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A PROPOS DU SURENDETTEMENT

De
190 pages
Une réflexion sur le rapport entre l'homme et l'argent, issue de l'expérience de Travailleurs sociaux ayant à accompagner des surrendettés en nombre croissant. Dépassant largement la dimension économique, la difficulté financière est souvent un cri de détresse adressé à la société pour dire la difficulté à y vivre, les conflits avec les proches, ou le mal-être personnel. L'argent est ainsi un langage, mais il reste silence.
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A PROPOS

DU SURENDETTE

MENT

HOMMES ET ARGENT

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2324-1

Arnaud de LA HOUGUE

APROPOSDUSURENDETTEMENT
HOMMES ET ARGENT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

INTRODUCTION

Le commun des mortels qui voudrait comprendre ce qu'est l'argent, omniprésent dans sa vie et objet de tous ses soucis, trouverait sans doute légitime de s'adresser aux économistes. Mal lui en prendrait! écrit Michel Aglietta, professeur d'économie à Paris X, (2) p. 87. Mais Rabbi Yishmaël dit: «celui qui veut accroître sa sagesse, qu'il s'occupe des lois relatives aux affaires et à l'argent,
car il n :v a pas de spécialité dans la Torah qui soit plus importante

qu'elles ». (Baba Yatra, 175 b), cité par E. Deutsch (3) . En 1988, Moscovici constate que «l'argent est le grand absent des sciences de l 'homme» (p. 315), et pourtant c'est «d'une nation, d'une institution, d'une Joi que nous parlons» écrivait Marcel Mauss, (Les origines de la notion de monnaie, Œuvres, (4) tome 2, p. 101). Il s'étonne de cette négligence. A la fin des années 80, après la déréglementation du crédit, le surendettement des ménages est devenu suffisamment important pour rendre nécessaire la loi NEIER TZ Sur le surendettement des particuliers, depuis lors plusieurs fois améliorée. Simultanément les travailleurs sociaux eurent à aider un nombre croissant de personnes en difficulté financière. Ils éprouvèrent alors un besoin de réflexion et de formation sur l'endettement, l'argent et le rapport à l'argent. Une approche multidisciplinaire me donna la possibilité de travailler, surtout dans le cadre de PRAXIS (Nancy) avec quelques dizaines d'entre eux par an depuis une bonne quinzaine d'années,

découvrant que ce phénomène concerne sans cesse davantage de gens. L'analyse de leurs expériences de terrain à partir de diverses approches théoriques m'a d'abord conduit à la nécessité d'une réflexion sur l'argent, sa nature, sa forme et ses fonctions dans notre société largement monétarisée, puis à étudier les caractéristiques humaines qui conduisent à une insuffisante maîtrise de l'argent. A la demande de Travailleurs Sociaux rencontrés ces dernières années j'ai mis en ordre cette recherche, qui leur est dédiée, ainsi qu'au personnel des Commissions de Surendettement de la Banque de France, sans oublier les bénévoles des Associations qui s'efforcent de soutenir les surendettés. Un groupe de réflexion (Alethé) réunissant quelques spécialistes de la finance pour réfléchir sur l'argent et I'homme a contribué à inspirer ce travail. Le point de départ comptable (le surendettement) conduit à s'interroger sur les rapports que l'homme instaure avec l'argent, et ceci bien au delà de sa fonction économique, à un niveau symbolique. Nous nous appuierons sur des témoignages apportés par des Travailleurs Sociaux, avec des prénoms fictifs et quelques modifications pour sauvegarder l'anonymat, et sur de nombreuses références à des livres ou des revues, chacune dotée d'un numéro dans l'ordre d'entrée en scène, et renvoyant à une liste à la fin, dans le même ordre. Une bibliographie thématique s'y ajoute, ainsi qu'une table des sigles. Au moment de la préparation de la loi Neiertz, en 1988, on estimait à 200000 le nombre de ménages surendettés, même pas 1% de la population de référence. 22 ans après 1200000 dossiers ont été déposés devant les Commissions de la Banque de France, dont 138000 en 2001. Il y a sans doute au moins 500000 ménages en situation de surendettement, ayant déposé un dossier ou s'efforçant laborieusement de respecter un plan qui réduit leur pouvoir d'achat au niveau de celui des bénéficiaires du R.M.!. Dans les premières années il s'agissait souvent des conséquences d'un emprunt lié à une accession à la propriété: taux progressif conduisant à des remboursements trop élevés, dépenses annexes (équipement, transport...) mal évaluées, baisse de revenu 6

