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A quoi servent les professionnels de l'insertion ?

De
271 pages
Cet ouvrage concerne l'intervention sociale en charge de dispositifs d'insertion. L'ambition est d'identifier les représentations du métier, de mettre à jour les pratiques des intervenants. Quelles identités professionnelles projettent-ils ? Pouvons-nous observer une reformulation du rapport avec les usagers, vers des modes de collaboration moins asymétriques ?
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À quoi servent les professionnels de l'insertion?
L'exemple des intervenants sociaux en Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale, en Missions "Locales et dans l'Insertion par l'Activité Économique

Travail du Social Collection dirigée par Alain Vilbrod
La collection s'adresse aux différents professionnels de l'action sociale mais aussi aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants souhaitant disposer d'analyses pluralistes approfondies à l'heure où les interventions se démultiplient, où les pratiques se diversifient en écho aux recompositions du travail social. Qu'ils émanent de chercheurs ou de travailleurs sociaux relevant le défi de l'écriture, les ouvrages retenus sont rigoureux sans être abscons et bien informés sur les pratiques sans être jargonnants. Tous prennent clairement appui sur les sciences sociales et, dépassant les clivages entre les disciplines, se veulent être de précieux outils de réflexion pour une approche renouvelée de la question sociale et, corrélativement, pour des pratiques mieux adaptées aux enjeux contemporains. Dernières parutions

Nathalie GUIMARD, Le locataire endetté, 2008. Jean LOBRY, Dominique ALUNNI, Culture ouvrière, éducation permanente etformation professionnelle, 2008. Camille THOUVENOT (coord.), La validation des acquis de l'expérience dans les métiers du travail social, 2008. Grégory GOASMA T, L'intégration sociale du sujet déficient auditif, 2008. Hélène CHERONNET, Statut de cadre et culture de métier, 2006. Hervé DROUARD, Former des professionnels par la
recherche, 2006.

Teresa CARREIRA et Alice TOMÉ (dir.), Champs sociologiques et éducatifs, enjeux au-delà des frontières, 2006. Jean-Pierre AUBRET, Adolescence, parole et éducation. Penser de nouvelles frontières, 2006. Yves COUTURIER, La collaboration entre travailleuses sociales et infirmières, 2005. Laurent LAOT, L'univers de la protection sociale, 2005. Agathe HAUDIQUET, La culture juridique des travailleurs sociaux. États des lieux et besoins deformations, 2005. Annie DUSSUET, Travaux de femmes. Enquêtes sur les services à domicile, 2005.

Philippe Brégeon

,

A quoi servent les professionnels de l'insertion?

L'exemple des intervenants sociaux en Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale,
en Missions Locales

et dans l'Insertion par l'Activité Économique

L'Harm.attan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05693-0 EAN : 9782296056930

Introduction générale

Du point de vue politique, l'insertion est une catégorie qui a émergé à la fin des années 1970 pour favoriser l'entrée des jeunes dans la vie active, dans une période d'essoufflement du marché de l'emploi et de montée du chômage des jeunes. Le dictionnaire historique de la langue française précise que le vocable « insérer» signale l'idée de faire entrer un élément, un individu ou un objet dans un ensemble. Il s'agit alors de l'intercaler dans un espace social. La substitution de la notion d'intégration par le vocable insertion est apparemment contestable pour deux raisons au moins: on ne retrouve pas la perspective (quelque peu idéale) du processus par lequel l'individu se relie à l'espace social et aux autres, tout en accédant à une certaine reconnaissance de son individualité. Le terme insertion pose également problème dans la mesure où l'action apparaît davantage externe à l'individu. II induit son placement par une institution ou un professionnel dont c'est la fonction. Que devient alors sa participation à la vie de la cité et aux politiques sociales? Cet ouvrage ne concenle pas la catégorie insertion en tant que teHe, mais plutôt l'intervention sociale professionnelle en charge de dispositifs d'insertion. L'ambition est d'identifier les représentations du métier par les intervenants sociaux eux-mêmes, de mettre à jour leurs pratiques et leur organisation par rapport aux métiers connexes. Quel1es identités professionnelles projettent-ils? Au regard de l'histoire et des pratiques d'aide sociale, pouvons-nous observer une reformulation du rapport avec les usagers, en particulier vers des modes de collaboration moins asymétriques? Pour autant, même en réduisant ainsi la focale à l'intervention sociale directement concernée par la question de l'insertion, l'angle de vue englobe un volume particulièrement important d'institutions et d'acteurs: les missions locales, l'hébergement social, l'insertion par l'activité économique, l'ANPE et les services pour l'emploi, les formateurs et les organismes de formation, divers services d'accompagnement dans le dispositif RMI, etc.

Dans ce champ aux contours à géométrie variable, trois réseaux professionnalisés sont plus particulièrement présents, à savoir: . les centres d'hébergement et de réinsertion sociale, . les missions locales, . les structures d'insertion par l'activité économique. Ils disposent d'institutions représentatives auprès des pouvoirs publics, ils communiquent régulièrement sur leurs activités, ils ont mis en œuvre des processus de formation et de professionnalisation spécifiques. Dans une approche comparative, ils représentent des constructions institutionnelles originales. Leurs activités sont suffisamment différenciées pour interroger en profondeur les logiques de la thématique de l'insertion. Parmi ces trois réseaux, les centres d'hébergement et de réinsertion sociale sont les plus anciens. Ils se sont développés essentiellement durant les années 1960 et 1970. L'ancrage législatif de l'aide sociale et la thématique de l'hébergement social les inscrits dans le continuum des pratiques de traitement de la pauvreté et de la marginalité travaillées au 19èmesiècle, en particulier par les philanthropes et les œuvres. Ils sont dépositaires des significations historiques du rapport à la pauvreté, à la marginalité, au travail. Avec l'avènement du RMI et de la loi Besson qui les concernent plus particulièrement, ces établissements ont dû assumer une reformulation de leurs fonctions sociales. Sous couvert d'une modification du langage de l'intervention sociale, s'agit-il d'un changement de paradigme ou d'une reproduction des logiques anciennes? Entrés en amont de la thématique de l'insertion, un certain nombre de salariés de l'ancienne génération demeurent dans ces institutions et semblent en mesure de nous renseIgner. La plupart de ces institutions sont tenues d'octroyer des places d'hébergement aux usagers et de répondre à leurs besoins prImaIres. Conjointement, les intervenants sociaux sont censés exercer des visées socio-éducatives en direction des usagers. Quelles articulations entre le registre matériel et les prétentions éducatives? Entre l'hébergement en appartements éclatés et celui en internat, entre l'hébergement de longue durée et celui de quelques jours, ces activités représentent une diversité de pratiques que nous 6

