A l'ombre de Hong Kong

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296341432
Nombre de pages : 330
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À L'OMBRE DE HONG KONG
le delta de la Rivière des Perles COLLECTION
"Géographie et Cultures"
publication du Laboratoire "Espace et Culture"
directeur : Paul CLA VAL, Professeur, Université de Paris IV
rédaction : Colette FONTANEL, Ingénieur d'Études, C. N. R. S.
Série "Fondements de la géographie culturelle"
Cynthia Ghorra-Gobin (dir.), Penser la ville de demain, 1994, 266 p.
Paul Clavai, Singaravélou (dir.), Ethnogéographies, 1995, 370 p.
Marc Brosseau, Des Romans-géographes. Essai, 1996, 246 p.
Françoise Péron, Jean Rieucau, La Maritimité aujourd'hui, 1996, 236 p.
Jean-Robert Pitte, Robert Dulau (dir.), Géographie des parfums, à paraître.
Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quinty-Bourgeois (dir.),
Les Représentations du territoire, à paraître.
Série "Histoire et épistémologie de la géographie"
Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.), La Géographie française à l'époque
classique (1918-1968), 1996, 345 p.
Jean-François Staszak (dir.), Les Discours du géographe, 1997, 284 p.
Série "Culture et politique"
André-Louis Sanguin (dir.), Les Minorités ethniques en Europe, 1993, 369 p.
Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.), Langues régionales et relations
transfrontalières en Europe, 1995, 318 p.
Georges Prévélakis (dir.), La Géographie (les diasporas, 1996, 444 p.
Emmanuel Saadia, Systèmes électoraux et territorialité en Israël, 1997, 114 p.
Anne Gaugue, Géopolitique des musées en Afrique. La mise en scène de la
nation, 1997, 230 p.
Paul Clavai, André-Louis Sanguin (dir.), Métropolisation et politique, 1997,
316 p.
André-Louis Sanguin (dir.), Vivre dans une île. Une géopolitique des
insularités, à paraître.
Série "Études culturelles et régionales"
Jean-Christophe Huet, Les Villages perchés des Dogon du Mali, 1994, 191 p.
Béatrice Collignon, Les Inuit. Ce qu'ils savent du territoire, 1996, 254 p.
Thierry Sanjuan, À l'Ombre de Hong Kong. Le delta de la Rivière des Perles,
1997, 313 p.
© Éditions l'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5457-7 Thierry SANJUAN
À L'OMBRE DE HONG KONG
le delta de la Rivière des Perles
Préface de Marianne Bastid-Bruguière,
directeur de recherche, C. N. R. S.
Série "Études culturelles et régionales"
Collection "Géographie et Cultures"
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École-Polytechnique
Montréal (Qc) — CANADA H2Y I K9 75005 Paris
Ce livre suit la transcription pinyin de la prononciation en mandarin de tous
les mots communs et noms propres chinois qui sont mentionnés ici, à
l'exception des noms dont l'appellation occidentale est déjà largement
diffusée dans la langue française (Pékin, Yangtsé, Canton...). Le terme de
"Rivière des Perles" a été préféré à Zhujiang, son équivalent chinois.
Cartes réalisées par :
Yvon MAUREL,
Florence BONNAUD, Université de Paris-Sorbonne,
et Raymond GHIRARDI, C. N. R. S.
Photos : Thierry SANJUAN
Photo de couverture :
la ville de Zhaoqing sur les rives du Xijiang, Thierry SANJUAN. Préface
Du prodigieux essor qui transfigure l'économie et la société
chinoises depuis quinze ans, l'exemple le plus précoce et le plus
spectaculaire est sans doute la transformation du delta de la Rivière des
Perles, dans la province méridionale du Guangdong. Entre Canton,
Hong Kong et Macao, sur les 48 000 km 2 de ce triangle de rizières et
collines emmêlées dans le lacis des eaux s'élève aujourd'hui un maquis de
béton, troué par des bretelles d'autoroutes. Ouverture et réformes
économiques s'inscrivent dans l'espace, elles éclatent dans le paysage et y
redessinent la distribution des activités et des hommes, ainsi que leurs
réseaux de liaison.
Jusqu'ici, la plupart des experts ont eu coutume de se borner à
commenter les colonnes des annuaires statistiques et ont cru voir dans la
croissance vertigineuse qu'elles affichent la simple propagation d'une onde
puissante dont l'épicentre et moteur unique serait le dynamisme de
Hong Kong. Géographe et sinologue, c'est au contraire les pieds sur le
terrain, dans la boue des digues et chantiers, par l'observation et l'analyse
de ses implications spatiales, que Thierry Sanjuan a cherché à comprendre
comment s'opère la modernisation accélérée des zones côtières chinoises, si
fortement illustrée par le cas des basses terres du Guangdong central, et
quel type de réalité régionale elle met en place.
En effet, comme il le souligne avec raison, ce n'est pas seulement la
vigueur de sa métamorphose qui justifie l'étude du delta de la Rivière des
Perles, c'est aussi le fait que la situation de ce territoire dans le
développement d'ensemble de la province du Guangdong reproduit celle
qu'occupe, à l'échelle de la Chine entière, la frange littorale où, de Hainan
à Dalian, sont concentrés les pôles de la croissance récente. On y voit à
l'oeuvre les disparités entre rivages maritimes entrés dans le système
économique mondial et terres intérieures souffrant de leur enclavement,
ainsi que toutes les difficultés d'articulation régionale, voire les tentations
de séparatisme qui en résultent, alors que ces façades étaient voulues pour
entraîner l'intégration progressive du continent chinois au marché
planétaire.
Il y avait de l'audace à vouloir capter les traits d'un espace qui est
sans doute, dans le inonde actuel, celui où les mutations sont les plus
5 rapides. L'auteur nous présente deux tableaux de la physionomie du delta :
en 1980, puis en 1992. Leur comparaison met en lumière les éléments de la
dynamique commune de croissance qui font aujourd'hui du delta une région
matérielle : prolifération de l'industrie légère, des réseaux de transport, par
terre autant que par eau, infrastructures de production énergétique,
réorientation agricole vers les cultures maraîchères et fruitières pour les
marchés urbains, urbanisation par la densification des villes moyennes et
des bourgs, prédominance des flux axés sur Hong Kong. Elle montre aussi
la diversité et l'émiettement des types de développement, l'absence de
solidarité et d'articulation concertée entre des territoires disparates où se
côtoient et se font concurrence l'initiative industrielle des bourgs ruraux,
l'implantation de firmes étrangères et l'effort de rénovation d'entreprises
d'État vieillies.
La dévolution de pouvoir financier, de contrôle commercial et de
gestion de la main-d'œuvre consentie par Pékin à la province par suite des
réformes a favorisé en fait l'initiative des échelons locaux des municipalités,
cités et districts. Plus encore que les Zones Économiques Spéciales de
Shenzhen et Zhuhai, ce sont les villes et bourgs du delta central qui ont
confisqué à leur profit le nouveau développement industriel, en captant
capitaux, technologie et savoir-faire venus de Hong Kong. Leur politique
s'est axée sur un essor du secteur collectif dont le succès tient à
l'identification entre le gouvernement local et les entreprises dont il a la
propriété et la gestion. Bureaucratie et économie vont de pair. Les autorités
municipales se font les agents commerciaux et fondés (le pouvoir des usines
qui dépendent d'elles. La région matérielle qui s'est constituée a annexé,
surtout en direction de l'Est, la zone périphérique du delta central.
Pourtant, cet ensemble si dynamique, dans lequel l'unité physique
du delta se trouve en quelque sorte renforcée par le développement
contemporain et son urbanisation intense et diffuse, manque curieusement
d'une véritable structure. Aucune hiérarchie n'ordonne ni ne réunit les
sous-ensembles juxtaposés et souvent antagonistes nés de la politique
individuelle menée à l'échelon local. Sous l'effet des réformes, le rôle
directeur de Canton a décliné. La décentralisation a limité le contrôle
politique et administratif de la capitale provinciale sur les municipalités du
delta, tandis que s'opérait l'intégration économique de ce territoire dans
l'orbite de Hong Kong. Le delta n'est plus comme jadis l'arrière-pays
cantonais, il est devenu l'hinterland de Hong Kong.
