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À travers l'Engadine, la Valteline, le Tyrol du Sud

De
502 pages

28 juillet. — Dès l’aube, je m’éveille au rire des jeunes filles qui viennent puiser l’eau limpide dans les fontaines de la ville. J’écris quelques lettres, je ferme ma valise. A sept heures, les grelots des chevaux sonnent sous ma fenêtre. Le postillon est déjà sur son siége, le fouet à la main, le galon d’argent au chapeau. En route donc pour Saint-Moritz !

Des cimes de glaciers à l’horizon, sur le chemin quelques villages fort insignifiants, hormis un pourtant, Felsberg, qui sans cesse écrasé par la chute des rocs en surplomb se reconstruit sans cesse, voilà tout ce qui me semble à signaler jusqu’à Reichenau.

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Stéphen Liégeard

À travers l'Engadine, la Valteline, le Tyrol du Sud

Et les lacs de l'Italie supérieure

Je dois loyalement prévenir le lecteur que s’il compte trouver dans ce livre les primeurs de quelque nappe glacée, la relation de quelque val inconnu, il risque d’en être pour ses frais. Je n’aurai pas même, au cours du récit, l’occasion de baptiser une motte de terre ou une flaque d’eau. Cette fortune m’a été ravie avec Gustave Lambert. Le vaillant ami s’était juré d’inscrire mon nom « sur le granit des régions boréales ». Il entendait payer ainsi sa dette de gratitude au député dont l’amendement lui valait une offrande nationale de cent mille francs1. L’éclat de mitraille qui le coucha sans vie sur le plateau de Buzenval a tué, du même coup, mes chances d’immortalité.

Non moins loyalement je confesse n’avoir attenté, cette fois. à la virginité d’aucun pic. Ce sont jeux dont on se lasse, — qui coûtent cher d’ailleurs, témoin le récent et si cruel trépas de Henry Cordier2, mon collègue au club Alpin. La froide crevasse qui lui servit de linceul l’attendait déjà, béante, quand traversant l’un de ses champs d’exploits, je louais son intrépidité et son bonheur.

Donc, ni découvertes, ni escalades.

Mais en dehors de ces coups d’ailes, est-il défendu de croire qu’on ne puisse intéresser ou plaire ? Peut-être que non. Mes Vingt journéesau pays de Luchon, si bienveillamment accueillies, m’encourageaient à renouveler l’épreuve, avec obligation de progrès. C’est cet essai que je viens offrir au public curieux de déplacements. Il y à trois ans, j’étudiais avec lui un coin dès Pyrénées. Je découpe aujourd’hui, à son profit, un large pan des Alpes. De toutes mes excursions à travers ces cimes reines, j’ai choisi celle qui pour la variété des paysages, l’originalité des traditions, l’imprévu des rencontres, courait un moindre péril d’engendrer la monotonie. Puis, ce choix fait, je me suis essayé à prouver que par des notes prises au jour le jour, simples comme la nature, exactes comme la photographie, n’ajoutant rien, retranchant plutôt, on peut lutter, une heure ou deux, d’intérêt avec le roman le plus consciencieusement bourré de crimes et de scandales.

L’audace est grande : si le poids n’en retombe pas lourdement sur l’auteur, il le devra surtout au mérite des pays traversés.

Le Français voyage peu, et quand il se décide à passer la frontière, il voyage mal. Un bon itinéraire lui est donc un cadeau véritable. Ne lui offrirais-je que cela, je le considérerais comme mon obligé. Or, aucune autre promenade d’un mois à travers ce que la montagne renferme de plus âpre et la plaine de plus exquis, ne saurait égaler les enchantements d’un programme qui se déroule des Alpes rhétiques aux bassins de l’Italie supérieure.

