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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Eugène Bouchet

À travers le Monde

Journal d'un navigateur

CHAPITRE PREMIER

Départ de la frégate l’Aventure de Fouras et de l’île d’Aix. — Le père Mulot. — Composition de l’état-major. — Lisbonne. — Madère. — Les Canaries. — République d’Haïti. — Une ville de noirs. — Proclamation de Jean-Jacques Acaau. — Départ pour le Brésil. — Baptême de la Ligne

En mer, en mer, pour faire un voyage autour du monde !

Cet appel n’a nullement pour objet de détourner d’honnêtes citoyens de leurs devoirs patriotiques et de les inciter à déserter les urnes électorales pendant plus de deux ans — car cette petite promenade exigera certainement beaucoup plus de semaines que Philéas Fogg y a employé de jours. — Je ne veux point assumer une telle responsabilité politique, et mon invitation s’adresse seulement aux lecteurs que je désirerais avoir. Je peux leur promettre qu’en lisant mon livre, ils n’auront pas le mal de mer, quelques cyclônes que nous puissions rencontrer. Mon talent descriptif du tangage et du roulis serait incapable de transformer leur fauteuil en hamac oscillant, et ils n’ont pas à craindre de subir les fâcheux effets d’une telle illusion. Sur cette assurance, j’espère que je pourrai recruter quelques compagnons et compagnes de voyage.

La frégate l’Aventure, — puisse-t-elle n’en avoir que d’heureuses ! — est en rade de l’île d’Aix, attendant, pour lever l’ancre, l’arrivée de sa chaloupe. Celle-ci est à Fouras, petit port à l’embouchure de la Charente ; elle doit ramener à bord quelques retardataires et y apporter le complément de nos provisions.

Embarque, les garçons !.. Ainsi disait le Quartier-maître de manœuvre Barruc, patron de la chaloupe.

Avez-vous tous vos hommes ? demande l’officier auquel son grade et son rang d’ancienneté donnent le commandement de l’embarcation.

 — Cap’taine, manque ce failli-chien de 142, qui est toujours à courir ; je lui avais permis d’aller acheter du tabac chez la mère Métivier, il se sera mis à boire où à lui compter des farces, l’animal... Je vais envoyer 74 le chercher.

 — Non, répond philosophiquement le lieutenant de vaisseau, il faudrait peut-être en envoyer un troisième chercher les deux autres ; attendons un peu.

 — Ah ! le v’là, capitaine.

142 arrive en courant et saute dans le canot ; il a bien des chances pour être retranché, c’est-à-dire privé de sa ration de vin au premier dîner.

Nous poussons, quittant la France pour bien longtemps ; mais l’accoutumance fait qu’on n’a pas beaucoup l’air d’y penser.

La chaloupe est, pour l’instant, une succursale de l’arche de Noé. Indépendamment de l’espèce humaine, représentée par cinq officiers, une trentaine de matelots et un marchand de volailles, nous avons quatre moutons, une chèvre, des lapins, des canards, des poulets, trois dindons ; ce sont les provisions destinées aux tables du commandant, de l’état-major, des aspirants et des maîtres ; quand on mangera les derniers, ils seront terriblement maigres, le mal de mer, auquel ils sont sujets, n’étant point pour les engraisser. Nous avons en outre, pas pour le manger, un assez joli chien tout jeune, auquel on a donné le nom de Fanal, son extrême maigreur le rendant quasi-diaphane.

 — C’est une fameuse aubaine pour vous, père Mulot, que le départ d’un navire, dit un enseigne, chef de gamelle des officiers, au marchand de volailles. Vous n’êtes donc pas un bon chrétien, que vous nous écorchez comme un juif ? Voyons, combien gagnez-vous sur vos poulets ?

 — Ah ! dame, M’ssieu, ce que j’y gagne, voyez. vous, c’est que j’y perds ; mais ouss’que je m’rattrape, c’est sur les canards, parce qu’ils coûtent pas beaucoup à nourrir.

Cette conversation de basse-cour et quelques autres menus propos nous conduisent jusqu’à la frégate. On embarque volatiles et quadrupèdes, non sans quelques protestations de la part de ceux-ci ; la chaloupe est hissée, l’ancre est dérapée — c’est-à-dire arrachée du fond — et remontée avec sa chaîne ; les voiles sont établies, le vent les gonfle, nous marchons... Nous voilà en route pour l’autre monde — celui dont on a des chances de revenir.