Mais, et c'est un des apports les plus originaux de cette enquête, la
dépendance à l'égard de Hong Kong n'a pas créé de véritable solidarité
dans le tissu régional, elle est incapable d'introduire ou d'imposer une
véritable cohérence dans l'aménagement du territoire. Hong Kong reste un
élément extérieur : de part et d'autre de la frontière, des structures
économiques et sociales profondément différentes ont maintenu une sorte
d'étanchéité que n'atténuera guère le statut particulier du territoire colonial
6 après son rattachement à la souveraineté chinoise. Les liens mêmes entre la
croissance du delta et le pôle de Hong Kong tendent à devenir moins
exclusifs au fil des ans. L'auteur met en lainière l'émergence d'une certaine
autonomie dans le développement du delta : les districts traditionnels des
terres centrales s'affirment comme des zones de croissance plus cohérentes
et solides que les Zones Économiques Spéciales. Capitalisme de boutiquiers
sans doute, mais signe que la région s'oriente vers une structure
polycentrique qui dans l'avenir relativiserait le poids de Hong Kong.
Il n'en reste pas moins que la gravité des problèmes écologiques,
sociaux et culturels que suscitent ou réveillent la croissance accélérée et le
mode actuel de développement, imprégné de localisme, appellent à
s'interroger sur la capacité de l'Etat à exercer sur le mouvement des choses
un rôle de coordinateur et de régulateur, voire sur sa volonté d'assumer
cette fonction. Là réside sans doute l'incertitude majeure pour la prospérité
du jeune dragon dont le profil s'esquisse sur les ruines des étangs et des
digues à mûriers.
Cet ouvrage apporte à la connaissance du développement chinois
contemporain l'éclairage nouveau et pénétrant d'une géographie humaine
au plein sens du terme, alliant l'utilisation d'une documentation
considérable à un travail de terrain approfondi et concret, poursuivi
pendant plusieurs années. Par cette longue exploration méthodique, directe
et vécue de la terre et des hommes dans une région chinoise, le livre de
Thierry Sanjuan mérite aussi d'être salué comme une oeuvre pionnière et
fondatrice parmi les études qui ont été consacrées jusqu'ici en France à la
géographie de la Chine.
Marianne BASTID-BRUGUIÈRE
7 Remerciements
C'est à Hong Kong en 1993 que j'ai commencé l'écriture de ce livre.
Je souhaiterais ici remercier l'École normale supérieure, le Ministère des
affaires étrangères et le Centre d'études français sur la Chine contemporaine
pour m'avoir permis de séjourner en Chine du sud pendant près de quatre
années. Cet ouvrage, dont l'essentiel fut — il y a peu — le mémoire d'une
thèse en géographie, n'aurait pu voir le jour sans l'expérience de terrain, la
familiarité humaine et scientifique de la réalité chinoise que ce séjour m'a
procurées.
On ne dira jamais assez les difficultés du terrain chinois. Malgré les
efforts actuels des institutions continentales pour une plus grande
transparence, les documents restent difficiles d'accès et il faut une grande
ténacité pour obtenir une donnée, qui, ci posteriori, se révèle parfois
incomplète ou péniblement déchiffrable. Quant aux enquêtes, elles ne sont
officiellement autorisées que dans des cadres administratifs qui les rendent
très souvent lourdes à mener.
J'ai pu d'autant plus apprécier la sollicitude et la fréquente amitié
que m'ont témoignées les chercheurs chinois de Canton et de Hong Kong.
Leurs entretiens me furent toujours d'un grand profit, et leur ténacité — dans
les conditions matérielles qui sont les leurs — un exemple. Ma pensée va
tout naturellement à MM. Xu Xueqiang, He Bochuan, Wang Bin, Liu Wenli
et Luo Youling.
9 INTRODUCTION
L'espace chinois à l'épreuve du développement
L'image, devenue banale, d'un dragon qui s'éveille trouve
aujourd'hui une singulière résonance dans la vitesse de développement que
connaît la Chine contemporaine. Après un siècle douloureusement tragique,
fait de guerres civiles, de famines, de faillites économiques, d'occupations
étrangères, enfin d'une révolution qui l'a ébranlé jusque dans sa mémoire
culturelle, le continent chinois s'est résolument lancé, depuis une vingtaine
d'années, dans une politique de réformes dont l'ampleur est sans précédent et
dont les conséquences marqueront pour longtemps l'homme et l'espace
chinois.
Ces marques, nous les percevons déjà. Avec la croissance
économique, il s'agit du bouleversement général d'une société où la tradition
avait dû s'accommoder des exigences drastiques d'un système socialiste.
Cette société est aujourd'hui en marche vers des modes de penser et d'agir
répondant aux lois du système économique mondial, aux rigueurs du profit
et de l'insertion maximale dans un réseau de commerce international. Acte
originel de ce processus, l'"ouverture" de la Chine, datée de 1978, a permis
une expérimentation économique et sociale unique dans l'histoire. Alors que
le mur de Berlin entraînait dans sa chute l'ensemble des régimes
communistes d'Europe de l'Est, le gouvernement chinois a trouvé une
justification et une explication à son maintien au pouvoir dans sa politique
de réajustements économiques. Malgré les contestations populaires qui ont
ponctué la décennie 1980 — et dont les événements du printemps 1989
furent l'aboutissement sanglant —, la Chine est devenue l'un des rares pays
communistes à maintenir son régime tout en sortant d'une stricte économie
socialiste. Sur ce point, elle se pose en modèle pour ses voisins, le Vietnam
ou la Corée du Nord.
Le pays profite aussi de sa situation régionale et inscrit son
développement à la jonction de deux systèmes, l'un sociopolitique, l'autre
relevant d'une dynamique régionale à l'échelle du monde asiatique.
L'idéologie officielle qui prône un "socialisme aux caractéristiques
chinoises" suivant l'expression de Deng Xiaoping souligne ce fait et ne tient
pas seulement d'une union de mots en vue de combiner une légitimité
nationale à un modèle de société. Elle suggère également la spécificité du
développement qui affecte cette aire régionale et culturelle, l'Asie orientale,
11 depuis les années cinquante. Si la Chine émerge du naufrage des dictatures
prolétariennes, elle s'inscrit parallèlement dans la dynamique du continent
asiatique et profite des flux financiers et commerciaux qui animent cette
partie du monde.
Après le Japon et les quatre "petits dragons", la Chine entre à son
tour dans le système économique mondial au titre plein de partenaire en voie
rapide de développement. Le taux de croissance du P.N.B., 9% en moyenne
annuelle entre 1978 et 1992 I, évoque ceux de ses voisins et c'est sur des
structures socio-économiques imprégnées de référents culturellement
asiatiques qu'elle paraît fonder ce succès. Le décollage économique ne se
fonde pas sur une simple greffe du modèle libéral des entreprises
occidentales. Ici, les entreprises collectives sont aux vraies origines du
développement et les réseaux d'approvisionnement ou de distribution en
matières premières, en savoir-faire, en capitaux, s'inscrivent dans des
structures de relations privilégiées ( guanxi) entre personnes, institutions ou
autorités politiques. L'entrepreneur chinois semble moins un chef
d'entreprise exclusivement soucieux de son chiffre d'affaires qu'un
gestionnaire économique, administratif et politique, d'une communauté
humaine bénéficiaire d'acquis sociaux fondamentaux (sécurité sociale,
logement, éducation...) et de pratiques collectives de sociabilité 2 .
