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À travers les États-Unis d'Amérique

De
332 pages

Le Havre. — Le paquebot l’Amérique. — Traversée. — Les passagers. — Élégie funambulesque. — Le suicide d’un pâtissier. — Débarquement. — La douane. — Hoffmann-House. — Une cocotte à revolver. — Un heureux conducteur de car. — A Albany. — Les chemins de fer et les Drawing-cars. — Les bords de l’Hudson. — Albany. — L’hôtel. — Le nouveau Capitole. — Les ice-houses. — Retour à New-York. — Le théâtre d’Aimée. — Une partie de crocket. — L’émigration des nègres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Aimé Jay

À travers les États-Unis d'Amérique

PRÉFACE

Aimé Jaÿ est mort à Paris, le 23 novembre 1881, à peine âgé de 42 ans, enlevé dans l’espace de quelques heures à l’affection de ses parents et de ses amis par une maladie foudroyante.

On trouva dans ses papiers un volumineux manuscrit où étaient relatées jour par jour ses impressions pendant un voyage aux États-Unis et à La Havane.

En 1879 Jaÿ avait été envoyé en Amérique par une grande Compagnie d’Assurances Parisienne, avec mission d’établir et d’organiser des agences Françaises dans les villes les plus importantes. A son départ, il entreprit d’écrire un journal de voyage. Ce journal, destiné en particulier à être communiqué à ceux de ses amis qui avaient conservé avec lui des relations suivies, pouvait dans sa pensée suppléer, dans une certaine mesure, à une correspondance à laquelle il lui paraissait impossible de consacrer un temps suffisant pour donner satisfaction à tous.

A son retour en France, ayant relu son travail, il se décida, non comme on le lui demandait, à le publier tel quel, ce qui lui paraissait impossible, mais à se servir des documents de toutes sortes qui s’y trouvaient accumulés pour faire un ouvrage nouveau. La mort ne lui a pas permis de donner suite à ce projet. Le journal de Voyage à travers les États-Unis d’Amérique est resté manuscrit tel qu’il avait été conçu et écrit dans le principe, c’est-à-dire rédigé à la hâte et souvent même sous forme de notes jetées sur une feuille de carnet à bord du paquebot, en chemin de fer ou dans une chambre d’auberge.

Monsieur Joseph Jaÿ, pensant être l’interprète d’une dernière volonté, a fait imprimer quelques exemplaires de ce journal dans le but de les adresser, à titre de souvenir, à tous ceux qui ont été les camarades et les amis de son frère.

Je me suis chargé bien volontiers du soin de la publication, heureux de trouver l’occasion de payer une dette de cœur à un camarade dévoué qui, depuis le jour où nous nous sommes liés à l’Ecole Polytechnique, est resté mon ami le plus intime au milieu des vicissitudes de l’existence, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Après avoir revu le manuscrit avec attention, j’ai cru pouvoir le laisser imprimer dans son intégrité ou à fort peu près, eu égard à la publication très restreinte dont il fait l’objet ; je me suis contenté de faire les corrections indispensables et de rectifier quelques erreurs géographiques de détail dues évidemment à des renseignements inexacts ou incomplets.

Tous ceux qui ont connu l’Auteur le retrouveront tout entier avec sa bonne et franche nature, son esprit original et son jugement sûr, dans ce journal écrit sans prétention et au courant de la plume, sous l’impression immédiate des événements du jour.

