de la société de marché), quand il me semblait - de manière totalement erronée - qu'un renouvellement de la sensibilité collective pourrait encore réussir par la « renaissance» d'une culture de parti et - de manière tout aussi erronée sinon plus - par un parti ouvrier et de « mouvement» (raison d'une position collectiviste nationale, délicieusement moderniste, aussi répréhensible qu'elle était alors compréhensible). Toutefois, il y avait quelque chose d'assez conscient - toujours utilisable - dans les pages apparues précisément dans ces années dans un autre de mes petits livres, Il fantasma fracassone. Pei e poUtica della cultura, publié par Lerici en 1982. Écrites une quinzaine d'années auparavant, elles servent de clé d'interprétation à la citation que nous venons de rappeler et elles sont un témoignage du traumatisme culturel qui - n'ayant jamais été métabolisé - a conditionné, fondé, imposé toute articulation ultérieure de la civilisation italienne contemporaine, la destinant non à une solution mais à une radicalisation de sa crise: « ... je reviendrai plus loin sur le problème qui m'intéresse le plus, celui constitué par la substantielle incompréhension démontrée par le parti à l'égard des mass-médias. Toutefois,je voudrais ici m'arrêter sur l'inadéquation culturelle éclatante que nous avons soulignée à l'égard du terrorisme. 18

Une fois encore, il suffit de partir de la rage que nous sommes ponctuellement obligés de vivre en lisant la manière dont notre presse a suivi la naissance et le développement du phénomène. De même que pour la question des droits civils, des besoins « privés », de l'émergence de minorités et de diversité, on mesure non seulement de nets retards, des acquis difficiles, mais on trouve aussi des distorsions de la substance sociale des faits plus ou moins graduelles et violentes. Nous sommes face à une pauvreté culturelle, à un lourd héritage petit-bourgeois et à des dispositifs de contrôle politique qui, dans le cas du terrorisme, ont pris une forme dramatique, dirais-je même tragique dans le sens de l'époque. Il s'agit d'une pauvreté culturelle de souche petite-bourgeoise précisément parce que l'on a accepté le chantage de la terreur, c'est-à-dire la peur de vivre de grandes perturbations collectives, de subir des processus destructeurs, de perdre les équilibres atteints [...] comprendre les motivations du terrorisme, en prendre une conscience plus profonde, en pénétrer et en traduire les langages sans pour autant risquer l'implication ou la désagrégation ». Berlusconi est beaucoup plus objet d'exorcisme que d'interprétations. Voilà pourquoi nous avons considéré non seulement utile, mais aussi nécessaire d'amener à l'intérieur de l'enceinte universitaire tout lefracas (mot qui fait allusion à la destruction) que Silvio Berlusconi a produit, et produit, dans le système national, et plus encore le bruit (mot qui fait allusion à des cris discordants et confus) que notre sphère publique a produit et continue de produire sur lui. Un motif qui peut se résumer en de courts et synthétiques passages: l'Université devrait avoir le devoir de créer une nouvelle classe dirigeante ; pour gouverner le pays, il faut savoir que celui-ci s'est radicalement transformé et qu'au cœur de cette transformation sont« au travail» les changements des formes de communication; le « cas» Berlusconi offre le terrain le plus avancé de réflexion technique et professionnelle pour les sciences de la communication qui veulent former les jeunes sur des points substantiels comme le rapport existant entre les nouvelles sensibilités des sociétés postindustrielles et les innovations technologiques. Pour ainsi dire: la politique de nos jours œuvre sur son « invention» de société et il s'agit donc de fournir des éléments utiles à l'identification de la société réelle et des instruments d'intervention qu'elle requiert. Une nouvelle invention? Peut-être, mais à condition que ce soit quelqu'un d'autre - une nouvelle subjectivité - qui l'imagme.

19

CHAPITRE I Archéologies

Lointaine ou non, la mythologie ne peut avoir qu 'unfondement historique, car le mythe est une parole choisie par l'histoire: il ne saurait surgir de la Il nature Ii des choses, Roland Barthes

Berlusconi a gagné en opposant son propre retard culturel et social au retard des institutions du passé, désormais dépassées par le développement de l'imaginaire collectif tardo-télévisuel. Le retard des vainqueurs a au moins pu rassurer sur les cultures des médias de masse et les grandes consommations collectives, sur leur dangereuse survivance. Alberto Abruzzese

1.1 De la métropole à la télévision

Pour s'expliquer une figure aussi complexe que celle de Silvio Berlusconi, en recourant à la logique et non aux émotions, il faut comprendre dans quelle mesure son entrée sur la scène italienne et internationale est cohérente avec les mutations des formes de vie de la société contemporaine. L'homme d'Arcore2 est né à la fois de l'intérieur et de l'extérieur du système Italie et du système Monde; il est sorti à la fois des profondeurs de l'imaginaire collectif moderne et de ses frontières, de ses limites expressives. À la fois des ruines de l'Histoire et des premières lumières d'un « temps nouveau ». Si la métropole a été le médium principal, ainsi que la métaphore la plus efficace de l'expérience moderne, et si la télévision en a relancé la puissance communicative dans la phase de la modernité tardive, Berlusconi se trouve là où les processus de dématérialisation et de médiatisation du territoire, par le développement technologique, ont poussé à lacérer toute « trame» de la modernité. Là où ce n'est plus ni le citoyen ni le téléspectateur qui« fait société », mais le consommateur individuel. Les racines du « berlusconisme » - qui n'a pas émergé par hasard du « craxisme », faillite de la tentative la plus extrême d'innovation des politiques traditionnelles - plongent dans ce changement d'époque, que beaucoup éludent ou ignorent. La nature d'événement brut - simple, élémentaire - que l'on a voulu attribuer au succès de Berlusconi n'est qu'apparente. L'ignorance réelle ou sup21