Il s'agit ainsi d'une société complexe, où les individus restent
impliqués rigoureusement dans des logiques de groupe, des cadres
institutionnels et administratifs, que ce soit pour trouver du travail, évoluer
dans l'échelle sociale ou vivre au quotidien. A tous les échelons, le
développement en cours ne détruit pas les cadres anciens, niais les
renouvelle, les complexifie, en crée de supplémentaires. Finalement, malgré
des formes apparemment différentes à la racine, la Chine connaît une
transformation sociale et géographique par bien des points largement plus
solidaire des autres sociétés extrême-orientales que des modèles
occidentaux.
C'est sur un autre point qu'outre son système sociopolitique, le cas
de figure chinois diffère radicalement de ses voisins et y présente un vrai
caractère d'exceptionnalité : la taille du pays. Il ne s'agit pas ici d'une cité-
1. Le Produit National Brut correspond à la somme de la valeur ajoutée de la production
matérielle et non matérielle de tous les secteurs, qu'elle soit réalisée dans le pays ou à
l'étranger. L'inflation est ici prise en compte. Les statistiques chinoises sont d'une fiabilité
relative. On ne doit pas pour autant les négliger : elles peuvent heureusement seconder notre
[Annuaire statistique connaissance factuelle de la réalité chinoise. Zhongguo tongji nianjian
de Chine], 1993, Pékin, Zhongguo tongji chubanshe, p. 31.
2. Brosseau, Maurice, 1994, "Entrepreneurs probing uncertainty", dans Yeung, Yue-man,
et David Kim-yu Chu, 1994, dir., Guangdong — Suney of a Province undergoing Rapid
Change. Hong Kong, The Chinese University Press, p. 175-205.
12 État (Hong Kong, Singapour) ou d'une nation de taille moyenne comme la
Corée du Sud ou Taiwan. L'archipel nippon lui-même ne se prête pas à la
comparaison. Il s'agit d'un espace-continent dont nous observons aujourd'hui
l'ouverture au monde. Le développement doit gagner des étendues infinies,
sur 35 degrés en latitude et 60 degrés en longitude. La Chine représente
9,6 millions de km 2. La variété des reliefs, des peuples, de leur distribution
et des développements régionaux en fait un pays qui ne peut connaître une
évolution une, rapide ou uniforme.
La Chine pose des problèmes spécifiques. La diffusion de
l'information, des capitaux, des modèles de société, des produits, des
hommes, est plus difficile et inégale qu'au Japon ou en Corée. Elle suppose
des vecteurs de communication longs à mettre en place et engendre
nécessairement des disparités entre les régions, entre les plaines et les
montagnes, entre les villes et les campagnes. Alors que l'idéologie du régime
avait eu pour objectif de gommer ces oppositions, la politique
contemporaine de réformes réactualise les conditions d'une nouvelle
ségrégation géographique, cela au regard du développement entre les
diverses provinces et d'une polarisation de la croissance au profit des villes.
Réactualisation en effet, non pas création. Ces disparités spatiales
suivent une logique qui a déjà partagé le territoire chinois dans l'histoire
moderne. En 1933, le géographe chinois Hu Huanyong soulignait
l'opposition qui existait entre l'est-sud-est et le nord-nord-ouest de la Chine,
suivant une ligne Tengchong-Heihe : d'une part, les régions peuplées,
développées et ouvertes à l'influence étrangère, de l'autre les régions dites
"intérieures", terres défavorisées et touchées par l'émigration. Aujourd'hui,
l'observateur retrouve ces disparités géographiques. Il distingue à nouveau
des zones littorales en pleine croissance, liées au système économique
mondial, et des provinces intérieures qui restent pénalisées par leur
enclavement et un dynamisme tout relatif, voire inexistant ou même négatif.
Les provinces de la côte chinoise ont réalisé 56% du P.N.B. chinois en 1992,
avec 41% de la population totale et 13% du territoire seulement 3 .
Du Liaoning au Guangxi, de Dalian à Beihai, le long ruban de terres
qui est bordé par l'Océan Pacifique, coupé par les successives embouchures
du Fleuve Jaune, du Yangtsé et de la Rivière des Perles, enfin ponctué par
les plus grandes villes de Chine (Pékin, Tianjin, Shanghai, Nankin, Canton),
redevient ainsi l'interface entre le continent chinois et l'économie mondiale.
Traits d'union grâce aux nombreux pôles d'accès et axes de pénétration
3. Les "provinces côtières" comprennent les municipalités de Pékin, Shanghai, Tianjin, et
les provinces des Fujian, Guangdong. Guangxi, Hainan, Hebei, Jiangsu, Liaoning, Shandong
et Zhejiang. Zhongguo tongji nianjian, 1993, op. cit., p. 83, 37 et 650. Zhou, Shunwu, 1992,
China Provincial Geography, Pékin, Foreign Languages Press, II et 500 pages.
13 qu'elles offrent aux relations internationales, les provinces côtières sont les
lieux privilégiés d'une implantation des capitaux étrangers, des technologies
avancées, des produits importés. Elles deviennent en sus un espace
d'insertion des nouveaux modes de pensée et de comportements sociaux
modernes.
La traduction de ce développement à une échelle plus locale fait de
ces régions des lieux exemplaires. Cela dans leur paradoxe même : elles
mêlent en leur sein, jusqu'à la caricature, les formes héritées d'un passé
traditionnel, puis volontairement socialiste, et les modes de vie des sociétés
avancées. Les modèles sociaux prépondérants y sont les États-Unis (langue,
alimentation, vêtements, culture, techniques...) et le Japon ne serait-ce
que par le loisir désormais favori des Chinois, le karaoké. Leurs influences
pénètrent ces régions plus sensiblement que les provinces intérieures.
L'impact y est plus flagrant, surtout auprès des générations éduquées après
la Révolution culturelle et désireuses de rénover en profondeur la société
dont elles ont hérité.
On pourrait souligner que ce phénomène est somme toute commun à
bien des pays asiatiques, ou du Tiers-Monde. Pourtant, là encore une
caractéristique singularise l'espace littoral chinois : la transmission de ces
modèles est partiellement indirecte. Elle passe par une médiation elle-même
chinoise, celle de Hong Kong. La métropole méridionale donne en effet le
ton. Elle devient le critère du succès chinois, l'archétype de la modernisation
et de l'internationalisation dans un lieu géographiquement et culturellement
solidaire. Les villes du littoral chinois, de par leur ouverture, leur niveau de
développement et surtout leur désir d'être rapidement au rang des pays
développés, se réfèrent à Hong Kong en permanence. Le projet officiel de
Shanghai est d'égaler, puis de dépasser le pôle de la Chine du sud. Il en va à
l'identique de Canton, rivale locale de l'éphémère colonie britannique, et
Pékin adopte jusqu'au parler hongkongais.
Ces changements s'accompagnent aussi de flux de populations
importants entre l'intérieur et le littoral. Les régions orientales proposent des
emplois à des populations qui n'en trouvent pas dans leur pays natal, souvent
surpeuplé. L'espoir de trouver des salaires plus élevés, des conditions
d'existence moins difficiles, suscite de véritables "ruées" vers le sud et l'est,
que les autorités locales tentent sinon d'empêcher, du moins d'encadrer. On
peut apprécier chaque année l'ampleur de ces migrations lors du Nouvel An
chinois. En 1994, la Municipalité de Canton estimait à pas moins de neuf
millions les migrants passant par la capitale du Guangdong en route vers
leur foyer d'origine.
Cette évolution n'en est pas pour autant uniforme dans les provinces
côtières elles-mêmes. Celles-ci connaissent en leur sein les inégalités
spatiales que l'on constate à l'échelle nationale et elles en sont des résumés
significatifs. Les périphéries enclavées, les montagnes, les confins
14 provinciaux restent en marge de l'évolution contemporaine. Le taux de
croissance de leurs secteurs industriel et tertiaire est comparativement fort
bas. Elles n'ont souvent pour seul rôle que d'être de simples viviers pour une
main-d'oeuvre peu chère à destination des pôles de croissance littoraux. Dans
le même temps, des poches privilégiées de développement se créent autour
des villes et des ports, situés le long de la côte chinoise, et elles se
singularisent toujours plus nettement du reste de leur arrière-pays. Le tissu
régional de ces espaces côtiers connaît ainsi un intense bouleversement
depuis ces vingt dernières années. De nouveaux équilibres intraprovinciaux
s'esquissent. Les trames et les réseaux urbains sont en voie de restructuration
suivant les axes actuels du développement et les lieux favorisés par les
investissements étrangers ou les moyens d'accès aux réseaux de transport
national et international.