Peu connue encore, si digne pourtant de l’être, l’Engadine est une terre où tout semble neuf, depuis l’honnêteté de l’habitant jusqu’au langage dont il se sert. La Valteline a pour elle son incomparable Stelvio. En dépit de sa notoriété, l’Éden des Grands lacs italiens n’est pas près de devenir banal ; il refleurira plus embaumé, à chaque renouveau, tant qu’il y aura des poëtes pour sertir de leurs rimes le saphir de ses ondes, tant qu’il y aura des Èves pour croquer les pommes d’or de ses vergers. Et comment louer assez dignement ce Tyrol, terre séduisante s’il en fut, qui au courage des hommes joint la beauté des femmes, qui possède les glaciers étincelants et les berceaux de vignes, les vallées ensoleillées et les gorges sauvages, les noires légendes et les vertes forêts accrochées aux flancs de la dolomite rose, qui a tout enfin, même d’avoir été chanté par Musset ?

Que ceux donc qui, de gré ou de force, ne voyagent pas, feuillettent du moins ce volume : ils en tireront profit, je n’ose dire agrément. Que ceux qui ont la bourse pleine et l’humeur aventureuse, bouclent immédiatement leur valise et mettent avec confiance le pied dans mes traces : ils n’auront perdu ni leur temps, ni leur argent. Surtout, s’il leur est donné, comme à celui qui les veut guider, de parcourir ces régions admirables dans la plus douce des compagnies !

Paris, 25 juin 1877.

DE PARIS A COIRE

Parti de la rue de Marignan le 17 juillet au soir1, je me dirigeai par le train de Bâle vers les bains de Schinznach où ma famille s’était installée pour un mois. J’emportais dans mes bagages le désir de revoir quelque chose du versant italien, peut-être de visiter un coin du Tyrol, surtout d’entrer en connaissance avec deux vallées que la difficulté des communications a jusqu’ici sauvées de la banalité : l’Engadine et la Valteline. Celles-ci étaient vierges pour moi de toute exploration. Le fer chaud n’avait. point encore fait fumer leur nom sur mon alpenstock, quoique la pointe du compagnon fidèle se fût déjà imprimée à bien des pentes de l’un ou de l’autre côté des Alpes. Je me promis d’aborder cette Thébaïde, sous le bon plaisir du baromètre toutefois, car l’été voyait s’épanouir moins de fleurs que de parapluies.

C’est donc muni d’un imperméable breveté que je pris place dans les wagons de la compagnie de l’Est : précaution utile à en juger par les rafales qui fouettaient incessamment les vitres. La nuit succéda au jour, puis le jour à la nuit. Nous avions traversé une partie de la France, nous roulions en pleine Suisse, et la pluie tombait toujours. Elle redoubla de zèle pendant que je faisais à mes compagnons les honneurs de la cathédrale de Bâle et de ses cloîtres. La vue prestigieuse de la terrasse se dérobait sous des nuées épaisses : à peine devinions-nous à nos pieds le Rhin maussade ayant échangé sa verte tunique contre un manteau d’hiver. Mauvais début, en vérité. Un Romain eut regagné les Champs-Élysées. Pourtant je poursuivis, et, vers deux heures de l’après-midi, j’entrais dans l’hémicycle de Schinznach.