Jay est un observateur clairvoyant et circonspect, mais l’enthousiasme n’est jamais dans sa nature ; il demeure froid en présence des grands phénomènes géologiques : en revanche, il s’intéresse avec une certaine passion aux diverses manifestations du génie Américain, quel qu’en soit l’objet, et étudie attentivement tout ce qui est d’ordre industriel, économique ou social. Il semble que les filatures du Pacific-Mill, les Porking-Houses de Chicago et le grand chemin de fer du Pacifique aient le privilège de l’occuper davantage que l’imposant spectacle des Chutes du Niagara ou des Grottes de Mammoth-Cave. Chemin faisant, il observe en curieux les usages et les coutumes de la société Américaine, et critique spirituellement les travers et les ridicules dont il est témoin. Quelquefois ses impressions à ce sujet se traduisent par de véritables boutades, qui donnent au récit un cachet tout à fait original. Les observations faites sur les mœurs Américaines et les anecdotes souvent assez curieuses, qui les accompagnent comme autant de faits à l’appui, constituent assurément l’un des côtés les plus attrayants de cet ouvrage. Ajoutons qu’elles laissent toujours une idée très exacte de la véritable physionomie des populations hétérogènes qui composent ce que l’on est convenu d’appeler aujourd’hui le grand peuple Américain.

Au milieu de ce monde Yankee actif et laborieux, mais grossier et mal élevé, intelligent et audacieux dans ses entreprises, mais dépourvu de tout sentiment d’honneur et de probité, religieux à sa manière, mais hypocrite, égoïste et intempérant, Jÿy rencontre quelquefois de braves gens qui semblent prendre à tâche de faire oublier les défauts et les vices de leurs compatriotes en offrant au voyageur Français une cordiale et généreuse hospitalité. Les prévenances et les délicates attentions dont il se voit alors entouré lui vont droit au cœur, et dans l’isolement, si loin de la patrie, lui paraissent prendre parfois des proportions fantastiques, comme il l’avoue naïvement lui-même en recevant à Saint-Louis le cadeau de Noël qui lui est gracieusement envoyé de Chicago par Madame Rice. Sous une apparence de scepticisme, Jaÿ est, en réalité, doué d’une grande sensibilité : la plus légère marque de sympathie suffit pour l’émouvoir, toutes les fois qu’elle est l’expression d’un sentiment sincère, et il ne l’oublie jamais.

Quand, après avoir mis le pied sur le paquebot qui doit le ramener en France, il a dit adieu aux quelques amis qui sont venus lui serrer la main au moment du départ, il jette involontairement un dernier regard sur cette terre d’Amérique qu’il vient de parcourir dans tous les sens, et, songeant alors à tous les bons souvenirs qu’il a laissés derrière lui à New-York, à Chicago, à San-Francisco et à La Nouvelle-Orléans, il se sent envahir par une émotion invincible, en dépit de son désir immodéré de revoir le pays natal. Les quelques paroles qui traduisent en ce moment les sentiments divers qui s’agitent en son cœur sont, en quelque sorte, la conclusion des impressions contenues dans ce journal. La touchante éloquence de ces paroles, qui ne saurait échapper à personne, suffit pour mettre en lumière, sous un jour d’une vérité remarquable, le caractère éminemment sympathique de la personnalité d’Aimé Jaÿ.

 

G. CHABIRAND.

 

 

Niort, 12 septembre 1884.

CHAPITRE PREMIER

DU HAVRE A NEW-YORK. — NEW-YORK. — BOSTON

Le Havre. — Le paquebot l’Amérique. — Traversée. — Les passagers. — Élégie funambulesque. — Le suicide d’un pâtissier. — Débarquement. — La douane. — Hoffmann-House. — Une cocotte à revolver. — Un heureux conducteur de car. — A Albany. — Les chemins de fer et les Drawing-cars. — Les bords de l’Hudson. — Albany. — L’hôtel. — Le nouveau Capitole. — Les ice-houses. — Retour à New-York. — Le théâtre d’Aimée. — Une partie de crocket. — L’émigration des nègres. — Une maison Américaine. — Histoire d’un super-intendant d’assurances et d’un employé à tiroir. — Les fonctionnaires Américains. — Buckingham-Palace. — Le Lodger-Beer de Mme. Vermerein. — Le magasin de Tiffany. — Une partie d’échecs. — Les cloches de Corneville. — Les demoiselles Américaines. — Ce qui arrive en cas d’accident. — Les dames et les maris trompés. — Suite du super-intendant. — Fatinitza au théâtre de la cinquième. — Le prix d’un dîner sérieux. — L’éducation des demoiselles. — La justice Américaine ; Fisk et Stokes. — Fisk et Vanderbilt. — Boston. — Le Shore Line Railroad. — Le passage de la Tamise. — Le menu d’un dîner Américain. — La ville. — Les résidences. — Le Pacific-Mill : filature, tissage, impression. — Les faillites en Amérique. — Visite à Greenwood. — Départ pour Niagara.