Ce sont les villes littorales qui concentrent à leur profit les flux
démographiques des périphéries déshéritées ou des provinces de l'intérieur.
L'urbanisation des provinces côtières est explosive, en lien avec
l'industrialisation, le développement des entreprises publiques ou privées, la
création de joint-ventures. Les bourgs, les petites, moyennes et grandes
villes sont devenus, à tous les niveaux de la hiérarchie urbaine, des foyers
d'une intense concentration humaine et économique. Dans un tel contexte, il
faut trouver les moyens de loger et de nourrir les nouveaux arrivants, de
maintenir à défaut d'améliorer — la qualité de vie des résidents
permanents, enfin de répondre aux problèmes de circulation des hommes et
des produits tant dans les villes littorales qu'entre les différents pôles des
espaces côtiers.
En lien avec cette focalisation urbaine, des zones économiques
officielles se sont multipliées le long du littoral. Les autorités des provinces
et des autres échelons administratifs y suscitent la création d'espaces
privilégiés, où sont offerts aux investisseurs des terrains, des infrastructures
de travail, de logement ou de transport pour eux et leurs ouvriers, et des
avantages fiscaux et douaniers. Les industries légères, orientées vers
l'exportation mais aussi productrices de biens de consommation destinés à
un marché intérieur en pleine expansion, trouvent là des lieux d'élection.
Les espaces en voie de développement des régions côtières
deviennent un théâtre où se matérialisent visuellement les réformes
économiques, l'actuelle redistribution des rôles entre les acteurs
économiques (entrepreneurs, secteurs d'État, collectif ou privé...), les formes
sociales d'une transition entre un modèle socialiste et un système mixte, de
nouvelles logiques d'emploi et de travail, de nouveaux équilibres sociaux.
Les entreprises d'État qui offrent encore des services sociaux issus de
l'ancien système les voient remis en question par les exigences grandissantes
d'une politique tournée vers le profit. Alors qu'elles marquent de leur
emprise de vastes pans de l'espace urbain, elles doivent désormais faire face
à une concurrence acharnée pour le sol et à l'augmentation démesurée des
15 coûts immobiliers. D'autre part, la pleine réussite des entreprises collectives
ou privées et des joint-ventures confronte celles-ci à de nouveaux besoins en
espace et en moyens de communication. Leur dynamisme, leur nombre
croissant et leurs stratégies de localisation en ont fait les acteurs réels d'une
redéfinition de la géographie économique chinoise. Leur succès, l'attraction
démographique qu'elles suscitent, les nouvelles exigences qu'elles
engendrent sont au coeur des questions contemporaines des régions côtières.
Le littoral chinois est transfiguré. Des taches de développement
ponctuent la frange côtière, en s'étendant sans cesse. De nouvelles
redistributions humaines, de nouvelles hiérarchies régionales et urbaines, de
nouveaux paysages urbano-industriels, de nouveaux types d'intervenants
économiques apparaissent, marquant à jamais des terres que 1"`ouverture" de
l'époque moderne n'avait pas à ce point bouleversées.
Enfin, l'actuel développement a ses contreparties. La croissance, de
par sa vitesse et son parti pris économique, engendre des effets secondaires.
Les autorités et les chercheurs chinois évoquent aujourd'hui les coûts de la
croissance, d'une sollicitation grandissante des ressources naturelles et d'une
densité humaine accrue 4 . À Tianjin, Fuzhou ou Dongguan, l'accumulation
d'établissements industriels polluants, de routes partiellement goudronnées,
d'infrastructures hygiéniques déficientes, font de ces terres des lieux d'espoir
économique mais aussi de désolation paysagère. Les éléments premiers sont
atteints. L'air est empuanti de fumées d'usines, de poussières urbaines,
d'odeurs de poubelles à ciel ouvert. Les eaux ont souvent troqué leur couleur
d'origine pour la silhouette d'un filet d'huile de vidange. Enfin s'ajoutent les
nuisances sonores des machines-outils ou des freins des camions et des
autocars. Les populations des pôles en développement se plaignent sans
cesse de fatigues dues à des moyens de transport insuffisants, à un air
souvent vicié — quand elles ne souffrent pas des maladies afférentes.
On le voit : apparaissent bien alors les images potentielles d'un futur
espace chinois, mais lourd des contradictions inévitables, tant aux échelles
nationale que locale, auxquelles l'amène sa rapide modernisation. En fait,
l'intégration des zones côtières au système économique mondial pose de
nouvelles interrogations, dont les responsables politiques sont conscients,
mais sans qu'ils puissent pour autant agir sur le pas d'un développement
unanimement désiré.
Nous sommes ici face à des problèmes de fond : l'unité politico-
économique du pays, la nature des liens que les provinces sauront créer
[La 4. He, Bochuan, 1989, Shan'ao shang de z:hongguo — wenn, kanjing, tongku muuzze
Chine à la marge — problèmes, difficultés, choix douloureux], Guizhou, Guizhou renmin
chuhanshe, 585 pages.
16 entre elles — et avec le pouvoir central —, les traductions spatiales de la
croissance aux échelles régionale et locale, les nouveaux modes
d'industrialisation et d'urbanisation de l'espace chinois, enfin le coût humain
et écologique de cette croissance.
Toute étude de géographie consacrée à la Chine continentale se
trouve aujourd'hui devant un espace socialement, économiquement,
écologiquement mouvant. Elle est en butte à une série d'incertitudes propres
à la société chinoise, d'interrogations qui engagent l'avenir d'un continent.
Le propos de ce livre est de tenter une analyse des traductions spatiales et
sociales de ces nouveaux défis, et d'explorer les mutations du littoral chinois
à l'échelle d'une région en constitution : le delta de la Rivière des Perles dans
la province méridionale du Guangdong. Le delta résume en effet mieux que
tout autre les traits et les contradictions de l'évolution contemporaine.
Une région en développement : le delta de la Rivière des Perles
Au sein de ces différentes régions côtières, la province du
Guangdong se distingue par l'ampleur de son développement et l'intensité de
ses contrastes territoriaux. Le pas de croissance annuel du P.I.B. fut ici de
13% entre 1978 et 1992 5 . Alors que sa force économique plaçait le
Guangdong aux 7e et 8e rangs au début des années 1980 6 , il fait aujourd'hui
figure de province la plus avancée de Chine, "un pas devant toutes les
autres" suivant l'expression d'Ezra F. Vogel 7 . L'industrialisation a été
encouragée par un afflux de capitaux venant essentiellement des colonies
périphériques — Hong Kong et Macao — et par un bassin de main-d'oeuvre
abondant et peu cher. Quand sa population représentait 14% du total côtier,
le Guangdong concentrait 40% des prêts et investissements étrangers utilisés
par les provinces littorales en 1992.
5. Le Produit Intérieur Brut correspond au P.N.B. déduction faite du revenu des entreprises
chinoises à l'étranger. La croissance annuelle moyenne du P.I.B. chinois fut de 9% entre 1978
et 1992. Ces chiffres tiennent compte de l'inflation. Guangdong tongji nianjian [Annuaire
statistique du Guangdong, 1993, Pékin, Zhongguo tongji chubanshe, p. 77. Zhongguo tongji
nianjian, 1993, op. cit., p. 31.
6. Wang, Xueming, 1992, "Guangdong : economic growth and structural changes in
1980's - , dans Maruya. Toyojiro, 1992, dir., Guangdong — "Open Door" Economic
Development Strategv, Hong Kong et Tokyo, The University of Hong Kong et The Institute
of Developing Economies, p. 18.