entendons interroger, en particulier du point de vue des modes de collaboration avec les usagers. Quelles en sont les conséquences sur l'intimité et l'existence de ces derniers? Quels en sont les effets sur l'identité professionnelle projetée des intervenants sociaux? Si les centres d'hébergement et de réinsertion sociale se sont développés avec l'aide sociale, le réseau des missions locales semble un pur produit de l'insertion. Il a joué un rôle particulièrement actif pour imposer la catégorie au sein de l'intervention sociale. Un des objectifs des pouvoirs publics était de renouveler les pratiques et les représentations des professions sociales par rapport au modèle du médico-social, considéré comme insuffisamment ouvert au contexte économique et aux autres mondes sociaux. Le corpus du rapport de Bertrand Schwartz en 1981 correspondait à une perspective particulièrement large et multidimensionnelle de l'action auprès des jeunes. Ainsi, au-delà du professionnel, le plaidoyer pour l'approche globale entendait relier l'ensemble des aspects sociaux et personnels de l'existence des jeunes, jusqu'à l'idéal citoyen. L'idée de seconde chance pour les jeunes sortis précocement du système scolaire apparaît centrale durant les années 1980. Depuis, leur intégration dans le service pour l'emploi, les missions locales apparaissent de plus en plus suspendues aux politiques publiques. Quels regards portent les intervenants sociaux au sein des missions locales sur la construction de leurs activités au regard de ce cheminement? Comment se représentent-ils la collaboration auprès des jeunes? Quelles sont leurs marges de manœuvre dans la mise en pratique des dispositifs d'insertion? Peut-on considérer l'activité en mission locale comme étant en rupture avec les pratiques précédentes de l'aide sociale? Le troisième réseau, c'est-à-dire l'insertion par l'activité économique nous intéresse particulièrement du point de vue de la question du travail. Lors des premières initiatives durant les années 1970 et 1980, les premiers militants insistaient généralement sur leur détermination à prendre une certaine distance avec le prisme de l'assistance. Encore aujourd'hui, la rhétorique des fédérations qui portent ces activités insiste sur l'idée de mettre l'individu en situation de travail pour l'amener à recouvrir une certaine 7

autonomie et liberté, par l'exercice de ses propres ressources. La loi de lutte contre les exclusions en 1998 a donné une relative assise à ce réseau. Il représente une typologie de cinq ou six structures

spécifiques avec des approchesassez différentes dans les modes de
collaboration auprès des individus au chômage. Cette hétérogénéité est intéressante dans la mesure où elle révèle la diversité des usages de la notion de travail et de remise au travail. En ciblant les intervenants sociaux sur ces trois réseaux, il ne s'agit pas de renoncer à s'intéresser aux usagers de l'insertion. Par effet de miroir, ils apparaissent constamment en arrière plans de la situation des intervenants sociaux. Si leur distribution dans les dispositifs d'insertion revient à les soumettre à des processus de socialisation (et même de domination), ils demeurent en situation de peser sur les pratiques. Elles relèvent généralement de transactions explicites, mais davantage encore implicites. Les intervenants sociaux doivent obtenir des autorisations à exercer leur métier dans une perspective valorisée, par eux-mêmes et par leur environnement. La position n'est pas forcément acquise d'emblée et les résistances peuvent venir du côté des usagers, de la maîtrise d'œuvre des dispositifs d'insertion, de l'équipe de travail ou des autres institutions attenantes. Dans la perspective de Durkheim et des théories fonctionnalistes à l'œuvre dans toute profession, le discours des intervenants sociaux sur eux-mêmes, entend les situer comme des corps intermédiaires indispensables pour la cohésion sociale et la solidarité. Ces métiers et ces professions ont émergé à partir de l'idée de vocation et se sont développés en référence à une certaine culture de service public. La rhétorique professionnelle entretient des formes d'idéalisation de l'engagement sans véritablement éluder les logiques à l'œuvre et en faisant écran par rapport aux contradictions. Elle tend à présenter les multiples activités de l'insertion comme un ensemble d'initiatives complémentaires. A contrario, nous rejoignons la sociologie interactionniste et plus précisément la théorie des segments professionnels. Elle aborde la question du champ professionnel du point de vue de groupes qui défendent leur autonomie et leur position. Nous sommes alors face à des espaces concurrentiels marqués par une 8