Nous quittons donc la France pour trois années environ ! Je pourrais exploiter cette situation pour chercher à arracher quelques larmes aux cœurs sensibles, pour commettre quelques vers dans lesquelles France chérie rimerait avec patrie, mère avec chaumière, maîtresse avec tendresse, espoir avec revoir. Je ne veux pas m’abandonner à cette débauche poétique ; ce serait de l’ingratitude envers ceux qui veulent bien m’accompagner dans ce voyage, et je craindrais peut-être aussi d’être traité de farceur. C’est qu’en effet nous ne sommes pas encore à l’heure dite psychologique des regrets. Dans cette petite colonie flottante d’environ 400 hommes, quelques-uns sont mariés et ne sauraient, sans un serrement de cœur, s’éloigner pour si longtemps de ceux qui leur sont chers ; mais les neuf dixièmes appartiennent à la caste des célibataires. Je sais bien que cela n’empêche pas le sentiment ; mais il a rarement poussé de bien profondes racines et il ne déplaît pas toujours de voir une campagne lointaine rompre un fil que l’on avait à la patte. A l’âge de la grande généralité, les voyages ont bien du charme : l’inconnu, des pays nouveaux, des hommes et des femmes de toutes les couleurs, même de bigarrés, selon l’expression du Quartier-maître Kalloch, qui racontait son voyage chez les Kanaques tatoués des Marquises et de Taïti. Dans quelque temps, au-delà des mers, on pensera souvent à ceux qu’on a laissés « au beau pays de France », parfois assez laid ; les lettres, trop rares, seront attendues avec impatience ; mais, pour le moment, la pensée se porte en avant vers ces contrées lointaines que notre imagination embellit. Plus tard, elles seront le souvenir ; aujourd’hui, elles sont l’espérance.

Puis, les obligations du service et les arrangements particuliers. Si vous quittez Paris au mois de juin, pour cinq à six mois, vous faites gémir le fiacre qui vous transporte à la gare sous le poids de vos bagages : il vous faut des vêtements pour les grandes chaleurs de l’été, des vêtement pour les moindres chaleurs de septembre et d’octobre, d’autres pour les premiers froids, sans compter, pour certains, tout l’attirail de chasse. Vous devez donc comprendre qu’un homme qui va voyager pendant trois ans sous des latitudes assez diverses ait besoin de se munir d’un bagage considérable. Ajoutez à cela ses approvisionnements personnels de sucre, de bougie, d’objets de toilette, ses livres, ses armes, etc., et dites-moi s’il n’aura pas beaucoup à faire pour arrimer tout ce matériel dans une chambre de deux mètres de côté. Tous ces soins occupent assez, au début d’une campagne, pour que l’esprit n’ait pas licence de rester au rivage.

Le 1er juin 1887, l’Aventure a quitté la rade de l’île d’Aix avec beau temps et jolie brise ; elle a trotté toute la nuit, c’est la meilleure allure pour aller longtemps sans se fatiguer. Je ne m’en suis pas aperçu, étant fort occupé à dormir, mais j’en crois sur parole ceux qui étaient chargés de la conduire. Laissons-la continuer sa route et profitons de ce qu’elle n’a aucun besoin de moi pour faire faire à mes compagnons, c’est-à-dire à mes lecteurs, une connaissance sommaire de cet honnête navire et de ses non moins honnêtes habitants. Quand on doit parcourir quinze mille lieues ensemble, on aime à savoir à qui l’on a affaire. Du reste, je n’abuserai pas de ma situation et je m’engage à ne pas rechercher la généalogie de nos 400 matelots ni dans quelles forêts ont été coupés les bois dont on a confectionné la frégate. Je sais seulement que ce n’était pas, comme pour le vaisseau dont parle Horace, dans la célèbre forêt du Pont.

L’Aventure est une des rares frégates à voiles qui ont survécu à la transformation de notre flotte ; encore, l’a-t-on pourvue d’une petite machine auxiliaire, pour qu’elle ne soit pas à la merci des calmes et des vents contraires ; toutefois, elle marchera à la voile toutes les fois que les circonstances le permettront ; cela ne coûte pas de charbon et nous ne sommes pas pressés.