7. Aucune autre province n'avait un P.N.B. et un P.I.B. supérieurs à ceux du Guangdong en
1992. Zhongguo tongji nianjian [Annuaire statistique de Chine], 1994, Pékin, Zhongguo
tongji chubanshe, p. 36. Zhongguo tongji nianjian, 1993, op. en., p. 37. Guangdong tongji
nianjian, 1993, op. cit. p. 77. Vogel, Ezra F., 1989, One Step Ahead in China — Guangdong
raider Kform , Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press, VIII et 510 pages.
17 Depuis 1978, impulsant cette croissance, la politique officielle
chinoise, renforcée par le discours des autorités locales, fut de faire de la
province un laboratoire expérimental pour les réformes économiques. À
cette fin, une marge de manoeuvre lui fut abandonnée. Le pouvoir central
l'imposa proportionnellement moins que les autres provinces. Trois des
quatre Zones Économiques Spéciales décidées en 1980 y furent fondées :
Shenzhen, Zhuhai et Shantou. Deux villes furent "ouvertes" à l'étranger en
1984 — Canton et Zhanjiang. La Zone Économique Ouverte du Delta de la
Rivière des Perles était créée l'année suivante, et la Zone Économique du
Delta de la Rivière des Perles en 1994.
La concentration des moyens mis en oeuvre et la réussite qui en a
découlé ont fait du Guangdong un exemple pour l'ensemble du pays, et
l'aura de cette province-modèle du sud chinois vient en écho à celle de
Hong Kong, se fondant sur elle et l'étayant à la fois. Le niveau de vie de la
population provinciale s'est nettement amélioré. Le montant des salaires a
quintuplé entre 1980 et 1992. L'urbanisation a accompagné la croissance des
industries dans les villes et les bourgs. D'ambitieuses opérations
urbanistiques ont transformé nombre de banlieues rurales en "nouveaux
villages" urbains (xincun). Des villes ont été fondées (Shenzhen) ou sont
projetées (Nansha). Un vaste réseau de transports a été ébauché : création ou
élargissement de routes, mise en place d'autoroutes, multiplication des ports
et des aéroports. Les campagnes, dont la superficie agricole ne cesse de
décliner, se sont tournées vers des productions agricoles de valeur, destinées
aux citadins (volaille, légumes, fruits, fleurs...), ou vers la fabrication
d'articles de consommation courante pour les marchés national et étranger.
Par là, plus nettement encore que dans les autres provinces côtières,
l'évolution économique et sociale en cours a remis en cause les équilibres
géographiques de la province. Les hiérarchies urbaines héritées de la
Révolution culturelle ont été remaniées au profit d'une nouvelle distribution
régionale et ces mutations existent tant au niveau de la province qu'à des
échelles plus locales. Si l'on considère le Guangdong dans son ensemble, le
développement actuel renforce en fait un double divorce introduit à l'origine
par la topographie : une opposition entre plaines et montagnes; une disparité
entre les deltas du Hanjiang et de la Rivière des Perles.
L'opposition majeure tient dans les différences de croissance
économique entre les plaines littorales et les montagnes qui les entourent à
l'ouest, au nord et à l'est. Alors que la croissance se concentre dans les bas
pays littoraux, les montagnes, qui représentent 62% de la superficie
provinciale, sont pénalisées par leur manque d'accessibilité, l'absence
fréquente de tradition industrielle — d'où une plus grande difficulté à
s'adapter aux exigences du marché —, enfin un surpeuplement qui mène
leurs populations à l'exode vers les plaines. Pour répondre à de telles
difficultés et atténuer ce déséquilibre spatial, les autorités provinciales ont
18 bien lancé une politique d'aide aux espaces montagneux en 1992, mais les
fruits restent globalement restreints et n'affectent pas la tendance générale.
Croisant cette première ligne de partage entre plaines littorales en
développement et périphéries montagneuses marginalisées, le relief souligne
une autre opposition économique à l'aide d'une barrière montagneuse
globalement nord-est-sud-ouest, dont le développement contemporain ne
cesse de renforcer la fonction discriminante. Il distingue cette fois les deux
deltas du Guangdong : celui du Hanjiang et celui de la Rivière des Perles. Si
ces deux territoires se ressemblent dans leur nature physique, s'ils profitent
également de leurs liens familiaux avec une partie de la diaspora chinoise et
de la création de Zones Économiques Spéciales, leurs superficies
respectives, leurs essors démographique, industriel et urbain, les opposent
nettement. Les terres de la plaine du Hanjiang, peuplées par les populations
de Chaozhou, et malgré la Zone Économique Spéciale de Shantou, font
figure de marge orientale, voire d'îlot séparé. Cet ensemble territorial,
Chaozhou-Shantou, ne s'étend que sur 3% de la superficie du Guangdong,
avec 9% de la population provinciale, et avait réalisé en 1992 seulement 6%
du P.I.B. de la province. Le delta de la Rivière des Perles offre, lui, une
image extrême du développement contemporain du Guangdong et, plus
largement, des régions côtières chinoises. Il concentre en son sein les plus
forts taux de croissance du pays, l'intégration la mieux achevée d'une région
littorale au système économique mondial, et doit sa réussite au rôle
déterminant que joue la proximité de Hong Kong.
Le delta de la Rivière des Perles réunit les terres centrales de la
province, sa capitale politique — Canton , les Zones Économiques
Spéciales de Shenzhen et de Zhuhai et, à son embouchure, les territoires de
Hong Kong et de Macao (cf. carte 1). Coeur géographique de la province, il
l'est aussi par la concentration croissante des capitaux, des pôles urbains et
industriels, et des infrastructures de transport. Le développement des
industries d'exportation, dont les produits passent pour l'essentiel par le port
de Hong Kong, insère cet espace côtier dans le système économique
mondial. Le delta, avec les territoires britannique et portugais, fut le dixième
exportateur mondial en 1989, comptant 2,7% de la valeur totale des
exportations : il venait pour l'Asie en deuxième position, juste après le
Japon. Le delta regroupait, sur 27% du territoire du Guangdong, 33% de la
population totale et représentait à lui seul 69% du P.I.B. de la province en
1992 8 .
8. Guangdong tongji nianjian, 1993, op. cit. Leung, Chi-kin, 1993, "Personal contacts,
subcontracting linkages and development in the Hong Kong — Zhujiang delta region", Annals
Guangdong sheng jingu ditning of the Association of American Geographers, 83 (2), p. 273.
cidian [Dictionnaire des lieux actuels et anciens de la province du Guangdong], 1991.
Shanghai, Shanghai cishu chubanshe, 1138 pages.
19 CARTE 1. LA PROVINCE DU GUANGDONG EN 1992
JI ANGX I HUNAN
FUJIAN
SHAOGUAN
MEI ZHOU
QINGYUAN
OU CHAOZH
GUANGX I
IEY A NG
CANT()N SHANTOU
UIZH()I
ZHAOQING S HA NWEI NGGUAN ( )SHAN
L .:41
SHENZHEN Nda
HONG KONG
MACAO
VA NGJIAN ZHUHAI
MAOMING
Mi limites du delta
ZHANJIANG
delta central 1E11
CANTON municipalité MER DE
CHINE DU SUD
5(1 100 I SI) km
Guangdong, sheng dituce [Atlas de la Province du Guangdong', 1992, Canton, Guangdong sheng ditu chubanshe, p. I.
Le développement économique sans précédent des années 1980 eut
pour conséquence une transformation radicale de l'espace deltaïque. Tant du
point de vue humain que physique, les caractéristiques du delta de la Rivière
des Perles ont été bouleversées. Le paysage en témoigne éloquemment et
offre à l'observateur les signes révélateurs de cette évolution contemporaine.