due au chômage ou à une séparation... Il Yavait des cas de recours imprudent au crédit à la consommation, distribué alors avec libéralité par banques et sociétés financières à la conquête de parts du marché des particuliers, depuis la déréglementation du crédit au milieu des années 80, comme le souligne Jaouen dans Le surendettement des particuliers (5) (p. 223 et 234). Il s'agissait surtout, semblait-il, de problèmes de comptabilité familiale. Puis chômage de masse, séparations de couples, et problèmes de santé ont pu, en provoquant des baisses importantes de revenu, acculer au surendettement des ménages qui avaient eu un recours raisonnable au crédit. Depuis ces dernières années, l'appauvrissement de certaines couches de la population amène des personnes à se trouver incapables de faire face simplement à leurs charges fixes. Le surendettement passif s'est ainsi mis à dépasser celui qu'on qualifiait d'actif. L'approche du surendettement est alors envisagée plutôt sous l'angle comptable: apurer les dettes en les restructurant, conseiller sur la gestion budgétaire en fournissant des outils, des conseils, voire un accompagnement, éventuellement accorder une aide financière pour aider à rebondir. Il faut cependant considérer que tous les titulaires de minima sociaux, toutes les personnes perdant leur emploi (plusieurs millions par an), tous les divorcés (120000 couples par an) et séparés ne se retrouvent pas manifestement incapables de faire face à leurs engagements (article 1 de la loi Neiertz). La moitié des ménages français n'ont pas de dettes, et un sur dix seulement a du mal à faire face. Ceux qui dépensent plus qu'ils ne gagnent, empruntent plus qu'ils ne peuvent rembourser sont-ils seulement ceux qui ne savent ni faire leurs comptes, ni prévoir leur budget? Il ne faut pas oublier les personnes qui dissimulent délibérément leur endettement pour obtenir de nouveaux crédits, mais il ne s'agit pas là des cas les plus nombreux. Les Travailleurs Sociaux en rencontrent plutôt comme celui-ci: Léontine, ouvrière de 35 ans, célibataire, vivait sans difficulté avec son revenu de 900 euros par mois, dont un tiers pour son logement, jusqu'au jour où elle a cédé à la tentation d'accepter LIBRA VOU, que lui proposait avec conviction un 7

«prescripteur» de COFIDIS en mars1997 :1500 euros de Réserve d'Argent, avec un taux effectif global (T.E.G.) de 15,48 %. Quatre mois après elle a utilisé sa réserve, et accepte de COFIDIS une carte AURORE qui lui permet un découvert supplémentaire. En octobre de la même année son Découvert Maximum Autorisé de LIBRA VOU est doublé. Trois mois après sa dette totale se monte à 3700 euros. S'inquiétant, elle réduit ses dépenses et s'efforce de rembourser, mais pas assez vite au gré de COFIDIS qui demande en 2001 aujuge d'instance une injonction de payer le total dû, soit 3500 euros, cinq fois et demi ce qui lui reste pour vivre chaque mois après paiement de son loyer. Notons que le juge a refusé au motif d'un manque évident au devoir de conseil. Comment expliquer le comportement des protagonistes: incapacité comptable chez Léontine? Surgissement de désirs longtemps refoulés? Agressivité commerciale de vendeurs en même temps prescripteurs de prêt? Dysfonctionnement de l'ordinateur de COFIDIS ? Nous rencontrons ici l'argent dans son impitoyable fonction comptable, son agréable fonction économique et peut-être sa mystérieuse fonction symbolique. Si nous voulons comprendre ce qui s'est passé pour Léontine, et bien d'autres, il faut une réflexion sur l'argent, sur la société et sur l'homme. Sur l'argent pour en repérer les fonctions, en évoquer les formes et en pénétrer l'essence. Il est pour ce qui nous concerne le fluide qui relie les différents protagonistes. Sur la société pàrce que la place de l'argent n'est pas la même partout: la nôtre, en évolution rapide, est devenue une société de consommation, « monétarisée» et de plus en plus animée par la compétition ce qui marque profondément les comportements tant individuels que collectifs, qui sont d'ailleurs en interaction. Sur l'homme parce que c'est ce qu'il est qui permet de comprendre ce qu'il investit dans l'argent et pourquoi il peut se retrouver aliéné dans son rapport avec lui quand il est conduit à dépenser plus qu'il ne gagne, à emprunter plus qu'il ne peut rembourser" ce qui peut le conduire à une forme d'exclusion, dont il faut l'aider à se sortir.