Notre navire est une personne estimable, dont la bonne renommée, au cours de ses campagnes précédentes, n’a reçu aucun accroc, de vigoureuse constitution et marchant assez bien. Je l’appelle une personne, m’inspirant des Anglais, très forts psychologues, qui, féminisant le mot navire, au lieu de l’humilier parle genre neutre, appliqué dans leur langue à tout ce qui n’est ni homme ni femme, semblent lui avoir reconnu une âme. Si c’est l’âme du négoce, dont leurs navires sont le principal véhicule, ils auraient mieux fait de le masculiniser, leurs jolies ladies et misses s’intéressant plus aux soupirs de la brise — et autres — qu’à une balle de sucre ou de coton ; du moins, je me plais à le croire.

L’Aventure est vraiment digne d’une si honorable assimilation. Aux heures où la brise mollissante ne gonfle plus les voiles et où l’officier de quart, accoudé sur le bastingage, suit mélancoliquement un sillage à peine sensible, le navire, roulant lentement, semble, comme les chevaux d’Hippolyte, se conformer à ses tristes pensées ; quand, au contraire, couvert de toile, ardent, il bondit et brise les lames qui écument sur ses flancs, on pourrait croire qu’une force intérieure et consciente l’anime et qu’il est fier de cette course triomphale. Et lorsque, dans une lutte de vitesse avec un navire étranger, il le laisse en arrière — ce qui s’appelle lui faire ramasser ses balais — je ne suis pas éloigné de penser qu’il se considère comme le champion de sa patrie et qu’il est très glorieux d’avoir fait triompher son pavillon.

Il est plus agréable à certains égards de naviguer à la vapeur : on est sûr d’arriver dans un temps bien moindre et on se moque des insupportables calmes qui retiennent les voiliers immobiles pendant des jours et quelquefois des semaines ; mais cela supprime le pittoresque. L’ancienne expression « joli ou beau navire » n’a plus guère de sens. Autrefois, une grande escadre sous voiles était certes un des plus beaux spectacles que l’on pût voir ; aujourd’hui, une grande escadre de cuirassés sous vapeur représente une force militaire bien supérieure ; mais, franchement, ce n’est pas beau, ou, du moins, cela n’a guère que le genre de beauté qui accompagne l’idée de la force, de la puissance, comme qui dirait la beauté d’un éléphant. Puis, la navigation à la vapeur ne laisse pas assez de place à l’imprévu, assez de champ au talent du marin : sauf le cas assez rare de grands coups de vent, on sait que l’on fera à peu près tant de milles à l’heure, que l’on arrivera tel jour au port ; c’est presque réglé comme un indicateur de chemin de fer.

A la voile, il n’en était pas ainsi. Jadis, — il y a bien longtemps — tous les vents étaient placés sous l’autorité d’un très grand personnage nommé Eole, qui les mettait sous clef dans une caverne et à qui l’on adressait sa requête pour obtenir celui dont on avait besoin. Les savants, gens éminemment révolutionnaires, détrônèrent Eole et rendirent la liberté à tous les vents, qui devinrent fort indisciplinés. En cet état d’anarchie, les navigateurs furent obligés d’avoir le nez en l’air, pour consulter les nuages ou les petites girouettes du haut des mâts sur la direction du vent, d’être toujours en éveil et de manœuvrer selon ses caprices, quelquefois même de changer de route. On était sur un qui-vive perpétuel et ce n’était pas toujours plaisant, surtout pour les matelots obligés de monter dans les hunes et jusqu’aux barres de perroquet ; mais cela donnait de l’intérêt à la navigation et formait le vrai marin. Aujourd’hui, on n’a qu’à aller tout droit son chemin, ce qui est un peu prosaïque, et le principal souci est de ne pas entrer en relations trop intimes avec un autre navire parcourant la même route en sens inverse, ce qui serait très malsain pour tous les deux. L’Aventure, un des derniers représentants d’un passé glorieux, a de plus nobles et plus libres allures.

Maintenant que mes lecteurs connaissent la maison, il convient que je leur en présente les habitants.