Il est, aujourd'hui, devenu difficile de retrouver le paysage rural du delta tel
qu'il existait à la fin des années 1970. Le géographe qui reviendrait après
vingt années d'absence se trouverait face à un autre territoire. Qui
reconnaîtra, par exemple, la vieille ville de Dongguan dans l'actuelle
agglomération industrielle où les joint-ventures disputent la place aux hôtels
pour investisseurs étrangers et aux routes goudronnées, encombrées de
camions et d'autocars ?
La croissance semble même avoir atteint l'espace deltaïque dans sa
nature géographique. Le delta se définissait classiquement par son
orientation agricole, à laquelle ne se surimposaient que ponctuellement des
villes industrieuses et commerciales telles que Foshan. Or une telle
caractérisation n'est désormais plus pertinente. Les cultures traditionnelles
(canne à sucre, arachide, riz), l'élevage du vers à soie ont cédé la place à des
cultures maraîchères périurbaines, des vergers, des étangs piscicoles. Les
villes et bourgs urbanisés, les établissements industriels avec les dortoirs et
les entrepôts qui s'y adjoignent, les routes et autoroutes qui marquent le delta
en un maillage toujours plus serré donnent l'idée d'une vaste plate-forme
noduleuse en constitution. L'arasement de nombre de collines, le
comblement des marais, la fixation des terres littorales ou leur prolongement
par de vastes terre-pleins accentuent ce sentiment.
Ce succès économique et cette évolution spatiale se traduisent en
outre par le processus visible et constant d'une construction régionale à
l'oeuvre, qui distingue le delta de la Rivière des Perles du reste de la province
du Guangdong et le pose en espace-symbole des focalisations littorales du
développement le long de la côte chinoise. L'ouverture économique, la
croissance industrielle et commerciale, la densification urbaine de l'arrière-
pays hongkongais font que, ces dernières années, une région matérielle, avec
ses réseaux humains, ses flux de capitaux, d'informations et de
marchandises, s'est constituée malgré les frontières politiques placées entre
le Guangdong et les colonies britannique ou portugaise.
Ce processus de construction régionale est concrètement à l'oeuvre,
mais l'idée d'une région à l'échelle du delta reste, elle, à l'état naissant. Les
tendances historiques et culturelles furent celles d'un émiettement territorial.
Les populations locales s'identifient rarement au delta de la Rivière des
Perles et continuent à se définir en fonction de la ville ou du district dont
elles sont localement originaires — ou bien au niveau de la province dans
son ensemble. Si une reconnaissance administrative et politique du fait
régional s'ébauche progressivement, elle reste réduite actuellement à la seule
découpe d'une zone de liberté économique. Aucune planification d'ensemble
21 ne permet de facto une cohésion du développement régional, ni une réponse
aux questions que celui-ci pose en termes de circulation ou d'environnement.
Le développement de la région n'a pas pour fondement une volonté
unique, un plan général. Aussi bien au niveau des individus que des
localités, l'initiative est particulière, singulière. Ezra F. Vogel a montré
combien le poids des dirigeants locaux compte dans les réformes locales,
dans la mobilisation des capitaux et des énergies pour la construction des
infrastructures de base, dans la défense des intérêts de telle ou telle
municipalité, de tel ou tel district, face aux exigences de la province ou de
Pékin 9 . Les profits dégagés de la croissance économique, la planification
des routes, des ports, parfois des aéroports, la décentralisation issue de la
politique d'"ouverture" ont conforté les localités dans une politique
individuelle qui a ses contreparties. Un foisonnement de projets de moyenne
envergure qui se limitent ou se nuisent mutuellement, un manque de
cohésion qui aboutit à des caricatures de développement sont la rançon de la
fièvre de croissance qui a atteint le delta de la Rivière des Perles dans les
années 1980.
Ce localisme tient également à des raisons plus profondes. S'il est
difficile de trouver une identité deltaïque, l'unité cantonaise est elle-même à
interroger. Au sein du delta, la diversité des populations, de dialectes
étrangers les uns aux autres, de liens ethniques particuliers, enfin de
concurrences acharnées pour attirer à soi les investissements ou les marchés,
font qu'à une question sur la mutation du delta dans son identité
géographique, on peut ajouter une seconde interrogation : n'y a-t-il pas
plusieurs deltas, plusieurs populations aux intérêts concurrentiels, plusieurs
structures socio-économiques qui jouent de leurs liens privilégiés avec tel ou
tel magnat hongkongais contre leurs rivales, et de leurs accès direct à
Hong Kong pour s'affranchir de Canton ?
Par là, l'évolution contemporaine du delta de la Rivière des Perles
débouche sur un paradoxe : nous observons la constitution d'un espace
régional en cours, quand reste quasi absente l'idée même d'une région, d'une
entité humaine et politique à cette échelle. Un tel phénomène ne semble pas
simplement tenir à la situation frontalière du delta avec ses colonies
périphériques. Ce décalage entre l'espace matériel et l'espace perçu ou
administré souligne bien les contradictions qu'entraîne la situation
actuelle : la constitution de territoires littoraux qui se développent en lien
avec le système économique mondial et dans un contexte de décentralisation
générale des pouvoirs, mais hors des cadres administratifs et historiques
préexistants. Mon choix de mener une recherche régionale sur le delta de la
Rivière des Perles vient ainsi de cette image condensée et saisissante que le
9. Vogel, Ezra F., 1989, One Step Ahead in China... , op. cit.
22
territoire cantonais propose d'un certain nombre des questions
géographiques que pose le développement chinois contemporain.
Question régionale et intégration économique à Hong Kong
La première question qui s'est posée a donc été de savoir si
l'approche régionale, elle-même, était pertinente pour rendre compte des
mutations contemporaines du delta de la Rivière des Perles. Cette question
n'est en rien superflue et embrasse des problèmes plus généraux. Elle
méritait d'être posée au regard non seulement de la faisabilité d'une collecte
des informations sur le delta, mais surtout en raison de la notion même de
"région" en Chine. La division actuelle du territoire continental se base en
effet sur des critères strictement administratifs, qui distribuent l'espace en
pays (guo), provinces (sheng), préfectures (diqu) — aujourd'hui en voie de
disparition —, municipalités (shi) et districts (xian). La province chinoise est
le maillon essentiel du dispositif territorial et couvre des superficies variant
de 100 000 à plus de 500 000 km 2, quand l'échelon immédiatement
inférieur, la municipalité, se réduit à une unité territoriale de quelques
milliers de kilomètres carrés.
La trame spatio-administrative chinoise s'est en fait historiquement
privée d'instances médianes entre la représentation provinciale du pouvoir
impérial et l'autorité locale, voire microlocale. Les préfectures impériales
(fit) suggéraient plus qu'elles ne couvraient des réalités régionales : trois
préfectures se partageaient le delta de la Rivière des Perles au début du
siècle. En fait, les autorités chinoises ont toujours été soucieuses de réunir
des entités relativement attardées aux véritables régions économiques. Les
étendues territoriales structurées par un réseau économique et urbain
d'échelle régionale telles que nous en trouvons dans les pays occidentaux ont
ainsi été volontairement ignorées.
Contre une telle lecture territoriale, l'analyse qu'a faite Skinner de
l'armature urbaine chinoise à la fin de l'Empire et de son articulation
macrorégionale fut une remise en question radicale du découpage provincial
traditionnel. L'administratif n'a pas, pour lui, d'incidence décisive sur la
structuration réelle de l'espace chinois et ne peut pas l'expliquer. Il faut
plutôt considérer les solidarités spatiales entre les pôles économiques, les
villes et les bourgs-marchés. Sur ce point, Skinner a souligné l'importance
des données physiques : les reliefs montagneux sont autant de barrières qui
isolent des sous-ensembles continentaux, nervés par les voies d'eau. Des
(macroregions) s'étendent à l'échelle de bassins macrorégions
hydrographiques et on pouvait en dénombrer neufs différentes au
XIXe siècle : la Mandchourie, la Chine du nord-ouest, la Chine du nord, le
23 Haut-Yangtsé, le Moyen-Yangtsé, le Bas-Yangtsé, le Yun-gui, le Lingnan et
la côte sud-est 10 .