distribution inégale de ressources. Il s'agit alors de tenter de rompre avec l'attribution d'une légitimité de principe. Dans le développement qui suit, chaque réseau est l'objet de deux chapitres: le premier pour mettre à jour ses origines du point de vue des idéologies, des représentations et des forces en présence. Cette perspective diachronique entend représenter les mouvements et les étapes de la construction institutionnelle, en quelque sorte le socle. Le deuxième traitement correspond à une perspective synchronique. A partir des discours, du repérage des pratiques, il s'agit de mettre à jour les identités professionnelles des intervenants sociaux au contact des usagers. Ce travail attribue une importance toute particulière aux modes de collaboration, aux confrontations et à la recherche de compromis avec ces derniers. Durant cette enquête sur trois années, 21 structures sur les trois réseaux ont été rencontrées. 75 intervenants sociaux et Il bénévoles ont été interviewés. Certains de leurs propos apparaissent en italique dans les chapitres, suivis du prénom de l'interlocuteur et de son numéro sur la liste (Louis, n012). Des informations apparaissent sur chacun en annexe: l'âge, le diplôme, l' anc ienneté dans la structure, le type de structure et parfois des informations sur le parcours. Le dernier chapitre synthétique propose une typologie des métiers impliqués dans ces trois réseaux. Cette construction est initiée à partir du repérage des activités. Il s'agit alors de s'éloigner provisoirement des critères statutaires et professionnels traditionnellement utilisés pour le classement des emplois et des qualifications, en particulier les diplômes. En nous inspirant de travaux d'Élisabeth Maurel (Maurel, 2000) sur le département de l'Isère, nous avons recherché les critères discriminants au sein de cet ensemble de métiers. Certaines pratiques ou représentations sont communes. D'autres sont spécifiques et en mesure de révéler la nature de clivages par rapport aux métiers connexes, en particulier du point de vue de l'identité professionnelle et des modes de collaboration avec les usagers. Ce travail de modélisation nous a permis de construire une deuxième typologie concernant les interactions à l'œuvre au jour le jour entre les intervenants sociaux et les usagers. Elle contribue à 9

répondre à la question de la diversité de ces métiers du point de vue des modes de collaboration avec les usagers et de l'interprétation de la catégorie insertion.

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CHAPITRE 1
POSITIONNEMENT THÉORIQUE DU TRAVAIL D'ENQUÊTE

Introduction
Existe-t-il une sociologie du travail social? Quelques universitaires souvent proches des institutions professionnelles entendent promouvoir ce qui serait une discipline émergente. De nombreuses publications revendiquent cet ancrage, en particulier dans la collection «Action sociale» des éditions Dunod. Ces travaux suivent l'évolution des populations, des dispositifs d'aide sociale et de solidarité pour faire apparaître les nouvelles formes d'exclusion. Le point commun entre ces auteurs est sans doute de s'attacher au repérage des identités professionnelles des intervenants sociaux, avec une tendance lourde sur les difficultés de ces professions. Le thème de la crise est récurrent et les auteurs s'évertuent à en montrer les causes et à rechercher des solutions. L'inspiration est souvent fonctionnaliste et le point de vue favorable par rapport aux professions sociales les plus établies. Elles sont appréhendées comme des corps intermédiaires indispensables pour la mise en œuvre de la solidarité et qu'il convient de soutenir. Cette sociologie se rapproche assez souvent des théories psychanalytiques. Les usages de cette dernière discipline confortent l'importance donnée à la relation d'aide et entretiennent l'idéalisation du métier. Au-delà de travailler à la résolution des problèmes sociaux, il s'agit d'être dans une posture d'écoute de l'inconscient des usagers/sujets. En tant que science d'interprétation du symbolique, elle favorise des questionnements récurrents et interminables, particulièrement prisés par les professions sociales. Il s'agit d'interroger la position intermédiaire de ces corps

professionnels: entre les individus à la marge en difficulté de vivre, la société de la performance et l'affaiblissement des institutions qui hypothèquerait la cohésion sociale. Au delà, les contributions scientifiques sur l'intervention sociale sont particulièrement abondantes depuis les années 1970. L'objet se situant au carrefour d'une pluralité de thématiques, plusieurs des disciplines des sciences sociales sont en quelque sorte en rivalité pour accéder au statut de discipline de référence.

Les approches

sociologiques

de l'intervention

sociale

Si la sociologie s'intéresse véritablement à l'intervention sociale à partir des années 1970, c'est d'abord avec une critique radicale par rapport au développement particulièrement rapide des effectifs de professionnels. Michel Autès parle d'entrée par effraction au sein de professions qui viennent d'obtenir une certaine reconnaissance. Par le biais de validation de diplômes professionnels et de la construction de conventions collectives, elles ont réussi une certaine fermeture du marché. Elles semblent alors en mesure d'accéder au rang de grande fonction collective au côté de l'Education Nationale, pour prendre en charge la pauvreté résiduelle des individus et familles qui résisteraient aux transformations sociales et à la modernité. (Autès, 1999, p. 49) Cette intrusion de la sociologie radicale s'inscrit dans la continuité de mai 1968, en partie dans le mouvement de l'anti psychiatrie et des modes de vie alternatifs. Les professions sociales seraient issues de l'affrontement des classes bourgeoises dominantes et du prolétariat dans le cadre du développement du capitalisme. Leurs fonctions consisteraient essentiellement à normaliser les populations déviantes et à mettre en œuvre une vaste entreprise de contrôle social. L'offensive devient visible avec le numéro de la revue Esprit publié en avril 1972 et intitulé: « Pourquoi le travail social? ». Les propos sur la couverture se situent au croisement de la provocation pouvant faire sourire et de l'alerte par rapport aux libertés menacées avec le développement et l'institutionnalisation de ces professions: « Souhaitez-vous être animés socio-culturellement, assistés 12