29 Mars 1879. — Quitté Paris Saint-Lazare à minuit 10m. Ce n’est pas la même chose que lors de mon premier départ : les temps sont changés et aussi les cœurs. Tout passe, tout casse, tout lasse !

Je pars avec mon ami Murray, de la maison Murray et Morris insurance-agents, Broadway, New-York, et son neveu Joseph Murray, âgé de 17 ans, qui va se former à la langue et aux affaires Américaines.

A six heures du matin on arrive au Havre ; on s’installe et on fait un tour à bord. — L’Amérique est un beau bateau de 120 mètres de long, 16 de large au maître couple, 4000 tonneaux de jauge, machine de 900 chevaux, gréé en trois-mâts. Ma cabine est comme toutes : deux lits superposés, un canapé, deux pliants, une toilette double. Deux ceintures de sauvetage sont accrochées au plafond et soigneusement ficelées, ce qui en rendrait l’usage fort difficile en cas d’accident.

Nous faisons le tour des quais et nous déjeunons à l’Hôtel de l’Amirauté, non sans quelque appréhension sur le sort futur de ce déjeuner.

A neuf heures arrivent cinq cents émigrants, la plupart Suisses, Allemands ou Alsaciens.

On les entasse dans l’entrepont, hommes, femmes et enfants, sur quatre rangs de couchettes superposés. C’est une puanteur à faire reculer le cœur le plus solide.

A midi juste nous partons, remorqués par le Neptune et le Jean-Bart ; à midi 35m nous franchissons la passe ; deux coups de canon saluent la terre de France, on abaisse le pavillon ; nous sommes en mer et je vais me coucher.

A cinq heures j’essaye de dîner ; je suspends cette opération-après un potage au vermicelle et je retourne à mon lit que je n’aurais pas dû quitter.

30 Mars. — Malade.

31 Mars. — Malade. — J’évoque un souvenir romantique :

Lutte horrible ! ah ! quand l’homme à l’étroit sur la terre
A l’Océan se livre, il ne se doute guère
De ce qu’il se réserve ; en vain il se débat,
La mer, la grande mer joue avec ses entrailles,
L’estomac le plus fort succombe en ces batailles ;
Le naufrage après le combat

V. HUGO (Navarin).

1erAvril. — J’éprouve un mieux sensible ; je mange dans ma cabine.

2 Avril. — Le mieux continue.

3 Avril. — Je suis guéri. Je monte sur le pont ; je déjeune à table.

Depuis le départ, le vent est de bout et reste tel jusqu’à l’arrivée. La mer est devenue meilleure ; on roule moins.

Nous passons la revue des passagers : Un ambassadeur Russe et sa femme, petit morceau d’américaine récoltée à Washington qui espère devenir ambassadrice.

Un lieutenant de l’armée fédérale, élève de West-Point et sa femme, gens fort distingués, ne parlant pas français malheureusement pour moi : ils viennent de profiter d’un congé d’un an pour faire leur tour d’Europe, et ont l’air de s’adorer ; ils ont avec eux deux adorables enfants : un garçon de 4 ans et une fille de 18 mois, nés, l’une à St-Paul de Minnesota et l’autre dans les Black-Hills.

Un ingénieur français, élève de l’École Centrale, à la tête d’un laboratoire d’analyses chimiques à New-York, M. D * * *, fort aimable et bien élevé.

Miss Jackson, jeune couturière de New-York, vingt-trois ans, de vilaines dents, un corset, mais rien pour y mettre. Elle voyage pour son plaisir et je pense aussi pour celui de M. D * * *.