Le commandant Ferville, capitaine de vaisseau, est une figure très intéressante : 49 ans, grand, mince, portant bien la tête, le crâne très développé, les cheveux bruns, drus et serrés, le front haut et large, le nez droit, la bouche grande très expressive, le menton accentué, les yeux brillants et mobiles sous des arcades sourcillères prononcées. Voilà au physique. Par ailleurs, excellent marin, très intelligent, l’esprit prompt et lucide, caractère énergique, plein de chaleur et tout à la fois de bonté, d’humeur gaie sans excès, homme bien élevé, de relations agréables. D’une extrême simplicité, il avait l’antipathie de tout ce qui est pose et mise en scène. C’était, en somme, un homme éminemment distingué, dont de très hauts personnages, fort bons juges, avaient plus d’une fois reconnu la grande valeur.

Le capitaine de frégate Duport, second du bâtiment, un peu court, à large figure, n’était point beau, bien qu’il ne manquât pas de prétentions aux succès près des femmes. Très bon officier, intelligent, mais ayant la déplorable manie du paradoxe et changeant sans cesse d’opinion, à seule fin de pouvoir discuter le pour et le contre. Il se figurait avoir la discussion brillante, ce qui était une complète illusion de sa part. Du reste, très brave homme quoique un peu taquin. C’était, d’autre part, un dessinateur de talent.

Le lieutenant de vaisseau Libert était fort bien de figure, calme, doux, très bien élevé, intelligent et assez instruit, mais manquant de vivacité et d’aisance.

Lemesle, autre lieutenant de vaisseau, raide, empaillé, parlant peu, avec de la bouillie dans la bouche, timide et gêné, susceptible, d’une intelligence lourde ; du reste, sachant bien son métier, plein de zèle et méritant la qualification de bon officier.

De Surmont, officier du même grade, était une personnalité intéressante. D’abord, un des hommes les plus droits, les plus parfaitement honnêtes que j’aie connus. Fort intelligent ; sous des dehors assez calmes, un esprit très original ayant parfois les fusées les plus désopilantes ; très sérieux quand il le fallait ; plein de chaleur et d’enthousiasme, toujours prêt à rendre service ; d’autre part très bon officier. En somme, une nature d’élite. Au physique, ce n’était point un Adonis, avec ses cheveux un peu ardents, son long nez et son tic de remuer toujours la jambe quelquefois les deux en même temps.

L’enseigne Brélard, grand dégingandé de belle figure, ne manquant pas d’esprit, mais bizarre à se demander s’il n’avait pas une petite fissure au cerveau ; d’humeur facile et agréable compagnon ; balançant sa grande taille et jamais pressé, surtout quand il s’agissait du service. Ce brave garçon avait, à l’endroit de la musique une passion malheureuse — surtout pour ses voisins de chambre. Il avait embarqué un vieux piano fêlé, sur lequel il tapotait deux ou trois valses et polkas. Les jeunes pianistes travaillent, je crois, à acquérir l’indépendance des mains, il aurait eu grand besoin d’enseigner aux siennes la discipline et la bonne intelligence ; mais son oreille ne semblait pas s’occuper de l’anarchie dans laquelle elles vivaient, et si elles avaient voulu jouer ensemble dans des tons différents, il se serait fait scrupule de les contrarier — ou plutôt, il ne s’en serait pas aperçu.

Le docteur Duclain, médecin major et doyen du bord, était un bonhomme fort médiocre en tout, notamment en médecine. Pendant que nous faisions l’armement de la frégate, un ancien médecin de la marine, apprenant à quel Esculape nous étions confiés, me recommanda vivement de ne pas tomber malade ; c’était assurément mon désir, mais cette recommandation n’était pas rassurante.

Ce bonhomme avait la passion — beaucoup plus que la science — de l’entomologie ; dans ses promenades, il recueillait des insectes et, comme il avait beaucoup navigué, il en possédait toute une collection répartie dans des cadres bien clos. A notre retour en France, il apprend qu’un de ses enfants est mort quelques jours auparavant. Quinze jours plus tard, un officier, qui ne l’avait pas vu depuis lors, lui exprime toute la part qu’il prend au malheur qui vient de le frapper — Oh ! oui, mon cher ami, répond le docteur, c’est vraiment terrible je les ai tous perdus ! l’officier croit qu’il a perdu ses autres enfants et s’associe à un si grand malheur — oui, tous ; et cependant, j’avais pris toutes les précautions possibles ; j’avais entouré les cadres d’un fort papier goudronné, bien collé ; malgré cela, les fourmis y ont pénétré et les ont tous mangés Il s’agissait de sa collection d’insectes, qu’on n’avait pas soignée pendant son absence et notre camarade avait dépensé ses condoléances au service des coléoptères. Et cependant, ce brave homme aimait beaucoup ses enfants et la perte de l’un d’eux avait été pour lui un très réel et très grand chagrin.