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L'ARGENT ET SES FONCTIONS

L'argent joue depuis un temps immémorial un rôle de convertisseur général. Aborder le problème de l'argent, ce qu'il est devenu, ce qu'il a toujours été... a quelque chose de vertigineux. (6) Monnaie, argent, quel mot utiliser. L'anglais et l'allemand disposent de silver, et Silber pour le métal,. Money, et Geld pour monnaie; Currency, et Münze pour les devises,. change, et Geldstück pour l'appoint. En français le même mot, argent, lie imaginaire et signe monétaire, évoque le besoin et le désir. Cette polyvalence, qu'on retrouve en partie avec le mot monnaie, introduit une grande richesse de significations, tout aussi bien qu'une imprécision intéressante, surtout pour qui sait s'en servir. Argent vient de Arg, brillant, monnaie de moneta, qui avertit: fascination et raison. L'histoire explique peut être ce vocabulaire, et nous fait remonter aux origines de nos sociétés modernes, ce qui nous fera rencontrer successivement plusieurs fonctions de l'argent: symbolique, économique, comptable et, enfin, politique. Sur les quatre l'économique et la comptable nous sont les plus familières: pour presque tout, dans notre société, il faut passer par l'argent, irremplaçable outil économique, et la prudence élémentaire oblige de temps en temps à faire ses comptes, même si les banquiers estiment que les trois quart des gens, justement, ne les font pas. Le faible pourcentage de surendettés semble cependant montrer que la plupart sont à peu près conscients et prudents. La dimension politique nous est rappelée régulièrement par le fisc et les différentes taxes prélevées par le Pouvoir. La fonction symbolique, quant à elle, est plutôt évoquée quand quelqu'un manifeste, à propos de l'argent, un comportement déraisonnable: il dépense plus qu'il ne gagne, ou bien moins qu'il le devrait, il emprunte plus qu'il ne peut rembourser. S'il ne relève pas d'un des cas pathologiques décrits par la psychiatrie, on

considère généralement qu'il s'est laissé trop aisément et abondamment séduire par la pression commerciale. Or celle ci utilise ce que le directeur du CREDOC, Robert Rochefort, appelle l'immatériel (8), cet imaginaire caché derrière la dimension utilitaire de tout bien (p. 22). Il éveille le plaisir, qui relève lui-même du désir, lequel est parfois une angoisse. Nous retrouvons ici le principe de la plupart des publicités: transformer notre désir en besoin économique, dont le coût ne sort d'une pudique discrétion que s'il devient lui-même, par sa modicité, un élément de l'appât: quand Lancôme offre au consommateur son parfum Poème, pour pouvoir tout dire sans un mot (affiche de la fin des années 90), il suggère le remplacement d'une parole difficile à prononcer par un cadeau (moyennant finance). Moscovici voit en effet dans la monnaie un des trois langages universels, avec les mathématiques et la.musique (1). Nous parlons de fonction symbolique de l'argent dans la mesure où y recourir permet, ou semble permettre, la réalisation d'un désir, ou l'apaisement d'une angoisse. J'ai dépensé plein d'argent ce moisci parce que mon moral ne va pas. Alors j'ai dépensé l'argent que je n'avais pas. Maintenant je me sens mieux, mais ça va faire mal, dit une femme de 30 ans, célibataire, à un Travailleur Social (9). Acte économique, pour une fonction symbolique, entraînant une douloureuse perspective comptable. L'origine profonde de la dépense ou de l'endettement correspondrait donc à la fonction symbolique de l'argent. Il se trouve justement qu'historiquement, l'argent est né d'une telle fonction.