Pendant huit jours le ciel de l’Argovie nous laissa flottants entre le doute et l’espoir. Fondu parfois en averses, parfois traversé de rayons, il n’offrit le plus souvent à mon impatience qu’un horizon terne à travers des couches d’air chargées d’humidité. J’employai d’ailleurs bien ce loisir. Collines, vallées, burgs antiques, légendaires églises, bourgades coquettes, forêts, routes et rivières, tout fut escaladé, fouillé, sillonné. Le touriste ne séjourne guère d’habitude au sein de cette nature riante, mais peu variée. Je ne lui en ferai point un grief. Il faut y être retenu pour motifs de cure ou cause d’amitié. Si quelque merveille nous sollicite au delà d’une porte franchie, qui de nous se souciera de s’arrêter au seuil ? Or, Schinznach n’est qu’un seuil. Lorsqu’ayant passé deux heures à Aarau on en a rapporté un petit couteau à manche d’écaille, qu’on a vu la jolie ville de Baden se mirer dans les eaux glauques de la Limmat et qu’on s’est hissé jusqu’à la tour des Hapsbourgs pour y goûter le vin aigrelet du coteau ou y rêver sous le lierre qui ombrage le berceau de la maison d’Autriche, on se trouve généralement en règle avec les curiosités du pays et l’on ne quitte guère la grande cour de l’établissement. Nous fîmes les choses avec plus d’ampleur. Le château de Wildegg et ses deux armures qui pompeusement s’intitulent « collection », les ruines du Schenkenberg ardu à gravir, le lac monotone d’Halwyl, eurent tour à tour l’honneur de notre visite. Nous y joignîmes une excursion par delà le pont hardi de Brugg et sa tour romaine, au confluent de l’Aar, de la Reuss et de la Limmat. Les eaux boueuses de l’un côtoient longtemps les ondes transparentes des deux autres, sans s’y mêler ; celles-ci se défendent avec une pudeur d’hermine, si bien qu’une demi-lieue tout au long, ces courants unis comme à regret offrent le spectacle de trois rivières juxtaposées, mais distinctes, roulant dans un même lit. Faudrait-il un bien grand effort d’imagination pour conclure de ce phénomène physique à l’état moral qu’offre la fusion des partis en certaine Babel de notre connaissance ? Peut-être que non : mais je me suis interdit l’allusion politique, et je me tiendrai parole. Enfin un pèlerinage aux lieux où, il y a cinq siècles, l’empereur Albert fut assassiné par un neveu de plus d’ambition que de scrupule, ferma la liste de nos pérégrinations. Ce n’est pas sans émotion qu’après tant d’années révolues on met le pied sur le théâtre du crime de Jean de Souabe. Le cinquième acte du Guillaume Tell de Schiller y palpite d’une vie plus intense, tant les vitraux de l’abbaye de Kœnigsfelden semblent suer encore leur légende sanglante ! On y croit entendre retentir les vers terribles que le poëte met dans la bouche du parricide :

« ... J’évite toutes les routes publiques : je n’ose frapper à aucune cabane, je dirige mes pas vers le désert. Redoutable à moi-même, j’erre dans les montagnes et recule avec horreur à mon propre aspect, lorsqu’un ruisseau me montre ma malheureuse image. »

On s’arrête involontairement devant le tombeau de la reine Agnès, et l’on sent je ne sais quel frisson vous gagner dans la cellule de cette fille implacable qui, pour venger son père, abattait si lestement les têtes des conjurés :

« ... Car la reine de Hongrie, la sévère Agnès qui ne connaît pas la douceur de son sexe, s’avance armée des rigueurs de la proscription, pour venger le royal sang de son père sur toute la race des meurtriers, sur leurs serviteurs, leurs enfants, les enfants de leurs enfants, et jusque sur les pierres de leurs châteaux. Elle a juré de précipiter dans la tombe paternelle des générations entières, de se baigner dans le sang comme dans la rosée de mai... »

Et celui de soixante chevaliers rejaillissait à ses pieds, en foi de son serment. Voilà une idylle bien faite pour reposer des fadeurs de Gessner ou des bergeries de Florian.

J’échangerais, en somme, toutes ces curiosités de second ordre contre le nid de cigognes bâti au faîte d’un clocher voisin. Rien de plus amusant que d’assister d’en bas à la toilette de la gent échassière. Je ne sais quel accident fit choir un matin la couvée. Grand émoi de la population qui y voyait déjà les signes de la colère des cieux, une nichée de ces palmipèdes chers à Junon étant, paraît-il, une plaque d’assurances donnée par le bon Dieu contre l’invasion de tous les fléaux. Heureusement la chute avait été douce aux volatiles. Les bons parents descendirent à tire d’ailes, ouvrirent de larges mandibules, y plongèrent à moitié l’imprudente progéniture, puis, reprenant leur vol, la réintégrèrent dans le fagot cylindrique qui leur sert de maison de plaisance.