Et environ trente ou quarante autres.

A mon apparition sur le pont, un Monsieur bien mis, coiffé d’un fez rouge et soigneusement rasé, en dehors de ses favoris et de sa moustache, s’approche de moi et me demande de mes nouvelles avec bonté. Je le prends pour l’ambassadeur. Au bout de quelques instants, je crois que c’est un dentiste.

Après vérification j’apprends que c’est un acteur de la troupe de Madame Aimée, qui fait les beaux jours de New-York où elle joue l’opérette.

M. J * * * est d’ailleurs un garçon distingué, n’ayant rien des allures du cabotin vulgaire.

4 Avril. — La mer recommence à grossir. Je me sens légèrement incommodé. Je me retire do nouveau dans mes appartements et j’y reste deux jours, par précaution et par paresse ; enfin, je fais sur le pont ma réapparition définitive.

6, 7, 8 Avril. — La mer est bonne. En écrivant ces notes je m’aperçois que mon voisin est plongé dans une méditation profonde. Je m’informe du sujet et j’obtiens communication de l’élucubration ci-dessous, dont je ne veux pas priver la postérité :

Voulez-vous, chère Eugénie ;
Savoir ce qu’est un steamer ?
Écoutez Cette élégie,
Ça se dit sur un vieil air.
Aussitôt que la lumière
Vient éclairer l’horizon,
On commence sa carrière
Par une soupe à l’oignon.
A neuf heures, l’on déjeune :
Thé, viande froide, œufs, dessert ;
Ou si, par hasard, on jeûne,
C’est qu’on a le mal de mer.
Sur les une heure, l’on goûte,
On prend du thé, du jambon ;
Les uns cassent une croûte,
D’autres boivent un bouillon ;
Le Yankee boit un fort verre
De rhum, puissant digestif,
Et la miss blonde préfère
Le pruneau, doux laxatif.
Quand vient cinq heures, l’on dîne ;
Mais c’est comme au déjeuner :
Les uns font joyeuse mine
Et les autres voient dîner ;
A neuf heures, chacun rentre
Chez soi ; le calme se fait.
A la porte de sa chambre,
On entend un coup discret,
C’est le sommelier qui passe,
Une carafe à la main,
De limonade à la glace
Inondant l’estomac sain ;
Ou si, par hasard, on souffre,
Il vous offre avec bonté
Du thé noir que l’on engouffre
Sans aucune avidité.
Cependant, dans l’intervalle,
On se croise sur le pont ;
On expose son front pâle
Aux baisers de l’Aquilon :
On fait de la gymnastique ;
On dit : « Si c’était fini ! »
On discute politique,
Ou l’on écrit à Nini.
De temps en temps vers l’arrière,
On fuit subrepticement,
Soi-disant pour voir l’ornière
Que laisse le bâtiment ;
On regarde l’onde pure
Avec des yeux attendris,
Et l’on rend à la nature
Le déjeuner qu’on a pris.
On demande aux demoiselles
De vous chanter au piano
D’innocentes ritournelles
« Mon bel ange ou L’enfant do. »
On tourne autour de leurs formes,
On prend des airs scélérats ;
On dit des choses énormes
Qui les font rire aux éclats.
Pour la blonde passagère
On pousse quelque soupir ;
Elle prend un air sévère,
Mais ça fait toujours plaisir ;
Elle dit, la sage femme !
« Pour qui donc me prenez-vous ? »
On répond : « Pour moi, Madame »
Et ça calme son courroux.
Parfois sur les bastingages
On s’accoude, l’œil rêveur,
Pour regarder les nuages
Fuyant à toute vapeur ;
On se sent l’âme attendrie,
Ce qui vous rend l’air grognon,
Et l’on rêve à sa patrie,
Comme le faisait Mignon.
On songe aux pauvres aimées
Dormant dans leurs tombeaux froids,
Aux caresses parfumées,
Aux longs baisers d’autrefois ;
Aux dîners dans les familles,
Aux amours des temps passés,
Aux vieillards, aux jeunes filles,
A tous ceux qu’on a laissés.
Mais ce métier vous enrhume :
Tchin ! Broum ! vous éternuez !
Ou bien un paquet d’écume
Vous arrive sur le nez ;
A ce choc peu poétique,
Vos rêves s’en vont au vent,
Et vous restez prosaïque
Et Gros-Jean comme devant ;
Et voilà, ma belle amie,
Le fidèle et clair tableau
De l’existence endormie
Qu’on mène à bord d’un bateau.