Une monnaie pour remplacer:

la fonction symbolique.

La monnaie est née pour une fonction symbolique (de la racine grecque Sumbol... signe de reconnaissance, symptôme, rencontre), quoiqu'en pensent certains économistes qui ont imaginé qu'elle a été inventée pour prendre la place du troc. Dans des

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peuples où chaque unité de consommation est pour une bonne part autarcique, où le produit des activités économiques collectives (chasse, pêche, cueillette, culture) est partagé, soit immédiatement, au retour de la chasse par exemple, soit plus tard, grâce à un système de don qui impose de donner, de recevoir et de rendre, il y a peu d'échanges outrepassant les possibilités du troc. Autrement dit, il n'est pas besoin de monnaie, au sens économique du terme.
Les pygmées Mbuti, du Congo, chasseurs-cueilleurs, dont les possessions matérielles se limitaient à quelques objets fabriqués par eux-mêmes, dont la vie se déroulait dans un univers, la forêt équatoriale, toujours identique, et presque au jour le jour, n'étaient pas «monétarisés » avant l'arrivée des blancs. La violence, chez eux, se réglait par la parole, avec les anciens, au pied de l'arbre à palabre. Leur richesse était faite de paroles.

Par contre, d'autres sociétés vivent leurs relations de façon différente, peut être parce que, plus développées, leurs richesses sont autres que langagières; elles relèvent de l'avoir, plus que de l'être ou du savoir: bétail comme chez les Nuers du Soudan, honneur, prestige ou encore terre défrichée... et si la violence apparaît, pour une vache dérobée, une querelle autour d'un point d'eau, une femme convoitée ou enlevée, s'il y a échange de coups, avec comme effet la mort ou la mutilation d'un membre d'une communauté, le désir de vengeance surgit, qui peut déchaîner des violences pouvant connaître un développement sans bornes: Genèse 4. 10 évoque Lamech qui tue un homme pour une blessure. Dans toute organisation sociale on s'efforce d'arrêter ce processus, par exemple en imposant (Exode 21,24) la loi du Talion (œil pour œil, dent pour dent) qui dit que la vengeance n'est légitime que si elle contrebalance exactement la violence à laquelle elle réagit. Mais il est des vendettas qui ne s'arrêtent pas (en Albanie, par exemple, selon les principes dits du kanun, qui se réveillent après la guerre du Kosovo, et autorisent à abattre un mâle de plus de 14 ans dans le clan de celui qui a tué celui qu'on doit venger). La parole ne sert à rien, on ne la dit plus ni ne l'écoute, sauf pour crier la haine. Il faut donc trouver un autre outil de médiation à glisser 13

entre les protagonistes. La violence intra-spécifique est sans aucun doute le plus grave danger qui menace l'humanité, et ceci depuis la plus ancienne préhistoire: les archéologues ont trouvé les ossements de victimes de guerres et de meurtres dès le paléolithique. Le pillage et le rapt ont certainement précédé le troc, qui lui-même est devenu commerce, en un lent cheminement vers une certaine paix. D'où l'invention du prix du sang, vraisemblablement dans divers peuples une des origines de la monnaie. Il est destiné à compenser le meurtre initial pour arrêter le conflit: le groupe du meurtrier le verse à celui du mort, pour empêcher la vengeance. Ainsi en hébreu l'argent, damim, vient-il de dam, sang. Payer se dit leshalem, de shalom, paix, et le même mot signifie également pacifier (3). C'est pareil dans d'autres langues, comme le germanique skillan (shilling), prix du sang. Verser le prix (damim) du sang (dam) est une façon de dire que l'on reconnaît sa faute et qu'on veut payer sa dette, mais notons avec E. Deutsch (3), qu'il reste silence (dom), n'est pas encore réconciliation, reprise de parole. Malgré cette absence de mots échangés, cet argent symbolise la demande de paix. I:e Wergeld germanique est le prix de l'homme libre. La diya du monde musulman est le prix du sang, versé, par exemple, il y a quelques années à la suite du meurtre de son patron arabe par une domestique philippine, en Arabie Saoudite. Là où l'honneur est une des valeurs suprêmes, surtout s'il est lié à l'intégrité des femmes., il ne se lave que dans le sang (il y a encore en Jordanie par exemple quelques 2S meurtres par an
destinés à la restauration d'un honneur familial bafoué)