O collectiomanie, voilà bien de tes coups !

L’enseigne Rodoux : petit, brun, caractère agréable, valeur moyenne, très bon dessinateur et parlant bien espagnol.

L’enseigne de Ballande : très grand, large figure intelligente et bonne, cheveux abondants et un peu crépus, toujours de bonne humeur, instruit et travailleur.

De Valtère, enseigne : beau garçon blond, d’allures distinguées ; très intelligent, mais d’esprit un peu étrange et désordonné.

De Longère : brun, figure régulière, très bien élevé et d’humeur douce ; faisant son service avec soin et intelligence. Le brave garçon était affligé du mal de mer dès qu’il faisait un peu mauvais temps.

Enfin, le second médecin, Piernot, qui nous inspirait, comme praticien, beaucoup plus de confiance que son chef ; il était de relations agréables, mais une surdité assez prononcée l’empêchait le plus souvent de prendre part aux conversations générales, dont les détails lui échappaient.

Enfin, huit aspirants généralement bien élevés et servant bien.

Je ne parle par de votre serviteur : s’il est vrai que le style, c’est l’homme, ceux qui veulent bien me lire doivent déjà me connaître.

 

En mer, le train-train de la vie n’est pas très compliqué et se règle bien vite. Le service, les repas reviennent, non pas à heure mais à minute fixe : le déjeuner à 9 heures, le dîner à 4. Les 24 heures de la journée sont divisées en six périodes de quatre heures que l’on appelle des quarts, bien que ce soit des sixièmes, et chaque officier, à tour de rôle, passe ces quatre heures sur le pont, à diriger et surveiller les manœuvres, ce qui s’appelle faire son quart. Le quart de quatre à huit du matin est toujours fait par le second du bâtiment, quand il n’est pas officier supérieur.

Donc, à quatre heures moins un quart, un matelot timonier vient réveiller l’officier et allumer sa bougie pour qu’il s’habille. Ce n’est point gai de se lever tous les jours à 4 heures pour aller se promener sur le pont jusqu’à 8 heures, très souvent au vent et à la pluie.

Une de ces malheureuses victimes du service étant revenue d’une longue campagne et pouvant prolonger sa nuit aussi tard qu’il le voulait, avait donné l’ordre à son domestique de venir le réveiller le matin avec accompagnement du fanal réglementaire et de la formule consacrée : « Cap taine, il est quatre heures moins un quart. »

L’officier se réveillait et, se rappelant qu’il était à terre, libre comme un bon bourgeois : « Animal, s’écriait-il, veux-tu bien te sauver et me laisser tranquille. »

Le matelot s’en allait et le capitaine se retournait en se disant : « Ah ! que c’est bon de rester au lit ! comme je vais bien dormir. »

A bord, les loisirs sont remplis par des lectures, un peu de travail, de longues promenades sur le pont ou dans la batterie couverte, selon le temps, des parties d’échecs, de trictrac, de whist, etc. Chaque officier a bien sa chambre, dans laquelle il peut se retirer ; mais la plupart de ces chambres entourent le carré, salle commune où, en dehors des repas, les officiers se tiennent, causent et jouent ; ce n’est donc qu’un isolement fort incomplet, dont il faut se contenter.

Pendant que je causais de choses et autres, la frégate a marché et nous arrivons, après 9 jours de traversée, à l’embouchure du Tage. C’est notre première relâche et nous nous faisons fête de voir Lisbonne. Ce nom a un certain prestige : il rappelle le brillant passé d’un petit peuple plein d’intelligence et d’énergie qui, aux XVe et XVIe siècles, s’est illustré par les expéditions maritimes de Diaz, de Vasco de Gama, d’Albuquerque, de Cabrai ; il s’associe au nom d’un des grands poètes de l’Europe, Camoëns, auteur des Lusiades ; il présente enfin pour nous un intérêt maritime et national par le souvenir de l’expédition où l’escadre de l’amiral Roussin força, avec un plein succès, le 11 juillet 1831, l’entrée du Tage réputée inexpugnable : acte d’audace réfléchie, qui occupe le premier rang parmi les faits maritimes de notre époque.