9 Avril. — Nous sommes à la veille de l’arrivée. Nous prenons le pilote. Il arrive dans une petite embarcation portant un mât et deux voiles ; ces bateaux sont de vraies coquilles de noix avec lesquelles les pilotes font deux ou trois cents milles en mer. Rien de plus gracieux que ces petites barques, qui de loin ressemblent à des goëlands sur la vague. Dès, que le pilote a mis le pied sur le pont, le capitaine lui remet le commandement et il est, après Dieu, maître à bord.

A neuf heures du matin, nous croisons une goëlette espagnole, chargée de bois et démâtée : « le Vadoboro ». Personne à bord ; la mer entre et sort par les sabords à chaque coup de bande et balaye le pont.. Où sont-ils ? Ont-ils essayé de se sauver dans les chaloupes ? Ont-ils été recueillis par un autre bateau ? Sont-ils morts ? La vue de cette carcasse inanimée et ballante a quelque chose de lugubre !

Oh ! combien de marins, combien de capitaines,
Qui sont partis joyeux pour les terres lointaines,
Dans le sombre horizon se sont évanouis !
Combien s’en sont allés, dure et triste fortune,
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’Océan fatal à jamais enfouis.

V. HUGO.

A dîner on festoie pour célébrer l’arrivée. Le cuisinier s’est surpassé. Tout le monde est à table et de bonne humeur : Après dîner on devise sur le pont ; on cherche une heure à l’avance le phare de Sandy-Hook, Tout-à-coup j’entends chanter l’Artilleur ! Vieux souvenir de jeunesse ! C’est M. D * * *, qui en compagnie d’un autre passager, initie la jeune couturière à ce refrain guerrier. Je me joins à eux et nous exécutons un chœur à quatre voix, dont une fausse comme deux, (c’est la mienne).

Nous descendons souper. Vu la circonstance, nous avons ordonné une forte quantité de sandwichs comme mets convenable à des estomacs délabrés. Pendant que nous nous champagnisons à outrance, un cri retentit : « Un homme à la mer ! »

Tout le monde se précipite sur le pont ! On a déjà stoppé, et nous apprenons que le pâtissier, après avoir laissé dans sa cabine une lettre au commandant, vient de se jeter à l’eau. La nuit est noire, l’Océan large, le bateau a de l’erre ! Après deux minutes on repart !

Nous redescendons, mais cet incident a jeté un froid. Chacun regarde son voisin ; la conversation prend un tour philosophique ; on parle des vicissitudes humaines ; on fait observer que ce pâtissier n’aurait pas dû choisir de l’eau salée pour confectionner cette dernière brioche ; mon voisin ajoute qu’il aurait bien pu attendre au lendemain pour avaler son rouleau à pâte. Enfin on est généralement d’avis qu’il a montré peu de tact en attristant ainsi la veille de l’arrivée, et qu’il y a vraiment des gens qui ne savent rien faire à propos.

Sur quoi la jeune couturière me demande un sandwich en plus ; j’en dispose une demi-douzaine sur son assiette et nous continuons sans que personne songe davantage au pauvre pâtissier.

10 Avril. — A six heures du matin branle-bas général. On reconnaît Sandy-Hook et l’on entre dans la baie. On laisse à droite Long Island et à gauche Stator Island, toutes deux garnies de résidences d’été et desservies par un chemin de fer local.