socialement, éduqués spécialement, conseillés conjugalement? Vos enfants sont-ils vaccinés? Votre budget est-il rationnel? Etes-vous autonomes? Les travailleurs sociaux ont ainsi mission de vous prendre en charge -- pas vous peut-être, pas encore, mais des centaines de milliers de gens à la marge, plus ou moins brouillés avec le travail et l'ordre -- En six ans, leur effectif a doublé,. voilà qu'ils sont 75 000 » (Esprit, avril 1972). A la suite, de nombreux chercheurs publient des analyses radicales (Chauvière, 1978, Donzelot, 1977, Verdes Leroux, 1978). Ces ouvrages trouvent des échos favorables au sein même des professions sociales et le débat repris en interne est particulièrement vif jusqu'à la fin des années 1970. La mise en cause puise une bonne part de ses sources dans le travail de Pierre Bourdieu autour du concept de la domination. Au regard des discours fonctionnalistes sur des groupes professionnels d'emblée complémentaires dans l'intervention sociale, le concept de champ correspond à une structure définie par l'état du rapport de forces entre des formes de pouvoir et de capitaux différents. Il est donc inséparablement l'espace de luttes et de jeux entre des agents et des institutions qui défendent des positions (Bourdieu, 1989, p. 375). Verdès-Leroux reprend le concept d'habitus et montre comment les conditionnements sociaux sont intériorisés par un corps d'agents de manière à présenter comme naturel et universel l'ordre de la domination. Son travail dénonce la logique soi-disant humanitaire de la mission des assistantes sociales. Le principal capital symbolique dont disposent les professions sociales est le risque de désordre et le crédit que la classe dominante leur accorde pour conjurer et réduire cette menace. L'ambition de porter remède aux problèmes sociaux entraînerait le dépérissement des activités. Il faut au contraire entretenir la valeur du marché tout en maintenant sa position par rapport aux autres professions sociales (VerdèsLeroux, 1978, p. Il, 106). Ce discours peut paraître aujourd'hui quelque peu excessif. Pour autant, le point de vue rappelle l'insistance souvent assez obsessionnelle des intervenants sociaux sur les difficultés de plus en plus lourdes des individus en insertion, induisant un processus « de psychiatrisation ». 13

La perspective tracée par Bourdieu paraît productive pour montrer les mécanismes de reproduction de normes et des schèmes propres à la domination dans les dispositifs d'insertion. Les groupes professionnels de l'intervention sociale sont dans l'obligation de reproduire un ordre social dont ils n'ont d'ailleurs pas les clefs. Pour autant, ils sont aussi en capacité de réflexivité pour participer à la transformation des formes de régulation sociale et de traitement de la pauvreté. La théorie de la reproduction s'intéresse assez peu au changement social. Souvent avec raison, elle montre que les soidisant changements sociaux masquent la permanence de reproduction des structures de domination. Pour autant, il paraît difficile de considérer la reproduction et les formes de domination comme les seuls ressorts dans l'économie de l'intervention sociale. La reproduction et le changement ne sont pas antinomiques. À la fin des années 1970, les professions sociales revendiquent une double logique. Elles auraient vocation à amener les individus à la marge à assumer une certaine normalisation. Conjointement, elles travailleraient à la progression des mécanismes d'intégration sociale par rapport aux populations concernées. Cette position d'entre deux sera mise en cause, au milieu des années 1980, avec les mouvements de décentralisation et la crise de l'État-providence. L'augmentation du flux des individus en chômage de longue durée transforme le caractère de la pauvreté. Elle apparaît de moins en moins attribuable à des caractéristiques culturelles qu'à la situation macro sociale. L'émergence du revenu minimum d'insertion, de la loi Besson et du CFI vient entériner ce changement de paradigme. Les usagers eux-mêmes se positionnent différemment par rapport à l'intervention sociale. Depuis les années 1990, on assiste au développement de l'intervention sociale dans la gestion du chômage et des politiques de l'emploi. Ces activités prennent généralement appui sur les thématiques de l'accompagnement et du parcours vers l'emploi. Leur faible capacité à qualifier les chômeurs au regard du marché de l'emploi suscite généralement une certaine réserve. Ainsi, la mise en cause de l'intervention sociale par la sociologie se poursuit. Pour autant, en prenant comme exemple le travail de Robert Castel (Castel, 1995), elle se situe moins sur le 14

terrain idéologique et elle pointe, de plus en plus, l'impuissance à réintroduire les chômeurs et les précaires dans une véritable participation sociale et économique. Parmi d'autres, Denis Castra et Serge Ebersold (Castra, 2003, Ebersold, 2001) mettent en cause les pratiques de la plupart des dispositifs d'insertion qui privilégient comme élément de causalité du chômage les problèmes de personnalité des demandeurs d'emploi. La psychologisation des pratiques d'insertion invalide les individus et sont tout à fait contre productive du point de vue de l'implication des jeunes vers le travail. L'impasse des dispositifs tient en particulier à la dissonance entre la culture de l'intervention sociale et le fonctionnement des entreprises, avec deux univers qui s'ignorent. Les approches marginalité socio-historiques de la pauvreté et de la

En matière de recherche, les socio-historiens jouent dès les années 1970 un rôle de premier plan et leurs travaux vont souvent corroborer la sociologie critique à l'encontre des professions sociales. Certains, revendiquent une filiation directe avec une tradition historique issue de l'Ecole des Annales et qui s'illustre notamment à travers la prééminence d'une école française d'histoire sociale. Avec des ambitions méthodologiques clairement affirmées, les travaux socio-historiques renouent avec certains des impératifs de la sociologie critique: réflexion sur les découpages et les constructions d'objets; contextualisation de catégories d'analyses parfois trop vite considérées comme légitimes; analyse de « boîtes noires », jusqu'alors trop souvent pensées comme des objets quasinaturels. (Bertaux 1996) Le détour socio-historique permet de rendre compte des processus de mise en œuvre des pratiques d'assistance et d'encadrement de la marge à l'origine des professions sociales. Il s'agit d'identifier les attendus politiques et religieux, les luttes entre les forces en présence et d'interroger ainsi, d'abord et avant tout, la société contemporaine. Les travaux montrent les conditions d'imposition des normes par des corps intermédiaires qui articulent 15