Lisbonne (en portugais Lisboa) fut probablement fondée par des Phéniciens, mais je ne suis cependant pas autorisé à lui refuser l’honneur d’une tradition, d’une légende qui la fait remonter à Ulysse, sous le nom d’Ulyssipo. Elle s’élève en amphithéâtre, on pourrait dire en gradins, sur plusieurs collines de la rive droite du Tage, à 28 kilomètres de son embouchure, et se développe sur une longueur de 8 à 9 kilomètres.

La rade est une des plus belles de l’Europe et était jadis, au temps de la splendeur du Portugal, le centre d’un commerce considérable, qui est aujourd’hui bien réduit et en très grande partie entre les mains des Anglais ; cependant, on y voit encore un assez grand nombre de navires de diverses nations.

L’ancienne ville, qui porte encore des traces du terrible tremblement de terre de 1755, n’est pas en brillant état et l’on y voit bien des rues étroites et laides ; mais elle a beaucoup de caractère, quelque chose d’oriental et d’italien qui fait penser à Gênes, à Venise, à Constantinople : vieilles tours, castels, églises à coupoles. La ville moderne est bien et largement percée, mais les rues présentent souvent des rampes trop rapides. Sur les deux rives du fleuve s’élèvent de nombreuses villas, revêtues de plaques de faïence toutes miroitantes ; cela me rappelait Scutari, ville turque des rives du Bosphore, dont les murs, les terrasses, les vérandas couverts de faïence et de vitrages s’embrasent aux rayons du soleil.

On peut citer à Lisbonne : Un très grand arc de triomphe, orné de statues représentant toutes les gloires portugaises ; un bel aqueduc de dix-huit cents mètres ; la vaste praça do commercio, au centre de laquelle s’élève la statue colossale de José 1er. Un des côtés de cette place est baigné par le Tage, les trois autres sont occupés par de beaux édifices publics.

L’église de San-Roque : la chapelle de Saint-Jean-Baptiste contient des tableaux en mosaïque d’après Raphaël, Guido Reni et Michel-Ange : les marches de l’autel sont en porphyre et en granit d’Égypte ; l’autel lui-même est en améthyste, lapis lazuli et argent massif ; les colonnes en lapis et cornaline.

L’église du Sacré-cœur de Jésus, construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, et dont les deux tours, le dôme et la façade sont en marbre blanc.

Le palais das Necessidades — autrefois couvent ; le palais d’Ajuda, d’où l’on domine la rade ; plusieurs théâtres, le cirque équestre et celui des combats de taureaux ; plusieurs belles promenades.

En général, Lisbonne présente peu d’animation, sa population de trois cent mille âmes n’étant pas en rapport avec son étendue.

La race portugaise n’est généralement ni vigoureuse ni belle, et nous avons constaté que, soit dans les rues, soit dans les théâtres, on ne voit pas beaucoup de jolies femmes.

Le Portugal est un pays montagneux, dont le climat présente une grande variété, en raison des altitudes très diverses ; le sol pourrait être très fertile, s’il était mieux cultivé.

 

Après une courte relâche à Lisbonne, nous reprenons la mer, et quelques jours d’une navigation, sans autres incidents que la rencontre d’une vingtaine de navires, nous conduisent devant l’île de Porto-Santo, dont les sommets granitiques bizarrement découpés ne présentent de loin aucune apparence de végétation. Quelques heures plus tard, nous mettons en panne devant Funchall, capitale de l’île de Madère, qui apportient au Portugal.

La ville de Funchall, située au bord de la mer, au centre d’une baie peu profonde, se développe sur une longueur de 5 à 600 mètres et est adossée à un côteau très élevé, bien cultivé et entouré de maisons de campagne ; sa population est d’environ 25,000 âmes. A gauche est un fort ; plus à gauche, à la pointe de l’île, un rocher isolé à cent mètres de terre, sur lequel s’élève un autre fort. La plage n’est pas accessible aux canots ordinaires ; les embarcations du pays viennent vous prendre à une cinquantaine de mètres du rivage et se hâlent sur les galets en s’aidant du ressac.