Les baigneurs de Schinznach ne se soucient guère plus des cigognes que de la reine Agnès. Ils se lèvent, prennent un bain, déjeunent, s’asseoient le long d’une longue galerie ouverte à tous les vents, reprennent un bain, redéjeunent, se rasseoient dans la même galerie, goûtent, font le tour de l’établissement, dînent et soupent, le tout en conscience, toujours sous la même et unique galerie. La nuit vient. Quelque allemand né plus malin que sentimental lance des serpenteaux à travers les jambes des dames ; celles-ci crient pour la forme, les hommes rient bruyamment... après quoi, chacun va se coucher, prêt à recommencer le lendemain. Le programme reçoit une addition galante les dimanches et jours de fête. Ces soirs-là, on danse au piano, on se poursuit dans les corridors, même on se pince un peu la taille : en tout bien, tout honneur. Franches lippées d’ailleurs et bon gîte : pour « le reste », je n’en sais rien. J’ai bien vu de belles patriciennes de Milan et de vilains banquiers de Francfort qui sablaient le champagne, de compagnie : mais là s’arrêtent mes informations.

Or le temps s’étant sérieusement déridé le 27, — on attendait cette embellie depuis quarante jours, — je pris congé des miens, me dirigeant sur Coire, première étape du voyage projeté. L’Engadine m’appelait ; les séductions de la grande galerie furent impuissantes à me retenir. Il ne faut que six heures pour fournir en chemin de fer la course du vieux château de Hapsbourg à la capitale des Grisons : trajet charmant, s’il en fut, durant lequel l’œil glisse de surprises en ravissements le long des lacs de Zurich, de Wallenstadt et du Rheinthal. Ces sites tour à tour riants ou sévères n’ont qu’un défaut, celui d’être trop connus. Les nommer suffit pour évoquer chez le lecteur tout un monde de souvenirs. Mais ils ressemblent à ces pages favorites des grands auteurs que l’on sait, et qu’on relit pourtant. J’ai relu cette nature, comme une tirade de Corneille.

A trois quarts d’heure de Coire, sur la droite de la voie ferrée, apparaît Ragatz. Une sorte de cirque l’environne de ses masses superbes, de ses pitons dénudés qu’argentent des plaques de neige se fondant au loin dans le flou de l’atmosphère. Debout à l’entrée des gorges de la Tamina, cette station sert d’abri aux hôtes plus ou moins illustres qui ayant besoin des eaux de Pfeffers, n’auraient pas le courage d’aller les chercher. Des troncs de sapin creusés amènent l’onde bouillante, d’une distance de quatre kilomètres, et la répandent dans les divers établissements. On monte à la source en petits chars, par une route escarpée : un torrent gronde au-dessous, rapide comme la flèche de Tell, sombre comme les schistes sur lesquels il court. Mieux vaut marcher, quand on le peut. J’ai vu s’engloutir une famille du haut de cette périlleuse corniche. Le cheval s’était épouvanté, la voiture avait reculé et, les barrières manquant, tout venait de disparaître dans un remous du gouffre. Vainement, avec de longs crocs de fer, les pêcheurs essayaient de harponner les cadavres : un jupon de flanelle rouge fut la seule épave qu’ils ramenèrent. C’est l’usage de la Tamina de ne pas rendre sa proie. Aussi depuis ce jour, bien que Pfeffers passe, à juste titre, pour une toile de maître dont Trient n’est que la pâle copie, je ne vais plus l’admirer. Il ne faut pas moins que la présence de l’Impératrice Eugénie pour me décider à faire halte en ses environs.

Des guinguettes où l’on festoie sous le pampre, un château en ruine se suspendant à un mamelon, une longue allée d’arbres qui conduit au village, voilà d’abord ce qui frappe les yeux quand on quitte la gare. Au bout de l’allée, l’église, autour de l’église des croix noires, épis funèbres qui se pressent dans le champ de la mort. Sous l’une d’elles dort le philosophe Schelling. Le surplus n’est qu’une agglomération d’hôtelleries avec quelques boutiques où la brodeuse et le photographe dominent. Tout n’y est point perdu pour qui sait observer. C’est ainsi qu’à l’étalage d’un de ces chalets, par une antithèse piquante, le « petit caporal » et sa redingote grise font pendant à l’image de Guillaume d’Allemagne roidi sous le poids de son. orfévrerie d’empereur. Un peu plus loin le Figaro du crû vous offre le « savon-Gambetta » couché fraternellement près de la « veloutine-Eugénie ». La devise du lieu semble être : éclectisme et marchandise.