. Là

aussi

une réparation par un don symbolique peut s'introduire. En Afghanistan le régime Taliban imposait le versement de la diya à la place de la coutume qui veut que l'on compense le meurtre en offrant une femme apte à procréer un remplaçant. En 2001, dans le nord du Nigeria, en vertu de la loi islamique, un homme à qui un voisin avait crevé un œil a eu le choix, par jugement islamique, entre œil pour œil et versement en monnaie. Il a préféré la première solution.

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Que donner? Il faut un objet qui soit porteur d'une valeur qui le rende assez désirable pour compenser une vie humaine. Ceci pose le problème de l'origine de la valeur: pourquoi quelque chose en a ? Pour l'homme préhistorique on pourrait imaginer qu'il s'agit de ce qui permet de satisfaire les besoins vitaux: nourriture, protection contre les intempéries et les dangers physiques. Nous sommes dans le cadre utilitariste de la valeur d'usage à laquelle il n'est pas affecté de valeur d'échange, puisqu'il s'agit de biens réservés à la consommation du groupe primaire, éventuellement de ses hôtes. Normalement ils ne s'échangent pas mais se partagent, et n'ont donc pas de valeur au sens économique du terme. Par contre ce qui protégerait des dangers venus d'ailleurs, du monde des esprits ou des dieux, ou encore de l'effet de la magie, revêt une valeur attribuée à une puissance protectrice ou bénéfique. L'enjeu est alors la vie en soi et devant soi, non pas la vie quotidienne, banale, mais bien ce qui est investi d'angoisse, de désir et d'espérance, ce qui protégera de la catastrophe naturelle ou cosmique, du mauvais œil, celui des vivants ou des morts, ce qui assurera le succès d'une action exceptionnelle: il pourrait donc s'agir d'objets porteurs d'une force spirituelle, ou magique, dirions-nous, d'un mana, pour les mélanésiens, de Kred dans l'Inde ancienne. M. Mauss parle du hau, cette puissance qui habite l'objet offert, accepté, donné et dû, qui crée et recrée le lien social, voire la paix. Le « doudou » de nos petits enfants joue un rôle analogue: sans valeur utilitaire, il en a une, considérable, qui est symbolique, et favorise la tranquillité familiale. Parfois aliment magique (soma de l'Inde ancienne), fèves de cacao au Mexique, ailleurs métal rare, brillant (ARG en indo-européen), inaltérable, que le mythe fait venir des dieux (l'or crotte des dieux pour les Aztèques, chair du dieu Rê pour l'Egypte ancienne) ou crottin du diable, comme disait le saint curé d'Ars. Peut-être objet beau, comme ces haches de pierre si fines qu'on ne saurait s'en servir... (Chine). J.-M. Thiveaud, dans l'ouvrage dirigé par Aglietta et Orléan (10) p. 165, situe la naissance de la monnaie dans le sentiment de dette originelle éprouvé par l'homme dès sa naissance, comme débiteur pour la mort, les dieux, les autres hommes. Pour s'en libérer il yale sacrifice, puis le rachat de la 15