La superficie moyenne des ensembles régionaux ainsi pris en
compte par Skinner est de 440 000 km 2 . Toutefois, un tel découpage a certes
l'intérêt de repenser l'espace chinois au regard des contraintes géographiques
et de la réalité urbaine ou économique, mais, par leur étendue, ces
macrorégions ne correspondent pas aux régions géo-économiques qui se
sont historiquement développées dans les plaines littorales ou intérieures. A
ce stade de réflexion, Skinner a, de nouveau, subdivisé le territoire chinois,
cette fois en régions proprement dites. Pour la macrorégion côtière du sud-
est, il a distingué quatre nouvelles régions différentes : les bassins Ou-ling,
le bassin du Minjiang, la région de Zhang-Quan et le bassin du Hanjiang I 1 .
Il a alors identifié des "cœurs régionaux" (regional cores) qui correspondent
aux basses terres et concentrent en leur sein une multiplicité d'avantages
décisifs : une forte densité de moyens de transports, une forte part de la
population régionale, du potentiel financier et des activités économiques 12 ,
10. Le Yun-gui correspond pour l'essentiel aux provinces du Yunnan et du Guizhou; le
Lingnan à la Chine du sud. Skinner, G. William, 1977, "Regional urbanization in Nineteenth -
Century China", dans Skinner, G. William, 1977, dir., The City in Late Imperial China,
Stanford (Californie), Stanford University Press, p. 211-249.
11. Les bassins du Ou-ling tirent leur nom des fleuves Oujiang et Lingjiang, la région de
Zhang-Quan des villes de Zhangzhou et Quanzhou.
12. "[...] in each of the major physiographic regions there developed a reasonably discrete
urban system, i.e., a cluster of cities within which interurban transactions were concentrated
and whose rural-urban transactions were largely confined within the region. We start with the
key fact that each regions was characterized by the concentration in a central area of
resources of ail kinds — above ail, in an agrarian society, arable land; but also, of course,
population and capital investments — and by the thinning out of resources toward the
periphery. [...] ecological processes, natural as well as technological (e.g., the transfer of
fertility through erosion, on the one hand, and the use of irrigation and of fertilizer, on the
other), boosted agricultural productivity in the lowland cores. [...], with the exception of Yun-
Kwei [Yun-gui], these regional "cores" are river-valley lowlands, which almost by definition
had major transport advantages vis-à-vis peripheral areas. Because of the low unit colt of
water as against land transport, navigable waterways dominated traffic flows in ail regions
except Yun-Kwei and the Northwest; and even where rivers were unnavigable their valleys
typically afforded the most efficient overland routes. Thus the transport network of each
region climaxed in the lowland cores, where most of the transport nodes were situated. River
systems aside, the less rugged terrain of the core areas made it relatively inexpensive to build
roads and canais." Skinner, G. William, 1977, "Regional urbanization in Nineteenth-Century
China", dans Skinner, G. William, 1977, dir., The City in Laie Imperial China, op. cit.,
p. 216-217. "Regional cores tend to couple high demand density with efficient transport; the
former favors a close spacing of centers (small trading systems), whereas the latter favors a
dispersed spacing of centers (large trading systems)." Skinner, G. William, 1977, "Cities and
the hierarchy of local systems", dans Skinner, G. William, 1977, dir., The City in Laie
Imperial China, op. cit., p. 285.
24 Alors que, dans ces trente premières années, le régime communiste
s'est efforcé de réduire de telles disparités et a délibérément privilégié
l'intérieur contre le littoral et les campagnes contre la ville, le
développement actuel renoue, aujourd'hui, avec un déséquilibre spatial au
profit des espaces côtiers. On observe de nouveau la constitution de
microrégions privilégiées, de la taille d'authentiques régions occidentales.
Des espaces littoraux réapparaissent ainsi, singularisés par l'ampleur de leur
croissance industrielle et urbaine, la vigueur de leur insertion dans le
système économique international et l'attraction qu'ils exercent sur les
populations des périphéries défavorisées.
Le delta de la Rivière des Perles retrouve, en cela, une dynamique
régionale qui fut la sienne à la fin de l'Empire et sous la République. Skinner
remarque que les deltas de Canton et du Bas-Yangtsé étaient déjà les régions
les plus urbanisées de Chine en 1843 13 . Ils le sont toujours et deviennent
d'autant plus, aujourd'hui, des entités régionales que les moyens techniques
d'aménagement et de transport, le volume des investissements et les
solidarités avec le commerce international sont d'une ampleur sans
précédent.
Dès lors, mon souci a été non seulement d'identifier un territoire,
mais surtout d'étudier un processus spatial : le mouvement d'une
construction régionale à l'échelle du delta de la Rivière des Perles. En quoi
le delta de la Rivière des Perles devient-il un espace particulier, dont
l'autonomie va grandissante au rythme du développement ? Quels sont les
facteurs qui donnent cohérence à une telle unité régionale ? Comment
distinguer le delta de ses espaces périphériques ? A quels problèmes
d'ensemble est-il confronté ? Y a-t-il une perception par les autorités ou les
populations locales d'un nouvel espace régional ? Quel impact la
rétrocession de Hong Kong à la Chine aura-t-elle sur la région ? Enfin,
quelle sera l'incidence de ces mutations littorales sur l'espace continental à
moyenne échéance ?
Pour ce faire, deux portraits géographiques du delta à deux temps
différents de son évolution récente — 1980 et 1992 — ont été
systématiquement opposés. Ne sont retenus de l'histoire du delta que les
éléments explicatifs de son présent : les relations avec Pékin, l'absence
historique d'une unité politique de la région, l'évolution physique, les modes
hérités d'occupation du sol, la situation économique et urbaine à la fin des
années 1970. Les éléments de transformation à l' oeuvre ces vingt dernières
années sont ensuite évoqués et, d'une confrontation systématique de la
situation contemporaine avec celui de 1980, je me suis efforcé de faire
13. Skinner, G. William, 1977, "Regional urbanization in Nineteenth-Century China", dans
Skinner, G. William, 1977, dir., The City in Late Imperial China, op. cit. , p. 230.
25 ressortir les principes de réorganisation spatiale qui régissent le delta de la
Rivière des Perles aujourd'hui.
Si l'ouverture économique, l'industrialisation, l'urbanisation et la
commercialisation sont évidemment les principaux facteurs de l'évolution
contemporaine du delta, il restait à savoir si elles sont des raisons suffisantes
d'explication du développement. À première vue, le delta continental ne peut
être une région à part entière. Hong Kong en a fait son arrière-pays
économique. Les principaux axes de transports de la région accusent une
nette réorientation spatiale en fonction du territoire hongkongais. Le delta de
la Rivière des Perles reçoit de son poumon économique investissements,
technologies et usines.
Pour autant, le delta ne serait-il alors qu'une arrière-boutique du
développement hongkongais ? Un telle analyse peut paraître valable à une
échelle macro-économique; elle reste insuffisante, voire simpliste, au niveau
local. La réalité deltaïque est plus complexe. Son statut de territoire
frontalier, les diverses autorités politiques en présence, l'initiative locale et
rurale du développement, une palette variée de pôles urbains (Canton, les
Zones Économiques Spéciales, les villes moyennes et les bourgs
dynamiques...) en font un espace où les forces agissantes n'ont pas relayé
passivement la croissance de la colonie britannique.
Les interactions entre les villes continentales et Hong Kong, celles
des pôles chinois entre eux, celles des campagnes urbanisées avec leurs
centres locaux, devaient être analysées. La trame urbaine existante et son
évolution, les différents types d'industrialisation, l'articulation du delta à
l'échelle régionale, sont de meilleurs lieux d'études qu'une seule analyse
macrorégionale des données sectorielles ou démographiques. Ils
permettaient de reconnaître le modèle spatial de développement dont est
porteur le delta de la Rivière des Perles.