On salue en passant les forts Tomkins et Hamilton, qui protègent l’entrée de la baie.

On croise un vapeur de la ligne Cuyard, qui part pour l’Europe, trop tôt de quelques minutes pour prendre nos lettres. La Santé monte à bord et fait défiler les cinq cents émigrants émergés des profondeurs de l’entrepont. Tout le monde va bien : nous pouvons entrer.

C’est ensuite le tour de la douane. Des messieurs bien mis s’installent au salon et nous appellent à tour de rôle à faire, sous la foi du serment, la déclaration des objets soumis aux droits, que nous avons dans nos bagages, en nous expliquant qu’il s’agit des objets manufacturés neufs. Je déclare un éventail que j’apporte en cadeau.

Mon voisin me fait remarquer que c’est un parapluie que j’aurais dû choisir dans cette occurrence.

Cette aimable plaisanterie ne déride pas l’officier de la douane qui me déclare sur mon affirmation que le prix de l’éventail étant de 100 fr., j’aurai à payer 7 dollars1 (36 fr. 25). Ma franchise m’inspire des regrets amers ! Il faut se méfier de son premier mouvement parce que c’est le bon.

Avec des procédés de cette nature, il est concevable que les Américains payent rapidement leur dette nationale.

A dix heures nous touchons à quai. Les bagages sont immédiatement déchargés ; la visite commence ; elle a pour objet la vérification de nos déclarations. Elle est effectuée par des douaniers assez sales et fort remuants ; pourtant je n’ai point à m’en plaindre.

Il est d’ailleurs avec la douane des accommodements ; M. Murray, qui a pour quatre mille francs d’objets neufs : cachemires, robes, jouets, etc., oublie sur sa malle un billet de 20 dollars et paye seulement 35 dollars de droits. Pour moi, j’en suis quitte pour mes 7 dollars.

Plusieurs officieux se précipitent pour m’offrir une voiture. Je les repousse avec sollicitude ; je confie mes bagages à la New-York City Express Company qui, pour un dollar 60 cents, portera mes quatre malles à l’hôtel, et je prends un tramway qui, pour mes dix cents, me mettra à Hoffman-House, Madison Square, mon futur domicile.

Je demande une chambre que l’on prétend me faire payer 2 dollars par jour. Je résiste et je fais prix à 1 $, sur l’assurance que je resterai à peu près un mois. Aucune charge extra n’est à subir, si ce n’est le cirage des bottes taxé 50 cents par semaine, ce qui donne le droit d’en salir chaque jour autant de paires que l’on en a.

La chambre est meublée d’un lit, une- petite table, une commode à glace, deux chaises ; une toilette fixée dans un coin est munie de deux robinets à eau chaude et froide. L’eau chaude est une réalité. Un bec de gaz et une cheminée au charbon donnent le chauffage et l’éclairage. Le parquet est garni d’un tapis qui couvre l’étage entier et les étages inférieurs : le tout froid, correct, glacial. Le lit, qui est très bon, prend, quand on le regarde, des airs anguleux. Le même marbre recouvre la table, la toilette et la commode ; celle-ci semble avoir été taillée à coups de serpe dans un chêne de la Pennsylvanie. On sent que ces chambres ne sont pas faites pour y vivre.

Je suis au sixième étage. Mais l’inconvénient est mince, car il y a un ascenseur (elevator) dont on use et abuse toute la jourcée. L’appareil se compose d’une cage meublée d’un siège et d’un tapis, circulant dans une gaine verticale et mue par un câble qui s’enroule sur un treuil, mis lui-même en mouvement par une machine à vapeur située dans le sous-sol. A chaque étage, un bouton placéà droite de la porte correspond à une sonnerie intérieure et appelle l’ascenseur qui vient vous prendre pour vous faire monter ou descendre à volonté. Un malheureux passe sa vie dans cettte boîte à tirer le cardon d’embrayage dans un sens ou dans l’autre, à raison de 200 dollars par an ; il est nourri et logé en plus.