victime expiatoire (peschû, en sanskrit, d'où pecus (bétail), puis pécuniaire). Apparaît en même temps la notion de confiance (kred) qui est, au départ, une puissance salvatrice divine que les autorités religieuses puis politiques récupèrent, bientôt suivies par banquiers et commerçants. Alain Caillé (11) explique que les peuples primitifs, ayant peu d'échanges économiques, n'ont pas de monnaie à cet usage; par contre ils en ont une, mono-fonctionnelle, destinée à circuler entre les clans ou les familles en un système d'endettement généralisé qui crée du lien social: chez les Lélé du Congo c'est un vêtement de raphia que les jeunes confectionnent en cent heures de travail, et qu'ils donnent aux anciens, à qui .jls l'empruntent pour des cérémonies. Nous sommes encore simultanément à proximité du sacré et dans le cadre du lien social, apte à étayer la confiance en soi tant de l'individu que du groupe primaire, dont sans doute il ne se sépare pas. L'objet précieux, porteur de valeur, est donc porteur de pouvoir, il sort de l'ordinaire, ne peut qu'être réservé à un usage lui aussi exceptionnel, et vital pour le groupe et son avenir. C'est pourquoi il a pu être utilisé pour rétablir la paix avec les hommes comme avec les dieux ou pour créer des alliances, devenant ainsi un équivalent de l'être humain, dont il évitait la mort par vengeance ou par sacrifice. Cette puissance magique de l'argent des origines est à retenir: nos contemporains, eux aussi, voient bien souvent dans l'argent, ou plutôt dans ce qu'ils en font, un pouvoir peu rationnel. C'est pourquoi nous reviendrons sur cette histoire, mais avec le regard de la psychanalyse. Le petit paysan d'il y a un siècle ou deux vivait sans guère d'argent, échangeant des biens et des services avec les autres; le numéraire servait à des achats exceptionnels (de terre par exemple) ou pour régler la dette fiscale aux représentants du pouvoir politique ou religieux. Sans doute à partir d'un certain niveau de développement social et psychique, les sociétés humaines se sont donc mises à utiliser ces objets porteurs de valeur pour compenser le sang versé, pour le mariage ou pour des rites. Les ethnologues ont relevé de 16

nombreuses utilisations de monnaies ou protomonnaies pour conclure, entretenir ou renouveler des alliances, canaliser la violence et la compétition. Chaque fois tel ou tel objet, considéré comme précieux, souvent prestigieux, éventuellement doté de vertus magiques ou religieuses, joue le rôle de la monnaie, mais pas au sens économique du terme: nous sommes dans le symbolique qui permet d'exprimer l'indicible, d'établir ou de restaurer la communication, d'écarter la haine, la violence et donc la mort. L'argent sert à reconstituer le lien social ou religieux, à rassurer ou apaiser, en somme à reconstruire ce qui a été perturbé dans l'ordre du monde. Pour les peuples dont la principale richesse est le bétail, qui, tout en assurant une réserve alimentaire vitale à travers les aléas saisonniers, est aussi vecteur de prestige, l'objet à donner sera l'animal: une vache, chez les Nuers du Soudan, pour qui elle est au moins aussi importante que l'homme. Au Sahara c'est le dromadaire, djemel ou méhari, qui compte. Le bétail-monnaie a laissé de nombreuses traces dans le vocabulaire: venu de l'indoeuropéen PEKU, (possession mobilière personnelle), peshû en sanskrit, en latin pecus, nous donne pécuniaire, pécule ... Capita (tête de bétail) a donné capital, Rupa donne roupie en Inde. Feo donne fee (salaire) en anglais. En hébreu kessef signifie argent et salaire, qui se dit aussi gemel, chameau. Jusqu'aux environs du 3° siècle avant J.-C. le bétail est la principale richesse, au sens de source de prestige et d'influence. La liste pourrait s'allonger en faisant le tour du monde et du vocabulaire financier. L'important est qu'il existe un objet de valeur, qu'une minorité influente puisse un jour sacrifier (c'est à dire accepter de s'en déposséder) pour éviter de perdre un homme ou, on le verra, pour conclure une alliance en acquérant une femme. Il faut noter que sacrifier signifie faire sacré. Il est vraisemblable que cette évolution s'est produite dans le cadre et sous l'influence de la religion (mot dont une des étymologies signifie d'ailleurs relier).