En cela, la réalité géo-économique du delta de la Rivière des Perles
pouvait vérifier la théorie de McGee et Ginsburg concernant la constitution
de desakota ou kotadesa dans le monde asiatique 14 . Pour ces auteurs,
l'Extrême-Orient offre l'exemple d'un type particulier de mégalopolis. De
véritables régions se constituent au-delà de la classique opposition entre
rural et urbain. Les densités démographiques sont ici telles que des espaces
en continu réunissent les villes, grandes ou moyennes, à des espaces ruraux
qui n'ont pas été vidés par l'exode rural. Les populations rurales ont souvent
quitté leurs emplois agricoles ou se sont tournées vers une double activité,
mais n'ont pas quitté pour autant leurs campagnes. Alors que, suivant Jean
14. Ginsburg, Norton, et al , 1991, dir., The Extended Metiopolis — Settlement Transition
in Asia, Honolulu, University of Hawaii Press, XVIII et 339 pages.
26 Gottmann 15 , la mégalopolis américaine est un tissu dense de villes
entrecoupé ponctuellement par des terres vides (forêts, espaces de loisirs...),
les desakotas asiatiques sont des régions pleines d'hommes et d'activités
extra-agricoles hors même des strictes limites urbaines.
McGee appuie son argumentation sur les régions de Tokyo-Osaka,
de Shanghai-Nankin, du Jabotabek en Indonésie. La croissance industrielle
et urbaine ne serait pas alors le moment d'une explosion urbaine par le
délaissement drastique des campagnes, mais une densification économique
globale de l'espace mégalopolitain. Le système spatial d'une région asiatique
se constituerait de villes principales et d'espaces périurbains qui les
prolongent, mais aussi de couloirs de fortes densités démographiques entre
ces pôles dont les activités répondent étroitement aux lois de l'économie
urbaine. Enfin, des espaces ruraux densément peuplés à orientation agricole
s'inscriraient dans les interstices de cette architecture spatiale.
Suivant la typologie que dressent McGee et Ginsburg, le delta de la
Rivière des Perles est au nombre des desakotas. Il obéit aux règles générales
d'une mégalopolis asiatique. La densité démographique des campagnes n'a
pas décliné avec le développement. Elle semble, au contraire, avoir permis
la croissance d'une industrie rurale dynamique, qui a succédé aux pratiques
agricoles intensives de la région. Aujourd'hui, les districts ruraux du coeur
deltaïque réalisent parmi les plus forts taux de croissance industrielle et
certains de leurs bourgs ont un rayonnement commercial national, parfois
international. Mais ce modèle est-il pour autant absolument opératoire ?
Permet-il de rendre compte concrètement des mutations de l'espace
deltaïque dans son ensemble ? En quoi le delta s'écarte-t-il d'une telle
typologie ? Des couloirs industriels existent entre les principales villes; mais
les districts centraux obéissent-ils à une semblable logique ? Quels sont les
facteurs explicatifs du sous-développement relatif des districts
périphériques ? Ces questions ont guidé mon travail sur les traductions
locales du développement au sein du delta.
Les limites de cet espace régional en gestation étaient également à
identifier. Où peuvent-elles être fixées ? Faut-il tenir compte des définitions
physiques du delta proprement dit ? Ou bien plutôt des obstacles
topographiques qui isolent ces bas pays du reste du Guangdong ? Les
populations locales ont conscience d'appartenir au coeur même de la
province, dans un espace traditionnellement ouvert à l'étranger et au
commerce non chinois. Une large part de la diaspora chinoise est d'origine
cantonaise, et provient de ces terres centrales. Pourtant, la perception de la
réalité régionale n'existe pas et ne peut être une base de définition. Dès lors,
15. Gottrnann, Jean, 1961, Megalopolis — the Urbanized Seaboard of the United States,
Cambridge (Massachusetts), M. I. T. Press, 810 pages.
27 les facteurs de constitution d'un espace régional, une fois reconnus, peuvent
seuls nous aider à mesurer l'étendue de ce territoire. Les densités en
présence nous permettent de reconnaître le coeur même de la région, sa
périphérie et les territoires du Guangdong extérieurs au système deltaïque.
Dans une même logique, les relations entre le delta et le reste de la province
du Guangdong se devaient d'être analysées. Quel est le rôle de ce pôle de
richesses, de ce centre géographique, économique et politique, face à sa
périphérie ? En a-t-il un ? Une étude des liens entre l'arrière-pays de
Hong Kong avec son propre arrière-pays resituait le delta dans une réalité
territoriale où s'articulent les questions de fond sur les disparités régionales
en Chine continentale, et les possibilités d'une redistribution de la croissance
au profit des espaces plus intérieurs du pays.
Enfin, la vitesse du développement local, les aménagements
régionaux en cours et le retour à la Chine de Hong Kong et Macao
exigeaient un bilan des mutations structurelles du delta pendant ces quelque
vingt premières années de réformes afin d'apprécier son évolution future.
Deng Xiaoping, en donnant au Guangdong le devoir de rattraper les quatre
petits dragons asiatiques dans les vingt prochaines années, faisait plus
qu'encourager les réformes. Il reconnaissait en fait l'émergence effective
d'une puissante région économique en Asie orientale, qui, pour s'appuyer sur
Hong Kong, ne manque pas pour autant d'une dynamique propre. Les
principales tendances spatiales du développement dans le delta de la Rivière
des Perles étaient dès lors à identifier, ainsi que les articulations majeures,
les hiérarchies territoriales et, surtout, la diversité du delta. Je me suis
efforcé d'analyser les sous-ensembles régionaux, leurs fonctionnements
internes et leurs interrelations. Les tendances en cours ainsi dégagées ont
permis de dresser le tableau d'une région matérielle avec ses logiques
internes, ses insuffisances administratives ou politiques, et son rôle
d'interface entre le Continent et l'étranger, métaphore des régions littorales
tout au long de la côte chinoise.
28 Première partie
LE DELTA INITIAL Chapitre 1
Identité deltaïque et trame territoriale
Le pays cantonais
Le delta de la Rivière des Perles se situe à la confluence de trois
fleuves, le Xijiang, le Beijiang et le Dongjiang. Avant d'entrer dans le delta,
ces fleuves ont respectivement parcouru les terres ouest, nord et sud de la
province du Guangdong, et plus largement une partie des terres des Yunnan,
Guizhou, Guangxi, Hunan et Jiangxi, soit un bassin hydrographique de
453 700 km 2 . Le delta de la Rivière des Perles se compose ainsi de basses
terres alluviales et sa situation géographique en a fait un carrefour majeur de
la Chine du sud en lien direct avec les voies maritimes internationales.
Autant pour le pouvoir central que pour les étrangers qui abordaient les rives
méridionales de la Chine, le delta fut historiquement un lieu-pivot de
domination, de contrôle ou de pénétration du Lingnan.
Quant à Canton, sa position lui permit d'être pendant longtemps la
métropole portuaire la plus importante de Chine au sud du Yangtsé, de
commander le delta, la province et plus largement le sud continental. La
ville centralisait les services, relayait le pouvoir impérial, entretenait des
relations commerciales privilégiées avec l'étranger. Sous les Tang, puis au
XVIIIe siècle, elle fut l'unique porte maritime de la Chine et donna à
l'ensemble de son pays immédiat les moyens réels d'un développement
économique.
Dès lors, le delta de la Rivière des Perles fit traditionnellement
figure de pays cantonais. Les villes secondaires profitaient du dynamisme
métropolitain. Au XIXe siècle, Foshan pouvait "être considérée comme une
sorte d'annexe [de Canton] pour les manufactures de soie, de quincaillerie,
16. L'ensemble de la de nattes, de papier, de voiles, d'objets de toute espèce"
région s'articulait aux activités et aux services de la ville primatiale.
16. Reclus, Élisée, 1882, Nouvelle géographie universelle, tome 7 "Asie orientale", Paris,
Librairie Hachette, p. 501.
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