réponses à des besoins primaires et obligations d'accepter des formes de sujétion. Ces pratiques bénévoles et religieuses correspondent à une partie du corpus idéologique et professionnel de l'intervention sociale contemporaine. Pour une part, nous sommes bien dans la reproduction. Avec en particulier Michel Foucault, on trouve ainsi des œuvres majeures qui concernent les structures asilaires, les appareils judiciaires, les conditions carcérales et la punition. Ces ouvrages démystifient l'entreprise apparemment bienfaisante de la psychiatrie et des juges. Il opère, en quelque sorte, un renversement des visées des spécialistes contemporains de la folie et des catégories monographiques en mettant en cause les concepts modernes soi-disant scientifiques de la psychiatrie. Ils analysent le déplacement du traitement de la marginalité orchestrée avec l'usage la folie à la fin du lSèmesiècle et au début du 19ème.L'absence de correction physique doit dissuader le fou de se révolter et le laisser face à sa culpabilité. Le « candidat» à la folie est observé dans une approche clinique et positiviste qui réduit sa condition à la simple question de la normalité. Au-delà de décrire les phénomènes de pouvoir, le travail de Michel Foucault montre comment le pouvoir se sert de la subjectivité des individus pour asseoir une domination. L'entreprise d'enfermement et de domination ne s'improvise pas et relève d'une conceptualisation approfondie, une véritable technologie du châtiment. Jacques Donzelot décrit l'entreprise d'encadrement des familles et des classes laborieuses. Son propos montre également comment les formes de domination s'inscrivent dans une méthodologie d'observation pour introduire l'intimité des familles et réduire leur autonomie. L'invention de la technologie du visiteur du pauvre par le baron de Gérondo consiste à mettre en lumière la faute morale derrière toute demande de secours (Donzelot, 1977, p. 67). L'éclairage apporté par Donzelot et Foucault ne consiste pas d'abord à retracer l'histoire de la construction des rapports de domination. L'intérêt est assurément de décrypter les biais et les détours, la finesse, l'exploitation habile de la subjectivité et les opérations de classification qui servent de socle à l'entreprise. Cette question de la perspective diachronique est fondamentale pour appréhender les ressorts de l'intervention sociale. Sans être 16

reproduit à l'identique, les activités contemporaines restent sous l'emprise des pratiques d'assistance et de punition des siècles passés. Un certain nombre de recherches réduisent la construction des professions sociales au début du 20èmesiècle pour les assistantes sociales et après le milieu du 20èmesiècle pour les éducateurs et les autres professions. Cette délimitation dans la construction de ces professions oublie d'interroger les pratiques de régulation du 19ème siècle qui constituent encore aujourd'hui les fondements. De notre point de vue, on ne peut mettre en perspective un phénomène social sans identifier convenablement ses origines. C'est pourquoi dans cet ouvrage, chaque réseau sera l'objet d'un travail sur ses origines et son histoire.
Les apports de la sociologie des groupes professionnels

La sociologie des professions des groupes professionnels relève d'un intérêt plus récent en France. Les travaux de Catherine Paradeise, de Denis Segrestin et surtout de Claude Dubar ont largement contribué à la crédibilité de la discipline durant les années 1990. Le travail de ce dernier sur la construction des identités et des professions publié en 1991 a rencontré un écho particulièrement favorable dans les professions sociales. L'auteur connaît déjà particulièrement bien ce champ professionnel auquel il a consacré ses premières recherches. Ces travaux contribuent au renouvellement de la sociologie des professions, entre la sociologie radicale qui insiste sur le déterminisme et les mécanismes de domination, et l'approche fonctionnaliste qui naturalise trop souvent ces activités. Depuis une quinzaine d'années, la sociologie des professions progresse pour mieux articuler des approches macro sociologiques et micro sociologiques. La théorie de la régulation sociale met l'accent sur l'ampleur de la régulation dans les univers organisés. Les règles se caractérisent par leur instabilité et elles sont sans cesse produites, corrigées, affaiblies ou renforcer par les acteurs sociaux (Reynaud, 1997). La subjectivité inhérente à l'intervention sociale renforce l'incomplétude des règles et rend nécessaire l'investissement continuel des acteurs pour les revisiter. Jean17

Daniel Reynaud distingue les solutions d'organisation inventées par les professionnels de terrain avec une part importante d'implicite et celles émanant des acteurs agissant à l'externe et ayant prétention à imposer des instructions codifiées. Les groupes professionnels se déploient au croisement de ces deux logiques. La première dans une perspective verticale, à partir du management de l'organisation du travail pour répondre aux exigences des prescripteurs de l'activité, les intervenants sociaux agissent et se positionnent alors en référence à leur entreprise La seconde dans une perspective davantage autonome, ces mêmes intervenants cherchent à réaliser leur activité dans les meilleures conditions et du point de vue de leurs aspirations, c'està-dire avec leur manière à eux de projeter et de se projeter dans leur métier. Il s'agit alors de mieux prendre en compte les processus individualisés de construction des identités professionnelles qui génèrent de nouvelles formes de régulation professionnelle. La sociologie tente ainsi d'articuler l'analyse des groupes professionnels avec l'observation des interactions et des parcours individuels. Comme l'indique Claude Dubar : « Cette attention à la dynamique des règles suppose que l'on se dote d'outils d'analyse des activités de travail qui permettent de distinguer et de relier « le travail prescrit» par les organisateurs et « le travail réel» défini par les travailleurs eux-mêmes. Il y a-t-il des problèmes communs à résoudre? De quels ordres sont-ils? À quel type de qualification objectivée et de compétence subjectivée renvoientils? » (Dubar, 2003, p. 22). Chaque modèle professionnel représente une sorte de 'pattern' reproduit par diverses institutions impliquées dans la formation des professionnels. Il constitue un ensemble structuré autour de savoirs, de techniques, de normes, de valeurs; il inclut aussi un système de représentations de la collaboration avec les usagers et avec ses collègues. Etre professionnel, c'est se convertir à une façon de concevoir l'intervention et tous les éléments qui vont permettre sa pratique dans les règles de l'art. Si le décalage entre travail réel et travail prescrit est inhérent à chacune des activités professionnelles, il prend une tournure 18