 

A six heures un quart, j’étais à Coire. Pour bien qu’on s’y prenne, qu’on le prononce à l’allemande ou à l’italienne, en romansch ou en français, on ne fera jamais rien qui vaille de ce nom rebelle à l’euphonie. Chur, Coira, Cuera ou Coire seront toujours difficiles à sertir avec élégance dans le cristal de l’alexandrin. Le site heureusement vaut mieux que le vocable. Voici l’hôtel du Steinbock qui baigne son pied dans le flot bouillonnant et limpide de la Plessur ; en face, le pont qui mène en ville, et la porte de la cité, vraie porte d’opéra-comique avec son petit campanile de fer. La soirée est douce, le ciel bleu et profond : à peine quelques écharpes de nuées s’enroulent autour des cônes verdoyants qui ment la vallée. Tout respire la gaieté. Les belles filles aux tailles élancées sourient à blanches dents, mais autre est mon souci. Je me hâte d’aller arrêter les voies et moyens de locomotion pour le lendemain. J’aimerais à gagner Saint-Moritz dans un jour en évitant, s’il se peut, les hasards de la voiture publique. Ce ne sont point en tout cas les véhicules dont l’absence se fait regretter. La cour de la poste est fertile en diligences de toutes les formes et de toutes les époques ; elles y poussent comme des champignons. En voilà de larges, d’étroites, de basses, de hautes, munies de rotondes, pourvues de lapins, toutes d’ailleurs scrupuleusement rechampies de jaune, comme le veut la tradition. Dans ce royaume de pataches on se retrouve en plein règne des chaises et des enlèvements. Il n’y manque pas même le postillon de Longjumeau s’élançant, le refrain aux lèvres, entre deux portants. Mon choix s’arrête sur une forte berline. Le reste regarde l’extra-post qui, par une série de relais ordonnés télégraphiquement, me conduira en douze heures à Saint-Moritz. La carte à payer pour ce service sera de cent cinquante-deux francs.

Le départ assuré et mon contrat en poche, je n’ai plus qu’à dépenser l’heure qui me sépare du souper. J’ai gardé bon souvenir de la cathédrale ; j’y remonte. Tandis qu’un vénérable chanoine me salue d’un air souriant, j’avise le sacristain qui me semble un peu ébranlé sur sa base. Aurait-il pris la place de l’évêché pour les vignes du Seigneur ? Le plus clair est que je deviens sa proie. Il prétend me montrer l’église et son trésor : cela lui sera sans doute moins difficile que de suivre la ligne droite. Les pavés herbeux sont si glissants ! A la hâte, car la nuit commence à descendre, j’inventorie le sarcophage en marbre rouge de l’évêque Ortlieb, une crypte du Ve siècle — la plus ancienne de toute la Suisse, — une table d’autel romain, le retable peint par Wolgemuth, et le beau tableau de la crucifixion d’Albert Durer, son élève. L’ombre nous gagnant, le sacristain imagine de m’éclairer ce chef-d’œuvre aux flammes de bengale. Je n’y vois que du feu. Fort heureusement le connaissais-je de longue date. Le trésor est riche. Il renferme de nombreux bustes d’argent, des vases précieux, des châsses ciselées, la crosse, l’épée et le bonnet de commandement de l’évêque, des chartes de Charles le Gros et des Hohenstaufen avec leurs larges sceaux de cire rouge, une délicieuse peinture de Carlo Dolci sur un ciboire... Mon énumération doit s’arrêter avec le jour. Je reviens lentement à l’hôtel en suivant quelques jolies rues neuves où le luxe des magasins est en progrès, puis je prends place à la table d’hôte. Le hasard m’y donne pour vis-à-vis deux antithèses vivantes, l’anglaise vaporeuse qui ne touche aux mets que du bout des lèvres, la fraîche allemande dont la large bouche armée de dents Krupp brise impitoyablement tout ce qu’on lui présente. Les lits du Steinbock méritent un éloge relatif : propres, mais durs. On y mangerait plus volontiers qu’on n’y dort, car les draps sont des serviettes, et c’est une table qui tient lieu de matelas. Par fortune, les nuits passent vite en cette saison.