L’hôtel est sur le plan Américain, mais avec un restaurant Français à la carte. Dans le sous-sol (basement), cirage de bottes, lavabos et accessoires, cuisine et dépendances, machine à vapeur pour l’eau chaude et l’ascenseur.

Au rez-de-chaussée, hall, bureau, deux salles pour lire et écrire ; marchand de journaux, de livres et de billets de théâtre ; bureau télégraphique, salon de coiffure, salle de restaurant, café. Au premier étage, trois ou quatre grands salons publics, avec ou sans piano, autre salle à manger, salons particuliers pour dîner en famille. Les étages supérieurs comprennent uniquement des chambres et des appartements dont plusieurs sont munis de chambres à bain.

Après une installation sommaire, je dîne au restaurant pour me rendre compte de ses prix. Tous les garçons parlent Français, ce qui facilite nos relations.

Un dîner composé de potage, poisson, roast beef aux pommes, fromage, café noir, une demi-bouteille de Bordeaux, coûte deux dollars cinquante cents, environ douze francs cinquante.

12 Avril. — Je revois mon vieil ami Choron, qui depuis vingt-cinq ans habite New-York. Après notre dîner nous flânons dans Broadway, la grande artère commerciale de la ville, lorsqu’il me montre un hôtel devenu célèbre depuis huit jours : une jeune fille de mœurs légères, et jalouse, ayant appris que son amant y rencontrait une autre femme, a pénétré dans leur chambre et a tiré deux coups de revolver sur la femme, qu’elle a manquée, et sur le jeune homme qui a eu le cou traversé par la balle. Il en est revenu, et, touché de cette preuve d’amour, il a refusé de déposer une plainte, jurant qu’il’ n’avait pas pu reconnaître la femme. Sur quoi l’affaire n’a eu aucune suite, l’attorney général n’ayant pas poursuivi, comme de juste, me dit Choron, personnifiant en cela les idées Américaines. Il est de principe en effet ici que, sauf le cas de meurtre consommé, l’action publique ne s’exerce que sur la plainte des intéressés, la Société ne se croyant pas le droit d’intervenir quand la partie lésée se déclare satisfaite.

13 Avril. — C’est aujourd’hui le jour de Pâques. Le temps est beau. Je me mets en route avec l’intention d’aller voir le célèbre cimetière de Greenwood à Brooklyn. Je me trompe de Ferry-Boat, et, comptant sur mon étoile, je suis bravement la rive gauche de la rivière de l’Est. Je suis arrêté par un bras de mer que je traverse en bateau. Je demande la route du cimetière : on me l’indique tant bien que mal. J’arrive à un immense enclos peuplé de colonnes et de pierres tombales. Aucune trace de vert (green) ni de bois (wood). Je me suis évidemment trompé de beaucoup. Pour me consoler, je demande à déjeuner ; mais dans quatre établissements successifs la phrase, cependant très simple : « Have you any thing for breakfast ? » n’obtient aucune réponse. Ces gens là ne comprennent donc pas l’Anglais ! Enfin j’avise un car qui me conduit à un ferry, et je reconnais ma véritable position. Je suis à peu près à 6 kil. de l’endroit où je voulais aller !

Dîné chez Mme Goren avec une de ses cousines de Philadelphie, très jolie fille blonde, miss Félicie * * * parlant assez mal le Français. Je gronde mon amie Corinne de Mélian d’avoir délaissé le piano et je reproche à sa tante de l’avoir souffert : « A quinze ans, me répond Mme Goren, les jeunes filles en Amérique font ce qu’elle veulent ; Corinne veut se coiffer à la chien et ne plus jouer du piano : je n’ai rien à y voir. »

On raconte la dernière histoire du jour. Une demoiselle, ayant trouvé beau le conducteur d’un car, l’a invité à venir chez elle et lui a demandé sa main.

Le conducteur ayant objecté qu’il était fiancé à une femme de chambre de Brunswick-Hôtel, la jeune miss est allé solliciter à prix d’argent le désistement de la femme de chambre, qui l’a envoyé promener.