particulière dans la plupart des formes d'intervention sociale. Comme nous l'avons indiqué, de nombreux travaux sociologiques ont relayé la rhétorique professionnelle, au détriment du repérage des pratiques de l'intervention sociale. Prenant appui sur ces travaux, ces groupes professionnels se présentent comme des corps intermédiaires engagés dans des missions de service public pour assurer, selon Durkheim, l'intériorisation d'un corps de croyances et de sentiments communs nécessaires pour la cohésion sociale (Durkheim, 1893, p. 167). Les jeux de langage positionnent implicitement le savoir-être comme le creuset de ces métiers. L'objet intervention sociale ressemble à « une boîte noire» dont on parle abondamment sans être en mesure d'identifier ce qu'il y a « à l'intérieur ». Si l'on retrouve cette résistance au dévoilement dans la plupart des professions, le phénomène apparaît marqué dans les activités sociales. Il a d'ailleurs été mis en exergue dans nombre de travaux. Muel-Dreyfus signalait que les éducateurs répondaient le plus souvent par un discours mettant en avant la quasi-impossibilité d'une définition précise de leur profession. « Le dévoilement semble implicitement condamné à la malédiction d'une trahison par les mots. Au cœur du silence sur les pratiques, il semble y avoir une vigilance constante à ne pas se laisser déposséder de ce qui donne sens à ce que l'on fait. Le travailleur social n'est pas ce qu'il fait» (Muel-Dreyfus, 1983, p. 142). L'intervention sociale recouvre des professions et des métiers qui paraissent assez difficiles à objectiver. Dans une perspective qui se rapproche de l'ergonomie, un certain nombre de recherches se sont efforcées d'entrer « dans cette boite noire» de l'intervention sociale, avec y compris les usagers, pour mieux identifier le contenu même du travail réelle. C'est dans ce contexte que les équipes d'Élisabeth Maurel et de Dominique Beynier on fait un effort particulier dans le cadre d'une recherche (Chopart, 2000) pour identifier plus précisément les tâches effectuées dans les métiers du social afin d'objectiver les métiers, à distance des diplômes. En traitant les professions sociales comme des choses, les observations produisent alors inévitablement du désenchantement. En effet, le décryptage conduit souvent à démontrer que les logiques sous-jacentes sont reproduites par des intervenants 19

sociaux qui n'en perçoivent pas l'essentiel des fondements. Elles sont largement en contradiction avec les représentations ordinaires dans le corps professionnel et dans la société. Le travail d'objectivation produit un bouleversement par rapport à des cultures professionnelles issues d'idéologies autour du don et du vocationnel. Il s'agit alors de considérer les différentes professions sociales comme des activités de services parmi d'autres. Dans cette perspective, nous avons demandé aux professionnels des trois réseaux de remplir une grille au jour le jour, pour rendre compte de l'occupation de leur temps de travail sur une semaine a priori normale. Nous leur avons adressé une liste de 31 tâches préétablies que nous avions identifiées précédemment lors d'entretiens exploratoires. Il s'agissait de les amener à décrire de manière chronologique les tâches et les activités qu'ils répètent chaque semaine après avoir fait avec eux une lecture de la grille et à trouver le langage accessible à l'ensemble des intervenants et des institutions pour qualifier ces taches et activités. L'entrée par les tâches et les activités doit permettre de s'éloigner des stéréotypes véhiculés sur ces professions et par ces professions. Pour autant, c'est davantage l'articulation des tâches et le sens que les salariés leur attribuent qui est prépondérant pour cerner les métiers, ce qui les rapproche ou les éloigne. En réalité, métiers et professions ne sont pas réductibles aux tâches qui leur incombent. Ces notions renvoient à la question des identités, à l'idéal professionnel, à l'esprit de corps, c'est-à-dire à une part subjective. Pour comprendre les situations de travail, il faut entrer dans la subjectivité des agents concernés: « Car, derrière la définition « objective» de l'activité, on trouve toujours aussi la définition subjective de soi agissant» (Dubar, 2003, p. 21). Dans cette recherche, nous nous sommes particulièrement inspirés des travaux de Goffman sur les rôles, les interactions et les institutions (Goffman, 1968, 1973, 1974), et de Becker sur la déviance. L'observation des interactions est souvent considérée en sociologie pour montrer les marges de manœuvre de l'acteur face au système. Pour autant, elle montre dans le détail l'entreprise d'imposition des normes dans la routine de la vie quotidienne et 20

dans les institutions et pratiques sociales. L'observation de ce qui se dit et ne se dit pas, les ambiguïtés et les paradoxes du discours, les tentatives d'évitement ou de défense des usagers, le jeu des acteurs donnent à voir précisément les processus d'intériorisation de la dépendance et de naturalisation des positions. Dans cette perspective, l'interactionnisme paraît se rapprocher de l'économie du concept d'habitus de Bourdieu.

Retour sur la notion de métier en rapport à la profession et à l'emploi
Nommer un objet, c'est le construire et induire une perspective.. . En parlant de formes d'intervention sociale, nous faisons allusion partiellement à la notion de métier, de profession, d'emploi et sans doute un peu à tout cela. Cependant, aucune de ces notions ne permet de cerner de manière parfaitement satisfaisante les questions qui nous intéressent. Comme l'indique Françoise Piotet, une certaine confusion règne entre les termes d'emploi, de métier, de profession, de qualification, tant du point de vue des employeurs, des salariés que celui des chercheurs et impose une distanciation quant aux définitions propres à chacun. La notion de profession fait allusion à un groupe d'individus, un corps intermédiaire selon Durkheim (Durkheim, 1897). Elle fait référence à un savoir professionnel, à des qualifications et des compétences. Une profession dispose d'institutions représentatives permettant de défendre ses positions et d'assurer des régulations internes. Elle prétend se référer à une déontologie pour se prévaloir d'une existence morale. Avec ces attributs, elle tente de faire valoir sa légitimité et de contrôler un marché du travail. Les salariés qui nous intéressent disposent de certains de ces attributs. Par exemple, l'encadrant technique peut se référer à une formation qualifiante et à une qualification puisque l'AFP A a mis en œuvre une formation spécifique. Pour autant, cette formation a bien du mal à s'imposer. Sur le département de la Vienne, le seul encadrant titulaire de cette qualification en faisait une évaluation assez critique. 21