ENGADINE

Reichenau. — Thusis. — Le Schynpass. — L’auberge de Tiefenkasten. — Molins. — Le col du Julier. — Descente sur l’Engadine

28 juillet. — Dès l’aube, je m’éveille au rire des jeunes filles qui viennent puiser l’eau limpide dans les fontaines de la ville. J’écris quelques lettres, je ferme ma valise. A sept heures, les grelots des chevaux sonnent sous ma fenêtre. Le postillon est déjà sur son siége, le fouet à la main, le galon d’argent au chapeau. En route donc pour Saint-Moritz !

Des cimes de glaciers à l’horizon, sur le chemin quelques villages fort insignifiants, hormis un pourtant, Felsberg, qui sans cesse écrasé par la chute des rocs en surplomb se reconstruit sans cesse, voilà tout ce qui me semble à signaler jusqu’à Reichenau. Reichenau a pour lui sa verdure, ses ponts de bois, ses deux Rhins, — Vorderrhein et Hinterrhein, — mêlant à ses pieds leurs eaux noirâtres, et par-dessus tout le souvenir de Louis-Philippe, alors qu’il gagnait sa vie, comme Denys de Syracuse, à enseigner les enfants. J’ai visité jadis la chambre à coucher du professeur-roi. En règle avec cette curiosité, je ne m’arrête point aujourd’hui. Au delà, le chemin s’élève. Parfois une église lance dans les airs sa flèche élégante : parfois comme à Rhœzünz, — fondation de Rhœtus, chef des Étrusques, — un vieux burg se dresse à pic sur un bloc de grès qui domine le fleuve, tandis qu’en face une chapelle se dissimule dans un bouquet d’arbres ; des glaciers forment au loin l’encadrement grandiose. A travers des nuages de poussière les chevaux galopent en pleine Rhétie, au bruit du Rhin grondant au-dessous et précipitant dans la vallée qui s’étrangle ses eaux couleur d’ardoise pilée. Que d’azur à emprunter au Léman avant qu’il ressorte, saphir liquide, sous les ponts de Genève ! Ni les tours du château d’Ortenstein, ni les ruines croulantes, ni les clochers aigus ne manquent à la variété du paysage qui, tantôt riant et tantôt sévère, se déroule jusqu’à Thusis. La vallée s’élargit aux approches de ce bourg. Les prairies, les vergers s’y étalent à l’envi. L’italien s’y mêle à l’allemand sur l’enseigne des auberges. Laissant fuir à gauche le grand fleuve chanté par Boileau qui ne le connaissait guère, j’arrive, vers dix heures, à la tour d’Obertagstein, joie de tous les stéréoscopes.

Thusis qui se développe en deçà de cotte roche superbe est une longue rue blanche, écrasée sous des contre-forts tout mouchetés de petits villages. Les monts voisins affectent la forme de tours, de cônes, de pyramides voilées d’arbres verts. Rien n’empêche le voyageur, dans le temps que sa chaise relaie au Post-haus, de contempler les Grisonnes à l’œil bleu lavant leurs salades près de la fontaine. Il convient pourtant de ne point s’attarder à ces blandices, car il y a loin encore du minaret de fer-blanc qui ferme Thusis au pâle azur des lacs où se mire Silvaplana. Le nouveau postillon lance son attelage vers la Nolla, rivière d’encre tout exprès inventée pour salir le Rhin. Elle s’en acquitte en conscience. Là, le chemin se bifurque. A droite la Via-Mala, avec ses défilés sombres, ses ponts aériens, ses épouvantements sinistres qui aboutissent à Chiavenna et au lac de Côme : à gauche, le Julier, clé de Saint-Moritz. Le môle d’Obertagstein est la borne immense qui sépare les deux routes.