Cependant le beau conducteur s’est laissé attendrir et a enlevé la belle. Ils sont aujourd’hui mariés et réfugiés à la campagne, en attendant qu’ils aient apaisé la colère des parents barbares qui s’opposaient à cette union. Ceux-ci, en présence du fait accompli, paraissent disposés à l’indulgence et vont acheter aux jeunes époux une ferme sur laquelle ils iront vivre, espérant que l’air de la campagne les calmera.

14 Avril. — A 6 heures- du soir je pars avec Murray pour Albany, capitale de l’État de New-York. La distance est de 144 milles2 ou 232 kilomètres ; le prix 3 dollars 10 cents, soit 15 fr. 95 ou 0 fr. 068 par kilomètre. La durée du voyage est 4 h. 15 soit 54 kilomètres à l’heure de vitesse moyenne, et en déduisant 25 minutes pour 8 arrêts dont un de dix minutes, on arrive à 60 kilomètres de vitesse effective pour ce train qui est express.

On voit que le prix kilométrique est à peu près celui de nos troisièmes classes. Les chemins Américains n’en comportent qu’une seule. Un wagon contient deux rangées de 20 bancs à deux places chacun, séparées par un couloir. Cette caisse est montée sur deux trucks, ce qui permet de franchir des courbes de petit rayon. Il est interdit d’y fumer et il y a un smoking-car (wagon-fumoir), lequel est une véritable écurie. Les autres ne sont que très sales.

On remédie à cet inconvénient par l’usage des wagons-salons (Drawing-cars) et des wagons-lits (Sleeping-cars). Le Drawing-car est un salon de 24 ou 28 places, représentées par des fauteuils mobiles sur un pivot central, de façon à s’orienter suivant la convenance du voyageur. Il est couvert d’un tapis et luxueusement installé.

Il est muni d’un lavabo, d’une fontaine d’eau glacée, de cabinets et d’un salon de toilette à l’usage des dames. Certains contiennent un compartiment réservé aux fumeurs qui, dans les autres, ont la ressource du smoking-car ou de la plate-forme. Le supplément de prix varie avec la distance ; il est de 1 dollar pour Albany, soit 0 fr. 022 par kilomètre, ce qui fait reporter le prix total à 9 centimes, prix inférieur à celui de nos premières classes dont la moyenne est de 12 c., 3 et à celui de nos wagons-salons où l’on est incomparablement moins bien et qui coûtent 13 c., 5 sous réserve d’un minimum de 10 places.

Ces wagons appartiennent à une compagnie spéciale qui perçoit le prix supplémentaire et fait circuler son matériel sur les voies de la Compagnie du chemin de fer qui, elle, perçoit le prix ordinaire de la place.

Le contrôle de route s’effectue comme en France. Un conducteur du train pointe les billets et les recueille à la station avant l’arrivée.

Sur la locomotive, le mécanicien est complètement couvert dans une cage vitrée qui lui permet de surveiller sa machine et la voie, tout en restant à l’abri des intempéries de l’air.

Cette précaution est indispensable dans un tel climat ; il ne paraît pas qu’elle nuise à la sécurité.

De New-York Grand-Central dépôt, 42e rue, la voie traverse toute la ville, tantôt à ciel ouvert, tantôt dans un double tunnel en briques dont les deux boyaux, séparés par un mur, sont destinés l’un aux trains montant, l’autre aux trains descendant.

Au nord de la ville, la voie franchit la rivière de Harlem qui relie l’Hudson au bras de mer appelé Rivière de l’Est, sur un pont à jour, et de là jusqu’à Albany, sur la rive gauche de l’Hudson. A peu de distance de la ville on passe sous High-Bridge,. pont-canal qui amène aux réservoirs du Parc-Central les eaux du lac Croton, qui alimentent New-York ; ce pont qui franchit l’Hudson à une hauteur assez considérable rappelle quelques-uns de nos beaux viaducs.

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