Au regard de cette notion de profession, les encadrants techniques ne disposent pas d'une organisation professionnelle reconnue. Ils sont dans une position de double appartenance entre la référence à leur métier de production (par exemple, la peinture) et le volet social de leur activité. Dans ces conditions, il est potentiellement difficile pour eux de s'identifier à une profession d'encadrant technique et de faire avancer le processus de professionnalisation de leur métier. Notre définition des formes d'intervention sociale ne coïncide pas non plus avec la notion d'emploi. Au-delà de faire allusion à un statut dans une activité rémunérée, l'emploi est d'abord le moyen de mettre en œuvre la division sociale du travail. Il attribue une position hiérarchique et un statut dans une organisation formalisée, dans le cadre d'un contrat de travail. Jusqu'au début des années 1980, les appellations d'emploi coïncidaient souvent avec les intitulés de diplômes dans une dynamique de fermeture du marché par les principales professions sociales. L'arrivée de nouveaux acteurs dans un champ de l'insertion en pleine expansion pendant plus de vingt ans a contribué à une sorte d'éclatement du système des appellations d'emploi. Aujourd'hui, l'exemple de recadrage de la convention collective des missions locales est sans doute l'indice d'une relative stabilisation dans ce domaine. Les appellations d'emploi correspondent à des systèmes de catégorisation particulièrement subjectifs dans le champ de l'insertion par rapport à l'activité réelle. Par exemple, certains salariés en entreprise d'insertion encadrent des équipes de travail composées de salariés en insertion. Pour autant, on leur a attribué l'intitulé de chef d'équipe alors qu'ils font à peu près le même travail que leur collègue qui bénéficie du statut supérieur d'encadrant technique. L'employeur justifie sa gestion en faisant référence à la faiblesse des niveaux scolaires des salariés en question. Si un certain nombre d'entre eux ont effectivement des difficultés importantes par rapport à la maîtrise de l'écrit, cette situation permet de les maintenir à égale distance entre le statut de salarié en insertion et celui d'encadrant technique. Dans cette perspective, l'employeur peut espérer faire des économies et 22

maintenir son ascendance sur son personnel d'encadrement. La définition formelle de leur fiche de postes est bien loin de répondre aux questions sur l'engagement et les compétences attendues. Les salariés ont d'ailleurs de réelles difficultés à en rendre compte et à les hiérarchiser. Il en est de même dans la plupart des organisations de l'intervention sociale: ils découvrent leur activité en situation. Dans la mesure du possible et selon leur motivation, ils tentent ensuite de la faire évoluer selon leurs propres attentes et les pressions qu'ils subissent. La notion d'activité représente un point d'ancrage parmi d'autres du point de vue de notre questionnement. Elle tend à nous rapprocher de la notion de métier qui nous semble la plus à même de répondre aux questions qui animent notre recherche. Le métier renvoie à des savoir-faire dont la complexité croissante vaut reconnaissance. Comme l'indique Françoise Piotet : « Avoir un métier, c'est être détenteur d'un patrimoine dont on pense, à tort ou à raison, qu'il a une valeur sur le marché du travail qui transcende celui de l'entreprise» (Piotet, 2002, p. 4). Historiquement, le métier correspondait à des activités manuelles plutôt du côté de la création artisanale (tailleur de pierre, ébéniste, charpentier, maçon, etc.) et à des habiletés, des tours de main plus ou moins indicibles. Pour Pierre Naville, le métier repose sur des capacités techniques de travail individuel acquises avec la formation et avec le temps. Si l'on peut repérer l'origine de ces acquis comme étant issus des apprentissages, une autre partie relève d'un savoir qui n'est pas présent au moment où il opère (Naville, 1956). La référence au métier a souvent été utilisée pour dénoncer les méfaits de l'extrême division des tâches induites par la taylorisation des processus de production. Cela souligne l'importance de la maîtrise de l'ensemble des opérations qui concourent à la réalisation d'un travail. Il s'agit d'opposer un modèle d'exécutant dévalorisé à un modèle de qualification de l'individu dans lequel la subordination à l'ordre de l'entreprise est plus ou moins bornée par le métier qui confère une certaine autonomie aux salariés. Comme l'indique Françoise Piotet, on assiste à un retour de l'utilisation de ce vocable de métier dans les services de management des entreprises. Il correspond à un mouvement pour 23

une autonomie accrue attribuée aux salariés dans le fonctionnement de l'entreprise, dans des contextes fortement évolutifs et incertains. Dans cette perspective, le métier fait plutôt allusion au contenu du travail qu'aux qualités des travailleurs amenés à occuper les emplois. Par ailleurs, la notion de métier fait allusion à des savoirs pratiques partagés par un ensemble de salariés avec une certaine formalisation et qui doit s'apprendre et se transmettre. Ces individus constituent un corps dont l'existence dépasse largement l'échelle d'une organisation. En cela, le métier se rapproche de la profession. La différence entre les deux notions tient au fait que la profession insiste davantage sur l'existence sociale du groupe de professionnels.