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Il se produit en effet une évolution analogue dans la relation avec les dieux: au lieu du sacrifice humain ( tel celui d'Iphigénie exigé par une divinité offensée, Artémis) en échange d'un vent favorable au départ pour la guerre de Troie), le don d'un lingot d'argent métal évite cette forme de violence, contre laquelle la Bible prend une position fenne (Deutéronome, 18.10). On retrouve la place de l'argent dans le sacrifice védique. Le code d'Hammourabi, en 1760 avant J.-C. parle de salaire versé en poids d'argent: il s'agissait de barres de métal, qui ont circulé pendant plus de 2000 ans, mais la première monnaie frappée semble apparaître au début du VIIO siècle avant J.-C. en Anatolie, où l'on rencontre le roi Gygès, de Lydie, puis, un siècle après, Crésus, qui s'enrichit de l'or charrié par le fleuve Pactole. Il s'agit d'électrum, alliage d'or et d'argent, naturel, puis artificiel, ce qui permettait de tricher sur la proportion d'or (12). Dès 680 avant J.-C. les cités côtières ont des monnaies frappées. Ailleurs sont utilisés différents métaux, lingots de fer des Hittites, plomb en Assyrie, que l'on divise et pèse, d'où les noms des pièces grecques qui sont des poids, talent, mine, sicle. Il y a aussi des objets qui servent de monnaie: broches d'Argos, anneaux en Egypte, haches évoquées par l'IHade, rasoirs en Chine, barres de fer frappées de l'Indus au 30 siècle avant J.-C., chapelets de coquillage en Afrique et Océanie... Un travailleur social parisien, tchadien d'origine, raconte dans les années 1990, que son père, Maître de la Terre, recevait chaque année du viHage une monnaie constituée d'une pointe de lance d'un bon mètre de long, en fer forgé, destinée à apaiser les esprits de la terre au moment du labour. Les différents clergés ont vite compris l'intérêt de cette invention de la monnaie qui afflue vers les temples lors des grandes fêtes religieuses et à l'occasion de nombreux évènements imposant un sacrifice. Ils deviennent dans l'Antiquité, en Chine, dans les monastères bouddhiques (13), à Babylone, en Lydie, à Jérusalem, en Grèce, à Rome de véritables banques, recevant des dépôts de métal précieux, en échange desquels un reçu était fourni, assumant un travail de change entre les différentes monnaies, et sans doute prêtant, à intérêt. A Jérusalem Jésus chasse les changeurs de monnaie du Temple: «il est écrit: et ma Maison 18

sera une Maison de prière et vous en avez fait une caverne de voleurs (Luc, 19, 45). Le temple romain de Juno Moneta (celle qui avertit), où l'on frappait monnaie, nous a légué ce mot. ( Les oies du Capitole avaient averti de l'attaque des gaulois de Brennus à qui les romains ont acheté la paix moyennant un poids de métal précieux). Enfin l'ordre des Templiers a joué un rôle de banque, finissant par se heurter au pouvoir royal. Outil de paix, puis de commerce, l'argent acquiert une dimension politique, dont on reparlera. L'action de prévention de la violence, au moyen des échanges de femmes entre clans voisins, susceptibles de se quereller et combattre, introduit, elle aussi, l'usage d'une monnaie: comme les clans ne disposent pas toujours simultanément chacun d'une femme à donner, le passage de l'une est compensé, provisoirement, par un don en monnaie, qui fera, quand le temps sera venu, le chemin en sens inverse. Il s'agit souvent d'animaux, chez les éleveurs exogames. Par exemple chez les Massa du Cameroun où le bétail donne prestige et richesse, il y a échange matrimonial entre clans: pour épouser une femme I'homme donne des vaches au père, dont le fils les utilisera lui-même pour obtenir une épouse. Animaux et femmes constituent une chaîne ininterrompue qui relie les clans, dès lors alliés. Les femmes devant donner une descendance, on rend le troupeau si elles sont stériles. Par contre (14) chez les agriculteurs endogames du bassin méditerranéen, on garde ses femmes, pour garder ses terres, préférant fortifier son grenier et se tenir prêt à combattre plutôt que de risquer de perdre par héritage un champ précieux; d'ailleurs la femme kabyle, malgré les prescriptions coraniques (une demi-part d'héritage) n'hérite pas. La violence est ici contenue par la fortification et la dissuasion armée, et l'honneur, à venger dans le sang, dépend de l'intégrité des filles. Mais le bétail monnaie sera offert, sacrifié et partagé pour renforcer les alliances (timecheret berbère) ou célébrer la paix (aman). Une telle évolution, introduite sans doute par une minorité active, comme dirait Moscovici, suppose l'établissement d'un consensus socia1. Ce qui est en cause c'est simultanément un nouvel investissement personnel, que la psychologie pourrait aider à explorer, et 19