Funchall offre un aspect gai, animé, bien que le mouvement commercial y ait peu d’importance ; les rues sont pavées des galets noirs de la grève. Il y a deux promenades sur le bord de la mer : l’une, plantée de platanes et de larges soleils ; l’autre, de citronniers, d’orangers et de lauriers roses.

L’animation de Funchall présente un caractère assez étrange, elle est silencieuse : Cette particularité tient à ce qu’on ne rencontre ni charrettes ni voitures ; les transports s’effectuent sur des claies en bois traînées par un cheval et, de temps à autre, on présente devant la claie une sorte de faubert mouillé sur lequel elle passe.

La population est assez chétive et sans caractère. Les costumes n’ont rien d’original : les gens aisés sont vêtus à l’européenne ; les ouvriers, les portefaix, etc, n’ont guère qu’un pantalon et une chemise ; ils portent, au sommet de la tête, une petite calotte de drap brun surmontée d’une pointe de même étoffe de 6 à 8 centimètres de hauteur. On rencontre des palanquins ayant la forme d’un berceau d’enfant, à bords très bas, garnis de rideaux. Les dames, habillées à la française, sont assez élégantes.

Les rues sont propres ; les maisons, à un seul étage et à balcons, sont encadrées d’une large bande noire. L’uniforme des troupes est très simple et assez joli : pantalon blanc, veste de drap brun — un peu trop courte ; casquette ressemblant à la toque à côtes de nos magistrats.  — Les mendiants sont nombreux, extrêmement sales et déguenillés.

L’île de Madère est volcanique. Sa principale culture consiste dans des vins secs ou doux très renommés, ces derniers connus sous le nom de Malvoisie. Il y a 40 ans, à la suite de plusieurs mauvaises récoltes, on avait remplacé les vignes par le cactus à cochenille ; depuis lors, on en a replanté une grande partie. Malheureusement, la spéculation a porté atteinte à la réputation des vins de Madère : ou en fabrique sur divers points, notamment à Cette, que l’on transporte à Madère, d’où on l’exporte avec certificat d’origine. Il en résulte que, même en le prenant dans les chais de Funchall, on est assez exposé à boire du vin de Cette.

Cependant, la production réelle est encore considérable et les immenses chais de Funchall sont curieux à visiter. J’avais à bord, je ne sais pourquoi, la réputation peu méritée d’être connaisseur en vins et l’on m’avait chargé des nombreux achats destinés à notre gamelle et aux provisions particulières des officiers ; j’avais donc, à cet effet, goûté à un grand nombre de fûts et, bien que je n’eusse pas réellement avalé plus d’un verre de vin, l’atmosphère chargée de vapeurs alcooliques me montait tellement à la tète que je fus obligé de sortir, à moitié gris, pour prendre l’air.

Les chais de Funchall présentent une particularité que l’on ne rencontre pas dans ceux de Bordeaux et de Bourgogne. Là, il n’y a pas, comme pour nos célèbres vignobles français, des vins de telle ou telle année : tous les ans, quelle que soit la qualité de la récolte, ou verse celle-ci dans d’immenses foudres de dix mille litres et plus, au fond desquels séjourne indéfiniment une lie mère qui contribue à donner au vin sa saveur particulière. Le vin contenu dans ces foudres est donc la résultante d’un grand nombre de récoltes et il n’est pas exact de dire que l’on boit du vin de telle ou telle année.

Le climat de l’île de Madère est un des plus beaux que l’on connaisse : chaud sans excès et assez égal, il est très favorable aux poitrines délicates.

 

Partie de Funchall le 28 juin, à 8 heures du soir, l’Aventure mouillait le 30 devant Santa-Cruz, capitale de Ténériffe, île principale du groupe des Canaries.

L’aspect général de l’île de Ténériffe est sombre, bien que les nombreux pics qui la couronnent soient couverts de végétation et que les sommets les plus élevés soient eux-mêmes cultivés avec soin. Cette culture consiste en vignes et cactus à cochenille, dont le commerce se fait principalement avec l’Angleterre.