Conclusion Dans les travaux sur les activités sociales, certains chercheurs font allusion à l'appellation « travail social», d'autres à « intervention sociale». Ces deux dénominations sont depuis une quinzaine d'années en concurrence, avec cependant une montée en puissance de la deuxième. Le choix de la première correspond généralement à des représentations des activités sociales structurées autour des professions les plus instituées: éducateur spécialisé, assistant social, éducateur technique et éventuellement animateur et conseiller en économie sociale et familiale. Ces qualifications appartiennent alors à des groupes professionnels relativement homogènes avec des filières comme celle composée des éducateurs, des moniteurs éducateurs et des aides médicopsychologiques. Ces qualifications disposeraient de fondements communs et composeraient le noyau dur avec les métiers et qualifications émergents à la périphérie. Le modèle est celui de la qualification. Cet ouvrage entend faire référence au vocable intervention sociale qui concerne: "Toutes les activités rémunérées par des financements socialisés, s'exerçant dans un cadre organisé, qu'ils soient publics ou privés, et visant des personnes ou des publics en 24

difficulté d'intégration sociale ou professionnelle dans une perspective d'aide, d'assistance ou de contrôle, de médiation ou d'actions d'animation ou de coordination" (Chopart, 2000, p. 6). Le tableau apparaît bien plus large et davantage en mouvement. La légitimité des qualifications anciennes par rapport aux nouvelles est moins établie. Nous évitons de substantialiser les métiers canoniques et nous pouvons adopter une vision plus critique de ces professions et qualifications. Dans le 7ème et le gème chapitre, nous rendons compte d'intervenants sociaux qui prospectent des entreprises pour placer des demandeurs d'emploi qui s'adressent à eux. Pour la plupart, ils agissent sous l'empire de la méthode « Intervention sur l'Offre et la Demande ». L'appellation de ces emplois n'étant pas stabilisée du point de vue des acteurs eux-mêmes, nous évoquerons leur existence sous le vocable de « chargé de placement en emploi ». De notre point de vue, cette expression apparaît la plus neutre et respectueuse du cœur de leur activité. Les chercheurs sont confrontés au choix de vocable entre usager, client, bénéficiaire pour parler des publics ciblés. Aucun des termes ne paraît réellement satisfaisant et chacun représente une approximation par rapport aux enjeux de la relation et à l'économie de l'intervention sociale. Le terme de bénéficiaire induit que l'individu tirerait essentiellement des bénéfices de l'intervention sociale. Nous sommes alors dans une perspective fonctionnaliste avec des groupes professionnels au service de la population. A contrario, il est nécessaire d'instruire cette question. Certains discours voudraient considérer que le terme client marque l'évolution positive par rapport au fondement de l'intervention sociale trop marquée par l'assistance ou la relation d'aide. Dans cette perspective, les individus seraient à considérer par rapport à une offre d'insertion et il s'agit alors de promouvoir des relations plus égalitaires et davantage de respect. En toile de fond, on discerne les effets de la montée des notions de marché et de service. Pour autant, la définition basique de cette notion décrit un échange en faveur d'une personne qui reçoit d'une autre personne ou d'une entreprise, contre paiement, la fourniture commerciale 25

d'un bien ou d'un service. Le producteur du service doit satisfaire à la satisfaction du client et on se situe sur la logique du marché. L'intervention sociale ne relève pas de cette configuration. Le financement provient pour l'essentiel des pouvoirs publics, c'est-àdire d'un tiers extérieur aux intervenants sociaux et aux individus vers lesquels sont dirigées les activités, au regard de politiques de solidarité nationale. Le terme usager est généralement associé à la notion de besoin et s'est construit dans la mise en œuvre des services publics. Dans cette perspective, l'usager est à la fois le bénéficiaire de prestations de service auxquelles il a droit et le contribuable qui finance par son impôt ce système de solidarité. Le terme désigne en quelque sorte l'individu standard auquel sont attachés des comportements attendus, au regard de normes sociales. Ces activités sociales ne s'adressent pas à l'ensemble de la population mais plutôt aux individus en difficulté. On risque alors de faire l'impasse sur la situation tout à fait spécifique des dispositifs d'insertion qui articulent la distribution d'aides avec un objectif de régulation sociale. De manière générale, la notion d'usager a bien du mal à rendre compte de la multiplicité des usages des institutions et des formes particulières. Pour autant, ce vocable a au moins le mérite d'être un peu plus neutre que le terme de bénéficiaire ou de client. Au-delà, quand notre propos fait allusion à la recherche ou à la privation d'emploi, nous parlons aussi de chômeurs, de demandeurs d'emploi. Ces statuts prennent alors davantage signification que le terme d'usager qui parfois stabilise abusivement un individu par rapport à une institution ou un service.

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Chapitre 2
LE RÉSEAU DES CENTRES D'HÉBERGEMENT ET DE RÉINSERTION SOCIALE

Introduction
Parmi les institutions qui occupent une place dans le champ de l'insertion, les Centres d'Hébergement et de Réinsertion Sociale représentent un des dispositifs les plus anciens. Selon la Direction de la Recherche des Etudes de l'Evaluation et des Statistiques, ces établissements ont vocation à accueillir et à héberger les personnes et les familles qui connaissent de graves difficultés (économiques, familiales, de logement, de santé ou d'insertion), en vue de les aider à accéder ou à recouvrer leur autonomie sociale et personnelle (DRESS, 1999). Les centres d'hébergement se sont multipliés à partir des années 1950 pour mettre en œuvre une des branches de l'aide sociale: l'aide sociale à l'hébergement. Durant les 50 années qui ont suivi, le dynamisme du mouvement associatif de caractère essentiellement caritatif a dressé un dispositif composé de

827 établissements, au 1er janvier 2004 (sans inclure ceux non

conventionnés à l'aide sociale à l'hébergement). Ces institutions gèrent environ 33000 places (DRESS). Plus de 90 % d'entre eux sont gérés par des associations loi 1901 qui se sont regroupées pour la majorité d'entre elles au sein de la Fédération Nationale des Associations d'Accueil et de Réinsertion Sociale. Mais si les CHRS occupent encore aujourd'hui une position dominante dans le système de l'hébergement social, ils sont en situation de concurrence avec d'autres dispositifs plus récents qui sont en plein développement. Dans une première définition,