Nous prenons la seconde. Sous sa rampe rapide l’Albula au doux nom promène un flot laiteux où se reflète l’ombre de plus d’un burg pittoresque. À travers les sapins se trahissent sur le précipice de rapides échappées, mélange heureux de Via-Mala et de Tête-noire. Hormis quelques coulées de pierres déterminées par les pluies récentes, la voie est bonne et bien entretenue. Un parapet continu’ la défend contre les chances d’horribles chutes. Des pentes abruptes boisées en partie, des roches percées surmontées de pyramides telles que je n’en ai vu dans aucun autre passage des Alpes, des abris contre l’avalanche adossés à des rocs géants, des galeries successives où la stalactite forme pendentif, tandis qu’à quelques centaines de pieds plus bas, le torrent bleuit comme la turquoise, une arche de pierre immense où le vertige prend les meilleures têtes, tout cela constitue le défilé de Schyn (Schynpass), l’un des plus imposants de la Suisse. Je m’arrête sur ce pont de Solis, vrai pont du Diable, que sa hardiesse et sa hauteur mettent hors de pair. Aucun autre, ni dans la Via-Mala, ni au Simplon, ne peut rivaliser avec lui. L’Albula, serrée entre deux murailles sombres bondit au-dessous et se perd affolée dans d’insondables profondeurs. A ce moment, des ouvriers en train de réparer la chaussée veulent me donner le régal d’un coup de théâtre. Ils roulent quelques roches énormes, les balancent un instant dans le vide, puis, une à une, les envoient à l’abîme. La chute est d’un effet indescriptible. Le bloc abandonné aux lois de la pesanteur, descend, descend encore, descend toujours...ce n’est qu’au bout de plusieurs secondes qu’il atteint la surface de l’eau. Il la fouette alors avec le bruit sec d’une détonation d’arme à feu. Le flot rejaillit en colonne indignée, courant plus rapide vers le Rhin. Le gouffre se referme sur sa proie, l’écho se tait : tout est dit. Belle occasion pour un anglais splénétique de prendre la place d’un de ces blocs ! sa mort ne serait point vulgaire : elle ferait pâlir les plus beaux sauts de colonnes et d’arcs de triomphe connus.

D’ici le regard peut se donner carrière. Il plonge, à son gré, jusqu’aux prairies égayées qui dominent Thusis, ou s’égare vers de majestueux glaciers, à travers des villages, aires à aigles qu’il faut presque conquérir sur les nuages.

Malheureusement le défilé cesse et l’aspect change. Les grandes perspectives s’abaissent. Près des maisons d’Alvaschein, en face d’un rideau de pins que strie de sa raie blanche un Staubach modeste, les chevaux trottent à terrain plat. Les herbages se succèdent jusque vers Tiefenkasten. A ce hameau se soude un second chemin suivant la ligne droite par Churwalden, plus court en conséquence, mais moins à recommander, parce que les gorges de Schyn lui échappent. Il est midi. Je descends à l’hôtel Albula, avec la prétention mal fondée de déjeuner. Aux parois de la salle à manger se suspendent quelques gravures sentimentales, « Marguerite pleurant sur son rouet arrêté », « le premier amour », « les plaisirs du printemps ». Par provision, je me nourris de cette vue qui sera le meilleur du repas ; car les truites nagent dans une graisse nauséabonde, et des côtelettes pétrifiées porteraient un défi à la dent de Saturne. Le vin d’Inferno seul mérite son nom : vrai jus d’enfer, en effet ! Le tout d’ailleurs est coté aux prix du Café anglais. Une jatte de fraises me remet un peu de cet empoisonnement légal, et je presse le départ, plaignant du fond de l’âme les humains assez abandonnés de Dieu pour coucher à Tiefenkasten. Que ceux-là du moins essaient du restaurant Julier qui se dresse en face, car c’est en Suisse surtout qu’on élève hôtel contre hôtel : s’ils ne s’y trouvent pas mieux, ils n’y seront pas plus mal assurément.