Le vin de Ténériffe est moins renommé que celui de Madère ; mais, en réalité, c’est à peu près la même chose et la plus grande partie est vendue et consommée sous cette dernière étiquette.

La ville de Santa-Cruz est bâtie sur le rivage, au pied d’un vaste amphithéâtre ; à gauche s’étend une ligne de rochers découpés irrégulièrement à leurs sommets et descendant en gradins vers la plage ; à droite, des montagnes très élevées, de forme conique, qui baignent leur base dans la mer. Le pic de Ténériffe est du côté opposé et, malgré sa prodigieuse hauteur (3,700 mètres), la masse générale des rochers qui forment l’île est elle-même tellement élevée que le pic ne semble pas les dépasser beaucoup et ne produit pas un très grand effet.

En débarquant à Santa-Cruz sur un large quai, on trouve un petit jardin public bien entretenu et orné de statues. Les rues, longues et propres, sont pavées en galets : c’est assez incommode pour marcher, mais les maisons sont bordées de trottoirs en pierres plates ; seulement, ces trottoirs ne sont pas plus élevés que la chaussée. Les maisons n’ont qu’un étage ; elles sont blanchies à la chaux ou peintes en jaune avec persiennes vertes ; c’est à peu près uniforme.

Non loin du quai se trouve une place pavée de larges dalles de granit et ornée d’une colonne que surmonte une statue de la Vierge de la Chandeleur. Aux quatre angles du piédestal sont des statues des rois guanches, peuple qui a possédé l’île jusqu’au milieu du XVIIe siècle.

L’église principale n’offre rien de remarquable à l’extérieur. A l’intérieur, le maître autel et les autels latéraux sont entourés et couverts d’une profusion d’ornements en bois sculpté, doré ou argenté, qui produisent quelque effet ; mais à côté de ce clinquant, qui a, du moins, le mérite d’être propre, un pavé en briques disjointes, des colonnes dégradées et badigeonnées, la chaire couverte de peintures multicolores décèlent la misère, l’incurie et le mauvais goût. Les orgues sont assez grandes ; je ne les ai pas entendues. Les tableaux sont médiocres, sauf une Sainte Famille fort belle mais qui a été mal retouchée.

Quand, à deux jours d’intervalle, on passe de Madère, possession portugaise, à la ville espagnole de Santa-Cruz, on est frappé de la différence de type des populations, comme on l’est, du reste, quand on voyage dans les deux royaumes qui forment la péninsule ibérique. A Santa-Cruz, nous avons rencontré un grand nombre de jolies femmes, tandisqu’à Funchall, il faut les chercher. Les hommes aussi son beaucoup mieux dans la première de ces deux villes : je ne parle, bien entendu, que de l’extérieur, nos relations ayant été de trop courte durée pour que nous pussions les apprécier à un autre point de vue ; je me rappelle cependant que nous avons reçu à Santa-Cruz la visite de deux officiers à l’uniforme délabré et râpé, qui paraissaient avoir pour le rhum un goût un peu excessif.

 

Quelques intérêts commerciaux nous appelant à Haïti, nous partîmes de Santa-Cruz pour Port-au-Prince1, où nous fîmes une relâche de quelques jours.

L’île d’Haïti, l’une des grandes Antilles, a été découverte par Christophe Colomb le 5 décembre 1492 et reçut d’abord le nom d’Hispaniola.

Après une possession de deux siècles, pendant lesquels les Espagnols détruisirent peu à peu la population aborigène, de race caraïbe, et la remplacèrent par des nègres, la partie occidentale devint colonie française et acquit bientôt un haut degré de prospérité qu’était loin d’égaler la partie orientale restée espagnole. A la suite de la proclamation de l’abolition de l’esclavage par l’Assemblée nationale, le 28 mars 1790, les nègres se soulevèrent, incendièrent les plantations et massacrèrent les créoles. Au cours de ces révoltes, plus ou moins comprimées mais toujours renaissantes, le nègre Toussaint-Louverture s’empara du pouvoir et gouverna quelque temps avec autorité. En 1801, le général Leclerc, beau-frère de Napoléon, fut envoyé à Haïti et Toussaint-Louverture, fait prisonnier, fut transporté en France, où il mourut en 1803 au fort de Joux.

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