L’avoine vaut les côtelettes, le relai est à la hauteur du repas. Un postillon maussade semble sommeiller sur ses haridelles étiques. Ainsi pourvu, je quitte la douce Albula. Par des rampes tortueuses nous nous hissons à la façon de la tortue. Si le soleil est ardent, les coursiers ne le sont guère. L’automédon dort franchement. Longue est la vallée d’Oberhalbstein : il s’agit de se hausser de 600 mètres jusqu’à Molins, et l’équipage n’en ignore. Elles marchaient d’un pas plus relevé, j’en suis sûr, les légions qui, au moyen âge, passaient d’Italie en Allemagne, car la route que nous suivons fut longtemps la seule voie militaire ouverte entre les deux pays. Bientôt elle se rétrécit. D’immenses murailles droites, verdies de sapins, se dressent devant nous : des précipices se creusent sur la Julia. La nature agrandie reprend du cachet. L’aspect du torrent limpide, la vue des faucheurs et des faneuses poétiquement disséminés autour des bois, font oublier la poussière qui aveugle. Les villages romanschs de Burwein, de Schweiningen, reposent l’œil sur leurs fenêtres vertes où se joue le rideau de mousseline. Rustique simplicité des hameaux Pyrénéens, que vous êtes distancée ! c’est sur cette réfléxion que je dépasse Tinzen, heurtant à chaque pas le souvenir des empereurs romains.

Plus on avance, plus la scène s’agrandit. Les montagnes s’élèvent, les masses de sapins s’épaississent. Au bruit de la Julia qui forme de beaux rapides, les pentes de la route s’émaillent de fleurs et se diaprent de papillons. Roffna serait le paradis de Rosa Bonheur. Toute la population y est à la fenaison, offrant le sujet de cent compositions diverses.

A quatre heures, j’atteins Molins où j’ai la joie insigne de laisser à l’hôtel Löwe mon digne cocher de Tiefenkasten. Le drôle, abusant de l’avantage dont je jouis de ne parler point son patois, n’a cessé de dormir que pour siffler et de siffler que pour dormir. Dormir devant un tel site ! Un joli pont de bois sur le torrent aux eaux claires, la tour carrée de Splüdalsch émergeant des mélèzes, les déclivités rapides du chemin, les blocs immenses qu’azurent les grappes de la campanule, tout se groupe à l’envi pour l’enchantement du passant. La route enroule ses longs rubans, tandis que la Julia lui tient fidèle compagnie. C’est la fin de la nature. Bientôt le paysage va perdre tout son charme : les pentes se dénuderont, laissant la pierre à vif : une herbe rare et chagrine prendra la place des dernières fleurs. Je n’ai pas besoin de consulter le baromètre qui accuse 1750 mètres pour savoir si je m’achemine à un col. Le cigare allumé par mon postillon est une indication meilleure. Aussi long que le pied de Charlemagne, ce cylindre de tabac m’invite à la patience, ayant été mesuré à l’ampleur du relai, l’un des plus formidables de toute la Suisse. La première moitié seule a passé en fumée, quand déjà le soleil s’apprête à nous quitter. Voici Bivio, pauvre hameau perdu dans un site désolé. En ce cirque maudit, pas une tige, pas une corolle. Un peu de foin et quatre salades précieusement abritées aux murs d’un petit jardin représentent l’horticulture du pays. Janvier en fait le réceptacle de ses avalanches. Nous cheminons parmi la dévastation. De ci, de là, quelques misérables cabanes marquent le commencement des lacets du col qui serpentent au loin. Des nuages épais roulent au ciel ; l’air fraîchit, en même temps que les courbes se brusquent et que les poteaux de neige, emblême des frimas, font concurrence à leurs frères du télégraphe. Deux ou trois troupeaux de vaches, de plantureux moutons venus de Bergame, broutent ces maigres pâturages que hante la légende. Lorsque l’hiver s’annonce et qu’il faut partir, les pâtres prennent soin de faire bénir leurs marmites afin de les protéger contre toute tentative de rapt. Ils les abandonnent ensuite, les ayant mises par surcroît, en vrais italiens qu’ils sont, sous l’habile sauvegarde de la tradition que voici. Un voleur bravant la puissance de l’eau sainte, essaya un jour de dérober un chaudron. Aussitôt il fut frappé d’immobilité, si bien que quand les bergers revinrent au printemps suivant, ils trouvèrent notre homme à la même place, dans la même position. Ils le touchèrent du doigt, et lui s’effrita en poussière. Un autre larron n’eut pas un sort meilleur. Ayant réussi à soulever l’une des marmites consacrées, il la porta un bout de chemin ; mais arrivé près d’un bloc de pierre entaillé d’une croix, il tomba mort. Ces deux exemples, justes quoique sévères, suffisent désormais à protéger la batterie de cuisine des Bergamasques.